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vrages. Eu même temps, il écrivait ses « Lettres sur les Anglais », oii il révélait l'Angleterre à la France ; il commençait sa tragédie de « Brutus », et publiait une nouvelle édition de « la Henriade », dédiée à la reine Caroline, femme de George II.
Après trois ans d'exil, Voltaire obtint son rappel (1729). Il s'occupa de s'assurer une fortune indépendante, et il y travailla avec cette intelligence et cette activité qu'il mettait à tout. « J'ai vu, dit-il, tant de gens de lettres pauvres et méprisés, que j'ai conclu dès longtemps que je ne devais pas en augmenter le nombre. » Il gagna plusieurs lots dans des loteries, et il fit de si gros bénéfices dans le commerce de Cadix, dans celui des- blés et dans les fournitures de l'armée, qu'en moins de trois ans il fut plusieurs fois millionnaire. Une foule d'ouvrages en prose et en vers, publiés avec une étonnante rapidité, vinrent ajouter à cette opulente fortune et mirent le comble à sa réputation, déjà grandie par son exil.
Ses attaques continuelles contre la religion lui attirèrent bientôt des démêlés avec le pouvoir. Le lieutenant de police lui dit un jour : « Quoi que vous écriviez, vous ne viendrez pas à bout de détruire le christianisme. — C'est ce que nous verrons », répondit l'orgueilleux déiste. Les « Lettres anglaises », où il passait en revue la politique, la philosophie, la religion et la littérature de rAnglclcrrc, et où il n'épargnait pas les sarcasmes contre les prêtres,
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furent condamnées à être brûlées par la main du bourreau. Voltaire, craignant des persécutions personnelles, quitta Paris, et se retira chez la marquise du Ghâtelet, au château de Cirey, situé à quelques heuesde Vassy en Champagne. Madanie du Chûtelet, à quila science doit une « Analyse de la philosophie de Leibnitz » et une traduction des « Principes de Newton », était une femme sans mœurs, mais spirituelle et savante : elle savait le latin, Panglais et l'itahen, et cultivait avec succès les sciences exactes; « elle lisait Virgile, Pope et l'algèbre comme un roman. » Cette liaison de Voltaire avec madame du Châtelet, qui dura quinze ans, fut troublée par son esprit inquiet, turbulent, indiscret, par des scènes orageuses, où ils étaient quelquefois « à couteaux tirés », par ses démêlés avec ses libraires, et par ses fureurs contre ses critiques, surtout contre Dcsfon laines, qu'il traite de « monstre en^ nemi du genre humain ». Mais ces querelles ne l'empêchaient pas de cultiver à la fois l'histoire, la poésie et les sciences naturelles. C'est à Cirey qu'il écrivit les c Éléments de la philosophie de Newton »>, ses « Discours en vers sur Thomme », les tragédies « d'Alzire », de « Mérope » cl de « Mahomet »>, qu'il appelait « Tartuffe le grand », la comédie de « l'Enfant prodigue », PHistoire universelle sous le titre « d'Essai sur les mœurs, » le « Siècle de Louis XIV », et un grand nombre d'autres ouvrages, qui parurent plus tard.
Pendant son séjour à Girey, Voltaire fit la connaissance de Frédéric II, alors prince royal de Prusse. Passionné pour la langue française, la poésie, la philosophie sceptique, le prince Frédéric le choisit pour son confident et son guide. Il vivait retiré au château de Rheinberg, sur la frontière de Mecklemhourg, où son père l'avait exilé. De là il écrivit à Voltaire; puis il envoya un de ses officiers compUmenter « les divinités de Girey ï»,et leur offrir son portrait. Alors commença entre ces deux grands hommes cette correspondance qui pourrait servir de modèle de l'art d'écrire avec agrément sur les sujets les plus sérieux, et qui souvent en apprendrait au plus habile en fait de flatteries. « Il me traitait d'homme divin, dit Voltaire ; je le traitais de Salomon. Les épithètes ne nous coûtaient rien. »
Cependant, la pubUcation de ses ouvrages et la représentation de ses pièces le rappelaient souvent h Paris. 11 ne négligeait rien pour assurer le succès d'un livre ou d'une tragédie et pour faire parler sans cesse de lui. Tout lui était bon. Il se mettait même quelquefois en scène. Ainsi, à une représentation « d'CEdipe », il parut sur le théâtre, portant la queue du grand prêtre. A la première représentation « d'Oreste, » voyant Je public applaudir un passage imité de Sophocle, il s'élança hors de sa loge : « Courage, Athéniens, s'éCria-t-il, c'est du Sophocle. » Pendant la première représentation de « Maho-
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met, il reçut un billet de Frédéric II, qui lui annonçait la victoire de Molwitz. Aussitôt îl fit interrompre le spectacle et donna lecture de la lettre. C'était un moyen de mettre le public en bonne humeur. « Vous verrez, dit-il tout bas à ses voisins, que cette pièce de Molwitz fera réussir la mienne. » Quand on joua « Mérope», il se montra dans presque toutes les loges. Cette pièce excita dans le parterre un enthousiasme sans exemple. On demanda l'auteur. Il parut dans la loge de la maréchale de Villars ; on cria à la jeune duchesse de Villars de Tembrasser, et elle fut obligée de se prêter au caprice du pubUc, ivre d'admiration et de plaisir.
La France était alors engagée dans l'injuste et funeste guerre de la succession d'Autriche. Frédéric II, qui l'avait allumée, avait saisi la Silésie et fait sa paix particulière. Pour le déterminer à rentrer dans la lutte, le ministère français imagina d'envoyer en secret Voltaire à Berhn. Cette mission eut un plein succès. Le roi.de Prusse, persuadé par le poète-ambassadeur, ou plutôt
craignant pour sa nouvelle conquête, reprit les armes, et cette diversion fut très-utile à la France (1743).
Cet éminent service et la protection de madame de Pompadour, qui commençait alors son règne de sultane favorite, valurent à Voltaire les bonnes grâces de la cour. Il obtint le brevet d'historiographe de France, qu'il qualifiait de « magnifique bagatelle », et la charge de gentil-
homme ordinaire du roi, avec le droit de la revendre sans en quitter le titre; et il vit l'Académie française, dont on Tavait jusqu'alors écarté, lui ouvrir ses portes. Il est vrai que son élection lui èoûta des démarches peu philosophiques. Pour ohtenîr les suffrages des hommes religieux, il fit une profession de foi très-chrétienne, et protesta de son attachement à l'Église catholique. « Si l'on trouve dans mes ouvrages, écrit-il effrontément au P. de la Tour, une seule ligne capahle de scandaliser seulement un sacristain de paroisse, je suis prêt à la déchirer ; je veux vivre et mourir tranquille, dans le sein de l'Église catholique, apostolique et romaine. » Le jour de sa réception, le nouvel académicien prononça un discours brillant, original, relevé par des observations judicieuses sur le goût, et de fines louanges de nos grands écrivams(1746).
La laveur de Voltaire à la cour ne fut pas de longue durée. La liberté de ses manières choquait Louis XV, qui n'avait jamais eu de goût pour lui. Après la représenta' tion d'un opéra-ballet, qu'il avait fait pour une fête donnée à Versailles, et où il avait peint le roi sous les traits de Trajan, il l'attendit à sa sortie de sa loge, et lui dit : « Trajan est-il content? » Louis XV, moins flatté du parallèle que blessé de la familiarité de la questioïj^ lui tourna le dos sans lui répondre. Il déplut aussi à ma dame de Pompadour, qui cessa de l'admettre dans les
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pelils appartements, et qui, pour blesser son amourpropre de poùte tragique, releva et fit jouer les tragédies presque oubliées du vieux Crébillon. Voltaire se vengea en homme d'esprit : il refit quelques-unes de ces tragédies, qu*on louait aux dépens des siennes, et obligea le public à les remettre à leur place. Il écrivait gaiement : « Me voilà avec la charge de raccommodeur de moules dans la maison de Crébillon. »
Sur ces entrefaites, il eut la douleur de perdre la marquise duCliàtelet, qui mourut à Lunéville (1749). Alors, tl ne résista plus aux instances de Frédéric II, qui depuis dix ans le sollicitait d'aller s'établir dans ses États. 11 annonça cette nouvelle à sa nièce dans une lettre fort spirituelle : «On m'a cédé, ma chère enfant, en bonne forme au roi de Prusse. Mon mariage est donc fait ; sera-t-il heureux? Je n'en sais rien. Je n'ai pas pu m'empêcher de dire « oui ». Il fallait bien finir par le mariage, après des coquetteries de tant d'années. Le cœur m'a palpité à rautel. » Cependant son départ pour Berlin éprouva quelque difficulté. Frédéric II voulait payer les frais du voyage et offrait mille louis. Voltaire demandait mille louis de plus pour madame Denis, sa nièce, qui désirait raccompagner. Le roi les refusait. « Je serai fort aise que madame Denis vous accompagne, lui écrivait-il; mais je ne la demande pas. — Quelle lésine ! disait Voltaire. 11 donnera les mille louis, ou je n'irai pas à Berlin. » Pendant
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qu'il marchandait son départ, il apprit que le roi ayait reçu à bras ouverts un mauvais ppète, nommé Arnaud Baculard, et qu'il lui avait dit dans une épître :
Voltaire est à son couchaut ; Vous êtes à votre aurore*
Ces vers le firent bondir de fureur. « C'est un roi qui écrit cette sottise énorme ! s*écria-t-il. Ah ! qu'il se mêle de régner ! J'irai, oui, j'irai lui apprendre à se connaître en hommes ! » Dès ce moment, le voyage fut décidé, ef il ne fut plus question des mille louis pour madame Denis.
Marmontel, qui raconte ces détails, nous a laissé le récit d'une autre scène qui montre que Voltaire, quoique généreux, avait les manies d'un avare dans les plus petites choses. « 11 lui avait pris fantaisie d'avoir en voyage un couteau de chasse, et un matin on lui en apporta une certaine quantité pour en choisir un. 11 le choisit. Mais le marchand voulait un louis de son couteau de chasse, et Voltaire s'était mis dans la tôte de n'en donner que dix-huit francs. Le voilà qui calcule en détail ce qu'il peut valoir : il ajoute que le marchand porte sur son visage le caractère d'un honnête homme, et qu'avec cetle bonne foi qui est peinte sur son front, il avouera qu'à dix-huit francs cette arme est bien payée. Le marchand accepte l'éloge qu'il veut bien faire de sa figure ;
mais il répond qu'en honnête homme il n'a qu'une parole, qu'il ne demande au juste que ce que vaut lachose, et qu'en la donnant à plus, bas prix, il ferait tort à ses enfants. « —Vous avez des enfants? lui demande Voltaire. — Oui, monsieur, j*en ai cinq, trois garçons et deux filles. — Eh bien ! nous songerons à placer les garçons, à marier les filles. J'ai .des amis dans la finance, j'ai du crédit dans les bureaux ; mais terminons cetle petite affaire : voilà vos dix-huit francs ; qu'il n'en soit plus parlé.» Le bon marchand se confondit en remercîments' de la protection dont voulait l'honorer Voltaire; mais il se tint à son premier mot pour le prix du couteau de chasse, et n'en rabattit pas un liard. J'abrège cettescône, qui dura un quart d'heure par les tours d'éloquence et de séduction que Voltaire emplo^^a inutilement, non pas à épargner six francs, qu'il aurait donnés à un pauvre, mais à donner à sa volonté l'empire de la persuasion. 11 fallut qu'il cédât lui-même; et d'un air interdit, confus et dépité, il jeta sur la table cet écu qu'il avait tant de peine à lâcher. Le marchand, dès qu'il eut son compte, lui rendit grâces de ses bontés, et s'en alla. « — J'en suis bien aise, dis-je tout bas en le voyant partir. — De quoi, me demanda Voltaire avec humeur, de quoi donc ôtesvous bien aise ? — De ce que la famille de cet honnête homme n'est plus à plaindre. Voilà bientôt ses fils placés, ses filles mariées ; et lui, en attendant, il a vendu son
couteau de chasse ce qu'il voulait, et vous l'avez payé malgré toute votre éloquence. — Et voilà de quoi tu es bien aise, tôtu de Limousin?— Oh! oui, j'en suis content. S'il vous avait cédé, je crois que je l'aurais battu. — Savez-vous, me dit-il en riant dans sa barbe, après un moment de silence, que, si Molière avait été témoin d'une pareille scène, il en aurait fait son profit?— Vraiment, lui dis-je, c'eût été le pendant de celle de M. Dimanche. »
Avant de se mettre en route pour Berlin, Voltaire s'attira un nouveau déboire à la cour. En prenant congé de Louis XV, il crut, en sa qualité do gentilhomme de la chambre, pouvoir oser lui demander ses ordres auprès du roi de Prusse. Louis XV, pour toute réponse, lui tourna le dos ( 1750). Voltaire, à peine hors du royaume, lui renvoya, dans son dépit, le brevet d'historiographe de France ; mais il conserva son titre de gentilhomme de la chambre , et il s'en servit toute sa vie comme d'une défense et d'une sauvegarde.
Voltaire fut accueilli en ami par Frédéric IL Logé au palais de Potsdam, il reçut le titre de chambellan, la grand'croix de l'ordre du Mérite et une pension de vingt mille francs. En échange de ces bienfaits, il donnait des leçons au roi, il corrigeait ses ouvrages et faisait les délices de ses soupers par la richesse et les grâces de son esprit. Dans ces fameux soupers de Potsdam, on par-' lait de métaphysique et de philosophie, et l'on se raillait
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sans pudeur de tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes. On faisait retirer les valets, « pour ne pas scandaliser les simples, » disait Frédéric, Les convives habituels étaient le géomètre Maupertuis, président de l'Académie française de Berlin ; le comte Algarotli, savant et spirituel Italien; le marquis d'Argens, tour à tour diplomate, avocat, militaire, écrivain et courtisan ; et le médecin La Mettrie, lecteur du roi, « le plus franc athée de toutes les facultés de l'Europe. » C'est là que Tathéisme se produisit sans, voile, sous les auspices d'un grand roi, avant d'oser se montrer ouvertement en France. La Mettrie disait que l'homme est né de la terre comme un chou, et que si la terre ne produit plus de nouveaux êtres, c'est qu'elle est comme les poules qui ne pondent plus, quand elles sont vieilles. Cet athée niait toute morale, toute conscience, toute distinction du bien et du mal; c'était le vice qm parlait par la voix de la démence. Voltaire s'indignait d'entendre professer ces doctrines insensées, a II y a une grande différence, disaitil, entre combattre les superstitions des hommes et rompre les liens de la société et les chaînes de la vertu... Ces gens-là seraient bien dangereux, s'ils n'étaient pas tout à fait fous. »> Il répondit à la Mettrie par le poème de la « Loi naturelle », où il défendit en beaux vers la vertu et la croyance en un Dieu rém ..nérateur, et qui fut comme le manifeste du déisme et de k morale naturelle.
Toute -la famille royale traitait Voltaire avec la plus haute distinction. Il donnait des leçons de déclamation aux princesses, jouait la comédie avec elles et leur adressait des vers. U semblait qu'une faveur aussi grande ne dût jamais finir. Mais Penchantement fut bientôt dissipé; L'égoïsme tyrannique du roi, l'humeur trop vive de Voltaire et de basses intrigues amenèrent une rupture scandaleuse. Les autres gens de lettres, appelés avant lui à Berlin, étaient jaloux de le voir Tami d*un roi dont ils n'étaient que les courtisans, et ne manquaient pas de le desservir en toute occasion. Ils rapportaient au roi les propos inconsidérés qui lui échappaient. Un jour, disaiton. Voltaire, prié par un général prussien de revoir ses « Mémoires », lui avait repondu : a Le roi m'a envoyé son linge à blanchir ; il faut que le vôtre attende. » Une autre fois, il avait dit en montrant un cahier de vers du royal poète : « Cet homme-là, c'est César et l'abbé Cotin. » Frédéric II, de son côté, ne ménageait pas son chambellan : il dessinait un singe sur la muraille, et il écrivait au bas le nom de Voltaire. Il ne lui épargnait pas les épigrammes, et on avait bien som de les lui répéter. Un jour La Metlrie alla lui raconter que le roi avait dit de lui : u J'en ai besoin encore quelque temps , on presse l'orange et on en jette les pelures. » Ce La Mettrie étant mort d'indigestion pour avoir mangé un pàlé entier farci de trulTes, après un très-long diner, on
accusa Voltaire d'avoir dit que la charge d*athée du roi de Prusse était vacante.
YoKaire, se voyant entouré d'ennemis et comptant peu sur le roi, s'aperçut qu'il avait « acheté trop cher le plaisir de souper tous les jours avec deux ou trois impies. » Il résolut « de mettre en sûreté les pelures de l'orange. » Mais s'il lui était facile de s'échapper de Berlin, il ne l'était pas d'en tirer deux millions qu'il avait engagés dans une compagnie des Indes fondée par le roi. Il voulut y employer secrètement un juif; le juif le vola. Il s'ensuivit un procès ridicule qu'il finit par gagner, et une guerre de pamphlets et d'épigrammes où les succès et les revers furent partagés. Le plus fameux de ces pamphlets est la « Diatribe du docteur Akakia w, où Voltaire a immortahsé par le ridicule les bévues scientifiques de Maupertuis. Le roi, irrité qu'on se moquât du président de son Académie, lui ordonna de supprimer son libelle. Voltaire le promit, et il se hâta de le faire imprimer avec un privilège accordé pour un autre 'ivre. Frédéric, « plus absolu que le grand Turc », fit brûler toute l'édition par le bourreau (1752). « Votre effronterie m'étonne, écrivit-il à Voltaire, après ce que vous venez de faire... Si vos ouvrages méritent qu'on vous élève des statues, votre conduite mériterait des chaînes. » Voltaire furieux quitta le palais, et renvoya au roi sa clef de chambellan, sa croix et son brevet de
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pension, avec ces quatre vers, qui étaient de trop après une pareille iiumiliation :
Je les "reçus avec tendresse, Je vous les rends avec douleur ; Gomme un amant jaloux dans sa mauvaise humei^ri Rend le portrait de sa maîtresse.
