LIBRAIRIE GH. DELAGRAVE
nX-HUlTlEMB SIECLB
presque insensible. On peut en attribuer la principale responsabilité à un écrivain qui le premier appliqua Tespril critique à l'histoire politique et religieuse, et qui fut le précurseur de Voltaire; c*est Bayle, auteur d'un «Dictionnaire historique », qui exerça une grande influence en fournissant aux écrivains sceptiques et railleurs des matériaux qu'ils n'auraient pas pu rassembler sans lui.
Pierre Bayle (1647-1706) était fils d'un ministre calviniste de Garla-le-Gomte, petit bourg du comté de Foix. Il commença ses études auprès de son père et les termina chez les Jésuites de Toulouse. En sortant de leurs écoles, il embrassa le catholicisme et y persévéra dix-huit mois, puis il redevint protestant. Le cardinal de Polignac lui demandait un jour sll était luthérien ou calviniste ; « Je suis protestant dans toute la force du terme, répondit-il ; car dans le fond de mon ûme je proteste contre tout ce qui se fait et se dit. » Bayle fut d'abord précepteur dans plusieurs familles, puis professeur de philosophie à Sedan et à Rotterdam, où il se réfugia, après la révocation de redit de Nanles. H écrivit beaucoup. Le plus connu de ses ou^Tagcs est son « Dictionnaire historique et critique )', où il se proposait de signaler les erreurs d'his? toirc et de jugement répandues dans les livres. 11 y rassemble tous les raisonnements, bons ou mauvais, qui ont été faits surles sujets qu'il traite, et jette du doute
■ ai*»
sur tout, môme sur les faits historiques et religieux les mieux avérés. Il explique lui-même, à Tarlicle « Abel », sa manière de procéder. « J'ai rassemblé dans les remarques, dit-il, un assez grand nombre de différents sentiments sur les choses qui concernent Abel. C'est avoir rassemblé bien des mensonges et bien des fautes ; or, comme c'est le but et l'esprit de ce dictionnaire, le lecteur ne doit point donner son jugement sur ce ramas, sans se souvenir de ce but. » Bayle, qui se nomme luimême « assembleur de nuages », conclut rarement. Ses successeurs s'en chargèrent, et il ne leur fut pas difficile de trouver dans son volumineux ouvrage, pour attaquer toutes les institutions, des armes qu'ils n'eurent plus qu'à polir et à aiguiser.
Bayle se vit violemment critiqué eij Hollande. Le pasteur Jurieu l'accusa de pousser le Lcteur au doute et à l'incrédulité, de faire des impies en mettant les objections contre aos dogmes dans un jour si lumineux, qu'il n'est pas possible à une foi médiocre de n'être pas ébranlée. Les magistrats de Rotterdam lui interdirent l'enseignement public et particulier ; et il allait être forcé, selon toute apparence, de quitter les Provinces-Unies, lorsqu'il mourut d'une maladie de poitrine. A l'heure suprême, il protesta qu'il mourait en philosoplie chrétien, « persuadé et pénétré de la miséricorde de Dieu, » parole qu'on aime à croire sincère dans la bouche
DIX-nUITièME SIÈCLE
d'un homme qui, malgré son scepticisme, était bon et modeste, d'un commerce aimable et tendrement attaché à sa famille. *
Le « Dictionnaire » de Bayle, qui fut un arsenal pour les écrivains sceptiques, a rendu de grands services : il a inauguré chez nous la critique des faits historiques et dissipé une nuée d'erreurs accumulées dans les livres. Son style est « marqué au bon coin », selon Texpression de Boileau ; mais il est trop souvent négligé et languissant.
L'esprit de scepticisme se tourna naturellement contre les croyances littéraires, contre l'autorité en littérature. Déjà, sous Louis XIV, on avait attaqué les anciens. Les hostilités avaient été commencées par Desmarets, une des victimes de Boileau, et continuées par Perrault, l'ingénieux auteur des « Contes de fées », qui, dans son « Parallèle des anciens et des modernes » avait mis Scudéry et Chapelain bien au-dessus d'Homère et de Virgile. Mais les anciens, défendus par Racine et Boileau, perdirent peu de terrain. lien fut autrement au xviii« siècle. Lamotte, mauvais poète, mais prosateur élégant, et Fontenelle, neveu de Corneille, reprirent les armes et ébranlèrent le culte de l'antiquité. Cette fois, le terrain était mieux préparé. Détrôner le latin et le grec, c'était travailler à la ruine de tout ce qui s'enseignait en grec et en latin. On négligea donc l'étude des anciens, et on s'éloigna
6 PRINCIPAUX tCRttAmâ fBÀNÇ\IS
de leur manière d'écrire. A la langue simple, {)ilt'e, abondante et gracieuse du grand siècle succéda un style d'une fausse noblesse, d'une élégance artificielle, sêinô de ttàits d'esprit et de tours irigétiieux, dénué d'imagiriation et d'originalité; C'est surtout aiix écrits ptireiiiêtit littéraires de Fbntenelle qu'on doit attribuéi* cette corruption du gôûti cette décadence des saiiiës doctrines de l'art, cette espèce ,dè retiaissâncd de Voiture et des « précieuses » de rhOtel de Rambouillet.
Bernard Le Bovier de Fonteuelle ( 1657-1757) était Dis d'une sœut de Corneille et d'un avocat de Rouen. Il débuta dans les lettrés pat des comédies, des tragédies et des opéras^ qtii ia'eiirent aiicun succès. Il écrivit ensuite des poésies pastorales, (}Ui pluireiit davantage, et où l'ingénieuse coquetterie des bergers petits-inaltres parut une nouveauté piquante. Jusque-là, Foutenelle n'avait guère montré que ses défauts, qui sont la finesse, la subtilité, le bel esprit; Il montra ses défauts et ses qualités dans ses • Dialogues des morts » j dans son « Histoire des oracles » , et dans la « Pluralité des toondes », petit livre sur l'astronomie, mélailge de science et d'aiTéteHe. Mais on trouve davantage à louer dans ses « Éloges des savants », modèle d'atlicisme et d'élégance^ où les principes arides des Bciences sont ornés de toutes les grâces du style et expliqués avec une clarté lumineuse qui les met à la portée de toutes les intelligences. Mais là même il laisse quel-
D1X-UU1TIBN8 SIÈCLE
quefois désirer plus de ualurcl, d'abondance et do simplicité.
Fontenelle, qui naquit pendant la minorité dé Louis XIV, et mourut au milieu du règne de Louis XV, sert comme de liaison entre les deux époques : à la réserve et à la modératipn du xvn« siècle il unit le doute pliilosopliique et régoïsme du xviii». Cet homme, qui avait tant d'esprit manquait d'âme et d'enthousiasme, même en littérature. Madame de Tencin, son amie de quarante ans, lui ihctlant la main sur le cœur, lui disait : « C'est de la cervelle que vous avez là. » Au reste^ cette amie était bien digne de lui. On louait un jour la douceur de madame de Tencin devant Tabbé Trublet, une des Victimes de Voltaire : • Oui, dit-il, si elle eût eu intérêt à vous empoisonner, elle eût choisi le poison le plus doux.
L'exemple de Fontenelle devint funeste au bon goût ; les jeunes écrivains se laissèrent séduire par cette alTectation de bel esprit, cette recherche de tours ingénieux, celte élégance artificielle et monotone, et imitèrent les défauts de leur modèle, sans atteindre à ses bonnes qualités. Le plus connu de ces imitateurs est Marivaux (IG88-1763), auteur de comédies et de romans élégants et ingénieux, qui a eu le triste honneur de faire donner au genre subtil et maniéré le nom de « marivaudage ». Voltaire a dit de lui qu'il « pesait des œufs de fourmi dans des bal^^nces faites de toile d'ai'aignée. •
8 PRINCIPAUX ÉClliVAINS FRA>Ç%rS
Quelques écrivains, tels que Rollin, Louis Racine, dont nous avons déjà parlé, et Saint Simon, qui vécurent dans la première moitié du xviip siècle, conservèrent les sentiments religieux, la pureté morale et les saines .doctrines du siècle précédent.
Nous devons à RolUn (1661 1741), • le Fénelon de renseignement et l'Abeille de la France »>, un « Traité des études », aimable et solide développement des doctrines littéraires de Port-Royal, une a Histoire ancienne » et une « Histoire romaine », écrites d'un style simple, naturel et abondant, mais trop dénuées de critique, d'érudition et de couleur antique.
Le duc de Saint-Simon (1675-1755) a écrit des « Mémoires » pleins de passion, de génie, d'éloquence et d'incorrections, qui Font fait appeler un « Tacite inculte » et lui ont valu le premier rang parmi les peintres de cour. On a dit de lui : « Quand il est mauvais, il est détestable. Quand il est bon, Bossuet n'est pas plus pathétique, La Bruyère plus piquant, Pascal plus profond. »
Quelques autres écrivains, sans avoir la foi et les mœurs du grand siècle, surent en conserver les qualités littéraires : les uns, comme Hamilton et Lesage, sans mélange, et le dernier avec du génie ; les autres, comme Jean- Baptiste Rousseau et Vauvenargues, avec des défauts et moins le mérite de la justesse irréprochable.
Le jacobite Hamilton (1646-1720), réfugié en France,
DIX-HDITièME SIÈCLE 9
tu dans les « Mémoires du chevalier de Gramniont », son oeau-frère, une peinture légère, spirituelle et gracieuse Je la cour de Charles II et sut, quoique étranger, trouver un style facile, naturel, d'un tour heureux, le vrai style simple de la conversation française.
Lesage ( 1668-174 1 ), qui fit revivre Tauteur du « Misanthrope » dans la comédie de « Turcaret », censure dos financiers parvenus, écrivit a Gil Blas », un des meilleurs romans de mœurs de notre langue, où à la fine observation de La Bruyère et à la verve comique de Molière, il réunit le style net, facile, et la correction élégante de Voltaire.
jean-Baptiste Rousseau ( 1670-1741 )manqued'invention, de sentiment et d'enthousiasme, et n'a pas assez mérité le
titre de prince de nos poètes lyriques, qu'on lui a longtemps donné ; mais sa langue ^est habituellement pure, élégante, harmonieuse, et son habileté consommée dans Tart de faire des vers rappelle quelquefois Boileau, dont il eut le bonheur de recevoir les conseils.
Le marquis de Vauvenargucs (1715-1747), qui eut quelque chose de l'accent de « Pascal » et de la douceur de « Fénelon », serait peut-être devenu un grand écrivain, s'il ne fût pas mort si jeune. On a de lui une « Introduction à la connaissance de l'esprit humain », suivie de « Maximes »> et de « Réflexions sur divers auteurs «, ouvrage qui rappelle un peu le grand solitaire de Port-
10 PRINXIPAUX ÉChtVAiNS FRANÇAIS
Royal par là candeur et la vérité du slyle, mais tion par le génie, la profondeur, la justesse et surtout le sen-' timeat ebrétieu.
Au- dessus de tous ces nomô s'èlèyent ceux de quatre hommes de génie, qui^ pour les Idées^ appartiennent au xvin® siècle, mais qui^ comme écrivains, se placent à côté des grands auteurs du xvii». C'est Montesquieu, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau et BuffoUj qui méritent une étude spéciale et détaillée* Ces quatre grands esprits dominèrent leut époque : Montesquieu, par la sagesse, la force et l'éclat de ses pensées ; Voltaire, par un talent inimitable de plaire et d'amuser ; Buffon, par son savoir dans l'histoire naturelle et par la magnificence de son style ; Rousseau, par l'éloquence enthousiaste et passionnée avec laquelle il défendit de grandes vérités mêlées à de graves erreurs.
Après eux, la tJremière place appartiendrait peut-être à tliderot (1713-1784), si l'absence de toute règle et de toute mesure, et là perversité de ses doctrines n'avaient pas gâté son talent de littérateur. Doué de la plupart des qualités qui font lé grand écrivain, Diderot les dépensai tort et à travers en improvisant sur toutes sortes de sujets. Il écrivit sur la philosophie, la critique, la peinture, la grammaire, l'histoire, les arts mécaniques; il fit des roûians, des drames, des discours, et partout il sema à pleines mains l'impiété poussée jusqu'à l'athéisme et la
DlX-llllTlï'.MK SIÈCLE 11
négation de toute vertu et de toute loi morale. Sou style, chaleureux, coloré, entraînant dans les sujets de fantaisie et de critique, est, surtout dans le drame, emphatique, verbeux, déclamatoire. On a dit de lui que c'est un volcan qni vomit du feu, de la fumée, des pierres et des charbons. S'il eût réglé son esprit et concentré ses belles facultés sur un grand sujet qui convint à la nature de son talent, il aurait pu laisser une œuvre durable et arriver à la gloire ; il n*a fait que du bruit et n'a laissé qu'un nom.
