Le même au même, 28 avril. Ibidem
prendre à revers et menacer d'une incursion irrésistible soit les Pays-Bas, soit l'Allemagne; il rallierait quinze ou seize mille vieux soldats hollandais, et ce renfort lui serait conduit par Maurice de Nassau, qu'il avait déjà désigné pour son lieutenant général. Or Spinola savait par expérience ce que vaudrait un pareil secours : capitaine de premier ordre, ingénieur et tacticien, Maurice de Nassau s'était initié, dans sa longue lutte avec les Espagnols, à tous les secrets de leur stratégie, et le Génois aurait préféré avoir affaire à un seul adversaire, qu'il était loin de mépriser, mais qu'il était peut-être trop porté à juger sur les échecs que lui avait infligés le duc de Parme1. Il ne tenait pas assez compte de l'esprit observateur du Roi, de l'expérience qu'il avait acquise; pourtant
\ . Spinola attachait peut-être aussi trop d'importance à un assez bon tour que lui-même avait joué au Roi. Après la prise d'Ostende, dans l'hiver de 1604 à '1605, appelé à Madrid pour recevoir les félicitations de Philippe II, il avait passé par Paris. Henri IV voulut le voir, et le questionna négligemment sur ses projets pour la campagne prochaine. Spinola n'ignorait pas les relations du Roi avec Maurice de Nassau, et, pénétrant sa pensée, il lui exposa son véritable plan de campagne. Ce qu'il avait prévu arriva: Henri IV ne manqua pas de faire connaître sa conversation à Maurice, en ajoutant que le Génois ferait certainement tout le contraire de ce qu'il avait dit. Le Hollandais prit ses mesures en conséquence, et fut très désagréablement surpris en voyant son adversaire exécuter très exactement tout ce qu'il avait annoncé au Roi. Henri IV eut le mauvais
Spinola eût pu savoir des officiers espagnols euxmêmes que Henri IV, dans ses dernières rencontres avec eux, s'était montré toujours aussi brave qu'aux sièges de Paris et de Rouen, mais beaucoup plus maître de lui. Dans les combats livrés auprès d'Amiens, lorsqu'il reprit cette ville en août et septembre 1597, il avait manœuvré avec un à-propos et une sagacité qui avaient rendu infructueuses toutes les tentatives du cardinalinfant pour secourir la place; car, comme il le disait à Sully, il n'avait pas oublié les tours que lui avait joués le duc de Parme. D'ailleurs, les forces déjà réunies à Châlons étaient imposantes, et bien supérieures à celles dont disposaient les archiducs. L'armée du Roi dépassait trente-cinq mille hommes avec trente canons bien attelés1; sa
goût de se montrer piqué de cette aventure. Peu après, quelquun lui ayant rapporté que la princesse de Condé douairière voulait aller à Bruxelles pour y être aimée, disait-elle, du Biron de Flandre (c'est ainsi qu'elle désignait le marquis), comme elle l'avait été du Biron de France, « c'est faire trop d'honneur à ce marchand, reprit aigrement le Roi, que de le comparer au maréchal ». Selon nous, la comparaison était surtout flatteuse pour Biron.
I . Ces chiffres ne s'appliquent qu'aux troupes réunies à Châlons. D'après les états donnés par Sully, le Roi disposait :
En troupes françaises et suisses, de 44,000 hommes de pied, 5,600 cavaliers et 50 canons;
En troupes fournies par les divers États confédérés (sans comprendre le pape, le roi d'Angleterre et plusieurs princes
cavalerie était magnifique, son infanterie parfaitement recrutée, et la foule de ceux qui briguaient l'honneur de servir sous ses ordres était telle, que des hommes haut placés et des officiers pleins d'expérience avaient dû accepter des positions inférieures. En face de semblables forces, la résistance ouverte étant impossible, les archiducs se décidèrent à essayer de l'expédient proposé pour arrêter le torrent.
