‹ Histoire des progrès de la civilisation en Europe depuis l'ére chrétienne jusqu'aù XIXe siècle (volume 2)Chapitre 20 sur 44 · GC · texte numérisé non relu

GC

Redemptorem gentium :

Pour l'amor d'un vcin lignage Solvit mortis debitum.

Il fut lié à l'estache

Trictus diris vincuHs Es battu par grant ostage

Acerrimis flageUis

Corpus fluens sanguinis En sa mort soust le doumage

Nursu primi hominis.

En la croiz fut mis le sire

Immolandus populis Peine soustint et martire

A perfidis Judaeis

Rcpletus ob propriis Lequel sanz fîel et sanz ire

Devoratur a lupis.

Des langues , des dcnz agues ,

Pcrcusserunt dominum Comme glaives es molucs

Clamantes contra illum

Crucifigerunt eum , Au cucr li sant enbatues

Sccundum psalmum septimum.

L'ire i fut de lor courage

Ad instar scrpcntium Pleine de mortel osiragc

Quasi virus aspidum

FremcDs adversus Deum Por l'angoisse de leur rage Crucifixerunt Jesixm.

Li doux costé li percierent

Gens misera , crudelis Et le cors li despecierent

Virgatum corrigiis

Afflictus miseriis Le seint chief li transpercèrent

Gorone aculeis.

Les durs clos , la cruel lance

Suslinuit fortiter Et mit son cors en balance

In cruce viriliter

Transmiserai) iliter Soufri despiz et vitance

Pro nobis humiliter.

Quant la Vierge reguarda

Filium quem genuit Tremuerunt viscera

Angustia doluit

Gladiis pertransivit Son cuer et s'ame perça

Plusquam martis fuit.

Dame de glaive enavrée

In corde maternali Mère de deul acoure'e

In morte horribili

— 3G8 — Sccundum dictum jusli Fu la parole au roc In oie prophetaii.

Les plaies ensanglantées

Torquentcs cor virginis Entame li sont entrées

Replète angustiis

In passione cnicis Li furent représentées

In angore doloris.

Trop ot dolor et hontagc Proptcr genus humanum

Par enfer fist son passage Visitarc populum Fraude fracta dcmonura

Qui se seoit en l'umbragc Inferni tenebrarum.

Molt nous a fait davantage

Sanctus Pater luminum Qui son Filz mist en servage

Pro salute hominuin

Liberavit miscrura Par son sanc mist hors lotagc

Spoliavit infernum.

Nous devrions bien rcmambrcr

Taie beneCcium Que nous piisson eschiver

Mortilo piriciijum

Percrucis patibulum Vous vot le filz rapeler Intra paternam domum.

Cil qui est en voie et vie

Veritas remedium Nous doint conseil et aidie

Nunc et in perpetuum

Fons dulcedo dulcium Nous maint en sa compaignie

Ad eternura gaudium. »

Amen,

Le livre du treizième siècle , clans le nord , c'est le Roman de la Rose. On voit alors l'antiquité se faire jour et pëne'trer cette litte'rature rude et vierge. Le Roman de la Rose qu'on serait souvent tente' de croire original, n'est que la glose de VAjt d'aimer d'Ovide, entremêle' d'abstractions théologiques et de subtilités scolastiques ; car ici comme ailleurs, la théologie, la scolastique et l'esprit chevaleresque sont partout, se mêlent à tout. Le sujet de ce poème allégorique , divisé en cent chapitres, est une rose que Vamant ambitionne de cueillir; amour, bel accueil, franchise, de'duit^ pitié , etc. , favorisent son entreprise sans cesse renversée par faux - semblant , jalousie^ dangîer, et autres... Le poète Guillaume de Lorris , est lui-même le héros de son épopée amou- IV. 24

reiiso^ que de nombreux épisodes et de longues digressions se'rieuses viennent trop souvent refroidir. Enfin l'amant cueille la rose et l'ouvrage finit.

Le voile de l'alle'gorie est transparent et se ressent de la liberté des mœurs du temps. Ce roman contient plus de vingt-deux mille vers d^ huit syllabes, et fut l'ouvrage de deux poètes qui y travaillèrent successivement. Guillaume de Lorris avait d'abord choisi et traite' le sujet 5 quarante ans après sa mort, Jehan de Meung , surnommé Clopijiely entreprit de le continuer, mais sur ua plan beaucoup plus vaste. Ce poète avait de l'imagination et de l'érudition ; il abusa de l'une et de l'autre. Guillaume de Lorris n'avait point dépasse' les bornes de la décence; son continuateur, non seulement les franchit, mais encore n'hésita point à s'applaudir de son audace , et même il 1 érigea en principe.

Ce fut vraisemblablement lors de la publication du roman entier , tel qu'il avait été continué ou arrangé par Jehan de Meung, que commencèrent les crilicpjcs et les censures.

On reprochait à l'auteur d'avoir fait la satire de Ja plupart des ran^s de la société , et surtout d'avoir offensé les mœurs par la licence des pensées, des descrij)liuns et des imngcs. Mais alors,

comme à d'autres e'poques, ces justes sujets de plainte étaient loin de nuire à la vogue de l'ouvrage ; il a été reconnu que l'une des causes du succès du Roman de la Rose, ce furent les reproches mêmes , les accusations qui le dénoncèrent comme scandaleux. Les moines et les dames y sont surtout maltraités i'.

En résumé , des peintures gracieuses , des traits satiriques, des allégories fort libres, un style toujours facile et parfois élégant , furent les principales causes du succès de cet ouvrage , succès qui se prolongea si loug-teraps, qu'un siècle après la publication du Roman de la Rose , un docteur recommandable par son érudition , son éloquence et son caractère, le célèbre Gerson crut servir la religion et la morale , en attaquant directement ce poème, qui était encore très répandu et très goûté.

