‹ Histoire des progrès de la civilisation en Europe depuis l'ére chrétienne jusqu'aù XIXe siècle (volume 2)Chapitre 1 sur 44 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Nous avons parcouru dans le volume préce'dent quelques-unes des phases de la féodalité et du moyen âge ; nous allons y revenir aujourd'hui et en voir d'autres ; nous allons considérer cette >société du moyen âge sous toutes ses formes patentes et occultes, et ce sera un curieux spectacle, car cette société n'est qu'un assemblage de petits mondes à part, ayant chacun leur vie propre, leur organisation diverse: cloître, chapitre, université, ordre religieux ou militaire, baronie, truanderie même, tout vit et se meut dans sa IV. 1

sphère particulière j bien mur^e, bien sëparëe du reste de l'univers, obéissant à un chef unique et despote... Et tous ces corps héte'rogènes se re'unissent 'dans la grande œuvre du moyen âge, la croisade; puis se disséminant, se mêlant, s'organisant sur nouveaux frais et sous nouvelles formes , important dans les communes , dans les châteaux, les cloîtres et les chaumières des idées de liberté et d'unité, se métamorphosant enlin pour arrivera un nouvel état social, à de nouveaux progrès dont l'histoire du quinzième siècle amènera le récit.

Depuis plus de dix siècles Jérusalem recevait d'humbles pèlerins de toutes les contrées du monde chrétien, lorsque eut lieu la première croisade armée dans le but de délivrer le Saint- Sépulcre i. Soit espoir de guérison, soit pénitence ordonnée pour Tcxpiation d'un crime '-^, soit enfin le simple désir de voir les lieux devenus si célèbres par l'événement immense qui s'y était accompli, la route, aussitôt après l'Ascension du Christ, fut couvcile de pieux \oyageurs portant bourdon et pannetièrc 3. A mesure que les peuples de l'Occident se convertissaient au christia-

iiisme , ils tournaient leurs regards vers l'Orient. Du fond de la Gaule , des forets de la Germanie, de toutes les contre'es de l'Europe on voyait accourir de nouveaux chre'tiens qui venaient visiter le berceau de la foi qu'ils avaient embrasse'e *. Quand l'époque détermine'e par son vœu e'tait arrivée , le pèlerin partait d'ordinaire accompagné des bénédictions des populations entières des villages et des hameaux , dont le souvenir le suivait jusqu'au moment où, revenu amaigri par les fatigues et les privations , brûlé par le soleil de la Syrie, mais sanctifié par de cruelles épreuves, il venait déposer la branche de palmier de Jérusalem sur l'autel de sa paroisse ^. Devenu désormais un objet de vénération parmi ses concitoyens , les honneurs dont il était entouré étaient la source de nouveaux vœux et de nouveaux pèlerinages ^. Ces concerts de louanges n'étaient cependant pas toujours unanimes ; quelques-uns blâmaient les pèlerinages, et entre autres chefs. de l'église, Grégoire, évéque de Nice, qui prétendait que ces émigrations, inutiles pour les hommes, étaient toujours périlleuses pour la vertu des femmes. Saint Jérôme fait une description peu flatteuse de la dépravation de la ville sainte ; mais tous les conseils d'une piété éclairée ne purent ralentir Tardeur des nombreux pénitents, qui eussent cru

— n — manquer de zèle et de foi en n'adorant pas Je'sus- Christ aux lieux mêmes où avait brille' , du haut de la croix , la première lumière de l'Evangile. Les pe'lerinages augmentaient au contraire en raison des conversions qui s'ope'raient constamment dans rOrient. Les nouveaux convertis allaient se laver au Saint-Sc'pulcre de leurs anciennes souillures , en rapportaient une relique, précieux reste de la vraie croix dont la cre'dulite populaire a inondé le monde chrétien, tellement, dit un auteur satjrique, que si les fragments de la croix du Sauveur du monde étaient rassemblés, il y en aurait assez pour construire un vaisseau '. D'autres motifs venaient se mêler à ces pieuses résolutions : avec la palme et la vraie croix le pèlerin rapportait souvent quelque riche production de l'Asie ^; peu à peu des relations suivies s'établirent , et le voyage du pèlerin n'eut plus la croix pour but. Le commerce attira un grand nombre d'Européens en Egypte, en Syrie et en Palestine, et , si l'on en croit le moine Bernard, on voyait une grande foire établie tous les ans, au 15 septembre, sur la montagne du Calvaire '...

Il n'y avait cependant pas sécurité jwirfaite dans ces relations, surtout depuis que les Sarrasins , prétendant aussi que la Terre-Sainte leur avait été promise ^^', en disputaient l'entrée aux

Chrétiens et aux Juifs ; mais que peuvent tous les obstacles contre la foi et la cupidité? Ni les sables, ni le terrible simoun qui les soulève, ni le soleil brûlant , [ni la longueur et la fatigue du trajet , ni le cimeterre des Sarrasins et le poignard des brigands arabes embusqués sur toutes les routes, ne purent ralentir l'ardeur des néophytes et celle des trafiquants venus sur leurs traces à la cité sainte ".

