‹ Histoire des principaux écrivains français (volume 3)Chapitre 4 sur 8 · SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE · texte numérisé non relu

SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE

/■ « Pro Dco amar, et pro Christian poblo, et nostro commun sal- / « vamento ; d'ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, « si salvarai io cist meon fradre Karle, et in adjudha, et in cadhuna « cosa, si cun om per dreit son fradre salvar dist, in o quid il mi al- « tre si fazet. Et ad Ludlier nul plaid nunquam prindrai, qui, meon « vol, cist meon fradre Karle in damno sit '. »

Après ce fameux sennent, on ne trouve dans les chroniques latines du ix«, du x« et du xi« siècle, que quelques mots èpars du roman rustique ou wallony^Au X* siècle, les Normands, conquérants de la Neustrie, en adoptèrent la langue, et ils la dotèrent d'une littérature qui devint riche en récits épiques. Le plus ancien est la « Chanson de Roland », que les soldats de Guillaume le Bâtard chantaient en marchant à l'ennemi le jour de la bataille de Hastings (1066). On y trouve des sentiments d'une élévation vraiment héroïque. Au xiii* siècle, ces récits, appelés « romans » de chevalerie, du nom de la langue dans laquelle ils étaient écrits, abondent chez les Normands. Parmi ces grossiers poèmes épiques, on dis-

/ • « Pour l'amour de Dieu, et pour notre commun salut et celui du 4 peuple chrétien, dorénavant, autant que Dieu me donnera savoir « et pouvoir, je préserverai mon frère Karl que voilà, et par aido « et par toute chose, ainsi qu'on doit, par devoir, préserver son « frère, pourvu qu'il en fasse de môme pour moi ; et no prendrai « jamais avec Ludher (Lother) aucnn accommodement qui, par « ma volonté, soit au préjudice de mon frère Karl ici présont.»

BIVAIXS FnA\Ç.\IS

chronique versiliéc par Wacc, ob sont raconttkis les actioas duc normand, et de ses sucroyage de Chailemagne >, ou d empereur, de ses paladins le " Roman de Brut -, légende erre, depuis Brul, flls d'As- EaC'e. On y voit des fictiouB, lalais merveilleux, des entrées iucroyablcs, l'institution de ire du roi Artus ou Arthur, et 1, un des personnages les plus Foules CCS fictions étalent hisouB de cette époque, et les loicâreut longtemps l'histoire, me imitation fort expressive est la rËunion des deux cliosea &ge: la religion et la guerre.

œurs rudes, ses joutes, ses nuel à la force brutale, est dans CCS romans, écriis par dans les froides annales ou la retraite et le calme de la

iguste (1180-1223) fut une i de romans chevaleresques.

C'est par milliers que Ton en compte les manuscrits dans la Bibliothèque impériale, à Paris. A la même époque, vivait Geoffroi de Villehardouin, auteur de la première chronique en langue romane. Il naquit en 1 160, au château de son nom, entre Arcis et Bar-sur-Aubc, et vers 1 190, il auccéda à son père, en qualité de maréchal de Champagne. II prit une grande pari à la croisade de 1200, qui aboutit à la prise de Gonstantinople et à la fondation de l'empire latin, et il devint maréchal de Romauie. On croit qu'il mourut vers 1213. Son « Histoire de la conquête de Gonstantinople») comprend neuf ans, de 1198 à 1207, et commence la longue et riche série de nos mémoires historiques. C'est le récit de tous les événements de la croisade auxquels il avait pris part. Les prédications de Foulques de Neuilly, l'ambassade de Venise, les préparatifs, les embarras de l'expédition, les jalousies des chefs, le siège de Zara, la prise de Gonstantinople, le pillage de cette riche cité, Télection de Baudoin I", le partage de la conquête, rétablissement de la féodalité française sur les ruines de l'empire grec , tout cela est raconté avec une naïve simplicité, avec une noble bonhomie, dans une prose informe et aujourd'hui diflBcile à comprendre. Sa plus belle page est peut-être celle où il peint l'impression produite sur les croisés par la première vue de Gonstantinople :