Après bien des raccommodements et des brouilles, peu dignes d*un roi et d'un philosophe, Voltaire obtint la permission de quitter la Prusse (1753 ). Mais il n'était pas encore au bout des tracasseries de son royal élève.
Arrivé à Francfort, il fut arrêté par le résident prussien, nommé Freitag, qui lui réclama « les effets précieux qu'il emportait de sa majesté. » a — Hélas ! monsieur, je n'emporte rien de ce pays-là, pas môme des regrets. — G'ôtre, monsir, répondit Freitag, l'œuvre de « poCshie w du roi mon gracieux maître. — Gh ! je lui rendrai sa prose et ses vers de tout mon cœur, quoique, après tout, j'aie plus d'un droit à cet ouvrage. Malheureusement l'exemplaire est à Leipsick avec mes autres effets. » Freitag lui proposa de rester à Francfort jusqu'à l'arrivée du trésor de Leipsick, et il lui signa ce beau billet :
Monsir, sitôt le gros ballot sera ici, et l'œuvre de poëshle rendue à moi, vous pourrez partir où vous paraîtra bon.
FiiEiTAa, résident du roi mon maître.
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Arriva enfin le gros ballot de u poëshies », « )e remis fidèlement ce sacre dépôt, dit Voltairei et je crus pouvoir m'en aller sans manquer à aucune tête couronnée. Mais dans Tinstant que je parlais, on m'arrête, moi et mes gens ; on traîne ma nièce chez un marchand faussaire, qui avait le titre de conseiller privé du roi de Prusse, ma nièce, qui cependant n'avait jamais corrigé les vers de Sa Majesté prussienne. On nous fourra ensuite dans une espèce d'hôtellerie, à la porte de laquelle furent postés douze soldats. On en mit quatre dans ma chambre ; et ma nièce, dans son grenier, en eut quatre autres qui, avec la baïonnette au bout du fusil, lui tenaient lieu de rideaux et de femmes de chambre. On B*empara de mes cffcfls, qui me furent rendus plus légers de moitié. Nous fûmes' douze jours prisonniers de guerre, et il'nous fallut payer cent quarante écus par jour. On ne pouvait payer plus chèrement l'œuvre de « poëshie » du roi de Prusse. »
Voltaire, échappé des mains de a Denis de Syracuse », alla passer trois semaines à Mayence, pour « sécher ses habits mouillés du naufrage ». Il habita successivement Strasbourg, Colmar et l'abbaye de Senones, où il s'enferma pour travailler. L'année suivante, il alla prendre les eaux de Plombières; « il but surtout celles du Léthé, persuadé que les malheurs ne sont bons qu'à oublier. » Cependant, il avait fait sonder les dispositions de la cour
de Versailles à son égard. Louis XY avait répondu : « Qu'il reste où il est. » (1754.)
Voltaire avait soixante ans et une santé toujours faible ; il sentait le besoin de s'établir dans une retraite indé-r pendante pour y jouir tranquillement de sa gloire et de sa fortune. On lui conseillait Aix en Savoie; il se mit en route. A Genève, le fameux docteur Tronchin lui dit que les eaux d* Aix le tueraient, et qu'il le ferait vivre. Il résolut de se fixer près de lui. .
Il àcbeta^à-une lieue de Genève, une jolie maison de campagne, qu'il appela a les Délices ». Une lettre de lui nous dit ce qui lui valut ce nom. « C'est, d'un côté, le lac de Genève ; c'est la ville, de l'aulre ; le Rhône en sort à gros bouillons, et forme un canal au bas de mon jardin; la rivière d'Arve, qui descend de la Savoie, se précipite dans le Rhône; plus loin on voit encore une autre rivière. Cent maisons de campagne, cent jardins riants ornent les bords du lac et des rivières; dans le lointain ê'élèvent les Alpes, et, à travers leurs précipices, on découvre vingt lieues de montagnes couvertes de neiges éternelles ». (1755.)
Pour passer les mois d'hiver, notre philosophe acheta, aux portes de Lausanne, une maison encore plus belle, où il jouissait d une vue superbe sur le lac, la Savoie et les Alpes, a J'ai, disait-il, dans ces deux habitations, ce que les rois ne donnent point, ou plutôt ce qu'ils ôtent, le
repos et la liberté. Toutes les commodités de la vie en ameublements, en équipages, en bonne chère, se trouvent dans mes deux maisons ; une société douce et de gens d'esprit remplit les moments que Tétude et le soin de ma santé me laissent ». (1756.)
Quelques ministres protestants s'alarmèrent de voir établi parmi eux Tapôtre de Tincrédulité, et ils écrivirent un livre contre lui. « Je trouvai sans peine, dit Voltaire, le moyen de faire saisir les exemplaires, et de les supprimer par autorité du magistrat. C'est peut-être la première fois qu'on ait forcé des théologiens à se taire et à respecter un philosophe. » C'est ainsi qu'il entendait la liberté de la presse . il ne la voulait que pour lui.
Celte attaque, qui pouvait se renouveler, lui fit sentir que sa position n'était pas encore assez sûre. « Il faut, dit-il, que les philosophes aient deux ou trois trous soua terre contre les chiens qui courent après eux. » Ses deux maisons, situées sur le territoire de la Suisse protestante, le mettaient à l'abri des persécutions du gouvernement français et du parti catholique. Il résolut d'avoir un asile contre l'humeur austère des réformés de Lausanne et de Genève, et il fit l'acquisition de la terre de Ferney, à une lieue de Genève, dans le pays de Gex. C'était une seigneurie absolument Tranche et libre de tous droits envers le roi, et de tout impôt. Voltaire, ennemi • des abus, surtout de ceux dont il avait à souffrir, de»
manda et oblint, par un brevet du roi, la conservation de ces privilèges, dont il n'y avait pas , dit-il, deux exemples dans les autres provinces du royaume.
Cette terre de Ferney, depuis si célèbre, n'était alors qu'un vaste désert ; des marais en couvraient la moitié. Le nouveau propriétaire la transforma, la peupla et y répandit Tabondance et le bonheur. Il se mit à Tocuvre avec son activité ordinaire. « Je me suis fait maçon, charpentier, jardinier, écrivait-il gaiement. Nous sommes occupés, madame Denis et moi, à faire bâtir des loges pour nos amis et pour nos poules. Nous faisons faire des carrosses et des brouettes; nous plantons des orangers et des oignons, des tuHpes et des carottes ; nous manquons de tout. Il faut fonder Carthage, » Il bâtit un superbe château et un joli bourg de plus de cent maisons; il y attira des ouvriers suisses, il y fonda des fabriques d'horlogerie et se mit à vanter et à vendre ses montres dans toute l'Europe. A côté de son château, il bâtit une église et y prêcha même quelquefois. L'évéque d'Annecy voulut s'y opposer. Voltaire plaida et gagna son . procès; il prouva que les seigneurs de Ferney avaient le droit d'admonester leurs vassaux à l'église. Il fit bâtir aussi un théâti'e, et il impériale goût du spectacle chez les sévères Genevois. Il faisait jouer la comédiR.et la tragédie aux Délices et à Ferney. « Je corromps toute la jeunesse de la pédante ville de Genève, écrivait-il ; Ica
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prédicaiits enragent; je les écrase. » Il jouait lui-môme, il applaudissait ses propres pièces, il donnait le signal de l'émotion en portant son mouchoir à ses yeux, et il troU" vait fort mauvais qu'on n'applaudît pas comme lui. Un jour il se fâcha contre le parterre, qui s'avisait de siffler la petite pièce de « Chariot ». Il s'avança hors de sa loge, en brandissant sa canne : « Magnifiques et très-honorés seigneurs, s'6cria-t-il, je suis chez moi, e^ si vous ne vous tenez pas tranquilles, je vous fais administrer la plus robuste volée que votre républiqueait jamaisreçue.i» Voltaire passa les vingt dernières années de sa vie dans sa magnifique terre de Ferney. Il y menait le train d'un grand seigneur. Il y recevait avec une noble politesse tous les personnages distingués, tous les homraes-de letlres qui venaient lui faire leur cour et briguer un de ces comphments qu'il prodiguait, en riant sous cape, aux plus médiocres écrivains. 11 entretenait une correspondance très-active et très-assidue avec la czarine Catherine II, avec Frédéric 11, dont il feignait d'oublier les mauvais traitements, avec les rois de DanC' mark, de Pologne et de Suède, avec les grands et les ministres de tous les pays, qui le considéraient comme la trompette de la renommée et qui se disputaient ses suffrages. Du fond de sa retraite, il exerçait sur TEurope une espèce de royauté philosophique et littéraire, dont l'hislûire u'avait jamais offert d'exqmple. D'un côté, il hono-
rait son existence par des chefs-d'œuvre et par quelques bonnes actions; de Fautre, il souillait sa gloire par le scandale de ses outrages à la religion et à la morale publique.
C'est pendant ces vingt dernières années, que Voltaire publia les plus impies et les plus licencieux de ses ouvrages. Sa haine contre la religion chrétienne, devint du fanatisme et de la rage. « Je suis las, disait-il, de leur entendre répéter que douze hommes ont suffi pour établir le christianisme, et j'ai envie de leur prouver qu'il n'en faut qu'un pour le détruire. » Le cri : « Ecrasons l'infâme! » fut le mot d'ordre qu'il ne cessa de répéter dans toutes ses lettres. « L'infâme »,■ c'était la religion chrétienne ; car « le patriarche de Ferney » continuait à croire en Dieu. Une anecdote , rapportée par lord Brougham, montre ses dispositions religieuses dans les dernières années de sa vie :
tt Un matin du mois de mai, M. de Voltaire fît demander, à trois heures, au jeune comte de Latour s'il voulait être de sa promenade. M. de Latour se rendit au cabinet du patriarche, qui, vêtu de son habit de cérémonie, habit et veste mordorés, et culotte d'un petit gris tendre, se disposait à partir : « Mon cher comte, lui dit-il, je sors pour voir un peu le lever du soleil; cette « Profession de foi d'un vicaire savoyard »> m'en a donné envie. Voyons si Rousseau a dit vrai. »> Ils partent pjar le temps le plus
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noir; un guide les éclairait avec une lanterne, meuble assez singulier pour chercher le soleil ! Enfin, après deux heures de marche fatigante, le jour commence à poindre. Voltaire frappe des mains avec une véritable joie d'enfant. Us étaient alors dans un creux. Ils grimpent assez péniblement vers les hauteurs ; les quatre- vingt;un ans du philosophe pesant sur lui, on n'avançait guère, et la clarté arrivait vite. Déjà quelques teintes vives et rougeùtres se projetaient à Thorizon. Voltaire s'accroche au bras du guide, se soutient sur M. de Latour, et les contemplateurs s'arrêtent sur le sommet d'une petite montagne. De là, le spectacle était magnifique : les rochers du Jura, les sapins verts se découpant sur le bleu du ciel dans les cimes, ou sur le jaune chaud et âpre des terres; au loin, des prairies, des ruisseaux ; les mille accidents de ce suave paysage, qui précède la Suisse et l'annonce si bien ; enfin, la vue qui se prolonge encore dans un horizon sans bornes, et un immense cercle de feu empourprânt tout le ciel. Devant cette subhmité de la nature, Voltaire est saisi de respect, il se découvre, se prosterne, et quand il peut parler, ses paroles sont un hymne : « Je crois, je crois en toi! » s'écria-t-il avec enthousiasme; puis décrivant, avec son génie de poète et la force de son âme, le tableau qui réveillait en lui tant d'émotions, au bout de chacune des véritables strophes qu'il improvisait ; ,• Dieu puissant, je crois! » répétait-il encore. Le té-
moin de cette scène ajoute que Voltaire se releva ensuite vivement, secoua la poussière de ses genoux, et, reprenant sa figure pllssôe, prononça quelques paroles irrévérencieuses contre la religion révélée. »
Pour échapper à la responsabilité de ses livres. Voltaire a^it recours à la ruse. Il publiait deux éditions, , l'une réservée et reconnue, l'autre clandestine et cachée sous un pseudonyme, où il donnait libre carrière à sa verve cynique. Si quelque critique venait à déchirer le voile, il criait à la calomnie. Ainsi, à propos de son roman de « Candide », qui est un outrage à la Providence, il disait : « Je regarde comme une injure cruelle l'artifice des auteurs qui mettent sous mon nom ce scandaleux écrit. » Et à propos de son' abominable poème contre Jeanne d'Arc, il écrivit au pasteur Vernes: « Je fus saisi d'horreur à la vue de ce manuscrit odieux, qui insulte avec autant d'insolence que de platitude à tout ce qu*il y a de plus sacré... Ma juste indignation me détermina à faire remettre entre les mains d'un magistrat celte feuille punissable, qui ne peut avoir été composée que par un scélérat insensé, imbécile. » On ne saurait mieux qualifier cet alTrcux ouvrage, auquel il travailla toute sa vie. Il fit de môme pour le « Dictionnaire philosophique » ; il écrivit à d'Alembert : « Dès qu'il y aura du danger, je vous demande en grâce de m'avertir, afin que je désavoue l'ouvrage dans tous les papiers pu-
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Jblics avec ma candeur et mon innocence ordinaires. » Quelquefois Voltaire va plus loin. Il impute ses livres à d'autres, qu'il expose aux vengeances du pouvoir. Ainsi, il attribua au jeune La Harpe son ignoble pamphlet, intitulé : « Anecdotes sur Fréron » ; Fréron était un de ses critiques. Mais il eut la honte d'être forcé de rétracter cette odieuse calomnie.
D'autres fois, le patriarche de Ferney, pour donner le change au pouvoir et à Topinion, jouait l'homme religieux et faisait le Tartuffe. Il allait â la messe, il donnait le pain bénit et faisait ses pâques. Il cherchait dans la profanation du plus auguste sacrement du culte catholique le moyen de se mettre à l'abri des soupçons du clergé. En 1754, il avait déjà communié à Colmar, pour tromper les agents chargés de surveiller sa conduite. En 1761, il écrit à son ami, le comte d'Argental, conseiller au parlement de Paris : « Si j'avais cent mille hommes, je sais bien ce que je ferais ; mais comme je ne les ai pas, je communierai à Pâques, et vous m'appellerez hypocrite tant que vous voudrez. » En 1767, il communia encore. « Je me trouve entre deux évoques du xvi« siècle, écrit-il au même d'Argental ; il faut hurler avec ces sacrés loups... J'édifie tous les habitants de mes terres et tous mes voisins, en communiant. » L'année suivante, il tomba malade et crut qu'il allait mourir. Il demanda les secours de l'Eglise. Le curé de Ferney exigea une rétrac-
tation de ses ouvrages irréligieux. Voltaire signe une profession de foi devant notaire et témoins : il déclare que « jamais il n'a cessé de respecter et de pratiquer la religion catholique professée dans le royaume, que si jamais il lui était échappé quelque indiscrétion préjudiciable à la religion de l'État, il en demandait pardon à Dieu et à l'État, et qu'il a vécu et veut ^nourir dans l'observance de toutes les lois du royaume, et dans la religion catholique étroitement unie à ces lois. » Ses amis de Paris, d'Alembert, d'Argental et d'autres se plaignaient de ces actes d'hypocrisie et de lâcheté, qui ne faisaient pas honneur au parti philosophe. Voltaire s'excuse comme il peut, et dit que « le déjeuner était indispensable pour désarmer la superstition et la malice, et que c'était un bouclier pour repousser les traits mortels qu'on lui lançait. »
On voit que Voltaire n'avait pas envie de souffrir pour la philosophie ; il n'avait pas le courage du martyre. Il a même nié le courage militaire. « Moi, chétif, écrivit-il à Frédéric II, je soutiens que si César se trouvait seul, pendant la nuit, exposé à une batterie de canons, et qu'il n'y eût d'autre moyen de sauver sa vie qu'en se mettant dans un tas de fumier, ou dans quelque chose de mieux, on y trouverait le lendemain Gaïus-Julius César
plongé jusqu'au cou. »
Voltaire, dans ses attaques contre la religion, montre
quelquefois une étourderîe incroyable. On dirait qu'il lient moins à avoir raison qu'à mettre les rieurs de son côté. Ainsi, pour faire mentir les livres saints sur le déluge, il dit : « Que la mer ait couvert de hautes montagnes, c'est une idée qui choque toutes les lois de la gravitation et de l'hydrostatique. » Comme si l'auteur de ces lois n'avait pu les modifier et les changer. Voltaire ne savait pas que les montagnes se sont formées par des soulèvements du sol, et que ce qui était le fond de la mer a pu devenir les Alpes et les Pyrénées. Quant aux débris de coquillages trouvés sur les montagnes, il en expliquait l'existence par des écailles d*hullres qu'auraient mangées des voyageurs, et par des coquilles que de prétendus pèlerins auraient semées sur leur passage. Buffon, qui n'entendait pas raillerie sur l'histoire naturelle, se moqua beaucoup des huîtres et des coquilles de Voltaire. Les deux grands hommes se querellèrent. Mais enfin la paix se fit. « Je n'ai pas voulu rester brouillé avec lui pour des coquilles, disait Voltaire. » Buffon lui envoya un exemplaire de ses « Œuvres » ; Voltaire le remercia, en lui parlant de son devancier, Archimède I«^ Le naturaliste répondit qu'on ne dirait jamais Voltaire II.