Le plus important des ouvrages auxquels travailla Diderot est la fameuse « Encyclopédie des sciences, des arts et métiers », commencée en 1750, terminée en 1772, et composée de vingt-huit volumes in-folio. Le but de cet immense dictionnaire était de réunir et de juger, au point de vue de la philosophie sceptique, les connaissances, les doctrines, les institutions et les mœurs du passé, alln de tout détruire et de tout refaire. Diderot fut Tâme de cette grande entreprise, à laquelle coopérèrent tous les écrivains de l'époque. Sous son inspiration et sous sa plume, le livre se remplit de scepticisme, d'irréligion et d'immoralité, et servit puissamment la cause de la révolution, que le parti philosophique appelait de tous ses vœux.
A côté de Diderot, plaçons le grand géomètre d'Alembert( 1717-1783), son ami et, pendant vingt ans, son colla-
M PBINCIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Dorateur à « rEncyclopédie ». D'Âlemberl en a écrit rintroduction, le principal de ses titres litlcraires. La première partie est une classification de- toutes les sciences, et la seconde, une histoire de leurs progrès depuis le xv« siècle. C'est un chef-d'œuvre de savoir, de méthode, de logique et de précision. On a dit, mais à tort, que d*Alembert réunissait, comme Pascal et Buffon, le génie du savant et celui de l'écrivain. Son style, clair et précis, quelquefois un peu sec, est trop dénué de chaleur et d'imagination pour être comparé à celui des grands maîtres.
Dans ses écrits publics, d'Alembert ménage la cour et le clergé, et montre une prudente réserve sur tout ce qui touche aux questions religieuses. Mais dans sa V Correspondance » avec Voltaire, publiée après sa mort, il se dédommage de cette contrainte, et son langage montre que le collaborateur de Diderot est son émule en impiété et en cynisme.
Le siège des prédications des encyclopédistes était les salons qui, au xviu* siècle, devinrent des foyers d'idées. On se réunissait chez madame de Tencin ( 1681-1749), femme d'esprit et de talent, mais intrigante et sans mœurs, mère dénaturée de d'Alembert, qu'elle abandonna au moment de sa naissance ; chez la marquise du Defland ( 1701-1784), également connue par son esprit, son égoïsme et sa méchanceté ; chez mademoiselle de
DIX-H ITiÈMB SIÈCLE 13
Lespinasse (1732-ÎT76), amie de d'Alembert, qui nlnspire guère plus de sympathie ; chez madame Geofifrin, qui alliait à des sentiments religieux une grande indulgence pour ceux qui travaillaient à la ruine de la religion et de la morale. La principale réunion avait lieu chez le baron d'Holbach (1723-1789), riche allemand naturalisé français, à qui ses dîners ont valu le plaisant surnom de a maître d'hôtel de la philosophie ». C'est là qu'on attaquait ouvertement toutes les institutions, tous les principes, toutes les croyances, et qu'on écrivait ce honteux « Système de la nature, code de sensualité et de destruction », qui prêchait, sans voile, l'athéisme et le matérialisme, et qui révolta même Voltaire et Frédéric II.
L'esprit français ne tomba pas tout d'un coup dans le matérialisme et l'athéisme, dont les habitués de l'hôtel d'Holbach furent les plus ardents promoteurs. Il descendit une pente presque insensible. Voici la marche qu'il suivit.
La philosophie spiritualiste et chrétienne repose sur ce principe : L'homme est l'image de Dieu ; l'intelligence humaine anime le corps, comme l'intelligence divine anime l'univers. Donc rintelligence existe à part du corps.
Locke s'écarta de ce principe. Dans ses « Recherches suri origine de nos connaissances », il enseigne qu'il
14 PRINCIPAUX ÉCniVAINS FRANÇAIS
n'y a rien dans Tintelligence qui ne Vienne par les sens. Donc les sens sont la source première de nos idées.
Ghez nous» Gondillac (1715-1780), esprit lumineux, écrivain pur et élégant, adopta cette doctrine en l'exagérant et la simplifia d'une manière séduisante. « Si toutes nos idées nous viennent par les sens, dit-il, toutes nos facultés peuvent se réduire à une seule, la sensation ou faculté de sentir, qui se transforme en attention, en comparaison, en jugement, en mémoire, en imagination, en volonté. » Gondillac reconnaissait Texistence de l'âme, mais il réduisait son rôle à un état passif qui la rendait inutile et menait droit au matérialisme.
Ce fut Helvétius, esprit étroit et faux, qui tira les conséquences extrêmes de la doctrine de Gondillac. Helvétius, riche fermier général, ami de d'Holbach, écrivit le livre « de l'Esprit », que Voltaire appelait « le fatras de l'Esprit ». « Si l'on peut tout expliquer parles sens, dit-il, l'homme n'a que des sens ; il n'a point d'àme. La seule cause de notre supériorité sur les animaux, c'est la différence de notre organisation physique, et surtout la forme de nos mains... Si les chevaux avaient des mains, au lieu d'avoir des sabots, écrit Helvétius, ils bâtiraient des maisons. » Oui, peut-être, s'il ne fallait que des" mains pour être architecte ou maçon. Bien des gens se laissèrent prendre à ce grossier matérialisme. Voltaire lui-môme, qui combattit l'athéisme avec éloquence,
DIX'HUITIÈME SIÈCLB 15
semble douter de rimmatérialitô de Tâme et croire que le corps peut penser. Mais le corps est un composé d'atomes élémentaires. Si un seul pense, celui-là est Tâme, Si tous ces atomes pensent, quel amas d'atomes délibérant dans le cerveau ! Prétendre que la pensée, qui est une et indivisible, puisse appartenir à la matière, qui est complexe et divisible, c'est dire une chose vide de
sens, flelvétius ne s'arrêta pas à la négation de Tâme. « Si
nous n'avons que des sens, ajouta-t-il, nous ne pouvons
avoir qu'un but : le plaisir des sens. Le bien est ce qui
contribue à nos plaisirs; le mal, ce qui leur est contraire.
' Hais en soi il n'y a ni bien ni mal, ni vice, ni vertu. Tout
cela dépend de notre plaisir, de notre intérêt. Donc notre
intérêt est le seul mobile de nos actions. » C'est l'égoïsme
érigé en doctrine philosophique.
Helvétius prêchait à des auditeurs dignes de l'entendre. Les contemporams se reconnurent dans la peinture qu'il faisait de l'homme. « Bon, dit madame du Deffand, il a révélé le secret de tout le monde. » Celait avouer que l'on ne consultait dans ses actions que l'intérêt personnel. Les uns font le bien parce qu'ils trouvent leur plaisir à le faire, tandis que d'autres trouvent leur bonheur à faire le mal. Après cela, qu'on s'étonne des crimes de la révolution française !
Du matérialisme à l'athéisme il n'est qu'un pas. ûa
16 PRINCIPAUX IiCr\IVAïNS FRANC MS
avait dit que dans Thomme il n*y a que matière. 11 en est de même dans Tunivers, ajouta-t-on; donc là matière est tout Tunivers, donc il n*y a point de Dieu. Ce que les hommes appellent Dieu n'est que le mouvement de la matière. Ainsi, on rejette Vidée d'un Dieu créateur, et Ton croit que c*est l'aveugle hasard qui a établi les proportions, rordre,rharmonie et la sagesse qui régnent dans l'univers!
Il faut noter une singulière inconséquence chez les philosophes. Ces ennemis de Dieu, de la religion et de la morale, qui font de l'homme un animal, étaient pleins
de zèle pour Phumanité. Au théâtre, comme dans les ro-
mans, comme partout, à côté de leurs désespéranttîs doctrines, ils prêchent la justice, la liberté, la tolérance, l'égalité civile, la charité, la réforme des abus, Tamélioration du sort de toutes les classes soutirantes. Et ils ne se contentaient pas de prêcher le bien, ils le pratiquaient, lïelvétius et d'Holbach faisaient un noble usage de leur grande fortune, et la vie de Diderot et de d'Alembert est pleine de bonnes œuvres. Ajoutons encore en leur faveur qu'ils n'avaient pas fait, comme nous,, la triste expérience des excès où peut tomber l'homme, quand il est affranchi du freiiî de la religion et de la morale. Ils faisaient des théories comme des enfants jouent avec le feu : ils ne se doutaient pas qu'ils préparaient cette terrible révoliiMon où la moitié de leurs disciples devait
DIX-HUiriÈMB SIÈCLB 17
égorger l'autre moitié. Assurément, Diderot et ses amis auraient vu avec effroi leurs principes mis eu pratique; Voltaire aurait flétri de son éloquente raillerie « les bourreaux barbouilleurs de lois », et Rousseau, qui croyait trop chèrement achetée une révolution, si elle devait coûter la vie d*un seul homme, aurait répudié avec horreur Robespierre et Marat qui se disaient ses disciples.
La rapidité des progrès des idées nouvelles ne s'explique que trop par Tétat de la société française au xvm« siècle. Louis XIV avait laissé une noblesse énervée par une longue servilité, et un clergé déconsidéré par des querelles religieuses qui avaient affaibli dans tous les cœurs la foi et le respect de la religion. A sa mort, il léguait à la charge de la génération suivante un amas d'abus à détruire et d'injustices à réparer.
Avec Louis XV, dont le règne est le plus honteux de notre histoire, l'autorité devint insupportable, et toutes les institutions odieuses. La royauté fut avilie par un prince qui n'était occupé que de ses plaisirs, et qui abandonnait les rênes de l'Etat aux mains d'indignes favorites. La France n'eut pas môme la gloire miUtaire pour voiler la honte de ce misérable gouvernement. Nos armées furent presque partout battues, nos flottes anéanties, nos colonies perdues, la patrie humiliée.
La noblesse, corrompue comme la royauté, était
18 PRINCIPAUX ÉCRîVAmS FRANÇAIS
odieuse pour ses immeiises privilèges; Elle jouissait seule des faveurs de la cour, des grades élevés dans l'armée et la màriiiéi des fonctions iuicratives dans Fadmistration^ d'Un grand nombre de droits féodaux, et elle ne contribuait point aux chargés de l'Etat.
Le parlement, espèce de noblesse de robe, avait le monopole de toutes les fôtictioris judiciaires. Au lietl die se borner à rendre la justice et à veiller à Fexécution dés lois, il s'engagea dans des querelles de théologie qui lui firent perdre la considération, et dans des tracasseries avec le gouvernement où il montra plus d'égoïsmé que d'amour du bien public, et jquelquefois une singulière ignorance économique. Ainsi, en 1755, il démanda au roi de faire baisser le prix du pain. Autant aurait valii lui demander de faire pousser le blé.
Le clergé était bien déchu du haut rang où^ Tavaient élevé le génie et les vertus des grands évoques du xvn« siècle. Les sièges de Bossuet, de Fénelon, de Massillon et de Fléchier étaient occupés par les cardinaux Dubois, deTéncin, deRohan, et tant d'autres prélats mondains, vicieux et incrédules. Les prédicateurs semblaient déserter là cause du christianisme. Ils n'osaient parler ni du dogme ni des grandes vérités de la religion; ils cherchaient, non à instruire ni à convaincre, mais à plaire, e^ ils faisaient des discours « sur la douceur, sur l'alfabilité, » sur des vertus toutes mondaihes.
DIX-HUITIÈMB SliCLS 19
La foi poliliqiie était éteinte comme la foi religieuse. On- seîitait que la société était condamnée à périr, et Ton ne faisait rien pour la sauver. Louis XV, dans sa coupable insouciance, disait que cela durerait bien autant que lui. « Après moi le déluge »i ajoutait-il. Les fonctionnaires du gouvernement défendaient Tautoritô comme le clergé défendait la religion. En 1759, Tordre ayant été donné à Malesherbes, directeur de la librairie, de faire saisir les papiers de Diderot, ce magistrat eut soin de le prévenir en secret. « Je n'ai pas le temps de faire un triage, lui dit le philosophe. — Envoyez tout chea moi », répondit Malesherbes. C'était trahir son devoir. Une autre fois , Diderot fut cité devant le garde des sceaux pour avoir publié un volume malgré la défense, qu'il en avait reçue. « On me Ta volé, dit Diderot. — Je vous défends d'être volé j>, répondillechancelier.El l'affaire en resta là; ce qui fît dire au prince de Conli :
■ Le garde des sceaux est bieu hardi ; il a osé comparaître devant Diderot. ■
D'autres fois, on condamnait un livre, et Ton en récompensait l'auteur. Ainsi Duclos vit condamner son
■ Histoire de Louis XI », et fut nommé historiographe de France, après le départ de Voltaire pour Berlin.