Les pèlerinages prirent avec le temps un caractère plus grave ; ce n'est plus un pélerii^artant solitaire avec son bourdon, mais le cler^de l'Allemagne qui va visiter en corps le tombeau du Sauveur, avec son historien à titre, pour rapporter les détails de cette sainte expédition ^^. Leur nombre cette fois est de sept mille , et l'on compte parmi eux des évéques et des archevêques... Leur marche a travers l'Europe fut peu troublée, mais ils n'arrivèrent pas à Jérusalem sans avoir, comme les autres, et malgré leur nombre , payé tribut aux Arabes dévalisateurs ^^.

Ces persécutions ne s'arrêtèrent pas là. La domination des infidèles arabes ou seldjoukides devint toujours plus intolérable aux Chrétiens^*; aussi les cruautés que ces derniers eurent à supporter réveillèrent- elles des sentiments de piété parmi les nations de TOccident. Les récits des

pèlerins animaient journelleraent les populations européennes , et la première idée d'une croisade arriva au pape Sylvestre II , qui invita, mais sans succès, ri'-glise catholique à secourir l'Eglise de Je'rusalem et à délivrer le glorieux Sépulcre dont les enfants de Satan cherchaient à ternir la gloire ^^...

Dans le courant du onzième siècle, l'empereur Manuel VII réclama encore l'intercession des Chrétiens d'Occident, et le pape Grégoire YII fit une tentative infructueuse aussi, malgré son touchant appel aux princes européens qui demandait aide et ^voteciionpour le peuple du Christ, égorge' comme un vil troupeau, et sa résolution de se mettre en personne à la tête des croisés ^^. Cependant la puissance des Turcs s'étendait jusqu'aux portes de Constantinople ; le sabre de Soliman agrandit encore leurs conquêtes, malgré les efforts des empereurs grecs. La guerre était partout , partout cruelle et dévastatrice , et les pèlerins et les trallquanls d'Europe ne pouvaient plus y trouver ni protection, ni sûreté '^

A cette époque, visitait la Terre-Sainte un de ces hommes de foi et de génie, dont les idées profondes et vives ont la jniissancc de remuer un inonde. Courbé sur les dalles du Saint-Si'pulcre, Pierre crut entendre la voix de Dieu qui dcman-

dait plus que de simples prières aux Chrétiens d'Occident 5 il sentit dans son cœur d'anachorète assez de force pour faire pe'ne'trer dans d'autres cœurs la foi ardente qui l'animait ; et abandonnant la retraite, qui semblait fermée à jamais pour lui, il s'ëlança des sables delà Syrie dans les populeuses contrées de l'Occident qu'il devait remplir de son nom.

Pierre était petit, son corps, frêle et décharné, portait les marques des pénitences et des austérités que son esprit imposait depuis si long-temps à sa chfiir; mais son œil avait conservé une expression forte, vive, intelligente, et cette expression s'anima encore lorsqu'il se crut le dépositaire et l'instrument des volontés de Dieu^^.

Le solitaire se rendit alors auprès de Sjméon, patriarche de Jérusalem. Animé aussi d'un zèle fervent, et après avoir pleuré tous deux sur les maux qui accablaient les fidèles, il dit au prélat : « Ecrivez au saint Père, à l'Eglise romaine, à tous les Chrétiens latins, apposez sur vos lettres le sceau de votre ministère sacré, moi je parcourrai l'Europe en expiation de mes péchés, je peindrai aux princes et aux peuples l'état de dégradation de l'Église et ils viendront la déliyrer '^ »

Il se rendit aussitôt auprès d'Urbain II , et trouva

en lui une âme à l'unisson de la sienne. Agissant de concert avec le souverain pontife , il parcourut alors l'Italie , la France et une partie de l'Europe, sans craindre ni les fatigues ni les dangers; il voyageait monte' sur une nmle , un crucifix à la main, les pieds nus, la tête decouverte^ le corps ceint d'une grande corde, couvert d'un long froc et d'un manteau d'ermite ^° de l'e'tofFe la plus grossière. La singularité' de ses vêtements était un spectacle pour le peuple; l'auste'rité de ses mœurs, sa charité , la morale qu'il prêchait le faisaient réve'rer comme un saint.

Il allait de ville en ville, de province en province, implorant le courage des uds, la piétc des autres; tantôt il se montrait dans la chaire des églises, tantôt il prêchait dans les chemins et sur les places publiques. Son éloquence était vive et emportée, remplie de ces apostrophes véhémentes qui entraînent la multitude; il raj^pelait la profanation des saints lieux et le sang des (.liréiiens versé par torrents dans les rues de Jérusalem; il invotjuait lour à tour le ciel, les saints, les anges qu'il prenait ù témoins de la vérité de ses recils; il s'adressait à la montagne de Sion, à la roche chi Calvaire, au mont des Ohviers (]u il faisait retentir de sanglots et de géniis.senieus. Quaïul il ne trouvait plus de paroles pour peindre les mal-

heurs des fidèles , il montrait aux assistants le crucifix qu'il portait avec lui ; tantôt il se frappait la poitrine et se meurtrissait le sein, tantôt il versait un torrent de larmes.

Le peuple se pressait en foule sur les traces de Pierre. Le pre'dicateur de la Terre-Sainte était partout reçu comme un envoyé de Dieu : on s'estimait heureux de toucher ses vêtements ; le poil, arraché à la mule qu'il montait, était conservé comme une relique ^'.

