‹ Histoire des princes de Condé pendant les 16e et 17e sièclesChapitre 86 sur 131 · LE DUC D'ANJOU) AU ROY MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

LE DUC D'ANJOU) AU ROY MONSEIGNEUR

Segonzac, 1~ mars 15t>9.

Monseigneur, pour le désir que j'avois de vous advertir surle-champ de la victoire qu'il a pieu à Dieu vous donner sur voz enncmys le xme de ce moys et de ne vous garder une si bonne et heureuse nouvelle trop longtemps, je n'eus loisir de vous rendre compte particulièrement de tout ce qui se passa ledit jour entre noz ennemiz et nous, et depuis, ayant fait dresser un recueil contenant à la vérité l'ordre que nous avons tenu pour aller chercher nos ennemys, les combattre et poursuivre encores après les avoir combattu, je n'ay voulu faillir à le vous em/oyer

par ce courrier, estimant, Monseigneur, que vous aurez contentement de ce qui a esté faict pour vostre service, et que vous y trouverez de quoy louer Dieu grandement d'avoir esté servy de cueur et d'affection de tant de bons et vaillans serviteurs, capitaines et gens de bien qui sont en vostre armée; par où il est aisé à congnoistre que Dieu est protecteur de son église et de la justice de vostre cause, et qu'il vous a réservé assez de gens de bien en vostre royaulme pour abbaisser l'orgueil de voz ennemis et réduire voz subjectz rebelles en vostre obéissance. Cependant, pour abvoir entière et meilleure congnoissance de ceulx de noz ennemis qui ont esté tuez sur-lechamp et prins prisonniers et affin qu'ils ne puissent estre mis en liberté par argent ou par la faveur de ceulx qui les tiennent, j'ay faict très-exprès commandement que tous ceulx qui en ont en vostre armée eussent à m'en advertir et les mettre en évidence , leur deffendant très-expressément ne les laisser aller pour rançon ou aultrement sans mon congé et consentement. Et depuis j'ay dépesché ung de mes gentilz hommes par tous les régimens, pour sçavoir au vray le nombre desdits prisonniers et en dresser un roolle certain, lequel je ne fauldray de vous envoyer incontinant, pour vous faire veoir à l'œil la grandeur de vostre victoire, laquelle, pour gaigner temps et pour rompre les desseings de plusieurs qui ont mauvaise volonté, et pour empescher ou retarder pour le moings les effortz des princes favorisans voz ennemiz, j'ay faict sçavoir incontinant par toute l'Ytalie, ayant dépesché le marquis de Rangon vers nostre saint père et le duc de Florence, le comte de Metula vers les ducs de Savoye, Ferrare, Parme et Urbin, et le sieur Camille vers la seigneurie de Venise et le duc de Mantoue, et leur ay baillé semblable recueil que celluy que je vous envoyé des choses qui se sont passées depuis que j'ay commandé en l'armée qu'il vous a pieu de me bailler, ayant faict semblable office à l'endroict du roy d'Espagne, où j'ay envoyé le jeune Villequier, estimant que, en attendant qu'il vous pleust faire

visiter les princes dessus-dicts de vostre part, il estoit nécessaire pour voslre service que cette nouvelle fust entendu par moy de tous lesdicts princes à la vérité, avant que nos ennemys se fussent esforcez de la desguiser et retenir encore par leurs mensonges les cueurs et affections de leurs amys à leur dévotion ; j'escrips a ceulx des ligues et à la royne d'Angleterre, et leur envoyé le mesme discours que j'ay faict aux aultres princes dessus-dicts, ayant le tout adressé à voz ambassadeurs qui sont résidons auprès d'eulx, affin que touttes choses passassent avec plus de réputation et qu'elles apportassent plus d'auctorité et de faveur à voz affaires; et vous envoyé les dépesches que j'ay pour ce faictes à ladicte royne d'Angleterre et ausdictes ligues adressantes aux seigneurs de la Mothe et de Bellièvre, affin qu'il vous plaise de commander qu'elles soient portées avec celles qu'il vous plaira leur faire. J'ay aussi escript à mon frère, M. le duc d'Alençon à la cour de parlement, et aux prévost des marchans et eschevins de la ville de Paris , pour leur faire part de ceste bonne nouvelle, et par mesme moyen en ay donné ad vis aux seigneurs de Montluc et à voz courtz de parlement de Thoulouze et Bourdeaulx, ensemble aux seigneurs de Bellegarde et Montferrand, affin que ceste victoire contienne voz bons et loyaulx subjectz en leur debvoir, et mette crainte et terreur au cueur de tous voz ennemys. Et d'aultant, Monseigneur, qu'il est à présupposer que le reste de ceulx qui sont eschappez de ce combat se retirèrent es places fortes qu'ilz ont à leur dévotion, et qu'il est impossible, cela advenant, que nous puissions de guères advancer voz affaires sans avoir l'artillerye et équipage nécessaire pour les forcer dans icelles, je vous supplie très-humblement commander que en toute dilligence les vingt canons que vous avez ordonnés pour ceste armée nous soyent envoyés avec leur équipage ; car autrement ceste armée seroit inutile et ne vous serviroit que de despense. J'en escript à mondict frère, M. le duc d'Alençon, affin qu'il tienne la

