Lettres de Malherbe
pagne, afin de bien établir que le prince était
l'obligé du roi catholique. Un messager porta ces
lettres à Cologne; Condé en partit aussitôt, et
arriva à Bruxelles le 21 décembre.
Tristesse ^n lui rendit tous les honneurs prescrits par
d\ls rapports36' l'étiquette espagnole. Il fut reçu avec égards par
Tlp^suSn?' les archiducs, avec affection par sa sœur et son
et sa'famïie! de beau-frère, avec froideur par sa femme. Jamais
^SSïdaaÔM1' les ^eux époux ne s'étaient témoigné beaucoup
infructueuses ^e ten(jresse . jjg s 'étaient mariés par devoir.
pour ménager un i
accommode- Condé n'était pas d'humeur très aimable; il était
ment entre lui r '
et Conyé* qul se jaloux, et, si la princesse n'avait rien fait pour enda^natnoi^ux courager la passion du Roi, du moins est-il permis de croire qu'elle n'était pas insensible aux hommages d'un si grand prince. Longtemps après, dans sa vieillesse, retirée à Chantilly pendant la captivité de son fils, elle évoquait ce souvenir et en parlait à Lenet avec orgueil et émotion. Quand il fallut quitter Muret, elle ne put retenir ses larmes, et, depuis son arrivée à Bruxelles, elle était d'une tristesse que ses premières communications avec sa famille n'étaient pas de nature à dissiper. Soit qu'ils crussent réellement aux mauvais traitements dont on accusait son mari envers elle, soit plutôt par une complaisance peu honorable pour le Roi, tous les siens affectaient de se plaindre hautement de Monsieur le Prince, et le
connétable, bien qu'assez peu tendre de sa nature, s'apitoyait sur les malheurs de sa fille et soupirait après son retour. II expédia à Bruxelles un de ses parents, M. de Boutteville, dont le nom devait être illustré par une sanglante catastrophe et par de glorieux exploits1. Boutteville remit à l'archiduc une lettre du connétable qui suppliait Son Altesse de « favoriser sa requête » et de lui faire renvoyer sa fille2. A la princesse il portait de l'argent et des consolations; mais sans doute aussi il était chargé pour elle de quelque message de Henri IV, qui, d'ailleurs, s'était ménagé d'autres intermédiaires. La princesse d'Orange n'avait pu fermer son palais à la femme de l'ambassadeur de France, Brùlart de Berny; celle-ci était souvent admise auprès de la princesse deCondé, et lui parlait sans cesse du Roi, qui l'avait chargée « de l'assister et lui bailler tout ce dont elle auroit besoin, mais surtout de façon à ce que Monsieur le Prince, ni une de ses femmes n'en sachent rien » 3. Gondé
'I . Louis de Montmorency-Boutleville, vice-amiral de France, mort en '1614. Son fds, François de Montmorency-Boutteville, fut décapité à Paris comme duelliste en 1 627, et son petit-fils devint le maréchal de Luxembourg.
2. Le connétable à l'archiduc, 12 décembre 1609. Archives de Belgique.
3. Henri IV à M de Berny; sans date, mais probablement de la fin de 1609.
était au courant de toutes ces menées : aussi refusa-t-il de rencontrer Berny. Quant à Boutteville, qui ne s'attendait pas à le voir revenir sitôt, « il ne reçut guère bon visage de lui », et s'empressa de retourner à Paris, où il ne fut pas mieux traité par le Roi ; « les grands, ajoute Malherbe, qui racontait tout cela fort en détail à son ami Peiresc. les grands ne louant rien que par l'événement »!. Cependant le prince ne voulut pas rompre avec les Montmorency : il adressa quelques lignes affectueuses au connétable, une longue et cordiale lettre à de Thou. dont l'amitié ne s'était pas démentie ; enfin il répondit aussi à sa mère, qui lui avait écrit pour lui témoigner sa douleur et l'engager à se soumettre ; on disait même que cette princesse, dans son désir de regagner les bonnes grâces du Roi, avait offert de se rendre à Bruxelles pour en ramener son fils2. La réponse du prince était digne et respectueuse, quoiqu'il y perçât quelque humeur de l'attitude prise par sa mère. Mais il renvoya, sans la lire, une longue
1 . Lettres de Malherbe. — Boutteville au secrétaire du connétable, Bruxelles, 23 décembre 1609. Archives de Condé.
i. Les parents et amis de la princesse douairière de Condé étaient à peu près unanimes à blâmer la conduite de son fils. Voyez la lettre de la princesse douairière d'Orange à la duchesse de Thouars, Pièces et Documents, n° XXI.
épître de Sully. C'était une sorte de manifeste très hautain que Gondé connaissait déjà, Sully ayant depuis plusieurs jours rempli Paris des copies de cette pièce. Le prince déclara qu'il n'aurait aucune communication avec « un homme de cette humeur, dont la coutume ordinaire est d'olîénser tout le monde » *; mais il protestait qu'il recevrait avec respect « les propositions qu'il plairoit à Sa Majesté de lui faire, étant toujours son sujet et très humble serviteur » . C'est dans ce sens qu'était rédigé un mémoire explicatif remis par lui aux différents ministres des cours étrangères présents a Bruxelles, ainsi qu'une lettre au pape, où il implorait la protection de Sa Sainteté. Le nonce Bentivoglio, se conformant aux instructions qu'il avait reçues de Rome, lui offrit alors ses bons offices pour ménager son accommodement avec le Roi. L'archiduc en fit autant ; il craignait les difficultés et se défiait de la mobilité du caractère français : convaincu que Condé se déciderait à rentrer en France non moins facilement et non moins brusquement qu'il s'était décidé à en sortir, il eût voulu éviter de s'engager avec lui et le pressait fort de céder ; Henri IV le sut, et le re-
1. Sully à Condé, 9 décembre 1609. Condé à 8a mère, 20 décembre 1609. (Bibliothèque impériale, collection Dupuy.)
mercia « de la peine qu'il avoit prise envers son neveu pour le rendre sage » *. Les agents du roi catholique eux-mêmes se mettaient à l'unisson et affichaient aussi des dispositions conciliantes : charmés au fond de voir prolonger une situation qu'ils croyaient embarrassante pour Henri IV, ils redoutaient cependant sa puissance et n'osaient pas rompre ouvertement avec lui. Le marquis de Guadalete , retournant de Bruxelles à Madrid , n'avait pas voulu traverser Paris sans saluer le Roi, à qui il avait déjà été présenté. Durant l'audience, Henri IV lui dit que, si Condé n'était promptement renvoyé, il prendrait ce procédé pour un des plus grands agravios qu'il pût recevoir, et il se servit avec intention du mot espagnol, qui rendait mieux sa pensée. Le marquis s'inclina, et répondit par un proverbe espagnol dont le sens était : « A bon entendeur peu de mots suffisent » ; puis il s'étendit sur la conduite ridicule que Condé tenait à Bruxelles, l'accusant de courir les plus bas cabarets, bras dessus bras dessous avec ses laquais, et d'y parler follement des grandes choses qu'il accomplirait un jour en France, Telle était du moins la version que le Roi donnait du discours de Guadalete; mais tout le