‹ Histoire des Principaux Ecrivains Francais (volume 2)Chapitre 4 sur 10 · TT · texte numérisé non relu

TT

174 PRINCIPAUX ÉGAiVAINS FRANÇAIS

duit de la vente de ses ouvrages ce qui lui manquait pour compléter ce revenu. Le philosophe, embarrassé d'une bonté qui lui imposait tant d'obligations, se fâcha et écrivit à sa bienfaitrice que sa proposition lui avait glacé Tûme. « Que vous entendez mal vos intérêts, lui dit-il, de vouloir faire un valet d'un ami!... Souvenezvous que je ne suis pas à vendre, et que mes sentiments, au-dessus maintenant de tout le prix qu'on y peut mettre, se trouveraient bientôt au-dessous de celui qu'on y aurait mis. » Il était difficile d'écrire une lettre plus blessante, et qui sentît plus la sotte vanité d'un homme sans cœur et sans 'éducation. Madame d'Épinay répondit avec une aimable indulgence, et Rousseau accepta son offre, après s'être fait prier. 11 s'installa à PErmitage avQC Thérèse et sa vieille mère, et se condamna à un funeste tête-à-téte avec ces deux femmes astucieuses, avides, basses, envieuses, si peu faites pour vivre dans la société où son génie l'avait introduit (1756).

Cet isolement, qui dura six mois, eut une grande influence sur l'esprit de Rousseau. Il se déroba de plus en plus au joug de l'opinion, rompit avec Diderot, le baron d'Holbach et les autres philosophes, et devint le chef d'une classe d'hommes qui, sans être chrétiens, défendaient l'existence de Dieu et la religion, comme Voltaire était le chef des gens irréhgieux sans être athées. Il copiait un peu de musique pour vivre, et il passait le reste

de son temps à penser, à écrire, à rêver dans les champs et dans la solitude.

Rousseau ne fat pas longtemps en paix à TErmitage. Il se rendit coupable d'un tort grave envers Saint-Lambert, son ami. Dmerot lui dit qu'il devait s'expliquer avec lui. Il le promit, mais il ne le fît pas. L'indiscret Didero Id en demanda la raison; Rousseau se fâcha, et ils se brouillèrent. Notre philosophe offensa aussi madame d'Épinay en la calomniant. Il reconnut bientôt sa fante ; mais il ne voulut pas l'avouer, ni justifier sa bienfaitrice. Bien plus, il aggrava ses torts, en accusant injustement Grimm auprès de madame d'Épinay. Grimm demanda une explication. Rousseau, au lieu de faire franchement les excuses qu'il devait, montra un orgueil embarrassé, et prit les airs généreux d'un homme qui pardonne à uu coupable. Madame d'Épinay lui en fit des observations. « Voulez-vous que j'afliche mes torts et mon pardon *> lui dit-il. — J'ai cru, répondit-elle, que c'était le rôle qui vous convenait après avoir affiché votre injustice. » Il s'y refusa, et la rupture fut définitive. Il fallut quitter l'Ermitage.

Rousseau alla s'établir dans une petite maison, située au milieu d'un grand jardin appelé Montlouis, et appartenant au procureur fiscal du prince de Condé. C'est là qu'il habita de 1758 à 1762, tout en faisant quelques séjours au petit chùteau de Montmorency, où le marô-

chai de Luxembourg lui avait offert un appartement.

Rousseau mit utilement à profit les six ans qu'il passa à la campagne, soit à l'Ermitage, soit à Montlouis. C'est dans cet espace de temps qu'il écrivit la « Lettre à d'Alembert sur les spectacles » (1758 ), le roman de la « .Nouvelle Héloïse » (1761), le « Contrat social » (1762), et « Emile ou traité sur l'éducation » (1762). Nous allons dire quelques mots de ces différents ouvrages.

La a Lettre sur les spectacles » fut le manifeste de Rousseau contre le parti philosophique. Le théâtre était la passion du temps ; on ne croyait rien de plus- propre à répandre les idées de réforme; c'était la tribune des réformateurs, a Les acteurs, disait-on, sont les vrais prédicateurs de l'époque. » Voici quelle fut l'origine de cette lettre, qui est un petit livre. D'Alembert, auteur de l'article « Genève », inséré dans «l'Encyclopédie », avait conseillé d'établir un théâtre dans cette ville. Rousseau, qui affectait de ne voir dans les amusements de Paris que des sources de corruption, se montra indigné qu'on voulût les introduire dans sa patrie, et corrompre par cette nouveauté ses austères concitoyens. Quoique l'auteur de quelques mauvaises pièces dramatiques n'eût guère mission pour lancer Tanathôme contre le drame, il se hâta de répondre à d'Alembert, et il î^ttaqua le théâtre, comme il avait attaqué les arts, les lettres et la société du xvm« siècle. Il tomba dans les mêmes exagérations. Au lieu de

lEAN-MGQUES BOUSSEATT ^77

distinguer les bonnes et les mauvaises comédies, il les proscrivit toutes et flétrit le théâtre tout entier comme une école de corruption et de friponnerie. Voltaire, d'Alembert et plusieurs autres répliquèrent; mais leurs réponses sont bien pâles à côté du réquisitoire de Rousseau, qui est un de ses plus éloquents ouvrages.

La « Nouvelle Héloïse », roman monstrueux en morale, où Rousseau a déployé une éloquence passionnée, pour répandre du charme sur le crime et pour farder le vice d'une couleur de vertu, est un singulier ouvrage pour un réformateur. Il l'explique par ce sophisme : « J'ai vu les mœurs de mon siècle, et j'ai publié ce livre... Épouses coupables, apprenez à rougir ; quant à vous, jeunes filles, si vous en osez lire une seule page, vous êtes perdues. » Passons vite.

Le « Contrat social », où Rousseau expose la manière dont il entend constituer la société, peut se résumer en peu de mots : 11 n'y a de souveraineté que la souveraineté de tous; cette souveraineté ne peut pas se tromper; ou si elle se trompe, elle n'en doit pas moins être obéie. Ainsi Rousseau reconnaît à la multitude, c'est-à-dire à la force brutale du nombre, le droit de décider de tous les intérêts, même de ceux de la justice et de la religion. — Mais si la loi, faite par la multitude, n'était pas juste.^ — La loi ainsi faite par la volonté générale est toujours juste. — Mais si elle était contraire à la loi divine? — Tout

17& PRINCIPAUX ÂCaiVAINS FRANÇAIS

est juste pour TÊlat, c'est l'État qui fait la justice G^est aussi l'État qui fait la religion. « Il y a, dit Kousseau, une profession de foi purement civile, dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice, et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qull soil puni de mort; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois. » Cett^ singulière théorie justifierait toutes les persécutions religieuses, et anéantirait complètement la liberté de la foi individuelle et de la conscience, la plus belle de toutes les libertés. La liberté de la conscience est un de ces droits que l'État ne peut pas supprimer, parce que ce n'est pas lui, mais le souverain éternel, qui les a institués.

Le « Contrat social » eut une terrible influence sur la Révolution française. Il fut pour les terroristes ce que lu Bible avait été pour les puritains anglais du xvir t^ièrlc. Danton, Robespierre, Saint-Just et les autres disciples de Rousseau» voulurent exiger par la terreur cet anéantis-

sèment de l'iadivida au nom de Tintérôt général : « Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, ce ressort en révolution est à la fois la vertu et la terreur, la terreur sans laquelle la vertu est impuissante, et qui par conséquent est une émanation de la vertu... Tout individu qui s'oppose à la volonté générale doit y être contraint par tout le corps, ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le force d'être libre. » Les disciples de

Rousseau diront : la liberté ou la mort I

Mais tout en blâmant les erreurs et les exagérations de Rousseau, gardons-nous de rejeter les crimes de la Terreur sur cet homme, qui a dit que la révolution même la plus juste serait trop chèrement achetée par le sang d'un seul citoyen.

« Emile », ou traité de l'éducation, est Pouvrage le plus important de Jean-Jacques Rousseau. Mais ce n'est guère que le roman de l'éducation, qu'une utopie imaginée par un homme qui ne connaît ni la nature humaine, ni la famille, ni la société, ni l'éducation. Rousseau, partant du principe que les idées ne nous arrivent que par les sens, veut qu'on perfectionne d'abord les organes de son élève, afin d'obtenir le plus complet développement moral et intellectuel. De là sa recommandation sur les soms dus à la première enfance, et le précepte impérieux qu'il fait aux mères de nourrir elles-mêmes leurs enfants. Les femmes philosophes du xviii« siècle, toutes livrées à leurs

180 PRINCIPAUX ÉCaiVAlNS FRANC \IS

passions et à leurs plaisirs, ignorant la loi du devoir, /s'occupaient fort peu de leurs jeunes enfants. Elles les confiaient, hors de la maison, à des nourrices mercenaires, et il en périssait beaucoup, faute de soins maternels. Sous ce rapport, « PÉmiie » opéra une révolution salutaire : les mères cessèrent de vendre à des mains étrangères les premières caresses de leurs enfants.

Mais si Rousseau parle admirablement des premières années de Tenfance, il commet d'étranges erreurs, quand il traite de l'éducation intellectuelle, religieuse et morale. Et d'abord, il ne sait pas que Thomme naît disposé au mal, et qu'il a besoin d'être sans cesse guidé par la règle du devoir. Il prétend que l'homme est naturellement bon, et qu'il n'est gâté- que par la société. La meilleure éducation est donc, selon lui, celle qui laisse Thomme le plus près de la nature, c'est-à-dire de son état primitif; et il proscrit toute réflexion, tout développement intellectuel, parce qu'un homme qui réfléchit, qui exerce son intelligence, est un animal qui se déprave. Rousseau proscrit aussi toute idée de Dieu et de loi morale. Autre impossibiUté. Un enfant a des passions, il fait des fautes. Comment le corriger, sans lui parler de Dieu et du devoir? — Adressez- vous à sa sensibilité, dit Rousseau; et dites-lui qu'il vous afllige. — Mais c'est la sensibilité de l'enfant qui ne s'accommode pas de la correction ; et quant à la crainte d'aflliger les parents, que d'enfants la redoutent

IBAN- JACQUES BOUSSEAU l8t

moins que la peine de se corriger ! Rousseau ne veut pas imposer la nécessité du travail ; Fenfant ne doit recevoir des leçons que lorsqu'il désire apprendre. Que d'enfants répondraient que le désir d'apprendre ne leur vient jamais et que le travail les ennuie ! Le seul moyen de mettre fin à toute discussion, c'est de parler de devoir, de défendre la paresse comme un mal violant la loi de Dieu, qui impose des devoirs à tout le monde, aux enfants comme aux pères et aux mères. L'enfant ne peut pas répondre que cette loi n'est pas faite pour lui, et que le devoir n'est pas de son goût.

