‹ Histoire des progrès de la civilisation en Europe depuis l'ére chrétienne jusqu'aù XIXe siècle (volume 2)Chapitre 21 sur 44 · partie de la France, et voit son roi couronné dans Paris · texte numérisé non relu

partie de la France, et voit son roi couronné dans Paris

Durant ce long intervalle et celte lutte opiniâtre qui change deterrain^ les langues indigènes des deux pays se sont mêle'es ; le français a d'abord pre'valu comme langue du vainqueur, et comme langue savante; puis le vieil idiome anglais a refleuri sur la souche teutonique , d'abord tout ébranle'e par le glaive des Angevins et des Poitevins qui suivaient Guillaume.

Les divers genres de la poe'sie anglaise sont les fabliaux satiriques, dictés par les conquérants contre les moines du pays, les poésies religieuses, les légendes destinées à lutter contre l'invasion guerrière ecclésiastique et civile des Normands; les poésies populaires à la gloire ('s plus hardis braconniers; mais rien ne marque encore la naissance d'une littérature ; les romans de chevalerie sont les seuls ouvrages de quelque importance. Encore la poésie en était-elle rude et sans aucun art.

Ce n'est qu'au milieu du quatorzième siècle que la lill('ratur(' anglaise possède enfin un écrivain en qui l'on ne peut méconnaître l'art de conter et ce mélange d'érudition et de naïveté qui rend si piquants les écrivains français de la même époque.

Chaucer, ne' h Londres en 1328, fut d'abord

page d'Edouard III, et entra ensuite dans la diplomatie , qui lui donna l'occasion de voir en Italie les trois grands écrivains du siècle. Homme du nord, il vint puiser à la belle civilisation du midi: il emprunta à Boccace, il emprunta à Pétrarque, et fut à son tour, en faisant la parodie des romans de chevalerie , le précurseur de Cervantes.

Son seul rival de gloire Gower faisait alors paraître un grand ouvrage en trois parties : spéculum meditantis — vox clamantis — confessio ^7W«;2^/^. C'est un poème polyglotte, écrit en français en latin, en anglais, et parfaitement ennuyeux dans les trois langues. C'est de la poésie scolastique, sorte de réponse de Gower à Richard II, qui lui demandait du nouveau. Le poète répondit à l'invitation en envoyant trente mille vers !.. Le sujet est un dialogue entre un amant et an confesseur. Ce confesseur est un prêtre de Vénus déguisé, qui s'appelle Genius. Ceci conduit à une analyse approfondie des sentiments de l'amoureux pénitent, et, dans les entr'actes de sa confession sentimentale, il lui glisse un cours de scolastique. Enfin la scène se termine par un trait assez comique: cette confession se prolonge tellement que les années s'écoulent, et, près de l'absolution, le pénitent perd patience, et déclare qu'il est tel-

leraent vieux, que sa belle maîtresse lui eâtà peu près indifferfiile. Toute ne'gociatiou se trouve alors rompue, et le poème finit.

Rien n'est en effet plus original, et Richard II dut être satisfait.

Après ces deux poètes , rien de réellement grand et puissant n'existe dans la littérature anglaise dont le grand monument ne commence qu'à la réforme. Peut-être Robert Langland, Jean Barber et quelques autres méritaient-ils une place dans cette revue, mais notre marche est trop rapide pour nous arrêter si souvent et pour si peu. Dans ce coupd'œil à vol d'oiseau, les sounnites seules sont aperçues. — Entrons maintenant dans l'Allemagne.

Les Croisés revenaient de la Palcslino, ils avaient parcouru le midi de l'Europe, ils s étaient imprégnés des fables orientales et des poésies provençales, ils rapportèrent toutes leurs impressions dans la rêveuse Allemagne, et la littérature Souabe, jusque là somnolente, s'éveilla à ce concert disparate et singulier.

La poésie fut alors un mélange de chants d'amour enjpruntés à la Provence, de récits chevaleresques pris à Jérusalem, et de philosophiei de sèche et fioide sC(tlastique imporléc des villes sa\anle.s de l'Europe.

