Economies royales, VIII
dant les mesures prises par Henri IV produisirent un résultat tout différent de celui qu'il paraissait attendre. L'envoi de si nombreux agents, le ton si vif de ses dépêches semblaient indiquer que la fuite du prince pouvait lui causer de sérieux embarras, et donnaient à cet événement une véritable importance politique. Trouvant malhabile de n'en pas profiter, les conseillers espagnols des archiducs, ceux qui représentaient à Bruxelles l'opinion de la cour de Madrid, blâmèrent la résolution prise à Marimont à l'égard du prince. D'ailleurs, l'honneur castillan était blessé de ce refus d'asile fait à un illustre fugitif. Condé n'inspirait qu'un médiocre intérêt; l'infortune dont il se plaignait n'était pas de celles qui excitent beaucoup la pitié des hommes ; la beauté de sa femme disposait bien des cœurs à l'indulgence pour Henri IV, et, quant aux violences qu'il reprochait au Roi, aux dangers dont il se prétendait menacé, la clémence bien connue de Henri IV empêchait tout le monde d'y croire1. Mais les Espagnols ne pouvaient comprendre qu'un prince du sang français
\ . Era cosa nota ad ogn' uno che'l Rè non haveva mai trattati i suoi amori, se non per le vie ordinarie; e frà le sue virtù, niuna era predicata più che quella délia clemenza. (Bentivoglio , Relazione délia fuga di Francia del principe di Conde.)
ne trouvât point de refuge sur les terres du roi d'Espagne, et il leur semblait inouï qu'une semblable concession fût faite au roi de France, alors que celui-ci accordait publiquement sa protection à tous les criminels espagnols1 et sa bienveillance particulière à un ministre infidèle, Antonio Perez, justement proscrit par le maître qu'il avait offensé. L'organe le plus vif et le plus influent de cette opinion était le marquis Ambroise Spinola.
Il serait difficile de rencontrer dans l'histoire une carrière semblable à celle de Spinola. Né à Gênes en 1571, issu d'une famille illustre, mais qui, depuis près d'un siècle, avait renoncé aux affaires publiques pour s'appliquer exclusivement au commerce du Levant, Spinola avait subitement quitté son comptoir à l'âge de trente ans, et consacré son immense fortune à lever une armée qu'il offrit au roi d'Espagne. Bientôt les vieilles bandes de Flandre virent, avec surprise, arriver un renfort de neuf milie hommes organisés, équipés, et commandés par un marchand italien ; la surprise fut bien plus grande quand on vit ce marchand,
\. Toc/os los delinquenles de Espana. — Lettres du marquis de Guadalete et du marquis Spinola au roi d'Espagne, décembre 4 609; procès-verbal de la séance du conseil d'État de Madrid, 13 février IGIO. Papiers de Simancas. — Voyez Pièces et Documents, n° XX.
nourri de l'étude de la guerre et inspiré par une puissante intelligence, réussir là où tous les autres avaient échoué, et donner aux armes espagnoles cette direction habile qui leur manquait depuis la mort de Farnèse. Seul, il s'était montré capable de lutter contre Maurice de Nassau et de terminer le siège d'Ostende. Arrêté dans le cours de ses exploits par la trêve récemment conclue avec la Hollande, il supportait impatiemment l'inaction qui lui était imposée, et il eût plutôt fait naître que manqué une occasion de conflit entre la France et l'Espagne. Avide de gloire, aimant les luttes difficiles, il lui tardait de se trouver aux prises avec cet autre grand capitaine qui gouvernait alors la France. On lui a prêté encore un autre mobile : on a supposé, et Henri IV a feint de croire, que, devenu amoureux de la princesse de Condé, le vaillant Génois était disposé à tout faire pour la retenir à Bruxelles. Les chroniqueurs du temps accordent à la princesse des attraits si irrésistibles, que tous ceux qui approchaient d'elle en restaient épris. Le cardinal Bentivoglio décrit les charmes de cette blanche et gracieuse figure1 avec une complaisance qui ferait soupçonner ce
1 . Era bianchissima , piena di gratia negli occhi e nel volto, etc. (Bentivoglio. Relazione, etc.)
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prélat un peu mondain de n'avoir pas échappé au péril commun; quant au timide archiduc, il ne levait jamais les yeux lorsqu'il parlait à cette dangereuse beauté1. Spinola fut-il moins réservé que l'archiduc, ou plus maître de lui que Bentivoglio? c'est ce qu'il importe peu d'approfondir. Quelle que fût sa pensée secrète, l'opinion d'un tel homme devait être d'un grand poids, surtout lorsqu'elle était d'accord avec l'honneur et les intérêts de la monarchie espagnole; l'archiduc, malgré sa répugnance à rentrer dans les embarras dont la trêve avec la Hollande venait à peine de le tirer, dut se ranger à cet avis.
Il fut décidé que Gondé serait invité à se rendre Condf, lé à Bruxelles ; voici sous quel prétexte : Villeroy avait à f^T' exprimé à l'ambassadeur de Flandres à Paris ^21d^e,nb^ combien le Roi regrettait que Praslain n'eût pu parler à son neveu; il était convaincu qu'un entretien avec le capitaine des gardes eût décidé le prince à un prompt retour en France. L'ambassadeur ayant recueilli de la bouche du Roi lui-même la confirmation de ce langage, on feignit d'y voir un encouragement à rappeler Gondé en Flandre ; seulement l'archiduc ne voulut pas lui écrire; il laissa ce soin à Spinola et à l'ambassadeur d'Es-