Pour faire naître chez son élève le désir d'apprendre, Rousseau imagine une mise en scène continuelle, où il s'efforce de lui faire inventer les arts et les sciences, au lieu de les lui enseigner. Mais l'élève ne tardera pas à s'apercevoir du manège de son précepteur ; et au lieu d'une leçon, ce ne sera qu'une scène de comédie. Rien n'est plus contraire à une bonne éducation, qui doit préparer l'homme aux devoirs austères de la vie. Quant à ridée de faire inventer les sciences à chaque enfant, c'est un travail utile et fécond pour le développement de l'intelligence, si on l'applique avec mesure ; mais il aurait l'inconvénient de faire recommencer à chaque individu l'œuvre accomplie par le genre humain depuis la création.

Quant aux connaissances, Rousseau ne les envisage

T. II, Il

qu'à leur plus haut degré, et il les interdit à son élève, BOUS prétexte que celui-ci ne pourrait les comprendre dans tout leur développement. Ainsi il défend de lui enseigner rhistoire, « qui est inséparable des causes et des effets. » Mais il y a Thistoire séparée des causes pour les enfants, comme il y a rhistoire racontée avec les causes et les effets pour les hommes. Enseignez d'abord à Tenfant les faits à sa portée ; il apprendra ensuite la science qui en explique les origines et les conséquences, c'est-à-dire la philosophie de l'histoire.

De même, Rousseau ne veut pas que Tenfant apprenne plusieurs langues, parce qu'il est incapable de comprendre la grammaire et la littérature de plusieurs langues à la fois. Rien de plus vrai ; mais un enfant comprend-il bien la grammaire et la littérature d'une seule langue ? 11 peut très-bien apprendre plusieurs langues par la pratique, et il lui sera plus facile d'apprendre plus tard et de bien savoir la grammaire et la littérature ûes langues dont il aura su les mots de bonne heure.

Parla môme raison, Rousseau ne parle pas de religion à son élève, « qui ne peut pas comprendre, dit-il, la science de la religion, c'est-à-dire la théologie. »> Mais un enfant est capable de comprendre les vérités élémentaires de la religion. Enseignez-lui d'abord le catéchisme : lo meilleur moyen de faire bien comprendre l'idée de Dieu, c'est de la rendre familière de bonne heure; on comprend plus aisément ce que l'habitude a gravé dans l'esprit.

Ainsi, Tautcur « d'Emile », au lieu d'amener peu à peu son élève à la religion, lui laisse ignorer môme le nom de Dieu jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Alors il le conduit sur une haute montagne, en fece des Alpes, au lever du soleil, et là, dans un langage trop pompeux pour être naturel, il lui révèle l'existence du Créateur. Emile rencontre un pauvre vicaire savoyard, qui est heureux dans sa pauvreté. Ce vicaire lui fait connaître le secret de son bonheur dans sa profession de foi. Il croit en Dieu et en l'immortalité de Tûme, et il pratique avec zèle tous les devoirs de son état. Sans aller jusqu'à la révélation chrétienne, il réfute avec éloquence l'athéisme et le matériahsme « qui aime mieux donner le sentiment aux pierres que d'accorder une âme à l'homme. » Il réhabilite dignement la nature humaine contre Helvétius, d'Holbach et leurs compUces, qui ne voyaient dans l'homme qu'une béte un peu mieux conformée que les autres. » Qu'on me montre, dit-il, un autre animal qui sache faire usage du feu, et qui sache admirer le soleil ! Quoi ! je puis observer, connaître les êtres et leurs rapports ; je pjLÛs sentir ce que c'est qu'ordi'c, beauté, vertu ; je puis contempler l'univers, m'élever à la main qui le gouverne; je puis aimer le bien, le faire, et je me comparerais aux bôtea ! Ame abjecte, c'est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles ! ou plutôt tu veux en vain t'aviUr ; ton génie dépose contre tes principes ; ton cœur bienfaisant

dément ta doctrine, et Tabus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi. »

C'était une chose nouvelle et hardie, au xvni^ siècle, de voir un libre penseur humilier sa raison devant l'infinité du Créateur, et s'écrier avec éloquence : « Être des êtres, le plus digne usage de ma raison, c'est de s'anéantir devant toi : c'est mon ravissement d'esprit, c'est le charme de ma faiblesse, de me sentir accablé de ta grandeur. »

Ce n'était pas seulement la plume à la main cpie Rousseau osait défendre l'existence de Dieu contre les athées du xviii« siècle. Il avait le courage de ses croyances dans le monde. Un soir, chez mademoiselle Quinault, célèbre actrice, Saint-Lambert attaquait la foi en Dieu. Rousseau se fâcha et murmura entre ses dents ; on l'en plaisanta. « Si c'est une lâcheté, dit-il,de souiTrir qu'on dise du mal de son ami absent, c'est un crime de souffrir qu'on dise du mal de son Dieu, qui est présent ; et moi, messieurs, je crois en Dieu. »

Le déisme de Rousseau, qui ressemble beaucoup à l'unitarisme de nos jours, ne rejette pas la révélation chrétienne ; il ne rejette que l'obligation de la reconnaître pour être sauvé. « A l'égard de la révélation, dit-il, je vois en sa faveur des preuves que je ne puis combattre, je vois aussi contre elles des objections que je ne puis résoudre. Il y a tant de raisons solides pour et contre,

que, ne sachant à quoi me déterminer, je ne Tadmets ni ne la rejette... Je reste sur ce point dans un doute respectueux. »

On dirait que Rousseau sentait tout ce qu'il y a d'impraticable dans son plan d'éducation. Pour que son Emile n'entende parler que de ce qu'on lui enseigne, pour qu'il ne soit pas gâté par le contact de la société, il le place dans un château. Mais tout le monde n'a pas de château ; il faut être riche. Dans son système, l'éducation est impossible aux pauvres. « Un pauvre n'a pas besoin d'éducation, dit-il ; celle de son état est forcée ; il n'en saurait avoir d'autre. » C'est calomnier la Providence, qui ne peut pas vouloir que la route impossible au grand nombre soit la meilleure.

Un mot de Rousseau montre quelle confiance il avait dans les résultats de son système. En 1765, un Genevois lui fit une visite, et lui dit : « Vous voyez, monsieur, un homme qui a élevé son fils suivant les principes au'il a eu le bonheur de puiser dans votre « Emile ». — Tant pis, monsieur, pour vous et pour votre fils, tant pis. »

Rousseau est encore de moins bon conseil pour l'éducation de la femme que pour celle de Thomme. Privé de sa mère, dès sa naissance, associé à une compagne indigne, vivant dans la société de femmes sans mœurs, il ne comprenait pas le caractère de la femme ; il ne connaissait pas la jeune fille religieusement élevée, Tëpouse dévouée,

186 PPaNGlt»ADX ÉCRIVAINS FRANÇAIS

la mèïe de famille tout occupée de ses devoirs. Le principe qu'il donne à l'éducation des femmes, c*est le désir de plaire, c'est la vanité. Ainsi, Sophie doit éviter la tolère, leâ violences, les querelles, parce que ce Serait nuire â la grâce de ses traits. De môme, elle doit travailler, coudre, s*occuper du ménage, non par devoir, mais pour déployer ses grâces. Quel mépris dû cîlractèté de là femme dans cette préoccupation exclusive de ses moyens de plaire ! Certes, nos femmes, nos soelirs, no6 mères ont une vocation bien plus élevée. Destinée comme riiomme à une vie éternelle, la femme doit èlïo ici-bas son égale, sa compagne, partager ses devoirs, ses plaisirs, ses peines, au besoin lui venir en aide et le remplacer dans la vie domestique. Le ménage a peut-être encore plus besoin des vertus de la femme que de celles de riiomme. Molière comprenait autrement les devoirs de la mère de famille ; il dit dans les « Femmes savantes » que

Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enffttiis, Faite aller son ménage, avoir rœil sut ses gensi Et régler la dépense avec économie, Doit élre son étude et sa philosopliie.

On pourrait, en outre, relever bien des propositions étranges, comme celle-ci, qu*on croirait échappée à un insensé : « Il y a telle convenance de goûts, d'humeurs,

IBAJT-JAOQUBO A0US3BAII \tl

i^— ^ ^^t^W^^M* ■■ ■ ■ !■— -— . -■-— -— ■^ ■■■■■■■ ^M^^— ^^— ^»^^ fc n ■

(le sentiments, de caractôres, qui devrait engager un pore sage, fût-il prince, lût-il tnonarque, à donner sans balancer à son fils la fille avec laquelle il aurait toutes CCS convenances, fût-elle tiée dans une famille déshonnùto, fût-elle la fille du bourreau. » — « Je ne pouVais deviner, dit Voltaire, par un Irait de plaisanterie cruelle, mais bien méritée, pourquoi Jeun-Jacqùes conseillait à Emile d'épouser la fille du bourreau ; mais je vois bien à présent que c'était pour se faire un ami dails l'occasion, w . .

A peine « l'Emile » eut-il paru, qu'il fut condamné par le parlement, comme impie et blasphématoire, à être brûlé par le bourreau ; l'auteur fut décrété de prise de corps (1762). C'était peut-être trop deôévérité contre un livre qui défendait l'existence de Dieu et l'immatérialité de l'âme, et qui, malgré tant d'erreurs qui se réfutent d'elles-mêmes, était un retour aux sentiments religieux.' L'histoire du temps explique la proscription du livre de Rousseau. Lo parlement venait de prononcer l'abolition de la société des jésuites, Pour n'être pas accusé d'indifrence religieuse, il voulut faire ptèuve d'attachement fit la religion chrétienne, et il condamna u l'Emile », qui n'était pas chrétien, quoique ce fût un ouvrage religieux aux yeux des athées et des incrédules.

