‹ Histoire des progrès de la civilisation en Europe depuis l'ére chrétienne jusqu'aù XIXe siècleChapitre 6 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

Le christianisme, il m'est pénible de l'avouer, n'avait pas eu sur la société barbare le môme ascendant que sur les premiers fidèles ; deux raisons s'y opposaient surtout : l'Eglise pouvait tout; les mœurs se relâchèrent avec la puissance temporelle et son influence morale diminua.

Les querelles dogmatiques altérèrent la fraternité des premiers temps; l'ascétisme remplaça la moralité et le dévouement. C'est avec peine, avec dégoût qu'on voit, en parcourant les délibérations longuement motivées des conciles, la défense d'introduire des femmes dans les presbytères et de porter des vôlemens de pourpre... la punition de l'ivresse, de l'usure , de la bigamie, delà magie... et la censure des vierges adultères qui, se livrant aux ravisseurs malgré leurs vœux, deviennent infidèles à leur époux céleste 10.

L'ignorance détourna la religion de son vrai but

en l'enveloppant de superstitions absurdes, en la soumettant à des pratiques ridicules, en lui faisant sanctionner des crimes sans cesse renouvelés. C'e^l la source des épreuves et des combats judiciaires. C'est ainsi que nous voyons Chilpéric bourrelé de remords déposer sur Je tombeau de saint Martin une lettre qui le priait de lui pardonner et de l'en assurer par écrit. Louis XI demandant à sa bonne Vierge l'absolution de ses forfaits

nous paraît un contre-sens au milieu du quinzième siècle; Chilpéric n'est que le type des mœurs de son temps.

Ce serait cependant aller trop loin et il y aurait de l'injustice à dire que le christianisme n'avait apporté aucune morale au milieu de cette ignorance barbare. Les exemples de dévouement, d'abnégation, de charité, qui paraissent comme de douces lueurs au sein de celte nuit profonde, \iennent rafraîchir l'imagination souillée de l'odieuse apparition des Frédé^onde et des Brunehaut. Les légendes si souvent risibles à force de superstition satisfont à ces besoins de l'ame que le spiritualisme amène toujours avec lui ". Là même où régnent les brutales passions, l'égoïsme et le chaos, on retrouve de ces sublimes actions que la religion seule pouvait faire naître et propager, de ces vies admirables, même de nos jours, au sein d'une civilisation qui, en nivelant la moralité des hommes, a diminué les élans d'une piété au-dessus de la force humaine.

Un mot encore et j'ai fini.

Vous vous serez sans doute aperçus que dans le cours de cette année je citais plus souvent et avec plus de complaisance les lois, les actes et les mœurs des Barbares qui avaient pris possession du sol gaulois. J'avais plusieurs raisons pour cela et je

crois vous l'avoir déjà dit : En premier lieu il y a pour nous plus de documens, et des documens plus certains sur lavie civile , guerrière , morale ou religieuse de nos ancêtres que sur celle des peuples qui ont occupé l'Ibérie, la Bretagne, l'Allemagne et même l'Italie 12. En second lieu, il y a plus d'intérêt pour nous à les connaître et plus de plaisir à les rechercher. Cependant, je dois le dire, j'ai cherché autant que j'ai pu à généraliser, persuadé qu'il y a bien peu de différence entre les mœurs des peuples à cette époque. Quel que fût l'état primitif de ces peuplades , quel que fût l'état du pays qu'elles ont occupé , ce mélange de civilisation et de barbarie a laissé peu de différences importantes. Les détails sans doute en offrent d'innombrables, mais les détails, toutes les fois qu'ils n'ont rien de caractéristique , ne peuvent trouver place dans un cours qui doit parcourir les siècles écoulés en Europe, de la chute de la république romaine à celle de la république française , de l'avènement d'Auguste empereur à celui de l'empereur Napoléon.

VINGT-TROISIEME LEÇON

La philosophie et les lettres doivent nous occuper aujourd'hui : sujet vaste , immense, plein d'intérêt et de charmes pour toutes les époques de la vie de l'humanité, mais moins sans doute pour celle que nous parcourons. Cependant nous y retrouverons encore cette vérité que l'histoire de la philosophie d'un peuple est celle de ses croyances; que cette philosophie n'est que le développement des idées populaires , la représentation exacte de ces croyances et de ces idées ; soit que le mouvement philosophique né du peuple ait pris une forme entre les mains de génies investigateurs et séduits par l'idée de donner à ce mouvement une forme arrêtée et savante ; soit que ces penseurs, ces philosophes eux-mêmes aient communiqué au peuple quelques étincelles d'un génie qui avait entrevu ou deviné leurs besoins intellectuels et moraux.

N'en avons-nous pas vu déjà un exemple frappant , lorsque les lumières de la Grèce et de Rome

furent en disharmonie avec les mœurs et la religion? Platon et Socrafe n'avaîent-ils pas deviné, Cicéron, Marc-Aurèle, Epiclète n'avaient-ils pas entrevu ce besoin de spiritualisme que la religion chrétienne développa avec tant d'énergie et de rapidité?

L'établissement du christianisme était le plus beau spectacle qu'eussent offert les annales de la civilisation. L'Evangile, livre populaire, était venu expliquer à tous l'origine de l'homme, le but de son passage sur celle terre et la noble perspective de son avenir. Il lui donnait la morale la plus complète, la plus admirable en môme temps que la plus compréhensible; il consolait toutes les douleurs et inspirait tous les genres d'héroïsme; il faisait de l'égoisme , même national, un vice? et de l'abnégalion une vertu; il bouleversait en un mot l'ancien code moral et religieux pour y substituer des doctrines toutes nouvelles, mais qui se trouvaient en germe dans les esprits h

Ce germe, les philosophes l'avaient, comme je l'ai dit, depuis long-temps entrevu dans un scepticisme cruel pour tous, dans le besoin général d'idées, d'émotions et de croyances nouvelles, mais il fallait plus que des philosophes pour lui donner la vie; car plus les croyances étaient antiques , plus leurs racines étaient profondes ; il fallait un événe-

ment miraculeux, au-dessus de l'humanité , qui ne laissât pas de prise à la controverse, qui séduisît les masses et les entraînât.