Dans une autre circonstance. Voltaire montre que la chimie ne lui était pas plus familière que la géologie. 11 s'égaie sur l'histoire du veau d'or. « 11 est imposssible de réduire l'or en poudre qu'on puisse avaler, dit-il; et
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l'aiL de la plus savante chimie n'y suffit pas. Donc, le récit de Moïse est un conte absurde. » L'abbé Guénée, le plus spirituel de ses adversaires, qui le battit souvent avec ses propres armes, celles de la raillerie, lui conseille de lire le premier livre de chimie venu. « Vous y verrez, lui dit-il, que le sel de tartre, môle au soufre, dissout Tor, au point de le réduire en une poudre gu'on peut avaler. »
Voltaire semblait avoir la prétention, aussi peu justifiée, de savoir la langue de Platon et celle de Moïse ; il citait souvent des mots grecs et hébreux, et il faisait des bévues d'écolier : il mettait, par exemple, « daimonoi » pour « daimonôsw, « basiloi » pour « basileis », a idiolo,» pour M idiolai », etc. Guénée relève ces bévues et bien d'autres. Voltaire répond que ce sont des fautes d'impression, w Eu vérité, réplique Guénée, vos imprimeurs genevois ont un goût prononcé pour les « oi » ! Est-ce qu'ils croient que tous les mots grecs se terminent en « oi »? Quant à l'hébreu. Voltaire n'osa pas le mettre sur le compte des imprimeurs. « J'ai pris un rabbin pour m'cnseigner l'hébreu, et je n'ai jamais pu l'apprendre. » Et il ajoutait : u L'abbé, il m'importe beaucoup d'être lu et peu d'être cru. » — « Mais puisque vous ne savez pas riiébrcu, réplique Guénée, cessez donc de tstnt parler d'hébreu, de tant disserter sur l'hébreu; cessez surtout de jeter à vos adversaires, d'un ton confiant, des tas de
mots hébreux, en les insultant, comme s'ils devaient tous prendre de Thôbreu pour du bas-breton. »
Cette prétention à tout savoir ne trompait pas môme les amis de Voltaire. D'Alembert rencontra un jour à Ferney un savant professeur de droit à Genève, qui admirait l'universalité des connaissances du maître de la maison. « Il n'y a qu'en droit public que je le trouve un peu faible, ajouta- t-il. — Et moi, dit d'Alembert, je ne le trouve un peu faible qu'en géométrie. »
Un autre reproche encouru par Voltaire, ce sont les flatteries sans dignité qu'il adressa, toute sa vie, aux rois, aux grands et aux écrivains de tous les pays. Cet homme, qui se moque des humbles dédicaces de Corneille, avait appelé le cardinal Dubois « le Richelieu de son siècle et le génie de la France». Il était arrivé aux dernières hmites de l'éloge avec Frédéric II, à qui on ne peut accorder une place, comme écrivain, que parmi les auteurs du second ordre. Il s'était déclaré le chevalier, le poète de madame de Pompadour, et il rima les mômes comphments à madame Dubarry, cette femine qui domina les dernières et les plus honteuses années du gouvernement de Louis XV. Il ne cessa d'encenser, pendant plus de quarante ans, ce duc de Richelieu, qu'il appelle toujours son « héros», et qui, malgré la prise de Port- Mahon, mérite pins de place dans la chronique scandaleuse que dans les annales mihtaircs du xviii" siècle. 11
dépasse toutes les bornes en s'adressant à la czarine Callierine II, qui devait sa couronne à un crime. « Que voulez- vous? il faut aimer ses amis ayec leurs défauts. » Un des « défauts » de cette impératrice, c'était d'avoir fait étrangler son mari. Mais elle envoyait de belles fourrures à Voltaire, qui était très-frileux. « Ma « Gâteau » aime les philosophes, disait-il, son mari aura tort devant la postérité. «Pour lui, Catherine, « c'est Fâme de Tunivers, qui sait tout animer à la fois. «
« C'est du Nord, aujourd'hui, ^lue nous vient la lumière, •
lui écrit-il, en se déclarant « le prêtre de son temple ». Il lui écrit encore : « Je n'ai plus qu'un souille de vie, mais je l'emploierai à vous invoquer, en mourant, comme ma sainte, et la plus sainte assurément que le Nord ait jamais portée. »
Il lui écrit, en parlant des confédérés de Bar, qui défendaient rindépendance de leur pays : « Une autre peste est celle des confédérés de Pologne. Je me flatte que Votre Majesté les guérira de leur maladie contagieuse. » 11 la félicite « d'avoir établi la liberté de conscience en Pologne, w et il l'exhorte à traiter les Turcs comme elle a traité les Polonais. Il semble môme appeler le joug moscovite sur la France, dont il parle d'une manière bien peu patriotique : « Et je suis encore chez les Welches ! et
je respire leur atmosphère! et il faut que je parle leur langue.!... Mais je ne veux point mourir parmi eux! » (10 juillet 1771.)
Ce n'est pas seulement aux souverains et aux grands^ c'est aussi aux gens de lettres que Voltaire prodigue des compliments sans sincérité. 11 écrit à d'Alembert : « Mon cher grand homme... Adieu, aigle. » 11 traite aussi de grand homme le matérialiste Helvétius; il l'appelle « sou cher rival, son poète, son philosophe. » Il salue La Harpe, bon prosateur, mais poète médiocre, le rocailleux Lemierre, le déclamateur de Belloy, comme ses « successeurs au sceptre de Thalie. »
Mais tout en caressant d'une main, Voltaire égratigne souvent de l'autre. S'il envoie au roi Stanislas Leczinski des lettres pleine&^'une respectueuse affection, en revanche il écrit à Thiriot, son agent à Paris, « sa trompette », comme il rappelle, que « c'est un roi imbécile, qui fait de mauvais livres avec un secrétaire ex -jésuite. »
Voltaire se permet même des trahisons envers ses royaux correspondants. Ainsi, le roi de Prusse lui confie une satire qu'il a faite contre le duc de Choiseul. Voltaire livre la satire au ministre, et il proteste à Frédéric II qu'il n'en a rien laissé transpirer, et que madame Denis a brûlé l'ouvrage.
Si Voltaire possédait à fond l'art de la flallerie, il nignorait pas non plus le vocabulaire de l'injure. Cethomme
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qui censurait tout et qui se raillait des choses les plus vénérables, ne pouvait souffrir la critique la plus modérée. Défenseur de la liberté de la presse, il voudrait faire enfermer, brûler ou pendre tous ceux qui s'avisent de censurer ses ouvrages. Il accable de sarcasmes outrageants et les deux Rousseau, persécutés et malheureux, et Lefranc de Pompignan, homme smcôrement religieux, mais d'une vanité ridicule, etGresset, Tauteur de la belle comédie du « Mécliant » et du charmant petit poème de « Vert- Vert », et le savant Larcher, et les jésuites Nonolte et Palouillet, qui avaient relevé ses erreurs et ses bévues historiques. Il descend à d'ignobles grossièretés contre des hommes indignes de se mesurer avec lui. Il oublie le mot de Frédéric II, « que les coups portés contre un ciniemi inférieur déshonorent celui qui les lance. » Ce qu'il a écrit contre Desfonlaines, Fréron et La Bcaumelle, hommes médiocrement estimables sans doute, mais dont le plus grand tort aux yeux de Voltaire était de médire de lui, et contre Clément, de Dijon, qu'il appelle plaisamment « Clément Maraud » et « Clément rinclément», formerait le plus dégoûtant amas d'injures qui aient jamais coulé de la plume d'un liboUiste.
De toutes ses querelles littéraires, la plus déplorable fut celle qu'il engagea contre Jean-Jacques Rousseau. En voici l'origine. En 1755, à i>f opos du tremblement de terre de Lisbonne, Voltaire écrivit un poùme où il attaquait la
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maxime « tout est bien », et où il cherchait à prouver que « tout est mal ». Rousseau le réfuta dans sou admirable lettre sur la Providence, où Ton trouve toutes les qualités de son style, sans aucun de ses défauts. Il la termina par ce touchant retour sur lui-môme : « Je ne puis m'empôcher de remarquer une opposition singulière entre vous et moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire, et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance ; et vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi- homme obscur, pauvre et tourmenté d'un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite, et trouve que tout est bien. D'cù viennent ces contradictions apparentes ? Vous l'avez vousmême expliqué : vous jouissez, mais j'espère; et. l'espérance embellit tout. » (1756.)
Voltaire, dans sa réponse, évita de réfuter les raisonnements de son adversaire. Il se dit malade et invita Rousseau à venir le voir. « Comptez, lui disait-il en finissant, que personne ne vous estime plus que moi, malgré mes mauvaises plaisanteries, et que personne n'est plus disposé à vous aimer tendrement. »>
Rousseau ne répondit pas à cette invitation. Mais deux ans après, il fit paraître sa fameuse « Lettre à d'Alembert », éloquente déclamation contre le théâtre, qu'il traite de source de corruption. Ce ne fut qu'en 1760 qu'il renoua sa correspondance avec Voltaire, pour lui dire
. i PRINXIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS
^liro la lettre sur la Providence avait été imprimée à son insu. Il terminait sa lettre par une de ces boutades qui lui étaient familiôres, et que rien ici ne saurait justifier : « Je ne vous akne point, monsieur, disait-il à Voltaire; vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles. Vous avez perdu Genève pour le prix de Tasile que vous y avez reçu ; vous avez corrompu ma république en lui donnant des spectacles ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux ; c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les cons.olations des mourants, et jeté pour tout honneur dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais enfin, puisque vous Pavez voulu; mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer, si vous l'aviez voulu. » (17G0. )
Voltaire, qui jusqu'alors ne s'était rendu coupable que de quelques plaisanteries contre le radicalisme de Rousseau, contre sa « sagesse iroquoise », se fûclia tout de bon, quand il le vit attaquer le théâtre et détourner les Genevois d'aller voir jouer la comédie auxl)élices et à Ferncy. Attaquer le théâtre, c'était attaquer Voltaire. Aussi, il ne garda plus de ménagements. « Rousseau, crltil à d'Alembert, m'écrit la plus impertinente lettre que
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jamais fanatique ait griffoimce. Il m'écrit en propres mots : <* Vous avez corrompu Genève pour prix de Tasile qu'elle vous a donné, » comme si je me souciais d'adoucir les mœurs de Genève, comme si j'avais besoin d'un asile, comme si j'en avais pris un dans cette ville de prédicants sociniens, comme si j'avais quelque obligation à cette ville ? » Depuis, il ne cessa de poursuivre Rousseau de ses sarcasmes injurieux en vers et en prose. Il le représente spirituellement :
Mordant également la main
Ou qui le frappe, ou qui l'enchaîne,
Ou qui lui présente du pain
Dans le poème de « la Guerre civile do Genève », il le peignit d'abord sous des traits assez exacts, quoique bien sévères :
Il se connaît finement eu amis;
Il les embrasse, et pour jamais les quitte.
L'ingratitude est son premier mérite.
Par grandeur d'âme il hait ses bienfaiteurs.
Versez sur lui les plus nobles faveurs ;
n frémira qu'un homme ait la puissance,
La volonté, la coupable impudence.
De l'avilir en lui faisant du bien.
Il tient beaucoup du naturel d'un chien ;
n jappe et fuit, et mord qui le caresse.
Mais plus loin il .descendit à des grossièretés révoltantes ju' aucune plume ne devrait écrire.
Rousseau montra plus de digiiilé. Il n'injuria jamais son adversaire, quoiqu'il lui décochât quelques traits, comme ce dialogue supposé entre Voltaire et "un ouvrier de Neuchâtel, qui est une piquante scène de comédie. Voltaire est censé y représenter Rousseau comme un homme sans foi, sans honneur, sans religion, a Sans religion! monsieur, répond Touvrier ; mais *on dit que vous n'en avez pas beaucoup vous-même. — Qui ! moi, grand Dieu ! et qui est-ce qui dit cela ? — • Tout le monde, monsieur. — Ah ! quelle horrible calomnie ! Moi qui ai étudié chez les jésulles, moi qui ai parlé de Dieu mieux que tous les théologiens ! — Mais, monsieur, on dit que vous avez fait bien des mauvais livres. — On ment. Qu'on m'en montre un seul qui porte mon nom, comme ceux de ce croquant portent le sien, etc. »>
Vers la fin de sa vie, Rousseau se vengea d'une manière digne d'un philosophe. En 1770, les hommes de lettres de Paris ayant résolu d'élever une statue à « Voltaire vivant », il envoya son offrande. Voltaire, 'qui faisait solliciter la souscription de Frédéric II, et qui finit par l'obtenir, pria d'Alembert « de faire rendre à Jean- Jacques sa mise ». Il ne lut point écouté, et il se vit forcé de subir la généreuse vengeance de sonrival.
Voltaire montra plus de modération et de sagesse dans la querelle qu'il eut avec Gibbon, le célèbre historien anglais. Gibbon habitait Lausanne en 1776, et travaillait
à sou grand ouvrage sur « la décadence et la chute de l'empire romain ». Il entra en correspondance avec Voltaire sans l'avoir jamais vu. Voltaire, qui avait peu de goût pour lui, se permit de lui décocher quelques traits. L'Anglais, pour se venger, fit une satire où il n'épargna pas les emportements, la malveillance, la jalousie et la vanité du patriarche de Ferney. Celui-ci rétorqua par une caricature de Gibbon, à qui il donnait une taille .de nain, une tête énorme, une corpulence démesurée, un nez camus, etc., et il osa. la lui envoyer. Toute correspondance cessa.
Peu de temps après, Gibbon dit au docteur Tronchin : « Voltaire s'est moqué de moi. On dit qu'il est loin d'être beau ; je veux aller le voir. «> Tronchin, qui s'amusait des faiblesses de ces deux grands hommes, se hâta d'annoncer cette visite à Ferney. Voltaire dit à madame Denis, sa nièce, qui tenait sa maison : « Je suis menacé de la visite d'un Anglais qui est fort laid; recevez-le bien, car c'est un homme de mérite. Mais je ne veux pas le voir. » Là-dessus il s'enferma dans son cabinet. Le lendemain. Gibbon arriva. Madame Denis lui fit un accueil fort aimable et lui exprima ses regrets de ce que son oncle ne pouvait pas le voir. « Eh bien ! j'attendrai son bon plaisir, » répondit Gibbon. Il renvoya la voiture qui l'avait amené, et il resta. La nuit venue^ on fut bien obligé de lui don-
ner une chambre. Trois jours se passèrent. Le quatrième, Voltaire, impatienté, écrivit à Gibbon : « Monsiearj. Don Quichotte prenait des auberges pour des châteaux ; et vous, vous prenez mon château pour une V auberge. » Gibbon lui répondit par ces quatre vers :
En ces lieux, je comptais voir lo dieu du gônie, ' L'entendre, lui parler et m'instruire en tout point ;
Mais comme Lucullus, à qui je porte envie, .
Chez vous on boit, on mange et Ton ne vous voit point.
Puis il partit, après s'être informé de toutes les habitudes de Voltaire. Il revint de grand matin, quelques semaines après, et il se glissa dans Técurie sans être aperçu. « Mon ami, dit-il au cocher, je te promets un bon pourboire si tu fais courir dans cette allée le cheval favori de ton maître. » Le cocher ne se le fit pas dire deux fois. Il lâcha le cheval, qui se mit à trotter dans le jardin. Voltaire Tentendit de sa bibliothèque, et il accourut en ,. robe de chambre et en bonnet de nuit pour l'arrêter. Il avait alors quatre-vingt-deux ans ; il était d'une maigreur affreuse ; il n'avait ni lèvres, ni dents, ni cheveux. L'Anglais, caché derrière une charmille, pufl'examiner à son aise. Quand il s'en fut donné à cœur joie, il battit des mains et lui dit : « Enfin, je vous vois, M. de Voltaire ; vous n'êtes pas beau non plus. » Voltaire, furieux d'avoir été surpris, rentra dans sa bibhothèque et dit à son se-
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crétaîre Wagnière : « Courez après cet Anglais et demandez-lui douze sous pour avoir vu la bête. » Wagnière atteignit Gibbon près de la grille et fit sa commission. « C'est juste, dit Gibbon ; voilà vingt-quatre sous. Vous direz à votre maître que j*ai payé pour deux séances; je reviendrai demain. »
Voltaire comprit qu'il n'avait pas joué le beau rôle dans cette aventure. « Ce diable d'Anglais est plus malin que moi, dit-il ; c'est un homme capable de me jouer quelque mauvais tour. 11 faut que je fasse ma paix avec lui. Wagnière, allez Tinviter à venir dîner demain avec moi. » Le lendemain, il l'envoya chercher dans sa voiture; il l'attendit à son arrivée et lui fit l'accueil le plus gracieux. Gibbon, de son côté, fut fort aimable et se garda bien de faire allusion à ce qui s'était passé la veille. Depuis, nos deux grands hommes ne cessèrent de se voir et de se traiter en amis.
Voltaire eut aussi quelques prises avec Piron, et l'avantage ne fut pas toujours de son côté. « Piron, ditGrimm, était une machine à saillies, à traits, à épigrammes. Dans le combat à coups de langue, c'était l'athlète le plus redoutable. Il avait la repartie plus terrible que l'attaque. Voilà pourquoi Voltaire craignait comme le feu la rencontre de Piron. »
Ces deux poètes se voyaient quelquefois au château de Livry. Un matin, Piron trouva Voltaire seul au salon, de-
vant la cheminée, nonchalamment étendu dans un grand fauteuil, les pieds posés sur les chenets. Il s'inclina quatre ou cinq fois, pour donner à entendre qu'il voulait un peu de place au feu. Voltaire fit un léger salut, mais ne bougea pas. Alors Piron roule un fauteuil et se fait le plus de place qu'il peut. Voltaire tire sa montre, Piron sa tabatière; le premier prend les pincettes; le second prend du tabac; l'un se mouche, l'autre éternue. Voltaire, visiblement contrarié, se met à bâiller avec effort ; Piron se met à rire. Voltaire tire de sa poche une croûte de pain et la mange en la faisant craquer sous ses dents ; Piron tire de la sienne un flacon de vm et le boit lentement avec un admirable glou-glou. Pour le coup, M. de Voltaire se fâche. <s Monsieur, dit-il d'un air de grand seigneur, j'entends raillerie tout comme un autre; mais votre plaisanterie, si c'en est une, passe les Jwrnes. — Monsieur, c'est si peu une plaisanterie que mon flacon est vide. — Monsieur, reprend Voltaire, je sors d'une maladie qui m'a laissé un besoin continuel de manger, et je mange. — Mangez, monsieur, manges, dit Piron ; c'est à merveille. Pour moi, je sors de Bourgogne, avec un besoin continuel de boire, etjeèois. »
Un autre jour. Voltaire lisait une tragédie, où il y avait quelques vers imités de Gorneinc et de Racine. Chaque fois que Piron en reconnaissait un, il faisait une profonde révérence. Voltaire, impatienté, s'interrompit pour lui en .