Rousseau, averti à temps, quitta secrètement Montmorency et la France et se retira en Suisse (1702). « En

188 PRINCIPAUX ÉGBIVAINS FBANÇAIS

entrant sur le territoire de Berne, dit-il, je descendis; je me prosternai, j'embrassai, je baisai la terre, et m'écriai dans mon transport : Ciel ! protecteur de la vertu, je te loue, je touche une terre de liberté i » Il trouva un asilç à Yverdun, chez un ancien ami. Mais son enthousiasme pour cette « terre de liberté » ne dura pas longtemps. Le sénat de Berne lui signifia Tordre de quitter le territoire* Rousseau alla s'établir au village de Motiers-Travers, dans la principauté de Neufchàtel, qui appartenait au roi de Prusse. Frédéric II, à qui il demanda l'hospitalité, lui fit offrir une pension. Rousseau lui répondit par une lettre déclamatoire, où il le morigénait sans façon: « Sire, je porte un cœur fait jpour la reconnaissance... Vous voulez me donner du pain ; n'y a-t*il aucun de vos sujets qui en manque?... Puissé-je voir Frédéric le juste et le redouté couvrir enfin ses Ëfats d'un peuple heureux dont il soit le père ! et Jean-Iacques Rousseau, l'ennemi des rois, ira mourir aux pieds de son trône. •

Le gouverneur de Neufchâtel était un jacobite écossais, nommé lordKeith, entré au service prussien. Il combla Jean-Iacques d'attentions ; il lui fit une pension dont il lui paya le capital, et il l'appelait amicalement « mon fils le sauvage ».

A Hotiers, Rousseau n'ayant point de musique à copier, se mit à faire des lacets, « pour passer son temps sans ennui chez ees voisines, dont plusjieurs

étaient aimables et ne manquaient pas d'esprit. Pour rendre mes lacets bons à quelque chose, dit-il, j'en faisais présent à mes jeunes amies, à leur mariage, à condition qu'elles nourriraient leurs enfants. »

Au milieu de cette innocente occupation, Rousseau apprit que Tarchevêque de Paris avait anathématisé son

<« Emile » dans un mandement, et que les magistrats de Genève avaient proscrit ce livre et Pavaient décrété

lui-môme de prise de corps. Il reprit la pliime, et écrivit à Parchevêque une réponse pleine de logique, d'éloquence et de sophisme, aux Genevois ses « Lettres de la Montagne », ouvrage d'un radicalisme ardent, remarquable de polémique et d'éloquence.

Cependant la raison de Rousseau commençait à s'altérer profondément. Déjà à Montmorency, il avait éprouvé une première atteinte de l'humeur noire qui le tourmenta jusqu'à la fin de ses jours. L'impression « d'Emile » ayant éprouvé quelques retards, il avait accusé l'imprimeur et le libraire d'être des coquins, et d'avoir vendu son livre aux jésuites, qui se proposaient, selon lui, de le publier après sa mort, après l'avoir arrangé à leur façon. Reconnaissant bientôt son erreur, il avait écrit à un de ses amis de Genève: « le ne sais quel aveuglement, quelle sombre humeur, inspirée dans la solitude par un mal affreux, m'a fait inventer ce tissu

d'horreurs... Je porte au fond de mon cœur le poids d'un T. H. 11.

remords qui ne me quittera plus. » Malheureusement ce remords ne lui servit ni d'avertissement contré leâ défiances de son caractère ni de préservatif contre sa triste maladie.

Cette maladie s'aggrava au village de Métiers, et prit par moments le caractère d'une sombre mélaûcolie. Il ne rêvait que complots imaginaires contre sa personne, et il vvoulait se dérober aux regards des hommes. C'est alors que, sous prétexte d'une inflrmité, il prit un habit arménien, et qu*il se coiffa d'un bonnet de drap gris, orné d'une large bordure de poil. C'est alors aussi qu'il écrivait avec une vanité folle : « Quiconque ne se passionne pas pour moi n'est pas digne de moi... Quiconque ne m'aime pas, à cause de mes livres, est un fripon. »

Après un séjour de trois ans au village de Métiers, il le quitta en fugitif, â l'instigation de Thérèse Levasseur, qui s'y ennuyait, des enfants du village portèrent des pierres dans sa chambre et en jetèrent deux ou trois contre les vitres. C'est là ce qu'on appelle la fameuse lapidation de Métiers. Rousseau s'écria que le fanatique ministre .du village avait ameuté ses paroissiens contre lui, que sa chambre avait été remplie de pierres, et qu'on avait voulu Tassassiner. Il se réfugia au milieu du lac de Blenne, dans la petite île de Saint-Pierre, dont 11 a fait une si déUcieuse peinture dans ses a Confessions « et dans la « Cinquième rêverie d*un promeneur solitaire »

IBAN-UCQEBS ROUSSEAU \^\

Au bout de deux mois, un magistrat de Berne vint lui ordonner, au milieu de l'hiver, d'avoir à quitter le territoire de la répuMque dans les vingt-quatre heures. Il demanda un délai ; mais il ne put l'obtenir, a Ce moment fut affreux, dit-il. Je me suis trouvé souvent dans de pires angoisses, jamais dans un plus grand embarras. » Cette nouvelle persécution dut porter un coup fatal à la raison déjà ébranlée du malheureux proscrit. Une lettre de l'historien Hume et les conseils de la comtesse de Boufllers, une de ses dévotes, le déterminèrent à venir chercher en Angleterre l'asile que lui refusait sa patrie. 11 traversa la France et s'arrêta quelques jours à Paris, où il logea chess le prince de Conti^ et où il se montra avec son habit d'Arménien dans les promenades publiques et à l'Opéra. Il s7 vit entouré d'amis, et d'admirateurs. « Je suis en représentation toute la journée, écrivait- il; j'ai du monde de tous les États depuis l'instant où je me lève jusqu'à celui où je me couche. » Il partit de Paris avec Hume, au commencement de janvier 1766, et arriva à Londres, où il fut l'objet de l'empressement le plus flatteur. Le prince de Galles alla le voir, etGeorge III lui fit une pension, qui lui assurait le bien-être pour le reste de ses jours. Un riche Anglais, nommé Davenport, lui offrit une maison de campagne, à Wootton, entre Ellastone et Kingsley, en Staffordshire. Pour ménager la susceptibilité de son hôte, il

192 PfilNCiPAUX ÉCBIVMNS FRANÇAIS

consentait à recevoir trente livres sterling pour le loyer et la pension. Rousseau accepta cette offre, maJ'^ré les représentations de Hume, qui craignait de le voir se confiner seul à la campagne, dans un pays dont il ne savait

pas la langue, sans occupation, sans amusement d'aucun genre, sans autre société que celle de son indigne femme. M Je crains la faiblesse et l'inquiétude naturelle à tout homme, et surtout à un homme de son caractère, écrivait Hume. Je ne serais pas surpris qu'il quittât bientôt cette retraite... Sa santé est plutôt robuste qu'infirme, à moins que vous ne vouliez compter les accès de mélancolie et de « spleen » auxquels il est sujet. C'est grand dommage ; il est fort aimable dans ses manières, il est d'un cœur honnête et sensible ; mais ces accès l'éloignent de la société, le remplissent d'humeur, et donnent quelquefois à sa conduite un air de bizarrerie et de violence, qualités qui ne lui sont pas naturelles. »

La bonne intelligence ne dura pas longtemps entre Hume et Rousseau, et les détails de leur querelle sont assez tristes pour la philosophie. Voici quelle en fut l'origine.

Peu de temps après l'arrivée de Rousseau à Wootton, un journal anglais publia une lettre supposée écrite par le roi de Prusse, qui lui disait : < Bies états vous of&ent une retraite paisible ; je veux. vous faire du bien, et je vous en ferai, si vous le trouvez bon... Hais si vous

persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez. Je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits ; je cesserai de vous persécuter, quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être. » Cette plaisanterie était rœuvre d'Horace Walpole, fils du célèbre ministre de George U. Rousseau Tattribua à d'Alembert, ami de Hume ; et son imagination malade grossissant cette circonstance d'une foule de petits incidents dont il faisait autant de torts, il arrive à cette absurde conclusion que Hume est Tagent de ses ennemis, et qu'il ne Ta amené

en Angleterre que pour le perdre après Tavoir d(^shonoré. Il cesse toute correspondance avec lui. Humé lui demande une explication. Rousseau la lui donne dans une lettre de quarante pages, où il l'accuse de lâcheté et de trahison. Hume, qui connaissait si bien le caractère ombrageux et Thumeur atrabilaire de Rousseau, aurait dû le plaindre. U manqua d'indulgence et de générosité. Il fit impruner un résumé violent de la querelle, et accusa publiquement d'ingratitude et de scélératesse l'homme illustre et malheureux dont il s'était fait le protecteur. Cette rupture fit grand brtlit et partagea le parti philosophique. Ou a peine à comprendre aujourd'hui comment Rousseau pouvait voir un traître dans Hume, qui l'avait comblé d'attentions et de bons offices, et comment Hume pouvait traiter de scélérat uà

194 PRINCIPAUX ÉCRIVAINS FflANÇAIS

homme qui, à sademande, lui faisait part, dans une lettre particulière, de soupçons plus insensés quliijurleux.

Rousseau avait auprès de lui la plus ôruelle éiiiiemîe de son repos ; c'était Thérèâe Levasseùr. Cette Inêchante femme avait eu des Querelles partout où ils âVaient demeuré ; elle en eut aussi à Wootton avec les domestiques et l'endit insupportable à Rousseau lé séjour de cette maison. Il partit brusqliement, en écrivant eu style de Romain indigné à Ûavenport, qui l^àvait Comblé de prévenances : « tJn maître de maison, ihoiisieur, est obligé de savoir ce qui se passe dans la sienne, surtout à l'égard des étrangers qu'il y reçoit. Si vous ignoret ce qui se passe dans la vôtre à mon égard, vous avez tort ; si vous le savez et que vous le souffriez, vous avez plus grand tort : mais le tort le moins excusable est d'avoir oublié votre promesse, et d'être allé tranquillement vous établir à Davenport, sans vous embarrasser si l'homme qui vous attendait ici sur votre parole y était à son aise ou non. En voilà plus qu'il ne faut pour me faire prendre mon parti. Demain, monsieur, je quitte votre maison. »

Rousseau quitta précipitamment l'Angleterre sans argent; il payait sa dépense avec un morceau de cuillcjr ou de fourchette, qu'il cassait dans les auberges. Arrivé à Douvres, il trouva leâ vents contraires, et il ne manqua pas de voir dans cet accident si naturel la main de ses

|EAN'JAGQU£9 ROUSSEAU 195

eiiiiemisi et des ordres supérieurs pour lo retoir. 11 harangua sur la plage les liabilants de Douvres, qui ne comprenaient pas un mot de son discoursi Enfin le vent lui permit de s'embarquer, et il arriva à Calais, après un gOjour de treize mois en Angleterre {21 mai 1767).