Au milieu de cette littérature d'emprunt et qui appartient à la haute classe de la société', des clianls populaires se fonl entendre et seuls conservent un caractère national.

Le monument le plus imposant des poésies réellement allemandes, c'est le fameux poème des Niebelungen ; les critiques modernes de l'Allemagne s'accordent à l'attribuer à Gonrard de Wurtzbourg, l'un des plus célèbres minnesinger qui vivait sous le règne d'Adolphe de Nassau. Le poème des Niehelungen n'est pas, comme presque tous les ouvrages épiques de l'époque, un mélange de contes accumulés sans goût, sans ordre, et sans but marqué : une idée fondamentale préside à cette conception; elle se montre à loutes les pages du poème, et en opère le dénoûment. Un brave chevalier a succombé en vengeant la fierté oflfensée de sa maîtresse. L'amour anime celle-ci à la vengeance, et ne lui laisse aucun repos, jusqu'à ce qu'elle ait immolé dans son ressentiment, et avec la plus horrible cruauté, tout ce qui s'oppose à ses desseins, innocents ou coupables, adversaires ou amis : tel est le nœud de ce poème qui se développe dans une double suite d'événements bizarres et d'aventures extraordinaires. L'analjse complète de cet ouvrage, pourrait seule faire connaître avec quel génie le poète a traité ce sujet,

— "Sw —

la force et la naïveté des caractères qu'il a mis en scène, la variété et la richesse de ses tableaux, et cependant sa simplicité vraiment homérique. La rudesse de cette vieille poésie romantique, pourrait choquer, il est vrai, les esprits si délicats de cette époque; mais Fhomme supérieur, et le poète surtout, découvriraient mille beautés sous cet^te ëcorce grossière.

Je ne dirai rien du Livre des Héros, recueil de récits chevaleresques, qui font suite aux Niehelungen et les complettent, non plus que d autres poèmes moins célèbres.

Le siècle des Souabes fut moins fécond en prosateurs qu'en poètes. Le langage souabe, en usage dans la poésie, n'était cependant pas devenu d'un usage général en Allemagne, dès l'époque où les minnesinger commencèrent h se faire connaître. Il paraît que, sous l'empereur Frédéric II, qui fit publier, en 1235, la paix publique en langue allemande, on s'efforça d'établir un langage commun à tous les peuples de l'Allemagne. C'est dans ce temps que IcMir'oii'dc Saxe, ou droit public des Saxons, fut])ublié par lilcke ou Eike de Rcpgow, qui avait d'abord composé ce recueil en langue latine.

Parlerons-nous des Hongrois encore dans î'enfanre, do leur littérature si Irnlc à se développer

au milieu des guerres incessantes qu'ils eurent à soutenir contre les Allemands, les Grecs, les Vénitiens et les Bulgares? Toutefois la civilisation se fit jour sous la dynastie de Louis-le-Grand. Ce prince, aimé des Hongrois, fonda la première université à Funfkirchen, en 1367 ; la langue hongroise devint d'un usage général à la cour ; plusieurs villes s'agrandirent sous son règne , et de simples citoyens reçurent des lettres de noblesse. Mathias Corvin, le plus grand roi de la Hongrie, seconda ce mouvement, et bientôt, en dépit des luttes criminelles qu'il eut à soutenir contre l'empereur, la Bohême, la Pologne et la Turquie, les arts et les sciences , qu'il cultivait lui-même, fleurirent sous son règne. Sa mort arrêta de nouveau la marche du progrès. Ce fut en vain que Ferdinand I", frère de Charles V, mettait un terme aux guerres civiles, en assurant la couronne à la maison de Habsbourg, les disputes savantes des sectaires religieux, qui bientôt se changèrent en querelles sanglantes, entravèrent la civilisation. Cet état continua jusque sous le règne de Joseph F'^, mais alors les victoires du prince Eugène sur les Turcs, le règne de Marie-Thérèse et celui de Joseph H, donnèrent une ère nouvelle à la Hongrie , en y rétablissant l'ordre et la sûreté.

