livre à îa Ligue difficultés et les périls de sa situation. Le duc
par le traité
de Nemours et d'Anjou était mort (1584): Henri III était usé et
l'édit de juillet J V / »
(1585). maladif; les rapports des médecins et la vertu connue de la Reine ne permettaient pas de croire qu'il pût avoir d'héritiers directs. Le roi de Navarre était l'aîné des descendants mâles et légitimes de Hugues Gapet et de saint Louis. Mais, d'une part, il était hérétique et relaps; de l'autre, il était parent si éloigné du Roi, qu'il n'eût pu hériter de lui dans une succession civile. Cette dernière objection avait peu de valeur : les règles étroites qui sont suivies dans les affaires privées ne sauraient résoudre les grandes questions qui touchent au repos et au bonheur des peuples. Si peu définie qu'elle fût, la loi salique était comprise et respectée de tous; un principe a une grande force quand il répond à l'instinct public, et le droit des Bourbons à la succession du trône était si peu contestable, qu'après de vaines tentatives pour le mettre en doute, les plus ambitieux de leurs adversaires renoncèrent à l'attaquer. C'est au nom de la religion seule qu'on pouvait exclure Navarre ; la France était et voulait rester catho-
lique; olle ne pouvait subir un roi protestant. Les meneurs de la Ligue comprenaient que ce sentiment, très général et assez vif, pouvait devenir un levier puissant, mais que, pour le soulever, il fallait éviter de froisser l'amour-propre national ; ils crurent avoir trouvé le moyen d'y réussir. Après Navarre, l'aîné de la maison royale était le cardinal de Bourbon, son oncle : les Guise le saluèrent héritier du trône et premier prince du sang, sous la protection du pape et du roi d'Espagne. Ce dernier n'hésita pas à promettre son appui par un traité solennel1, croyant par là se rapprocher du but et faciliter le dénouement probable de ces sanglantes querelles. Il semblait impossible qu'on sauvât la monarchie française; peut-être même la crise dernière n'attendrait-elle pas la mort de Henri III. Philippe II pouvait se croire sûr de recueillir cette succession tant contestée, soit que le royaume se démembrât, soit que le duc de Guise parvînt à saisir la couronne pour la garder comme vassal du roi d'Espagne. Mais ces desseins n'étaient pas mûrs encore ; en mettant en avant le cardinal de Bourbon, on pouvait espérer de les masquer plus longtemps; ce vieillard, faible d'esprit et peu respecté, n'était qu'un fantôme incapable de de-
\. Traité de Joinville, 31 décembre 1584.
venir un obstacle le jour où l'on aurait intérêt a le laisser de côté.
La ruse était donc bien grossière : elle ne trompa que ceux qui tenaient à être trompés ; Henri III ne s'y méprit pas. Éclairé depuis quelque temps déjà par des témoignages positifs et des indices certains sur le péril qui le menaçait, il vit où portait le coup, et, quoiqu'il affectât d'en rire, il comprit qu'on en voulait à « sa couronne et à son Etat ». Ce n'est pas l'intelligence qui faisait défaut chez lui; c'était l'énergie, la persévérance, le dévouement. Il en fallait beaucoup pour soutenir la lutte. Cependant, nous l'avons dit, dans toutes les classes de la nation, le plus grand nombre voulait maintenir l'unité française comme l'unité catholique, n'aimant pas la réforme, mais également opposé aux prétentions ultramontaines et à l'ambition espagnole. Si cette majorité, froide et presque indifférente, se laissait facilement effrayer, parfois même entraîner par les meneurs d'une faction ardente et puissamment organisée, c'est que nul n'essayait de la diriger; car, pour la soustraire à la tyrannie des ligueurs, les éléments ne manquaient pas. Dans cette foule qui, livrée à ellemême, jouait un rôle si souvent passif et médiocre, on trouvait les serviteurs de la couronne, nombreux et fidèles, la magistrature presque entière,
HENRI DE BOURBON. 1 î 1
si influente sur le tiers état, les meilleurs chefs de guerre, comme Biron et Matignon, d'autres encore, plus ambitieux, portant les premiers noms de France, qui hésitaient entre les partis extrêmes et qui passaient de l'un à l'autre, prenant le plus souvent conseil de leur intérêt particulier, quelquefois aussi obéissant à un certain instinct de l'intérêt public : le duc de Nevers n'était entré clans la ligue qu'avec des réserves ; Montmorency s'était ouvertement déclaré contre elle. Mais, loin qu'une main forte et habile cherchât à rassembler ces éléments épars et à rallier tant d'esprits incertains, ce grand parti, qu'on appelait déjà le parti politique, flottait sans chef et sans lendemain. Il était paralysé dans le présent par le mépris qu'on ressentait pour le Roi; et la répugnance qu'inspirait la profession de foi du légitime héritier du trône semblait ôter tout espoir pour l'avenir.