Pendant trois ans, il vécut en province, et traîna de retraite en retraite son infortune et ses défiances. Ou le trouve d'abord au château de Fleury, chez le marquis de Mirabeau, père du grand orateur ; puis au chûtcau de Trie, prés de Gisors, chez le prince de Gonti, son protecteur. Il y fut tracassé par les domestiques, qui lo laissaient manquer de fruits et de légumes. Il en partit tout à coup, en écrivant au prince une lettre fière et peu polie (juin 1768).

Rousseau ignorait l'art de se conduire avec les grands. 11 ne savait pas plus qu'Alceste trouver le milieu entre la complaisance et la rudesse. Quelquefois il repoussait brusquement toutes les avances, et il faisait le fier et Timperlincnt. Ainsi, à la représentation du « Devin de village »,

Fontainebleau, un courtisan l'aborda et lui dit poliment ; « Monsieur, permettez que je vous fasse, mon compliment.; —Oui, dit Rousseau, s'il est bien. » Le courtisan lui tourna le dos. On dit à Rousseau : « Mais y songez-vous ? Quelle réponse vous venez de faire ? — Fort bonne, dit-il, connaissez-vous rien de pire qu'un compliment mal fait? •

496 PiUNDIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Ainsi encore, en 1760, le prince de Conti lui envoya du gibier ; Jean-Iacques le refusa par une lettre impolie et déclamatoire. Il avoue dans ses « Confessions » que : « c'était moins la délicatesse d'un homme qui veut con- « server son indépendance, que la rusticité d'un mal « appris qui se méconnaît. »

D'autres fois, il se laissait séduire par raffabilité et les caresses des grands. Il ne comprenait pas qu'ils le recherchaient pour sa célébrité comme un objet de distraction. 11 se mettait à l'aise avec eux, il les prenait au mol âur le pied d'égalité où ils offraient de se mettre avec lui, il leur demandait lui-môme leur amitié, comme il le fit au maréchal de Luxembourg, et il acceptait tout, services et bienfaits. Tôt ou tard, il sentait le poids de l'obligation et la distance qui le séparait de ses bienfaiteurs. Alors il reprenait son indépendance, en inventant contre eux des griefs et en faisant le pauvre fier et déclamateur.

Après Trie, Rousseau habita successivement Grenoble, * Bourgoin, Monquin et Lyon, promenant partout ses ioaaux imaginaires. Pendant qu'on le fêtait à Grenoble, il écrivait : « J'ai des preuves de jour en jour plus certaines que l'œil vigilant de la malveillance ne me quitte pas d'un pas. »» a Rousseau, disait Pavocat-général Servan, s'abreuvait d'absinthe au même caUce où d'autres eussent goûté le nectar. » Au bout de quelques semaines, il fit une visite de poUtesse à M. de BéruUe, président du parlemeot

JBAN-IACQUES UOUSS^^t / }d7

de Grenoble. Ce magistrat le combla de prévenances et d'offres de service. « Ce n*est pas, ajouta-t-il en souriant, que ]e connaisse vos ouvrages; je n'en ai lu aucun. » A ces mots, Rousseau rougit, pâlit, et, ôans prononcer une seule parole, ii gagna la porte. Il courut arrêter une place dans la voiture de Lyon, qui partait le lendemain. C'est à Bourgoin, entre Lyon et Grenoble, que Rousseau épousa, au mois d*août 1768, cette Thérèse Levasseurf qu'il appelait sa gouvernante; il le fit sous le nom de Renou, par la singulière raison que « ce ne sont pas les noms, mais les personnes qui se marient ». Il n'a pas l'air de s'apercevoir qu'il commettait un faux. On a dit qu'il n'y avait point eu de contrat civil ni religieux, et luimême nous apprend que « t^et honnête et saint engagement avait été contracté dans toute la simplicité, mais aussi dans toute la vérité de la nature, en présence de deux hommes de mérite et d'honneur ». Ce serait un mariage à l'écossaise. Mais, comme la loi française ne reconnaît pas de mariage sans contrat, celui de Rousseau était nul, et Thérèse n'avait pas cessé d'être sa gouvernante. C'est cependant comme veuve de Rousseau qu'elle reçut, par ordre de George III, une somme de deux mille écus pour arrérages échus de sa pension, jusqu'au jour où il avait cru devoir la refuser, et que l'Assemblée nationale lui vota plus tard une pension de quinze ceuto livres.

198 PIimcilPAtll ÉGhtVAms FRANÇAIS

Pendant Bon séjour à Monquin, près de BoUtgoln Rousseau écrivit la fumeuse lettre où il explique à âa toçon les prélenducB manœuvres de ses ënnemiâ ( 26 février 1770). Le premief ministre, Id duc de GhDisfeul, était le clief du complot* « Je lui donnai, dit-il, des louttflges qu'il méritait trop peu pour leô pretidre ttU pied de là lettre. Il se crut insulté : de là sa haitiB et toUô mes malheurs; . . Il s'est aësDcié à la ligue de Didetot, iio Qïimttt, de d'HolbaChj de d'Alembcrt, de là cotntefesc dcBOufflers, de I& maréchale de Luxembourg, qui tous Yeulëtlt ffle faîte passer pour Un monstre ^ et me rciidt*e la Vie edieuâë, insUpporlable, pire cent foiô que la mort..« Ile ëdiltftllês iusqu*à faire disparaître lès pdrtraltë de moi qui ffle ressemblent, et à en répandre un qui me ddiuië Uh aif fa=rouche et Une mine de eyclopc. A ce gf aèiôui pottt&it on a mis pouf pendant celui de Hume, qui réellement à une tôte de oyclope, et a qui Ton donne un air dharmttntn.

Mi de Ghblseul à fuit plUs : il à entrepris l'expédition de la

Corse et réuni cette lie à la France, pour me myit vmn^

neur de donner une Constitution à Seë habitants* Ah I tA M. de Ghoiseul eût employé ft bien gouvernef l'État la moitié du temps, des talentë^ de l'afgent et des ëoiiis qu'il à mis à satisfaite ôa haitid, il eût ôtô run des plus grands ministres qu'ait eus la France. »

A Monqum, Thérèse Levasseur eut encore dos diiniMiltéë avec les gens de la maison. Rousseau, toujours sa dupe.

lEAN'JAGQUBg ROUBgBAU 109

écrit au propriétaire une lettre violente, où il raccuse • do souffrir les outrages atroces du bandit en cotillon auquel il les a livrés, et d'être dénué de crédit dans sa propre maison, au point de n'y pouvoir procurer la sûreté aux botes qu'U y a placés lui-même » ; et il le prévient, « en attendant qu'il puisse se procurer une autre demeure, qu'il pourvoira de sou mieux à sa propre défense et à la protection qu'il doit à sa fenune » (avril 1770).

Rousseau était à Lyon, lorsqu'il souscrivit pour la statue de Voltaire ; il dit que, puisque tous les écfivaius pouvaient souscrire, il avait payé ce droit assez cher pour oser y prétendre. Voltaire voulut en vain faire refuser cette souscription ; il fallut la subir.

Plus généreux que ce vindicatif ennemi, Jean-Jacques se plut toujours à rendre justice à ses talents et même à son caractère. Il (lisait à Dassaulx, littérateur médiocre, depuis membre de la Convention : « Je ne connais point d'homme dont les premiers moqyements aient été plus beaux que ceux de Voltaire* » Il ne montra pas moins de générosité envers Diderot. Gorancez, fondateur du t Journal de Paris » accusait un jour Diderot d'obscurité dans ses écrits. « Prenez-y garde, lui dit Rousseau, lorsqu'il s'agit de matières traitées par Diderot, si quelque chose n'est pas compris, ce n'est pas toujours la faute da l'auteur. «

£n 1770, Rousseau quitta la province pour aller s'éta-

à Paris. Il acheta quelques meubles et loua, dans la rue Plàtril^re, qui porte aujourd'hui son nom^ un pauvre réduit au cinquième étage, qu'il jugea habitable pour lui et sa femme, « en y mettant des planches. » Il fut probablement conduit dans la Capitale par le besoin de suppléer ^ son modique revenu, en copiant de la musique, et peut-être aussi par le désir de faire des lectures de ses « Confessions », qu'il avait commencé à écrire en Angleterre. Ces lectures eurent lieu dans des sociétés particulières, et furent partout écoutées avec Favidité qui s'attache au scandale. Le scandale ne manque pas à ce livre. Attaqué à la fois par le parti religieux et conservateur, qui T^accusait de scepticisme et d'impiété, et par le parti eBcy^lo** pédique,qui le traitait de déserteur de la philosophie, le malheureux Jean-Jacques s'imagina qu^on voulait flétrir sa mémoire, et crut que le meilleur moyen de àéjouer cette conspiration générale était de se faire connaître lui-même et de dévoiler ses actions, ses paroles et jusqu'à ses plus secrètes pensées. De là ce livre étrange des « Confessions », où il se déshonore en croyant se glorifier. Rousseau se croit obligé de tout révéler, et tout en disant de ces choses qu'on ose à peine se dire tout bas, même quand on ne s'entretient avec soi-même que pour s'en repentir et s'humilier, il se proclame le meilleur des hommes, a Je me suis montré tel que je fus, dit-il, vil et méprisable, quand je l'ai été ; bon,

lEAN-IACQDBS ROUSSEAU SOI

généreux et sublime, quand je Tai été. Que chacun de mes semblables découvre son cœur avec la même sincérité, et puis qu'un seul dise, s'il l'ose : « Je fus meilleur que cet homme- là. » Quiconque, dit-il en finissant, même sans avoir lu mes écrits, examinera, par ses propres yeux, mon naturel^ mon caractère, mes mœurs mes penchants, mes plaisirs, mes habitudes, et pourra me croire un malhonnête homme, est lui-même un homme à étouffer. » C'est le délire de l'orgueil.

Rousseau resta sept ans à Paris. Il y passait son temps à copier de la musique, à herboriser, à recevoir quelques amis, les uns anciens, les autres nouveaux, à faire de longues promenades, au retour desquelles il écrivait ses impressions sous le titre de « Rêveries d'un promeneur solitaire », espèce de complément à ses « Confessions » , monument d'un talent admirable et d'une étrange perversion d'idées. Bernardin de Saint-Pierre, à qui nous devons quelques détails sur lea dernières années de Jean-Jacques, nous a laissé le récit intéressant d'une de ces promenades.