On éprouve un douloureux étonnement à voir si niai défendue la grande cause de la religion et de la royauté; En France, l'esprit sceptique ne rencontra pas, comme en
Angleterre à la môme époque, de savants et éloquents apologistes de l'ordre et de la religion. Sans parler du manque de foi, les écrivains conservateurs étaient inférieurs à leurs adversaires en talent, et plusieurs d*entre eux ne valaient pas mieux pour la moralité. Ils comptaient moins sur les armes de la raison que sur les arrêts du parlement contre les mauvais livres et sur les lettres de cachet contre ceux qui les avaient écrits. Ils se donnèrent un autre désavantage : ils voulurent comprendre dans la défense des bous principes celle de tout le passé, et ils défendirent Tautorité absolue de la couronne, les priviléges.excessifs de la noblesse et du clergé, l'intolérance, les persécutions religieuses, les abus de toute sorte, accumulés depuis des siècles. C'était tomber dans la môme faute que leurs adversaires, quî voulaient tout détruire, qui confondaient la religion avec le fanatisme, et qui portaient aux saines institutions des coups qu'on aurait dû réserver pour un clergé opulent et incrédule, pour une noblesse hautaine et dégénérée, pour une royauté despotique et avilie.
Au-dessous des classes énervées qui jouissaient des privilèges et des abus, murmurait le peuple, qui avait pour lui Tactivité, la force, et qui voulait enfin sortir de Tétat d'abaissement et d'oppression où il avait si longtemps gémi. Les hommes de lettres qui plaidaient sa caiiso s'étaient affranchis de la tutçUe de la cour, à me^
DIX-HUITIÈMB SIÈCLE !^1
sujc que le succès de leurs ouvrages n*avait plus dépendu que de l'opinion publique. Ils ne s'en tinrent pas là. A partir de 1750, ils voulurent dominer, et bientôt ils se virent tout-puissants. Alors ils ne connurent plus de' frein, et 41s remplacèrent l'intolérance de la religion par l'intolérance de la raison et de l'égalité.
Cette influence de l'esprit philosophique ne s'arrêta pas aux frontières ; elle se répandit rapidement dans toutes les contrées de l'Europe. En Angleterre, nos philosophes, qui lui avaient emprunté tant d'idées, comptèrent, parmi leurs disciples. Hume, Robertson, Gibbon et bien d'autres écrivains éminents. En Allemagne, leur action fut encore plus forte. Ils y trouvèrent l'élève le plus fervent dans la personne de Frédéric U, roi de Prusse, et inspirèrent la politique humaine des empereurs Joseph II et Léopold II, fils de Marie-Thérèse. Leurs doctrines pénétrèrent aussi dans le Nord. Les rois de Danemark et de Suède firent des voyages en France, et semblèrent n'y être venus que pour apporter à nos écrivains leur tribut d'admiration. L'impératrice Catherine II était en correspondance avec Voltaire, et ne dédaignait pas dô le flatter; elle s'efl'orçait d'attirer d'AIembert en Russie pour lui confier l'éducation de ses fils ; elle accueillait avec distinction l'athée Diderot, et le comblait de présents. En Espagne et en Portugal, l'esprit philosophique français trouvait la môme faveur. Les miristres de Charles III, disciples de aos
22 PRINCIPAUX éCBiVAIMS FBANGAIS
écrivains, fondèrent plusieurs institutions utiles et réformèrent une foule d-abus qui existaient depuis des siècles. Le marquis de Pombal, ministre despote et violent, fit traduire en portugais Voltaire et Diderot, et chercha à faire prévaloir leurs idées par Véchafaud et la terreur. 1=^;
Nous avons exposé les tendances générales du xviip siècle. Un de ses principaux caractères, c'est qu'il n -est pas, comme le siècle précédent, uniquement littéraire. On a dit que les écrivains de l'époque sont moins littérateurs que « philosophes », c'est-à-dire libres penseurs, ennemis de toutes les croyances et de toutes les institutions du passé. Quoique amoureux de l'art d'écrire, ils se propo- «aient moins de faire un beau livre que d'agir sur les esprits, de répandre les idées nouvelles et de préparer la réforme de l'état social tout entier.
Cette philosopiiie raisonneuse et sceptique, jointe aux progrès des sciences, devint funeste à la poésie, qui vil d'imagins^lion, d'enthousiasme et de sentiment. La poésie fut négligée, attaquée même par Buifon et Montesquieu; on lui préféra la prose, qui est plus facile, plus libre, plus propre à la critique et à la discussion. Le xviii« siècle ne peut placer aucun nom à côté de ceux de Corneille, de Molière, de La Fontaine et de Racine. Voltaire est son premier poète. Encore n'a-t-il atteint la perfection que dans la poésie légère et badine, qui ne demande ni ûme^
- DIK-HUITipHE $IÈC|.B 23
lii lui, 111 eritiiousiasme, et à qui l'esprit sufQt. Il fut moins heureux dans l'épopée, dans la tragédie, et surtout dans la comédie et dans la poésie lyrique.
Après Voltaire, on ne trouve que quelques beaux vers ; mais il n'y a aucun grand poème. Dans le genre léger, « Vert- Vert » est un élégant et gracieux badinage, où Gressetse propose, tout en racontant les aventures d*un d'un perroquet, de tourner en ridicule les petits travers de la vie de couvent.
Dans la poésie lyrique, on ne peut guère citer, après J.-B. Rousseau, que Lefranc de Pompignan ( 1709-1784), son heureux imitateur, qui sembla hériter de sa l^îe pour célébrer sa mort dans une des p}us belles odes du siècle.
Parmi les poètes tragiques, deux seulement méritent d'élre mentionnés après Voltaire ; c'est Crébillon, dan^ la première partie du siècle, et Ducis, dans la seconde. Crébillon (1675-1762), auteur « d'Atrée, d'Electre » et de « Rliadamiste », a tracé quelques grands caractères et trouvé quelques situations vraiment tragiques; mais il manque de goût, de mesure et de style. Il vise surtout à exciter la terreur, et il tombe dans l'horrible. Quant à son style, il est d'une incorrection qui va jusqu'à la barbarie, et qui faisait dire à Boileau que ce poète et ses vers étaient wisigolhs.
Ducis ( 1733-1817), écrivain moins incorrect, est counu
2â rniNciPAux écrivains français
par ses imitations de Sliakspeare. Sans savoir l'anglais, il imita « Hamlet, le Roi Lear, Macbeth, Othello, Roméo et Juliette, et Jean sans Terre «. Mais, au lieu de transporter sur la scène française les hardiesses du poète anglais, il renferme ses drames gigantesques, émouvants, sublimes, dans les bornes étroites de nos règles dramatiques ; il change, il corrige, il « embellit » son modèle, selon Texpression de ses contemporains, et mérite d'être comparé à ce peintre en biUiments, qui taillait, coloriait, vernissait et dorait les arbres de son jardin, sous prétexte d'embellir la nature.
Au xviii® siècle, la comédie resta bien loin de la perfection où l'avait portée Molière. Les quatre meilleures pièces ne sont que la peinture d'un caractère, développé, il est vrai, avec un grand talent. C*est, après le « Turcaret » de Lesage, qui est écrit en prose, le « Glorieux »> de Dcslouches (1680-1754), censure de l'alliance avide et dédaigneuse de la noblesse avec la finance enrichie el vaniteuse; « la Métromanie » de Piron (1689-1773), brillante de verve et de gaieté ; et « le Méchant » de Gresset (1709-1777), peinture fidèle de la corruption élégante de l'époque, et une des comédies les plus purement écrites dé la scène française. Après ces quatre œuvres principales viennent les comédies en prose de Beaumarchais, que la musique a popularisées de nos jours, « le Barbier de Séville », petite comédie piquante
DIX-HUITIÈSIB SIÈCLE -^
et gaie, et « le iMariage de Figaro », qui est moins une comédie qu'une satire dialognée, où l'auteur livre à la risée et au mépris toutes les classes de la société.
Quelques autres poètes, plus ou moins célèbres à divers titres, méritent une mention en passant.
Florian (1755-1794), que Voltaire appelait spirituellement « Florianet », occupe la seconde place i^armi nos fabulistes, mais à une grande distance de La Fontaine. Il manque de génie et d'originalité ; mais son style facile et naturel, et sa morale aimable font lire avec plaisir son petit volume de fables.
Malfilâtre ( 1733-1767), mort jeune dans la misère, a laissé quelques ébauches, dont les vers élégants et pleins de douceur rappellent quelquefois de loin la langue de Racine.
Gilbert (1751-1780), mort aussi avant l'ûge et à l'hôpital, lança contre les mœurs et la littérature de l'époque deux satires pleines d'audace, de verve et d'énergie, mais d'une violence poussée jusqu'à Finjustice, et d'une versification souvent dure et incorrecte.
André Chénier (1762-1794), une des plus nobles victimes de l'échafaud révolutionnaire, écrivit sous inspiration des muses grecques, dont il semble par moments avoir retrouvé la langue, des « idylles » et des « élégies », où Fou admire une originalité ûaïve, une élégance harmonieuse et un parfum exquis de l'antiquité,
La prose duxviii* siècle, travaillée avec un art iniini soutient mieux que la poésie la comparaison avec celle du xvii«. Sous la plume de Montesquieu, de Voltaire, de J.-J. Rousseau et de Buffon, elle atteignit la perfection où Racine et Boileau avaient élevé la langue poétique. G*est en plus d'une page la grande langue du xvii« siècle, avec plus de mouvement et des nouveautés durables.
Après tous ces noms on peut encore citer Barthélémy et Rulhiôre dans Thistoire, et dans la critique La Harpe, Marmonlel et Thomas.
Barthélémy (1716-1795), dans le « Voyage du jeune Anacharsis », raconta l'hisloire et peignit les mœurs de l'ancienne Grèce, sinon avec la couleur antique, du moins avec élégance et une érudition rare pour Tépoqiie.
Rulhière ( 1735-1791) a laissé plusieurs ouvrages historiques, dont le meilleur, « l'Histoire de l'anarchie de Pologne », écrit d'un style plein de gravité et de mouvement, rappelle quelquefois la manière des historiens de l'antiquité,
La Harpe (1739-1803), auteur d'un « Cours de littérature » , ouvrage populaire malgré son étendue, se montre critique supérieur, quand il parle des écrivains du xyii» siècle, qu'il apprécie avec goût et lou? avec éloquence et émotion dans un style excellent. Mais il manque d't^rudilion, quand il traite de la littérature an-
PIX-HUITIÈMË SIÈCLE 27
cienue, et d'impartialité dans tout ce qui regarde ses contemporains.
