‹ Histoire des princes de Condé pendant les 16e et 17e sièclesChapitre 40 sur 131 · J.-A. Thuani commentarii de vita sua · texte numérisé non relu

J.-A. Thuani commentarii de vita sua

2. Il n'y eut pas alors de lettres de provision en faveur du jeune prince ; mais, par lettre du 28 juillet 1 590, le Roi annonça au maréchal de Matignon qu'il lui envoyait les pouvoirs de son lieutenant général en Guyenne, « en l'absence de son cousin, Je prince de Condé, laquelle ne sauroit durer moins d'une vingtaine d'années ».

■226 LES PRINCES DE COiNDÉ.

dès qu'un peu de calme fut rétabli, dès que l'autorité du Roi fut mieux assise, après sa conversion et la soumission de Paris, les attaques contre Condé et sa mère recommencèrent avec une nouvelle fureur. Les frères du feu prince se montraient surtout acharnés contre sa veuve et son fils. On pressait le Roi d'en finir, de faire juger la mère et de rejeter l'enfant de la succession : « Mes frères et moi, disait le cardinal de Bourbon1 à Sully, nous croyons en conscience quïl n'est pas de race royale » ; et il ajoutait que le Roi devrait se hâter « de donner des enfants au royaume ». Ainsi, pour frapper encore plus l'esprit déjà prévenu de Henri IV, on rattachait cette affaire à une question qu'il avait alors fort à cœur, celle de son « démariage » ; c'est, en effet, vers cette époque que commencèrent, tant auprès du saint-siège qu'auprès de la reine Marguerite elle-même, les négociations dont l'objet était de rompre une stérile et malheureuse union. Le Roi n'inclinait que trop dans le sens des accusateurs de la princesse de Condé; il accueillit avec faveur le nouvel argument, qu'on lui fournissait pour faciliter son divorce. Mais le pape, qui avait jusqu'alors refusé

I. En 4594, peu avant sa mort. Nous ajouterons que Sully, très passionné contre Condé, n'est jamais, en ce qui le concerne, un témoin très digne de foi.

de lui donner l'absolution , voulait encore bien moins entendre à rompre son mariage. Quant à la reine Marguerite, si elle avait trop besoin de l'indulgence et des bonnes grâces de son mari pour lui résister ouvertement, elle essayait cependant de retarder ce divorce , qui, dans les circonstances présentes, eût assuré le triomphe de Gabrielle ; elle cherchait des moyens dilatoires et ne consentait qu'à demi; fort peu patriote, nullement jalouse, obéissant à un pur instinct de vanité , elle rendait, à son insu, un éminent service à son époux et à la France.

Cependant les périls qui entouraient le Roi sem- do Thuu

obtient du Roi

blaient , malgré ses victoires , augmenter chaque qu'il reconnaisse

le jeune prince

jour. Sa vie, qu'il exposait sans cesse sur les et io fasse élever

dans la religion

champs de bataille, était encore menacée par les catholique. implacables rancunes qu'avaient créées la guerre civile et les passions religieuses. Les plus grands services rendus à la patrie, le plus rare mérite ou les vertus les plus respectables ne suffisent pas toujours à désarmer les fanatiques. Déjà Barrière (août 1593) et Ghâtel (décembre 1594) avaient cherché à tuer le Roi ; ce dernier l'avait grièvement blessé ; on s'attendait à voir renouveler d'exécrables tentatives. L'épée d'un cavalier espagnol ou le couteau de quelque endurci ligueur pouvait replonger la France dans un abîme de maux. Que

ne devait-on pas craindre, si la couronne venait à échoir à un enfant à peine connu, élevé dans la religion protestante, et dont les droits étaient contestés? D'autre part, le pape refusait péremptoirement de donner l'absolution au Roi, tant que l'héritier apparent du trône n'appartiendrait pas à la communion catholique. L'accord avec la cour de Rome était impatiemment attendu ; il était regrettable de le voir ainsi différé; c'était une source de difficultés nouvelles pour le Roi. Le parlement même se montrait soupçonneux et mécontent : en janvier 1595, le Roi ayant, par un acte spécial, confirmé et étendu les provisions de l'article 19 de l'édit de pacification de 1577, qui admettait les réformés aux charges publiques, l'enregistrement de l'ordonnance rencontra une vive opposition. Cette circonstance permit à de Thou de servir utilement ses illustres clients. Jusqu'alors, il n'avait pu tenir qu'imparfaitement l'engagement qu'il avait pris avec la princesse; non par manque de courage, car, bravant la colère des princes et le mécontentement du Roi, il n'avait cessé de la défendre ; mais ses démarches étaient rendues vaines par des adversaires plus puissants, et il n'avait pu donner de soins efficaces qu'aux intérêts privés des enfants1. Or, quand il vit l'embarras où les 4. Le 27 novembre '1594, Henri IV lui écrivait au sujet de

dispositions du parlement jetaient Henri IV. il proposa de faire passer l'édit, si le Roi voulait garantir que le jeune prince serait élevé dans la religion catholique. Henri accueillit, cette ouverture avec humeur; puis, songeant à tous les ennuis que cette affaire lui causait à Paris et à Rome, il céda. Les gens du Roi annoncèrent à la cour que le prince de Gondé « seroit prochainement retiré des mains de ceux de la religion pour être nourri en la romaine » . Cette déclaration amena l'enregistrement de l'édit; elle assurait aussi la délivrance de la princesse; car reconnaître les droits du fils, c'était proclamer l'innocence de la mère. II ne restait plus qu'une question de forme à régler : on ne trouva rien de mieux que de faire adresser au Roi une supplique par les parents de la princesse. C'était le placet que le connétable remit à Henri IV dans les premiers jours de juillet