« Rousseau, dit-il, me proposa de Tenir le lundi des fêtes de Pâques au mont Yalérien* Nous nous doimàmes rendez-vous dans un café aux Champs-Elysées. Le matin, nous primes du chocolat. Le vent était à l'ouest; l'air était frais ; le soleil paraissait environné de grands nuages blancs, divisés par masses sur un ciel d'azur. Entrés

2Q2 PRINCIPAUX i:CRlVAlNS FRANÇAIS

dans le bois de Boulogne à huit heures, Jean-Jacques se mit à herboriser. Pendant qu'il faisait sa petite récolle, nous avancions toujours. Déjà nous avions traversé une partie du bois, lorsque nous aperçûmes dans ces solitudes deux jeunes filles, dont l'une tressait les' cheveux 4e ga compagne. Frappés de' ce tableau champêtre, nous uouj» arrêtâmes un instant. « Ma femme, me dit Rousseau, m'a conté que dans son pays les bergères font ainsi mutueW lement leur toilette en plein champ. » Ce spectacle char» mant nous rappela en même temps les beaux jours de la Grèce et quelques beaux vers de Virgile. Il y a dans le? vers de ce poète un sentiment si vrai de la nature, qu'ils nous reviennent toujours à la mémoire au miheu de nosplus douces émotions.

« Arrivés au bord de la rivi&e, nous passâmes le bac avec beaucoup de gêna que la dévotion conduisait au mont Valérien. Nous gravîmes-une pente trôs-roidc, et nous fûmes à peine à son sommet, que, pressés par la faim, nous songeâmes à dîner. Rousseau me conduisitalors vers un ermitage où il savait qu'on nous donnerait l'hospitahté. Le religieux qui vint nous ouvrir nous conduisit à la chapelle, où l'on récitait les litanies de la .Providence, qui gont {rôs-bolles. Nous entrâmes justement au moment où Von prononçait ces mots : « Providence qui avej soin des empires! Providence qui avez soin des voyageurs { » Ces paroles ei simples et si

touchantes nous remplirent d'émotion ; et lorsque nouf eûmes prié, Jean- Jacques me dit avec attendrissement : Maintenant j'éprouve ce qui est dit dans l'Évangile : u Quand plusieurs d'entre vous seront rassemblés en mou nom, je me trouverai au milieu d'eux. >» Il y a ici un sentiment de paix et de bonheur qui pénètre Pâme. Je lui répondis : « SiFénelon vivait, vous seriez catholique.» Il me répartit hors de lui et les larmes aux yeux : « Oh ! si Fénelon vivait, je chercherais à être son laquais pour mériter d'être son valet de chambre ! » Remarquons, en passant, qu*un homme délicat qui se trouverait dans là position de Jean-Jacques ne désirerait pas être le « laquais de Fénelon ». Rousseau manque de goût même dans l'émetion. Il avait comblé, à force d'étude, les lacunes qu'une instruction négligée avait laissées dans son esprit; mais il ne sut jamais corriger les défauts de sa première éducation. Il resta toujours un homme mal élevé.

« Cependant on nous introduisit au réfectoire, continue Bernardin de Saint-Pierre ; nous nous assîmes pour assister à la lecture, à laquelle Rousseau fut très-attentif. Le sujet était l'injustice des plaintes de Thomme : Dieu l'a tiré du néant, il ne lui doit que le néant. Après cotte lecture,Ilousseau me dit d'une voix profondément émue : « Ah ! qu'on est iiL'ureux de croire ! »

On voit que Rousseau, dans l'intervalle de ses accès de noire mélancolie, retrouvait sa tranquillité d'âme»

204 PRINCIPAUX ÉCniVAINS FRANÇAIS

son amabilité, sa douceur, la gaieté de ses jeunes années. Il avait alors tant de bonhomie, que les gens simples le prenaient pour un homme ordinaire. Citons-en un trait rapporté par le compositeur Grétry. « J*ai connu, dit-il dans ses « Essais sur la musique », une fille qui se destinait au théâtre italien, et que Jean- Jacques allait voir souvent : elle demeurait dans la môme maison. — Il y a, me dit un jour cette fille, un bonhomme logé tout làhaut, qui entre souvent chez moi, lorsque, en descendant, il m'entend chanter. —Quel est cet homme? luirépondis-je, quel est son nom? — Je n'en sais rien ; il m'a dit qu'il me donnerait des avis sur mon talent , je l'ai regardé en riant : Est-ue que vous chantez, vous? lui ai-je dit. — Oui,' m'a-t-il répliqué : je compose même quelquefois de la musique.— Quelles sont vos conversations ? — Il me regarde beaucoup, et ne dit presque rien. — Et vous? — Ma foi, je fais mes affaires de ménage, je chante, et le laisse dans un coin. L'autre jour, comme je chantais, il me dit que je ne disais pas bien certaines parôles : je le demanderai à mon maître, lui répondis-je, et je ne voulus pas dire autrement. Eh bien ! il riait comme un fou chaque fois que je répétais ce passage-là. Dernièrement, j'eus une bonne scène avec lui. 11 était là sur cette chaise ; et, comme je devais sorthr, je m'habillai et mis mon rouge. — Vous êtes bien plus jolie, me dit-il, sans cette enlumiuure. — Oh I pour ça, non, luidis-je,

on a rair d'une morte. — A votre âge, on n*a pas besoin d*art, j'ai peine à vous reconnaître. — Bon, bon, à tout âge, quand on est pâle, il faut mettre du rouge; vous devriez en mettre, vous. — Moi ? — Oui. Je saute à l'instant sur ses genoux, et je lui metsdu rouge malgré lui. Il s'est sauvé en s'essuyant, et j'ai cru qu'il étoufierait dans l'escalier, à force de rire. »

Au commencement de mai 1778, Rousseau quitta Paris et accepta une retraite dans la belle terre d'Ermenonville, près de Senlis, qui appartenait au marquis de Girardin. Le 2 juillet, il y fut saisi d'un grand froid et se plaignit d'un violent mal de tête. Pendant que sa femme lui faisait prendre quelques calmants, il tomba le visage contre terre, frappé d'apoplexie, et il expira sans proférer une parole. Il avait soixante-six ans. Quelques écrivains prétendent que sa mort fut le résultat du suicide, et qu'il se tua en se tirant an Ikontun coup de pistolet. Cette assertion nous parait dénuée de preuves suffisantes. Le procès-verbal de l'ouverture du corps, faite par cinq médecins, atteste « qu'il ne présentait ni cicatrices, ni blessures, si ce n'est une légère déchirure au front, occasionnée par la chute du défunt sur le carreau, au moment où il fut frappé de mort. » Une lettre du sculpteur Houdon,qui moula la tête de Rousseau, confirme la déclaration des médecins et prouve la véracité du procès-verbal.

Jean- Jacques fut enterré à Ermenonville, daua une petite lie située au milieu du parc. Eu 1794, eu vertu d'au décret de la Gouveation, sou corps fut transporté à Pws en grande pompe, et déposé à côté de celui dç> Voltaire, dans le$i caveaux de régliso S^tinte-Geneviève, tr&usfgçmée en Panthéon national,

Finissons par quelques mots sur le style dp Rousseau, qui régénéra uotre prose, tout eu y apportaut peut-être autant de mal que de bien. A partir de 1750, pauf daus les ouvrageg de Montesquieu, de Voltaire et de Buffou, la prose française s'appauvrit et s'alanguit daU3 uue molle élégance ; les phrases sont maigres, courtes çt mal liées. Rousseau arrêta la décadence. Doué d*uua imagination ardente, il sut retrouver une langue pleine de Vigueur, de passion, de couleur et de mouvement, et U lui rendit ces périodes amples , dont tous les membres, fortement liés entre eux, forment un ensemble solide et puissant.

Quant aux défauts particuliers du style de Rousseau, ils tiennent à un défaut général, qui peut se résumer dans un mot, la déclamation. En effet, cô qui domine dans les œuvres de Rousseau, c'est la déclamation, c'est-à-dire Paffectation d'en dire plus qu'il n'en pense, d*avoir plus de sensibilité qull n'en a. Sauf certains morceaux, où il a été vrai avec lui-môme et avec les autres, et où il a été simple, parce qu'il était sincère, c'est en cherchant souvent l'effctpar la déclamation qu'il a rencontré quelquefois l'éloquence.

SVII

Buffon est le « Montesquieu » de l'histoire naturelle \ il fit pour la nature ce que Montesquieu avait fait pour les lois. Il eut, le premier en France, la gloire de rassembléï les faits de l'histoire naturelle, de les observer, dé les juger et d'en tirer des principes généraux pour îotïïiét une théorie philosophique de la nature, comme Mdîitesquleu avait fait la théorie de la législation, a L*Histoii^6 tlâtUturelle » se place à côté de * PËsprit dëâ loiâ », et ceB deux ouvrages méritent également d*étre COùBidêféô comme les deux plus grands moîiumeiits littéraires et scientifiques du xviii* siècle. Mais si le but que se ptoposôrent ces deux grands hommes se ressemble, leur manière d'écrire est bieii différente : le style de Montesquieu est concis, coupé, haché, pétillant de saillies; celui de

Buffon se compose de longues et harmonieuses périodes, admirablement adaptées à la peinture des merveilles de Tunivers.

Comme Montesquieu, Buffon fut entraîné par le courant de son siècle. Il en accepta les mœurs, subit Tinfluence secrète de ces mœurs sur sa pensée, et partagea quelques-unes des erreurs de ses contemporains. Il tenta d'expliquer, sans recourir à un Dieu créateur, la formation de la terre et la force qui la fait mouvoir autour du soleil; et il attribua aux cinq sensTorigine de toutes nos idées et de tous nos sentiments : c'est la doctrine sensualiste, si chère au xviii® siècle.

Georges-Louis Leclerc, créé comte de Buffon. par Louis XV, naquit au château de Montbard, situé au nord de Semur, en Bourgogne. Son père, conseiller au parle* ment de Dijon, appartenait à une famille ancienne, et possédait une fortune considérable.