Cependant , au milieu de cette longue nuit, nous voyons briller quelques éclairs : la poésie est honorée et cultivée par les grands ; des chansons guerrières, des airs nationaux , composés dans les différents dialectes des tribus hongroises, sont chantés à la cour. Les riches s'attachent les trouvères , les enrichissent par leurs largesses et leur donnent des terres. La coutume de chanter pendant les repas se conserva jusqu'au quinzième siècle : ces chants étaient généralement des sujets guerriers , et quelquefois des sujets religieux. Les seuls qui nous restent sont un hymne à la Vierge , et un chant en l'honneur du roi Zadislaus ^.

Quel était à cette époque l'état du théiUre ? Quels progrès a-t-il i'ails depuis Hrowista , et les mystères du onzième siècle?

Après ces premiers essais, après les épîtres farcies et le drame hiératique appliqué à des sujets temporels , on vit le drame hiératique composé et représenté par des laïques hors de TEglise. Le preniiLM' exemjile de ce fait iuij)(>rtaut dans l'histoire de l'art, se trouve dans le lieu le plus voisin du sanc'uaire , dans les écoles annexées aux évéclîés, aux couvents , ruais tenues par des laïques.

Avant que le théâtre reçût seulement en geruie la forme que nous lui voyons, il a jxissé par bien

des essais , des tâtonnements et des épreuves. De même que l'art hiératique s'e'tait divisé en deux branches, l'une sérieuse, l'autre grotesque, de même les artistes confrères se partagèrent en deux camps , les confréries sérieuses et les confréiies comiques. La plus ancienne de ces dernières, c'est le Royaume ou Confrérie de la Bazoche. La fondation de cette société , date de la fin du treizième ou du commencement du quatorzième siècle, alors que le parlement de Paris devint sédentaire. En i'285 selon les uns, en 1303 selon d'autres, les procureurs, qui étaient encore en petit nombre, obtinrent la permission de prendre des jeunes genspour leur servir d'aides ; on les nomma clercs. Ce titre se donnait alors aux laïques tant soit peu lettrés et même aux étudiants des universités. Philippe-le-Bel accorda à celte corporation de jeunes clercs à peu près les mêmes privilèges dont jouissaient les autres corporations, savoir, le droit de se nommer un chef annuel portant le nom de jRo/, et le droit de se juger entre eux. De là la juridiction de la Bazoche.

Sous le règne de Charles VI , vers 1380 , se forma la société des enfants de Sans-Souci dont le chef prenait le titre de Prince des Sots. C'est de celle confrérie que vinrent les Sottises ou Soties. Après les sociétés des Sols ., vinrent les sociétés

des Fous. Il y avait là le Prince des Fous , le Prince d'Amour^ le Prince de la Rhétorique ,

etc Aux pièces represente'es se joignaient des

courses d'ânes , des courses de femmes nues et autres jeux aussi divertissants , dans lesquels le burlesque surpassait encore l'indécence. On en jugera par les deux faits suivants empruntes à l'Allemagne et ;\ la Provence vers la fm du quatorzième siècle.

Une fête fut institue'e à Nuremberg par un brevet de l'empereur Charles V pour récompenser la communauté des bouchers et celle des couteliers qui , seuls dans une e'meute , étaient restés iidèles à l'empereur. Dans les premières années la cérémonie avait de la gravité , et ne consistait qu'en une espèce de danse avec des épées nues. Mais elle dégénéra bientôt en une danse et une course grotesques. Les danseurs se tenaient liés au moyen d'anneaux de cuir sous la forme de saucissons. Plus tard on y ajouta une course. Quelques hommes masqués , travestis en fous de cour, marchaient en tête ; ils étaient suivis par un homme pareillement en habit de fou qui portait un grand sac plein de noisettes qu'il jetait aux enfants. Après lui venait un homme à cheval portant une corbeille remplie d 'œufs , qui, vidés auparavant, coulenaieutdel'eau deroics. Lorsqu'il

