‹ Histoire des progrès de la civilisation en Europe depuis l'ére chrétienne jusqu'aù XIXe siècleChapitre 7 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

ques pas sur la nature et profile avec ardeur du hasard heureux qui lui ramène des vents favorables pour tendre au but de son voyage.

Celte marche , dont un homme ne voit qu'un point , paraît à cet homme rétrograde et pleine d'écueils entre lesquels doit se briser le vaisseau , mais qu'est-ce que la vie d'un homme? qu'est-ce que la période de huit siècles dans la vie de l'humanité? Plaçons-nous plus haut; voyons l'ensemble. Alors disparaissent les détails, alors le mal s'efface à nos yeux dessillés et le bien seul s'attache à l'humanité pour ne jamais l'abandonner. Tout ce qui est réellement important et grave tend au même but : le bien moral , la civilisation universelle. Cette invasion des Barbares fut sans doute un affreux malheur pour les générations qui la virent, comme les règnes des Tibère et des Néron le furent pour ceux qui vécurent au deuxième siècle ; mais le règne des tyrans, en faisant haïr la tyrannie, n'amène-t-ilpas à la liberté? mais l'invasion , les excès et les désordres de la liberté n'appellent-ils pas l'ordre et le repos? Et de ces expériences trop multipliées sans doute, trop funestes à ceux qui en sont victimes , ne sort-il pas une vérité morale toujours plus forte et plus puissante?

Dans cette invasion, abrutissante en apparence, n'esl-il pas ressorti même de nouvelles lumières?

Le mélange des hommes du Midi et des hommes du Nord n'a-t-il pas produit énergie chez les uns, politesse chez les autres, et cette variété qui fit échapper l'Europe à l'immobilité de l'Asie? La bassesse invétérée des sujets de l'Empire s'est retrempée et régénérée avec la liberté des peuples nomades ; la féroce brutalité des nomades s'est adoucie et policée avec la civilisation des peuples du Midi. Les vices des nations amollies , souillées par une civilisation fausse, se sont évanouis devant l'austérité des mœurs germaines, et il n'y a, pour en être convaincu, qu'à ouvrir les annales romaines et les codes barbares. Ces derniers ont ramené la pudeur depuis si long-temps oubliée des Romains, comme le christianisme a amené la charité jusqu'alors inconnue.

Tout a bouillonné , fermenté confusément pendant des siècles ; mais de cette tourmente est sortie une civilisation neuve , incomparablement plus riche, plus féconde . plus remplie de cette sève qui anime et vivifie tout.

Les lettres , il est vrai , ont été dédaignées au milieu de la tourmente ; mais le clergé les a bientôt replacées sur le trône avec l'amour de l'étude; et du choc, du frottement, du génie Scandinave et germain, du génie païen, du génie oriental, du génie chrétien, est sortie une littérature vierge,

créatrice , à laquelle ne fût jamais parvenu le matérialisme élégant de la Grèce et de Rome. Elle est sortie surtout d'une religionspiritualisle, comme

en sont sortis aussi la foi, le devoir et la volonté du dévouement24.

La corruption la plus hideuse menaçait de tout envahir; tout a été régénéré... Ces résultats ne sontils pas assez beaux? Pourquoi nous arrêter à lecorce? Pénétrons jusqu'à la moelle de l'arbre! Pourquoi scruter les détails quand l'ensemble est si admirable?... L'accomplissement des desseins de la Providence veut des siècles , voyons-la dans le cours des siècles ; ne mesurons pas le colosse dans une de ses parties, car elle nous paraîtra monstrueuse et difforme ; oublions enfin notre chéiif individu et ses petites proportions pour attacher nos regards sur l'humanité tout entière. Alors nous verrons bien.

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