Marmontel (1728-1799), célèbre autrefois par des tt Contes » et des « Romans » écrits atec une élégance artificielle, et aujourd'hui peu lus, à laissé des « Mémoires » iîitéressants sur sa vie et des « Éléments de littérature », ouvrage instructif et encorei estimé, composé avec les articles qu'il avait fournis à « TEncyclopédie ». « L'Essai sur les éloges», par Thomas (1732-1785), est un livre de critique spéciale, peut-être trop négligé de nos jours. Mais l'auteur eut le tort de vouloir joindre l'exemple aux préceptes ; et dans ses « Éloges » de Duguay-Trouin, de Descartes, de Marc-Aurèle et de quelques autres grands hommes, il fit de la déclamation étudiée et laborieuse et s'attira par sa recherche de la vaine pompe, le mot cruel de Voltaire : « Il ne faut plus dire du galimatias, maisdugalithomas. »
A la fin du siècle, une figure d'une douce originalité se détache du cadre littéraire. C'est celle de Bernardin de Saint-Pierre, qui fut le disciple de Jean-Jacques Rousseau et le précurseur le Chateaubriand; et qui semble former comme un lien entre le xviii' et le xix* siècle. Bernardin a bien des traits de ressemblance avec Rousseau, qui lui était supérieur par le génie et par le désintéressement. Comme lui, il avait uû caractère ombrageux, une humeur mobile, un esprit capricieux, bizarre, iildépen-
dant; comme lui, iljeçut une éducation libre, irrégulière, indisciplinée; comme lui, il avait plus d'imagination que de raison et de force d'esprit; comme pelui de Rousseau, son talent, inférieur à son caractère, se forma au milieu des aventures d'unô vie romanesque. Bernardin continua la lutte commencée par Rousseau contre les athées et les matérialistes. Dans'ses «Études de la nature», son principal ouvrage, il entreprend d'expliquer les lois qui gouvernent le monde, et de montrer partout l'action d'une Providence paternelle et vigilante. Mais Bernardin consulte moins sa raison que sou imagination; quand les preuves lui manquent, il y supplée par des hypothèses chimériques dont la science a fait bonne justice. Il nie, par exemple, l'attraction et la répulsion, dans la crainte qu'on n'attribue uniquement à ces. deux forces la révolution de la terre autour du soleil et qu'on n'affaiblisse la foi en la Providence, comme si la force d'attraction pouvait exister d'elle-même et se passer d'un Dieu créateur. Il s'est jugé lui-même avec une modestie qui n'est peutêtre pas exempte d'affectation. «Je ne suis, dit-il, par rapport à la nature, ni un grand peintre, ni un grand physicien; mais un petit ruisseau souvent troublé, qui, dans les moments de calme, la réfléchit le long de ses rivages. »> Dans « Paul et Virginie », petit chef-d'œuvre de sentiment et de style, le seul de ses livres qui soit resté populaire, Bernardin rappelle ses contemporains au bonheur de la
DIK-HUITIÈME SIÈCLE 29
famille par le tableau de Tinnocence et de la vertu. La gloire de cet écrivain fut donc de défendre rexisterice du Créateur, de célébrer les beautés de la nature, dont on a dit qu'il fut l'amant le plus tendre, de ramener le sen- • timent religieux dans les âmes, de réveiller des émotions poétiques dans des cœurs desséchés par le doute et 11mpiété, de hâter peut-être la réaction religieuse qui devait porter ses fruits dans les premières années du xix* iiècle.
jcur
Au xviip siècle, tout le monde conspirait contre un ordre social suranné et vicieux, les esprits les plus calmes et les plus sages comme les plus violents et les plus té-, méraires. A la tête des réformateurs modérés se trouve un grave magistrat, passionné pour les études politiques et la philosophie de l'histoire, celui des grands écrivains de l'époque vers lequel on se sent le plus attiré. C'est le président de Montesquieu, qu'on pourrait appeler le « Bossuet de la législation », parce qu'il a quelques-unes des qualités de l'immortel évêque de Mcaux : la vigueur de conception, l'élan de pensée, l'esprit à la fois brillant et solide. Ce grand homme, qui semblait avoir pris pour devise « modération et conservation », ébranla tout l'édifice politique, social et religieux, et ne se défendit pas toujours des exagérations et des témérités de ses con-
MONtESQUiEÙ 31
temporains. Dans ses « Lettres persanes », qu*on a spirituellement appelées u le plus profond des litres friroles » , il fît une satire vive, piquante, mo(lueuse, de nos mœurs, de nos lois, de notre gouvernement, et même de la religion chrétienne, dont les prétendus voyageurs persans parlent en vrais mahomélans. Dans ses « Considérations sur les causes delà grandeur et de la décadence des Romains w, résumé admirable d'histoire politique, il fait ressortir le contraste d*un peuple énergique et actif avec un État dominé par une cour énervée et corrompue, et donne cetto grande leçon, que « de la raison, de la liberté, de la vertu, naissent tous les biens » ; et que « do la folie, de l'esclavage et des vices naissent tous les maux ». Dans o l'Esprit des lois », son chef-d'œuvre et le livre le plus profond du siècle, il combat tous les genres de despotisme dans la politique, dans la religion, dans la société, dans la famille, et plaide avec une raison noble et élevée, quelquefois avec une éloquence sublime, la cause de la liberté, de la justice et de l'humanité.
Charles de Secondât, baron de La Brède et de Montesquieu, le créateur de la philosophie de la législation et de l'histoire, naquit en 1689 au château de la Brède, ausud-est de Cordeaux. On sait peu de choses sur sa vie. Son goût pour l'étude, qui se manifesta dès l'enfance,
devint la source de sa gloire et de son bonheur. Il disait plus tard qu'il « n'avait jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'eût dissipé ». Destiné de bonne heure à la magistrature, il se livra avec ardeur à l'étude de la jurisprudence et fit des extraits raisonnes des volumineux ouvrages qui composaient alors nos différents codes.
A cette époque, les fonctions judiciaires étaient vénales, et appartenaient en toute propriété à ceux qui les avaient payées de leur argent. A vingt-cinq ans, le jeune Montesquieu acheta une charge de conseiller au parlement de Bordeaux. A vingt-sept, il fut nommé président à mortier, à la place d'un de ses oncles, qui lui laissa
toute sa fortune. Doué d'une singulière vivacité d'esprit,
d'une imagination brillante, le jeune magistrat trouvait
peu de plaisir dans l'exercice de ses graves fonctions; il
chercha des distractions dans des études qui fussent plus
de son goût. Il s'occupa de philosophie, de littérature et surtout de sciences historiques, auxquelles il finit par
se consacrer tout entier.
En 1721, le président de Montesquieu débuta, à trente
ans, dans la carrière littéraire par les « Lettres persanes » .
L'auteur y suppose que deux seigneurs persans voyagent
en France, et rendent compte à leurs amis de Perse de
tout ce qu'ils y ont remarqué. Ces prétendus voyageurs
raillent nos usages, nos mœurs, nos lois, les abus du
MONTESQUIEU â3
gouvernement et de la société, et môme la religion chrétienne, dont ils parlent avec une irrévérence toute musulmane. Il est difficile de se moquer avec plus d'esprit des ridicules et des vices d'une nation. Voici ce qu'écrit l'un d'eux sur la curiosité des badauds de Paris : « Lorsque j'arrivai, dit-il, je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir... Je souriais d'entendre des gens qui n'étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : « Il faut avouer qu'il a l'air bien persan !...» Je résolus de quitter l'habit persan et d'en endosser un à. l'européenne. Je tombai tout à coup dans un néant affreux... Mais si quelqu'un disait par hasard que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : « Ah ! ah ! monsieur est Persan ! C'est une chose extraordinaire! Comment peut-on être Persan? » Et comme il peint la légèreté des Français, « qui trouvent ridicule tout ce qui s'écarte de leurs modes, et qui, sur les choses importantes, semblent se méfier d'euxmêmes jusqu'à se dégrader; qui avouent de bon cœur que les autres peuples sont plus sages, pourvu qu'on convienne qu'ils sont mieux vêtus, et que leurs perruquiers décident en législateurs sur la forme des perruques étrangères ! » Nos Persans passent en revue tous les individus delà société. Ils commencent parle roi, « grand magicien, qui, sans avoir des mines d'or, comme le roi
d'Espagne, a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable aue les .mines. » Puis viennent les courtisans dont l'avidité est insatiable; — les grands seigneurs vicieux, a qu'on dit être de bonne compagnie, et qui n'ont que des vices plus raffinés; » — les fermiers généraux, « qui sont autant audessus des autres par leurs richesses qu'au-dessous âe tout le monde par leur naissance et leur éducation ; » — les magistrats ignorants qui « se reposent sur les avocats du .soin de travailler pour eux, de les instruire, et souvent aussi de celui de les tromper; » — les maîtres de langues, d'arts et de sciences, « qui enseignent ce qu'ils ne savent pas, talent considérable, car s'il ne faut pas beaucoup d'esprit pour montrer ce qu'on sait, il en faut infiniment pour enseigner ce qu'on ignore, » — et les auteurs sans talent^ qui, « non contents d'avoir ennuyé ceux qui ont vécu avec eux, veulent encore tourmenter les races futures, et faire savoir à jamais qu'ils ont vécu et qu'ils ont été des sots ; » — et les vieilles femmes qui veulent faire les jeunes, et qui réussissent, car cela approche de l'enfance ; — et les nouvellistes, « dont l'oisiveté est toujours occupée, qui ne sauraient consentir à ignorer quelque chose; qui, après avoir épuisé le présent, se précipitent dans l'avenir ; qui conduisent un général par la main, et qui, après J'avoir loué de mille sottises qu'il n'a pas faites, lui en préparent
luilic autres qu'il ne fera pas ; qui font voler des armées comme des grues, et tomber les murailles comme des cartons;, qui ont des ponts sur toutes les rivières, des routes secrètes dans toutes les montagnes, des magasins immenses dans les sables brûlants : il ne leur manque que le bon sens. »
On ne saurait trop regretter que, dans la peinture des mœurs de son époque, Montesquieu n'ait pas gardé plus de réserve, et qu'il se soit laissé emporter hors du goût et de la décence, qui fait partie du goût. Mais s'il faut voiler la moitié des « Lettres persanes », on doit dire augsi que l'autre moitié est digne de lliuteur de « l'Esprit des lois ». Voyez avec quel respect il parle de la puissance paternelle : « Quelques législateurs ont eu une attention qui marque beaucoup de sagesse ; c'est qu'ils ont donné aux pères une grande autorité sur leurs enfants... C'est de toutes les puissances celle dont on abuse le moins; c'est la plus sacrée de toutes les magistratures; c'est la seule qui ne dépend pas des conventions et qui les a même précédées. On remarque que, dans les pays où l'on met dans les mains paternelles plus de récompenses et de punitions, les familles sont mieux réglées : les pères sont l'image du créateur de l'univers, qui, quoiqu'il puisse conduire les hommes par son amour, ne laisse pas* de se les attacher encore par les motifs de l'espérance et de la crainte. »
Lçs pensées qui suivent sont aussi délicates que noblement exprimées : « J'ai vu des gens chez qui la vertu était si naturelle, qu'elle ne se faisait pas même sentir; ils s'attachaient à leur devoir sans s'y plier, et s'y partaient comme par instinct : bien loin de relever par leuis discours leurs rares qualités, il semblait qu'elles n'avaient pas percé jusqu'à eux. « — « Jevois de tous côtés des, gens qui parlent sans cesse d'eux-mêmes : leurs conversations sont un miroir qui présente toujours leur impertinente figure : ilp vous parleront des moindres choses qui leur sont arrivées, et ils veulent ^ue l'intérêt qu'ils y prennetit les grossisse à vos yeux; ils ont tout
fait, tout vu, tout dit, tout pensé : ils. sont un modèle universel, un sujet de comparaisons inépuisable, une source d'exemples qui ne tarit jamais. Oh! que la louange est fade, lorsqu'elle réfléchit vers le lieu d'où elle part ! » « Hommes modestes, venez que je vous embrasse; vous failes la douceur et le charme de la vie. Vous croyez que vous n'avez rien, et moi je vous dis que vous avez tout. Vous pensez que vous n'humiliez personne, et vous humiliez tout le monde. Et quand je vous compare dans mon idée avec ces hommes absolus que je vois partout, je les précipite de leur tribunal, et je leg mets à vos
pieds. »
On voit que les « Lettres persanes » n'ont de légùrelé
que dans la forme. En dIus d'un endroit, l'auteur rap-
pelle Pascal, dont il a Texpression précise, nerveuse et hardie, mais dont il n'a pas la mâle simplicité.