Vous avez vu comment cette sublime croyance avait changé l'état de la société, et ce qu'était devenue l'Europe avec une idée de plus. Les bouleversemens matériels avaient dû nécessairement influer sur les lumières, et l'état des lumières sur les idées religieuses. La superstition arriva avec l'ignorance barbare et la philosophie vit pâlir son flambeau; les hommes de génie manquèrent 2 et le vandalisme triomphant foula dédaigneusement aux pieds ies sciences morales, comme les lettres et les arts.

L'empereur Justinien, disions-nous en terminant notre précédente leçon sur la philosophie, fut le premier qui proscrivit comme dangereuse la philosophie profane; l'invasion des peuplades du ]\ord acheva l'œuvre en éteignant toute étude philosophique.

Les spéculations originales avaient manqué à la fin de la période précédente qui n'avait donné que des combinaisons souvent malheureuses ou d'infidèles commentaires. La philosophie avait d'ailleurs perdu son indépendance; elle n'était plus la science en honneur, la première des sciences; elle se réduisit à rien sous des maîtres ignorans et

féroces, au milieu de populations féroces et ignorantes. S'il y avait dans cette triste époque quelque intérêt et quelque ardeur, les disputes venaient les absorber en entier. Plus de beaux modèles vantés et reproduits , plus de charme dans la nouveauté, rien que des symptômes de décrépitude et de la plus désolante stérilité.

L'orient et l'occident de l'Europe ressentirent également ce coup funeste ; en Occident cependant, l'extinction des lumières fut plus rapide et plus universelle , car c'est là surtout que se portaient les Barbares.

Ce que je dis pour la philosophie doit s'appliquer aux lettres, et peut-être avec plus de raison encore. Les mêmes motifs qui portaient à la philosophie un coup mortel firent disparaître toute culture de l'esprit , et le clergé , qui seul avait eu le désir et la volonté de lutter contre la barbarie , fut entraîné un peu plus tard par le torrent destructeur.

Le petit nombre de clercs qui , à la faveur de la studieuse retraite des cloîtres, ne cessèrent pas de s'occuper de lettres, se bornaient exclusivement au travail mécanique du dépouillement des manuscrits3, travail qui eut certes une utilité bien grande pour les siècles suivans, mais qui, dans le moment, ne pouvait sortir les sciences morales de leur profonde léthargie.

Le latin s'éteignit peu à peu devant les langues variables autant que grotesques que produisit le choc incessant des idiomes du Nord. L'élude de ces idiomes aurait sans doute un intérêt fort grand, mais je suis forcé de vous dire comme M. Villemain et avec plus de raison que lui : « Je jette une partie de mon sujet parce que je n'y entends rien.., non que je ne l'admire, non que je n'aperçoive de loin avec une vue confuse et faible tout ce qu'il y aurait de grand et d'instructif... Mais enfin, je sais tout cela trop peu et trop mal, je ne puis en parler... u »

Reprenons donc rapidement le résumé de l'histoire de la philosophie de cette triste époque.

Les Grecs du Bas-Empire avaient conservé du néoplatonisme et de la métaphysique d'Aristote tout ce qu'ils avaient pu approprier à leur temps; ces enseignemeus s'égarèrent bientôt au milieu des visions de la démonologie; la sphère des idées se rétrécit de jour en jour, et la philosophie s'incorpora peu à peu dans la théologie.

L'Eglise chrétienne, comme nous l'avons vu, s'organisa de bonne heure en hiérarchie et tendit à l'unité. Cette organisation intérieure et l'ignorance des peuples sur lesquels le clergé eut à exercer son influence, remirent naturellement à son autorité la solution définitive de tous les problèmes.

La philosophie pendant cette période se divisa en logique , métaphysique et morale. La première de ces trois branches , beaucoup plus cultivée que les autres, ne fut qu'un moyen de prouver les dogmes posés par l'Eglise. La logique d'Aristote se prêta merveilleusement à cet usage, et l'on poussa si loin la décomposition et l'emploi des formes du raisonnement, que le résultat fut en théorie une poussière impalpable, et en pratique une argumentation pleine de raideur et de vaines paroles. La meta physique s'occupa surtout de l'essence et des attributs de la Divinité, et les devoirs envers Dieu formèrent le fond de la morale ; aussi la philosophie fut-elle appelée alors la servante de la, théologie 5.

Du cinquième au neuvième siècle et plus loin encore, il existe bien peu d'hommes à qui l'on puisse réellement donner le nom de philosophes.

Jean le grammairien, qu'on appela Philip on ou ami du travail, Jean de Damas, dont on fit plus lard un saint, sont, je crois, les seuls 6. Tous deux contribuèrent, mais par des voies différentes, à faire passer à Aristole l'autorité dont Platon avait joui jusqu'alors presque exclusivement.

Jean Philipon, rompant par un divorce éclatant l'alliance contractée entre le néoplatonisme et Arislote , compléta les commentaires grecs sur le texte du Stagyrile. Jean Damascène résuma et simpliQa

Aristote, le mit à la portée de tons et l'appliqua à l'enseignement théologique. Le premier vivait à la Gn du septième siècle, le second vers le milieu du bu i lié me 7.