La cour de Jusqu'alors, ils avaient défendu le terrain pied
Bruxelles , . .
oiïre de renvoyer a pied; soutenus par les secrets encouragements
la princesse de . f
condé. du connétable, ils avaient montre une fermeté
Vains efforts .
pour digne d éloges. Aux premières réclamations portées par Girard, ainsi qu'aux sommations légales de Preaulx, aux lettres du Roi comme à la requête de la princesse, ils avaient toujours fait la même réponse et opposé l'engagement qui les liait au prince. Mais le péril devenait trop pressant : l'archiduc écrivit à Condé pour lui faire com-
d' Allemagne), de 54,000 hommes de pied, 7,000 cavaliers et 45 canons;
Soit 140,000 hommes et 95 bouches à feu, qui devaient former les deux armées réunies sur la Meuse et sur les Alpes;
Et si l'on, y ajoute les corps qui devaient être mis sur pied par le Saint-Siège, l'Angleterre, etc., ainsi que l'armée destinée à opérer du côté des Pyrénées, mais qui n'était pas encore sous les armes, on peut évaluer le total des forces qui allaient entrer en action à plus de 220,000 hommes. (Voyez la savanlo Histoire du règne de Henri IV, par M. Poirson.)
arrêter Henri IV.
prendre que le moment de céder était venu. « Ayant considéré, lui disait-il assez durement, le peu d'affection que la princesse descouvre envers vous, à ce point que depuis vostre parlement il n'y a jamais eu moyen de luy faire recepvoir ni lire seulement aulcune lettre venant de vous ; ce qu'ayant considéré, et le dégoust, ennuy et desplaisir que ladicte princesse descouvre journellement de plus en plus de se veoir retenue chez nous , nous avons esté occasionnés de vous en donner compte, afin qu'y advisiez sérieusement, et à donner au plus tôt response et quelque sorte de satisfaction sur la réquisition du connétable l. » A Paris, le langage des agents diplomatiques était d'accord avec le ton de cette lettre. Pecquius cherchait un accommodement avec plus d'ardeur que jamais, et ne cachait pas que la princesse quitterait bientôt la Flandre. Don ïnnigo de Gardenas, subitement devenu conciliant, proposait d'écrire à Condé pour lui conseiller de s'en aller à Rome et de ne plus s'opposer au retour de sa femme en France2. Mais ce changement d'attitude, ces ou-
\ . Minute originale. Archives de Belgique. — La mort du Roi éfeairt survenue peu après, cette lettre ne fut pas expédiée, et fut remplacée par une autre beaucoup plus courte et nullement pressante.
2. Don ïnnigo au roi d'Espagne, 7 mai 1610. Papiers de Simancas. — Pièces et Documents, n° XX.
vertures ne modifièrent pas les dispositions de Henri IV. Il se radoucit, parla amicalement du roi d'Espagne *, et ses armements n'en continuèrent pas moins. Il fallut bien reconnaître qu'il avait en tête autre chose que son amour, et que la délivrance de la belle captive ne tenait qu'une bien petite place dans ses projets. Lui-même ne le cachait plus. Le nonce , qui était , à ce qu'il semble, beaucoup plus dévoué que le pape à la politique espagnole , étant venu lui parler avec quelque émotion de ses grands préparatifs et du but qu'on leur supposait, le Roi répondit qu'il se préparait, en effet, à la guerre, mais à une « guerre d'Etat », et non de religion ou d'amour 2. A Madrid, l'inquiétude succédait à la confiance : don Innigo, pressé de s'expliquer sur les espérances qu'il avait fait concevoir, fut forcé d'avouer que, malgré quelques accès d'humeur, les huguenots paraissaient devoir rester invariablement fidèles au roi de France, et qu'il n'y avait rien à attendre d'un vieillard aussi peu résolu que Montmo-
1 . Dixome el nuncio que écho de ver no table mente en el Rey mucha diferencia destos dios passados, por que lo hallo muy dulce y hablandole muy claramente en que deseava la amislad de V. .Vd. Don Innigo au roi d'Espagne, 7 mai 1610 Papiers de Simancads.
2. Don Innigo au roi d'Espagne, 18 mars et 27 avril 1610. Ibidem. — Pièces et Docximents , n° XX.
rency *. Il reçut l'ordre de tout mettre en œuvre pour ralentir et embarrasser Henri IV. Le père Cotton, qui était résigné à voir son royal pénitent s'occuper de la princesse de Gondé, mais qui voulait à tout prix l'empêcher d'attaquer la maison d'Autriche, s'évertuait à le décourager : depuis longtemps, il avait donné l'assurance que ses frères et lui se considéraient comme sujets du roi d'Espagne 2. La Reine , qui subissait la même influence, voulut dire aussi son mot contre la guerre ; alors le Roi, s'emportant, lui répondit qu'à elle et aux pères jésuites on ne pouvait ôter du cœur le nom du roi catholique, et qu'avec cette folie elle se perdrait 3. Évidemment Henri IV était inébranlable. Les archiducs le comprirent, et, ne songeant qu'à échapper à la violence des premiers coups, ils consentirent à ce que l'armée française, réunie en Champagne, traversât le Luxembourg 4 .