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demander la raison : « Allez toujours, monsieur, ne faites pas attention, répondit Piron; j'ai Thabitude de saluer les gens de ma connaissance. »
Cette tragédie eut peu de succès. Voltaire demanda à Piron ce qu'il en pensait. « Je pense, répondit Piron, que vous voudriez bien que je l'eusse faite. »
Nous avons tracé le triste tableau des faiblesses de Voltaire. Hâtons-nous de passer aux ouvrages et aux actions qui lui font^un étemel honneur. Tout en attaquant leâ religions révélées, Voltaire ne cessa de défendre en vers et en prose Texistence de Dieu, Timmortalilé de Pâme et la liberté morale, et de réfuter Pathéisme et le matérialisme de d'Holbach, d'Helvétius et de La Mettrie, qu'il poursuivait de ses piquantes railleries. Helvélius prétendait que Phomme n'a que des sens ; Voltaire disait qu'Hclvétius prenait ses cinq sens pour du bon sens. Un autre ne voyait dans les hommes que des poissons perfectionnés ; il lui demandait plaisamment s'il descendait d'un turbot ou d'une morue. En môme temps, il combattait tous les abus et prêchait toutes les réformes pratiques que lui signalait son bon sens. H réclamait la liberté de penser et d'écrire, et la tolérance religieuse comme de» droits naturels; il plaidait un des premiers la cause des protestants, qui étaient hors la loi depuis la révocation de Pédit de Nantes, et voulait que les contrats de mariage, les testaments et les inhumations rentrassent dans le
droit civil. Il demandait rétablissement du jury et celui des juges de paix, la libre défense des accusés, Tabolition de la question et de la confiscation des biens, l'adoucissement de la pénalité contre les hérétiques, les sacrilèges et les suicidés dont on "exécutait le cadavre. Il poursuivait avec un zèle infatigable les erreurs judiciaires, et souvent il eut le bonheur de réparer des injustices barbares et môme de sauver des victimes innocentes.
En 1762, un négociant calviniste de Toulouse, nonimé Calas, fut accusé d'avoir pendu son fils, pour Tempôcher de se faire catholique. Il est probable que ce jeune homme s'était suicidé. Galas n'en fut pas moins condamné à mort sur de simples présomptions par des juges prévenus, et il expira sur la roue en protestant de son innocence. Sa famille, ruinée par la confiscation et flétrie par le préjugé, alla chercher une retraite et des consolations auprès de ses coreligionnaires de Genève. Voltaire fut informé des détails de cette affaire. Persuadé de l'innocence du malheureux Calas, it résolut de le faire réhabiliter. îl écrit au duc de Choiseul, alors premier ministre, et aux avocats les plus célèbres du barreau de Paris ; il excite leur sympathie et leur zèle, corrige leurs mémoires et leurs plaidoyers, et y ajoute des écrits plus courts, plus animés, séduisants par l'esprit et pa'* le style. Il écrit à Catherine, à Frédéric H, aux rois de Pologne et de Danemark, qui envoient leur offrande à cette famille infortu-
née. Après trois ans de généreux efforts, le patriarche de Ferney eut le bonheur de voir le procès révisé, Calas déclaré innocent, sa mémoire réhabilitée et sa famille dédommagée, par le trésor public, du tort que Pinjustice des premiers juges avait fait à sa fortune. Voltaire disait que, pendant ces trois ans, s^il lui échappait le moindre sourire, il se le reprochait comme un crime.
Peu de temps après la mort de Calas, une jeune fille protestante de la môme province, qu'on avait enfermée dans un couvent pour la forcer à se convertir, d'après les ordonnances alors en vigueur, s'était échappée et avait été trouvée morte dans un puits. On accusa son père, nommé Sirven, de ravoir tuée. Il eut heureusement le temps de s'échapper, et il se réfugia à Genève. Il fut condamné à mort par contumace. Voltaire prit en main cette nouvelle cause. Il écrit aux membres émineuts du parlement et aux premiers avocats de Toulouse, il excite leur courage, il les flatte avec son adresse ordinaire, et en gagne plusieurs qui ser déclarent hautement en faveur de l'accusé. Sirven osa se présenter pour faire purger sa contumace, et ses défenseurs, guidés par les conseils de Voltaire, obtinrent un acquittement.
Voltaire plaida avec le môme zèle et le môme succès la cause du comte de Morangiès, que des bourgeois accusaient de les avoir frustrés d'une somme considérable ; celle de six gentilshommes, qu'un ordre religieux avait
dépouillés de leurs biens pendant leur minoritô; celle des
paysans de Gex, qui voulaient se délivrer du servage et
dont il obtint rafTranchissement.
Il fut moins beureux dans ses efforts pour sauver
le cbevalier de La Barre et le comte de Lally, Le jeune La Barre, déclaré coupable, sur de vagues soupçons, d'avoir chanté des chansons impies et d'avoir mutilé un crucifix sur le pont d'Abbeville, fut condamné à une mort atroce pour un méfait qui ne méritait qu'une sévère correction; on le mit à la torture, on lui arracha la langue et on le décapita. Voltaire éleva la voix contre cette horrible sentence et il flétrît de toutes ses forces « ces assassins en robe dont il aurait voulu manger le cœur ». Il recommanda le jeune d'Étalondes, compUcede La Barre, au roi Frédéric, et lui obtint le grade de capitaine dans l'armée prussienne.
Le comte de Lally, gouverneur des possessions françaises dans riude, n'avait éprouvé que des revers, A son retour, il fut injustoment accusé de concussion et de trahison, condamné à mort et mené au supplice un bâillon à la bouche. Cette exécution inique, qui rappelle celle de Tamiral Byng, excita Tindignation de Voltaire. Il ne put sauver la victime ; mais, à force de persévérance et d'éloquence, il finit par dissiper les préventions, et par opérer un retour de l'opinion publique en sa faveur. Lorsque, douze ans plus tard, le fils du comte de Lally
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entreprit de faire réhabiliter la mémoire de son pore, il trouva les esprits préparés à le souteuir dans ce devoir lilial; Voltaire était mouraat quand oa lui annonça cette heureuse nouvelle; il se ranima pour féliciter le jeune comte de Lally^ et il lui écrivit ce billet, qui fut le dernier acte de sa vie :
« Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle ; il embrasse bien tendrement M. do Lally ; il voit que le roi est le défenseur de la justice ; il mourra content, »
^ On ne saurait trop regretter que Voltaire, si préoccupé (les intérêts de Thumanité, n'ait pas compris combien le christianisme est favorable au progrès intellectuel et moral de la race humaine, et qu'il ait méconnu la divinité de Celui qui « passa sur la terre en guérissant les hommes et en leur faisant du bien », et dont il a dit, dans un de sei plus beaux vers, qu'il
À daigné tout nous dire en nous disant d'aîmor,
Citons encore une bonne action de Voltaire, En 1760^ • on lui recommanda ime jeune fille pauvre, descendante d'un oncle de Corneille, et qu'on faisait passer à tort pour rarrière-petitc-iille de ce grand homme. « C'est le
devoir d'un soldat, répondit-il, de servir la fille de son général. » Il accueillit chez lui cette jeune fille, il lui fit donner une éducation distinguée, et il la maria plus tard à un olficier de son voisinage. Il voulut, par délicatesse, qu'elle dût sa dot aux ouvrages du grand poète dont elle portait le nom. Il publia une édition de Corneille, renrichit de notes et de commentaires, et la fit vendre au profit de sa jeune protégée.
Un contemporain de Voltaire nous fait connaître le genre de vie qu'il menait à Ferney. Il restait dans son lit jusqu'à midi. Alors il se levait, recevait ou travaillait jusqu'à deux heures. Ensuite, il allait se promener en Carrosse jusqu'à quatre dans ses bois ou à la campagne. Il ne dînait point; il prenait du café ou du chocolat. Il travaillait jusqu'à huit heures, et il se montrait alors pour souper. Dans les dernières années, sa santé devint fort chancelante; certains jours, il était si faible qu'il ne pouvait pas se montrer ; le lendemain, c'était comme une résurrection. Il avait plus de cent cinquante mille livres de rente, ce qui fait plus de quatre cent miUe livres de notre monnaie actuelle. La dépense de sa maison se montait à quarante mille livres environ ; il en mettait vingt mille pour le gaspillage, les incidents, etc., et il plaçait le reste à gros intérêts.
Cependant, Voltaire désirait ardemment revoir Paris : il voulait juger de l'état de l'opinion publique, jouir de
sa gloire au milieu de ses admirateurs de la capitale, et y ajouter encore un succès dramatique, en faisant jouer la tragédie « dlrène », qu'il venait de terminer. « Voltaire, disait Diderot, a de la gloire pour un million, et il en veut encore pour deux liards. » Ce fut au commencement de février, en 1778, qu'il se mit tout à coup en route. Le ministère n'osa ni permettre le voyage ni s'y opposer.
Arrivé à Paris le 10 février, Voltaire descendit chez le marquis de Villette, au coin de la rue de Beaune et du quai qui porte aujourd'hui son nom. Une heure après, il alla gaillardement à pied faire une visite au comte d'Argental, son ami, qui demeurait près de là,' sur le quai d'Orsay. On remarqua son accoutrement singulier: il était enveloppé d'une vaste pelisse et avait la tôle dans une perruque de laine surmontée d'un Lonnet rouge et fourré. Comme on était en carnaval, les enfants le prirent pour un masque et le suivirent en le huant.
Le lendemain et les jours suivants-, Voltaire reçut la cour et la ville, qui vinrent lui rendre hommage. Les courtisans les plus distingués et les hommes les plus éminents briguaient l'honneur de lui être présentés. Louis XVI ayant déclaré qu'il ne l'aimait ni ne l'estimait, la reine Marie- Antoinette n'osa pas lui donner d'audience publique ; mais elle lui fît dire qu'elle serait bien aise qu'il vint à la cour assister à la représentation de oiiel-
qu'une de ses pièces. Le jeune comte d'Artois, depuis Charles X, le fit assurer du plaisir qu'il aurait à le voir au théâtre ; le duc d'Orléans l'invita et lui fît un accueil gracieux au Palais-Royal. Le « Vieux Suisse », comme il s'appelait, se sentit bientôt fatigué de son long voyage et de cette foule de visites à faire ou à recevoir. Il tomba dangereusement malade d'un crachement de sang, à la suite des efforts qu'il fît dans une répétition « d'Irène », en déclamant la pièce presque en entier, pour donner à chaque acteur le ton de son rôle. Le docteur Tronchin avait beau lui recommander le repos, il continuait de s'agiter, de travailler, de voir du monde. Tronchin se crut obligé de lui faire connaître le danger de son état, et môme de lui parler de sa fin. Vol taire, effrayé, demanda les secours de la religion ; il fit sa confession à Tabbé Gauthier, chapelain des Incurables, et il signa cette profession de foi :
« Je soussigné déclare qu'étant attaqué depuis quatre jours d'un vomissement de sang, à l'âge de quatre-vingtquatre ans, et n'ayant pu me traîner^ à l'église, M. le curé de Saint-Sulpice ayant bien voulu ajouter à ses bonnes œuvres celle de m'envoyer M. Tabbé Gauthier, prêtre, je me suis confessé à lui et que si Dieu dispose de moi, je meurs dans la sainte religion cathoUqueoù je suis né, espérant de la miséricorde divine qu'elle daignera pardonner toutes mes fautes, et que, si j*avais scandalisé PEglise, j'en de-
YOl. TAIRE 119
mande pardon à Dieu et à elle. » ( 6 mars.) Condorcet, d'Alembert et d'autres phiioBopbes vinrent lo gourman^ der ; il répondit quUl ne voulait pas que son corps fût jeté à la voirie.
Cependant le crachement de sang ayant cessé, la sanlé du malade se rétablit un pou. Dès qu*il se crut hors de danger, il reprit ses projets dramatiques, et il se montra plus actif, plus occupé de la gloire que jamais. « Irène » fut enfln jouée ; il se sentit trop faible pour assister à la première représentation, qui fut applaudie*avec enthousiasme (24 mars). Ranimé par ce succès, Voltaire voulut faire le lendemain une promenade en voilure. Un contemporain nous a laissé la description de son costume. Il avait un habit rouge doublé d'hermine, une grande porruque à la Louis XIV, noire, sans poudre, et dans laquelle sa figure amaigrie était tellement enterrée, qu'on ne découvrait que ses deux yeux où brillait encore tout le fou du génie. Sa tête était surmontée d'un bonnet carré rouge, en forme de couronne, qui ne semblait que posé. Il avait à la main une petite canne à bec de corbin. Son. carrosse était couleur d'azur, parsemé d'étoiles î ce qui fit dire à un plaisant que c'était le char de TEmpyrée.
Le [•' avril, il fit une visite à l'Académie française, qui lui avait envoyé deux députations pour le complimenter. On le reçut comme le souverain de l'empire des lettres. Le
célèbre Franklin, qui se trouvait alors à Paris pour solliciter Tappui de la France en faveur des colonies anglaises d'Amérique révoltées contre la mère patrie, avait été invité à la séance. Les deux vieillards s'embrassèrent. Voltaire essaya de soutenir la conversation en anglais, mais bientôt il la continua en français : « Je n'ai pu, dit-il, résister au désir de parler un moment la langue de M. Franklin. » Franklin lui présenta son petit-fils et lui demanda sa bénédiction pour ce jeune homme : « Godand liberty, » dit Voltaire, a voilà la seule bénédiction qui convienne au petit-fils de M. Franklin. » Le soir, il se rendit au théâtre pour assister à la troisième représentation « d'Irène ». Ce fut un vrai triomphe. Un comédien alla lui mettre ime couromie de lauriers sur la tête, dans sa loge, au. milieu des acclamations de toute la salle. « Vous voulez donc me faire mourir de plaisir, disait-il avec attendrissement, vous m'étouffez sous des roses. » La pièce, quoique faible, fut couverte d'applaudissements frénétiques. « Le par* terre, dit un témoin oculaire, était dans les convulsions de la joie. » Après la représentation, le buste de Voltaire fut apporté sur la scène, et couronné par tous les acteurs. Au sortir du spectacle, il fendit svec peine la foule entassée sur son passage. Sa voiture fut délelée et traînée par le peuple qui faisait retentir Pair des cris de « Vive Voltaire ! Vive la Henriade ! Vive
Mahomet ! Vive la Pucelle ! » Ce dernier cri annonçait que Paris sacrifiait à son idole le patriotisme et la pudeur publique ; et ce triomphe enthousiaste, décerné par la capitale tout entière au chef audacieux des ennemis du trône et de Tautel, montrait que la révolution tant prôchée par le dix-huitième siècle était accomplie dans les esprits. Dès ce jour on put prédire la chute de toutes les anciennes institutions. 11 y avait déjà longtemps que Voltaire avait prévu les changements politiques qui se préparaient. Dès 1764, il écrivait au marquis de Chauvelin : « Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. Les Français arrivent tard, mais enfin ils arrivent. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche qu'on éclatera à la première occasion ; et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux ; ils verront de belles choses. »
Au milieu de ce brillant séjour à Paris, Voltaire semblait redoubler d'activité. Tout en recevant ses nombreuses visites, il corrigeait ses anciens ouvrages, il
achevait la tragédie « d'Agathocle » ; il entreprenait de réfuter les « Mémoires » encore inédits du duc de Saint- Simon ; il traçait à l'Académie française un nouveau plan pour la réforme de son a Dictionnaire », et proposait d'y mettre l'histoire de tous les mots de la langue, avec leur
t22 PRINCIPAïfX ÉCRIVAINS FRANÇAIS
origine, leur ôtyniologie, leurs variations et leurs diverses significations, expliquées, non par des phrases faites au hasard, mais par des exemples pris dans les meilleurs écrivains. Ce dictionnaire, qui devint « sa dernière idée dominante, sa dernière passion, » avança peut-être sa mort, s'il en faut croire le docteur Tronchin, à qui nous devons le récit des derniers moments de son illustre malade.
tt En comparant la mort de l'homme de bien, qui n'est que le soir d'un beau jour, à celle de Voltaire]^ écrit Tronchin à son ami Charles Bonnet, J'ai vu bien sensiblement la différence qu'il y a entre un beau jour et une tempête... Cet homme donc était prédestiné h mourir entre mes mains. Je lui ai toujours parlé vrai, et malheureusement pour lui j'ai été le seul; — « Oui, nion ami, m'a-t-il dit bien souvent, il n'y a que vous qui m'ayez donné de bons conseils. Si je les avais suivis, je ne serais pas dans l'état affreux où je suis. Je serais retourné à Ferncy ; je ne me serais pas enivré de la fumée qui m'a fait tourncT la tête. Oui, je n'ai avalé que de la fumée ; vous ne pouvez plus m'étre bon à rien. Envoyez moi le médecin des fous ! Ayez pitié de moi; je suis fou, — Il devait partir le surlendemain des folies de son couronnement à la Comédie-Française ; mais il reçut une députation de l'Académie. Il s'y rendit, et là, par acclamation, il fut élu directeur de la compagnie. Il accepta la direc-
VOLTAIRE 12a
tion, qui est de trois mois. De ce moment-là jusqu'à sa mort, ses jours n'ont plus été qu'un ouragan de folie. Il en était honteux ; quand il me voyait, il m'en demandait pardon. Il me priait d'avoir pitié de lui, de ne pas l'abandonner, surtout ayant de nouveaux efforts à faire pour engager l'Académie à travailler à un dictionnaire à l'instar de celui a délia Grusca ». Ce dictionnaire a été sa dernière idée dominante, sa dernière passion. Il s'était chargé de la lettre « A », et il avait distribué les autres à vingt-trois académiciens, dont plusieurs s'en étant chargés de mauvaise grâce, l'avaient singulièrement irrité. — « Ce sont des fainéants, disait-il, mais je les ferai bien marcher. » -- Et c'était pour les faire marcher, que, dans l'intervalle des deux séances, il a pris tant de drogues et a fait toutes les fohes qui l'ont jeté dans l'état de désespoir et de démence le plus affreux. Je ne me le rap» pelle pas sans horreur. Dès qu'il vit que tout ce qu'il avait tenté pour augmenter ses forces avait produit un effet contraire, la mort fut toujours devant ses yeux. Dès ce moment, la rage s'est emparée de son âme. Rappelezvous les fureurs d'Oreste; ainsi est mort Voltaire : « furiis agitatus obiit. » Voltaire expira le 30 mai 1778.