Le néoplatonisme, dépouillé de sa magique origine, essaya pourtant de renaître, mais sa réapparition fut courte et sans éclat. De là, au moment où deux souverains, Charlemagne et Charles-le- Chauve, donnèrent carrière à la scolastique en amenant en France l'Anglais Alcuin et l'Irlandais Scott (surnommé Erigène), rien de saillant, rien de neuf; quelques lueurs douteuses brillèrent dans les ténèbres comme des météores passagers, mais sans influence sur l'état moral d'une époque tout entière à sa régénération.

La période de l'histoire de la philosophie qui contient la scolastique sera en entier dans la troisième partie de ce cours; nous l'y retrouverons. Passons maintenant à l'histoire des lettres.

Laliltéralure ecclésiastiqueest etseralong-temps la seule dont nous aurons à nous occuper 8 : Lactance, Alhanase, Basile, les deux Grégoire, Augustin, Jérôme, Ambroise, Chrysostôme et d'autres encore, avaient rempli le quatrième siècle de leur admirable éloquence; cet éclat s'éteignit dans le siècle suivant ; à peine y voit-on surgir quelques noms supérieurs à la foule : Léon, Cyrille, Théo-

doret vivaient bien dans cette époque de ténèbres; mais ils ne furent ni assez nombreux, ni assez puissans pour éclairer cette nuit profonde d'un flambeau vivace ; elle les enveloppa et étouffa leur génie. Si un seul peuple eût conquis Rome, ce peuple serait devenu romain ; les écrivains du siècle d'Auguste auraient donné au conquérant leur langue , leurs lumières; ils auraient adouci ses mœurs comme les philosophes du siècle de Périclès avaient adouci celles des Romains. Mais trop de peuples envahirent la terre civilisée ; le fruit de tant de travaux fut perdu pour long-temps; il l'eût été tout-à-fait sans la religion chrétienne.

Nous avons vu quelques rois goths, Théodoric, par exemple , plus civilisés que leur siècle , donner à leur peuple une sorle de bonheur matériel. Eh bien! Théodoric, le plus célèbre des rois ostrogoths d'Italie, ne pouvait donner sa signature autrement que par un moyen mécanique; on lui fabriqua une lame d'or, percée de manière que les trous formaient les cinq premières lettres de son nom Tliéod; et c'était en conduisant sa plume dans les ouvertures de ces trous qu'il signait les lettres et les édits. Ce trait caractérise à la fois et Théodoric et son siècle 9. Quelle protection, quel élan pouvaient-ils donner aux lettres10? La masse entière des Romains soumis au joug des rois barbares ar-

riva bientôt à la même ignorance. Il serait facile de multiplier les preuves de cette ignorance générale il que la rareté des livres concourait à rendre plus grande de jour en jour..

L'Église seule donnait au monde quelques hommes qui , si l'on en croyait les bénédictins de Saint-Maur, sont de véritables colosses de science12, maisqu'on ne peut réellement trouver grands, après un scrupuleux examen, qu'en les comparant à leurs concitoyens et en tenant compte de l'état intellectuel de leur époque.

Quelle que soit au reste la stérilité des temps qui nous occupent , traitons-les comme la période la plus fertile, et après en avoir vu le caractère général examinons en particulier chaque genre.

Toute poésie épique, dramatique, lyrique même, avait disparu avec l'Empire. Les objets sacrés ou matériels inspiraient parfois, non des odes, mais des poèmes descriptifs ou didactiques. Ausone avait, vers la fin du quatrième siècle, donné à ce genre un succès qui continua dans les siècles suivans ; son poème de la Moselle est en effet très remarquable ; et quoique son style soit dur, sa versification peu facile, il y a dans la partie didactique de délicieux passages. En voici un fragment : c'est la description d'une pêche.

«... Là où la rive présente un accès facile , une

foule avide fouille les profondeurs de la rivière ; le poisson, hélas! n'est point défendu parle mystère de ses retraites; l'un des pêcheurs, traînant ses humides filets du milieu des eaux, balaie les poissons enlacés dans la maille perfide ; l'autre va dans l'endroit où le fleuve a un cours tranquille étendre ses rets qu'une écorce légère soutient et fait flotter sur les eaux. Celui-là penché vers le fleuve, incline du haut d'un rocher un roseau qui forme un arc flexible et lance ses hameçons garnis d'un mortel appât. A peine la troupe vagabonde des poissons, qui ne se délie point de ces artifices , a saisi avidement l'amorce; à peine est-elle descendue parleur large gosier jusque dans les entrailles qui sentent enfin la blessure du fer, ils s'agitent , et ce mouvement les trahit au lérçer tremblement du fil. Le roseau cède et balance soudain , l'enfant secoue la proie, et par un mouvement oblique retire la ligue frémissante qui trappe l'air et le fait retentir. Comme on l'entend et crier et siffler sous le fouet qui l'agite! le poisson bondit sur l'aride rocher et redoute comme des traits mortels la lumière du jour. La force qu'il conservait tant qu'il fut dans le fleuve qui le nourrit s'évanouit à l'air où, haletant et déuile, il exhale sa vie. Déjà il s'affaiblit, ses mouvemens se ralentissent; on voit les derniers fréinissemens de sa queue languissante , et cette

bouche qu'il ne ferme plus, et ces ouïes qui s entr'ouvrent pour renvoyer dans un souffle de mort l'air qu'il a respiré. Ainsi le soufflet qui attise les feux du forgeron reçoit et renvoie tour à tour l'air comprimé entre la laine qui l'emprisonne. J'ai vu quelques-uns de ces poissons qui, près de mourir, rassemblaient leurs forces , s'élevaient dans les airs et allaient tomber dans le fleuve dont ils n'espéraient plus de jouir... »

Saint Avite , évoque de Vienne, composa au sixième siècle plusieurs poésies descriptives, mais d'un autre genre. Il raconte en vers la création, le déluge et d'autres grandes époques de l'histoire sainte. S'appliquant surtout à vaincre les difficultés, il ne put s'élever bien haut dans un genre que soutient rarement l'inspiration. Voici un morceau de son poème.

