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etmordit son maître... Le maître la tua : les nobles mieux arme's, plus unis , plus habitue's à la guerre, eurent bientôt le dessus et massacrèrent à leur tour les paysans souleve's. Des deux parts les horreurs furent égales ; on exposait les villageois à de longues tortures pour leur arracher de l'argent , et souvent on les tuait après , pour se débarrasser de leurs plaintes ; les villageois font , à leur tour, rôtir le châtelain dans son manoir et forcent sa famille à se repaître de sa chair... Et tout cela est consigne' avec preuves dans les chroniques du temps , et l'on nous parle encore de ce bon vieiuc temps, et Ton ose repousser les lumières en invoquant les mœurs de nos ancêtres !
Pendant que les nobles et les Jacques s'exterminaient dans quelques provinces , Paris était dans un état à peu près semblable. Les bourgeois , sous la conduite d'un e'vêque et dW prévôt des marchands^ le célèbre 3Iarcel, après avoir demandé la réduction des impôts et d'autres concessions importantes, se soulevèrent. La tête ornée d"'un chaperon rouge et bleu , ils pénétrèrent jusqu'au dauphin, et là Marcel dit au prince : « Sire, ne vous esbahissez de chose que vous voyez ; » puis, se tournant vers ceux qui l'avaient suivi : « Allons, dit-il , faites en bref ce pourquoi vous êtes venus ici. » Et les bourgeois massacrèrent deux de leurs
plus puissanfs ennemis. Le dauphin, effraye, se jela aux pieds de Marcel , en demandant le vie sauve; celui-ci, touche de pitié, le couvrit de son chaperon protecteur!... Ce Marcel périt plus tard assassiné.
C'est im hien triste spectacle que la France de cette époque : la population des campagnes ruinée, massacrée, les villages saccagés , les instruments d'agriculture détruits, le bétail emmené, les champs sans culture, les villes prises, reprises, jûllées, sans coiumerce, sans industrie, partout le brigandage, nulle part un gouvernement protecteur; et^ pendant un tel état politique, pendant que la peste venait y ajouter ses horreurs, le roi Jean achetait sa liberté au prix du tiers de ses états et de trois millions d'écus. H chercha en vain, dans la France épuisée, une somme aussi énorme, et ne pouvant la trouver, il retourna en vrai chevalier, esclave de sa parole, reprendre ses fers. Cette fois il y mourut.
A Jean le bon succéda Charles /t' srrij'c', car il a été d'un usage constant de donner aux rois un surnom que souvent ils ne méritaient guère. Nous verrons cependant, sous ce nouveau règne, le calme et la prospérité renaître un peu ilans un pa^s cju'ils semblaient avoir abamlonné pour jamais.
Haï de sa famille, méprise' de l'armée qui l'avait vil fuir à Poitiers, peu aimé des bourgeois qu'il avait trompés et des paysans qu'il avait laissé piller, Charles Y, faible et maladif, monta sur le trône avec des chances peu favorables pour l'occuper avec éclat. Il sut "cependant s'y maintenir, faire respecter son autorité, rétablir l'ordre et réparer enfin seize années de malheurs; beaucoup de prudence et de sagesse tinrent chez lui la place du génie. Il possédait surtout une qualité précieuse pour un prince , qualité qui tiendrait lieu de toutes si elle pouvait être isolée,, celle de savoir distinguer et récompenser le mérite; c'est à elle que Louis XIV et Napoléon doivent une partie de leur gloire; c'est elle qui donna à Charles V de bons hommes de guerre, qui vainquirent pour lui au dehors et punirent au dedans les fauteurs de troubles. La Navarre et la Bretagne furent long-temps le théâtre de la guerre ; les combats et les traités de paix se multiplient, sans autre intérêt que celui qu'inspire un pays malheureux, toujours ravagé par l'ambition, la mauvaise foi ou l'ardeur guerrière de quelques hommes. Au nombre des fléaux de ce temps, furent ces compagnies d'aventuriers qui, réunies sous le drapeau d'un chef dont l'intrépidité était le seul titre, se vendaient au plus offrant et pil-
— eu — laîent pour leur propre compte lorsqu'elles ne trouvaient pas de souverain dispose à les solder. Ces brigandages, ues avant le règne de Jean, devinrent plus remarquables à cette époque de troubles; ils avaient acquis, sous Charles V, une telle force qu'on cherchait en Europe les moyens d'éloigner ce fle'au. Le roi de Chypre projetait une croisade contre les Turcs, on lui envoya les compagnies, elles revinrent; Duguesclin s'en chargea dans une expédition contre 1 Espagne , elles revinrent encore; la France leur plaisait. Edouard III les appela, s'e'puisa pour les payer et les renvoya de nouveau : c'e'tait une véritable calamité, née dans l'anarchie, qui ne devait finir qu'avec le rétablissement de l'ordre.