Le jeune Buffon fut élevé avec soin et succès ; mais il ne montra pas d'abord pour les sciences naturelles ce goût et cette aptitude qui devaient faire sa passion et sa gloire. Il ne s'occupa, dans ses premières études, que de lettres et d'antiquités;

En sortant du collège de Dijon, Buffon se mit à voyager. Il se lia avec le jeune duc de Kingston, et ils visitèrent ensemble une partie de la France, de l'Italie et de l'Angleterre. . C'est le seul voyage qu'ait fait ce grand peintre de la nature*

De x'etour en France, Bufifon se livra avec ardeur, à Tétude des sciences. Il traduisit la « Statique des végétaux » et « l'Analyse de Fair », de Haies, un des plus célèbres physiciens de son temps, et le « Traité des fluxions », ou calcul infinitésimal, de Newton, un des plus grands génies de l'Angleterre. En môme temps, il se livrait à de nombreuses expériences de physique et de physiologie. La plus connue est celle qui amena la découverte des miroirs ardents. Suivant une tradition répétée par tous les faiseurs d'abrégés, bien qu'elle ne soit pas mentionnée dans Tite-Live, Polybe et Plutarque, Archimède aurait brûlé les vaisseaux des Romains avec des miroirs ardents. Buffon, excité, dit-on, par un pari, essaya de trouver le moyen d'incendier, attribué peutêtre à tort au grand géomètre de Syracuse, et il y réussit. Il combina des miroirs dans une courbe parabolique, de manière à ce qu'ils pussent, par leur coïncidence, réfléchir les rayons solaires en un point central éloigné; et il parvint à allumer du bois à deux cents pieds de distance et à fondre du plomb à cent vingt pieds.

Egalement passionné pour la gloire et pour les plaisirs, Buffon sut faire aux plaisirs une part qui ne coûtait rien à sa gloire : sa jeunesse fut à la fois très-laborieuse et très -dissipée. Un domestique, nommé Joseph, était chargé de le réveiller chaque jour à six heures du matin, et il avait ordre de l'arracher du lit'au besoin. BufiTon disait

210 PRINCIPAUX- ÉCRIVAINS FRARÇAIS

plus tard de ce domestique . « Je dois à Joseph auiîioias dix à douze volumes de mes œuvres. * Malgré les lotiguei veilles des soupers et du jeu, 11 était debout à là métfiô lieuife, et travaillait de douze â quatorze heures pa^jouf. C'est là ce (}ul explique ses nombreux travaux, la perteC* tion.de son style, et peut-être aussi sa définition du génie, qu'il appelle « une longue patience »>. Ncivton ée faisait du génie la mémo idée : on lui demandait comment il avait pu faire ses immortelles dêcoUVertGô, Il répondit i « En y pensant toujours. »

Les travaux de l3uffon attirèrent bientôt Vattentlott de savants. A vingt-six ans, il fut admis a l' Académie des sciences • et à trente^deux, il fut nommé intendant du jardin du roi, aujourd'hui le Jardin des Plantes (1739)* Dès lors sa vocation fut décidée. 11 se proposa d'étudier tout ce que renfermait ce jardin, et de décrire la nature entière, la terre, l'homme, les animaux, les plantes, les minéraux, et il se livra à cette tâche immense avec un zèle, une ardeur, une persévérance que rien ne put fatiguer.

Ce ne fut qu'après dix ans de recherches et de méditations, que BufTon se détermina à faire imprimer les trois premiers volumes de son « Histoire naturelle ». Us parurent en 1749, un an après la publication do « l'Esprit des lois ». Dès son apparition, ce livre fut mis par les contemporains au-dessus de tous les ouvrages anciens cl

BO^FÔN 211

modernes écrits sur le même sujet, et Pauteiir regardé comme un des premiers naturaliôteô de TËtirôpe et tin des plus grands écrivains dé la PraûCë. C'était la pi*e^ mière fois qu'on voyait la science f eVêtUfe de toute la magnificence de l*eXpresgîon.

Dans l'espace de quarante ans, Buffoîi dôâfla giiCcéssivcmcnt trente-trois autres volumes, sanè pouYôif accomplir la tâche qu'il s'était imposée. La formâtloli de kt terre, les différentes révolutions qu'elle a subies avant d'arriver à son état actuel, la natufè et Torlgitie des substances qu'elle renferme, les phêiiotnèiies qui se passent à sa surface ou dans ses entrailles; l'histoire de l'homme et les lois qui président à sa naissance, à Son développement et à sa mort ; la desôriptlôn de plUs de deux cents espèces d'animaux quadrupèdes, celle de plus de sept cents espèces d'oiseaux, et la peinture de leurs mœurs, de leurs qualités, de leurs habitudes; telles sont les matières qu'il a traitées dans ce vaste ouvrage, les embellissant de tous les ornements de l'art d'écrire et les relevant par des réflexions fines ou profondes, qui s'appliquent à la conduite de la vie.

. Avant de parler de l'homme et des animaux, Buffon explique la formation de la terre qu'ils habitent. Les faits connus jusqu'à lui ne donnant pas la raison scientifique de toutes choses, il y supplée par son imagination, et il hasarde les hypothèses les plus hardies et quelquefois

les plus téméraires. Il suppose qu'une comète a heurté le soleil ; qu'elle en a fait jaillir des éclats enflammés, qui ont formé les planètes et la terre que nous habitons; que la terre, semblable à une lave brûlante, a bouillonné pendant trente-sept mille ans; que plus tard, en se refroidissant, elle a attiré les vapeurs rejetées d'abord de sa surface, et qu'ainsi se sont formées les mers, qui, à à leur tour, ont produit les montagnes et les vallées; qu'au bout de vingt-cinq mille ans, elle a commencé à jouir d'une chaleur plus tempérée sous les pôles, qui ont été habités les premiers par les plus grands animaux pendant quinze mille ans. Buffon ne se contente pas de deviner le passé; il prétend aussi deviner l'avenir. Il prédit que la terre continuera toujours à se refroidir, que dans quatre-vingt-treize mille ans la vie n'y sera plus possible, et qu'elle verra périr et s'éteindre tous ses habitants. Toutes ces conjectures sont racontées avec une éloquence quelquefois sublime et avec la conviction d'un historien témoin des événements dont il ferait le récit. « Voilà, dit Buffon, dans Tctgueil de son génie, ce que j'apercevais par la vue de l'esprit. » Un mot de l'historien Hume nous montre à quel point fut frappée l'imagination des contemporains. « J'étais, dit-il, arrivé à un état de scepticisme complet, lorsque je reçus le livre de la « théorie de la Terre » ; et ce me fut une surprise extraordinaire de voir que le génie de cet homme donnait à

des choses que personne n'a vues une probabilité presque égale à révidence. Cela me paraît, je l'avoue, un des plus grands '<«emples de la puissance de l'esprit humain. »

Dans cette magnifique rêverie sur la création, il y a des découvertes devinées de génie. Ainsi, la science admet aujourd'hui comme des vérités la fluidité primitive du globe et sa chaleur centrale. Il est démontré qu'une masse fluide du volume de la terre, tournant avec sa vitesse sur elle-même, prendrait une forme aplatie aux pôles et renflée à l'équateur. Il est également prouvé qu*à une petite profondeur, variable selon les lieux, la température reste toujours la même, et qu'elle est égale à la température moyenne du sol. Au-dessous de ce point, la chaleur augmente en descendant et s'élève d'un degré environ pour trente mètres de profondeur. Donc à trois mille mètres au-dessous du point de température stationnaire, on doit trouver cent degrés de chaleur, température de l'eau bouillante.

Mais l'amour immodéré de l'hypothèse a fait tomber le grand naturaliste dans une foule d'erreurs. Il se trompe, par exemple, sur le refroidissement progressif du globe, dont il attribue la chaleur plus au feu intérieur qu'au soleil. La chaleur intérieure ne se fait point sentir à la surface du sol ; elle aurait beau s'éteindre tout à fait; la température extérieure, due exclusivement au soleil, ne c'naugerait pas sur la terre

Buffon se trompe aussi, quand il prétend que le nord a été d'abord le seul habitable. Ce qui prouve le contraire, c'est que les éléphants découverts sous les glaces de la Sibérie 8*y trouvent entiers, revêtus de leur chair et de leur peau. « S'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués, dit Cuvier, leur putréfaction les aurait décomposés \ et d'un autre côté, cette gelée éternelle n'occupait pas auparavant les lieux oii ils ont été saisis, car ils n'auraient pas pu vivre sous une pareille température. C'est donc le même instant qui a fait périr les animaux et rendu glacial le pays qu'ils habitaient. » Ces grands animaux ont donc péri par une catastrophe soudaine, par un refroidissement subit, et non, comme le pensait Buffon, pro* gressif.

Butfon se trompe encore sur la formation deg montagnes, qui est due, non pas à la mer, comme il le prétend, mais au feu intérieur do la terre. Voltaire plaisanta de cette origine des montagnes, comme Buffon s'était égayé de l'origine des coquillages trouvés sur les Alpes \ on connaît ces deux vers :

Et les mei's des Chinois iotit otldUfe ètoûnOëS D'avoir, par leurs courants, formé les Pyrénées.

Le plus grave reproche que méritent plusieurs dos hy* polhèses de Buffon, c'est qu'elles tendent à affaiblir l'idée

d'un Diou créateur. Il a Fair de tout expliquer par la puissance de la nature, et de ne parler souvent du Créateur que pour éviter les tracasseries du pouvoir ecclésiastique. Madame Necker, sou amie, le représoutq comme un pyrrhouien. Un autre ami, Hérault de Séchelles, avo^ cat général au parlement de Paris, devenu plua tard un des plus furieux conventionnels, lui fait dire ? « J'ai toujours nommé le Créateur ; mais il n'y a qu'à ôter ce mot, et mettre à la place la puissance do la nature, l'attraction et l'impulsion. » Mais serait-il dono vrai que ce grand esprit ait substitué l'aveugle nature à la Providence? Est-il possible qu'il n'ait pas cru en Dieu, cplui qui terminait la « Première vue de la nature » par cette éloquente prière ?