Henri III avait besoin du roi de Navarre : il eût bien voulu faire disparaître l'obstacle qui le séparait de lui, et il tenta une démarche pour ramener ce prince à la religion catholique. Ces efforts ne pouvaient réussir. L'abjuration du Béarnais devait être une satisfaction donnée à la France, le gage d'un pacte nouveau entre la nation et sa race, non pas une concession faite à des ennemis
menaçants. Nullement impie, encore moins hypocrite1, mais placé entre un double fanatisme dont les excès réciproques l'indignaient, il doutait, il doutait sincèrement, et, l'incertitude de sa foi n'étant ignorée de personne, sa conversion, à l'époque qui nous occupe, n'eût été attribuée qu'à de tristes motifs. En accomplissant brusquement, prématurément le grand acte qui devait mettre fin à nos longues discordes, il n'eût recueilli que la ruine et le déshonneur : sans calmer aucune inquiétude, sans désarmer aucune haine, il se fût séparé de sa petite armée ; pas un soldat, pas un ami ne serait resté auprès de lui. Il refusa donc de se rendre au vœu du Roi; mais les démarches faites auprès de lui n'avaient pu rester secrètes, et furent, dans son propre parti, l'objet de commentaires peu bienveillants. Si les catholiques avaient leurs ligueurs, les protestants avaient leurs zélés ; dans l'une comme dans l'autre de ces minorités violentes, on se préoccupait assez peu de la patrie, de son unité et de son indépendance; de vagues désirs se mêlaient à de sincères et aveugles convictions. On prévoyait un prochain bouleversement, et. loin de chercher à le prévenir, ceux-là
\ . Vovez, dans les Lettres de saint François de Sales, celle où il parle de la mort de Henri IV, et le récit du siège de Montmélian dans les (Economies royales.
HENIU DE BOURBON. 113
concevaient une France amoindrie et vassale du roi d'Espagne, ceux-ci rêvaient à une confédération protégée par la reine d'Angleterre. Des deux parts, sous l'empire de passions et d'espérances analogues, on voulait pousser les choses à l'extrême, et rendre toute conciliation impossible. Aussi les huguenots ardents qui se groupaient autour de Gondé témoignèrent-ils une inquiétude très vive, jouée ou réelle, sur le résultat des conférences qui avaient eu lieu entre le roi de Navarre et le duc d'Epernon. Pour les rassurer, il fallut en faire publier le récit par Mornay, et Henri III, ne pouvant rien opposer à cette publication, qui justifiait toutes les récriminations des catholiques, y répondit par le traité de Nemours et par l'édit de juillet. (1585) ; ces deux actes annulaient tous les édits de tolérance, et mettaient à la disposition de la Ligue toutes les ressources et toutes les forces de la monarchie.
Ainsi les animosités religieuses, les espérances des factions plus vives que jamais ; toutes les ambitions coupables excitées ; une succession contestée avant d'être ouverte; un roi assez clairvoyant pour comprendre le péril, mais n'ayant, pour le conjurer, ni énergie ni autorité; les réformés divisés plutôt que réunis ; les ligueurs pleins d'audace et d'ardeur, ouvertement soutenus par le
plus puissant monarque d'Europe, qui déjà enserre la France de toutes parts ; nulle direction donnée, nul port ouvert aux serviteurs sincères et désintéressés de la couronne et de l'Etat, et, chez le plus grand nombre, les scrupules religieux servant de prétexte à l'inertie, ou étouffant de patriotiques appréhensions; la ruine de la monarchie française imminente, vaguement désirée par quelques-uns et attendue de beaucoup avec un profond découragement : telle était la situation peu de mois après la mort du duc d'Anjou. Henri IV raconta depuis à l'historien Mathieu qu'en recevant la nouvelle du traité de Nemours, il médita plusieurs heures, tenant sa tète penchée entre ses mains, et que, quand il la releva, sa moustache avait blanchi1. Mesures prises Cependant, depuis quelque temps déjà, il prépar NSouSrPOur voyait que Ie R°i lie pourrait pas maintenir son laIa2inîérttéslité indépendance vis-à-vis de la Ligue. Dès le mois nitir"t1k»n;dme0d"" de mai> alors clue Henri ï11 semblait tout prêt à son langage. combattre les Lorrains, il avait convoqué à Guitres les principaux chefs protestants, pour les consulter sur la conduite à tenir, et, là, il fut résolu que leurs troupes, en servant la cause du Roi, ne se mêleraient pas à son armée. Navarre avait eu l'art de
I . Il fit aussi la même confidence à la Force. Voyez les Mémoires publiés par M. de la Grange.