1. Don Innigo au roi d'Espagne, 5 avril 1610. Papiers de Simancas.
2. Que eran sus hombres hijos de V. Md. 27 janvier 1610. Ibidem.
3. El Rey respondio... que a la Reyna ni a los Padres Jesuitas no era posible sacalles del coraçon el nombre de Y. M&, y que ella por esta locura se havia de perder. Ibidem.
4. Sully {(Economies royales, c. 198, t. II, p. 338 B) rapporte les termes mêmes dans lesquels ce consentement aurait été accordé. Toutefois nous devons faire observer que la
Buiuon, Cette armée n'était pas la seule que le Roi eût
ambassadeur ■ • j 1 1 • 1 ', •,
de France à Turin, mise sm> Pied '• la monarchie espagnole était menasurveiner'condé, °ée de toutes parts. Vers les Pyrénées, où allaient qUMiian.a' affluer les Morisques, un corps de troupes se rassemblait sous les ordres de la Force, et Lesdiguières était prêt à passer les Alpes avec quinze ou vingt mille hommes, qui devaient se réunir aux troupes du duc de Savoie. Ce prince allait prendre le titre de lieutenant général du Roi par delà les monts, et un négociateur habile, Bullion, qui venait de conclure les traités de Ghérasque, devait représenter la France à Turin. Une autre mission avait encore été confiée à cet ambassadeur. En s'éloignant du royaume, Henri IV voulait aussi en éloigner tout élément de désordre. Condé, résidant à Milan, pouvait devenir entre les mains des Espagnols un instrument de troubles : Bullion fut chargé de le surveil-
demande officielle du passage ne fut signée par Henri IV que le 8 mai 1610, et que la réponse de Bruxelles ne pouvait guère être arrivée avant la mort du Roi, qui fut assassiné le 4 4. Y avait-il eu, dans les premiers jours de ce mois, une correspondance officieuse sur cet objet et un échange de notes entre les ambassadeurs? C'est ce qu'il nous a été impossible de vérifier; car les lettres de Pecquius, du mois de mai 4 610, ont disparu des archives de Bruxelles. Mais les dépêches précédentes ne montrent pas la régence des Pays-Bas disposée à la résistance, et rien n'infirme le témoignage de Sully.
1er et même de chercher à le faire partir de Milan '. Nous avons déjà dit combien la cour de Madrid, trompée par les rapports de son ambassadeur à Paris, s'était exagéré l'importance du prince : on croyait trouver en lui un auxiiaire aussi utile que l'était le duc de Savoie pour le roi de France. Philippe III avait de nouveau écrit à Condé pour lui promettre encore sa protection et son appui ; le duc de Lerme y avait joint les plus cordiales déclarations, et le comte de Fuentes continuait de rendre au prince les plus grands honneurs. Il avait été logé dans le palais ; un service somptueux avait été mis à sa disposition; une garde veillait à sa porte et le suivait partout ; en un mot, il était traité comme l'eût été un archiduc. Mais il était astreint aussi à toutes les exigences de l'étiquette espagnole; habitué qu'il était à la vie libre et sans façon de la cour de France, il supportait péniblement cette gravité imperturbable et cette pompe continuelle. Cependant, par le conseil de Virey, il se soumit de bonne grâce, sans toutefois pouvoir jamais se faire au sossiego 2 de ses
\ . Instructions données au sieur de Bullion, etc. ; copie du xviic siècle. Archives de Condé.