« Peu de moments avant sa mort, dit Grimm, le curé de Saint-Sulpice et l'abbé Gauthier se présentèrent à lui ; il eut beaucoup'de peine à les reconnaître. M. le curé de Saint- Sulpice s'approcha de son chevet; M. de Vollaife
étendit son bras autour de sa tête comme pour Tembrasser. Dans cette attitude, lé curé lui adressa quelques exhortations, et le conjura de prouver, par quelques signes, qu'il reconnaissait la divinité de Jésus-Christ. Â ces mots, les yeux de M. de Voltaire parurent se ranimer un peu ; il repoussa doucement le curé, en disant d'une voix intelligible : « Hélas! laissez-moi mourir tranquille. » Alors le curé se tourna du côté de Tabbé Gauthier, en lui disant avec beaucoup de modération : « Vous voyez bien que la tète n'y est plus. » En effet, peu de moments après, Voltaire avait rendu le dernier soupir.
Le clergé de Saint-Sulpice ayant refusé la sépulture à Voltaire, son corps fut porté au monastère de Scellières, à sept lieues de Troyes en Champagne, et enseveli par les soins de Tabbé Mignot, son neveu et frère de madame Denis, qui en était commandataire, c'est-à-dire administrateur.
En 1791, le corps de Voltaire fut rapporté à Paris par Tordre de rassemblée constituante, et déposé en grande pompe dans l'église de Sainte-Geneviève, convertie en Panthéon national.
Nous avons raconté la vie de Voltaire. Pour le faire connaître tout entier, il faudrait analyser ses œuvres et y chercher les idées bonnes et mauvaises dont il fut le propagateur, et dont auront à le louer ou à le maudire de longues suites de générations. A côté de chapitres honteux,
on y trouverait des pages éloquentes en faveur de l'existence de Dieu, de l'immortalité de Fftme, de la liberté politique, civile et religieuse. C'est Voltaire qui dit aux matérialistes ses contemporains: « L'immortalité de
rame n'est pas une vérité probable ; c'est une vérité mathématique. » C'est lui aussi qui a écrit ces vers où il résume sa croyance en Dieu :
Ils ont adoré tous un maître, un juge, un père;
Ce système sublime à Thomme est nécessaire :
C'est le sacré lien de la société,
Le premier fondement de la sainte équité,
Le firein du scélérat, l'espérance du juste.
Si les cieux, dépouillés de leur empreinte auguste.
Pouvaient cesser jamais de le manifester,
Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.
Le cadre de cette « Élude », déjà un peu longue, nous force de nous en tenir à un compte-rendu rapide des principaux ouvrages de Voltaire.
Voltaire, insatiable de renommée, essaya tous les genres de la célébrité littéraire en prose et en vers, et déploya une souplesse admirable qui se pliait merveilleusement aux sujets les plus opposés. Il fut le premier poète du xviii* siècle, bien qu'il n'ait excellé que dans la poésie légère et mondaine, genre où l'esprit, qu'il appelle « la raison ingénieuse », peut jusqu'à un certain point suppléer les qualités qui lui manquaient. Dans les autres genres, l'esprit gâta souvent les heureuses facultés que ce
grand écrivain avait reçues de la nature. L'esprit est un don si précieux, qu'on ne s'étonne pas qu'il l'ait prêté à tous ses personnages. II a beau dire : « Il ne faut point faire parler les hommes autrement qu'ils ne parleraient eux-mêmes, » un défaut capital de <« la Henriade » et du théâtre de Voltaire, c'est que Fauteur s'y montre à chaque instant et qu'il exprime ses propres opinions, au lieu de laisser exprimer à ses personnages leurs idées et leurs sentiments. Voltaire est la preuve la plus éclatante de cette vérité, que Tesprit sert à tout et ne suffit à rien. C'est pour avoir cru qu'il sulBt & tout, que Voltaire a tracé tant de portraits dont l'éclat ne cache pas la faiblesse, qu'il n*a souvent que de la Çûesae ingénieuse où le sujet demanderait de la profondeur, et qu'il prodigue les antithèses où l'on voudrait de bonnes raisons exprimées simplement. Combien de pages, dans son « Essai sur les mœurs », ne sont que Tabus de l'esprit I On croit lire par moments un recueil de bons mots, d'épigrammes, de plaisanteries, plutôt qu'un livre d'histoire.
Voltaire prétendait « que lés bons vers ne sont que do la prose bien faîte. » Il se conforma trop à ce principe, et ses vers sont quelquefois prosaïques. Il a peu de ces formes hardies, de ces tours originaux, de ces riches couleurs, de ces vives images, de ces idées grandes, sublimes, qui sont le caractère même de la poésie. Il a dit lui-môme :
VOLTAIRE in
Un esprit corrompu ne fut jamais sublime.
Une clarté parfaite, une élégance sans apprêt, une fSleilité prodigieuse sont les qualités dominantes de sa versification. Il voulait que, pour juger des vers, on les mît eu prose. Ce procédé peut préserver de quelques mauvais vers, de quelques fautes de langue ; mais que d'images, de tournures, d*inversions, d'ellipses, qui font que le vers est poétique, et qui ne peuvent être traduites en prose ! « Toute métaphore, pour être bonne, dit-il, doit former une image vraie et sensible, et fournir un tableau à un peintre. » D'après ce principe trop absolu, il faudrait blâmer de beaux vers comme ceux-ci, qui forment des images sans fournir de sujets de tableaux :
n me semble déjà que ces murs, que ces voûtes Vont prendre la parole. (Phèdre.)
Venez dans tous les cœurs faire parler vos yeux.
(Andromaque.
Quel débris parle ici de votre résistance ? ( ipBioéNiE.)
Voltaire prend trop souvent la versification pour la poésie; mais les vers ne sont pas plus nécessairement la forme de la poésie que te corps n'est Tenveloppe nécessaire de l'âme.
Un autre défaut bien sensible dans la versification de Voltaire, c'est l'uniformité. Ce grand écrivain ne connais-
128 PRINCIPAUX ÉCaiVAlNS FRANÇAIS
sait pas la période poétique : ses vers sont coupés d'une
manière monotone et détachés les uns des autres ; ils
offrent peu de ces heureuses combinaisons, si familières à Racine, à Boileau, à La Fontaine, de ces coupes et de ces suspensions qui rompent la monotonie du grand vers,
de ces variétés d'harmonie qui délassent Poreille fatiguée
de régale longueur des hémistiches et du retour perpétuel
de la même mesure.
Outre le prosaïsme et la monotonie, on peut lui reprocher, dans la haute poésie, l'impropriété des mots, la vulgarité de la pensée et de l'expression, l'abus de la périphrase, des imitations trop peu déguisées de Corneille et de Racine, et des négligences fréquentes dans le choix des rimes. Il soutenait que la rime est faite surtout pour roreille, et il s'est peu soucié de satisfaire les yeux, a 11 me semble, dit-il, que la poésie gagnerait beaucoup, si Ton voulait secouer le joug de cet usage déraisonnable et tyrannique : donner aux auteurs de nouvelles rimes, ce serait leur donner de nouvelles pensées. » C'est vouloir établir des principes plus favorables à la paresse qu'à la perfection de la versification française.
En poésie. Voltaire tenta l'épopée, la tragédie, la comédie, l'ode, le poème philosophique, l'épltre, la satire et tous les genres légers et badins:
C'est à Voltaire que la littérature française doit le seul poème épique qu'elle ait à citer, bien que « la Henriade »
V0LTA1RB 1^9
soit moins uF.e épopée qu'une élégante histoire en vers. Un poème épique doit être une œuvre inspirée parla foi et Tenthoûsiasme; et « la Henriade », écrite par un poète incrédule et railleur, est une satire contre Vintolérance, le fanatisme et la superstition. Quoique Fauteur ait quelquefois admirablement réussi à exprimer les mystères chrétiens, il lui arrive de faire de smgulières prières, comme celle qu'il prête à saint Louis :
Père de Vunivers, si tes yeux « quelquefois » Honorent d'un regard les peuples et les rois.
Dans la rigoureuse acception du mot « poème », qui veut dire « création », « la Henriade » mérite peu le nom de poème. Elle est calquée sur « TÉnéide » et la « Pharsale » : comme dans la «Pharsale », il y a plus de philosophie que de-poésie; comme «l'Enéide »,elleaune tempête, un récit des événements antérieurs fait à une reine, une Gabrielle délaissée, une promenade dans l'autre monde, une prédiction des grandeurs et des maux de la patrie, et même une imitation du fameux « TuMarcellus eris », appliqué au duc de Bourgogne, le regrettable élève de Fénelon.
Le plan de « la Henriade » est faible, et les différentes parties sont mal liées entre elles. Le récit des faits y est écourté et par conséquent peu intéressant pour le lecteur. Né dans un siècle élégant et incrédule, l'auteur se sent peu de goût pour Tépoque grossière et fanatique de « la
Ligue ». Il la traite avec dédain et il la flétrit, au lieu de la raconter et de la peindre. Au récit des événements il ne môle jamais de ces tableaux variés de mœurs locales, de ces riantes descriptions de la nature champêtre, qui délassent le lecteur fatigué du bruit des batailles. « Il n'y a pas seulement de Therbe pour nourrir les chevaux, disait spirituellement Delille, ni de Peau pour les désaltérer. »
A ce défaut ajoutons Tabsence de tout intérêt dramatique : Faction ne marche que par le récit,et les personnages ne sont connus que par le portrait qu'en fait Fauteur ; mais ils ne se font jamais connaître par leurs actions et par leurs discours.
Voltaire n*a pas été plus heureux dans l'emploi du merveilleux chrétien. D'ailleurs, le sujet ne le comportait guère : il était difficile d'entourer de miracles la conversion toute politique de Henri IV, qui écrivait, la veille de son abjuration : t C'est demain que je fais le saut périlleux », et à qui le poète fait dire :
Je ne décide point entre Genève et Hom«.
Au lieu du merveilleux fourni par la religion, à laquelle il ne croyait pas, Voltaire personniOa des êtres allégoriques, et il fit parler la Discorde, la Politique, la Religion, le Fanatisme, la Vérité, c'est-à-dire de simples et froides abstractions.
Malgré ces défauts, « la Henriade » est au nombre des ouvrages les plus populaires de Voltaire. Elle renferme des morceaux admirables, comme la description du système planétaire, celle du Sommeil et de TEnvie, Ife massacre de la Saint-Barthélémy, la mort de Goligny et bien d'autres. Elle a servi à relever la mémoire d'un roi cher à la France, et à propager des maximes d'humanité, de tolérance et de liberté, qui font plus d'impression que si elles étaient exprimées en prose.
Les tragédies de Voltaire valent mieux que son poème épique. Les meilleures sont a Œdipe, Brutus, la Mort de César , Mahomet, Tancrède, Alzire, et surtout Mérope et Zaïre », qui passent pour ses chefs-d'œuvre. Dans l'impossibijité od nous sommes d'en donner ici l'analyse, nous nous bornerons à caractériser la manière de l'auteur et à montrer en quoi il se rapproche ou s'éloigne des deux grands maîtres de la scène française. Voltaire accepta la tragédie telle que Corneille et Racine l'avaient créée, avec les unités d'action, de temps et de lieu, avec la dignité des personnages, la noblesse du style, les formes polies, qui seules pouvaient plaire à une cour élégante et à un public dominé par elle. Mais il est inférieur à Corneille pour l'invention et le sublime, à Racine pour la simplicité de l'action, pour la régularité do la composition, pour la peinture du cœur et surtout pour la perfection du style ; à tous deux pour la gran*
132 PaiNGIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS
deur et la profondeur des caractères : il n'a aucun personnage digne d'être comparé à Horace, à Pauline, à Phèdre, à Athalie. Il n'estpas plus heureux que ses deux modèles dans la vérité des mœurs historiques : ses Romains, ses Grecs, ses Chinois, ses Arabes, ses Turcs, ses Américains, sont tous couverts d'un léger vernis d'élégance française et de philosophie du dix-huitième siècle.
Ce qui distingue la tragédie de Voltaire, c'est qu'il ne se proposa pas seulement d'émouvoir et d'élever les esprits par le spectacle des passions et des catastrophes ; il la fit servir à combattre les idées anciennes et à propager les idées nouvelles : de là ces maximes philosophiques sur la liberté, la tolérance, la dignité humaine, qui avaient alors un but utile, quand elles ne sont pas irréligieuses, et qui étaient fort applaudies des contemporains, mais qui paraissent aujourd'hui froides, souvent communes, et presque toujours déplacées.
Un autre caractère des tragédies de Voltaire, c'est qu'il met plus de mouvement dans l'action, et qu'il y mêle des incidents romanesques et des coups de théâtre timidement empruntés au drame de « Shakespeare » : ainsi il évoque l'ombre de Ninus dans « Sémiramis », il fait apporter sur la scène le corps de César, il y fait paraître des chevaliers dans « Tancrède », le sénat et le peuple romain dans « Brutus ». En outre, il fit agrandir le fond du théûtre, il débarrassa l'ayant-scène des ban-
quelles où des gentilshommes privilégiés se tenaient
autant pour être vus que pour voir de plus près; il iqjtro-
duisit plus de pompe et de variété dans les décorations,
plus de richesse dans les costumes, plus de pantonmne
dans le jeu des acteurs ; en un mot, il s'occupa plus du
spectacle, du plaisir des yeux, que les deux grands
créateurs de la tragédie française.
Aussi, pour goûter les tragédies de Voltaire, et leur rendre pleiae justice, il faut les voir jouer. Elles perdent
beaucoup à la lecture. Le lecteur, privé de Téclat des décors, des effets scéniques, du jeu des acteurs, s'aperçoit davantage des vices du plan, du romanesque des situations, de la faiblesse des caractères, esquissés plutôt que peints, des incorrections et des négligences du langage. Voltaire convient lui-même en vers charmants que la scène est beaucoup plus favorable à ses pièces que la lecture.
Voltaire échoua complètement dans le genre « comique » . La comédie, qui doit être Timage de la société, exige un ' génie capable d'observer les ridicules et de les mettre en action, d'approfondir un caractère et de le développer. Voltaire, esprit superficiel, ne voit dans les travers que des sujets de raillerie ; il ne sait pas les mettre en action, ni développer un caractère comique, ni se dépouiller de ses idées pour prendre celles des personnages qu'il met en scèoe.
134 PRINCIPAUX ÉCl IVAINS FRANÇAIS
Il ne fut pas plus heureux dans l'ode et dans Topera. Il avait l'esprit trop fin, trop raisonneur et trop sceptique pour s'élever jusqu'à Tenthousiasme. De plus, il manquait de cette perfection soutenue de style que demande la poésie hTique.
Voltaire, dans ses « Poèmes philosophiques », est trop privé de chaleur et de foi ; s'il instruit, il touche peu. Mais sa versification est ferme, brillante, harmonieuse. Les meilleurs de ses poèmes sont sept « Discours sur rhomme», dont il prit l'idée première à Pope, sans lui rien emprunter pour les détails ni pour l'exécution. Dans le « cinquième discours », il vante les plaisirs de Tétude et finit par ces vers dignes de Virgile :
Dieu des ôtres pensants, Dieu des cœurs fortunés,
Conservez les désirs que vous m'avez donnés.
Ce goût de ramitiô, cette ardeur pour rétude,
Cet amour des beaux-arts et de la solitude ;
Voilà mes passions; mon âme en tous les temps
Goûta de leurs attraits les plaisirs consolants.
Quand sur les bords du Moin deux écumeurs barbares,
Dos lois des nations violateurs avares,
Doux fripons à brevet, brigands accrédités,
Épuisaient contre moi leurs lâches cruautés,
Le travaU occupait ma fermetô tranquille;
Des arts qu'ils ignoraient leur antre fut lasile*
Ainsi le dieu dos bois enflait ses chalumeaux,
Quaud le voleur Gacus enlevait sos troupeaux î
Il n'interrompit point sa douce mélodie.
Heureux qui jusqu'au temps du terme de sa vio,
Y0LTA1RE 133
Des beaux-arts amoureux, peut cultiver leurs fruits I Il brave l'injustice, il calme ses ennuis ; Il pardonne aux Immains, il rit de leur délire, Et de sa main mourante il touche encor sa lyro
Les a Satires » de Voltaire sont excellentes ; il avait la veine éminemment satirique. S*il est moins pur, moins châtié que Boileau, il a bien plus de verve, d*aisance et d'enjouement. Ses « Épitrcs » sont aussi d*un style moins soutenu, moins correct que celles de Boileau ; mais quel feu d'esprit, quelle facilité, quelle aimable urbanité, quelle flexibilité merveilleuse de ton et de style ! C'est surtout dans « l'Épître » familière,dans la poésie légère et mondaine, que Voltaire est resté sans rival. Ce genre, qui prend toutes les formes, et qui est tantôt négligé, tantôt paré, convenait admirablement ù cet esprit si souple, si fin, si railleur. C'est là que Voltaire déploie en se jouant cette simplicité élégante, ce négligé soigné, et cette aisance qu*il appelle si bien « la grâce du génie ». Il est resté le souverain modèle de la poésie fugitive, même dans les vers de sa vieillesse, qui ne perdent rien en originalité, en aisance, en coloris, en agrément. Voyez quelles stances charmantes il adressait à madame du Déliant cinq ans avant sa mort :
Hé I quoi f vous ôtes étonnée Qu'au bout de quatre-vingts hlveri Ma muse faible et surannée Puisse encor fredonner des vers?