« Dieu, dit-il, travaille à la création de l'homme : il p'ace la tête au lieu le plus élevé , et adapte aux besoins de l'intelligence le visage percé de sept trous. C'est là que s'exerce l'odorat, l'ouïe, la vue et le goût ; le toucher es t le seul qui sente et juge par tout le corps et dont l'énergie soit répandue dans tous les membres. La langue flexible est attachée à la voûte du palais , de telle sorte que la voix, refoulée dans celte captivité comme par le coup d'un archet, résonne avec diverses modula-

lions à travers l'air ébranlé. De la poitrine humide , placée sur le devant du corps, s'étendent les bras robustes avec les ramifications des mains. Après l'estomac se trouve le ventre qui , sur les deux flancs, entoure d'une molle enveloppe les organes vitaux. Au-dessous le corps se diviseendeuxcuisses, afin qu'il puisse marcher plus facilement par un mouvement alternatif. Par-derrière et au-dessous de l'occiput descend la nuque qui distribue partout ses innombrables nerfs. Plus bas et au-dessous est placé le poumon, qui doit se repaître d'un air léger, et qui, par un souffle moelleux, le reçoit et le rend tour à tour. »

Qui ne croirait lire ces vers du meilleur de nos poètes descriptifs du dix-huitième siècle ?

. . . Le cœur, ce viscère puissant, Le réservoir, la source et le ressort du sang, Qui, pour y retourner par des routes certaines, De l'artère sans cesse emporté dans les veines, De détour en détour, de vaisseaux en vaisseaux, De sa pourpre, en courant, épure les ruisseaux, Rencontre dans son cours ces valvules légères Qui rouvrent tour à tour et ferment leurs barrières; Une fois introduit tâche en vain de sortir, Au cœur qui l'envoya revient pour repartir, Et reprenant sa marche incessamment suivie, Roule en cercle éternel le fleuve de la vie.

C'est évidemment la même école glacialement savante qui décrit tout sans rien oublier, si ce n'est toutefois la poésie.

11 nous reste du Gaulois Rulilianus un poème intitulé Itinerarium dans lequel il décrit en vers élégiaques un voyage qu'il fi t en 420 d'Italie en France. Ce poème plein de détails variés qui offrent parfois du charme est malheureusement incomplet 13,

Un grammairien nommé Priscien, qui vivait à Constantinople sous Justin li , composa trois poèmes didactiques surTastronomie, la géographie, et, le croiriez-vous?.. sur les poids et mesures!.. ' Je n'ai pas besoin de chercher de meilleures preuves de l'indigence poétique de cette époque.

Venance Fortunat, évoque de Poitiers, s'éloigna cependant de cette ornière étroite, mais pour entrer dans une route qui n'est guère plus favorable à la vraie poésie.

Fortunat avait acquis par son application dans les écoles de Ravenne le titre peu romantique de scholastissimus. Né en Italie, il la quitta pour être fidèle à un vœu fait à saint Martin ; le poète, affligé d'un violent mal aux yeux, résultat de ses longues veilles, avait imaginé de se les frotter de l'huile d'une lampe qui brûlait devant l'image du saiut, et lui promettait de se fixer en France en cas de guérison. La guérison ne tarda pas avec un II. 17

remède aussi efficace et Fortunat partit pour la France.

Partout on accueillit le poète avec de grands égards; princes, évoques , grands seigneurs, tout ce qu'il y avait d'hommes de distinction, s'empressèrent de lui donner des témoignages d'estime. Arrivé en France sous le règne de Sigebert, roi d'Austrasie, dont il fut reçu avec bienveillance , il assista à ses noces avec Brunchaut, composa une épithalame pour cette cérémonie ; il célébra en beaux vers les grâces et les rares qualités de la nouvelle reine. Ce mariage ayant eu lieu en 556, c'est à ce temps qu'il faut fixer le séjour de Fortunat à la cour de Sigebert u.

Fortunat devint évoque, et dans le cours de sa longue et sainte vie il composa onze livres de poésies élégiaques ou sacrées, parmi lesquelles on distingue le Vexlila régis, composé à l'occasion du morceau de la vraie croix envoyée par l'empereur Justin à sainte Radegonde , et qui donna le nom à son monastère. On a aussi attribué à Fortunat, mais à tort, le range Ungua gloriosi prxlium certaminis, qui est de Claudien Mamert ; des épilaphes au nombre de vingt-huit, des lettres à divers évoques, dont plusieurs à Grégoire de Tours, de petites pièces devers adressées, soit à la reine Lladegonde , soit à Agnès sa sœur, en leur envoyant des fleurs,

des fruits, ou d'autres bagatelles, « On ne cite ces productions légères , dit son biographe , que parce que la mali^uité qui corrompt tout, a pris occasion de ladouce familiarité quepermetcette espèce d'écrits, et de quelques mots également propres à exprimer un attachement innocent et un sentiment plus tendre, pour calomnier un commerce dont l'esprit et la vertu étaient le seul lien. »

Je citerai une de ces pièces pour en démontrer l'innocence dans toute l'acception du mot. Fortunat sort d'un repas où, à ce qu'il paraît, il a assez bien mis le temps à profit. « Entouré de friandises et de toutes sortes de ragoûts , tantôt je donnais , tantôt je mangeais; j'ouvrais la bouche, puis je fermais les yeux, et je mangeais de nouveau de tout; mes esprits étaient confus, croyez-le, très chères, et je n'aurais pu facilement ni parler avec liberté ni écrire des vers. Une muse ivre a la main incertaine ; le vin me produit le même effet qu'aux autres buveurs, et il me semblait voir la table nager dans du vin pur. Cependant, aussi bien que j'ai pu, j'ai tracé en doux langage ce petit chant pour ma mère et rua sœur; et quoique le sommeil me presse vivement, l'affection que je leur porte a inspiré ce que la main n'était guère en état d'écrire 15. »