2. Lettre à Mornay. Sossiego n'a pas d'équivalent dans la langue ni surtout dans les habitudes françaises. C'est un état de repos physique et moral, de quiétude béate, qui a quelque
hôtes ; il les étonnait et les ennuyait de sa curiosité. A défaut de la chasse à courre ou à l'oiseau, qu'il regrettait amèrement, il visitait tous les monuments de Milan et des environs ; enfin, pour charmer ses loisirs, il s'essayait à traduire Tacite sous la direction de son savant secrétaire. C'est au milieu de ces distractions inoffensives, bien peu alarmantes pour Henri IV, que les agents de Bullion vinrent chercher le prince, et tenter auprès de lui les démarches dont ils étaient chargés. Démarches Le premier était un médecin appelé Foucquet; faite^aupres de ^ n'avajt qUe ^ paroles vagues à transmettre,
pour le décider à . , , ... , . •, r • „ „,4„^,^,->
se rendre a point de proposition sérieuse a taire : sa mission ii .ewn'c'e'à ce n'eut aucun résultat. Le second était un certain piT>ouveiiela abbé Nozet, qui, comme le précédent, n'avait pas de £££*" de caractère officiel, mais qui portait à Condé les Lomtodie. assurances positives du bon accueil que lui ferait le pape, s'il consentait à se rendre auprès de Sa Sainteté. Nozet n'eut pas de peine à démontrer qu'il était bien plus digne d'un prince français de se placer sous la protection du père commun des fidèles que de rechercher l'appui de l'ennemi héréditaire de sa patrie et de sa race. Condé était ébranlé; il consulta Fuentes sur son projet de voyage à Rome. L'Espagnol, trop habile pour
analogie avec le far niente italien, et qu'on peut comparer surtout au kief des Orientaux.
combattre ouvertement ce dessein, feignit même d'y entrer ; mais, tout en paraissant chercher avec lui les moyens de l'exécuter, il en fit ressortir les inconvénients et les dangers : « Le pape, lui disait-il, était un homme sans caractère, entièrement, livré à l'influence de Henri IV ; que deviendrait le prince au milieu de dix mille Français répandus dans Rome et agités par le bruit que sa tête était mise à prix ? Déjà cette rumeur, propagée dans Milan, avait forcé les autorités de cette ville à prendre quelques mesures pour sa sûreté. » Cependant , malgré ces observations insidieuses , Condé inclinait à suivre les avis de Nozet, lorsqu'on lui annonça la prochaine entrée en Lombardie du duc de Savoie et de Lesdiguières. Craignant, soit de tomber entre les mains des troupes françaises, soit d'être arrêté par les Espagnols, il prit le parti de se livrer entièrement à ces derniers. Il fait appeler Nozet, et place entre ses mains une dépêche qu'il le prie de porter au pape. L'abbé y jette les yeux, et lit une lettre en espagnol, où le prince, déclinant les offres du pontife, déclarait que les conseils du roi d'Espagne, son protecteur, seraient désormais la seule règle de sa conduite. « Ce n'est pas Condé, c'est Fuentes qui parle ! s'écrie l'abbé indigné. — Et que puis-je faire aujourd'hui, sinon me mettre à la suite de Fuentes? »
répliqua le prince. Nozet refusa de se charger d'un pareil message et partit en toute hâte. condé IVès peu de temps après, vers la fin du mois
apprend la mort L *
de Henri iv ç\e maj ç[e 1610, Virev vint une nuit éveiller Condé,
(mai 1610), J
quitte Milan, et et lui remit une lettre que le secrétaire jparticulier
arrive x '
à Bruxelles le de Fuentes avait apportée pour qu'elle fût immédiatement présentée au prince. Condé la lit rapidement et la passe à Virey avec une émotion profonde : c'était un billet du gouverneur d'Alexandrie qui annonçait la mort de Henri IV, assassiné le ïli de ce mois. Après quelques moments de stupeur, le prince et son confident s'occupèrent de la conduite à tenir : il fallait se dégager des liens qui unissaient Condé aux Espagnols, et que la fatalité, autant que son imprudence, lui avait fait former. Mais on était entre leurs mains, et rompre subitement était impossible. Pour le moment , on n'avait à redouter que l'excès de leur bienveillance intéressée. Quelque incroyable que cela puisse être, il paraît certain que les ministres de Philippe III songèrent sérieusement à faire de Condé un candidat au trône de France. D'Estrées raconte que l'ambassadeur de Sa Majesté catholique à Rome fit au pape « de grandes ouvertures d'une pensée si extraordinaire » ', et Virey affirme que