Pendant ce temps, Urbain II convoquait un concile à Glermont, en iVuvergne, où se réunissaient plus de 400 évêques et chefs de l'Eglise, « tellement, dit une ancienne chronique, que, vers le milieu du mois de novembre , les villes et les villages des environs furent remplis de peuple, et furent plusieurs contraints défaire dresser leurs tentes et pavillons au milieu des champs et des „ prairies, encore que la saison et le pays fussent pleins d'extrême froidure. »

La dernière séance de ce concile fut consacrée en entier à la prédication pour la croisade. Pierre et Urbain y parlèrent tous deux, et tous deux émurent violemment le clergé et le peuple : la voix du premier était étouffée par ses sanglots, et les sanglots de la multitude lui répondaient.

Urbain , dans un discours plus savant et plus

— i(r— modère, parla le langage de la raison et ne fut pas e'coulé avec moins de faveur. Son discours, en langue vulgaire, et rapporte' par douze historiens, qui sont tous d'accord sur les choses principales, est trop précieux pour que nous n'en rapportions pas les parties les plus essentielles ^.

Le pontife, après avoir dépeint avec vehe'inence les malheurs des Chre'tiens en Palestine, et arraché de nouvelles larmes aux auditeurs, toujours plus nombreux... « Allez, mes frères, ajouta-t-il, allez avec confiance attaquer les ennemis de Dieu : car, 6 trisle sujet de reproches pour les Chrétiens! ils sont depuis long-temps en possession de la Syrie et de l'Arme'nie; ils se sont dernièrement emparés de toute l'Asie-Mineure , dont les provinces sont la Bythinie^ la Phrvgie, la Galatie, la Lydie, la Cappadoce, la Pamphylie, 1 Isaurie, la Lycaonie, la Cilicie, et ils dominent maintenant avec insolence sur l'Illyrie et sur toutes les contrées situées au-delà, même jusqu'à la mer appelée le Détroit de Saint-Georges. Ils ont fait plus encore, ils ont usurpé le tombeau de Jésus- Christ, ce monumeutétounant de notre foi, et ils vendent à nos pèlerins l'entrée d'une ville qui ne serait actuellement ouverte qu'aux Gliréliens, s'ils avaient conservé quehjue reste de leur valeur passée. Tout ceci est plus que sullisant pour obs-

curcir la sérénité de nos fronts. Mais, excepte ceux qui sont jaloux de la réputation des Chrétiens, qui pourrait supporter la honte de ne pas partager^ au moins également, le monde avec les infidèles ?

« Oh , Chrétiens ! mettez enfin un terme à vos crimes, et que la concorde règne parmi vous dans les pays lointains. Allez et déployez, dans la plus noble entreprise, cette valeur et cette sagacité, si mal à propos prodiguées dans vos différends particuliers; allez, soldats, et votre renommée s'étendra partout. Que la valeur bien connue des Français marche la première, et, suivie des nations ses alliées, la terreur seule de son nom remr plira d'eflfroi le monde entier. Mais pourquoi ma bouche vous a-t-elle si long-temps entretenus du manque de courage des Gentils? Rappelez plutôt à votre esprit les paroles de Dieu... Le sentier qui conduit à la vie est étroit. La route que vous allez suivre est étroite, il est vrai ; elle est semée de dangers innombrables et remplie par la mort, mais elle doit vous conduire dans un monde que vous avez perdu. Ne doutez point qu'à force de tribulations vous ne parveniez à entrer dans le royaume de Dieu. Si vous devenez prisonniers, représentez à votre imagination les chaînes , les tortures et toutes les souffrances qu'il est possible

d'infliger à l'humanité, et attendez-vous à subir les plus horribles peines pour demeurer fidèles à votre foi. C'est ainsi, s'il le faut, que vous pourrez racheter votre âme aux dépens de votre corps. Craindrez-vousla mort, vous qui êtes des hommes d'un courage et d'une intre'pidite' exemplaire? La me'chanceté humaine ne peut certainement rien inventer contre vous qui puisse être mis en comparaison avec la gloire céleste ; car les souffrances du temps présent ne sont pas dignes d'entrer en parallèle avec la gloire qui nous sera révélée. Ne savez-vous pas que c'est un mallieur pour thomme d'exister, et que le bonheur est dans la mort? Vous devez vous souvenir que les pre'dications des prêtres vous ont fait sucer celte doctrine presque en même temps que le lait de votre mère, et c'est cette même doctrine que les martyrs, vos ancêtres, ont soutenue par leur exemple. La mort de'livre l'iime humaine de sa prison impure , et lui fait prendre son vol vers la demeure re'servée i\ ses vertus; la mort avance le départ des bons pour le séjour qui les attend; la mort arrête la méchanceté de l'impie... C'est donc par la mort que l'îime, libre enfin, jouit des douceurs de l'espérance, ou qu'elle reçoit la punition (le ses fautes, sans craindre de plus grands châtimenls. Aussi long - temps qu'elle est en-

chaînée au corps elle est soumise à la contagion terrestre, ou , pour parler plus exactement, elle est morte ; car il ne peut exister d'alliance convenable entre les choses terrestres et les choses célestes , entre les choses divines et les choses mortelles. Mais lorsqu'elle est dégagée des entraves qui l'attachent à la terre, elle reprend l'éclat qui lui est propre, elle recouvre une parfaite et bienheureuse énergie, en communiquant, jusqu'à un certain point , avec l'invisibilité de la nature divine. S'acquittant donc d'un double devoir, elle inspire la vie au corps quand elle est unie avec lui, quand elle s'en sépare, elle le rend à sa première destination j et vous avez dû remarquer que l'âme veille, avec un grand plaisir, dans un corps endormi , que, dans le silence des sens, elle entrevoit beaucoup d'événements futurs, à cause de ses relations naturelles avec la Divinité. Pourquoi donc craindriez-vous la mort, lorsque vous aimez le repos du sommeil qui ressemble à la mort? Il est évident qu'il y aurait de la folie à vous, de vous priver du bonheur éternel pour goûter les jouissances d'une vie passagère.

