N° IV
Trois lettres inédites signées par les princes de Navarre et de Condé (Henri Ier).
LES PRINCES DE NAVARRE ET DE CONDE, L AMIRAL DE COLIGNY, LES S" D'ANDELOT ET DE LA ROCHEFOUCAULD A....
Saintes, 18 avril 1569.
On a esté bien fort ayse d'entendre de voz nouvelles si particulièrement, et d'autant que nous ne faisons doubte que noz ennemys n'ayent faict semer le bruict faulx de l'événement de la rencontre que nous avons eue avecq eulx le '13 du mois passé, pour donner occasion d'effroy et estonnement à tous ceulx qui sont joinctz à ceste cause, et retarder les effectz de leur bonne volonté, on n'a voullu faillir de vous despescher incontinent ce porteur, qui vous asseurera de nostre bonne disposition et de la bonne volonté en laquelle est toute ceste armée, qui n'a, grâce à Dieu, d'autres pertes et dommaiges, sinon le regret et desplaisir que ung chascun de nous a receu que feu Mons1' le prince de Condé, ayant eu son cheval tué à une charge et tombé soubz iceluy, après avoir esté prins prisonnier et baillé sa foy aux SrS d'Argence et Sl-Jehan, ayt esté, de propos délibéré, cruellement et inhumainement occis par le Sr de Montesquieu, capitaine des gardes de Suisse de Wonsieur, frère du Roy, accompaigné de quelques hommes, estant bien certain que les ennemys ont perdu plus de deux cens hommes, et qu'il ne se trouve poinct que nous ayons faict
perte de cinquante ou soixante seullement, dont y en a xxxv ou xl de prisonniers. Et le lendemain dudict rencontre, la garnison dudit Cognac feit une sortie sur lesdicts ennemys, où il fut tué sur la place plus de deux cens hommes, et entre iceulx 14 de leurs meilleurs capitaines, et où peu s'en fallut que les SrS de Guyse, Brissac et Martigues, n'y demeurassent, qui furent contrainctz, pour se sauver, de se gecter d'un précipice assés hault. faisans la retraicte à plus de deux ou trois grandes lieues de ladicte ville, sans que depuis ilz ayent peu rien entreprendre sur nous ny sur aucune de toutes les places que nous tenons, ny s'accroistre d'un poulce de terre à nostre désavantage, sinon que Mussidan, où le sieur de Monluc, après avoir faict bresche et perdu deux cens de ses meilleurs hommes, a levé le siège et s'est retiré, de façon que, tant s'en fault que les forces que nous attendons d'heure à autre, tant en Gascongne qu'en autres endroictz, soient refroidies oudecouragées par la mort intervenue de feu M. le Prince, que au contre ceulx qui avoient tousiours différé de laisser leur pai's pour nous venir joindre se sont acheminez, incontinent qu'ilz ont entendu ce qui est advenu, pource qu'ilz ont considéré qu'il ne reste plus de moyen de se conserver et garantir des meschantes intencions de nos ennemys que par les forces et les armes, par le moyen desquelles nous espérons, moiennant la grâce de Dieu, faire tomber bientost sur leurs testes les mesmes dangers et calamitez dont ilz nous menacent. Et pourtant ceulx qui estiment avoir quelque intérest au gain ou perte de ceste cause, doibvent plus que jamais s'évertuer et emploier en ce qu'ilz pourront, selon les moyens que Dieu leur a donnez, et ceulx qui par les armes peuvent faire service s'assembler en trouppes pour nous joindre, ou estre de nos forces quand l'occasion s'offrira ; et ceulx qui par les armes ne Deuvent faire- service, qu'ilz fassent entre eulx collectes de deniers, pour soudoyer le grand nombre d'estrangers qui nous vient secourir, dont ilz feront le plus grand fonds qu'il sera
