Lettre à Sully, du même jour
3. Commentaire d'André Chénier dans la bonne édition do Malherbe donnée par MM. de Latour.
composées à cette occasion, le poëte semblait chercher à ramener le Roi au sentiment de ses devoirs; il lui rappelait ce respect des lois qui honorait son caractère et son règne, et que le cardinal de Retz glorifiait encore soixante ans plus tard * :
Donc ceite merveille des cieux, Pource qu'elle est chère à mes yeux, En sera toujours éloignée; Et mon impatiente amour, Par tant de larmes témoignée, N'obtiendra jamais son retour?
N'ai-je pas le cœur aussi haut, Et pour oser tout ce qu'il faut Un aussi grand désir de gloire, Que j'avois lorsque je couvri D'exploits d'éternelle mémoire Les plaines d'Arqués et d'Ivri?
Mais quoi! ces loix dont la rigueur Tiennent mes souhaits en langueur Régnent avec un tel empire, Que si le ciel ne les dissout, Pour pouvoir ce que je désire Ce n'est rien que de pouvoir tout.
Cet avertissement indirect fut sans doute peu goûté de celui auquel il s'adressait; de nouvelles stances furent demandées au poète; cette fois, il ne fut question ni des lois ni d'Arqués et d'Ivry : un heureux succès était promis à l'amoureux Alcandre
I . « Henri IV, qui ne se défioit pas des lois, parce qu'il se ûoit en lui-même. » (Mémoires du cardinal de Retz.)
dans des vers où l'élévation de la forme couvre à peine le cynisme de la pensée :
N'en doute point, quoi qu'il advienne,
La belle Oranthe sera tienne;
C'est chose qui ne peut faillir;
Le temps adoucira les choses,
Et tous deux vous aurez des roses,
Plus que vous n'en saurez cueillir.
Les vicissitudes du royal amour laissaient peu de repos à la muse de Malherbe; toute l'année 1609, elle fut ainsi à l'œuvre. La princesse reparaît-elle un moment à la cour, le poète reprend sa lyre et fait de nouveau parler Alcandre :
Revenez, mes plaisirs, ma dame est revenue; Et les vœux que j'ai faits pour- revoir ses beaux yeux, Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue, Ont eu grâce des cieux.
Après En effet, soit que Condé espérât quelque heu-
"T ilPcour!°° reux changement dans l'humeur du Roi, soit qu'il
^vaiely"06 eut été effrayé de quelques menaces ou qu'il se tînt
T Murert!nd pour obligé d'assister au mariage du fils légitimé
Incidents de son i tt ■ Tir m ii "i » t? x ■ i i
séjour de Henri IV, il était venu a Fontainebleau avec sa en Picardie. femme p0ur |es noces (ju (juc (je Vendôme et de
Mademoiselle de Mercœur. Mais la passion du Roi était plus vive que jamais ; les tentatives se renouvelaient ; les plaisanteries aussi avaient recommencé de plus belle. Le prince prit son parti et recon-
HExNRI II DE BOURBON. 263
duisit sa femme à Valéry. Le Roi employa tous les moyens pour le rappeler; il y perdit sa peine : « Beaumont revint hier, écrivait -il le 25 septembre au connétable ; il a trouvé nostre homme plus meschant que jamais... 11 part ce matin de Valéry pour aller à Muret. » Muret est aux environs de Soissons; c'était une des terres du prince ; pour s'y rendre de Valéry, qui est près de Sens, le trajet était long, et fut franchi lentement. Condé, justement inquiet des projets qu'il supposait au Roi, modifiait son itinéraire, suivait des chemins détournés et prenait mille précautions. Il arriva en Picardie pour la saison des chasses ; ces divertissements lui servirent de prétexte pour changer souvent de résidence. M. de Traigny, gouverneur d'Amiens, l'invita à venir fêter la Saint- Hubert dans son château, aux environs de Breteuil; le prince y vint vers le commencement de novembre. Un matin qu'il était à la chasse, sa femme, montant en carrosse, jeta les yeux sur un fauconnier qui attendait dans la cour son oiseau sur le poing, et se rejeta au fond de la voiture en poussant un cri; la princesse sa belle-mère, qui raccompagnait, fit partir le carrosse aussitôt. Au retour, au coin d'un bois, la même figure reparut sous le costume d'un valet de chien conduisant un limier. C'était le Roi : averti par Traigny, il avait
CGi LES PRINCES DE CONDÉ.