Ce livre se vendit « confme du pain ». Les libraires disaient à tous les écrivains : « Faites-nous des « Lettres persanes ». Montesquieu, heureux de ce succès, vendit sa charge de président (1726). « Je n'entendais rien à la procédure, dit-il ; et ce qui m'en dégoûtait le plus, c'est que je voyais à des botes le môme talent qui me fuyait, pour ainsi dire. » Il se présenta à l'Académie française, et fut reçu à Tunanimité, après avoir désavoué, en les mettant surle compte des éditeurs, les plus téméraires de ses « Lettres persanes » (1728). Dans son discours de réception, il fit, en quelques hgnes, un éloge du cardinal de Richelieu, qui; résume énergiquement toute l'histoire de ce gtand homme. « Vous vous étonnez toujours, quand vous célébrez ce grand ministre, qui tira du chaos les règles de la monarchie ; qui apprit à la France le secret de ses forces, à TEspagne celui de sa faiblesse ; 6ta à l'Allemagne ses chaînes, lui en donna de nouvelles; brisa tour à tour toutes les puissances, et destina, pour ainsi dire, Louis le Grand aux grandes choses qu'il fit depuis. »
Devenu libre par la vétite de sa charge,Montésquieu se mit à voyager, pour étudier les lois et les mœurs des peuples. Il porta partout un sentiment d'aimable bienveillance. « Quand j'ai voyagé dans les pays étrangers» f.n. 3
38 PRINCIPAUX ÉCaiVAINS FRANÇAIS
écrivait-il plus tard, je m'y suis attaché comme au mien propre; j'ai pris part à leur fortune, et j'aurais souhaité qu'ils fussent dans un état florissant. » Il se irendit d'abord à Vienne, où il retrouva une politesse toute française à la cour et auprès du prince- Eugène, qui l'admit dans sa société intime, et lui fit « passer des moments délicieux ». Il parcourut ensuite la Hongrie, la Suisse, l'Italie. A Florence, un des plus agréables objets pour lui, « ce fut de voir le premier ministre du grand-duc, assis sur une petite chaise de bois, en casaquin et en chapeau de paille, devant sa porte. « Heureux pay^l s'écrie-t-il, où le premier ministre vit dans une si grande simplicité et dans un pareil désœuvrement ! »
A Rome, Montesquieu se lia avec le cardinal Corsini, depuis pape sous le nom de Clément XII, et avec le cardinal de Polignac, auteur d'un excellent poème en vers latins, où il réfute la philosophie épicurienne et sceptique de Lucrèce. Lorsqu'il prit congé de Benoit XIV, ce pon* tife, qui lui avait fait un gracieux accueil, lui dit : «Mon cher président, avant de nous quitter, je veux que vous emportiez un souvenir de mon amitié. Je vous donne la permission de faire gras pour toute votre vie, à vous et à toute votre famille. » Montesquieu remercia le pape, et alla prendre sa bulle de dispense. Mais, à la vue de la note un peu élevée des droits à payer, il' rendit la bulle au secrétaire : « Monseigneur, lui dit-il, je remercie
MOiNT£SQUl£U 39
Sa Saiulelé de sa bienveillance ; mais le pape est un si honnête homme ! je m'en rapporte à sa parole. »
En Italie', Montesquieu rencontra un compagnon de voyage digne de lui : c'était lord Chesterfîeld, Anglais spirituel et poli comme un courtisan de Louis XIV. Ils vécurent dans rintimité à Venise, discutant de toutes choses, sans oublier réternelle question de prééminence entre la France et. l'Angleterre. Ghesterfîeld convenait que les Français ont plus d'esprit; mais il soutenait que les Anglais ont plus de bon sens; et Montesquieu répliquait que le bon sens ne vaut pas l'esprit. Ghesterfîeld voulut lui donner un exemple du contraire. Voici le tour dont il s'avisa pour prouver à son ami que l'esprit tout seul peut tomber dans tel piège dont le bon sons se serait sauvé.
Le président se répandait beaucoup, allait partout^ voyait tout, interrogeait, causait, et le soir jetait sur le papier des notes sur ce qu'il avait observé dans la journée. « Un jour, raconte Diderot, il y avait une heure ou deux qu'il était rentré et qu'il était à son occupation ordinaire, lorsqu'un inconnu se fit annoncer. C'était un Français assez mal vôtu, qui lui dit : « Monsieur, je suis votre compatriote. Il y a vingt ans que je vis ici; mais j'ai toujours gardé de l'amitié pour les Français, et je toesuis cru quelquefois trop heureux de trouver l'occasion de les servir, comme je l'ai aujourd'hui avec vous.
On peut tout faire dans ce pays, excepté se mêler des affaires d'Etat. Un mot inconsidéré sur le gouvernement coûte la tête, et vous en avez déjà tenu plus de mille. Les inquisiteurs d'Etat ont les yeux ouverts sur votre conduite ; on vous épie, on suit tous vos pas, on tient note de tous vos projets ; on ne doute point que vous n'écriviez. Je sais de science certaine qu'on doit, peut-être aujourd'hui, peut-être demain, faire chez vous une visite. Voyez, monsieur, si en effet vous avez écrit, et songez qu'une ligne innocente, mais mal interprétée, vous coûterait la vie. Voilà tout ce que j'ai à vous dire. J'ai l'honneur de vous saluer. » Cela dit, notre homme disparut, et laissa le président de Montesquieu dans la. plus grande consternation. Son premier mouvement fut d'aller bien vite à son secrétaire, de prendre ses papiers et de les jeter dans le feu.
« A peine cela fut-il fait, que lord Ghestertleld entra. Le président lui rendit compte de la visite qu'il avait eue, des papiers brûlés et de l'ordre qu'il avait donné de tenir prête sa chaise de poste pour trois heures du iliatin : car son dessein était de s'éloigner sans délai d'un séjour où un moment de plus ou de moins pourrait lui être si funeste. Lord Ghesterfield Técouta tranquillement, et lui dit : / • — Voilà qui est bien, mon cher président : mais remettons-nous pour un instant, et examinons ensemble* votre aventure à tête reposée*
« — Vous vous moquez , iui dit le président. Il est impossible que ma tête se repose où elle ne tient qu'à un fil.
a — Mais qu'est-ce que cet homme , qui vient si généreusement s'exposer au plus grand péril pour vous en garantir? Cela n'est pas naturel. Français tant qu'il vous plaira : l'amour de la patrie ne fait point faire de ces démarches périlleuses, et surtout en faveur d'un inconnu. Cet homme n'est pas votre ami?
« — Non.
« — Il était mal vôtu?
« — Oui, fort mal.
« — Vous a-t-il demandé de l'argent, un petit écu pour prix de son avis ?
« — Oh ! pas une obole.
« — Gela est encore plus extraordinaire. Mais d'où sait-il tout ce qu'il vou^ a dit?
« — Ma foi, je n'en sais rien... Des inquisiteurs, d'eux-mêmes.
a — Outre que ce conseil est le plus secret qu'il y ait au monde,cet homme n'est pasfait pour en approcher.
a — Mais c'est peut-être un des espions qu'ils emploient?
« — A d'autres! On prendra pour espion un étranger et cet espion sera vêtu comme un gueux en faisant une profession assez vile pour être bien payée ; et cet espion trahira ses maîtres pour vous, au hasard d'être étranglé
6i ron vous prend et que vous le défériez ; si vous vous sauvez, et que l'on soupçonne qu'il vous ait averti ! Chanson que tout cela, mon ami.
« — Mais qu'est-ce donc que ce peut-être?
«r — Si cet homme vous avait été envoyé par un certain lord Chesterfield, qui aurait voulu vous prouver par expérience qu'une once de sens commun vaut mieux que cent livres d'esprit ; car avec du sens commun..,
« —Ah! scélérat!... s'écria le président, quel tour vous m'avez joué!... Et mon manuscrit! mon manuscrit que j'ai brûlé! «
Après avoir bien étudié ce sombre et tyrannique gouvernement, les deux voyageurs partirent pour la Hollande, et éprouvèrent peu de sympathie pour la liberté populaire, qui n'était, suivant l'expression de Montesquieu, « que la liberté de la canaille ». De là, ils»s'embarquèrent pour l'Angleterre (l?29).
Montesquieu trouva à Londres cet accueil empressé que les Anglais font toujours au mérite célèbre. La reine Caroline, femme de George II, l'honora môme d'une bienveillance particulière, et prenait plaisir à causer avec lui. « Elle me demanda un jour, dit-il, s'il n'était pas vrai que Corneille fût plus estimé que Racine. Je lui répondis que l'on regardait ordmairementCorneillecomme un plus grand esprit, et Racine comme un plus grand auteur. •» Un autre jour, Montesquieu adressa à la reine
un compliment fin et délicat. Il avait pris le parti de PAngleterre dans une discussion avec renvoyé de France, qui prétendait que TAngleterre n'est pas plus grande que la Guyenne. Le soir, la reine lui dit : « Je sais que vous nous avez défendus contre votre envoyé. — Madame, répondit-il, je n'ai pu ni'imaginer qu'un pays où vous régnez ne fût pas un grand pays. » ' *
Ce qui frappa le plus les regards de Montesquieu en Angleterre, ce fut le spectacle, inconnu ailleurs, de liberté politique, civile et religieuse qu'offrait ce pays. Il fit une étude profonde de la constitution anglaise, alors mal comprise, et se prépara à en donner dans « TEsprit des lois » cette explication admirable qui la rendit un objet d'envie pour l'Europe.
Montesquieu a laissé sur l'Angleterre des « Notes » qui montrent l'état déplorable où ses révolutions ^ l'avaient fait tomber, sous le rapport de la religion et de la moralité.
« Point de religion en Angleterre, dit-il; quatre ou cinq de la chambre des communes vont au sermon de la chambre... Si quelqu'un parle de religion, tout le monde se met à rire. Un homme ayant dit : « Je crois cela comme un article de foi », tout le monde se mit à rire. Il y a un comité pour considérer l'état de la religion ; cela est regardé comme ridiculç. ^
« La corruption s'est mise dans toutes les conditions»
44 PRINCIPAUX ÉcaiVAINS FRANÇAIS
Il y a trente ans qu'on n'entendait pas parler d'un voleur dans Londres ; à présent il n'y a que cela.
a L'argent est ici souverainement estimé ; Thonneur et la vertu peu.
tt Un ministre ne songe qu*à triompher de son adversaire dans la chambre basse; et pourvu qu'il en vienne à bout, il vendrait l'Angleterre et toutes les puissances du monde. »
Si Montesquieu venait de nos jours en Angleterre, il s'étonnerait du profond et heureux changement qui s'y est opéré dans l'état religieux et moral de toutes les classes. Il verrait aussi que les rues de Londres ne sont « ni affreuses ni malpropres, que le pavé n'y est pas mal entretenu, et que personne ne songe à faire son testament lorsqu'il va en fiacre. « Ces fiacres, dit-il, sont des voilures hautes comme un théâtre, où le cocher est plus haut encore, son siège étant de niveau à l'impériale. Ils s'enfoncent dans des trous, et il se fait un cahotement qui fait perdre la tête. »
Après quatre ans de voyages, Montesquieu, muni d'un riche fonds d'observations, retourna en France, et partagea son temps entre Paris et son château de La Brède. Quand il allait dans le monde, il l'aimait comme s'il ne pouvait soufl'rir la retraite ; de retour dans ses terres, il ne songeait plus au monde. « Montesquieu, dit Suard, était simple dans son ton et dans ses manières: il l'était
dans les salons de Paris autant que danâ ses domaines do La Brède, où parmi les pelouses, les fontaines et les forêts dessinées à Tànglaise, il courait du matin au soir, un bonnet de coton blanc sur la tête, un long échalas de ' vigne sur Tépaule , ce qui lui fit demander plus d'une fois, par des gens qui' venaient lui présenter les hommages de l'Europe, et qui le tutoyaient comme un vigneron, si c'était le château de Montesquieu. » Quoique timide et distrait, il savait briller dans la conversation, pouf peu qu'il s'en donnât la peine. Cependant on cite peu de bons mots de cet homme qui avait tant d'esprit la plume à la main. Le plus connu est la réponse qu'il fit à un magistrat gascon qui voulait lui faire croire une chose extraordinaire. « Si ce n'est pas vrai, lui disait-il, je vous donne ma tête. — Je l'accepte, répondit Montesquieu, les petits présents entretiennent l'amitié. »
C'est dans la solitude de la Bréde que Montesquieu écrivit ses deux beaux ouvrages, les « Considérations sur les causes de la grandeur et de la' décadence des . Romains » et « l'Esprit des lois ». Le premier est un petit volume de deux cents pages, où il résume en peintre l'histoire politique du plus grand peuple de l'antiquité. On peut dire de lui ce qu'il a dit de Tacite : « Il abrège tout, parce qu'il voit tout. » Le premier, il nous a montré avec une profonde sagacité, les Romains arrivant à l'empire de l'univers, — par l'égalité qui se trouve au
berceau de leur histoire ; — par l'amour de la patrie et de la liberté, exalté jusqu'au fanatisme et qui étouffe les plus forts sentiments de la nature ; — par la sévérité de la discipline militaire; — par cette force d'âme qui, daùs le malheur, ne désespéra jamais de la république ;
— par le principe toujours observé de ne jamais faire la paix qu'après des victoires ; — par le soin de s'approprier ce qu'ils trouvaient de bon chez les peuples étrangers ;
— par cette politique habile qui laissait aux vaincus leurs dieux et leurs coutumes, qui évitait d*aveir deux puissants ennemis sur les bras, et qui souffrait tout de l'un jusqu'à ce qu'ils eussent annéanti Tautre.