PltlNClPAUX ÉCniVAINa FRANÇAIS

;t lors virent toul a plaîci Conataatinople. Cil dos ni^s et des iefi et des vissicrapriatronl pott, et aan-^crenl lor vaissîaU. Or >z savoir que muU esgardereat Gonslaotiiioplc cil qui oii>[ucs Une l'avoicnt i«ui;, que il uepooientmiecuidier que si riche i peust estre en tôt le monde. Cùm il virent ces halz murs et licbes (ours dont era close lot enlorè la reonde, et ces riches iiis,el ces baltes yglises dont il i avoit tant que nuts nel paist iio, so il ne ta veist à l'ail et le lonc et le lé de la villa quo de ^slesBulreseresoveraina- Et sachiez que il ni ot si hardi, cui lier ne fremist; et ce na Tu mie merveille, que onques si Dt afTaircs ne Tut empris de tant de genC, puis que 11 monz fu

la Gn du XII* siëcte, la langue d'oyl avait une véri-

: prépondérance dans le nord de la France, ainsi 1 Angleterre, à Naples et en Sicile, où elle avait été Se par les Normands français, conquérants de ces :ées. Au commencement du siècle suivant, elle pé-

Et alors ils virent > toutâplaimConstantitiople. Ceux des i, dos galères et des vaisseaui 'prirent port>, et jetèrent l'an- Vous pouvez vous imaginer qu'ils rcgerdèient beaucoup stanliQople ceui qui jamais encore ne l'avaient vue, et lia ne valent pas penser que si rieba ville il pùty avoir dans toutla ide, quand ils virent ces hauts mura et ces riches tours dont était close • tout à la ronde*, et ces riches palais et ces hautes ses, dont il 7 avait tant, que nul ne l'eût pu croire s'il ne l'eat ie ses yeui, et le long et lo largo de la villa qui de toutes les :es était souveraine. Et sachez qu'il n'y eut homme si hardi à le cœur ne frémît; et ce ne fut pas merveille, cor jamais si iile alTaire ne fut entreprise par tant de gens, depuis quo la ide fut créa. •

UOYEN AGE 15

nétra au sud de la Loire, à la suite d'une invasion du Midi par les hommes du Nord, et détrôna la langue d'oc, en même temps que les petites souverainetés méridionales étaient détruites et réunies à la monarchie .française. .s=i

La langue d'oc ou roman provençal, qui régnait alors dans les provinces du sud, dans la Catalogne et dans 11talie septentrionale, était fertile en poètes appelés «troubadours », c'est-à-dire trouveurs. Leurs œuvres étaient des chants malins et passionnés, où ils exprimaient, comme la presse le fait de nos jours, la pensée populaire : ils attaquaient surtout les abus, et n'épargnaient dans leurs « sirventes », ni les papes, ni les rois, ni les nobles, ni les clercs. Ils faisaient aussi, comme les poètes du Nord, de longs récits d'aventures, des romans de chevalerie, en prose rimée, et ils excellaient surtout dans l'expression des sentiments tendres et délicats. Mais, dans les sujets graves, ils manquent de génie et d'inspiration réelle. La poésie provençale n'était qu'un jeu d'esprit, qui ne prenait rien au sérieux, qui ne pouvait laisser aucun monument durable. La croisade des Albigeois vînt lui porter un coup mortel.

La secte des « Albigeois» ou « Vaudois», assez semblable au protestantisme réduit à ses formes les plus austères, s'était répandue dans toutes les provinces méri- - dionales, et menaçait de devenir un foyer d'opposition^

contre la cour de Rome. Iiinocent III, un des plus grands papes qui aient existé, résolut d'éteindre cette hérésie. Son légat, Pierre de Gastelnau, demanda au comte de Toulouse la punition de ses sujets hérétiques, et, sur ses réponses évasives, il Texcommunia; puis il reprit la route d'Ilalie. Arrivé sur les bords du Rhône, il fut assassiné par un gentilhomme du comte de Toulouse. Aussitôt Innocent fit prêcher une croisade pour venger la mort de son légat, et pour exterminer les hérétiques, n offrit leurs biens aux croisés, et il leur promit les indulgences accordées aux pèlerins qui partaient pour la Terre Sainte. Sa voix fut entendue. Excités par le fanatisme religieux et par Tespoir de faire fortune, les barons du nord de la France se levèrent en masse, et se précipitèrent sur les riches provinces de la langue d'oc. Cette lutte du Nord contre le Midi fut terrible et dura vingt ans ( 1209- 1229). Elle se termina par la réunion du comté de Toulouse à la couronne, et amena la soumission des provinces méridionales, qui, sans la conquête, auraient peut-être formé une nation distincte, avec sa langue, ses arls, son génie propre. La guerre des Albigeois fut la ruine de la poésie provençale : l'imagination des poètes fut noyce dans des flots de sang, et leur voix s'éteignit sur les bûchers et sur les écliafauds, comme devait s'éteindre, un peu plus tard, celle des bardes gallois, exterminés par la fianguinaire Edouard I*%