C'est cette poésie que les bons pères de Saint- Maur admirent de si bonne foi. « Fortunat, disent-

ils, était tel qu'il a mérité de servir de modèle à ceux qui l'ont suivi; il était même digue de paraître dans un meilleur siècle; et il a moins d'honneur d'être le premier de ceux de son temps qu'il n'en aurait acquis s'il avait vécu au siècle des anciens poètes. »

« Mais sans pousser si loin son éloge , il suffirait peut-être de dire que Fortunat aurait été estimé même parmi les poètes du siècle d'Auguste, pour la facilité merveilleuse qu'il avait à faire des vers. On remarque en effet qu'il les faisait ordinairement sur-le-charnp, sans effort, sans étude, sans méditation. Il est vrai qu'on ne peut pas dire pour cette raison qu'il y eut beaucoup de ses vers parfaitement beaux. On en trouve au contraire qui ne valent rien, d'autres où il y a de l'obscurité et divers endroits qui ne sont pas naturels; en d'autres il a porté la licence poétique trop loin 16. »

« Quant à la prose de Fortunat , elle retient presque partout le génie de son siècle qui consistait à embrouiller le discours, à le rendre presque inintelligible à force de vouloir faire parade d'une fausse éloquence , c'est-à-dire une grande abondance de mots extraordinaires employés sans arrangement. Presque toutes ses lettres et ses préfaces, à la tête de sesYies des Saints, sont écrites en ce genre de style.»

«Aux titres de poète et d'orateur il réunissait

encore la qualité de savant pour le siècle où il vivait17... »

Hélas, oui! mais quelle idée tout cela donnet-il du siècle où il vivait?.. Eh bien! ce fut pire encore pour ceux qui suivirent...

Je vous ai dit un peu légèrement que les rois barbares ne possédaient pas même les simples notions de l'écriture; deux d'entre eux, Chilpéric, ce digne époux de Frédégonde, et Sigebert, vainqueur des Cantabres, conquérant de la Mauritanie, ont aussi cultivé les muses... à leur manière...

Mais nous en avons, je crois, fini avec la poésie ; l'histoire va maintenant nous occuper.

Ammien-Marcellin avait terminé la série des historiensdu quatrième siècle. Après luion ne voit plus que des chroniqueurs qui ne savaient guère que tenir un registre plus ou moins exact et complet des événemens, sans les rattacher à l'histoire del'Etat, sans songer à leur donner de l'intérêt et de la vie 18.

Prosper d'Aquitaine , réduisante un simple index les chroniques d'Eusèbe et de saint Jérôme, les continue jusqu'à la prise de Rome par Genseric. Après lui Idacius, évêque de Lémica , publia de semblables annales qui commençaient à la mort de Valence, en 3^8, et finissaient en /jo^. Trois évêques, Victor l'Africain, Jean de Biclaro et Marius d'Avenche, publièrent successivement les sui-

tes des ouvrages de Prosper et d'Idace. Ces diverses annales , jointes à Yepitome d'Ëutropej fournirent le fonds de Vllistoria mi scella que leLotiihard Paul Walnefrid rédigea dans le huitième siècle..

Cassiodore, digne d'un meilleur temps, ne peut être rahgé parmi ces froids chroniqueurs. Outre une histoire des Goths* que résuma plus tard Jornandès, et YHistoirc iripartile qui porte son nom, on a de lui un traité de l'aine, douze livres de lettres, quatre livres des arts libéraux et ndmbre d'ouvrages de divers génies que je ne! m'amuserai pas à énumérer ici , mais qui doivent placer Cassiodore dans un rang plus élevé que ses contemporains. Son histoire des Goths fut continuée deux siècles plus tard par Isidore de Séville , qui compila aussi une chronique universelle.

Sortons de la foule de ces chroniques. Trois productions de celte période méritent par leur importance une mention spéciale. Les plus précieuses circonstances de l'invasion anglo-saxonne seraient restées dans l'oubli sans le Livre plaintif sur la ruine de Bretagne, composé par le moine Gildas de Dunbriltou , un de ces Bretons fugitifs qui vinrent chercher un asile dans- les déserts de l'Armorique. Le patriotisme religieux de l'auteur s'exhale , dans celle messénienne , en regrets douloureux et souvent éloquens. Si on peut blâmer

dans Gildas un style sauvage et un ton déclamatoire que doivent excuser son siècle et les malheurs de sa patrie, ce reproche ne saurait s'adresser au vénérableBeda de Warmouth, qui écrivitaucommenceriient du huitième siècle l'histoire de la Grande- Bretagne et un long traité Sur les six âgesdumonde. En lui la crédulité est pleine de candeur et de franchise, et son style, bien que dépourvu d'élégance, se recommande par la ciarté et la précision. Ne demandons pas davantage à un écrivain isolé, nar soixante ans de dislance, de toute espèce de noms littéraires19.

Passons à là collection byzantine ou plutôt à Procope, carc'estle seul historien de cette époque, dans cet empire où la vie de Théodora paraît avoir donné naissance à un nouveau genre d'histoire inconnu jusqu'alors, l'histoire secrète, anecdotique et scandaleuse. Après avoir été le complaisant, l'adulateur de Justinien, qui l'avait fait sénateur et préfet de Constantinople , mais qui fut un jour injuste envers lui, Procope composa, aussitôt que sori bienfaiteur eut fermé les yeux, une Histoire secrète où il épancha toute sa haine. Accumulant sans discernement et sans preuves \es anecdotes les plus sales contre Théodora, il crut se venger ainsi d'une injustice sur la mémoire de l'homme qui l'avait comblé de biens et de dignités!*..