Montesquieu découvre avec une égale sagacité les causes de la décadence et de la chute de Rome : — l'agrandissement même de l'Etat qui changea en guerres civiles les tumultes populaires ; — les guerres éloignées, qui, forçant les citoyens à une trop longue absence, leur faisaient perdre insensiblement Pesprit républicain ; — le droit de bourgeoisie accordé à une foule de peuples ;
— la corruption introduite par le luxe de l'Asie ; — les proscriptions de Sylla, qui avilirent l'esprit de la nation et la préparèrent à l'esclavage ; — la longue suite de mauvais princes assis sur le trône impérial ; enfin le partage de l'empire, qui périt d'abord en Occident par l'invasion des barbares Germains, et qui, après avoir langui dix siècles en Orient, se vit réduit aux faubourgs
de Constantmople, et flnit, selop rexpression de l'auteur, t comme le Rhin, qui n'est plus qu'un ruisseau, lorsqu'il se perd dans l'Océan. »
Tout ce qui se trouve dans ce petit livre est excellent; mais il y a bien des omissions. Ainsi, Tauteur ne discute pas les traditions à demi-fabuleuses des premiers siècles de Rome. Il fait des réflexions sur les récils de Tite Live, sans examiner si Tite Live dit vrai. De môme, il n'explique pas les origines des Romains, l'essence de leur religion, les transformations de leurs lois, l'organisation du palriciat, celle des familles, et bien d'autres questions qui ont été sinon résolues, du moins agitées et éclaircîes depuis le xviii' siècle*
Un peu plus tard, Montesquieu écrivit le petit a Dialogue d'EucMite et de Sylla », où le terrible dictateur fait confidence à un personnage imaginaire des raisons qui le portèrent à abdiquer le pouvoir. Cet opuscule, qui semble un chapitre développé des « Considérations sur les Romains », est, dit M. Yillemain, « un modèle incomparable de l'art de pénétrer un caractère, et d'y saisir à travers la diversité des actions, le principe unique et dominant qui le faisait agir. »
C'est en 1748 que parut le grand ouvrage intitulé «l'Esprit des lois », qui valut à Montesquieu la première place parmi les publicistes modernes. Il nous apprend lui-même qu'il « le commença bien des fois, et que bien
48 phincipauk écrivains français
des fois il l'abaDdonna ; » il « sentait tous les jours les mains paternelles tomber. » Le chapitre sur Torigine et les révolutions de nos lois civiles « pen^a le tuer » et ses « cheveux en blanchirent » . Ce fut « dans le cours de vingt années, qu'il vit son ouvrage commencer, croître, s*avancer et finir, » et il put s'applaudir avec un noble orgueil a de n'avoir pas totalement manqué de génie », et s'écrier avec Gorreggio : « Et moi aussi, je suis peintre! »
tt L'Esprit des lois » est un résumé des lois de tous les peuples, rapportées et expliquées comme des faits historiques ; Fauteur ei\ recherche les causes et les conséquences ; il les critique ou les loue, comme on le ferait pour des événements accomplis, a Je n'écris point pour censurer ce qui est établi dans quelque, pays que ce soit, » dit Montesquieu , « chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes... Si je pouvais faire en sorte que tout le monde eût de nouvelles raisons pour aimer ses devoirs, son prince, sa patrie, ses lois ; qu'on pût mieux sentir son bonheur dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque poste où Ton se trouve, je me croirais le plus heureux des mortels. »
Ce livre respire l'amour de la justice, de la tolérance, de l'humanité, la liaine des préjugés, du fanatisme, de l'esclavage, de la tyrannie politique, religieuse, sociale et domestique. Trois Ugnes admirables forment tout ie
chapitre sur le despotisine, que Montesquieu appelle un « gouvernement monstreux, dont ou ne peut parler sans frémir. »
« Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit, ils coupent Tarbre au pied, et cueillent le fruit. Voilà le gouvernement despotique. »
Montesquieu flétrit de môme Tesclavage avec une éloquente indignation. Il nie le droit que prétendaient avoir les Romains de réduire en servitude les prisonniers de guerre, les débiteurs insolvables et les enfants nés d'un père esclave. « Quant au droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, si j'avais à le soutenir, voici, dit-il avec ironie, ce que je dirais :
« Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de TAmérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres.
« Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la.plante qui le produit par des esclaves. /
« Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre, j
« On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très-sage, ait mis une àme, surtout une àme bonne, ds^ns un corps tout noir. ^
« Une preuve. que les nègres n'oiitpas le sens commun, c'est qu'ils font plus de. cas d'un collier de verre que de
50 PRINCIPAUX ÉGRIVAIN8 FRANÇAIS
For, qui, chez les nations policées, est d'une si grande conséquence.
« 11 est impossible que nous supposions que ces genslà soient des hommes, parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.
« De petits esprits exagèrent trop Tinjustice que l'on fait aux Africains : car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des prmces d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? »
Ami d'une religion éclairée, Montesquieu combat également le scepticisme philosophique et l'intolérance de rinquisilion. Il recommande le christianisme, non-seulement comme le plus parfait système religieux, mais comme le plus puissant de tous les soutiens de la justice et de l'ordre social. « Chose admirable! dit-il, la religion chrétienne, qui semble n'avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci. »
Bayle avait avancé que de véritables chrétiens ne formeraient pas un état qui pût subsister. « Et pourquoi non ? dit Montesquieu. Ce seraient des citoyens infiniment éclairés sur leurs devoirs, et qui auraient un très grand zèle pour les rempUr ; ils sentiraient très-bien les droits de la défense naturelle : plus ils croiraient devoir à la religion, plus ils penseraient devoir à la patrie. Les prin-
MONTESQUIEU ôt
cipes du cliristianigme, bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et celte crainte servile des États despotiques, i
Pour flétrir la persécution religieuse, il raconte que' dans un auto-da-fé à Lisbonne, où Ton faisait brûler une jeune fille juive de dix-huit ans, une voix s'éleva auprès du bûcher, et il prête à l'orateur Israélite un éloquent plaidoyer en faveur de la tolérance et de l'humanité : « Vous nous faites mourir, dit-il, nous qui ne croyons que ce que vous croyez, parce que nous ne croyons pas tout ce que vous croyez... Vous voulez que nous soyons chrétiens, et vous ne voulez pas Tôtre. Mais si vous ne voulez pas être chrétiens, soyez au moins des hommes : traitez-nous comme vous feriez, si, n'ayant que ces faibles lueurs de justice que la nature nous donne, vous n'aviez point une religion pour vous conduire, et une révélation pour vous éclairer. Si le ciel vous a assez aimés pour vous faire voir la vérité, il vous a fait une grande grâce ; mais est-ce aux enfants qui ont l'héritage de leur père de haïr ceux qui ne l'ont pas eu ? »
Montesquieu accepte tous les systèmes de gouvernement. Il dit avec raison : « Le gouvernement le plus conforme à la nature est celui qui se rapporte le mieux à la disposition du peuple pour lequel il est établi. » Hais de tous les gouvernements celui qui lui inspire les
plus Vives sympathies, est le gouvernement de l'Angleterre, qu'il déclare « le plus libre pays ipii soit au monde, sans en excepter aucune république. » Les chapitres oii il fait reloge de la constitution anglaise, qu'il semble proposer pour modèle à tous les peuples, sont parmi les plus beaux de son livre. Le premier, il a expliqué admirablement le mécanisme de celte constitution, alors mal comprise en Europe et en Angleterre ; il montre que c'est la division des trois pouvoirs, celui de faire des lois, celui d'exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes, qui est le vrai fondement de la liberté, comme- leur réunion fit plus tard chez nous le despotisme de la Convention et de l'Empire. .-- .
Aussi l'ouvrage de Montesquieu fut-il en Angleterre Tobjet d'une admiration passionnée. Il parait même que cet enthousiasme s'étendit jusqu'au vin qu'il récoltait dans ses vignes et qu'il vendait lui-même. Les commandes devinrent plus considérables, et il s'applaudissait naïvement de ce double succès. « On me demande, écrivait-il en 1752, une commission pour quinze tonneaux. Le succès que mon livre a eu dans ce pays-là contribue, à ce qu'il parait, au succès de mon vin; mais je crois que mon vin y fait encore plus fortune que mon livre. »
Vingt-deux éditions en dix-huit mois et un grand
nombre de traductions en plusieurs langues attestèrent le succès de « TEsprit des lois » en Europe. En France, l'accueil fut moins flatteur qu*en Angleterre. La société légère du xviip siècle, ennemie des choses sérieuses, trouva plus commode de railler ce livre que de le lire et de le comprendre. Madame DuDefïant, qui devait traiter d'ennuyeux et de déclamatoire le grand ouvrage de Gibbon sur Pempire romain, dit avec plus de finesse que de vérité : « C'est de l'esprit sur les lois. » Le mot fit fortune et fut adopté par les contemporains. Mais quand ce serait vrai, l'esprit aurait-il dû empêcher d'admirer les idées neuves et profondes, la variété infinie des aperçus, la science prodigieuse que renferme un tel ouvrage ?
Voltaire fît d'abord du livre de Montesquieu ce bel éloge tant de fois cité : t Le genre humain avait perdu ses titres; Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus. » Mais il adopta bientôt comme les autres le bon mot de madame Du Deffant, et n'épargna pas les critiques à tt TËsprit des lois ». Il n'aimai tpas Montesquieu, qui le lui rendait bien. Il ne lui pardonnait pas d'avoir dit dans les « Lettres persanes » que « les poètes sont des auteurs dont le métier est de mettre des entraves au bon sens, et d'accabler la raison sous les agréments. » Quand on lui reprochait ses traits satiriques contre Montesquieu, il répondait : a II est coupable de lèse-poésie, »
5i PRINCIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Il est probable que Voltaire avait encore plus de peine à pardonner à Montesquieu Téloge qu'il fait de la religion chrétienne en plusieurs endroits de « TEsprit des lois B.
Depuis Voltaire, les critiques n'ont pas naanquô à l'ouvrage de Montesquieu. On a attaqué Tensemble et les détails. Ce grand publiciste voulait faire sortir une théorie d'une vaste revue des faits historiques. On lui reproche d'avoir.établi quelques principes trop absolus, auxquels il asservit les faits. « J'ai posé les principes, dit-il, et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes. » C'est vrai ; mais souvent les faits se plient avec Taide de l'écrivain. Il nous montre, par exemple, les événements arrivés dans l'histoire d'un peuple comme les conséquences nécessaires de sa constitution. « Étant donnée la constitution, trouver l'histoire du peuple ; étant donnée l'histoire, trouver la constitution. » D'après ce principe, tout serait réglé d'avance, sinon par la fatalité, du moins par une nécessité résultant d'une constitution, comme si mille circonstances ne modiflaient pas le caractère primitif d'un peuple et les lois qu'il s'est d'abord données. Ce serait tomber dans le fatalisme et ôter à l'histoire toute moralité.
Quelques-unes des. erreurs de Montesquieu doivent être attribuées moins à son génie qu'à l'état des sciences physiques, de la statistique, de l'économie poUtique, qui
n'étaient pas encore nées ou qui étaient dans Tenfance, U voulut, par exemple, essayer le premier de montrer comment la constitution d'un peuple, ga religion, SCS mœurs,, ses vertus et ses vices tiennent à son climat, à sa manière de se nourrir et au âol qu'il habite. Ainsi le nord est voué à la liberté, le midi à la servitude; les climats chauds rendent les hommes lâches et débauchés, tandis que les climats froids les font braves et vertueux ; les peuples du nord ont embrassé le protestantisme à cause de leur esprit d'indépendance ; par une raison contraire, le midi est resté catholique. De môme, les femmes sont naturellement inférieures aux hommes dans les pays chauds, égales dans les tempérés, et supérieures dans les pays froids. Si cela était vrai', il suffirait, pour résoudre la plupart des problèmes de l'histoire d'un peuple, de savoir la latitude du pays qu'if habite. Ce serait encore du fatalisme. Mais un coup d'œil jeté sur l'état de l'Europe donne bien des démentis à ce système et montre que Montesriuieu ne lient pas assez de compte de la diversité des races, de l'influence de la religion et de mille accidents qui modifient le caractère primitif des peuples autant que le climat peut 16 faire. La Russie n'est pas plus libre au nord qu'au midi; la Suède luthérienne est le pays le plus intolérant de TEurope, et l'on ne voit pas que les Suédoises soient Bupérieures aux Italiennes ; l'Irlande est restée catho-
56 PfilN£lPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS
lique, biea qu'elle soit située plus au nord que la Suisse et la Bohême.