MOYEN AGB H

Dans les siècles suivants, on lit de nombreux efforts pour venir au secours des muses provençales, et ranimer le feu poétique des troubadours. Il y avait à Toulouse un collège du « gai savoir », composé de sept poètes, qui prenaient le titre des « sept troubadours de Toulouse » ; les iïtatuts de leur société s'appelaient « lois ^d'amour » ou « fleur du gai savoir ».IEa 1324, ils adressèrent une lettre en vers à tous les poètes de la langue d*oc, pour les invitera une fête littéraire; ils promettaient une violette d'or h l'auteur du meilleur poème. On y ajouta plus lard un souci et une églantine d'argent. Une riche dame de Toulouse, Clémence Isaurc, s'immortalisa par sa générosité envers l'académie de la gaie science, et par l'éclat qu'elle sut donner à cette institution. Grâce h ces encouragements, les « Jeux floraux » virent couronner, dans les siècles suivants, des poètes faciles, naïfs, gracieux ; mais aucun d'eux ne produisit d'ouvrage assez remarquable pour assurer l'existence de la langue d'oc. Elle se divisa en une foule de patois, qui se parlent encore entre la Loire et la Méditerranée. La langue d'oyl a prévalu, mais sans pouvoir les détruire.

Pendant que la langue d'oc périssait, sa rivale se dérouillait et commençait à prendre nettemeat son caractère de langue française. Le règne de saint Louis est une époque mémorable dans l'histoire de notre Utlérature. Cg grand roi donna aux esprits un mouvement prodigieux.

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11 était lui-môme fort instruit; il protégeait les lettres et aimait beaucoup les livres. Il acheta plus de mille volumes, et eut rhonneur de commencer la Bibliothèque royale. Il aida son chapelain Robert, de Sorbonne en Cliampagne, à fonder à Paris le collège de Sorbonne^ pour les paaivres étudiants en théologie, et il accorda de nombreux privilèges à TUniversité de Paris, qui acquit alors un grand renom et attira des savants de toutes le& parties de l'Europe. Albert le Grand vint de Cologne pour y donner des leçons : Vltalien saint Thomas d'Aquin, surnommé «TAnge deTécole », et l'Anglais Roger Bacon, « le docteur admirable », y passèrent plusieurs années dans Tétude et la retraite; Brunetto Latini, exilé, y occupa une chaire, et eut rhonneur d'y compter Dante parmi ses élèves. Il y écrivit en français un livre intitulé « De la Bonne Parleure», dans un style fort intelligible pour nous. « Se aucuns demandait pourquoi chis livres es écrit en roumans, pour chou que nous sommes Italien^ dit-il, je diroye que ch'est pour chou que nous sommes en France, et pour chou que la parleure en est plus, déhtable et plus commune à toutes gens. »

Le représentant le plus remarquable de la poésie de cette époque est Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre, le célèbre adorateur de Blanche de Castille (1201-1252). On a de lui des « chansons », des « pastourelles», des «sonnets» et quelques autres poésies légères.

Son style tient à la fois du wallon et du provençal ; c'est une espèce de lien entre ces deux langues, qui se séparèrent pour toujours, à partir du xiu« siècle.

Quoique notre langue eût commencé par la poésie, ce fut par la prose qu'elle se fixa. Joinville en est la première expression; c'est le premier prosateur vraiment français. Villehai:douin est très-difficile à comprendre ; Joinville se lit couramment, pour peu qu'on ait l'habitude du langage de nos vieux auteurs.