possible, et nous manderont au plus tost qu'ilz pourront les sommes dont nous pourrons faire estât, et si nous l'y envoions si bonne et seure escorte, qu'il ne fauldra avoir crainte qu'ilz soient perduz, à quoy on les prie de veiller et vacqaer soigneusement, comme à la chose qui nous semble estre le plus nécessaire, et par deffault de laquelle il peult advenir de crans inconvénients ; que si chascun veult estre retenu, comme on a par trop esté cy-devant, qu'ilz s'asseurent que Dieu les en chastira, et qu'ilz en recevront le loyer et la récompense qu'ilz méritent; car aussi bien, quand ilz ne feroient jamais aucune démonstration de tenir nostre party, que l'opinion seullement que nos ennemys ont qu'ilz nous favorisent, ilz se peuvent asseurer par leurs effectz mesmes des ennemys que leur salut ou ruyne sera manifestement conjoincte à la nostre; de quoy rendront tesmoignage les lettres interceptées que Cigogne, gouverneur de Dieppe, a naguères escriptes à ung ambassadeur pour le Roy, où il les remarque au doigt et à l'œil, les chargeant de la surprinse de Dieppe, du Havre, encores que on sache bien qu'il n'en soit rien. Et encores mesme, depuis peu de temps, il y a de noz prisonniers au camp de nos ennemys, qui ont esté fort instamment intérogez s'ils ne sçavoient que ceulx de par delà eussent intelligence avec nous; je laisse à juger à quoy tendoit cela. Cependant nous ne doubtons point de leur bonne volonté, et nous asseurons bien qu'ilz désirent notre conservation ; mais ceste bonne volonté ne nous a poinct garantiz, ni ceste couronne, des entreprises de noz ennemys, et n'attendons point qu'elle nous garantisse encores si les effectz ne s'en suivent; à quoy on s'esbahy fort qu'ilz aient esté si lents, si froids, si tardifs, veu que on srait bien qu'ilz sont de trop bon jugement pour n'avoir préveu de long ce que debvoit advenir à eulx et à nous. Que s'ilz n'ont poinct voulu jusques à maintenant, et qu'ilz ne veullent encores avoir soin de leur conservation, que à tout le moins il se souvient que ça esté à leur veue et devant
leurs yeux que on a ruyné ce royaume, sans qu'ilz y aient apporté les remèdes et les moyens que Dieu leur avoit donnez; et quant à nous, nous y mourrons, comme nous en sommes résoluz et délibérez, ou de vaincre. Nous avons rendu nostre vie, noz honneurs et noz biens à Dieu premièrement, à nostre patrie et à nostre roy, auxquelz nous les debvons, et laisserons par nostre mort tesmoignage à toute la postérité de nostre fidélité envers Dieu et envers nostre prince. Quant au faict porté par ung petit mémoire dont le Dharme avoit esté porteur peu auparavant les troubles, il est impossible que cela se puisse effectuer par personnes que on envoyé d'icy, qui n'auroient jamais moyen d'aller jusques aux lieux pour estre par trop congneus et remarquez, et ne se peult faire cela que pour ceulx qui sont tous portez sur les lieux. Ceste lettre satisfait aux deux mémoires envoyez, et partani sera commune à tous voz voisins de par delà.
Depuis ceste lettre escripte, nous avons sceu au vray par le sieur de Buisson, qui nous a* esté envoyé parle duc de Deux-Ponts , que noz reistres avoient jà passés dès le 30 du procèdent, et qu'ilz se debvoient rendre dès jeudy, pour le plus tard, au bord de la rivière de Loire, où ilz ont délibéré tout à coup d'assiéger la Charité pour avoir le passage plus libre. Ledict Sr duc a 10,000 reistres et 8,000 lacsquenetz, oultre 2,500 chevaulx, ou 5 ou 6,000 harquebouziers françois et 20 pièces de baterie, 50 milliers de poudre, des boulletz et aultres munitions à l'équipollent. M. le prince d'Orange et son frère, le duc Ludovic de Nassau, se sont joinctz avec ledit S1' duc, ayant de belles forces, et en attendant encores de plus grandes. 11 y a en Allemagne 5 ou 6,000 chevaulx piests pour marcher à vous, pourveu que on ayt moyen leur fournir quelques sommes de deniers, lesquelz n'ont voulu accepter le party advantageux que noz ennemys leur ont présenté. Les S's d'Avertigny, du Brueil et autres Srsde la Religion avoient rassemblé à Veselay 1 ,000 ou 1 ,200 che-
vaux et 6 ou 700 hommes de pied, qui se sont joinctz avec ledit Sr duc.
Faict ii Xaintes, ce 18 d'avril 1569. Ainsi signé.
Henry.
AXDELOT.
Henry de Bourbon.
La Rochefoucault.
Chastillon.
{Stnlr paper office. Papiers de France.)