Telle était cependant l'influence que l'ouvrage attaqué avait exercée sur la littérature , que son terrible antagoniste et d'autres adversaires, qui parurent tour-à-tour , s'asservirent eux-mêmes aux formes poétiques , que l'auteur du Roman de la rose avait introduites ou mises à la mode ''^.

L'écrit du docteur Gerson , dit M. Raynouard, est intitulé: J. Gersomi, doctoris et ccmcelLarii Parisiensis, Tractatus contra Romancium de

RosA, qui ad illicitam venevem et lihidînoswn amorem utriusque status homines quodam libelio excitabat.

On voit dans ce traité que le célèbre chancelier de l'université crut un matin (le 18 mai de l'an !l^02) un peu avant son réveil, s'élever à la cour de la Sainte chrétienté.

La Justice , siégeant sur le trône de VÉquité, était soutenue par la J^érité et par la Miséricorde; à l'entour s'étendait sa noble compagnie, la mdice et le baronnage de toutes les vertus telles que la Charité, la Force, V Humilité , la Tempérance^ etc. \J Esprit subtil , joint à la Raison^ était le chef du conseil, et avait la Prudence et la Science pour secrétaires ; la Foi chrétienne et la Sagesse divine formaient le conseil étroit ou secret; la Mémoii'e^, la Préi^oyance, le Bon sens , et plusieurs autres personnages , étaient des auxiliaires; V Eloquence théologique servait d'avocat , et le promoteur des causes , c'était la Conscience.

11 vit tout-cVcoup la Conscience se lever et pré' senter la plainte de la Chasteté, car la Chasteté elle-même n'eût jamais voulu rien dire, ni même rien penser de déshonnéte...

Gerson n'employa jnis seulement cette forme si cloutée alors, il atta(jua le Uomau de la Rose

en chaire, et s'élevant contre les libertins qui citaient cet ouvrage comme autorite', à V effet de lire et de prononcer des mots malhonnêtes et licencieux : « Hommes sages, s'écriait-il, arrachez ce livre dangereux des mains de vos fils et de vos filles. Si je possédais un exemplaire du Roman de la Rose , et qu'il fût unique , valût-il mille livres d'argent, je le brûlerais... » Après cela, on nous pardonnera de ne point en citer de fragment...

Les chroniques de Froissard sont , avec l'œuvre de Nangis et de Clopinel, le monument le plus curieux de l'époque, celui qui en réfléchit le plus complètement et le plus naïvement les mœurs prises du côté sérieux et du côté romanesque, la politique , la vie sociale tout entière. Si le Roman de la Rose est le roman du treizième siècle, la chronique de Froissard en est l'histoire j histoire sans plan, sans choix, sans critique, sans méthode, sans idée générale ; mais histoire pleine d'intérêt, parce qu'elle a de la vie et de la naïveté. Les événements européens de cette époque sont intéressants et importants. L'histoire naquit des événements ; ainsi pendant que Villani s'élève en Italie , qu'Ayala porte dans les chroniques espagnoles son naturel âpre et son éloquence nue, Froissard raconte en France; il se fait lire et écouter avec charme*

-57λ-- Quel était Froissard ? Un homme d'Eglise , un bon chanoine de basse extraction , et cependant ses poésies ne sont que récits de guerre et d'amour. Mais il faut prendre le quatorzième siècle comme il est, et ne pas s'effaroucher de voir un clerc faire un volume de poésies galantes , ne rester en place nulle part , être toujours à la suite des fêtes et des noces, mener joyeuse vie et laisser son argent chez les taverniers... Tout cela, nous l'avons déjà vu par les actes des conciles, était alors fort simple. Il ne cherche d'ailleurs pas à s'en défendre. Voici ce qu'il écrit lui-même , avant que Fenvie le prît de se faire historien eirant :

« Au boire je prends grant plaisir :

Aussi fai-jc en bcaus draps vestir.

En viande IVcsche et nouvelle , Quant à table me voy servir , Mon csperit se renouvelle.

Violettes en leurs saisons , Et roses blanclies cl vermeilles Voy volentiers; car c'est raisons j Et chambres pleines de candcilles, Jeux et danses et longues viillcs, El beaus licls pour li rafrescLir , El i-u couchier , pour uiiml.v Jorniir , Epicts, clairet et roctllr^ En toutes tes clioscs vi'ir Mou esperi'. se rni uvclle. »

Ces vers ont un charme naïf et gai qui se retrouve dans ses chroniques : « Je suis historien, disait-il en se pre'sentant dans les châteaux et les chaumières, les villes et les hameaux; je suis historien, racontez et j écouterai. » Et il faisait des questions sur toutes choses, et toutes choses lui e'taient dites. . .

Froissart parcourut la France, la Hollande, l'Angleterre, l'Italie et d'autres pays, monte' sur un bon cheval, et menant souvent en laisse de grands lévriers, partout fêté et choyé, partout interrogeant et écrivant. . . C'est ainsi que nous sont advenus ces précieuses chroniques qui nous égaient encore au bout de cinq cents ans , et qui nous font passer tant de longues soirées d'hiver i'.

La France , dit avec raison M. Villemain, est trop mêlée à l'Angleterre dans le quatorzième siècle pour que nous puissions bien connaître la littérature de l'un de ces pays, sans étudier celle de l'autre. Ce contact perpétuel d'alliance et d'hostilités pendant plusieurs siècles est un des grands spectacles du moyen âge. Vit-on jamais en effet deux pays, se détestant davantage, plus intimement Unis? La langue, les lois, les usages, les familles françaises occupent le sol anglais avec Guillaume; la nation anglo-normande possède à son tour une

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