Ainsi, mes très chers frères, si l'occasion s'en présente, n'hésitez pas à sacrifier votre vie pour vos frères; le sanctuaire de Dieu repousse le spoliateur et le méchant, et accueille l'homme pieux.

— I^l — Que l'amour de vos proches ne vous retienne point, car c'est à Dieu que l'homme doit principalement son amour; que votre attachement pour votre terre natale ne vous arrête point, parce que, sous différents points de vue, le monde entier étant un lieu d'exil pour le Chrétien , son pays est le monde entier; la terre d'exil est son pays, et son pays la terre d'exil. Qu'aucun de vous ne demeure à cause de la richesse de son patrimoine, car un patrimoine plus riche encore lui est prorais; il ne se compose point de ces choses qui adoucissent notre misère par une vaine attente ou qui flattent notre indolence par les petits avantages de la richesse, mais de ces biens que des exemples perpétuels et journaliers doivent nous faire regarder comme les seuls véritables. Les biens de la terre sont agréables, mais vains; ceux qui les méprisent en sont récompensés au centuple.

« Je publie et je commande toutes ces choses , et je fixe pour leur exécution la fin du printemps prochain. Dieu répandra sa grîice sur tous ceux qui s'en-gageront dans cette expédition ; il leur donnera une année favorable et pour l'abondance de la récolte et pour la srrénitéde la saison. Ceux qui mourront entreront dans les demeures célestes, et ceux qui continueront de vivre verront

le tombeau du Seigneur. Et quel plus grand bonheur pour un homme de voir dans sa vie les lieux où le Seigneur a parlé dans le langage des hommes? Bénis soient ceux qui, appelés à ces nobles travaux, en retireront une belle récompense !.. . »

Des milliers de voix réunies en une seule interrompirent alors l'orateur : Dieu le veut! Dieu le veut ! est le seul cri qui s'échappe de leur bouche -5. Et le prélat répond avec une chaleur et une émotion toujours croissante: « Oui, mes frères , oui 5 Dieu le veut 1 C'est aujourd'hui que se vérifient les paroles de l'Ecriture, que toutes les fois que deux ou trois fidèles se réuniront au nom du Christ, le Christ sera avec eux. La puissance de Dieu est seule capable d'avoir produit cette unanimité de sentiments ; que les paroles mêmes que sou esprit a dictées soient donc votre cri de guerre. Lorsque vous attaquerez l'ennemi , faites retentir de tous côtés ces mots à son oreille : DeiLS amlt ! Deus vult !

« Que chacun de vous porte sur la poitrine une image de la croix de notre Sauveur, afin que ces paroles soient accomplies : Celui qui prend la croix et me suit est disrne de moi. »

L'assemblée tout entière se jeta alors à genoux d'un mouvement spontané ; le cardinal Grégoire fit, au nom des assistants , une confession gêné-

— Morale; chacun sÇ'frappa la poitrine avec une douloureuse piété, et le pape , étendant ses deux mains, donna l'absolution à la multitude prosternée et la bénit.

Dès ce moment le zèle religieux des Chrétiens d'Occident ne connut plus de bornes : chacun des assistants de cette émouvante cérémonie orne sa poitrine de la croix de drap rouge, et va à son tour prêcher des hommes tièdes et lents; ils voient et racontent des choses miraculeuses. Des météores tombent sans relâche sur les routes qui conduisent à Jérusalem. Le tonnerre gronde constamment et la foudre éclate dans le ciel ; la terre tremble et les villes s'écroulent en Syrie et dans l'Asie-31ineure, des pluies de pierres tombent dans la Bourgogne. Le Bosphore et le Nil charrient des glaçons ; on voit dans le ciel des traces de sang et dans les nuages des troupes de cavaliers conduits par l'ombre de Gharlemagne qui les guide la croix à la main. Le manque de ivcolte qui survient est interprété en faveur de l'craigration générale. L'évéque Adhémar se met i\ la tote des plus impatients-*, et de nombreux soldats se pressent sous sa bannière sacrée. Il n'y eut pas de nation si éloignée qui ne répondit aux Vdiix do 1 ermite et du pape. Cet ardent amour embrasa non seulement le continent, mais encore les i les les

— n — plus reculées et les contrées les plus sauvages ; tellement , dit un historien anglais, que l'habitant du Paj'^s de Galle abandonna ses bétes fauves, l'Ecossais ses compagnons couverts de vermine , le Danois son ivrognerie et le Norwégien son poisson cru -^... Les voleurs des grandes villes, les brigands des Alpes et des Pyre'nëes quittaient leurs retraites pour venir confesser leurs forfaits , et promettaient en recevant la croix d'aller les expier en Palestine ^^. Les femmes et les vieillards se croisaient aussi, maigre' la défense expresse du pape, et l'on eût dit, enfin, que les Ghre'tiens n'avaient plus d'autre patrie quelaTerre-Sainte-^, Les rois seuls s'abstinrent de prendre part à cette croisade. Les chevaliers errants se hasardèrent les premiers dans une si longue et si périlleuse entreprise. Au milieu de l'anarchie et des troubles qui désolaient l'Europe depuis le démembrement de l'empire de Gharlemagne , il s'était formé une association de chevaliers de noble lignage , qui couraientle monde en cherchant des aventures. Les divers commandements de l'expédition leur furent naturellement confiés^ et les champions de l'innocence opprimée , de l'infortune et de la beauté devinrent les champions de Dieu , peutêtre aussi y apportèrent-ils l'espoir de conserver en patrimoine les terres enlevées aux infidèles. IV. â