main, que l'on y use de dilligence. Touttefois, Monseigneur, il est bien nécessaire que vous en faites encores une bonne recharge et que vous commandiez bien expressément que l'on y use de toute la plus grande dilligence qu'il sera possible ; car je congnois desjà par expérience que, pour n'avoir à présent ladite artillerve, nous n'avons pas grand moyen de forcer nozennemys dedans Congnac, où ilz se sont la plus part retirez, et sommes en danger de n'advancer guère» voz affaires et d'acquérir peu de réputation les poursuivant dedans ledit Congnac et aultres villes, où ilz ont mis tout ce qui leur est demeuré de leurs forces; car nous n'avons pas moyen de les prendre ne forcer, tant à cause qu'elles sont fortifiées que pour le grand nombre de gens de guerre qui y sont à présent. Je partis avant-hier de Jarnac, où j'estois entré dès le jour que nous combatismes nozdits ennemis, ayant laissé dedans bonne garnison de gens de cheval et de pied, et vins coucher à Gentay près Congnac, et fust logée l'avant-garde de vostre armée assez près de ladite ville, et vostre artillerve et les Suisses entre eulx et moy, es lieux les plus commodes et à propos pour se secourir l'ung l'autre que l'on avoit peu choisir. Et d'aultant que en ce lieu je ne pouvois guères faire aultre chose que de contenir ceulx de dedans de courir et s'esquarter par la campagne, je suis venu loger icy, distant d'une lieue dudit Jarnac et dudit Congnac de deux lieues, pour regarder à rassembler vos forces, et retirer des places qui sont icy alentour les compagnies de gens de guerre que j'y avois mises, laissant quelques soldats pour la garde du château d'icelles, selon l'importance et le danger des lieux où ilz estoient. Et afiin de me pouvoir servir du régiment du sieur de Joyeuse et des autres forces qui estoient dedans Jarnac, je les en ay retirées, et ay laissé pour a garde dudit lieu la compagnie du sieur de la Chaslre et quatre compagnies de gens de pied, et ay faict faire ung pont de batleauix audit lieu, et l'ay faict tellement disposer que ung fort que j'ay ordonné y estre faict deffend tant le pont de ii. 26

pierre que celluy que j'y ay faict faire. Je receuz hier les lettres qu'il vous a pieu m'escripre des premier et cinquiesme de ce moys par les deux courriers que je vous avois envoyez, sur les quelles je me réserve vous faire plus ample response par la première dépesehe que je vous feray ; priant Dieu, Monseigneur, après avoir présenté mes très-humbles recommandations à vostre bonne grâce, vous donner en parfaicte santé très-longue et très-heureuse vie.

Escript au camp de Segonsac, le xvne jour de mars \ 569.

Monseigneur, despuis la présente escripte, j'ay receu deux lettres du sieur de Monluc, desquelles je vous envoyé le double et de l'instruction qu'il a baillée au sieur de Sallys, et par là vous verrez comme Dieu favorise voz affaires de tout coustez. Le sieur de Saultour m'a prié de vous escripre en sa faveur, à ce qu'il vous plaise luy donner la moitié de la compagnie du feu prince de Condé, et l'autre moitié au sieur de la Roue, suivant la requeste que je vous en ay dernyèrement faict, ce que je vous supplie très-humblement leur voulloir accorder. Je vous envoyé aussi tous les papiers qui ont estes trouves dedans les posches des chausses du feu prince de Condé, et une lettre non signée escripte bien serrée et menue qui vient de Paris, laquelle a esté trouvée de dans son gantellet après qu'il a esté tué.

Vostre très-humble et très-obéissant frère et subget,

Henry.

(Original ; souscription autographe. — Bibliothèque nationale, Colbert, XXIV, 19-.)

Le même jour, le duc d'Anjou écrivait à la Reine sa mère une lettre qui contenait en sub-tance les mêmes choses avec moins de développements.

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