ne pas provoquer la décision prise et de paraître suivre les conseils de ses lieutenants, de Gondé entre autres, qui, nous n'avons pas besoin de le dire, appuyait toutes les résolutions extrêmes. Tandis qu'en prenant cette attitude il effaçait les divisions du parti protestant, le Béarnais resserrait, par le concordat de Magdebourg, le lien religieux qui l'unissait à la reine d'Angleterre et aux princes d'Allemagne. Déjà, par des ambassades fréquentes et d'habiles messages, il avait préparé ce résultat; mais, contrairement aux précédents de son parti, il n'avait pas fait une promesse, pas une concession, que des sujets pussent lui reprocher un jour1. En même temps, il s'unissait à Montmorency, le plus puissant des politiques : c'était un gage de ses dispositions conciliantes; pas une parole sortie de sa bouche, pas un mot tombé de sa plume, n'ôtaient aux catholiques modérés l'espérance de le voir un jour se 'convertir. Ainsi, tandis qu'il agit pour le présent, ses yeux sont toujours fixés sur l'avenir; le découragement n'a pas gagné son cœur, et l'extinction de la lutte ne trouble jamais sa haute raison. Ses actes sont souvent
1. On sait que, plus tard, au plus fort de ses embarras, il s'exposa à périr, on retardant indéfiniment l'arrivée du sooours d'Angleterre, plutôt que de livrer le port de Brest, impérieusement réclamé par Elisabeth.
d'un chef de parti, son langage est toujours tolérant et digne, tel quil convient au chef futur d'une grande nation. Quand on retrouve cette pensée si prévoyante et si magnanime, non seulement dans ses adresses aux grands corps de l'Etat, mais dans les lettres qu'il écrit à de simples gentilshommes, quand on suit, dans le détail de chaque jour, cette activité que rien ne fatigue, cette présence d'esprit que rien n'égare, alors on comprend qu'il ait pu sortir vainqueur de cette lutte formidable et si inégale, mais où il entrait « ayant Dieu pour protecteur et la France pour juge » i. Dieu ne l'abandonna pas, et l'arrêt de la nation fut en sa faveur : au bout de dix ans, il posa les armes, catholique et roi de France.
Brutum fuimen. Au milieu de toutes ces difficultés, l'attitude de
Commencement t , . r
des hostilités tonde n était pas une des moindres preoccupa-
(septembre 15S5).
succèsdecondé fions de Navarre. On a vu que, pour empêcher ce prince de s'isoler et d'entraîner avec lui tous les huguenots mécontents , il avait fallu expliquer l'ambassade du duc d'Epernon par un manifeste qui avait précipité la crise. Depuis, l'habile direction donnée à la conférence de Guitres avait enlevé au prince, vis-à-vis de son parti, tout le mérite de la résolution prise dans cette réunion ; enfin,
1 . Lettre du roi de Navarre à Messieurs les gens tenant la cour du parlement pour le Roi à Paris. I i octobre 1585.
HENRI ÛK BOURBON. 147
pour dissiper tout nuage entre son cousin et lui, Navarre lui promit l'héritage de ses biens et la main de sa sœur. Bientôt un acte émané de la cour de Rome vint effacer toutes les nuances. Après avoir paru peu favorable à la Ligue et indigné de ses tendances factieuses, le nouveau pape, Sixte-Quint, avait lancé contre le roi de Navarre et le prince de Gondé une bulle d'excommunication , où la violence des termes le disputait à l'arrogance des prétentions. En outrageant les princes « vautrés en la bourbe » , en les déclarant « déchus de leurs fiefs et seigneuries, incapables de succéder à la couronne de France », le pontife n'enlevait pas un ami aux Bourbons, ne donnait à leurs ennemis aucune ardeur nouvelle ; mais il produisait une vive réaction dans une partie du clergé, dans la magistrature, chez tous les royalistes, blessait le sentiment national, consolidait l'union des deux princes qu'il avait voulu atteindre, et ralliait le parti réformé autour cle ses chefs.