La foule des croises en marche offrait un spectacle des plus curieux , un bizarre me'lange de sexe, de rang, d'eUts et d'armures. Des femmes, dit Michaud, paraissaient en armes au milieu des guerriers. La prostitution se montrait au milieu des austërite's de la pénitence ; on voyait la vieillesse à côté de l'enfance , l'opulence près de la misère; le casque était confondu avec le froc, la mitre avec l'épée. Près des villes, près des forteresses, dans les plaines, sur les montagnes s'élevaient des tentes et des pavillons ; partout se déployait un appareil de guerre et de fête : ici on entendait le bruit des armes et le son des trompettes , plus loin on chantait des psaumes et des cantiques. Depuis le Tibre jusqu'à l'Océan, depuis le Rhin jusqu'aux Pyrénées, on ne voyait que des troupes d'hommes revêtus de la croix , qui juraient d'exterminer les Sarrazins , et qui d'avance chantaient leurs conquêtes. De toutes parts se faisait entendre le cri de guerre des Croisés : Dieu le veut! Dieu le veut /.,

Les familles, des villages entiers partaient pour la Palestine, et entraînaient dans leur marche tous ceux qu'ils rencontraient sur leur passage. Ils marchaient sans prévoyance, et ne pouvaient croire que celui qui nourrit les petits oiseaux hiissàt périr de misère des pèlerins revêtus de sa croix. Leur

ignorance ajoutait à leur illusion, et prétait à tout ce qu'ils voyaient un air d'enchantement ; ils croyaient sans cesse toucher au terme de leur pèlerinage. Les enfans des villageois , lorsqu'une ville ou un château se pre'sentait à leurs yeux, demandaient si c'était là Jéncsalem... Beaucoup de grands seigneurs qui avaient passe' leur vie dans leurs donjons rustiques n'en savaient guère plus que leurs vassaux. Ils faisaient conduire avec eux leurs e'quipages de pèche et de chasse , et marchaient pre'ce'de's d'une meute, portant leur faucon sur le poing. Ils espe'raient atteindre Je'rusaleni en faisant bonne chère, et montrer à l'Asie le luxe grossier de leurs châteaux.

Au milieu de ce délire universel, personne ne s'étonnait alors de ce qui fait aujourd'hui notre surprise. Ces scènes si e'tranges , dans lesquelles tout le monde e'tait acteur, ne devaient être un spectacle que pour la poste'ritë -^.

Cependant Pierre ne tarda pas à s'apercevoir qu'il e'tait plus facile d'enthousiasmer la foule que de conduire une multitude indisciplinée. Il partagea sa troupe en plusieurs corps : le premier fut confié à un brave chevalier , nommé Gauthier sans avoir ou sens aveir^ comme disent les vieilles chroniques. Celte sorte davant-garde ne comptait que huit chevaliers. Le reste marchait à la con-

quête de l'Eglise en demandant l'aumône ou pillant sur la route , et recrutant de nouveaux vagatonds qui les aidèrent à enlever des troupeaux , à brûler les maisons et à massacrer les propriétaires qui s'opposaient à leurs violences. lis furent exterminés sur la route.

Le second corps des Croisés fut conduit par le moine Gotschalck, et ne fut ni plus sage ni plus heureux. D'autres bandes , tout aussi indisciplinées , s'y mêlèrent encore ; et , commettant les mêmes excès^ eurent le même sort. La Hongrie fut leur tombeau.

Un noyau, composant la majeure partie des Croisés et la moins dénuée de ressources , atteignit Constantinople sans trop de désastres , mais il le dut surtout à ses chefs, Godefroy de Bouillon, duc de Lorraine; Eustache et Baudouin, ses frères; Dudon de Conti , Renaud et Pierre de Toul; Hugues de Saint-Paul, Tancrèdc, Bohémond et d'autres princes et ducs moins célèbres, mais braves et loyaux chevaliers -^.

Pendant qu'ils arrivaient en Palestine, d'autres convois , également guidés par de nobles chevaliers, quittaient la cour de France pour la Palestine. Nicée, Edesse, Antioclie voulurent se défendre contre leurs armées aguerries. Le premiei choc leur fut fatal , et les Croisés occupèrent les