Quelquefois un peu de verdure Rît sous les glaçons de nos champs!; Elle console la nature, . Mais elle sèche en peu de temps
Un oiseau peut se faire entendre Après la saison des beaux jours ; Mais sa voix n'a plus rien de tendre U ne chante plus ses amours.
Ainsi je touche encor ma lyre, Qui n'obéit plus à mes doigts ; Ainsi j'essaie encor ma voix Au moment même qu'elle expire.
On regrette que le bon goût abandonne Voltaire même dans ses plus jolies pièces, et que cette main si légère, si gracieuse, s!appesantisse à chaque instant sur des traits qui blessent la religion, la morale ou la bienséance. Ses « Épîtres » les plus goûtées tournent à la satire, et il lui échappe des injures triviales contre des évéques, des jésuites, des capucins ou contre ses critiques. Il est difficile de trouver, dans ses nombreuses poésies légères un seul morceau qu'on puisse donner tout entier à la jeunesse.
La prose de Voltaire est supérieure à ses vers : c'est un modèle accompli de clarté, d'aisance, de sobriété, de souplesse, de rapidité, de grâce, de naturel et d'élégante simplicité. Ce style, qui coule avec une admirable limpi-
dite, suppose dans les idées une netteté plus rare qu'on ne croit. Il rappelle, à chaque page, le mot de Pascal : « Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. » On reproche avec raison à Voltaire de manquer d'élévation et de profondeur. « Voltaire n'est que joli, » disait Montesquieu. C'est vrai; mais il faut ajouter que ce grand écrivain cache quelquefois la profondeur sous des formes légères et enjouées, comme dans cette phrase, qui nous apprend tout ce qu'il est possible de savoir sur la physique des anciens : « La physique est une mine dans laquelle on ne peut descendre qu'avec des machines que les anciens n'ont jamais connues. Us sont restés sur le bord de rabime,.etont raisonné sur ce qu'il contenait sans le savoir. »
Les genres où Voltaire réussit le mieux en prose sont l'histoire, le conte et la lettre. Il fut le premier historien, le premier conteur et le premier écrivain épistolaire de son siècle, comme il en était le plus grand poète. Son ou* vrage historique le plus important est « TËssai sur Yes^ prit et les mœurs des nations, depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIII ». Il se propose moins de raconter les fails que d'exposer les mœurs, les usages, les lois^ la littérature, le mouvement des esprits. Il parle peu des batailles, des actions privées des rois, des intrigues de cour, du changement des ministres. « Je voudrais, dit-il,
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découvrir quelle était alors la société des hommes, comment on vivait dans l'intérieur des familles, quels arts étaient cultivés, plutôt que de répéter tant de malheurs et tant de combats, funestes objets de l'histoire et lieux communs de k méchanceté humaine. » C'était là une grande innovation et un notable progrès. L'auteur déploie dans ce livre un rare talent pour lier ensemble les faits ; il les éclaire, soit par des réflexions originales soit par l'ordre et l'arrangement qu'il leur donne, et il détruit, en se jouant et en mêlant la raillerie au maisonnement, une foule de préjugés, d'abus, d'erreurs, de fausses notions entassées dans les livres de ses prédécesseurs. Le moyen ûge, si chargé de faits obscurs, ennuyeux, devient, sous sa plume, clair, intéressant, agréable à lire. Voltaire est même impartial par moments. 11 dit, par exemple, que la chevalerie « servait de contrepoids à la férocité générale des mœurs. » Il rend justice à Jeanne d'Arc, « cette héroïne qui aurait eu des autels dans les temps héroïques. » Il a fait un portrait célèbre de saint Louis, « à qui une piété d'anachorète, dit-il, n'ôta aucune vertu de roi, et qui mérita d'être en tout le module des hommes. »
Tous ces mérites, joints à celui d'un style toujours clair, rapide, naturel, élégant, font de « TEssai sur les mœurs » le chel-d'œuvre historique du xviir siècle^ mais ils ne sauraient racheter la partialité, Tesprit moqueur et
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irréligieux, le manque de gravité, qui en sont les défauts dominants.
Bossuet, dans son « Discours sur l'histoire universelle » , n'avait eu qu'un dessein : subordonner ce qu'il appelle les plans de Dieu à l'établissement du christianisme, tel est l'esprit de ce magnifique ouvrage. Le grand historien avait dû laisser dé côté une foule de peuples qu'aucup lien ne rattache à notre religion. Il se borne à faire l'histoire des Juifs et de quelques autres peuples anciens. Il parle peu des Égyptiens et des Perses, il fait à peine mention des Arabes dont les souverains régnèrent avec gloire à Bagdad et à Gordoue, et il ne dit pas un mot des Indiens et des Chinois, dont la civihsation avait précédé l'établissement des Hébreux dans la Terre promise.
Voltaire entreprit de faire la suite ou plutôt la contrepartie du Uvre de Bossuet. Plein de mépris pour le passé, il juge tout, les faits, les mœurs, les lois, les monuments, au point de vue de la philosophie du dix-huitième siècle. Tout ce que ses contemporains aiment, il le loue; tout ce qu'ils condamnent, il le blâme. « Voltaire, dit Moutesquieu, n'écrira jamais une bonne histoire. Il est comme les moines qui n'écrivent pas pour le sujetqu'ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre. Voltaire écrit pour son couvent. «»
Un historien doit aimer son sujet, sans être obligé d'y voir tout en beau. Il doit se réjouir et souffrir avec les
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différentes générations dont il raconte les joies et les souffrances. Voltaire, ennemi du moyen âge, parce que Tesprlt chrétien y domine, ne le juge pas : il Tattaque, il le calomnie, il le détruit, il n'a que des sarcasmes contre les mœurs, Iqs idées, les travaux, les monuments d'une époque où il ne voit qu'ignorance et barbarie. Il ne comprenait pas même les arts du moyen'âge. n proposait de démolir la cathédrale de Paris, ce chef-d'œuvre d'architecture gothique, qu'il appelle a un monument d'architecture barbare ». Il accuse de cette barbarie générale le christianisme, qui seul travaillait à l'adoucir et à la détruire. Il ne voit pas que c'est à l'Église et aux couvents que le moyen âge a dû tout ce qui subsistait alors de culture morale et intellectuelle. 11 calomnie les hommes qui ont joué un rôle dans l'histoire de la religion. Il en veut surtout aux grands papes Grégoire VII et Innocent III, qui furent les infatigables défenseurs de la justice contre la force brutale, et dont les lettres sont un monument extraordinaire del'esprit humain dans les xi« et xii« siècles. Il met les prêtres hors de l'humanité, et il lui échappe sur leur compte des plaisanteries qui excitent le dégoût. Ainsi, à propos du naufrage de quelques missionnaires, il ajoute : « Ils allèrent au fond delà mer recevoir les couronnes du martyre. »
Si Voltaire n'aime pas les chrétiens, en revanche il éprouve une affectiou singulière pour les peuples de-
meures en dehors du christianisme, les Persans, les Indiens et les Chinois. Il trouve que tous leurs rois sont bons, sages et dignes de servir de modèle, et que leurs livres sacrés sont des chefs-d'œuvre, tandis que la Bible n'est qu'un tissu de mensonges et d'absurdités.
Voltaire manque donc surtout de celte philosophie qu'il promet dans son « Introduction », c'est-à-dire d'impartiahté dans l'appréciation des hommes et des choses. Il promet aussi de laisser de côté les petits faits et de ne peindre que les grands, et c'est ce qu'il ne fait pas. Il explique les plus grands événements par les causes les plus misérables. « Si Léon X avait donné les indulgences à vendre aux moines augustins, dit-il, il n'y aurait point eu de protestants. » La querelle des indulgences ne fut que le prétexte de la Réforme ; il y avait d'autres causes que Voltaire ne prend pas la peine de chercher. Il ne voit entre les cathoUques et les protestants que des misères, que des discussions indignes des honnêtes gens. Assurément, les petites causes produisent souvent de grands
effets; mais c'est qu'elles se lient à des causes plus profondes, qu'un historien philosophe devrait tâcher de découvrir, au lieu de répéter à chaque page que le monde marche au gré de Sa Majesté le Hasard, et que les hommes sont des imbéciles.
Dans fe « Siècle de Louis XIV », on ne peut pas reprocher h Voltaire la partialité moqueuse qui gâte « l'Essai
sur les mœurs «. Son admiration va, au contraire, jus-' qu'au panégyrique. Il raconte avec complaisance, et er les excusant, les amusements fastueux, les plaisirs souvent coupables du grand toi, et il ne blâme pas même cette ambition insatiable qui fît couler tant de sang, ni cette hauteur envers les nations étrangères qui rendit le nom francjais longtemps odieux en Europe, Sou livre est un tableau brillant et Hatté de cette société polie du XVII* siùcle, dont il avait vula dernière splendeur. On pourrait désirer aussi plus d'unité dans la composition. L'auteur morcelle son récit en chapitres séparés sur la guerre, les lois, les intrigues de cour, la religion, les lettres, les sciences, les arts, et quelquefois il tombe daos des anecdotes au-dessous de la dignité de l'histoire. 11 eût mieux valu faire marcher de front toutes ces choses à la fois. H La principale perfection d'une histoire, dit Fénelon, consiste dans l'ordre et dans Tarrangement. Pour parvenir ù ce bel ordre, l'historien doit embrasser et posséder toute son histoire ; il doit la voir tout entière comme d'une seule vue ; il faut qu'il la tourne et qu'il la retourne de tous les côtés, jusqu'à ce qu'il ait trouvé son vrai point de vue. Il faut en montrer l'unité, et tirer, pour ainsi dire, d'une seule source tous les principaux événements qui en dépendent. »
Le « Siècle de Louis XIY » est donc moins une véritable histoire qu'une suite de tableaux admirablement coloriés.
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iMalgré ce défaut, les beautés et l'éclat du style font vivre cet ouvrage, la plus brillante composition historique de Voltaire.
« L'Histoire de Charles XII, roi de Suède », autre chefd'œuvre de style, est écrite avec une rapidité qui semble égaler celle des exploits du héros.. Mais Tauteur professe
une admiration exagérée pour Charles XII, « qui a réuni en lui toutes les qualités de ses aïeux, » et qui lui parait « l'homme le plus extraordinaire qui ait peut-être jamais
existé, n tandis que ce faux « Alexandre du Nord » li'eut d'autre mérite que celui d'avoir ravagé beaucoup de provinces et versé beaucoup de sang, et que sps guerres 'aventureuses firent déchoir la Suède du haut rang où l'avaient élevée le génie et la sagesse de Gustave Adolphe. Il est vrai que Voltaire entend le mot « extraordinaire » dans le sens de « singulier », et qu'à la fia de son histoire il atténue cet éloge excessif par un portrait qui se rapproche davantage de la vérité et qui est un des meilleurs qu'il ait tracés.
« L'Histoire de Pierre-le-Grand », entreprise pour plaire tt Catherine II, est faiblement écrite et manque d'impartialité. Il n'y est pas môme fait mention du procès d'Alexis, fils de Pierre. « Les faiblesses des princes, dit Voltaire, ne doivent pas toujours être divulguées; »> singulier principe dans la bouche d'un historien philosophe. Le docteur Poissonnier, à son retour de Russie, lui cita plusieurs
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inexactitudes de son livre. « Mon ami, répondit Voltaire, ils m'ont donné de bonnes pelisses, et je suis trèsfrileux. »
Il n'y a lieu ni à critiquer ni à louer le « Précis du siècle de Louis XV »>, ébauche imparfaite ; « THistoire du Parlement »>, véritable pamphlet satirique, et les « Annales de TEmpire d'Allemagne », aride abrégé chronologique, dédié à la duchesse de Saxe-Gotha, sœur du roi Frédéric II, où Ton remarque, dit Grimm, une ignorance profonde du droit public.
Les romans et les contes de Voltaire portent, comme ses histoires, le cachet de ce génie inimitable, qui excellait à présenter la raison la plus saine sous la forme de la plaisanterie. Ce sont des chefs-d'œuvre d'esprit et de style. On est affligé de trouver sans cesse dans ces charmantes compositions des attaques contre toute religion et des traits qui blessent la morale, la bienséance et le bon goût. « Candide », le plus important et le plus fameux de ses romans, est un tableau effroyablement gai des misères de ce monde, et souillé à chaque pas par d*amers sarcasmes contrôla Providence. Il fait Dieu imprévoyant. Nier la Providence, c'est nier Dieu, et tomber dans l'athéisme : et cependant Voltaire n'était pas athée, il valait souvent mieux que ses livres.
De tous les ouvrages de Voltaire, celui dont la lecture est la plus piquante, la plus variée, la plus amusante,
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c est son immense • Correspondance ». Ce qui la caractérise^ c'est Tesprît, la facilité, la finesse, la grâce et tous les agréments du style. Dans les relations d'amitié, de politesse ou de simple bienséance, Voltaire est le plus aimable, le plus cbarmant des correspondants. Mais quand il est aveuglé par l'amour-propre ou par l'esprit de parti, il foule aux pieds toute convenance et toute dignité. Ses amis les plus chers étaient choqués de la grossièreté et du cynisme de ses lettres. L'un d'eux, d'Âlembert, lui écrivait à ce sujet : « Il me semble voir César qui étrille des porte-faix. César ne doit se battre que contre Pompée. » En retranchant toutes les lettres que souillent des outrages contre la religion et les prêtres, des injustices envers ses rivaux, des injures contre ses ennemis, on formerait avec la correspondance de Voltaire un charmant recueil et un modèle parfait de style épistolaire.
Comme critique, Voltaire occupe un rang éminent dans la littérature française. Il a répandu dans ses préfaces, dans ses lettres, dans son « Dictionnaire philosophique », dans le « Temple du goût », dans ses « Commentaires sur Corneille », une foule d'excellents préceptes, d'observations précieuses, de pensées aussi fines que justes, et de jugements admirables sur les écrivains et sur les ouvrages littéraires. Il sentait à merveille les beautés de détail, la justesse, Télégance, le bon sens et les autres qualités qui le distinguent lui-même. Mais il ne sait pas
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embrasser d'une vue assez haute les grands monuments de Tesprit humain,. et il ne semble pas comprendre certaines beautés mâles des époques moins civilisées. Que d'erreurs et de jugements téméraires on pourrait relever ! Il dénigre presque tous les écrivains de Tantiquité; il préfère, par exemple, le « Roland » de TArioste à « l'Odyssée », et la « Jérusalem délivrée » à « l'Iliade. » Il ne voit qu'un patois grossier dans le style de Calvin, que Bossuet considérait comme un des pères de la prose française. Il dit que chez La Fontaine « le naturel n'est que le fami* lier, le bas, le négligé, le trivial. » Après avoir d'abord admiré Shakspeare, qu'il révéla le premier à la France, ri le traita plus tard de barbare, et il ne vit pas même que cette barbarie éloquente devient une partie de la vérité, quand le poète peint des temps et des hommes barbares. Dans ses « Commentaires sur Corneille » , qui renferment sur la langue et la grammaire tant d'excellentes remarques, il oublie trop souvent le respect dû au créateur de la tragédie française. « Je traite Corneille, dit-il, tantôt comme un dieu, tantôt comme un cheval de carrosse... Plus je le lis, plus je le trouve le père du galiihatias aussi bien que le père du théâtre. » Au lieu d'exposer des vues générales sur l'art dramatique, d'éclairer ce qu'il y a d'obscur dans le texte, de faire sentir la hardiesse ou la vérité de certaines images et de certaines expressions, de développer ce que l'art cache aux lecteurs peu éclairés,
de justifier ce qui pourrait sembler réprôhensible au premier coup d'œil, il épluche les vers du grand Corneille, il dissèque ses phrases et traite son style comme des compositions d'écoUer. C'est attaquer Hercule à coups d'épingle. Ajoutons qu'il y a des légèretés incroyables Ainsi, à propos de ces deux vers :
C'est cette vertu môme, à nos désirs cruelle, Que vous louiez alors eu blaspliémant contre elle.
H dit : « Une femme doit faire sentir qu'elle est ver-tueuse, et ne jamais dire « ma vertu ». Voyez si Monime, dans « Mithridate », dit jamais « ma vertu ». Monime le dit deux fois :
De mes faibles efforts ma vertu se défie. ( Acte II, se. 6.) Tu verrais ton devoir, je verrais ma vertu. ( Acte IV, se. 2.)
Ainsi encore , dans une remarque sur ce vers « d'Horace » :
Si près do voir sur soi fondie de tels orages,
il dit : « Si près de voir » n'est pas français : « près de » veut un substantif, «près de la ruine, près d'être ruiné», comme si « être ruiné » était un substantif. D'ailleurs, « près de voir » est une expression très-française ; nos meilleurs écrivains en offrent de nombreux exemples.
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Pour résumer notre opinion sur Voltaire, qui paraîtra peut-être aux uns trop indulgente, et aux autres trop sévère, nous emprunterons à un de ses contes une ingénieuse allégorie. Itliuriel, un des génies qui président aux empires du monde, envoya le Scythe Babouc à Persépolis, dont les folies et les excès avaient attiré sa colère, pour avoir un rapport fidèle sur Tétat de cette villç, et savoir s'il devait la corriger ou Texterminer^ Babouc partit pour Persépolis, et vit un peuple poli, doux et bienfaisant, quoique léger, médisant et plein de vanité. Il y avait du bien et du mal. a Voici, dit Voltaire, comme il s'y prit pour rendre son compte. Il fit faire par le meilleur fondeur delà ville une petite statue composée de tou'g les métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus viles; il la porta àlthuriel : « Casserez- vous, dit-il, cette jolie statue, parce que tout n'y est pas oi: et diamants? » Ithuriel entendit à demi-mot; il résolut ■ d'épargner Persépolis.