Cet ordre revenait lentement, mais enfin il revenait; la guerre civile et extérieure, la peste et la famine, fléaux presque inséparables^ avaient beaucoup diminué la j)opuIation. A peine quelque relâche fut- il apporté à cet état que le besoin du travail se fit sentir partout : il fallait réparer les édifices ravagés, remonter les ateliers, remettre en culture les champs abandonnés. Les plus pauvres furent les premiers il retrouver des jours plus heureux; parleut indu.strie, la richesse commença à renaître, et la population, qui suit tou-r jours la richesse, augmenta aussi rapidement.
Tant que l'anarchie avait duré, chacun, ne songeant qu'à soi, avait renoncé à d'inutiles efforts pour maintenir l'ordre ge'ne'ral ; mais aussitôt que le brigandage ne fut plus ouvertement autorisé, les villageois, dans les campagnes, les bourgeois, dans les villes, s'unirent pour repousser et détruire les bandes armées qui avaient si long-temps ravagé le pays ; les grandes routes devinrent plus sûres, les communications plus faciles, plus rapides; tout s'améliora ^"î II faut bien peu de chose à un roi pour faire le bonheur de son peuple : dès qu'il en a la volonté il en a le pouvoir. Charles V, du fond de son cabinet, fit plus de bien à ses sujets que le roi d'Angleterre n'en avait fait aux siens par ses conquêtes. En peu d'années il avait battu Gharîes-le-Mauvais, avec l'épée de Duguesclin , il avait chassé les Anglais et le duc de Bretagne, rattaché la Flandre à ses états, acquis l'alliance de l'empereur d'Allemagne, du roi de Lombardie et l'amitié du pape. Il avait, comme nous l'avons vu, ramené l'aisance et le bonheur public, accru la puissance royale, et pour tout cela que lui a-t-il fallu? Une volonté ferme, un plan suivi avec constance et un excellent choix de ministres, de conseillers et de capitaines. Ses moyens, il est vrai, ne furent pas toujours légitimes ; il avait mis en pratique cette IV. 5
— m — maxime hautement avouée plus tard par Louis XI : Ou est le pj'ojlt là est la gloire. Sa politique fut toujours voilée, et ses succès se suivaient sans relâche, sans que le prince en fût plus connu, plus aimé; il se dérobait aux yeux comme à la reconnaissance de son peuple ; on eut dit qu'il ne voulait exciter que de l'etouncment.
C'est à cette époque qu'eut lieu le grand schisme qui partagea l'Occident ou plutôt le monde chre'tien divisé entre deux pontifes, Urbain VI et Clément YII ; le premier avait e'tabli son siège à Rome, Taulre vint, .avec tous ses cardinaux, établir le sien à Avignon.
Charles V secondait Clément VII et ordonnait, sous peine de la vie, l'abandon de son antagoniste. A cette époque déjà avancée de son règne, Charles vit se soulever contre son pouvoir îibsolu la Flandre et la Bretagne; le Languedoc, dont il avait confié le gouvernement à son frère, le duc d'Anjou, despote dur et avide, se révolta aussi, rjîmes osa la première résister à ses ordres tyranniques ; cette cité riche et industrieuse refusa, q\\ 1378, de voter les impôts, mais, réduite à ses propres forces, elle fut bientôt obligée de se soumettre; elle y perdit ses consuls et ([uelques-uns de ses privilèges. Charles V soulenait son frère, et son autorité éprouvait depuis long-temps peu
de résistance. Montpellier se souleva ensuite; le duc d'Anjou menaça les habitants de les passerait fil de Vépée, de raser leur ville et d''en labourer le sol ^^. Cette menace odieuse fit son effet : Montpelliersesoumit, obtint sa grâee à la sollicitation de dénient yiï et du cardinal AîbanOjCten fut quitte pour quelques confiscations et la punition des chefs. Les Languedociens exaspe'rés portèrent des plaintes amères à Charles V qui, craignant de les voir se donner aux Anglais, en enleva le gouvernement au duc d'Anjou pour le confiera Gaston, comte de Foix.
