Théâtre d'agriculture d'Olivier de Serres
sibles, bien des malheurs pouvaient être évités. Déjà la France, la France seule, jouissait de la première, de Ja plus sainte des libertés, la liberté de conscience : alors que, dans tous les pays de l'Europe, catholiques ou protestants, la croyance du plus petit nombre était persécutée sans merci, notre patrie donnait au monde ce grand exemple d'une législation dont la pratique sincère protégeait également les deux cultes.
Mais ce royaume que Henri IV s'appliquait à rendre si prospère et si fort était sous le coup d'un constant péril. Il suffisait d'un grand homme à Madrid, d'un roi médiocre ou de dissensions intestines en France, pour que tout fût bouleversé et l'indépendance de la nation sérieusement menacée. Les Pays-Bas et la Franche -Comté appartenaient au souverain qui régnait à Madrid, à Milan et à Naples, et qui disposait de l'or d'Amérique. Le roi d'Espagne était uni à l'empereur d'Allemagne par tous les liens de la parenté et d'une intime alliance. Ce n'était plus la monarchie de Charles-Quint; ce n'était même plus le concert, souvent habile, de Philippe II et de Ferdinand ; mais, malgré la médiocrité de leurs chefs actuels, les deux branches de la maison d'Autriche disposaient d'Etats si vastes et de ressources si considérables, leurs adversaires étaient si di-
visés, les ligues de petits princes qui leur étaient opposées étaient si souvent et si facilement rompues, qu'il fallut quarante ans de la plus sanglante guerre qui ait désolé l'Europe moderne pour conquérir les traités de Westphalie et des Pyrénées, premières bases de ce qu'on est convenu d'appeler l'équilibre européen.
C'est cet équilibre que Henri IV voulait établir. C'était là « le grand dessein » dont il parlait à ses confidents, la « république européenne » qu'il voulait créer; c'était là le but de cette politique dont il fut le véritable fondateur, politique que François 1" avait entrevue, mais que ni lui ni son fils n'avaient su appliquer avec suite, et que les guerres de religion avaient fait oublier; Richelieu devait la reprendre et la pratiquer avec plus de ténacité que de bonheur; continuée par Mazarin, soutenue par l'épée de Condé et de Turenne, elle triompha enfin, à l'honneur de la France; son exagération faillit perdre Louis XIV.
Les conceptions de Henri IV, telles qu'elles nous sont rapportées par Sully, peuvent présenter quelque chose de chimérique : sans doute, lorsqu'il s'entretenait avec son fidèle ami, il se laissait entraîner par son imagination méridionale; mais, dans cet esprit français par excellence, l'imagination était tempérée par le bon sens ; la pratique
chez lui eût toujours corrigé la théorie. Ardent sur le champ de bataille, il était patient en politique. Ce dessein d'affranchir l'Europe du joug de la maison d'Autriche et de donner à la France le rang qui lui appartient dans le monde, il le nourrissait depuis son avènement, et, tandis qu'il rétablissait l'ordre et la paix dans son royaume, il se préparait sans relâche à l'exécution de cette haute pensée, attendant pour agir que toutes les bonnes chances fussent de son côté. D'immenses ressources s'accumulaient ; la surintendance des finances et la grande maîtrise de l'artillerie étaient réunies dans les mêmes mains, et le Roi se faisait rendre un compte minutieux de la situation de ces deux services, confiés à la direction habile et ferme de Sully. Au commencement de 1610, la réserve en argent avait atteint le chiffre, fabuleux alors, de quarante-trois millions1, et l'arsenal renfermait un dépôt de munitions et de matériel de guerre auquel rien ne pouvait être comparé en Europe. Les corps de cavalerie et les vieux régiments d'in-
\ . Déposé à la Bastille 24,000,000 livres.
Entre les mains du trésorier de
l'épargne 8,800,000
Créances d'un remboursement facile et assuré. 10,338,490
Total. . . 43,138,490 livres (État dressé le 10 janvier 1610. (Economies royales.)
fanterie étaient soigneusement entretenus, et Je royaume regorgeait d'hommes aptes au métier des armes, d'officiers formés dans les guerres civiles ou qui avaient achevé leur éducation militaire à l'excellente école de Maurice de Nassau. Enfin de nouveaux traités, conclus avec les Suisses et les Grisons, assuraient à la France seule le précieux concours de ces petites républiques, et permettaient au Roi d'augmenter rapidement le contingent que lui fournissaient déjà ces vaillants montagnards.