Les noms qui figuraient au bas de la requête La prince

de Cunde

appartenaient à tous les partis : elle était signée mise en liheil':

sous caution

par Diane légitimée de France1, Henri duc de (juMet 1595).,

la tutelle de sa nièce Éléonore, fille aînée de Madame la Princesse.

'1 . Fille naturelle de Henri II , belle-sœur du connétable, veuve de François duc de Montmorency, et ainsi tante de la princesse de Condé.

Montmorency, connétable de France, le comte d'Auvergne1, le duc de Bouillon2, Charles de Montmorency 3, Claude de la Trémouille4, Charles de Cossé-Brissac5, Jean de Lévis-Mirepoix0, etc. Le Roi décida que la cause serait renvoyée au parlement de Paris, que la princesse serait tenue de se présenter sous quatre mois devant ladite cour, et que, les signataires de la requête se portant caution pour elle, elle serait mise immédiatement en liberté. Presque au même temps, le Roi donna un

4 . Charles de Valois, comte d'Auvergne, plus tard duc d'Angoulême, fils de Charles IX et de Marie Touchet, marié en 1591 à Charlotte de Montmorency, fille du connétable et cousine de la princesse.

2. Henri de la Tour, vicomte de Turenne, puis duc de Bouillon, neveu du connétable par sa mère, et cousin de la princesse.

3. Charles de Montmorency, oncle de la princesse et frère du connétable , longtemps connu sous le nom de seigneur de Méru. Il avait pris le titre de baron de Damville depuis que son frère l'avait quitté pour prendre celui de duc de Montmorency. Il fut créé duc de Damville par Louis XIII. Il était amiral de France.

4. Duc de Thouars, frère de la princesse et neveu du connétable par sa mère.

ii. Deuxième du nom, pair et maréchal de France, celui qui avait remis Paris au Roi. Charles de Montmorency-Damville avait épousé sa grand'tante : il était ainsi cousin de la princesse.

('). Jean deLévis, sixième du nom, sieur de Mirepoix. Sa mère, Louise de la Trémouille, était tante de la princesse de Condé.

gouverneur au jeune prince de Gondé, et nomma à cet office le marquis de Pisani1. Ce choix ne laissait plus de doutes sur les intentions de Henri IV.

Pisani appartenait à la première noblesse de Le marquis

... r. de Pisani, nommé

France; il était vivonne. Depuis longtemps, il gouverneur

, ... du jeune prince,

exerçait des emplois publics importants : tantôt ramène

, . à Saint- Germain

comme ambassadeur a Kome ou en Espagne, tan- (novembre

et

tôt comme colonel général de la cavalerie légère, à décembre 1595),

1 où il est

la guerre ou dans les missions diplomatiques, sous déclaré héritier

1 1 • tr 1 • -r» rfn tr°ne.

les derniers Valois et sous le premier des Bourbons , il avait acquis la meilleure et la plus pure réputation. Catholique exact et sincère, mais royaliste et patriote, il avait des premiers reconnu Henri IV, et, quoique âgé de plus de soixante ans, il continuait de le servir avec l'activité d'un jeune homme. Négociateur loyal et habile, brave soldat, administrateur intègre, cavalier accompli, raffiné sur le point d'honneur, et à ce titre nommé par Brantôme dans son Discours des Duels*, il avait conquis l'estime de Sixte- Quint par son énergie et sa franchise, et Henri IV avait coutume de le citer comme un modèle de l'ancienne valeur fran-

\. Jean de Vivonne, dit de Torettes, marquis de Pisani, seigneur de Saint-Couard, chevalier des ordres du Roi, colonel général de la cavalerie légère.

2. Il y est appelé Saint-Gouard : c'est le nom sous lequel il avait été longtemps connu.

çaise1. En confiant à un homme de ce rang et de ce caractère l'éducation du jeune prince, le Koi indiquait assez quelle destinée il réservait à cet enfant, et, en effet, le traitement assigné à Pisani fut celui de gouverneur du Dauphin.