Faisons comme le Génie : blâmons les excès et les fautes de Voltaire et déplorons le mal qu'il a fait; mais profitons de tout ce qu'il a d'excellent, et ne brisons pas sa statue, parce que tout n'y est pas or et diamants.
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Il n'est pas rare de voir des enfants désobéissants et paresseux qui font Téloge de Tobéissance et de Tétude. A les entendre, ce seraient des modèles; mettez-les à l'œuvre, vous ne trouvez en eux qu'indolence et mauvaise volonté. Les hommes, qui sont de grands enfants, se montrent souvent aussi vertueux en paroles et vicieux en actions. Il en est beaucoup qui ont de beaux sentiments, des instincts élevés, qui aiment le bien, et qui font le mal. Tout en regardant le ciel, ils tombent sans cesse à terre, comme l'astrologue de la fable, qui se laissa choir au fond d'un puits.
11 est, dans notre histoire littéraire, un écrivain célèbre qui offre ce singulier mélange de grandeur dans ses ouvrages et de bassesse dans sa conduite: c'est Jean- Jacques Rousseau. Plein d'enthousiasme pour le beau et le
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bon, il défendit, avec une dialectique invincible et une éloquence passionnée, les principes éternels de la justice et de la morale, et il commit les actions les plus honteuses et les plus coupables. Cet homme, qui écrivit des pages admirables sur les affections de la famille, sur Tamitié, sur la reconnaissance, prit une compagne indigne de lui, mit ses enfants à l'hôpital, et se montra souvent injuste et dur envers ses amis, ingrat envers ses bienfaiteurs. Et tout en faisant le mal, il se crut vertueux, parce qu'il aimait la vertu. « Je fais le mal, disait-il, mais j'aime le bien. Mon cœur est pur. »
A ces faiblesses dont aucune n'est excusable , se joignent dans la vie do Rousseau l'habitude du sophisme, du paradoxe et des erreurs d'esprit non moins déplorables que les fautes de conduite. Il lui manquait cette justesse de jugementqui donne à chaque chose sa vraie place et qui préserve des déceptions do l'imagination. Ainsi, il veut changer les devoirs des uns en droits au profit des autres. Le devoir du riche, par exemple, est de faire l'aumône; mais le pauvre a-t-il le droit de Texiger et d'être paresseux? Je dois aimer mon prochain comme moimême; mais mon prochain n'a pas le droit de me dire : « Aime-moi comme toi-môme. » L'accomplissement de ces devoirs est une vertu; mais nul n'a le droit de m'imposer la vertu à son profit, et de néjiligcr ses propres devoirs. Ennemi du devoir, Rousseau rejotto l'idée positive
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du devoir et prend la sensibilité pour règle dç conduite. « Le cœur est bon, dit-il, écoutez-le; laissez-vous conduire par la sensibilité, et vous ne vous égarerez jamais, ou vous n'aurez que d'honnêtes égarements. » Grave erreur, que sou exemple suffirait à réfuter, puisque sa sensibilité ne l'empêcha pas d'être ami ingrat et père dénature,
Rousseau ne fut pas, comme Voltaire, le représentant de son siècle. En religion, il fut le défenseur éloquent de Texistence de Dieu, de l'immortalité de Pâme, et l'adversaire passionné de l'athéisme et du matérialisme. En
politique, il exagéra les idées de ses contemporains : on attaquait les institutions ; pour lui, il ne veut point d'inetitutions, et il s'efforce de ramener Thomme à 'l'état sauvage. Dans les lettres, tout occupées d'utilité pratique, l'esprit de critique sociale avait tué l'enthousiasme et Finspiration. Rousseau rendit à notre littérature l'enthousiasme, l'imagination et le sentiment; 11 y introduisit l'amour de la nature, le sens de la réalité, la rêverie, et il enrichit notre prose de pages ravissantes de coloris, de fraîcheur, d'élégance et d'harmonie. Mais là encore à de grandes beautés il mêla des défauts dont est sortie une école d'écrivams qui remplacent le sentiment par la fausse sensibilité et l'éloquence par la déclamation.
On ne voit que contrastes dans Rousseau. Ennemi de.Ia règle, il l'impose en despote dnsa la religion et dans la
-politique. Il défend la liberté, et il asservit llndividu au despotisme de TÉtat. Il cultive les lettres toute sa vie, et il les dénonce comme la source de la corruption et de rincrédulité.Il fait des opéras sur des paroles françaises, et il soutient qu'il est impossible de mettre en musique des paroles françaises, et que les Français n'auront jamais de musique. Il compose de mauvaises comédies, et il écrit un livre éloquent contre le théâtre, qu'il accuse d'amollir le cœur et de le préparer à la séduction des passions. C'est ce contraste. entre la théorie et la pratique, cet amalgame de bien et de mal, de vérités et d'erreurs, qui font porter sur Rousseau des jugements si contradictoires, qui lui attirent tant d'adorations et tant d'outrages, qui en font un monstre.pour les uns et un dieu pour les autres.
Jean-Jacques Rousseau, Técrivain le plus singulier et le plus paradoxal de notre littérature, était fils d'un horloger de Genève. Il eut le malheur de perdre sa mère en venant au monde, et ses premières années furent mal dirigées. A sept ans, son père lui faisait lire des romans, il lui en lisait lui-même, et ils passaient souvent des nuits à cette occupation. Ces dangereuses lectures lui donnèrent de la vie humaine des idées bizarres et romamesques, et contribuèrent beaucoup à la fausseté et a l'exagération de ses doctrines. Quand les romans furent épuisés, le père et le fils lurent ensemble des livres plus
sérieux. Plutarque surtout devint Fauteur favori de Rousseau ; et c'est de cette intéressante lecture et des entretiens dont elle était le sujet, que se forma cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude, qui le distingua de ses contemporains sans l'élever au-dessus d'eux.
Cette éducation imparfaite fut interrompue par un accident dont les suites eurent une funeste influence sur la vie de Rousseau. Son père eut un démêlé avec un oflicier genevois, et il se vit obligé de s'expatrier. Il alla s'établir à Nyon, dans le canton de Vaud ; il s'y remaria et ne s'occupa plus de son fils, qui ne se plaint pas de cet abandon. Le jeune Jean- Jacques, resté sous la tutelle d'un oncle, fut mis à dix ans en pension chez le ministre du village de Bossey, pour y apprendre un peu de latin ( 1722). La seule circonstance qui mérite d'être citée pendant le séjour qu'il y fit, c'est une punition infamante qu'il eut à subir, pour une faute dont il était innocent. Ce châtiment inique lui inspira une haine invincible contre la violence et l'injustice. « Mon cœur s'enflamme au récit de toute action injuste, écrivait-il à soixante ans, comme si l'eiTet en retombait sur moi. Quand je lis les cruautés d'un tyran féroce, je partirais volontiers pour aller poignarder ce misérable, dussé-je cent fois y périr. » Ce fut au village de Bossey, que se développa chez Rousseau ce goût vif pour la vie champêtre qu'il préféra tou^
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jours au tumulte des villes, et dont il devait faire de si séduisantes peintures.
Au bout de deux ans de pension et de trois ans perdus chez son oncle, Jean- Jacques fut placé en qualité de clerc chez un greflSer, qui le renvoya bientôt, en disant qu'il n'était qu'un âne et qu'il n'était bon qu'à manier la lime (1727). De là, on le mit chez un graveur, homme rustre et violent, qui le rouait de coups pour la moindre faute. Cette brutalité le dégoûta du métier, qui d'ailleurs ne lui déplaisait pas ; elle le rendit faux, menteur, voleur même. U déroba d'abord des asperges pour le compte d'un camarade; ensuite il déroba pour lui-même du papier, des fruits, des outils. « J'appris ainsi qu'il n'étai pas si terrible de voler que je l'avais cru, dit-il, et je tirai bientôt si bon parti de ma science, que rien de ce que je convoitais n'était à ma portée en sûreté. »
Dans ses heures de loisir, Rousseau faisait de longues promenaaes à travers la campagne. Un soir, il revmt trop tard et trouva les portes de la ville fermées. Le lendemain il fut rudement châtié par son maître, qui le menaça d'une punition encore plus terrible, en cas de récidive. Il s'était bien promis de ne pas s'y exposer ; mais un jour s'étant trompé d'heure, il arriva aux portes de la ville au moment où l'on venait de les fermer. Dans le premier transport de sa douleur, il mordit la terre de ragei et jura de m plus retounier cbes son maitre(1728. )
Il rôda autour de Genève, et alla demaûder l'hospitalité au curé de Gonflgnon en Savoie. Il était protestant; ce curé ne songea qu'aux moyens de le rendre catholique. 11 l'adressa à une dame suisse, appelée la baronne de Warens, qui avait renoncé à sa famille pour se faire catholique, et qui vivait à Annecy d'une pension que liii faisait le roi de Sardaigne. Jean-Jacques aurait pu se rendre aisément à Annecy en un jour ; il en mit trois. « Je ne me pressais pas, dit-il. Je ne voyais pas un château à droite ou à gauche sans aller chercher Taventure que j'étais sûr qui m'y attendait. Je n'osais entrer dans le chùteau, ni heurter, car j'étais fort timide ; mais je chantais sous la fenêtre qui avait le plus d'apparence, fort surpris, après m'être longtemps époumoné, de ne voir paraître ni dame ni demoiselle qu'attirât la beauté de ma voix, ou le sel de mes chansons, vu que j'en savais d'admirables, que mes camarades m'avaient apprises et que je chantais admirablement. »
Madame de Warens envoya Rousseau à Turin, dans un hospice établi pour les catéchumènes. Après deux mois d'instruction, il se déclara convaincu, et il abjura le protestantisme, quoiqu'il ne pût se dissimuler « que chan ger de religion pour avoir du pain ne pouvait être que Taction d'un bandit. » Les avantages qu'il avait compté recueillir de cette conversion intéressée se réduisirent à une collecte d'environ vingt francs, qu'on loi remit en tô
renvoyant. 11 ne lui resta de la démarche intéressée qu*il venait de faire que le souvenir d*avoir été apostat et dupe tout à la fois. Rendu à lui-môme et privé de toute ressource pour l'avenir, il fut réduit à entrer chez la comtesse de Vercellis, non pas en qualité de favori, mais en qualité de laquais. 11 fallut porter la livrée, a Voilà, ditil, le terme inattendu auquel aboutirent enfin toutes mes grandes espérances. »
Madame de Vercellis odourut trois mois après ; et dans le désordre causé par cet événement, il se perdit un ruban couleur de rose et argent déjà vieux. « Beaucoup d'autres meilleures choses étaient à ma portée, dit Rousseau ; ce ruban seul me tenta, je le volai ; et comme je ne le cachais guère, on me le trouva bientôt. On voulut savoir où je Tavais pris ; je me trouble, je balbutie, et enfin je dis en rougissant que c'est la cuisinière qui me l'a donné. » Il fut renvoyé de cette maison avec la victime de son imposture. C'est une des grandes fautes de Rousseau. Il s'en accuse, dans ses t Confessions «, avec une vive douleur. Mais il parait s'être étrangement exagéré ses tardifs remords. On ne voit pas qu'il ait rien fait pour réparer son injustice, ni pour savoir ce qu'était devenue la pauvre victime de sa calomnie.
Rousseau entra dans une autre maison de Turin, moitié comme domestique, moitié comme secrétaire. II. écrivait des lettres, mais il servût à table et mangeait à
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l'office. Le fils du maître de la maison le prit en aiîec* lion, et lui donna des leçons .de latin et d'italien. Rousseau se montra indigne de cette bienveillance. U se lia avec un Genevois vagabond, son ancien camarade, qui lui fit négliger ses devoirs. On lui adressa des réprimandes, il ne les écouta pas, et il fut congédié ( 1730).
Les deux amis quittèrent ensemble Turin ; ils se proposaient de courir le Piémont et la Savoie, en montrant pour vivre une fontaine, qui avait Vair de changer l'eau en vin. Leur fontaine s'étant cassée, ils allèrent chercher fortune à Annecy. Lorsqu'ils approchèrent de la ville, Rousseau battit froid à son camarade, qui se le tint pour dit, et ils se quittèrent.
Rousseau alla trouver madame de Warens, qui lui fit bon accueil, et le garda chez elle. Il témoigna le désir d'embrasser l'état ecclésiastique, et il entra dans un séminaire; mais ses progrès dans l'étude furent si lents, qu'on le renvoya bientôt comme un sujet qui n'était bon à rien. Il montrait plus de goût pour la musique, et sa bienfaitrice voulut en faire un musicien. Elle le plaça chez le maître de chapelle de la cathédrale. C'était un Parisien, nommé Le Maître, ivrogne très-gai, et bon compositeur. G*est là quil fit la connaissance d'un musicien ambulant, qui se disait de Paris, et se faisait appeler Yenturede Villeneuve. Tout à coup Le Maître voulut retourner on France, et Rousseau reçut ordre de l'accompagoer
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et de ne pas le quitter, tant qu'il aurait besoin de lui. Cet homme était épilep tique. Un jour, dans une rue de Lyon, il fut saisi d'une de ses attaques, et tomba privé de sentiment. Rousseau le laisse là et disparait. « Mon compagnon, dit-il, fut délaissé du seul ami sur lequel il eût dû compter. »
Livré à lui-même, il prit la route de la Suisse. Il passa par Genève, dont la vue lui « causa une certaine défaillance de cœur qui venait d*un excès d'attendrissement. Il se rassasia de la vue de ce beau lac. « Je me livrais, en suivant ce beau rivage, à la plus douce mélancolie, dit-il; je m'attendrissais, je soupirais et je pleurais comme un enfant. Combien de fois, m'arrôtant pour pleurer à mon aise, assis sur une grosse pierre, je me suis amusé à voir toml^er mes larmes dans Teau !» De là il se rendit à Nyon et revit son père, qui le reçut bien, mais a qui ne fit pas pour le retenir auprès de lui tout ce qu'il aurait pu faire. » Il se remit en marche et arriva à Lausanne, réduit (i la dernière détresse (1731). Pour se créer des ressources, il résolut de faire ce qu'avait fait Venture à Annecy. Il changea son nom en celui de Vaussore de Villeneuve, se dit de Paris, où il n'était Jamais allé, et se donna pour compositeur et pour maître de cliant, sans savoir déchiffrer im air. Comme écliantillon de son talent, et pour se faire connaître, il lit jouer dans un concert un morceau de sa composition, terminé
par un menuet qui courait les rues, et qu'il donna pour être de lui, « tout aussi résolument, dit-il, que si j'avais parlé à des habitants de la lune. Non, ajoute-t-il, de la vie on n'ouït un pareil charivari. Les musiciens étouffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux et auraient bien voulu fermer les' oreilles; mais il n'y avait pas moyen. Mes bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer, raclaient à percer le tympan d'un Quinze- Vingts. « Le lendemain tout Lausanne sut qui il était. Il fallut aller chercher fortune ailleurs. Il partit pourNeufchâtel, et y fut plus heureux. Il trouva quelques écoliers, et apprit insensiblement la musique en l'enseignant. Un jour, il rencontra dans un cabaret un aventurier qui se disait prélat grec, et chargé de faire une quête en Europe pour le rétabhssement du Saint-Sépulcre. La liaison fut bientôt faite. Ils parcoururent ensemble la Suisse ; Rousseau servait d'interprète. On découvrit l'imposture à Soleure, et le prétendu Grec fut arrêté. L'ambassadeur de France, à qui Rousseau conta ses aventures, le prit sous sa protection et lui offrit un logement à l'ambassade. Sur le désir qu'il témoigna d'aller à Paris, il lui donna cent francs et quelques lettres de recommandation. Il allait y chercher madame de Warens, qui y avait fait un voyage. On lui dit qu'elle était retournée en Savoie, et il partit pour la rejoindre. A son passage à Lyon, ses finances étant épuisées, il se vit exposé aux
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plus dures privations. On montre encore sur le bord de la Saône Tendroit où il se souvenait « d'avoir couché voluptueusement à Is^ belle étoile sur la tablette d'une espèce de niche enfoncée dans un mur de terrasse. » Enfin il arriva auprès de madame de Warens, qui venait de louer, à vingt minutes de Chambéry, un joli pavillon appelé les Charmettes (1733). C'est là que s'écoulèrent les années que Rousseau appelle les plus heureuses de sa vie. Mais c'était un bonheur sans dignité : il passait son temps à étudier, à se promener, à donner des soins à la maison, moitié élève, moitié favori, moitié domestique. Claude Anet, laquais et favori comme lui, vint à mourir, et il avoue qu'il eut l'indigne pensée d'hériter de sa défroque. Il nous apprend qu'à celte époque il avait des doutes sur l'enfer. Pour les éclaircir, il se plaça devant un arbre, une pierre à la main, et dit : « Si cette pierre touche l'arbre, c'est signe de salut; si elle le manque, c'est signe de damnation. La pierre frappa l'arbre, ce qui n'était pas difificile^ nous dit-il, car j'avais eu soin de le choisir fort gros et fort près. Depuis' lors, je n'ai plus douté de mon salut. »
Après six ans de ce genre de vie, Rousseau, en proie à des vapeurs, s'imagina être atteint d'un polype au cœur, et se rendit à Montpellier pour se faire guérir. Les petites aventures qu'il eut pendant ce voyage lui firent un peu oublier sa « chère maman », qui, de son côté, ne pensait
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guère plus à lui. A son retour à Chambôry, il ne se retrouva plus sur le même pied dans la maison ; un garçon perruquier avait pris sa place. Les Charmettes lui devinrent insupportables, et il partit pour Lyon. Il quitta madame de Warens, qu'il ne revit plus qu'une fois, «sans laisser ni presque sentir le moindre regret d'une séparation dont auparavant la seule idée nous eût donné, dit-il, les angoisses de la mort. » Tel est le héros de la sensibilité! Plus tard, en écrivant ses « Confessions », il s'efforça de rendre intéressante cette femme qui vécut dans l'opprobre, et dont il a immortalisé le déshonneur.