quitté Paris, déguisé, avec deux ou trois confidents, et venait d'arriver à Breteuil à franc étrier. 11 est permis de supposer qu'il ne recherchait que le puéril plaisir d'entrevoir un moment celle qu'il aimait. Toujours est-il que, se voyant reconnu, il disparut aussitôt. Monsieur le Prince s'empressa de retourner à Muret; ses perplexités augmentaient; il n'y avait plus de lieu dans le royaume où il put se croire à l'abri des poursuites du Roi. Mandé à ia cour, Cependant la Reine était enceinte, et la fin de scûi. sa grossesse approchait. Condé fut appelé à la « démarier ». cour pour assister à ses couches, et ne pouvait se
Intervention de ' . ,
deThou dispenser d y aller. Le Roi, un peu honteux de
et du secrétaire ,
virey. sa dernière équipée , lui avait écrit de sa main , d'un ton moitié badin, moitié menaçant. Après s'être plaint des propos que tenait le prince : « Vous me devez assez congnoistre, ajoutait-il , pour croire que je ne m'estonne pas pour le bruict. Je prends pour juges de nostre différend ma cousine vostre mère et mon cousin vostre beau-père. S'ils me condamnent, je vous satisferay à vostre contentement. Si c'est vous, je ne veux pour satisfaction que vostre subjection auprès de moy et une affection aussy grande à ma personne que vous l'avez rendue au libertinage depuis cinq ou six mois... Sy vous eussiez esté aussy sage que vous ne Testes pas, je vous eusse faict l'honneur de ma présence
à vostre Sainct-Hubert, et eusse faict enrager le gros comte, à qui je me recommande1 — » Condé répondit en protestant de sa soumission et en annonçant sa prochaine arrivée. 11 vint en effet, mais seul. A peine est-il au Louvre, que la Reine le fait appeler et le prie de mander sa femme, se chargeant de veiller sur elle et même de la garder dans sa chambre. Condé balbutia quelques mots d'excuse et se retira sans répondre. Avec le Roi, il n'eut pas d'explication; mais Henri IV fit appeler Virey, secrétaire du prince, et lui ordonna d'aller dire à son maître qu'il ne s'opposait pas à l'exécution du projet dont il avait entretenu M. de Villeroy, et qu'il se chargeait même de procurer le consentement des parents. Or ce projet n'était qu'un mot échappé à Coudé dans un moment d'irritation : quelques mois auparavant, sortant tout ému de chez le Roi, qui l'avait fort malmené, il avait rencontré Villeroy sur l'escalier et n'avait pu lui cacher la cause de son trouble; mais, avait-il ajouté, plutôt que de consentir à son déshonneur ou de s'exposer plus longtemps à la colère du Roi,
1 . La copie de cette lettre est insérée avec la réponse dans le Véritable discours de la naissance et de la vie de Monseigneur le grince de Condé jusques à présent (1 G 1 1 ) et à lui dédié par le sieur de Fiefbrun. Nous avons déjà cité cet ouvrage : voyez ci-dessus, p. 153, note 2.
il se ferait « démarier ». C'est ce mot qui, rapporté depuis à Henri IV, venait d'être converti en demande de divorce. Le lendemain, Virey apporta une réponse écrite de la main du prince : il ne désavouait pas ce qu'il avait dit à M. de Villeroy, et il était prêt à profiter de la permission que le Roi lui donnait; il le priait donc de lui accorder tels conseils qu'il voudrait pour l'assister dans cette instance délicate, et, jusqu'à ce qu'elle fût jugée, il pensait que le Roi trouverait bon que sa femme ne sortît pas de sa maison. Ce n'était pas là ce qu'attendait Henri IV, et cette réponse dérangeait tous ses plans; mais il n'y avait rien à répliquer; car le mémoire était fort bien fait. Le Roi, en le relisant, ne put s'empêcher de dire : « Voilà une réponse de droit canon, et qui sent le président. » Il avait reconnu la plume exercée de de Thou, qui avait, en effet, rédigé le mémoire, et qui, dans toutes ces aflaires, était le conseil du prince, comme Virey son énergique instrument,
Claude -Enoch Virey était un de ces hommes formés tout à la fois par l'étude et par une vie de périls , qu'on rencontrait assez souvent alors , et dont le type semble perdu aujourd'hui. Antiquaire, poète, soldat, docteur en droit, homme de cour, il apportait partout le même courage, la même verve, les mêmes façons un peu rudes, et, malheureuse-