capitales , clans chacune desquelles ils laissèrent un de leurs chefs. De'cime's cependant par la fatigue, l'ardeur du climat et quelques de'faites , ils arrivèrent enfin devant cette Je'rusalein , seul but de tant d'eflforts et de fatigues ^°, avec vingt ou trente mille combattans j mais c'e'tait l'élite de Tarme'e, et après quarante jours de siège, la place fut emporte'e d'assaut. Ce brillant fait d'armes , si diffe'rentde tout ce qu'avaient fait jusqu'alors cette myriade de Croisés partis de tous les coins du monde, a été choisi par le prince des poètes italiens comme le plus beau sujet d'un poème qui en a éternisé la mémoire 3'. Godefroy fut aussitôt proclamé par ses compagnons roi de Jérusalem , comme Baudouin l'avait été àEdesseetBohémond à Antioche ^^. Ces trois conquêtes, si importantes et si glorieuses , n'avaient été effectuées qu'après des maux sans nombre et des fatigues inouïes. Il est vrai de dire aussi qu'ils le firent payer cher aux Musulmans et aux Juifs. Leur implacable fureur, irritée parla résistance, ne se laissa désarmer ni par la faiblesse de l'âge , ni par celle du sexe. Le massacre dura trois jours, à tel point que l'infection des cadavres produisit une maladie épidémique. Tancrède, disent les chroniques, fut le seul entre ces féroces guerriers qui laissât voir quelques sentiments de compassion.

Le Saint-Sépulcre était enfin libre, et les vainqueurs se préparèrent à accomplir leur vœu. La tête et les pieds nus , le cœur contrit et dans une liumble posture, ils montèrent le calvaire, au milieu des antiennes chantées, à haute voix, par le clergé; ils purent imprimer leurs lèvres sur la pierre qui avait couvert le Sauveur du monde ; ils baignèrent de larmes de joie et de pénitence le monument de leur rédemption.

L'armée entière confirma alors le choix de ses chefs, et donna à Godefroy le pouvoir et le titre de roi de Jérusalem; le héros accepta un dépôt non moins accompagné de dangers que de gloire, mais, dans une cité où le Sauveur du monde avait été couronné d'épines , le pieux GodeAoy rejeta le titre et les marques de la royauté, et le fondateur du royaume de Jérusalem se contenta du nom modeste de défenseur et baron du Saint-Sépulcre. Son règne qui, pour le malheur de ses sujets^ ne dura qu'une année, fut troublé dès la première quinzaine par l'approche du visir ou Sultan d'Egypte, qui, n'ayant pu venir assez tôt pour prévenir la perte de Jérusalem, était impatient d'en tirer vengeance. Sa défaite totale, à la bataille d'Ascalon, scella la puissance des Latins dans la Syrie, et signala la valeur des princes français qui, après celte action, prirent congé

pour long-temps de la Palestine. Tancrède, seul, resta avec une faible troupe.

Godefroy songea alors à donner des lois à son nouveau peuple, et réunit des hommes de savoir, de sagesse et d'expérience pour composer les assises du royaume. Cette assemblée fit un code approprié aux besoins et à l'esprit de la population : ce code est célèbre sous le nom à^ Assises de Jérusalem '5. La ville sainte voyait l'aurore d'une civilisation croissante, lorsque, au retour d'une expédition, Godefroy tomba malade et expira bientôt après , victime d'un climat dévorant ou d'un empoisonnement probable. Il fut enseveli dans l'enceinte du Calvaire et pleuré même des Musulmans. Son frère, Baudouin, fut appelé au trône par les chefs des Croisés, restés barons du royaume ; ce prince vécut et mourut au milieu des camps. Pendant son règne,, qui dura dix-huit ans, les habitants de Jérusalem entendirent, chaque année, le beffroi annoncer l'approche des Sarrasins; ils ne virent presque jamais reposer dans le sanctuaire le bois de la vraie croix qui accompagnait les armées, et dont la vue suffisait souvent pour donnerla victoire aux Chrétiens.

Trois ordres monastiques naquirent à cette époque dans Jérusalem : les Hospitaliers, les Templiers et les Teutoniques consacrés alors au ser-

vice des hôpitaux et à la défense de la Terre- Sainte. Ces guerriers religieux s'attirèrent les bénédictions des populations chrétiennes; mais bientôt, enrichis et démoralises par l'or et le repos^ ils se divisèrent et devinrent, plus tard, la honte du nom chre'tien ^*.

Un demi -siècle après la délivrance du Saint- Sepulcre, une seconde croisade fut entreprise pour secourir l'empire ébranlé des Latins de la Palestine. Le pape Eugène III l'avait provoquée , le fameux abbé de Clairvaux, saint Bernard, en fut l'apotre. Ses prédications avaient produit un tel enthousiasme qu il écrivit au pape : « \ illes et châteaux, tout est désert ; on ne voit partout que des veuves dont les maris sont vivants... » Son éloquence, en elfet, était entraînante et ne reculait devant aucun moj^en ^^, surtout pour décider les puissants souverains. Conrad III, ù peine revêtu de la pourpre, venait de convoquer à Spire une diète générale ; saint Bernard s'y rendit et pressa vivement l'empereur de prendre la croix. Conrad hésitait et alléguait des troubles récents de l'empire : i< Pendant que vous dél'endrez son héritage, lui dit-il. Dieu défendra et gouvernera lui-même vos peuples. »