rencontrait une femme , ou qu'il en apercevait une à la croise'e , il lui jetait un œuf, qui, cassé en tombant , re'panclait au loin une agréable odeur. Puis venaient les hommes du Schenhart avec leurs patrons, leurs capitaines et leurs musiciens. Leur habit e'tait presque toujours de la même forme , mais la couleur en variait tous les ans ; quelquefois il s'y mêlait quelques masques grotesques , des hommes avec des têtes de loup , une femme dont l'habit était fait avec des marrons. Le cortège se terminait ordinairement par un enjer ^ c'est-à-dire une machine qui contenait un feu d'artifice destiné à être tiré devant l'hôtelde-ville à la fin de la fête. Phis tard , elle s'augmenta encore d'une espèce de carrousel appelé Gesellenstechen (carrousel de garçon). Les bouchers, au lieu d'anneaux de cuir, confectionnèrent de véritables andouilles d'une étendue demesurée. La dernière qu'ils firent en 1658, avait six cent cinquante-huit aunes de longueur. Ces folies étaient fréquentes dans les villes d'Allemagne pendant le carnaval. Les bouchers de Kœnisberg portèrent en triomphe, au carnaval de 1583 , une andouille longue de cinq cent quatre-vingtseize aunes , pesant quatre cent trente-quatre li vres j elle fut portée par quatre-vingt-onze garçons bouchers sur des fourches de bois ; mais la plus IV. 25

monstrueuse fut celle de l'un 1601 ; elle avait mille cinq aunes , pesait près de neuf cents livres; elle fut portée au son de la musique , et mangée avec la corporation des boulangers qui, piqués d'une noble émulation, avaient fait des pains de cinq aunes chacun.

Passons de Nuremberg à Aix : le roi René fatigué de combats et de défaites s'était retiré dans la Provence , et tâchait d'y vivre joyeusement. Les cérémonies extraordinaires étaient fort de son goût, et l'on ne sait trop ce qui lui a donné l'idée de la bizarre procession qu'il inventa pour Aix. Il faudrait un volume in-jolio pour décrire convenablement cette procession , qui avait lieu à l'époque de la Fêle-Dieu , et se continuait pendant huit jours. Le pnnce d amour , avec son habit de moire et d'or , sa toque de velours et de plumes , sa fraise de dentelles , son épée de soie et de diamants , représentait le corps de la noblesse; après lui, le toi de la JSazoche , roi de serge et d'hermine, représentait la justice; V abbé de la 0)1116 , la bourgeoisie : ces trois chefs avaieut chacun sa cour , ses ofliciers et ses hérauts d'armes. La cérémonie , divisée en scènes dialoguées , en intermèdes, en jeux et eu danses, s'ouvrait par un pas d'armes. Le vieil olympe défilait le premier, Jupiter, Mars, Silcne sur son tonneau, Hercule

avec sa massue, les Faunes et les Naïades, l'Ecriture sainte marchait avec les rois Mages guide's par leur étoile; les apôtres, la reine de Saha , accompagnée d'un estafier qui portait un château de carton planté au bout d'une épée ; He'rode tourmenté par une phalange de diables, puis arrivaient les épisodes politiques , c'étaient les Razats , célèbres dans les guerres intestines de la Provence. Le duc et la duchesse d'Urbin , contre qui René avait des motifs particuliers de haine , étaient livrés à la risée publique , juchés sur des ânes et ridiculement accoutrés. Ensuite venaient les jeux les plus populaires en Provence , tels que \e jeu du chat ^ le jeu des chevaux frisques ^ et quelques autres ; chaque groupe, chaque escouade s'arrêtait quand le moment était venu , jouait sa scène, disait son mot, chantait sa chanson, et dansait dans son ballet. Le clergé , le parlement et tous les dignitaires de la ville assistaient à la procession et j prenaient part.

Revenons au théâtre : c'est à Padoue, en 12^3 , que l'on trouve la première indication d'un mystère joué en plein air; on les retrouve à Limoges en 1290, à Cmta Vecchia en 130^, à Ghester en 1268, et plus tard à Yorck, Coventry, etc.