î Ou est étonné de voir Montesquieu, si versé dans la connaissance du passé, partager quelques-unes des erreurs de Rousseau, qui savait peu l'histoire. Il dit, par exemple, que « le salut du peuple est la suprême loi ». Ce principe justiûerait tous les crimes politiques. Maia il est faux. La suprême loi des peuples, comme des individus, c'est la justice. Un peuple, pas plus qu'un individu, ne doit jamais s'affranchir de la loi morale.
C'est en vertu du même principe que Montesquieu trouve admirable l'ostracisme athénien, qui permettait de bannir sans jugement tout homme éminent devenu suspect à ses concitoyens. Peut-on admirer chez un peuple une loi qu'on trouverait monstrueuse chez un despote ?
« Le peuple, dit-il ailleurs, est admirable pour discerner le mérite et pour choisir ceux à qui il doit conûer quelque partie de son autorité. » Montesquieu n'avait pas fait comme nous rexpérience des électionfi populaires. Nous avons vu la démocratie à l'œuvre, 6t nous savons que la brigue l'emporte plus souvent, que le mérite, et que le mérite remporte rarement sans brigue.
Il prétend encore que « la brigue, dangereuse dans un sénat et dans un corps de nobles, ne l'est pas dans le
peuple, dont la nature est d'agir avec passion. » Mais parce qu'un peuple est passionné, n*y a-t-il aucun danger à exciter sa passion et à Fexploiter? La majorité, nous le voyons, peut résulter d'une passion aveugle comme d'une conviction sérieuse, d'une pression tyrannique comme d'une liberté complète.
Si Ton envisage « l'Esprit des lois » sous le rapport de la composition littéraire, on y trouve bien à reprendre : ce n'est pas un livre bien fait. 11 manque de méthode dans l'ensemble, de proportion dans les détails, de raison dans la distribution des matières. Il est divisé en rente et un livres et subdivisé en six cents chapitres, souvent sans motif, sans liaison, sans proportion. Il y a des chapitres de dix pages, et d'autres de deux lignes. Un chapitre court est quelquefois suivi d'un autre, de deux, môme de trois autres, tous courts et intitulés : « Continuation du même chapitre ». « Les interruptions, les repos, les sections, dit Buffbn, ne devraient être d'usage que quand on traite des sujets différents. » Après tous ces morcellements un peu arbitraires, l'auteur ne donne aucune conclusion générale : il finit par un long et savant livre sur la théorie des lois féodales chez les Francs. Un résumé, tel qu'il aurait pu le faire, aurait mieux couronné son immortel ouvrage.
Nous n'avons encore rien dit du style de Montesquieu. On parlait im jour de son style devant Buffon. «Le style
58 PRINCIPAUX ÉCniVAliXS VaA^'ÇAIS
de Montesquieu! 8*écria-t-ildé(laigneii8eineiit; maisMoutesquieu a-t-il un style? — Il a le style du génie, lui répondit Grimm, et vous avez le génie du style. » On aurait pu dire à Grimm que Montesquieu a le génie du style, comme le style du génie. Ce grand écrivain n'a pas la pompeuse élégance de Buifon, ni Tincomparable clarté de Voltaire, ni Téloquence passionnée de Rousseau. Son style est coupé, concis, nerveux, plein de force, de sail-
lies ingénieuses, de traits piquants et inattendus. Cbez lui, comme chez tous les grands écrivains, la vigueur de Fexpression vient de la vigueur des conceptions : il pensait fortement, et il écrivait avec force. Souvent on croirait entendre Bossuet, comme dans ce morceau sur la tyrannie des empereurs romains : « C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses humaines. Qu'on voie dans l'histoire de Rome tant de guerres entreprises, tant do sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grandes actions, tant de triomphes, tant de politique, de sagesse, de prudence, de constance, de courage ; ce projet d'envahir tout, si bien formé, si bien soutenu, si bien fini, à quoi aboutit il qu'à assouvir le bonheur de cinq ou six monstres? » On reproche au style de Montesquieu de laisser à désirer sous le rapport de kt douceur, de l'harmonie, do la grâce et même de la correction.
Montesquieu avait dit eu terminant son livre : « Je suis accablé d^i lassitude; je compte me reposer le reste de
anes jours. » Sa vue, faible de tout temps, était presque épuisée par ses longues lectures. « Il me semble que ce qui me reste encore de lumière n'est que l'aurore du jour où mes yeux se fermeront pour janàais. » Eu 1750, il se relira tout à fait au château de La Brode, et y passa dans le repos les six dernières années de sa vie. Doué d'un calme philosophique, il ne prit pas d'abord la peine de répondre aux nombreuses critiques que l'on fit do son livre. 11 disait que «le public le vengeait assez par le mépris et Vindignation ».
Mais un gazetier janséniste l'ayant accusé de scepticisme et d'incrédulité, il crut devoir réfuter un reproche aussi injurieux. 11 reprit la plume et écrivit la « Défense de l'Esprit des lois », modèle de discussion et de plaisanterie. Il se félicitait d'y avoir pris un ton de modération maligne, plus puissant que la violence. « Ce qui me plait dans ma «Défense », disait-il, ce n'est pas de voir mes théologiens mis à terra, mais de les y voir couler doucement. *)
Trois ans après, Montesquieu mourut d'une maladie inflammatoire, pendant un voyage qu'il fit à Paris. Des jésuites assiégèrent son ht de mort pour obtenir des rétractations; il ne voulut rien rétracter. «J'ai toujours respecté la religion, répondit-il ; la morale de l'Évangile est le plus beau présent que Dieu ait pu faire aux hommes. » Le curé de l'église deSaint-Sulpice lui donna la commu-
eO PRINCIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS
nion : a Vous comprenez, lui dit-il, combien Dieu est grand! — Oui, répondit le mourant, et combien les hommes sont petits! » Et il s'endormit du sommeil éternel.
La France, qui avait porté le deuil de Voiture, ne s'aperçut pas plus de la mort de Montesquieu que de celle de Molière et de Pascal. Son convoi fut solitaire ; Diderot seul le suivit. Pas un hommage public ne fut rendu au tombeau de cet homme que TAngleterre eût fait grand chancelier et enterré dans Westminster entre Shakespeare et Newton.
On est heureux, en admirant l'esprit et les ouvrages d'un grand écrivain, de voir qu'il mérite comme homme notre estime et notre affection. Montesquieu avait un caractère noble et bienfaisant. On cite de lui plusieurs traits de bonté.
Il reçut un jour d'un artiste anglais, nommé Sully, qui contribua beaucoup aux progrès de l'horlogerie en France, le billet suivant : « J'ai envie de me pendre; mais je crois cependant que je ne me pendrais pas si j'avais cent écus. » 11 lui répondit : a Je vous envoie cent écus, mon cher Sully; ne vous pendez pas et venez me voir. »
Au reste Montesquieu prenait grand soin de cacher le bien qu'il faisait. Ce fut par hasard qu'on découvrit, après sa mort, ce trait de générosité, qui a été mis sur la scène sous le titre du « Bienfait anonyme »>. Montes-
MOiNTESQUlEU Cl
quieu allait de temps à autre voir une de ses sœurs à Marseille. Un dimanche soir, il se promenait sur le port lorsqu'il fut invité par un jeune matelot à entrer dans son bateau pour faire une promenade en mer. Il accepta, et crut bientôt s'apercevoir que ce jeune homme n'était pas habile rameur. Il le questionna. Le bateher répondit qu'il était joaillier de son métier, et qu'il louait ce bateau les fêtes et les dimanches pour gagner quelque argent et aider sa mère et ses sœurs à racheter son père, enlevé par des corsaires algériens, et esclave a Tétouan. Montesquieu fut touché du récit de ce jeune homme et de l'état de cette famille intéressante ; il s'informa du nom du père et de celui du maître à qui il appartenait. Descendu à terre, il donna au batelier sa bourse, qui contetait seize louis. Six semaines aprèfe, le père arriva chez lui. Iljugea à l'étonnement de sa femme et de ses enfants, qu'il ne leur devait pas sa liberté, comme il l'avait cru d'abord; et il leur raconta que non-seulement
on l'avait racheté, mais qu'on avait encore pourvu aux frais de son habillement et de son passage, et qu'on lui avait remis une somme de cinquante louis. Le jeune homme pensa aussitôt à son bienfaiteur inconnu, et il se mit en devoir de le chercher. Au bout de deux ans, il le rencontra dans la rue, et il le conjura de permettre à une famille qui lui devait son bonlieur de lui exprimer sa reconnaissance. Montesquieu resta impassible; ilfei-
G2 PllINCIPAUX ÉCRIVAINS FnANÇ\lS
gnitde ne pas savoir ce qu'il voulait dire, et il s'échappa à la faveur de la foule qui commençait à s'assembler. Après sa mort, on trouva dans ses papiers une note indiquant qu'une somme de 7,500 francs avait été envo^'^ée à un banquier anglais, à Cadix. On écrivit à ce banquier; il répondit que cette somme avait été employée à racheter un Marseillais nommé Robert, esclave à Tétouan. La famille de Robert raconta le reste.
Montesquieu a laissé, sous le titre de « Pensées », des remarques sur son propre caractère-. Citons-en quelquesunes ; elles achèveront de le faire connaître.
« Je n'ai presque jamais eu de chagrin, encore moins d'ennui.
a Ma machine est si heureusement construite, que je suis frappé par tous les objets, assez vivement pour qu'ils puissent me donner du plaisir, pas assez pour qu'ils puissent me causer de la peine.
« Je m'éveille le matin avec une joie secrète de voir la lumière; je vois la lumière avec une espèce de ravissement ; et tout le reste du jour je suis content. Je passe la nuit sans m'éveiller; et le soir, quand je vais au lit, une espèce d'engourdissement m'empêche de faire des réflexions.
« Je suis amoureux de l'amitié.
« Je pardonne aisément, par la raison que je ne suis
l)as haineux : il me semble que la haine est douloureuse.
a Je n'ai point paru dépenser, mais je n'ai jamais été avare ; et je ne sache pas de chose assez peu difficile pour que je Feusse faite pour gagner de Targent.
« Je n'ai pas laissé, je crois, d'augmenter mon bien ^ j'ai fait de grandes améliorations à mes terres ; mais je sentais que c'était plutôt pour une certaine idée d'habileté que cela me donnait, que pour l'idée de devenir plus riche.
« Il faut regarder son bien comme son esclave ; mais il ne faut pas perdre son esclave.
« Aimer à lire, c'est faire un échange des heures d'ennui que l'on doit avoir en sa vie contre des heures délicieuses.
« La raillerie est un discours en faveur de son esprit contre son bon naturel.
« Quand on court après l'esprit, on attrape la sottise.
u Un fonds de modestie rapporte un très-grand fonds d'intérêt.
« Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à Toublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l'Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime. •
Voltaire est la personDification du xviii* siècle : il en représente le bien et le mal. Si Ton voit en lui cette haine ardente dés abus,de Toppression et de la persécuion religieuse, cet amour zélé de Thumanité, de la liberté, de la tolérance, qui sont le côté louable de son époque, on y trouve aussi l'esprit de critique et de raillerie, le scepticisme, le fanatisme de l'irréligion, le génie destructeur, le cynisme moral, qui font un contraste déplorable avec les bonnes qualités de ce siècle célèbre. Voltaire, comme ses contemporains, peut justifier les éloges les plus enthousiastes et les censures les plus sévères. On pourrait lui appliquer le mot de La Bruyère «UT Rabelais : a Où il est mauvais, il passe bien au-delà du pire ; où il est bon, il va jusqu'à Texquis et Texcellent. »
Voltaire ne représente pas seulement son siècle ; nul
plus que lui n'est marqué des traits distinctifs de la ua tion française. Il en a le caractère léger, souple au suprême degré ; celte intelligence vive et prompte ; cet esprit gaulois, sensé, moqueur, habile à saisir le ridicule, ennemi du merveilleux, ami du simple et du vrai, le don et le besoin de plaire, le talent de dire légèrement des choses solides, et ce style clair, facile, animé, que l'on est convenu de considérer comme les qualités caractéristiques de notre pays et de notre littérature.
C'est à cette réunion des qualités et des défauts de son pays et de son temps, que Voltaire dut cette espèce de royauté littéraire qu'il exerça sur tout le xvni» siècle. Il y joignait des dons précieux pour un chef de parti : il avait une merveilleuse facilité, un rare bon sens, de l'esprit à faire peur, comme disait Bossuet deFénelon, une habileté consommée, une activité infatigable; ajoutons-y une insatiable passion de popularité, qui lui inspira la plupart de ses ouvrages et qui lui fit commettre le plus grand de ges crimes littéraires ; c'est pour plaire à ses licencieux contemporains qu'il écrivit ce livre contre Jeanne d'Arc, qui est une insulte au patriotisme et à la pudeur publique.