La Champagne nous donna Joinville (1223-1317)» , comme elle nous avait donné Villehardouin et Thibaut* Notre chroniqueur naquit au château de Joinville sur la Marne. Orphelin,de bonne heure, il fut élevé à la cour de Tiiibaut IV, à Troyes et à Provins; il y puisa l'esprit conteur des troubadours. En 1240, il devint sénéchal de Champagne. 11 accompagna plusieurs fois son maître à la cour de Louis IX, qui apprécia bien vite ses aimable» qualités, et qui le décida plus tard à entrer à son service. Joinville suivit le saint roi à la croisade, et eut part à ses succès et à ses revers en Egypte et en Syrie. De retour en France, il partagea son temps entre la cour du roi, celle de Thibaut, et les soins qu'il devait à ses vasisaux. Le fils de saint Louis, son petit-fils et son arrièrepetit-fils lui montrèrent la même bienveillance/'Ge fut à la sollicitation de la femme de Philippe IV, dit « le Bel » qu*il écrivit ses « Mémoires sur la vie de saint Louis ».

Homme d'une piété sincère, d'un caractère aimant et dévoué, d'un esprit à la fois candide et fin comme celui d'un enfant, Joinville est un écrivain qu'on relit toujours avec plaisir. Il n'y a rien de si animé, de si naïf, de si franc, de si gracieux, que sa manière de raconter. 11 parle d'après ses impressions, et se peint tel qu'il était; il dit ce qu'il fît de bien sans songer à s'en^glorifier, et il ne déguise pas non plus ce qui peut lui être défavorable. « Un jour, dit-il, l'un de mes mariniers me dit que, si je ne lui laissois dire aux Sarrazins que j'estois cousin du roy, qu'ilz nous tueroient tous. Et je lui respondy qu'il dist $e qu'il vouldroit. » C'était cependant un mensonge. A peine entre les mains des Sarrasins, « je commençay, dit-il, à trembler des dens, tant de la grant paeur que j'avoie, que aussi de la maladie. » Il crut un moment qu'on allait égorger les prisonniers. « Je m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux, dit-il, lui tendant le cou, et disant ces mots en faisant le signe de la croix : Ainsi mourut sainte Agnès. »

Le bon sénéchal manque de savoir et d'exactitude. Pour lui les émirs arabes sont des « amiraux », le Caire est « la ville de Babylone », et le Nil, un fleuve qui prend sa source dans le Paradis terrestre : « Car ces choses faut savoir qui veut entendre ma matière, » dit-il, Joinville voudrait bien nous apprendre la cause de rinondalioa du Nil, mais il Pignore. « On ne sceit dont celle cr\x%

MOTEX AGE 21

Tient, dil-il, fors que la grûce de Dieu. Et si elle n'cstoit, il ne viendroit nulz biens au païs d'Égipte, pour les grands chaleurs qui y reignent ; pour ce qu'ils sont prés du souleil levant. » Il raconte ainsi comment nous viennent les épices : « Quand celui fleuve entre en Égipte, il y a gens tous expers et accoustumez, qui au soir jettent leurs reyz au fleuve, et es rivières ; et au matin souvent y trouvent les espiceries qu'on vent en ces parties de par deçà bien chierement et au pois, comme cannelle, gingembre, rubarbe, girofle, aloes, et plusieurs bonnes chouses. Et dit-on au païs que ces choses-là viennent de Paradis terrestre, et que lèvent les abat des bonnes arbres qui sont en Paradis terrestre, ainsi comme le vent abat es foretz de ce païs le bois sec. »

Au xiv« siècle, le meilleur écrivain fut encore un chroniqueur; c'est Froissart, dont les ouvrages offrent autant de charme et plus d'instruction que ceux de Joinville.-

Jean Froissart, prêtre et chanoine, historien et poète, naquit à Valenciennes en 1333 ; il était fils d'un peintre d'armoiries. Quoique voué de bonne heure à Télat ecclésiastique, il nous dit lui-môme que, dès l'âge de douze ans, il n'aimait guère qu'à

Vcoir danses et carolles»

Oïr ménestrels et parolles.

22 PHINCIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Dès lors il se proposa de mener joyeuse vie :

Je passerai légèrement Le temps avenir et présent Pareillement.