Les théâtres du quatorzième siècle, établis en

plein vent, avaient à peu près la même forme que ceux d'aujourd'hui ; maïs le fond était difife'rent ; plusieurs échalauds , nommés établis , les remplissaient. Voici comment un auteur contemporain de'crit ces établis. Pour un mystère de rincarnalion et de la Nativité, représenté à Rouen en 1^7 ^i. «Premièrement est paradis ouvert faict en la manière de throsne et reçons d or tout autour. Au milieu duquel est Dieu en une chaire parée et au côté dextre de \mpaix , et soubzelle miséricoj'de , au censtre justice , 'et soubs elle vérité, et tout autour d'elle neuf ordres d'anges les uns sur les autres 5

« La maison des parents de Notre-Dame j

« Son oratoire ;

« La crèche èz bœufs;

« Enfer faict en manière d'une gi-ande giieulle se cloant et ouvrant quand besoin est. »

Sur les côtés de ce même théâtre, étaient des espèces de gradins en forme de chaises, sm* lesquels les acteurs s'asseyaient lorsqu'ils avaient joué leur scène. Jamais ils ne disparaissaient aux yeux des spectateurs qu'ils n'eussent achevé leurs rôles. Ainsi lorsque le mystère commençait, les spectateurs voyaient sur-le-champ tous ceux qui devaient y jouer. Une espèce de niche avec des rideaux foimait une chambre, et celle chambre

servait à cacher aux spectateurs certains détails qu'on ne pouvait leur pre'senter, tels que l'accouchement de sainte Anne, etc. ^'.

Les idées les plus extravagantes semblaient s'être donné rendez-vous à cette époque ; aux danses obscènes des vivants, on raela les danses des morts. Quand les confréries exploitèrent les arts et le théâtre^ autrefois réservés au clergé seul, elles s'emparèrent de ces danses des morts comme des autres sujets de drames, et les exécutèrent dans les cimetières malgré les protestations du clergé et la défense réitérée des conciles ^.

On trouve dans un manuscrit de la Bibliothèque royale, un catalogue fort curieux des mystères ou drames représentés par les confréries aux treizième et quatorzième siècles. Ce recueil forme deux volumes in-folio. Nous nous contenterons d'en citer les sujets les plus remarquables.

« 1° Cy commence un miracle de N.-D. , d'un enfant qui fut donne' au Dyable quand il fut engendre'. Personnages : 1" et 2® dyable. • — La voisine , saint Michel, saint Gabriel, le fils, deux sergents, deux cardinaux, le pape, trois hermites , Dieu, chœur des anges, t. i,

« 1 8" Une femme nomme'e Théodore par son pechié se met en habit d'homme , et , pour sa penance fayre, devient raoyne , et fut tenu pour homme jusqu'après sa mort, t, i.

« T' Comment la fille du roy de Hongrie se copa la main ,

parce ^ue son père la volait cspouser ( et un esturgeon la garda sept ans en ses molcts \ t. 2.

« 12° Cy commence un miracle de N.-D. et de sainte Baulheuck, femme du roi Clodoveus , que pour la rébellion de ses deux enfants leur fit cuire les jambes, et redevinrent religieux, t. 2.

En voilà bien assez pour connaître le genre de sujets qui se traitèrent sur les théâtres en plein vent. On y mêlait parfois comme intermèdes des processions d'animaux que le peuple aimait beaucoup. La plus originale est celle du hareng, qui ste faisait à Rbeims. Les chanoines étaient rangés sur deux files et tous traînaient un hareng qu'ils tenaient attaché par un ruban ; chacun d'eux n'était occupé que du soin de marcher sur le hareng qui le précédait, et de sauver le sien des surprises de celui qui le suivait.

La procession du renard, s'il faut en croire Sauvai, n'était pas moins célèbre à Paris. On vojail figurer au milieu du clergé un renard vêtu d'une ei^pèce de surplis fait à sa taille, ayant la mitre et la tiare sur la t('le. On avait le soin barbare de mol Ire de la volaille à sa portée. Cet animal, naturellement vorace, oubliait parfois ses pieuses fondions pour se jeter sur les poules (ju'il dévorait en présence des assistants. Ou assure que le roi Philippe-le-ljel aimait beaucoup cette procession', il prétendait que les ravages caus«*s par

le renard e'taient le symbole des vexations du pape, dont il se plaignait amèrement 23.