François-Mane Arouet, si célèbre sous le nom de Voltaire, naquit à Paris ; il était fils d'un notaire, devenu trésorier de la Chambre des comptes. Cet enfant, destiné à vivre plus de quatre-vingts ans, était si chétif au mo-
T. Il, *•
63 PRINCIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇVIC
ment de sa naissance, qu'on fut obligé de différer son baptême pendant neuf mois. Il eut pour parrain Tabbé de Chûteauneuf, homme sans foi et sans mœurs, un de ces épicuriens qui supportaient avec impatience la dignité austère des trente dernières années du règne de Louis XIV. Ce prêtre incrédule se chargea de donner à son filleul les premières notions du vice et de incrédulité. Par ses soins, le jeune Arouet, à peine âgé de trois ans, balbutiait « la Moïsade % petit poème impie et sans talent, qui résume tout ce qu'il répandit plus tard de sarcasmes contre l'Écriture sainte. Ces premières impressions ne s'effacèrent jamais.
A dix ans, Arouet entra au collège des Jésuites. Il y fit l'admiration de ses professeurs par ses talents et son ardeur pour le travail, et leur effroi par la hardiesse et l'indépendance de ses idées. Au lieu de jouer avec ses camarades, il allait passer ses récréations dans la bibliothèque, et il disait à ceux qiii lui reprochaient cette indifférence pour le jeu : « Ma foi, chacun saute et s'amuse à sa manière. » Le P. Porée, un de ses plus savants professeurs, charmé de ses heureuses dispositions, lui donnait des soins particuhers et lui prédisait un brillant avenir. Cet écolier, qui, suivant son expression, « avait bégayé des vers au sortir du berceau, » annonçait déjà une rare facilité pour la versification. Le P. Le Jay, soa professeur de rhétorique, fut effrayé de ses railleries
VOLTAIRB 67
contre l'histoire sacrée et profane, et de son scepticisme précoce. II dit un jour de lui : « Ce jeune homme deviendra le coryphée du déisme en France. » Ces deux prédictions devaient s'accomplir.
La réputation du jeune Arouet avait franchi les murs du collège. Dès qu'il eut terminé ses études, son parrain le présenta dans les salons incrédules qu'il fréquentait ; il le mena chez le marquis de Lafare, ami de madame de La Sablière; chez Tabbéde Ghaulieu, poète épicurien; chez la vieille Ninon de Lenclos, autre épicurienne, qui fut cliurmée de son esprit et qui lui légua une somme do deux mille francs pour acheter des livres ;'^chez le duc de Vendôme, le héros de Villaviciosa, et chez son frère, grand-prieur de l'ordre de Malte, qui réunissait au Temple une société mêlée d'hommes de cour et d'hommes de lettres, tous de bonne campagnie malgré la licence de leurs mœurs et de leurs opinions religieuses^ C'est là que Voltaire prit cette délicatesse de goût, cette politesse exquise et ces façons de grand seigneur, qu'il conserva toute sa vie. Il avait du tact et de la hardiesse : il savait ce qu'il fallait accorder au rang, et ce qu'il devait s'accorder à lui-môme. Il prenait un ton d'aisance et se mettait sur un pied d'égalité, môme avec les princes. Un jour le prince de Conti ayant lu des vers de sa façon, le jeu/ie Arouet s'écria : « Sommes-nous ici tous princes ou tous poëtes? »
68 PBINCIPÂDX ÉCRIVAINS FRANÇAIS
La réputation précoce qu'il s'était faite par son esprit et par quelques poésies légères lui coûta cher. A la mort de Louis XIV, il parut un déluge de satires contre sa mémoire. On accusa le jeune Arouet d'avoir fait un de ces libelles, dont la plupart des vers commençaient par a J'ai vu » et qui finissait par ce vers si connu :
J'ai Yu.ces maux, et Je n'ai pas vingt ans.
Il fut enfermé à la Bastille. Cette injuste persécution éveilla sa sympathie pour les faibles et les opprimés. C'est en prison qu'il fît la tragédie « d'OEdipe »> et qu'il commença celle de « Mariamne » et le poème de « la Ligue », intitulé plus tard « la Henriade » où il se proposait de flétrir les bourreaux de la Saint-Barthélémy. Au bout d'un an, le .régent, convaincu de son innocence, le fit mettre en liberté et voulut le voir. Arouet se rendit au Palais-Royal. Pendant qu'il attendait son tour pour être présenté, un orage terrible éclata. « Quand ce serait un régent qui gouvernerait là-haut, dit-il, les choses n'en iraient pas plus mal. » Ce sarcasme irrespectueux fut rapporté au régent, qui éclata de rire et accorda au frondeur une gratification, en lui disant : « Soyez sage à l'avenir, j'aurai soin de votre fortune. — Je remercie Votre Altesse de ce qu'elle veut bien se charger de ma
VOLTAIRB 69
nourriture, reprit Arouet ; mais je la prie de ne plus se charger de mon logement (1717). »
^ C'est vers cette époque qu'Arouet remplaça son nom par celni de Voltaire, comme plus sonore, plus harmonieux. Jusqu'alors il avait signé « Arouet le jeune » pour se distinguer de son frère aîné. C'est avec les lettres de ces trois mots abrégés « Arouet 1. j. » qu'il forma, dit-on, le nom de « Voltaire », en prenant « u «pour « v », et « i » pour ai», comme c'était alors l'usage. Selon d'autres, le nom de Voltaire est celui d'une terre que possédait le trésorier Arouet.
Un an après sa sortie de la Bastille, Voltaire fit ses débuts au théâtre par la tragédie « d'Œdipe », sujet où avait échoué le grand Corneille ( 1718). Cette pièce, écrite par un jeune homme de vingt-quatre ans, fut fort applaudie : elle fit croire au réveil de la tragédie telle que Corneille et Racine l'avaient créée. On y admirait un éclat, un mouvement, un coloris et une élégance de style, qui s'étaient perdus depuis la mort de ces deux grands poètes. On applaudit surtout ces deux vers fameux contre les prêtres de Jupiter :
Nos prêtres ne sont point ce qu'un vain peuple pense : Notre créduUté fait toute leur science.
Le poète frappait les prêtres chrétiens sur le dos des prêtres du paganisme. Ce fut le premier signal d^une
70 PRINCIPÂDX ÉCRIVAINS FRANÇAIS
guerre qui devait durer plus de soixante ans et amener la ruine de la religion et de la royauté.
Après avoir ressuscité la tragédie, Voltaire voulut doter la France d'un poème épique. Il fit « la Henriadc », qui eut un immense succès, et qui le plaça bien audessus de tous les poètes de Tépoque (1724). En môme temps, il continuait son chemin danis le monde : il cultivait la société des plus grands seigneurs, les Villars, les Sully, les Richelieu ; il passait ses étés de château en château, il rimait des flatteries pour madame de Prie, favorite du premier ministre, il se faisait présenter à la cour et assistait aux noces de Louis XV et de Marie Leczinska. « La reine m*a très-bien reçu, dit-il ; elle a pletiré à « Mariamne », elle a ri à « l'Indiscret » ; elle me parle souvent; elle m'appelle « mon pauvre Voltaire. » La reine lui accorda sur sa cassette une pension de quinze cents francs, mais il ne put faire agréer au roi Louis XV la dédicace de son poème de « la Ligue », faveur qu'il demandait avec instance. Un accident vint troubler sa vie et l'arrêter un moment dans sa brillante carrière.
Un jour il dînait chez le duc de Sully. Parmi les convives était le chevalier de Rohan-Ghabot, homme méprisable, avec lequel il engagea une discussion. « Quel est, dcmanda-t-il,ce jeune homme, qui, pour me contredire, parle si haut?— Monsieur le chevalier, répondit Voltaire, c'est un homme qui ne traîne pas un grand nom, mais
VOLTAIIVB 7 1
qui sait honorer celui qu'il porte. » Le chevalier de Rohan se leva de table et se vengea par un lâche guet-apens. Peu de jours après celte scène, Voltaire étant encore à diner chez le duc de Sully, quelqu'un vint lui dire qu'on le demandait à la porto de l'hôtel. 11 y court : il est saisi et bâtonné par des laquais déguisés du chevalier de Rohan. Quand il raconta cet outrage, il ne trouva que froideur auprès du duc de Sully, qui refusa de prendre parti pour un bourgeois contre un grand seigneur. « Eh bien, dit Voltaire, que Toutrage retombe sur vous ! » Il ne Youlut plus le revoir ; et, par une vengeance peu digne d'un philosophe, il supprima le personnage de Sully dans « la Henriade », et le remplaça par celui de Momay, bien moins populaire que le grand ministre de Henri IV. On prétend que Voltaire alla demander justice au duc de Bourbon, alors premier ministre. « Justice est faite, », lui répondit le duc de Bourbon.
Il résolut de se venger lui-môme. Il s'enferma et apprit jour et nuit l'escrime et l'anglais. Quand il se crut assez fort, il envoya défier son adversaire. Rohan feignit d'accepter le cartel pour le lendemain ; mais, dans la nuit, il obtint du duc de Bourbon un ordre pour faire enfermer son ennemi à la Bastille. Voltaire ne sortit de prison que sous la condition de se retirer en Angleterre (avril 1726).
L'Angleterre, « le pays de la hberté de penser et d'écrire, » exerça une grande influence sur l'esprit de
Î2 PRINCIPAUX ÉGRIVAmS FRANÇAIS
Voltaire. Il vécut près de trois ans à Londres, au village de Wandsworth, dansTétude delà littérature anglaise et dans la société des hommes les plus célèbres du temps. Il demeurait chez un riche négociant, appelé Falkener, qui devint plus tard ambassadeur- à Constantinople ; il avait pour amis le poète Pope et le fameux lord Bolingbroke, qu'il avait connu en France, et qui était son maître en scepticisme ; il vit aussi beaucoup le poète comique Gongreve, et il le prit d'abord pour le Molière de l'Angleterre. Il s'aperçut bientôt que Gongreve, comme Gray plus tard, tenait plus à passer pour un « gentleman • élégant que pour un auteur de mérite. 11 s'impatientait de cette ridicule affectation. « Parbleu, dit-il un jour, je me serais bien gardé de venir de si loin, si j'avais cru ne voir qu'un « gentleman ».
Ge qui frappa le plus Voltaire, ce fut cette liberté de parler et d'écrife, qui régnait partout, dans les théâtres, dans la chaire, dans les livres, dans les journaux, et qui était alors inconnue ou gênée sur le continent. Il remarqua aussi la considération qu'on attachait aux lettres et aux sciences ; Addison avait été ministre ; Prier, diplomate ; Locke, p'résident du bureau de commerce ; Sleele et Swift avaient joui d'un grand crédit : il vit les restes de Newton, directeur des monnaies, portés en grande pompe à Westminster par les premiers personnages de l'aristocratie. Tout cela charmait cet esprit supérieur, ambitieux, etlui
VOLTAinE 73
inspirait de tristes réflexions sur la France, d'où Descartes avait cru devoir se bannir, où Corneille et La Fontaine étaient morts pauvres, où Molière avait été privé de sépulture, où Fénelon avait été relégué dans son diocèse pour avoir parlé des devoirs de la royauté, et Racine disgracié pour avoir écrit quelques pages secrètes sur la misère des peuples. De retour dans son pays, au lieu d'un gouvernement libre et fort,d*une aristocratie active, occupée, il retrouva un gouvernement faible et tyrannique, une noblesse oisive et insolente, qui ne savait que briller dans les salons par son esprit et sur les champs de bataille par son courage,un clergé sans foi et sans mœurs, qui n'opposait que des persécutions aux attaques des écrivains irréligieux. Ces contrastes, humiliants pour la France, agirent fortement surTesprit de Voltaire. Sa raison s*enhardit, et sa haine contre nos vieilles institutions en devint plus sérieuse et plus opiniâtre.
La Uttérature de TAngleterre n*eut pas moins d'influence sur Voltaire que les écrits et la conversation de ses libres penseurs; il puisa à pleines mains dans ces (résors inconnus à la France. 11 étudia le sublime poème de Milton, la philosophie de Bacon et de Locke, les immortelles découvertes de Newton, le burlesque de Butler, les chefs-d'œuvre dramatiques de Shakspeare; il goûta beaucoup les beaux discours en vers de Pope, et il fit plus tard de nombreux emprunts à ces divers ou- T. II. ?;