A Lyon, Rousseau entra comme précepteur che:^ M. de Mably, grand prévôt de la ville, et frère de l'abbé de Mably et de Condillac, fondateur en France de la philo- Sophie sensualiste. Il quitta ses élèves au bout d'un an» persuadé qu'il ne parviendrait jamais à leur rien enseigner. Un autre motif dut contribuer à son départ. 11 avait volé quelques bouteilles de vin d'Arbois, et l'on s'était aperçu des libations qu'il en faisait secrètement dans sa chambre (1740).
Pendant son séjour à Lyon, Rousseau avait inventé une nouvelle manière de noter la musique, en remplaçant les notes par des chiffres. Il crut sa fortune faite, et il partit pour Paris avec son système de musique, comme autrefois il était parti de Turin avec sa fontaine merveilleuse. Le résultat fut le même. Les membres de FAcadémie, i
qui il exposa sa découverte, déclarèrent la méthode défectueuse et impraticable. Il en appela au public dans une brochure intitulée : a Dissertation sur la musique moderne. » Mais le public fut de Tavis de VAcadémie, Il fallut renoncer à la découverte et à la fortune. Pour se créer de nouvelles ressources, il fit une comédie et un opéra, et s'appliqua avec ardeur aux échecs dans Tespoir de battre tous les joueurs de ce temps-là ; il ne fut pas plus heureux au jeu qu'au théâtre.
Cependant Rousseau avait fait des connaissances à Paris et trouvé des protecteurs. L'un d'eux le fit nommer secrétaire du comte de Montaigu, ambassadeur de France à Venise (1743). Il resta dix-huit mois dans cette vilio. Mais sou caractère, ennemi de toute contrainte, s'accommodait mal des assujettissements de sa place. Il renonça à la carrière diplomatique, se plaignant beaucoup de son ambassadeur, qui, àl'en croire, était un sot, un ignorant, un avare. De retour à Paris, il demanda inutilement justice au ministère; il ne put pas môme obtenir qu'onlui payât l'arriéré de ses appointements, a Ce refus, dit-il, laissa dans mon âme un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles, qui sanctionnent toujours l'oppression du faible par le fort; »
C'est vers cette époque que Rousseau se lia avec Thérèse Levasseur, servante d'hôtel garni, qu'il finit, dit-on, par épouser vmgt ans plus tard. Cette femme n'avait ni
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beauté, ni esprit, niiuslruclion; elle ne sut jamais bien lire, et ne put jamais apprendre l'ordre des douze mois de Tannée, ni connaître Theure sur le cadran d'une montre. Rousseau prétend qu'elle écrivait passablement. Il existe d'elle une lettre dont l'orthographe est un modèle de cacographie. Elle se termine par cette phrase, qui n'est pas la plus mal écrite : tt Ge sui aves tous lamities et la reuconescance posible e latacheman, mon cher bon namies, votreu euble et bon amies. Theress Levasseur. » A la stupidité et à l'ignorance, elle joignait l'astuce et la méchanceté. Toujours inquiète de sa condition, et craignant que les amis de Rousseau ne fissent rompre cette union indigne de lui, elle les lui rendit suspects, ne cessa de flatter et d'aigrir, sa méfiance naturelle et finit par le brouiller avec tout le monde.
Rousseau et Thérèse Levasseur eurent cinq enfants nés de 1747 à 1755; il les mirent tous aux Enfants- Trouvés. « Je m'y déterminai gaillardement sans le moindre scrupule, dit-il, et le. seul que j'eus à vaincre fut celui de Thérèse, qui iVobéit qu'en pleurant. » Ge triste abandon est le plus grand crime de Rousseau. Voici par quels sophismes il cliorche à le justifier dans sa « Neuvième promonade solitaire », écrite six mois avant sa mort : « Je comprends que le reproche d'avoir mis mes enranis aux Enfants-Trouvés a facilement dégénéré, avec un peu de tournure, en celui d'être un père déna-
turé et Qchaïr les enfants : cependant iî est sûr que c'est 4a crainlu d'une destinée pour eux mille fois pire, et presque inévitable par toute autre voie, qui m'a le plus déterminé dans cette démarche. Plus indifférent sur ce qu*ils deviendraient, et hors d'étal de les élever moimême, il aurait fallu, dans ma situation, les laisser élever par leur mère, qui les aurait gâtés, et par sa famille, qui en aurait fait des monstres. Je frémis encore d'y penser : ce que Mahomet fît de Séide n*est rien auprès de ce qu'on aurait fait d'eux à mon égard. » Quels déplorables sophismes ! Le héros de la sensibilité rejette le devoir paternel, parce qu'il le trouve pénible à remplir. Mais qui l'empêchait d'élever lui-même ses enfants? De bien plus pauvres que lui savent tous les jours supporter cette charge. Et puis , pourquoi avait-il pris une pareille femme? Pourquoi s'était-il allig à une famille ignoble et méchante? Pourquoi surtout chercher à justifier sa faute? Lorsque, à soixante-six ans, il écrivait cette pitoyable justification, il oubliait qu'il avait dit dans « Emile » : « Il n'y a ni travaux ni pauvreté, ni respect Immam, qui dispensent un père d'élever luimôme ses enfants/»
Jusqu'à présent nous avons vu Jean-Jacques Rousseau tour h tour élève d'un ministre protestant, clerc de greffier, apprenti graveur, catéchumène, laquais, séminariste, factolum chez une femme méprisable, professeur de mu-
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sique, interprète d'un charlatan, précepteur, inventeur d'une découverte chimérique, secrétaire d'ambassade, auteur d'opéras et de comédies, compagnon d'une femme indigne de lui. Au milieu de cette vie errante, quelquefois honteuse et exposée à la misère et à la faim, il avait dévoré tous les livres, bons ou mauvais, qui lui étaient tombés sous la main, et nourri son ardente imagination dans ses longues et solitaires promenades. Mais il ignorait son talent, développé par les orages de cette vie agitée. Il se présenta une occasion d'en faire l'essai, et du premier coup il s'annonça comme le rival des plus grands écrivams de son siècle.
En 1749, il allait visiter son ami Diderot, détenu au donjon de Vincennes, lorsqu'il lut dans un journal cette question proposée par l'Académie de Dijon : Le progrès des arts et des sciences a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ? « Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration, dit Rousseau, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture ; tout à coup, je me sens l'esprit ébloui de mille lumières, et ma tête prise par un étourdissement semblable à l'ivresse ; une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine. Ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue, et j'y passe une demiheure dans une telle agitation, qu'en me relevant, je vis mes vêtements mouillés de mes larmes, .^ans avoir senti
que j'en répandais. » Revenu de cette espèce d'extase, il écrivit au crayon, sous le même chêne, 1? fameuse prosopopée de Fabricius contre le luxe et la corruption des Romains. « En arrivant à Vincennes, ajoute-t-il, je lus cette page à Diderot. Il m'exhorta de donner Tessor à mes idées et de concourir pour le prix. Je le fis et dès cet mstant je fus perdu. »
Diderot raconte la chose autrement, et son «récit est fortifié par le témoignage de plusieurs contemporains. « J'étais prisonnier à Vincennes, dit-il. Rousseau venait, m'y voir. Un jour il me dit que l'Académie de Dijou venait de proposer une question intéressante, et qu'il avait envie de la traiter. — Quel parti prendrez-vous? lui dis-je. Il me répondit : Le parti des lettres. —C'est le pont aux ânes, lui dis-je ; tous les talents médiocres prendront ce chomin-là, et vous n'y trouverez que des idées communes ; au lieu que le parti contraire présente à la philosophie et à Téloquence un champ nouveau, riche et fécond. — Vous avez raison, me dit-il après y
avoir réfléchi un moment, et je suivrai votre conseil. » Ces deux versions sont bien différentes, et l'on est tenté de dire avec un personnage de « l'Étourdi » de Molière ;
Oh I oh I qui des deux croire?
Ce disoours au premier est fort contra<iit'.loiro.
Quoi qu'il en soit, Rousseau se mil à l'œuvre, et composa cette brillante déclamation contre les lettres, qui
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l'ut son premier pas dans la carrière du paradoxe dont il ne sut plus sortir. Gomme les lettrés dominaient la société frivole et corrompuô de son temps, il crut facilement qu'elles étaient la cause de cette corruption, et il les enveloppa avec les arts et les sciences dans une proscription générale. « L'astronomie, dit-il, est née de la superstition; Féloquence, de l'ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge ; la géométrie, de Tavarice ; la physique, d'une vaine curiosité ; toutes, et la morale môme, de Torgueil humain. • C'est pousser le paradoxe jusqu'à l'insolence.
Assurément, l'abus des lettres et des arts a produit bien des maux. Mais faut-il défendre à l'homme tout ce dont il peut abuser ? Il faudrait tout lui défendre ; car il abuse de tout. Et d'ailleurs, peut-on empêcher l'homme d'exercer ses facultés intellectuelles, c'est-à-dire de cultiver les lettres et les sciences? Autant vaudrait lui défendre de respirer. La science ne donne pas nécessairement la vertu; mais l'ignorance est-elle une meilleure voie pour y arriver? Et l'homme serait-il plus vertueux, s'il parvenait à V'heureuse hinocence de la brute?
Ce discours, qui commença la célébrité de Rousseau et son schisme avec les écrivains philosophes, remporta le prix et eut un immense retentissement. Diderot écrivit à son ami. « Votre ouvrage prend par-dessus les nuesi il n'y a pas d'exemple d'un succès pareil; »
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Rousseau eut bienlôt une autre occasion de donner cours à sa mauvaise humeur contre son siècle, et à celle fierté républicaine inspirée par ses souvenirs de Plutarque et de Genève. Trois ans après, 1* Académie de Dijon choisit pour programme d*un nouveau prix « TOrigine et les Causes de l'inégalité parmi les hommes. » Pousseau concourut encore. Dans son premier discours, il avait attaqué les lettres en haine d'une société corrompue; dans le second, il attaqua la société elle-même par mépris pour la royauté avilie de Louis XV. Cet homme, qui commençait à sentir son génie, et qui n'avait pu encore parvenir qu'à vivre misérablement, se révoltait des inégalités sociales, ae ce contraste de jouissances voluptueuses pour les uns et de privations excessives pour les autres. Les conditions deviennent inégales, parce que Thomme se développe, et il se développe surtout dans la société. Rousseau, au lieu d'attaquer les vices d'une société où l'inégalité était plus grande qu'il ne faut, proscrit toute espèce de développement et de société, et il fait un éloge pompeux de la vie sauvage et môme d'une époque antérieure, où l'homme n'avait aucune idée de la société et de la famille, qt où régnait entre les individus une égalité complète.
Les contemporains de Rousseau se récrièrent contre l'extravagance de ses paradoxes. Voltaire, en le remerciant de l'envoi de son discours, lui écrivit une chai^raante
lettre, môlée de complimenta et d'épigrammes. « En vérité, lui disait-il ironiquement, il prend envie de marcher à quatre pattes, en lisant votre ouvrage. » Buffon, rejetant comme chimérique cet état d'égalité primitive imaginé par Rousseau, prouva, dans un des beaux discours de son « Histoire naturelle », que la constitution physique de l'homme et la faiblesse de son enfance exigent la famille et la société, et que l'union des pères et des mères avec les enfants est conforme à la nature, puisqu'elle est nécessaire.
Au reste, l'éloge de la vie sauvage était peu dangereux pour l'état social. Mais ce qui l'était davantage, et ce qui devait recevoir, à la fin du siècle, une application si terrible, c'est Tanathème menaçant qu'il lança contre l'origine de la propriété, qui est la première phase de la société. « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personnel »
Pour le coup Voltaire, qui était plusieurs fois millionnaire, cessa de plaisanter. « Quelle est donc, s'écria-t-il T. u. 10
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avec une colère que rendaient brutale ses intérêts menacés, l'espèce de philosophie qui fait dire des choses que le sens commun réprouve du fond de la Chine jusqu'au Canada? N'est-ce pas celle d'un gueux, qui voudrait que tous les riches fussent volés par les pauvres, afin de mieux établir l'union fraternelle entre les hommeô? »
Rousseau, en répondant à ses critiquesi se corrigea lui-môme; et, plus tard, dans « Emile », il enseigna le respect de la propriété, droit du premier occupant consacré par le travail, et dans le « Contrat social » il plaça la propriété à la base de la société qu'il voulait établir.
Dans l'intervalle entre ses deux discours, Rousseau avait donné un petit opéra, intitulé « le Devin du village», dont il avait fait les paroles et la musique. Il eut Un succès prodigieux ( 1752). On le joua devant le roi à Fontainebleau, et il fut applaudi à la cour comme à la ville. Le soir, le duc d'Aumont dit à Tauteur de se trouver au château le lendemain sur les onze heures, et qu'il le présenterait au roi; il ajouta qu'il s'agissait d'une pension. Dès le matin, Rousseau partit pour Paris, pour se soustraire à l'embarras d'une présentation, où il craignait de « laisser échapper quelqu'une de ses balourdises ordinaires, et à l'esclavage d'une pension quieût enchaîné son indépendance. » Cet opéra, dont on applaudissait avec transport la mélodie si pure et la naïveté si charmante^
nous paraît aujourd'hui uuc fade pastorale cliainpôlre. Il fat joué en 1823, et couvert de silïlets.
Les deux discours de Rousseau avaient été une déclaration de guerre contre les lettres et la société de son temps. Ce fut le début de ce qu'il appela sa réforme. Mais pour être conséquent, il résolut de se réformer d'abord lui-môme. Persuadé que la vertu est incompatible avec la richesse et la dépendance, il renonça à tout projet de fortune et s'appliqua à se conduire en toutes choses contuairement à la coutume. Il avait un double emploi de secrétaire et de caissier chez Dupin de Francueil, receveur général des finances. Il s'en démit, sous prétexte qu'il gênait son indépendance. Il simplifia son costume : il quitta Fépée, la dorure et les bas blancs, il prit une perruque ronde, et il vendit sa montre, en se disant avec une joie incroyable : « Grùce au ciel, je n'aurai plus besoin de savoir l'heure qu'il est. »
Cette réforme était tout extérieure ; Rousseau oubliait l'intérieur, les passions, surtout la vanité, l'orgueil, la défiance. Il prit la sauvagerie pour la vertu. « Jeté malgré moi dans le monde, dit-il, sans en avoir le Ion, sans être en état de le prendre et de m*y pouvoir assujtittir, je m'avisai d'en prendre un à moi qui m'en dispensât. Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre, ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris, pour m'enhardir, le parti de les
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fouler aux pieds. Je me fis cynique et caustique par honte; j'affectai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer. Il est vrai que cette àpreté, conforme à mes nouveaux principes, s*ennoblissait dans mon âme et y prenait l'intrépidité de la vertu. »
Cependant il fallait un état pour vivre. Rousseau se fit copiste de musique, et il avoue qu'il comptait sur sa renommée d'auteur pour achalander son métier. Il y porta son immense vanité. Un jour il avait remis à M. d'Épinay, un de ses amis, des copies qu'il avait faites pour lui ; celui-ci lui demanda s'il était homme à lui en livrer encore autant dans quinze jours. Il répondit : « Peut-être que oui, peut-être que non; c'est suivant la disposition, l'humeur et la santé. — En ce cas, dit M. d'Épinay, je ne vous en donnerai que six à faire, parce qu'il me faut la certitude de les avoir. — Eh bien ! répondit Rousseau, vous aurez la satisfaction d'en avoir six qui dépareront les six autres, car je défie qu'elles approchent de l'exactitude et de la perfection des miennes. — Voyez-vous, reprit Grimm en riant, cette prétention de copiste qui le saisit déjà ! Si vous disiez qu'il ne manque pas une virgule à vos écrits, tout le monde en serait d'accord ; mais je parie qu'il y a bien quelques notes de transposées dans vos copies. » Tout en riant et en pariant, Rousseau rougit, et rougit plus fortement encore, quand, à l'examen, il «c trouva que Grimm avait raison.
Il fut pensif et triste le reste de la soirée, et il retourna chez lui sans mot dire. » Ce qui causait la tristesse de Rousseau, c'est que Grimm avait mis le doigt sur sa vanité.
Peu de temps après sa réforme, Rousseau résolut de fuir de Paris et de se retirer dans la solitude. Il lui était difficile de conserver ses allures austères au milieu de la capitale; il avait peu de succès dans le monde, et il adorait la nature et la vie champêtre. Après un voyage à Genève, où il abjura le catholicisme, non par conviction, mais pour recouvrer ses droits de citoyen, il alla s'étahlir dans une petite maison, appelée l'Ermitage, située sur la lisière de la forêt de Montmorency. Pendant une promenade qu'il y avait faite avec madame d'Épinay, qui habitait près de là le château de la Chevrette, il lui était échappé de dire : « Ah ! madame, quelle habitation délicieuse 1 Voilà un asile tout fait pour moi. » Madame d'Épinay fit arranger cette petite maison, à son insu; et dans une seconde promenade, elle la lui offrit avec une charmante amabilité. «Mon ours, lui dit-elle, voilà votre asile ; c'est vous qui Tavcz choisi, c'est l'amitié qui vous roffrc. »
Madame d'Épinay raconte la chose d'une manière différente. Elle offrit l'Ermitage à Rousseau ; et celui-ci ayant dit que, s'il avait cent pistoles de rente, il ne choisirait pas d'autre habitation, elle lui proposa d'ajouter au pro-