Que dirai-je de plus de cette fastidieuse agonie de l'esprit humain et de ses historiens? Ils sont, dit un savant critique, analogues aux actions dont ils parlent; ils n'ont ni plan, ni motifs, ni conduite. Les uns déclainateurs ampoulés, les autres stupidement crédules; quelques-uns écrivent l'histoire moderne en transcrivant des lambeaux d'histoire antique, étrangers à tout ce qui se passait dans le reste de l'univers.

Si, détournant nos regards de l'Orient, nous nous reportons aux nations modernes , nous retrouvons, après ceux que j'ai cités, Jornandès, Isidore de Séville , Agathias, Paul Diacre et d'autres encore20 qui offrent des documens à consulter , mais nulle part l'originalité et le talent d'écrivain qui intéressent la postérité aux récits des anciens temps.

Un seul sort de la foule avec éclat ; c'est le premier historien de la France proprement dite , c'est Grégoire de Tours.

Grégoire , qui , d'après les bénédictins de Saint- Maur, fut un des plus grands ornemens de l'église de Tours depuis saint Martin, naquit en Auvergne, le trentième de novembre , jour de saint André , l'an 544 La noblesse, les dignités, les grands biens et une piété héréditaire rendaient sa famille une des plus distinguées du pays. Dès son enfance»

ajoutent les bons religieux, il paru! que Dieu l'avait prévenu de ses bénédictions; car, après avoir reçu de saint Gall 21, son oncle , les premières teintures de la vertu et des sciences, étant tombé malade et presque désespéré , il fit vœu , sur le tombeau de saint Alire, d'entrer dans la cléricalure , ce qu'il accomplit. Après la mort de saint Gall, saint Avite prit soin de l'instruction de Grégoire et l'ordonna diacre. C'est là qu'il se remplit de la science du salut, y joignant aussi l'étude des sciences humaines. Une autre fâcheuse maladie lui fit entreprendre un voyage au tombeau de saint Martin , et ce fut à cette occasion que le clergé , la noblesse et le peuple de Tours connurent son mérite. Cette connaissance les porta unanimement à l'élire leur évêque à la place de saint Euphrone. Celui-ci voulut s'opposer à l'élection , mais Sigebert et Brunehaul l'engagèrent à se soumettre22.

Chargé, à trente ans et malgré lui , du poids de î'épiscopat, il se distingua par la plus grande piété, beaucoup de courage et un mérite littéraire bien au-dessus de son époque. Chaque jour il croissait en gloire et en crédit. On lui attribuait des miracles ; il protégeait son diocèse , faisait réparer les églises et les monastères ravagés. Enfin sa vie offre le plus bel et le plus grand exemple de cette influence salutaire exercée parles évêques au milieu

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d'un temps de barbarie, on il n'y aurait pas eu un seul élément d'ordre , de police et d'administration sans l'épiscopat. Voilà sa vie 23. Jetons maintenant un coup d'œil sur ses ouvrages Ou pi ii tôt sur Son ouvrage ; car nous n'avons à nous occuper ici que de son Histoire des Français [Histori i Francorum) qui le place en tète des bons historiens de notre nation 2/*. C'est un vrai phénomène, dit M. de Barante, que de trouver, à la naissance d'une nation , Un historien véridique, impartial, beaucouppluséclairé qu'on ne l'est communément à de telles époques. Grégoire de Tours est un guide sûr dans la connaissance de l'état des peuples et de l'Eglise de Frdrice jusqu'au temps où il vivait. Si l'on veut ensuite le considérer comme écrivain , on trouvera dans son langage un triste témoignage du point où peuvent déchoir les lettres et l'esprit humain. INon-seulement le latin qu'il emploie est grammaticalement barbare, mais il est sans force , sans expression , sans couleur. Grégoire de Tours était cependant nourri de la lecture des pères de l'Eglise et connaissait un peu la littérature romaine ; il cite Virgile , Salluste, Pline et Aulu-Gelle. Mais celte langue, si éloquente autrefois, s'était usée et flétrie; elle avait pris le caractère des hommes qui la parlaient alors. Il y avait plutôt dégradation que barbarie. Les nations gothiques n'avaient point encore , par un mélange

intime , renouvelé les nations abâtardies sous le joug brisé de l'empire romain. Les vainqueurs opprimaient les vaincus sans s'être encore confondus avec eux. Le style de Grégoire de Tours nous montée l'ignorance sans naïveté, la crédulité sans imagination. La piété a perdu la vive chaleur des premiers siècles de l'Eglise et n'en a gardé que la vaine subtilité ; les récits sont froids et traînans , les peintures sans vivacité , les réflexions vulgaires. Enfin on ne trouve dans ce langage, rien qui ait ce caractère propre à l'enfance d'un peuple, rien de ce charme souvent plus vif et plus puissant que celui d'un langage perfectionné. Un homme, quelque distingué qu'il soit, ne peut triompher de son siècle.

indépendamment du fond même des récits, le livre est très curieux par ce double caractère qui le rattache aux deux sociétés et marque la transition de l'une à l'autre. Il n'y a, du reste, aucun art décomposition, aucun ordre; l'ordre chronologique même que Grégoire promet de suivre, y est sans cesse méconnu ou interverti. C'est simplement l'ouvrage d'un homme qui a recueilli tout ce qu'il a entendu dire, tout ce qui s'est passé de son temps, les traditions et les événemens de tout "enre. et les a , tant bien que mal , enchâssés dans une seule narration.