Les pamphlétaires protestants répliquèrent avec non moins de véhémence, et donnèrent à la bulle du pontife ce nom de Brutum fulmen que la postérité lui a laissé. Une courte réponse fut affichée dans Rome même ; au-dessous de la signature du roi de Navarre, on y lisait : « Autant en proteste le
prince de Condé. » Du reste, la sentence lancée du haut du Vatican avait eu ce premier résultat certain de mettre le feu aux poudres : la guerre avait commencé immédiatement (septembre 1585). Contre toute attente, les huguenots furent prêts les premiers. Le Roi, en se rangeant du côté de leurs adversaires, n'avait pas caché ses répugnances; il ralentissait et embarrassait l'action des ligueurs. Un des princes lorrains, le duc de Mercœur, irrité de ces retards, ne voulut pas attendre que les autres armées catholiques fussent en marche : sortant de son gouvernement de Bretagne, il passa la Loire pour ravager le Poitou et la Saintonge. Le commandement de ces deux provinces était échu à Condé, tandis que le roi de Navarre devait défendre la Guyenne et la Gascogne, Montmorency le Languedoc, Lesdiguières le Dauphiné. Averti des mouvements de Mercœur, le prince réunit à Saint- Jean-d'Angely les quatre régiments d'infanterie qui faisaient toute sa force , appelle à lui la noblesse, et s'avance contre les ligueurs. Il les surprend une nuit à Fontenay, et les force à décamper dans le plus grand désordre; Mercœur repasse la Loire. Enhardi par le succès, assisté par les Rochelois, Condé augmente son armée et commence le siège de Brouage ; c'était. une entreprise difficile et importante : la place
était bonne, occupée par une forte garnison, et bravement défendue par Saint-Luc. Cependant les progrès étaient rapides : tous les partis catholiques répandus dans la province étaient battus ou détruits; une partie des dehors était déjà enlevée, lorsque Condé se lança étourdiment clans une entreprise désastreuse.
Il avait envoyé outre Loire Clermont d'Am- Désastreuse
entreprise d'An-
boise, un des officiers protestants les plus capables gers
(octobre 158j).
et les plus hardis, pour faire quelques levées et Fuite de conde à
Gucruescy.
tenter quelques coups de main en Anjou et en Normandie. Un des compagnons de Clermont, nommé Rochemorte, réussit à s'emparer par surprise du château d'Angers; mais il ne put y introduire avec lui que seize hommes; la ville resta aux catholiques, et se garnit si bien, que Clermont, étant parvenu à rassembler un petit corps de six cents chevaux, ne put en approcher, ni donner aucune assistance à Rochemorte. Ces nouvelles causèrent un grand émoi dans l'entourage du prince. D'Aubigné offrit de prendre un millier d'arquebusiers d'élite et de partir immédiatement, avec la mission « de tout perdre ou de mettre des hommes dans le château ». Condé y consentit d'abord, puis sa tête s'échauffa : ses flatteurs lui reprochèrent de confier à un simple mestre de camp une entreprise aussi importante ; lui seul.
ajoutait-on, était capable de la conduire à bien, et il pouvait la tenter sans lever le siège de Brouage; car « les plus grandes louanges de César avoient été méritées, parce que, sans désassiéger, il donnent des batailles ». Enflé par ces discours, le prince se mit à « disposer de la conqueste d'Anjou, à la façon de Picrocole, parmi ses valets de chambre » l, et il prit le parti d'aller lui-même au secours de Rochemorte. Dans l'entraînement de sa vanité, il se voyait réalisant le rêve de son père et de l'amiral , ramenant la guerre sous Paris , éclipsant pour jamais l'astre du roi de Navarre.
La maladresse de l'exécution répondit à la folie du projet. Le prince, laissant son infanterie et sa flotte devant Brouage, partit le 8 octobre avec six cent cinquante gendarmes, tous gentilshommes, cl seize cents arquebusiers à cheval. La Loire fut passée sans difficulté; on rallia Glermont d'Amboise; mais la lenteur des préparatifs avait tant fait différer le départ, et des incertitudes, des changements continuels avaient tellement retardé la marche, que, lorsqu'on se présenta sous les
'1. « Car, ajoute le témoin oculaire (d'Aubigné) qui nous a laissé ces détails, le conseil de la chaise percée, vers la plupart des grands, renverse tout autre ». (Voyez aussi, dans les Méînoires de lu Ligue, t. II, les Discours du voyage d'Angers.)