A l'extérieur, l'Angleterre était sympathique. On ne pouvait attendre de Jacques Ier le concours énergique et intelligent d'Elisabeth : il inclinait personnellement vers l'alliance espagnole; mais déjà l'opinion publique était trop prononcée et trop puissante dans ses États, pour qu'il lui fut loisible de prendre part à une guerre comme allié de la maison d'Autriche. En somme, Henri IV était sûr de trouver chez ce prince tout l'appui qu'on pouvait attendre d'un souverain irrésolu, timide, d'un caractère peu sûr, embarrassé d'ailleurs par des difficultés intérieures. Le Roi pouvait entièrement compter sur les Hollandais et les princes protestants d'Allemagne; il était plus difficile de les contenir jusqu'au moment opportun que de les pousser h l'action. En Italie, les succès diploma-
tiques paraissaient moins probables. De tous les souverains d'Europe, nul plus que le pape ne semblait devoir accueillir avec méfiance les projets de Henri IV; quant au duc de Savoie, il avait, même après l'Espagne, prolongé le dernier la lutte contre la France. Mais quelques concessions promises, quelques espérances données au sujet du royaume de Naples, avaient désarmé les répugnances de Rome, et le Roi, faisant comme toujours bon marché de ses griefs personnels, n'avait rien négligé pour changer les dispositions du duc de Savoie : on avait réveillé chez ce prince l'ambition héréditaire de sa famille ; le Milanais lui avait été promis; un double mariage devait unir les deux couronnes : aussi Charles-Emmanuel était-il devenu un des agents les plus actifs de la politique française. Venise et le duc de Mantoue avaient été entraînés dans le mouvement général. L'espoir de partager les dépouilles de l'Espagne avait ainsi assuré à Henri IV le concours de tous les Etats indépendants d'Italie.
Chaque jour, les fautes des princes autrichiens servaient les projets du roi de France. Certains symptômes trahissaient le peu d'union qui existait parmi les archiducs ; des troubles assez sérieux agitaient leurs États héréditaires ; des mesures intempestives portaient au comble l'irritation des
princes protestants. L'Espagne donnait au duc de Savoie de justes griefs; elle augmentait ses propres embarras par l'expulsion des Morisques, acte aussi barbare qu'insensé. Enfin on allait procéder à l'élection d'un Roi des Romains et Henri IV ne désespérait pas d'arracher l'Empire à ses adversaires. Tout commandait d'agir : les préparatifs étaient achevés, les circonstances éminemment favorables. L'ouverture de la succession des duchés de Clèves et de Juliers vint fournir le prétexte qui manquait encore (fin de 1609) 1.
Aussitôt le travail souterrain, depuis si longtemps commencé, s'achève à ciel ouvert; plusieurs traités conclus dans l'espace de quelques mois révélèrent à l'Europe surprise le formidable système d'alliances que le Roi avait si habilement combiné. Tandis que l'union officiellement conclue à Hall entre la France et les princes protestants d'Allemagne jetait l'inquiétude dans les conseils de l'Empereur, la petite cour de Bruxelles apprenait, d'un côté, que les vieilles bandes hollandaises s'assemblaient et que Maurice de Nassau allait bientôt se trouver sur les confins des Pro-
\ Le vieux duc de Clèves était mort le 24 mars 4609 ; mais ce fut seulement dans l'automne de cette même année que les actes et les mesures du gouvernement impérial rendirent la collision imminente.
vinces avec quinze ou vingt mille hommes d'excellentes troupes; de l'autre, qu'à Paris les préparatifs militaires étaient poussés avec beaucoup d'activité et que toutes les routes de France étaient sillonnées par les gens de guerre. On ignorait encore où le Roi porterait ses premiers coups; mais sa résolution de diriger lui-même une grande et lointaine entreprise ne pouvait être douteuse : il venait d'organiser un conseil de régence et de régler, pour le temps de son absence, le gouvernement du royaume, nonri iv Bientôt toute incertitude cessa à Bruxelles :
fait demander
aux archiducs îc Henri IV avait fixé à Châlons le rendez- vous
passade par f , r , v
îo Luxembourg de son armée; son avant-garde était à Mezieres. p°ur m
son armée. U avait annoncé que ses troupes effleureraient
le territoire de Leurs Altesses, et le traverseraient sur quelques points, en s'acheminant par Liège sur Juliers1. On lui fit demander indirectement s'il se contenterait de faire filer son monde successivement et par compagnies ; il rejeta cette proposition, déclarant que cette façon de marcher serait indigne de « sa qualité » : il entendait que son armée s'avançât en corps. D'un jour à l'autre, il allait communiquer ses intentions à la régence des Pays-Bas par une dépêche officielle,
1 . Juliers était déjà occupé par l'archiduc Léopold ; mais il avait peu de monde.
et il considérait une réponse négative comme une déclaration de guerre1. Ces nouvelles causèrent une vive émotion aux archiducs. Comme elles arrivaient accompagnées des mêmes menaces poulie cas où la princesse de Gondé ne serait pas promptement rendue à ses parents, quelques-uns des ministres d'Albert et d'Isabelle ouvrirent l'avis de désarmer le Roi par cette concession, qui paraissait lui tenir tant au cœur. Pecquius venait de transmettre une sorte de consultation casuistique, écrite de la propre main du père Cotton, et où le révérend jésuite, s'expliquant nettement cette fois, établissait que Leurs Altesses pouvaient, en toute sûreté de conscience, non pas renvoyer, mais laisser échapper celle qu'elles avaient promis de retenir2; une telle autorité était d'un grand poids auprès de princes aussi pieux. Cependant d'autres conseillers plus hardis auraient voulu qu'à toutes les requêtes comme à toutes les insinuations on répondît par un refus formel. Spinola insistait pour qu'on prît ce dernier parti et qu'on tentât immédiatement le sort des armes. Selon lui, une fois maître de Juliers,le Roi serait invincible : il occuperait une position dominante, d'où il pourrait
1. Pecquius à l'archiduc, 19, 26, 28 avril, etc. Archives de Belgique. — Pièces et Documents, n° XIX.