Au milieu de tout cela, la chronique de l'évêque de Tours est, à tout prendre , la plus instructive et la plus amusante de celte époque; elle s'arrête en 591 ; Frédégaire l'a continuée. Cet écrivain, surnommé le Sclwlastique, titre par lequel on désignait alors les personnes instruites , vivait dansle septième siècle. Sa chronique est divisée en cinq livres : les trois premiers ne sont qu'une compilation de celle de Jules Africain, Eusèbe, Jérôme et Idace; le quatrième est un abrégé de l'histoire de Grégoire de Tours; le cinquième est la continuation de cette histoire jusqu'en 641. Cette continuation , la seule curieuse , est très inférieure à son modèle et n'a de valeur que par les renseignemens qu'elle contient sur les faits, car elle ne répand aucune lumière sur l'état de la société et des mœurs. Du reste il en avait conscience luimême , car il écrivait dans sa préface : « Maintenant le monde vieillit et le tranchant de l'esprit s'émousse en nous. INul homme de ce temps n'est égal aux orateurs des temps passés et n'ose même y prétendre. »

Je terminerai ce que j'ai à dire sur les historiens par quelques mots sur Bède le Vénérable que revendiquent l'ïlalie et l'Angleterre. Il vivait au huitième siècle dans celte dernière nation et y était en grand honneur; car un écrivain anglais dit en par-

lant de lui : « Bède, la gloire etle plusbel ornement de la nation anglaise. »

Son principal ouvrage est une histoire ecclésiastique en cinq livres qui a servi de source à tous les auteurs anglais qui lui ont succédé.

Je vous ai parlé de Pline et de son amour pour l'étude; celui de Bède le surpassait encore; il passait, sans aucune interruption , de ses prières au travail et du travail à la prière ; aussi acquit-il le surnom mérité de Vénérable25. La nuit même de sa mort, comme il dictait quelques passages qu'il voulait extraire des ouvrages de saint Isidore, le jeune moine qui écrivait sous sa dictée lui dit qu'il n'y avait plus qu'un chapitre , mais il lui fit observer qu'il paraissait avoir une grande difficulté à parler. «Non, dit Bède, prenez une autre plume et écrivez le plus vite que vous pourrez. » Lorsqu'il n'y eut plus qu'un passage , Bède lui recommanda encore de se presser, et lorsque le jeune homme lui eut dit : « C'est fait. — Vous avez dit la vérité, répondit Bède , c'est fait. » Et quelques instans après il expira...

Nous arrivons à l'éloquence. Je ne vous répéterai pas ce que j'ai dit au sujet des orateurs du quatrième siècle, siècle d'oi de l'éloquence sacrée26. Les écrivains des sièclessuivans sont moinsbrillans,mais plus voués à l'utile ; l'application posi tive , l'influen-

ce sur les hommes , sont le but de tous les travaux de l'esprit ; aussi trouve-t-ou peu de choses écrites. L'activité de la littérature était toute de circonstance, elle ne s'adressait point à l'avenir; elle voulait servir aux contemporains ; elle frappait puissamment leurs esprits parla parole, mais produisait peu délivres, par conséquent peu de matériaux pour nous. Ceux qui nous restent sont surtout des sermons, des conférences et des homélies.

Je parlerai d'abord de Salvien, le Jérémie du cinquième siècle : né à Trêves ou à Cologne (car Tellemont qui a écrit sa vie, ne sait pas au juste quelle est sa patrie) , il quitta ses foyers pour échapper au spectacle des ravages incessans des Barbares du INordet sedirigeaversMarseille.Là celesprit austère et religieux, profondément remué à la vue des misères de son temps, indigné de la corruption romaine, comprenant que les vaincus étaient plus coupables encore que les vainqueurs n'étaient cruels, écrit un ouvrage sur le Gouvernement de Dieu; c'est un manifeste virulent en faveur de la Providence dontbeaucoup commençaient à douter. Salvien exalte sa sagesse ; les Barbares sont à ses yeux les ministres de la vengeance céleste ; ils viennent punir les dépravations dont il retrace Ténormité... C'est en lisant les sauvages , mais éloquentes paroles de Salvien qu'on coûçoit la nécessité

providentielle de la venue des hommes du Nord. On voit qu'il n'était pas possible que la société fût laissée à sa langueur mortelle et l'on est souvent lenléd'appQlerVavalanchedela civilisation païenne.

L'évèqued'Arles, saintCésaire, quivivait ausixième siècle, est un des plus célèbres orateurs de cette époque. Je regrette que les bornes de celte leçon me défendent de vous faire connaître quelques fragmens de ses serinons , mais je vous engage à les rechercher dans la suite des œuvres de saint Augustin où on les a placés comme appendice; vous y trouverez une éloquence toujours simple, pleine de comparaisons empruntées à la vie commune, faites dans le but de frapper l'imagination du peuple; vous y trouverez un sentiment vif et un tour pittoresque qui devaient singulièrement agir sur lame des auditeurs.

Saint Césaire , accablé d'infirmités, épuisé de travaux, mourut en 642 dans son église métropolitaine, entouré des évoques de sa province accourus pour lui rendre leurs derniers hommages et recevoir son dernier soupir. Il fut enterré solennellement dans l'éoiise du grand monastère des religieuses qu'il avait fondé et qui porta depuis son nom. Sa sainteté , disent ses biographes^ fut attestée par de nombreux miracles...

Un Irlandais, nommé Colomban, vivait àlamême

époque ; l'extrême ignorance de celte époque avait, vous le savez, détruit de nouveau les mœurs un instant relevées par la vertu des premiers chrétiens.