A peine ordonné prêtre, Froissart entra au service de Robert de Namur, qui lui persuada d'écrire l'histoire des guerres du temps. Cette tâche plut au jeune clerc, et il prit le titre d'historien, sous lequel il se présentait partout. Pour réunir les matériaux de son livre, il voyagea en France, en Italie, en Espagne, en Belgique, en Hollande, en Angleterre, en Ecosse, recueillant tous les faits qu'il entendait raconter, et qu'il se hâtait de coucher sur le papier. 11 se voyait parfaitement reçu dans les cours^ où il amusait les dames et les chevaliers par ses récits et par ses vers. En Angleterre, il vécut dans l'intimité du Prince Noir, et fut, pendant trois ou quatre ans, secrétaire de la reine Philippa de Hainaut, sa compatriote. Il suivit Lionel, duc de Glarence, à Milan, où il assista, avec Chaucer et Boccace, aux noces brillantes de ce prince avec la fille de Galéas Yisconti. Après cela, nous trouvons Froissart à la cour de Wenceslas, duc de Brabant, prince 'généreux et poète ; à celle du comte de Blois, qui le nomma clerc de sa chapelle; à celle de Gaston « Phœbus » ou le Beau, comte de Foix, le prince le plus aimable et le plus chevaleresque de son temps. Nous le voyons

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assi&ter à rentrée disabeau de Bavière à Paris, à Tentrevue du pape et de Charles VI à Avignon, et à toutes les fêtes qui ont lieu en France, en Flandre et en Hollande ; partout regardant, écoutant, interrogeant. Quand il crut avoir rassemblé les matériaux nécessaires, il 6'établit en Flandre et se mit à écrire son histoire. Arrivé aux guerres d'Espagne, il s'aperçoit jqu'il n'a consulté que des Espagnols et des Gascons ; il veut avoir le témoignage des Portugais. On lui dit qu'un chevalier de cette nation était en Zélande. 11 partit, trouva son iiomme, et lui fit raconter, pendant six jours, des histoires et des anecdotes sur le Portugal. Vers 1395, il visita de nouveau l'Angleterre, et fut présenté à Richard II, fils de son ancien protecteur, le Prince Noir. Au bout de quelques mois, il se retira dans son canonicat de Chiniay, où il passa les dernières années de sa vie. Il mourut, vers 1410, à l'âge de soixante-dix-sept ans.

G*est au milieu de cette vie errante et aventureuse, que Froissart composa sa volumineuse « Chronique de France, d'Angleterre, d'Espagne », etc., qui forme une histoire presque universelle de l'Europe, depuis 1322 jusqu'à la fin du siècle. Conter est tout le génie de Froissart ; mais il conte admirablement. Plusieurs de ses récits, comme le siège de Calais, le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre, la bataille de Poitiers, n'ont pas été surpassés. Il décrit avec le même talent les cours, lea

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fêtes, les tournois, les champs de bataille, et tout ce qui frappe rimagination et les yeux. Au récit des grands événements, il môle des anecdotes particulières, ses voyages, ses aventures, ses conversations avec des chevaliers qui lui ont raconté des histoires. 11 sait en même temps varier ses couleurs, et rester toujours plein de naïveté, de naturel et d'abandon.

Mais il ne faut pas demander à Froissart d'expliquer les causes et les résultats des événements, de donner des détails sur les intérêts des nations, sur le commerce, la population, la politique, il ne veut que raconter ; il se propose d'amuser plutôt que d'instruire. Sa chronique, écrite dans une prose facile et abondante, est un tableau vivant des mœurs et de la société du temps. €'cst une espèce de tapisserie toute pleine de chevaliers, de dames, de joutes, de tournois, de sièges, de batailles et de châteaux. Froissart partage les idées et les superstitions de ses contemporains ; il a la crédulité d'un chevalier ignorant, qui nous raconte des histoires étonnantes, parce qu'il les croit vraies, ou celle d'un poète ami du merveilleux qui flatte son imagination.

Une des plus belles pages de Froissart, est celle où il raconte le souper donné par le Prince Noir au roi Jean, son prisonnier, le jour de la bataille de Poitiers.