Le marquis se rendit à Saint- Jean -d'Angely, pour y prendre charge de son futur élève et de la princesse douairière, jusqu'alors confiés à Saint- Memme ; il devait les ramener aussitôt à la cour. Cependant on craignait que leur départ ne rencontrât quelque résistance. Des troubles assez graves agitaient la Saintonge ; l'établissement de nouveaux impôts , des contestations entre la province et le lieutenant de roi, des violences commises par les catholiques, avaient rallumé un feu à peine éteint : la noblesse des deux religions était en armes2. On pouvait croire que les réformés du pays, nombreux et actifs (nous l'avons vu dans les chapitres précédents), profiteraient de cette situation pour tâcher de retenir au milieu d'eux celui que tacitement ils regardaient comme leur chef futur. En effet, les protestants n'avaient pas appris sans émotion que le jeune prince allait être élevé dans la religion catholique; différentes rumeurs circu-

4. Ànliquœ virtutis Franciœ pro exempta nobililali datus. (Thuanus, cxn.) 2. Lettres de Mornav.

laient à ce sujet parmi eux; on allait jusqu'à dire qu'il serait envoyé au pape « pour ostage de la conversion du Roy ». Le patriarche du parti, Théodore de Bèze, fut consulté : « Faites, conseillat-il, toute instance pour qu'on attende que ce tant jeune enfant soit en quelque âge et degré de discrétion et puisse déclarer librement son intention...; remonstrez en toute révérence, mais bien expressément, le tort inexcusable devant Dieu et devant les hommes que Sa Majesté, commandant ou approuvant de telles choses, feroit à soy-mesme, à son sang, voire à tout Testât de son royaulme... Mais, si tout cela ne peut empescher un tel acte, quelque grief et lamentable qu'il soit, si ne voisje point qu'on puisse passer oultre ce que dessus1... » Ainsi Bèze ne voulait pas qu'on allât au delà d'une représentation respectueuse, et regardait la résistance comme dangereuse et inutile. A plus forte raison Mornay était-il de cet avis : bien plus modéré que Bèze, placé presque sur les lieux, à Saumur, aimant tendrement le Roi malgré bien des dissentiments, et continuant de le servir avec tristesse, mais avec une fidélité inébranlable, Mornay ne se faisait aucune illusion. « Vous aurez sceu l'absolution (du Roi), écrivait-il le ïl\ oc-

I. Mémoire inédit, adressé par Théodore de Bèze aux Églises réformées du Poitou, communiqué par M. Jules Bonnet.

tobre 1595 à M. de la Fontaine; il y a de mauvaises conditions : le concile de Trente, la messe en Béarn, la nourriture du petit prince à la romaine. Le parlement disputera sur le premier; les états de Béarn sur le second ; le marquis de Pisani est déjà à Saint-Jean pour le troisiesme, et croy qu'il n'y trouvera résistance. J'en plains cette espérance ostée à nos Eglises, mesme une chère âme distraicte de la voie de ses père et grand-père. » Tout se passa, en efïet, comme il l'avait prévu. Une nouvelle concession calma les protestants. Gomme l'enregistrement de l'édit qui les admettait aux charges publiques ne s'était pas fait avec toutes les formalités ordinaires, et que notamment le procureur général avait fait constater son opposition dans l'arrêt même, ils en témoignaient beaucoup de défiance; mais le Roi, sur ces entrefaites, rendit un nouvel édit plus large que le premier, et apaisa ainsi, au moins pour un temps, leur mécontentement. Aucune résistance ne fut opposée au départ du « petit prince », comme on l'appelait : il quitta tranquillement Saint-Jean et s'achemina à petites journées avec sa mère et Pisani. Les gouverneurs généraux et particuliers, les maires et échevins des villes le saluaient à son passage ; les honneurs qu'il recevait partout faisaient un singulier contraste avec le dénuement dans lequel

il avait vécu jusqu'à ce jour, et qui n'avait pas encore cessé ; car, écrivait au Roi le marquis, « il n'a nulle sorte de meuble, et couche avecque Madame sa mère1 ». Un seul incident marqua ce voyage. La compagnie d'ordonnance qui escortait Coudé fut accueillie à coups d'arquebuse par les bourgeois de Montlhéry. Pisani, qui s'était arrêté à Châtres2, accourut au bruit; mais tout s'expliqua. Le logement des gens de guerre était alors une source de vexations inouïes, et personne ne se soumettait de bonne grâce à l'obligation de recevoir des hôtes aussi incommodes. Pour s'y soustraire, les uns obtenaient des exemptions des gouverneurs de province, d'autres employaient la force quand ils se croyaient en mesure de résister avec impunité. Ceux de Montlhéry, protégés par une méchante muraille , avaient , à ce qu'il paraît , l'habitude de recourir, non sans succès, à ce dernier moyen : ne voyant dans la troupe qui se présentait qu'une simple compagnie de gendarmes, ils l'accueillirent avec « leur insolence ordinaire », c'est-à-dire que d'une décharge ils mirent trois hommes par terre3. Mais, quand les habitants surent à qui ils avaient

1. Pisani au Roi, Saint-Germain-en-Laye, 4 décembre 4595. Archives de Condé. — Voyez Pièces et Documents, n° XIV.

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