ment pour ses vers, il s'embarrassait aussi peu des entraves de la prosodie et de la langue que des difficultés de la vie. Fils d'un capitaine d'infanterie, il avait fait ses humanités aux Jésuites de Dijon, sa philosophie à Paris, au collège de Navarre, son droit à Padoue. Très attaché à la foi catholique, mais très indépendant de caractère, il avait dès l'abord pris parti contre la Ligue. Aux barricades, il défendait la vie du courageux président de Harlay; pendant trois ans, il combattit comme volontaire dans l'armée royale, et se trouva aux journées les plus chaudes et les plus glorieuses, à Arques, à Ivry, aux sièges de Paris et de Rouen. Puis il avait parcouru toute l'Italie, d'où il rapporta le bonnet de docteur. A son retour, Harlay reconnaissant le fit attacher à l'éducation du jeune Condé, et, quand plus tard on forma la maison de ce prince, il y fut maintenu comme secrétaire de la main, avec le brevet de secrétaire du Roi. S'il fallait chercher, parmi les portraits connus et contemporains, une figure qui ressemblât à la sienne, sans attacher à cette comparaison une importance qui est loin de notre pensée, nous dirions qu'on retrouvait en lui plusieurs des traits de l'immortel Cerv.ir.tes; seulement, s*il n'eut ni le génie ni la gloire du héros qui nous a laissé Don Quichotte, il eut beaucoup plus de bonheur, car il termina
sa vie, riche, honoré, maire de sa ville natale1.
Emportement Henri IV, qui le connaissait bien (car il l'avait
condfpart, servi dans un temps où il n'était guère difficile au
pToTa^re^ur Roi de connaître tous les volontaires catholiques de
ayeckprincesse ^ ^^ Henri jy attribuait a gon influence la
vombro igo9). ferme attitude que conservait Gondé et lui en savait très mauvais gré. Aussi, laissant de côté le mémoire qu'il venait de lui remettre, il le prit à partie et lui reprocha amèrement les conseils qu'il donnait au prince, le menaçant de toute sa colère s'il ne changeait promptement de conduite. Virey répliqua avec fermeté; car son attachement à la cause royale n'avait en rien diminué l'indépendance de son caractère, et il était homme de bien avant tout. Puis le Roi se mit à parler avec indignation des mauvais traitements que Gondé, prétendait-il, faisait essuyer à sa femme, et s'emporta jusqu'à dire que, s'il n'était encore que roi de Navarre,
1 . Chalon-sur-Saône. Il n'était pas né dans la ville même, mais aux environs, à Sassenay, en 1566. Il mourut le 25 juillet 1636. Ses poésies n'ont pas été imprimées; plusieurs sont conservées dans un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal (ms. latins, n° 58), entre autres le récit en vers latins de la fuite du prince de Gondé, sous ce titre : Raptus innocuuSj sive ffenrici Borbotiii Condœi, primarivsanguinis regii Francorum principis, clandestina cum uxore Carola Margarita Mommorantia inBelgium fuga,et ex Belgis in Insubriam per Germantam ovndla profecliOj Mediolani commoralio, ejusque in Gallium felix reditus; Claudius Enoch Virey Cabilonensis ad
il se ferait le chevalier de la princesse et se battrait pour elle avec son neveu. Enfin il congédia Virey avec force menaces, et le chargea de dire à son maître que, s'il ne se rendait à ses volontés ou s'il se permettait la moindre violence contre sa femme, il saurait bien l'en faire repentir. Gondé parut céder, et demanda congé d'aller chercher la princesse. Le Roi, comme on peut croire, le lui accorda facilement. Sully seul avait été d'un avis contraire : le prince lui avait récemment fait visite, et, dans le langage de son interlocuteur, le clairvoyant ministre avait cru démêler des intentions que Ton était loin de soupçonner. Mais, comme on le savait fort malveillant pour le prince, auquel il ne pouvait pardonner quelques plaisanteries innocentes, on n'attacha pas d'importance à son opinion. Gondé quitta Paris le 25 novembre.