Un jour que l'orateur de la croisade disait la messe devant les princes et les seigneurs convo-

quës à Spire, il interrompit toiit-à-coup le service divin pour prêcher la guerre contre les infidèles. A la jfin de son discours , il transporta la pensée de ses auditeurs au jour du jugement dernier, et leur fit entendre les trompettes qui devaient appeler toutes les nations de la terre devant le tribunal de Dieu. Je'sus-Christ , armé de sa croix, entouré de ses anges, s'adressant à l'empereur d'Allemagne, lui rappelait tous les biens dont il l'avait comblé, et lui reprochait son ingratitude. Conrad fut si touché de cette apostrophe véhémente qu'il interrompit le prédicateur, et s'écria, les larmes aux yeux : « Je sais ce que je dois à Jésus-Christ, et je jure d'aller où sa volonté m'appelle. » Alors le peuple et les grands, qui crurent être témoins d'un miracle, se jetèrent à genoux et rendirent à Dieu des actions de grâce. Conrad reçut , des mains de fabbé de Glairvaux, le signe des croisés, avec un drapeau qui était déposé sur l'autel et que le ciel lui-mèau; «ivait béni. Un grand nombre de barons et de chevaliers prirent la croix, à l'exemple de Conrad, et la diète, qui s'était assemblée pour délibérer sur les intérêts de l'empire , ne s'occupa plus que du salut des colonies chrétiennes en Asie 3^.

L'esprit de chevalerie, qui faisait tous les jours de nouveaux progrès , amena beaucoup de preux

SOUS la bannière des deux princes, et l'on vit jusqu à des dames de haut lignage qui, entraîne'es par l'exemple de la reine Eléonore de Guyenne, prirent la croix, la lance et Tépee...

L'empereur Conrad et le roi Louis YII conduisirent cette expédition^ mais, moins heureux que Godefroy, ils furent obligés, après des calamités sans nombre, de s'embarquer à peine arrivés pour retourner dans leurs états. Aussi, la désolation la plus grande régnait-elle en France en en Allemagne. La gloire du martyre, promise à ceux dont on regrettait la perte, ne pouvait essuyer les larmes. On accusait l'abbé de Glairvaux d'avoir envoyé les Chrétiens mourir en Orient , comme si l'Europe avait manqué de sépultures. Les partisans de saint Bernard, qui avaient vu sa mission attestée par des miracles, ne savaient que répondre , et restaient dans la stupeur et Tétonnement. « Dieu, dans ces derniers temps, disaientils entre eux , n'avait épargné ni son peuple ni son nom; les enfants de l'Eglise avaient été livrés à la mort dans le désert , ou massacrés par le glaive, ou dévorés par la faim. Le mépris du Seigneur s'élait répandu jusque sur les princes; Dieu les avait laissés s'égarer dans des routes inconnues, et toutes sortes de peines et d'afflictions avaient été semées dans leur carrière. » Tant de

malheurs , arrives dans une guerre sainte , dans une guerre entreprise au nom de Dieu , confondaient la raison des Clire'dens qui avaient le plus applaudi à la croisade, et saint Bernard luimême s'étonnait que Dieu eût voulu juger l'univers avant le temps , sans se ressouvenir de sa mise'ricorde. « Quelle honte pour nous, disait-il, dans une apologie adressée au pape, pour nous qui avons été partout annoncer la paix et le bonheur! nous sommes-nous donc conduits témérairement? Nos courses ont-elles été faites par fantaisie? N'avons-nous pas suivi les ordres du chef de l'Eglise et ceux de Dieu? Pourquoi Dieu n'a-t-il pas regardé nos jeûnes ? Pourquoi a-t-il paru ignorer nos humiliations? Avec quelle patience entend-il les voix sacrilèges et les blasphèmes des peuples d'Arabie qui l'accusent d'avoir conduit les siens dans le désert pour les faire périr? Tout le monde sait, ajouta-t-il , que les jugemens du Seigneur sont véritables, mais celui-ci est un si profond abîme qu'on peut appeler heureux celui qui n'en est pas scandalisé 37. »

C'est de celte époque que date l'apparition dans l'Orient du célèbre Salah-Eddyn ou Saladin , le plus grand capitaine de son siècle, et contre le génie duquel vinrent se briser les efforts de tous les rois de la chrétienté. Son premier fait d'armes fut

la défaite du roi de Je'rusalem, et la prise de celte ville après quatorze jours de combats meurtriers'^. Ce désastre eut dans l'Europe un immense retentissement. Philippe-Auguste et Richard Cœurde-Lion, alors en guerre, firent cesser leurs querelles, et , à la voix de l'archevêque de Tyr, s'embrassèrent en pleurant. Frédéric Barberousse se joignit à eux , et les autres souverains suivirent cet exemple. L'enthousiasme, un peu refroidi par tant de désastres successifs , se réveilla comme au temps de l'ermite Pierre. Nobles et vilains, tout prit la croix. Le roi de France ordonna que ceux de ses sujets qui ne pourraient ou ne voudraient pas partir pour cette grande entreprise paieraient le dixième de leurs revenus, et cet impôt fut appelé la dime saladine . Arrivés devant Jérusalem, la première affaire des Croisés fut de disputer de vains titres de prééminence, et des guerres civiles affaibliront une coalition qui eut pu avoir des suites glorieuses... Jiienlot découragés, les rois de l'Europe repartirent. Richard seul resta en vrai paladin , pour faire admirer sa bravoure et l'étonnante vigueur de son bras ; mais il fut forcé d en repartir à son tour, ny laissant (jue le souvenir de sa vaillance, et s'en vint retrouver la captivité en Allemagne, et la mort en Angleterre.

Quelques mois après, Saladin mourut aussi, et

la guerre civile s'alluma dans le camp musulman , mais les Glire'tiens n'étaient plus là pour en profiter.