Les troubles de la Flandre et de la Bretagne empoisonnèrent les dernières anne'es du roi ; il mourut dans son palais , au milieu de ses frères et dans les bras de son fils, à qui il donna de bons conseils sur la politique qu'il devait suivre. Puis il fit apporter la sainte couronne d'e'pines çt lui adressa une longue prière j il demanda aussi qu'on tirât du trésor de Saint-Denis la couronne rojale et la fit poser au pied de son lit. a Ah ! précieuse couronne de France , dit-il, et à cette heure si impuissante et si humble : précieuse par le mystère de justice renfermé en toi , mais vile, plus vile que toute chose, à cause du fardeau, du travail , des angoisses, des tourments , des peines du cœur, de corps , d'âme et des périls de cons-
cience que tu donnes à ceux (|ui le portent. Aii ! s'ils pouvaieiil d'avance le savoir, ils te laisseraient plutôt tomber en la boue que de te placer sur leur tele. »
Sa lin approchait, il ordonna d^amener le jeune dauphin pour le bénir, ce qu'il fit dans les paroles de la Bible, comme Isaac avait bëni Jacob : « Plaise à Dieu d'accorder à mon fils Charles la rose'e du ciel, la graisse de la terre, l'abondance (lu froment , du vin et de l'huile ; que sa famille lui obéisse, qu'il soit le seigneur de ses frères, que les fils de sa mère s'inclinent devant lui ; qui le bénira soit béni , qui le maudira soit maudit. »
Il donna encore sa bènèdiclion à tous ceux qui étaient présents, ajoutant : « Mes amis, maintenant retirez-vous; priez pour moi et laissez-moi endurer en paix le dernier travail de la mort. » Et il se tourna de l'autre côté, se fit lire la passion et commença d'agoniser; peu à près il rendit le dernier soupir entre les bras de son ami, le sire de la Rivière".
A peine eut-il fermé les yeux, que le duc d'Anjou s'empara des joyaux de la couronne et du trésor qui, disent les chroniques, se montait, chose incroyiible, à lïijc-ncnj mil/ions!
rS'ous avons vu la féodalité faire beaucoup de mal en France : souverains dans leurs domaineSj
les nobles traitaient de puissance h puissance avec les rois; quelques-uns de ces derniers avaient beaucoup afFaibli ce pouvoir, mais il existait un autre genre de désordre causé par les princes du sang. Un roi fort les contenait jusqu'à un certain point , mais c'étaient autant de loups déchaînes contre le peuple, dès que la régence ou la faiblesse du roi leur donnait quelque autorité. Le duc dWnjou, par exemple^ fut un des plus grands fléaux de la France dans la dernière moitié du quatorzième siècle.
Nommé régent, à la mort de Charles V, il pilla le trésor, ruina les provinces , leva de nouveaux impôts et se livra à de telles violences que le peuple exaspéré se souleva. On le décliaîna contre les Juifs, qui payèrent pour tous, comme cela arrivait souvent. Le duc de Berr y, autre oncle du roi , voulant sa part du butin, demanda et obtint le gouvernement de Languedoc; cette province, plus turbulente que les autres, refusa de se soumettre à lui, et remit à Gaston de Foix le soin de la défendre. Le duc de Berry fut battu.
L'insatiable duc d'Anjou lève à Paris un impôt sur les comestibles : le premier percepteur^ qui vient demander le droit du roi sur un peu de cresson que vendait une pauvre femme , est écharpé. Le cri aux artnes ! se fait entendre ; le
duc ne leur en avait pas laisse f les séditieux l'orcent l'arsenal, y trouvent des maillets de plomb et en assomment les gens du roi. Le duc, absent de Paris, y rentre avec le jeune Charles , fait pendre et jeter à la rivière tous les chefs de métiers, en quelque sorte responsajjlcs du peuple. Cette e'mentc est connue sous le nom d insurrection des Maillotins.
La guerre continuait en Bretagne et en Flandre surtout; on y conduisit le jeune roi, qui ne vit dans cette expédition importante que le plaisir de revêtir une armure et de se récréer d'un spectacle nouveau. Emancipé à douze ans, il s'était accoutumé à bouleverser, par im caprice ridicule, les lois et la politique : une foule de vils courtisans, toujours prêts h flatter ses plus bizarres fantaisies, avaient aclicvé d'affaiblir sa tête déjà faible. Il signala ses premières armes par des cruautés sans motifs dans les provinces. Mais, comment se faitil que dans cette lutte les communes aient constannnenl succombé devant des êtres ineptes, aussi méprisables que cruels? La résistance li ses ordres tyranniques s'était organisée presque partout avec énergie; mais les villes élaieul isolées, sans lien comtiinii, les campagnes abruties et dépeuplées, les bourgeois sans connaissances militaires; chacun se battait pour défendre ses foyers, sa li-
berté particulière... La noblesse, au contraire, accoutumée aux combats, bien servie, bien arme'e, riche de ses exactions et de ses pillages, ayant des plans arréte's, des moyens de transport et de siège, devait l'emporter sur une masse plus forte en nombre, mais plus faible de moyens.