Quatre jours après, le 29, vers onze heures du Leiioi est informé soir, le Roi étant au jeu , le chevalier du guet en- Monsieur^ prince
Samonam, principis a secretis; carmen itinerarium. Suit la traduction en vers français du premier chant de ce poème, qui nous a fourni une grande partie des détails que nous donnons. Malgré la rudesse de la forme et la construction bizarre des phrases, à laquelle nous faisions allusion tout à l'heure, les œuvres de Virey sont loin de manquer de mérite littéraire. — Depuis que cette note a été écrite (1856), M. Halphen a publié l'Enlèvement innocent de Virey, c'est-à-dire la traduction en vers français que l'infatigable secrétaire avait faite du premier chant de son poème latin (Aubry, 1 859) .
emmène sa Ira subitement et lui dit quelques mots à l'oreille, ^novembre)™ Ie R°i changea de couleur, se leva et passa dans aussiwTprises son cabinet. On venait de lui apprendre que, le P°icrfusSer matin même, le prince avait quitté Muret, emmenant sa femme en carrosse et la conduisant, disaitil, à une chasse de sanglier aux toiles, mais qu'en réalité il avait pris la route des Pays-Bas ; un de ses gentilshommes appelé Rochefort ' , qui avait été élevé avec lui et ne l'avait jamais quitté, Virey, son secrétaire, deux demoiselles et trois domestiques formaienl toute leur suite. C'était leur guide, nommé Laperrière, qui , effrayé de s'exposer à la colère du Roi, avait dépêché en poste son propre fils, archer de la garde du corps, pour tout raconter à Paris. A peine informé, Henri fit appeler en toute hâte ceux dont il croyait pouvoir attendre soit un avis, soit un renseignement. Le président de Thou, ami et conseil du prince, et son ancien précepteur Lefèvre furent convoqués des premiers. Brusquement interpellé, de Thou déclara n'avoir rien su des projets de Gondé; puis, avec un certain courage, il ajouta que son départ ne pouvait être mal interprété , et que sans doute il se retirait auprès de son beau-frère, le prince d'Orange. Quant à Lefèvre, le Roi n'en obtint que des larmes, et le
■î. Louis d'Aloigny, marquis de Rochefort,
trouble de ce' excellent homme avait quelque chose de si comique, que la nature enjouée de Henri IV l'emporta un moment sur sa colère; il ne put s'empêcher de rire et de railler. Cependant ses ministres et ses confidents se rendaient à ses ordres. Ils trouvaient le Roi se promenant à grands pas dans sa chambre, la tête basse, les mains derrière le dos; les courtisans se rangeaient en silence contre la muraille, s'interrogeant de l'œil, mais n'osant se parler. De temps à autre, le Roi relevait la tête; s'il apercevait quelque nouveau visage, il demandait aussitôt conseil, et exigeait une réponse sans laisser le temps de réfléchir; puis, sans réfléchir lui-même, sans discuter, il se rendait au dernier de ces avis qui lui étaient ainsi donnés comme au hasard1. Il était méconnaissable; on aurait dit qu'une sorte de vertige troublait cette raison toujours si calme, cet esprit toujours si lucide. Les ordres se succédaient contradictoires ou ridicules. Ainsi, dans la nuit même, sans songer qu'il était à peu près impossible d'atteindre le prince, sans se soucier des conséquences que pouvaient avoir les mesures prescrites, il écrivit à Balagny, gouverneur de Marie, à du Pesché, gouverneur de Guise, de mettre leurs garnisons en campagne pour arrê-
I , Voyez le récit de cette soirée dans les (Economies royales.
ter le fugitif « en quelque lieu qu'il fût » l. Puis il expédiait la Chaussée, exempt des gardes, avec ordre de suivre le prince au delà des frontières; « et, le trouvant en une ville hors du royaume , Sa Majesté a commandé audit la Chaussée de s'adresser aux gouverneur et magistrats d'icelle, pour leur faire entendre la charge que Sa Majesté luy a donnée par la présente ordonnance, les requérir et prier l'aire arrester en leur ville ledit prince et sa suite, les mettre en seure garde, s'assurant Sa Majesté qu'ils feront service très agréable à MM. les archiducs... 2 » La Chaussée était à peine parti que le chevalier du guet recevait des instructions analogues, et devait se mettre en route à l'heure même3. Rodelle, d'Elborre, d'autres encore, fuient dépêchés dans la nuit. Tous ces ordres étaient déjà donnés, quand Sully, que le Roi avait fait réveiller à son grand déplaisir, entra dans le cabinet. Il conseilla de ne rien faire : c'était le seul avis raisonnable qui eût encore été ouvert; ce fut le seul qui ne fut pas suivi. Le lendemain matin, on s'occupa de régula-
1. Ordres du Roi à Bulagny, à du Pescké, datés du 29 novembre au soir. (Bibliothèque nationale.) Imprimés dans le recueil des Lettres missives de Henri IV
2. Patente de par le Roy, même date ; copie remise aux magistrats de Landrecies. (Archives de Belgiaue.)