« Grand Dieu! dont la seule présence soutient la nature et maintient l'harmonie des lois de l'univers ; vous qui, du trône immobile de VEmplrôe , voyez rouler sous vos pieds toutes les sphères célestes sans choc et sang confusion ; qui, du soin du repos, reproduisez à chaque instant leurs mouvements immenses, et seul régissez dans une paix profonde ce nombre infini de cieux et de mondes , rendez, rendez enfln le calme à la terre agitée* Qu'elle Boit dans le silence I Qu'à votre voix la discorde et la guerre cessent de faire retentir leurs clameurs orgueilleuses !. Dieu de bonté, auteur de tous les ôtros, vos regards paternels embrassent tous les objets de la création ;

216 PRINXIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS

mais rhomme est votre être de choix; vous avez éclairé son âme d*un rayon de votre lumière immortelle ; comblez vos bienfaits en pénétrant son cœur d'un trait de votre amour : ce sentiment divin, se répandant partout, réunira les natures ennemies ; l'homme ne craindra plus Faspect de l'homme; le fer homicide n'armera plus sa main ; le feu dévorant de la guerre ne fera plus tarir la source des générations ; Fespèce humame, maintenant affaiblie, mutilée, moissonnée dans sa fleur, germera de nouveau et se multipliera sans nombre; la nature, acca* blée sous le poids des fléaux, stérile, abandonnée, reprendra bientôt avec une nouvelle vie son ancienne fécondité ; et nous. Dieu bienfaiteur, nous la seconderons, nous la cultiverons, nous Tobserverons sans cesse pour TOUS oflrlr à chaque instant un nouveau tribut de reconnaissance et d'admiration. » On dit qu'à la lecture de celte magnifique invocation, le père de BufiTon fut tellement transporté , qu'il tomba aux genoux de son iils. Au reste, Butfon, jaloux de son repos, usa d'une extrême circonspection en tout ce qui regarde les croyances religieuses. La Sorbonne ayant condamné quelques propositions de son livre, il se justifia avec un air de soumission qui n'était peut-être pas exempt d'ironie. S'il est vrai que ce grand homme fût incrédule, plaignons-le d'avoir poussé l'hypocrisie aussi loin que Voltaire: il remplissait exactement tous ses devoirs de chrétien.

BUFFON - 2l1r

Quelle que soit ropinion de Buffon sur l'existence de Dieu, il était profondément convaincu de la spiritualité et de rimmor^alité deTàme: Dans^on beau discours sur la « Nature de Thomme », il afiSrme avec force que l'âme existe et qu'elle est immortelle. « Notre âme;cBNii, n'a qu'une forme très-simple, très-générale, très-constante; cette forme est la pensée. Il nous est impossible d'apercevoir notre &me autrement que par la pensée : cette forme n'a rien de divisible, rien d'étendu, rien de pénétrablfi» rien de matériel ; donc le sujet de cette forme, notre &me, est indivisible et immatériel. Notre corps, au contraire, et tous les autres corps ont plusieurs formes : chacune de ces formes est composée, divisible, variable, destructible, et toutes sont relatives aux difiérents organes avec lesquels nous les apercevons -notre corps, et toute la matière, n'a donc rien de constaût, rien de réel, rien de général par où nous puissions là saisir et nous assurer* de la connaître. Un aveugle n*a nulle idée de l'objet matériel qui nous représente les images du corps ; un lépreux dont la peau serait insensible n'aurait aucune idée que le toucher fait naître ; un sourd ne peut connaître les sons. Qu'on détruise successivement ces trois moyens de sensations dans l'homme qui en est pourvu, l'àmc n'en existera pas moins; ses fonctions intérieures subsisteront, et la pensée se manifestera toujours au dedans de lui-môme. Otez, au con«

T. Il 13

218 PRINCrPAtX ÉGRITAINS FRANÇAIS

traire, toutes ses qualités à la matière; 6tez>lni ses couleurs, son étendue, sa solidité, et toutes les autres propriétés relatives à nos sens, vous Tanéantireï. Notre âme est donc impérisssable, et la matière peut et doit périr.»

Après avoir exposé sa théorie sur la formation et les révolutions de la terre, et décrit Thomme, qui en est le" roi, Bufifon passe à la peinture des animaux. C'est la partie la plus belle et la plus populaire de ses immortels travaux. C'eôt là que son style atteint un degré d'élégance, de noblesse, de richesse, de pompe et de magnificence qu'on n'a pas surpassé dans notre langue, et qui lui a valu le titre de créateur de Téloquence descriptive. C'est cette dignité imposante et continue, jointe à une clarté lumineuse, qui est le trait le plus frappant du style de ce grand écrivain. Quand il peint les formes extérieures, le caractère, les habitudes des animaux, il est inimitable. D'Alembert, qui ne l'aimait pas et qui l'appelait le « roi des phrasiers », essaya, avec quelques autres hommes de lettres, de corriger différentes pages, de changer des mots, la coupe des phrases, le mouvement du style; il avoua que tous leurs efforts avaient été vains, et qu'ils n'avaient rien pu trouver pour remplacer les expressions, la coupe et les mouvements dont s'était servi Buffon.

Personne n'a fait peut-être sur l'art d'écrire des étu-

BUPFON 219

des aussi profondes que Buffon. II le médita toute sa vie et il disait dans sa yieillesse : « J'apprends tous les jour»^ à. écrire ; et il y a dans mes derniers ouvrages inOniment plus de perfection que dans les premiers. » Il ne se las* sait jamais d'effacer, de corriger, de recopier. Ses « Époques de la nature », qu'il composa à TAge de toiximte* dix ans, furent écrites dix-huit fois de sa main. Il s'appliquait surtout à enchaîner étroitement les idées ac« cessoires contre Vidée principale, de manière à n'en faire qu'une, à lier fortement ensemble les différents membres delà phrase, les phrases entre elles et les paragraphes entre eux. De là ce style solide, plein, où rabondance des expressions répond toujours à Tahondance des choses, sans jamais aller jusqu'à la redondance* Ce grand ôrrivain donnait moins d'attention à la partie ^mmati* cale qu'au choix des mots, quMl pesait avec une justesse rigoureuse. Madame Necker dit qu'il ne pouvait rendre raison d'aucune des règles de la langue française, mais ' quHl n'a pas mis dans ses ouvrages un mot dont il ne pût rendre compte*

On a mille fois loué la description du chien, du cheval, de l'écureuil, de l'éléphant, du lion, du cygne, et bien d'autres. Dans la peinture du paon, la riche palette de l'écrivain semble lutter contre l'éblouissanle profusion de couleurs qu'étale le brillant oiseau de Junon. U semble épuiser toutes les magnificences du langage pour

peindre celte roue étincelante, « Les longues plumes ^e sa queue déploient, en se relevant, leurs richesses éblouissantes ; sa tête et son cou, se renversant noblement çn arrière, se dessinent avec grâce sur ce front radieux, où la lumière du soleil se joue en mille manières, se perd et se reproduit sans cesse, et semble prcQdre un nouvel éclat plu3 doux et plus moelleux, de nouvelles couleurs plus variées et plus harmonieuses : chaque mouvement de l'oiseau produit des milliers de nuances nouvelles, des gerbes de reflets ondoyants et fugitifs, sans cesse remplacés par d'autres reflets et d'autres nuances toujours diverses et toujours admirables. ^

fiuffon aimait à r^iter ses plus belles pages. Les mor* ceaux qu'il se plaisait à faire valoir par le débit sont la description des déserts de TÂrabie, dans Thistoire du chameau, et la peinture du premier homme racontant la première expérience qu'il a faite de ses cinq sens, premier essai de son existence physique et intellectuelle. La peinture de TÂrabie est assez courte pour être citée tout , entière ; c'est un tableau parfait. « Qu'on se figure, dit BufTon, un pays sans verdure et sans eau, un soleil, brûlant, un ciel toujours sec, des plaines sablonneuses, des montagnes encore plus arides, sur lesquelles Vœil s'étend et le regard se perd sans pouvoir s'arrêter sur aucun objet vivant ; une terre morte, et pour ainsi dire écorchée par les vents, laquelle ne présente que des os-

sements, des cailloux jonchés, des rochers dehout ou renverses ; un désert entièrement découvert où le voyageur n*a jamais respiré sous Tombrage, où rien ne raccompagne, rien ne lui rappelle la nature vivante : solitude absolue, mille fois plus affreuse que celle des forêts ; car les arbres sont encore des êtres pour Fhomme qui se voit seul plus isolé, plus dénué, plus perdu dans ces lieux vides et sans bornes : il voit partout l'espace comme son tombeau ; la lumière du jour, plus triste que Tombre de la nuit, ne renaît que pour éclairer sa nudité, son impuissance, et pour lui présenter Thorreur de sa situation en reculant à ses yeux les barrières du vide, en étendant autour de lui Tabime de l'immensité qui le sépare dé la terre habitée ; immensité qu'il tenterait en vain de parcourir, car la faim, la soif et la chaleur brûlante pressent tous les instants qui lui restent entre le désespoir et la mort. »

On voit que Buffon excellait dans le style périodique ; il s'y élevait quelquefois jusqu'au sublime, comme cela lui arriva en célébrant les travaux du célèbre voyageur La Condamine. Il le peignit « parcourant l'un et l'autre hémisphère, traversant les continents et les mers, surmontant les sommets sourcilleux de ces montagnes embrasées, où des glaces éternelles bravent également et les feux souterrains et les ardeurs du midi ; se livrant à la pente précipitée de ces cataractes écumantes dont les

222 PRINCIPAUX ÉQflVAlNS FRANÇAIS

eaux suspendues semblent moins rouler sur la terre que descendre des nues ; pénétrant dans ces vastes déserts, dans ces solitudes immenses, où Ton trouve à peine quelques vestiges de Phomme ; où la nature, accoutumée au plus profond silence, dut être étonnée de s'entendre interroger pour la première fois. » L'auditoire fut tellement frappé de cette grande image, qu'il demeura quelque temps dans le recueillement avant d'applaudir.

La pompe habituelle et un peu monotone du style de Bufibn lui attira des critiques. Voltaire disait que son « Histoire naturelle » n'était pas « si naturelle »• Oa connaît aussi ce vers :

Daus un style ampoulé pariez-nous de physique.

Et d'Âlembert disait un jour à Rivarol : « Ne me parlez pas de votre Buffon, de ce comte de Tufiére, qui, au lieu de nommer simplement le cheval, dit : « La plus noble conquête que Thomme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal.. — Oui, répondit le malin Rivarol, c'est comme ce sot deJean-Bapliste Rousseau, qui s'est avisé de dire :

Des bords sacrés où naitraurorOf Aux bords eaflammés dû eoucbant.

au lieu de dire simplement ■ de l'est à l'ouest ». Cette réponse est plus spirituelle que juste : un poète lyrique

BUPFON 223

ne doit pas avoir la môme langue qu'un naturaliste écrivant en prose. Tout en blâmant comme trop sévère le jugement de Voltaire et de d'Alembert, on pourrait souhaiter que Buffon eût retranché quelques périphrases, quelques périodes pompeuses, et dais quelquefois dans sa diction plus de souplesse et de simplicité : le beau velours fait un magnifique habillement, mais on ne porte pas toujours du velours.