On raconte entre autres singularite's du soudan, dont nous regrettons de ne pouvoir peindre plus longuement le caractère , qu'il ordonna avant d'expirer que son drap mortuaire fût porte' dans les rues de la capitale , et suivi d'un officier du palais qui devait crier à haute voix : p^oilà tout ce que Saladin ^ vainqueur de V Orient^ emporte de ses conquêtes !

Saladin ne laissa après lui que des esclaves accablés sous le poids de sa gloire, et qui partagèrent son autorité sans pouvoir la faire respecter.

Vers la fin du douzième siècle , un simple abbé , Foulques j curé de Neuilly , ralluma le feu des croisades, et Baudouin, comte de Flandre, conduisit en Palestine une armée française. Les Croisés s'emparèrent de Gonstantinople et la pillèrent impitoyablement , sans en excepter les églises, qu'ils profanèrent ensuite. Ce fut le seul résultat de cette quatrième expédition.

En 1212, quelques prêtres eurent l'idée ingénieuse de conduire à la conquête de Jérusalem cinquante mille enfants, par la raison que Dieu, d'après l'Ecriture, aidait tiré sa gloire des enfants.. Les uns périrent en chemin , les autres furent vendus en Egypte ^°.

En 1217, le loi de Hongrie conduisit une autre croisade. Elle aboutit à la prise de Damiette, après un sie'ge de quinze mois. En 1228 , d'autres Croisés partirent encore, et d'autres les imitèrent plus tard ; mais rien de re'ellement intéressant n'eut lieu jusqu'au moment où Louis IX s'embarqua à son tour , en 12/i8 , dans le port d'Aygues- Mortes.

Lorsqu'on compare les Croisés des diverses époques à ceux que guida Godefroy, on retrouve en eux la même ardeur chevaleresque, mais non plus cet enthousiasme qui animait les premiers soldats de la Croix à la vue des Saints-Lieux. Jérusalem, qui n'avait jamais cessé d'être ouverte à la dévotion des Ciirétiens *\ ne voyait plus dans ses murs cette foule de pèlerins qui , au commencement des guerres saintes, s'y rendaient de toutes les parties de l'Occident. «Le pape, ditMichaud, défendit aux Croisés d'entrer dans la ville sainte avant de l'avoir conquise. Les Croisés obéissaient sans peine à cette iléfense, au point que cent mille guerriers, qui avaient quitté l'Europe pour délivrer Jérusalem, revinrent dans leurs foyers sans avoir eu la pensée de visiter le Saint-Sépulcre *-. '^

Saint Louis , persuadé que la possession de l'Egypte élait nécessaire à la conservation Je la Palestine, se dirigea vers Damiette dont il s'empara ,

et où il eut la douleur de voir, comme dans une autre Gapoue, son arme'e toute chrétienne parvenue à un tel degré' de dissolution, qu'elle souffrait des lieux de prostitution jusque autour du pavillon royal *^.

Sortis de cette place pour courir à de nouveaux dangers , les Croise's , après quelques combats malheureux à Mansourali et à Djédileh , en proie à la famine et aux maladies''*, commencèrent, le 7 avril 1250, cette funeste retraite qui leur coûta la vie, et la liberté A leur roi ^^, Saint Louis, prisonnier, fut conduit chargé de fer à Mansourali , où il fit admirer une grandeur d'âme vraiment royale et une courageuse résignation. C'est le plus fier des rois , disaient les quelques compagnons qu'on lui avait laissés ; c'est le plus fier chrétien que nous ayons vu , disaient les Musulmans... Le sultan offrit de lui vendre chèrement sa liberté. Il répondit qu'un roi de France ne se rachetait point ainsi ; qu'il donnerait la ville de Damiette pour sa personne royale et de l'or pour ses sujets ''''. Le généreux sultan lui fit remise d'une partie de cette somme, mais sa mort retarda l'exécution du traité. Il périt assassiné par ses mameluks , et la vie de saint Louis eût été aussi en danger sans leur chef , qui tint à honneur d'accomplir le traité, et laissa partir saint Louis et son armée , qui , après un se-

jour déplus de trois ans dans la Palestine, revit la France, en 125'i.

Seize ans après, la Me'diterrane'e se couvrit encore de ses flottes, et dix-huit cents voiles portèrent soixante mille hommes sur les côtes d'Afrique. Il espérait, disent quelques historiens, convertir le roi de Tunis à la foi chrétienne ^'. Mais celui-ci, loin de songer au baptême^ vint fondre sur les Français à la tête de cent mille soldats. Les chaleurs excessives , la mauvaise nourriture , les eaux corrompues décimèrent l'armée, et produisirent une maladie contagieuse à laquelle le roi lui-même succomba "^s.

Quelques expéditions sans résultat suivirent encore cette dernière et funeste entreprise de saint Louis. Les Musulmans, maîtres sur tous les points, rasèrent les dernières fortifications chrétiennes, et un silence de mort régua sur ce rivage qui , pendant plus de deux siècles , avait rcntenti du bruit des armes.

Ainsi finirent les croisades, dont nous n'avons fait que retracer ici les principaux événements, nous réservant d'examiner plus tard quelle fut leur influence sur l'état moral et roli:;icux des peuples d'Eurojie, comme sur leur état matériel.

i ^'^i^^'Vfcxyvx^/vxt/v^'v/vx %*^\/v»- wx ^^^wvw/i/X'v/v^'i/vfc^v^*

Page 1