murs d'Angers (21 octobre), Rochemorte était tué et le château rendu depuis deux jours : c'était miracle qu'il eût tenu si longtemps; d'Aubigné, si on l'eût laissé partir, fût sans cloute arrivé à temps pour secourir la petite garnison. Cependant tout le pays à l'entour était rempli de détachements ennemis : c'est là que se concentraient les différentes armées royales destinées à opérer dans le Midi. Le prince, malgré les renforts qu'il avait reçus, n'avait pas avec lui plus de trois mille hommes. Il voulut essayer d'enlever Angers de vive force : l'attaque, tentée deux jours de suite, échoua, et, quand enfin la retraite fut décidée, elle s'exécuta avec de telles hésitations, que Joyeuse, qui commandait la principale armée catholique, put atteindre la Loire en même temps que le prince. A peine l'avant -garde protestante avait-elle traversé le fleuve que la cavalerie ennemie parut en grand nombre sur les deux rives; tous les bateaux étaient enlevés : le passage ne put continuer. Gondé aurait voulu s'ouvrir un chemin jusqu'à Sancerre par la rive droite de la Loire; mais les places qui bordent le fleuve sont toutes aux catholiques; les colonnes de l'armée royale sont en marche de tous côtés. Pendant quelques jours, la petite troupe erre à l'aventure, tombant d'un péril dans un autre et diminuée à chaque pas par les désertions. Enfin,
près de Vendôme, quelques argoulets amènent au prince un cavalier qui, à leur qui vive? avait répondu : vive le Roi ! On reconnaît avec surprise le baron de Rosny, qui voyageait sous un déguisement pour aller rejoindre Navarre. Il fait connaître à ses amis le réseau qui les enveloppe et que luimême a traversé miraculeusement : Joyeuse est sur leurs traces ; ils ont Mayenne en tête, Biron sur leur flanc ; une seule chance de salut leur reste, c'est de se disperser immédiatement pour tâcher de passer isolément à travers les mailles de ce filet. Ce parti est aussitôt adopté; aussi bien, plusieurs des principaux de l'armée, Rohan entre autres, n'avaient attendu, pour le suivre, ni les conseils de Rosny ni l'ordre de Condé. Ce dernier aurait voulu se mêler aux serviteurs du baron, qui continuait sa route vers la Gascogne ; mais Rosny ne voulut pas se charger d'une pareille responsabilité. Le prince, resté seul avec neuf gentilshommes, fut assez heureux pour gagner Saint- Malo, et s'y embarqua pour Guemesey. Ce qui est remarquable, c'est que presque tous les siens se sauvèrent comme lui : on ne perdit guère que des chevaux et du bagage. Mais l'Ouest était dégarni, Brouage restait aux catholiques, et ce beau noyau d'armée, qui pouvait s'établir solidement en Saintonge et dans l'Aunis, renforcer le roi de Navarre
ou prendre en flanc ceux qui marcheraient contre lui, était détruit sans combat.
De Guernesey, Condé espérait pouvoir se rendre en Angleterre pour y solliciter l'assistance d'Elisabeth1; mais cette reine, « qui de son naturel eût mesuré ses faveurs envers le prince affligé selon sa pitié et piété, fut contrainte de les régler à l'aune de son conseil et de ses affaires » 2 ; c'està-dire que le prince n'obtint rien d'elle. ]1 était fort triste, et comme bloqué dans cette petite île par le manque de ressources, lorsqu'il vit arriver deux vaisseaux parfaitement équipés qui le venaient quérir. Ce secours inattendu lui était envoyé de la Rochelle par une noble demoiselle qui avait à peine dix-sept ans, Charlotte de la Trémouille3.
Cette jeune femme avait eu pour père un des Retour dC cond<$
1. Condé à Burleigh, Guernesey, 20 novembre '1585. (Musée Britannique, Cotton.)
2. D'Aubigné. Cet historien laisse entendre, quoique d'une façon assez obscure, que Condé alla jusqu'en Angleterre. Mais nous avons préféré suivre le récit fait par un des gentilshommes du prince, le sieur de Tiefbrun , qui le vit débarquer à la Rochelle, et qui raconte l'histoire de son mariage dans le préambule du Véritable discours de la naissance et de la vie de Monseigneur le prince de Coude (Henri II). Cet ouvrage, dont nous possédons un manuscrit, a été publié, depuis que cette note a été écrite, par M. Halphen, qui y a joint une bonne introduction et de curieux documents (Paris, Aubry, 1861).