Le mariage du roi avec Isabeau de Bavière, sa résolution de gouverner par lui-même, sa nouvelle trêve avec l'Angleterre, son voyage dans le midi où il reçoit des plaintes géne'rales et ne s'occupe que de fêtes , et enfin sa de'mence terminèrent tristement le quatorzième siècle. Cette démence ne vint pas subitement, quoiqu'un accident extraordinaire sembla la faire naître tout-àcoup. « Depuis le premier jour d'août, dit le religieux de Saint-Denis, il paraissait aux officiers qui l'approchaient de plus près , comme tout idiot; il ne disait que des niaiseries et gardait dans ses gestes une façon de faire fort messéante à la majesté. Néanmoins, il n'en était pas moins absolu, et le fit bien voir le cinquième du mois, quand il fit publier, par les hérauts et les trompettes, que toute l'armée sortît en bataille de la ville de Maux.
« Ce jour, choisi pour mettre l'armée en mouvement, était le plus chaud qu'on eût éprouvé depuis plusieurs années. Le roi sortit du Mans, entfe
neuf et dix lieures du matin, par la route d'Angers; il portait un Jacques ^ juste-au-corps de velours noir qui Téchaufiait beaucoup, et un chaperon de vermeil. Un soleil ardent dardait sur lui; il ny avait aucun de ses hommes d'armes qui ne souffrît cruellement de la chaleur. Gomme il traversait une foret, un fou, qui s'était caché parmi les arbres, s élance tout-à-coup à la tête de son cheval; cet homme, déchaussé, la tête nue^ couvert seulement d'un sarreau blanc, saisit la bride du cheval de Charles, en s'écriant : « Roi , ne chevauche plus avant, mais retourne , car tu es trahi. » Les gardes accoururent et firent lâcher prise à ce malheureux; le roi ne dit rien, mais ces mots avaient frappé son imagination. Peu de moments après, étant sorti delà foret, il se trouva dans une grande plaine sablonneuse qu'aucun ombrage n'entrecoupait : il était alors midi ; une poussière intolérable se joignait à l'ardeur du soleil. Le cort('ge du roi se dispersa dans la crainte de rincommoder; les seigneurs eux-mêmes s'écartèrent pour ne pas le couvrir de leur poudre, quelques pages seulement le suivaient ; l'un d'eux, .sommeillant, laissa tomber la pointe de sa lance sur le casque d'un de ses compagnons. Ce clifjuelis de fer fit tressaillir le roi; il se crut attaqué par les traîtres dont rhomme de la foret lui
avait dit qu'il était enionië, et devenant aussitôt furieux, il s'écria, en tirant son e'pe'e et lançant son cheval au galop : « Avant, avant sur ces traîtres! » Il fondit ensuite sur les pages et les écuyers les plus proches de lui 5 personne n'osait se de'fendre autrement qu'en fuyant, et dans cet accès de fureur il tua successivement le bâtard de Polignac, chevalier de Gascogne, et trois autres hommes. Les pages croyaient encore que l'un d'eux avait commis quelque de'sordre qui l'avait courrouce'; mais, quand on le vit venir l'e'pe'e haute sur le duc d'Orle'ans, son frère, on comprit enfin qu'il avait perdu la raison. Le duc de Bourgogne fut le premier à crier : « Haro! le grand meschefs (malheur)! Monseigneur est tout dévoyé. » Heureusement pour le duc d'Orléans, il était monté sur un très bon cheval et il put se dérober au roi qui le poursuivait vivement; on convint , pour arrêter celui-ci , de chercher à l'épuiser de fatigue ainsi que son cheval, et de lui laisser donner la chasse l'un après l'autre à ceux qu'il lui prendrait la fantaisie de poursuivre : de cette manière il en abattit encore plusieurs qui , quand ils ne pouvaient plus l'éviter, se laissaient choir devant le coup. Enfin, comme il était déjà tout haletant, baigné de sueur, ainsi que son cheval qui se refusait à galoper davantage, un clie-
— m ~ valier normand qu'il aimait beaucoup, Guillaume Ilarlel, s'élança sur lui par derrière et lui arrêta les Lras ; on lui ola alors son épéc et ses armes, on le coucha par terre, on le couvrit de son manteau. Déjà la faiblesse avait succédé à cet accès de fureur; il ne faisait plus aucun mouvement, mais ses yeux roulaient encore dans sa télé d'une manière effrayante i s... »
Dès ce moment , Charles , délaissé par ses parents et ses serviteurs, indignement traité par Isalieau de Bavière et privé même du nécessaire, ne compta plus en France...
Le (jualorziènie siècle a donc pris fin, et dans le récit des faits aucune améHoration ne semble s'être faite en France ; il y en a eu cependant de peu apparentes, il est vrai, mais importantes dans l'état moral , intellectuel et politique.
A^ons css:nerons plus tard d'en retracer le tableau. Continuons à suivre les événements dans le reste de l'Europe occidentale.