Tous ces de'tails qui tiennent plus à la peinture des mœurs qu'à celle du tlie'âtre , achèvent de faire connaître l'esprit de l'e'poque , esprit moqueur, tourne' au grotesque, à 1 irréligion, esprit en travail , mais qui avait besoin que des génies supérieurs vinssent le féconder. Quant au théâtre en lui-même, on le voit, il a fait peu de progrès, il roule toujours autour d'un même cercle. Chaque classe de la société a le sien, théâtre de sacristie, théâtre de confréries, théâtre d'écoliers, théâtre de la noblesse, etc. Nous avons peu parlé de ce dernier , qui comportait moins de burlesque, et racontait surtout les aventures chevaleresques du temps.

Voici pour en finir sur ce sujet, les premières pages de la traduction d'un drame aristocratique flamand, de la fin du treizième siècle.

« Le jeu d'Esmoree, fils du boi de Sicile , traduit du flamand par M. Serrure.

Personnages. — Le roi de Sicile ou le roi chrétien , la reine son épouse ; Esmorée , leur fils unique ; Robert^ neveu du roi de Sicile ; le roi de Damas ou le roi Maure ; Damiette, saJille;Placus, astrologue du roi de Damas. La scène se passe tantôt en Sicile et tantôt à Damas.

Exposition du sujet. — « Autrefois régnait en Sicile un prince dont vous allez entendre des merveilles. Son c'pouse mit au

monde un fils. Le roi avait auprès de lui un méchant homme nomme' Robert, le fils de son frère. C'était à lui que le royaume devait échoir , si le roi venait à mourir sans postérité j mais la naissance de cet enfant cxciti dans la cour de Robert une colère et une jalousie implacables. Vous allez enten'ilre ce qui advint au jeune homme; comment Robert, en le vendant aux Sarrazins, le plongea dans l'infoitune et l'affliction , et comm» nt la mJre , qui le porta dans son sein , vécut vingt ans prive'e de la lumière du soleil et des astres , sans que le sourire parût sur ses lèvres. Tout cela fut l'ceuvre de Robert. Silence , et écoutez le commencement de cette histoire »

On ignore, et la date prc'cise de la composition de ce drame , et le nom de la \ille où il a c'té représente. Mais il n'a pas été joué sur une place publique. L'épilogue nous apprend que le spectacle ne se bornait pas à un seul jour, puisqu'on engage le public à revenir le lendemain. C'est l'astrologue Placus qui parle:

« Que personne ne quitte sa place pour retourner chez lui , car nous allons jouer une sottie, qui sera courte. Cependant , si quelqu'un d'entre vous est presse par la faim ou la soif, qu'il aille prendre des rafraîchisscmens en descendant par cet escalier. Si vous vous êtes bien amusc's , revenez tous demain *■* . »

Après ces considérations sur la littérature du nord et du midi de 1 lùnopc, il nous reste pende place à donner aux écrivains moins célèbres, mais

qui se sont cependant distingués. Nous avons déjà donné (dans les notes) la nomenclature chronologique des auteurs italiens. Nous la compléterons en compulsant, dans les bénédictins de Saint-Maur, dans la bibliothèque sacrée^ et d'autres bibliographies, les noms des auteurs de ces trois siècles et les titres de leurs ouvrages ^^.

Un seul de ces ouvrages mérite une place à part, le meilleur sorti de la main des hommes, rijiiTATiON DE JÉSUS -Christ. Mais le nom de l'auteur est encore un problème. Cet admirable volume, le plus souvent réimprimé, le plus universellement traduit, est d'un auteur inconnu. On l'a attribué à J. Gerson, ce chancelier de l'université qui a si vivement combattu le Roman de la Rose; à Kempis, chanoine du mont Saint- Agnès; à saint Bernard , et à d'autres encore; mais la première supposition sans être certaine a acquis le plus grand degré de probabilité. Toujours est-il que cet anonyme était réellement chrétien, et par son amour, et par son génie, et par cette abnégation si peu commune.

L'imitation n'est ni un livre de dogmes^ ni un livre d'interprétation. C'est seulement la plus touchante effusion de l'âme chrétienne, plongée dans la contemplation de son Dieu. L'amour le plus épuré, celui de h créature pour le créateur,

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