« Quand ce vint au soir, dit-il, le prince de Galles donna à souper en sa tente au roi de France et à monseigneur

VOTBN AGE 25

Philippe son fils, à monseigneur Jacques de Bourbon, et la plus grand'partie des comtes et des barons de France qui prisouniers étoient; et le prince fit asseoir le roi de France et son fils, et monseigneur Jacques de Bourbon à une table moult haulte et bien couverte, et tous les autres barons et chevaliers aux autres tables. Et servoit toujours le prince au devant de la table du roi, et par toutes les autres tables, si humblement comme il pou* voit. Ni oncques ne se voult seoir à la table du roi, pour prière que le roi sçut faire ; ains disoit toujours qu'il n*é[oit mie encore si suffisant qu'il apparteuist de lui seoir à la table d'un si haut prince et de si vaillant homme que le corps de lui étoit, et que montré avoit t la journée. Et toujours s'agcnouilloit pardevant le roi, et disoit bien : a Cher Sire, ne veuillez mie faire simple chère, pour tant si Dieu n'a voulu consentir huy votre vouloir ; car certainement monseigneur mon père vous fera toute l'honneur et amitié qu'il pourra, et s'accordera à vous si raisonnablement que vous demeurerez bons amis ensemble à tousjours. El m'est avis que vous avez grand'raison de vous esliécer, combien que la besogne ne soit tournée à votre gré ; car vous avez aujourd'hui conquis le haut nom de prouesse, et avez passé tous les mieux faisans de votre côté. Je ne le dis mie, cher Sire, sachez, pour vous lober (railler); car tous ceux de notre partie et qui ont vu les uns et les autres,

^6 PniNXIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS

se sont par pleine science à ce accordés, et vous en donnent le prix et le chapelet, si vous le voulez porter. »

« A ce point commença chacun à murmurer ; et dîsoieiit entre eux, François et Anglois, que noblement et à point le prince avoir parlé. Si le prisoient durement, et disoient communément qu'en lui avoit et auroit encore gentil seigneur, si il pouvoit longuement durer et vivre et en telle fortune persévérer. >»

Le xv« siècle est une époque mémorable dans Thistoire de la civilisation. Les esprits, conduits par leur marche naturelle vers un état meilleur, perdent leur rudesse, leur grossièreté, et s'élèvent à des idées plus justes, à de plus nobles sentiments. On invente l'imprimerie, qui répand partout la science, jusqu'alors enfermée dans la solitude des cloîtres ; on est initié dans la connaissance de la langue et des grands écrivains de la Grèce par les fugitifs de Gonstantinople ; on trouve le secret de faire la poudre à canon, qui complète le triomphe de l'intelligence sur la force brutale ; on tente une foule de voyages, qui amènent la découverte du cap de Bonne-Espérance et celle du Nouveau-Monde ; enfin la boussole et les postes établissent entre tous les peuples un échange constant et facile d'idées et de civilisation.

En France, la poésie s'épure; elle cesse d'être cultivée par des rimeurs obscurs. De vrais poètes écrivent des. ouvrages dignes de vivre dans la mémoire des hommes.

VOTEN AGB 27

Le plus ingénieux de tous est peut-être Charles d'Orléans, père de Louis XII ( 1391-1467). il était Cls de Louis, duc d'Orléans, frère de Charles YI, et de cette Valentine Visconti, qui, par sa douceur et ses aimables vertus, <lcyint la consolatrice du malheureux roi en démence. Valentine perdit son mari, assassiné par Jean Sans-Peur, tluc de Bourgogne, et le smvit de près dans la tombe O408). Sept ans plus tard, Charles, à peine' dans sa vingt-chiquième année, fut fait prisonnier à la bataille •d'Azincourt, et conduit en Angleterre, où il resta vingt- €inq ans.

-C'est à cette longue captivité que nous devons probablement les poésies les plus gracieuses de Charles d'Orléans. Malgré les plaisirs qu'il trouva dans l'exil, ce prince s'attendrit souvent au souvenir de son pays : il regrette ie beau mois de mai, le beau soleil de France, et les affections de cœur qu'il y conserve. Il exhale", ses plaintes dans des ballades pleines d'une mélancolie touchante. Sensible aux beautés de la nature, il les peint avec une grûce et une fraîcheur qui n'ont pas vieilli. La pièce la plus goûtée est la description du printemps.

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