On a aussi reproché à Buffon d'avoir eu plus d'imagination que d'âme, plus de bonté que d'émotion, et d'avoir manqué de cette sensibilité qui donne la vie et l'accent à tout ce qui touche l'écrivain. « Buffon surprend par son style,adit Chateaubriand, mais rarement il attendrit. Lisez l'admirable article du chien ; tous les chiens y sont... Qui manque-t-il? Le chien de Taveugle. Et c'est celui-là dont se fût d'abord souvenu un chrétien. » Une seule fois, vers la fin de sa carrière, le grand naturaliste se sentit peut-être ému, en rappelant la fable touchante du chant du cygne : « Les anciens, dit-il, ne s'étaient pas contentés de faire du cygne un chantre merveilleux; seul entre tous les êtres qui frémissent à l'aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et préludait par des sons harmonieux à son dernier soupir. C'était, disaient -ils, près d'expirer et faisant un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux et si touchants, et qui, pareils à un léger

et douloureux murmure d^uue voix basse, plaintive et lugubre, formaient sou chant funèbre. Onentendjût ce chant lorsque, au lever de l'aurore, les vents et les flots étaient calmés ; on avait môme vu des cygnes expirant en musique, et chantant leurs hymnes funéraires. Nulle fiction en histoire naturelle, nulle fable chez les anciens, n'a été plus célébrée, plus répétée, plus accréditée ; elle s'était emparée de Timagination vive et sensible des Grecs : poètes, orateurs, philosophes môme, Font adoptée comme une vérité trop agréable pour vouloir en douter. 11 faut bien leur pardonner leurs fables, elles étaient aimables et touchantes ; elles valident bien de tristes, d'arides vérités : c'étaient de doux emblèmes pour les àmcs sensibles. Les cygnes, sans doute, ne chantent point leur mort ; mais toujours, en parlant du dernier essor et des derniers élans d'un beau génie prêt à s'éteindre, on rappellera avec sentiment cette expression touchante : « C'est le chant du cygne ! »

Les premiers volumes de « l'Histoire naturelle » ouvrirent à BuiTon les portes de l'Académie française; il y fut élu en 1753. Dans son Discours de réception, il traita de ce grand art d'écrire qu'il cultivait avec tant de. soin et de succès, et en parlant du style, il en donna le modèle. Ce fameux discours, sans être une théorie complète d'un art qu'aucun corps de règles ne peut embrasser tout entier, renferme d'admirables préceptes sur la composi-

tion, le plan, le ton, la nécessité de posséder pleinement son sujet avant de prendre la plume ; sur le choix, Pordre» la liaison des idées et des mots; sur les qualités qu'on peut acquérir et les défauts qu'on doit éviter. Ce grand maître mettait le génie du style au-dessus de tout.

« Bien écrire, dit-il, c'est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre; c'est avoir en môme temps de l'esprit, 4e Pâme et du goût. Le style suppose la réunion et l'exercice de toutes les facultés intellectudles : les idées seules forment le fond du style ; l'harmonie des paroles n'en est que l'accessoire, et ne dépend que de la sensibilité des organes.

« Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité. La quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté môme des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de Timmortalité : si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets; s'ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les conséquences, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, et gagnent môme à être mis en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme; « le style est l'homme même, n Ce mot célèbre, tant de fois cité, est vrai surtout de Bufibn : son style était l'image de son génie et de sa personne. Il avait une belle taille, un air noble et

226 PRINCIPAUX ÉcniVAlNS FRANÇAIS

mposant. Dès six heures du matin, il se metlait au travail en grande toilette, en manchettes de dentelles et Tépée au côté. Il disait qu'il ne pouvait travailler que « lorsqu'il se sentait bien propre et bien arrangé. »

Buffon, qui mettait tant de poésie dans sa .prose, n'aimait pas plus les vers que Montesquieu. Gomme lui, il soutenait qu'on ne pouvait ftiire quatre vers de suite sans blesser le bon sens, et critiquait môme les vers « d'Athalie ». « Mais ce qu'il disait était d'un homme si étranger aux premières notions de la poésie^ aux procédés connus de la versification, qu'il n'eût pas été possible, dit La Harpe, de lui répondre sans l'humilier ». Au reste, si Buffon n'aimait pas la poésie, il goûtait fort bien les éloges qu'on lui adressait en vers. Il faisait grand cas des odes où Lebrun célébrait son génie. Un jour ce poète lui récitait une de ses plus belles odes : « Elle n'est pas aussi sublime, dit Buffon, que celle que vous m'ave» adressée. »

La vanité était le côté faible de ce grand homme, n était plus convaincu que personne de la supériorité de son génie, et il s'admirait avec une franchise poussée jusqu'à la naïveté. Son fils lui ayant élevé dans son parc de Montbard une petite colonne avec une inscription * où

• Excelsse turri Uumilis columna..

BUFPON 227

il rappelait une haute tour : • Mon fils, lui dit-il tout attendri, cela te fera honneur ! » J.-I. Rousseau, étant allé le voir à Montbard, s'était mis à genoux devant le pavillon où il avait écrit son « Histoire naturelle », et avait baisé le seuil de là porte. On demanda un jour à Bufifon si c'était vrai. — « Oui, répondit-il froidement, Rousseau y fit un hommage; • Un autre Jour, on lui demandait ^combien il comptait de grands hommes : « — Cinq, répondit-il : Newton, Bacon, iLeibniz, Montesquieu et moi. »

Buffon, si amoureux de la gloire, en connut, de son vivant, toutes les douceurs. Peu d'écrivains, peu d'hommes ont joui d'une renommée plus grande, plus populaire, plus universelle. En France, les ministres avaient ordre de se rendre chez lui, quand il avait à leur parler, et de ne lui rien refuser pour les dépenses du Jardin des Plan tes. On érigea en comté sa terre de BulTon, située à deux lieues de Montbard; et on lui éleva une statue sous ses yeux, à Ventrée du Muséum d'histoire naturelle, avec cette magnifique^ inscription latine : « Majestati uaturœ par ingenium, » qui signifie : o Génie égal à la majesté de la nature. • Au dehors, c'était la môme considération, la môme faveur publique. Pendant la guerre d'Amérique, des corsaires anglais avaient capturé un vaisseau où se trouvaienx des caisses adressées de Tlnde àM. deBuffon, ils les lui envoyèrent respectueusement à Paris. De toutes

les parties du monde lui arrivaient des envois d'objets d'histoire naturelle; il en reçut de la plupart des souverains de l'Europe. L'impératrice Catherine II lui adressa, outre les plus rares produits de ses États, de superbes fourrures, une riche collection de médailles, et son portrait orné de diamants; et sur sa demande, Buffon lui envoya son buste de marbre, et le lui fît porter par s(m fils, tt sa vivante image », jeune officier aux gjard^. On regrette que Bufifon, en remerciant Catherine, se soit laissé aller à la môme adulation hyperbolique que Voltaire envers une femme qui, si elle était la ^émiramis du Nord, en fut aussi TAgrippine. Il lui dit « que toutes les nations admirent et respectent également son esprit sublime et son grand caractère; » il la proclame « lapro* mière et Tunique personne du beau sexe qui ait été supérieure à tous les grands hommes, » et il exprime le vœu, bien peu patriotique, « qu'une nouvelle descente du nord au midi, sous Tétendard de son puissant génie, vienne réhabiliter cette partie croupissante de l'Europe. » Plusieurs souverains et princes de l'Europe firent à Buffon l'honneur d'aller le voir chez lui. Il reçut la visite de l'empereur Joseph II et de son frère l'archiduc Maximilien, celle des rois de Danemark et de Suède, et celle du frère de Frédéric II, roi de Prusse. Il offrit un exemplaire de son « Histoire naturelle » à Maximilien, qui le refusa, disant qu'il ne voulait pas l'en priver. Jo-

sepli II répara cette bévue. L fil une visite à Bufifbn, au Jardin des Plantes. « Monsieur, lui dit-il, me voici sur les terres de votre empire. » Et il ajouta : « A propos, monsieur le comte, je ne dois pas oublier de réclamer un exemplaire de vos œuvres, que mon frère Màximilien a laissé chez vous par distraction. »

Buffon jouit presque toute sa vie d'une excellente santé. Cet homme qui, suivant l'expression de Voltaire, avait « Tâmed'un sage dans le corps d'un athlète, « n'eut que deux accès de maladie de langueur, qui lui firent perdre deux ans. » Cette abréviation dans ma vie, disaitil, en a produit une dans mes ouvrages. J'aurais pu donner, dans les deux ans que j'ai perdus, deux ou trois volumes de a l'Histoire des Oiseaux », Ses dernières années furent affligées, comme celles de Bossuet, son compatriote, par les douleurs dé la pierre, qu'il supporta avec une grande force d'âme. Il mourut à Paris en 1788, un an avant la convocation des États-généraux. La gloire le suivit au tombeau. La France, tant de fois injuste envers ses hommes illustres, lui fit des funérailles qui furent, dit M. Villemain, o la plus grande pompe de douleur publique qu'on ait vue avant celles de Mirabeau, trois ans plus tard. » i

Buffon avait épousé, à cinquante-cinq ans, une femme beaucoup plus jeune que lui, et remarquable par son esprit et sa beautét Elle éprouvait pour son mari une ad-

miration profonde et une affection qui ne fut pas toujours payée de retour. Elle lui donna un fils, et mourut après quelques années de mariage. Cet enfant adorait son père. On cite de lui un mot plein d'àme. A douze ans il tomba dans Teau, et on Taccusa d'avoir eu peur, t J'ai eu si peu peur, dit-il, que, dût-on me donner l'espérance de vivre cent ans, comme mon grand-papa, je consentirais à mourir à l'instant, si je pouvais ajouter une année à la vie de . mon père : non pas dans l'instant, ajouta-t-il en se reprenant ; je demanderais un quart d'heure pour jouir du plaisir de ce que j'aurais fait. • Ce noble jeune homme était colonel de cavalerie, lorsqu'il périt, à vingt-neuf ans, sous la hache révolutionnaire, quelques jours avant le Q.tbermU

dor,qui délivra la France de Robespierre et de ses complices. Il monta sur l'échafaud avec courage, et ae dit que ces simples paroles : « Citoyens, je me nomme Buffon. » Ce grand nom aurait dû suffire pour Tarracher à la mort.

Page 1