La conduite des ecclésiastiques eux-mêmes n'était pas exempte de désordres ; une réforme générale était nécessaire, mais pour l'entreprendre il fallait un homme qui joignît de grands talens à de grandes vertus. Colomban obtint la permission de se rendre en France , accompagné de douze religieux ; il en parcourut les différentes provinces, et l'éloquence de ses prédications, sa charité, sa douceur, eurent partout les plus heureux effets. Les écoles épiscopales qui avaient cessé d'exister reprirent un nouvel éclat ; d'autres furent établies; les églises furent réparées et les cérémonies du culte observées avec la décence convenable. Saint Colomban se retira ensuite dans les montagnes des Vosges, où il construisit un monastère; mais le nombre de personnes qui accoururent dans ce dé sert se ranger sous sa discipline fut bientôt m grand qu'en 590 il se vit obligé , pour les recevoir, de fonder un nouveau monastère à Luxeuil. 11 en prit lui-même la direction, et l'école qu'il y établit, la plus célèbre du septième siècle, à été comme une pépinière de saints docteurs et d'illustres prélats27.

Les succès de Colomban avaient été moins paisibles que ceux de Césaire, il avait trouvé partout

le trouble et la résistance. Il avait prêché la réforme des mœurs , le zèle de la foi , sans tenir compte d'aucune considération, d'aucune circonstance. En 602 il se prit de querelle avec les évêques des environs , sur le jour de la célébration de la Pâque, et, ne voulant se plier en rien aux usages locaux, il s'en fk des ennemis. Vers 609 un violent orage s'éleva contre lui à la cour du roi de Bourgogne, Théodoric II, et, avec son énergie accoutumée, il aima mieux abandonner son monastère que faiblir un moment. Frédégaire nous a conservé avec détail le récit de ce débat.

Ce n'est pas tout ; le missionnaire , forcé de quitter la Bourgogne, essaya en vain de retourner en Irlande. Il alla alors en Suisse s'établir à Zurich, puis sur les bords du lac de Constance , et enfin sur le Léman. De nouveaux troubles le chassèrent encore de ce séjour ; il passa alors en Italie , y fonda le monastère de Bobbio, où il mourut en 61 5, objet de la vénération de tous les peuples au milieu desquels, dit M. Guizot, il avait long-temps promené son orageuse activité.

Cette activité est empreinte de son éloquence ; peu de monumens nous en sont restés. Une prédication pareille était bien plus improvisée, bien plus fugitive que celle d'un évêque. Nous n'avons de saint Colomban que la règle qu'il avait instituée II. 18

pour son monastère, quelques lettres, quelques fragmens poétiques , et seize instructions , qui sont des sermons véritables, proches soit pendant quelques missions , soit dans l'intérieur de son monastère. Le caractère en est tout autre que celui des sermons de saint Césaire; il y a beaucoup moins d'esprit, de raison; une intelligence bien moins fine et variée de ia nature humaine et des diverses situations de la vie; bien moins de soins à modeler l'enseignement religieux sur le besoin et la capacité des auditeurs; mais, en revanche, l'élan de l'imagination , la fougue de la piété , la rigueur daus l'application des principes, la guerre déclarée à toute espèce d'accommodement vain ou hypocrite, y donnent à la parole de l'orateur cette autorité passionnée qui ne réforme pas toujours et sûrement l'ame de ses auditeurs , mais qui les domine et dispose souverainement , quelque temps du moins , de leur conduite et de leur vie. Je n'en citerai qu'un passage, d'autant plus remarquable qu'on s'attend moins à le rencontrer là. C'était le temps où les jeûnes, les macérations, les austérités de tout genre se multipliaient dans l'intérieur des monastères, et saint Colomban. les recommandait comme un autre ; mais, dans la sincérité de son enthousiasme, il s'aperçut bientôt que ce n'était pas là de la sainteté ni de la foi , et il attaqua le

mensonge des rigueurs monastiques comme il avail attaqué la lâcheté des mollesses mondaines. • Ne croyons pas, dit-il, qu'il nous sufGse de fatiguer de jeûnes et de veilles la poussière de notre corps, si nous ne réformons aussi nos mœurs... Macérer la chair, si lame ne fructifie pas, c'est labourer sans cesse la terre et ne point foire porter de moisson ; c'est construire une statue d'or en dehors, de boue en dedans. Que sert d'aller faire la guerre dans la place si l'intérieur est en proie à la ruine? Que dire de l'homme qui fossoie sa vigne tout à l'entour et la laisse en dedans pleine de ronces et de buissons?... Une religion toute de gestes et de mouvement du corps est vaine; la souffrance du corps seul est vaine ; le soin que prend l'homme de son extérieur est vain, s'il ne surveille et ne soigne aussi son aine. La vraie piété réside dans l'humilité, non du corps, mais du cœur. A quoi bon ces combats que livre aux passions le serviteur, quand elles vivent en paix avec le maître?... II ne suffit pas non plus d'entendre parler des vertus et de les lire... Est-ce avec des paroles seules qu'un homme nettoie sa maison de souillures? Est-ce sans travail et sans sueurs qu'on peut accomplir une œuvre de tous les jours?... Ceignezvous donc etne cessez pas de combattre; nul n'obtient la couronne s'il n'a vaillamment combattu, a

Je le répète en finissant ce sujet ; l'éloquence sacrée était alors toute d'exemple et d'action , toute portée vers l'utile. Bien différente en cela de celle du dix-septième siècle, qui ne parlait qu'à l'esprit et tendait plus à exciter l'admiration de l'homme que la réforme de ses mœurs.

Parlerai-je de Sidoine-Apollinaire qui fut également poète, agronome, bel-esprit, et qui mit de tout cela dans ses lettres, son plus brillant titre de gloire? de ce Sidoine qui a peint son époque d'une manière si piquante sans vouloir être historien, parce que , disait-il , ce genre de travail ne convient pas à un ecclésiastique. On voit dans tous ses ouvrages l'abus de l'imagination; il tourmente les mots et pour les rendre ingénieux il les fait inintelligibles. Si on passe par-dessus ce défaut constant des productions de Sidoine , on trouvera de l'intérêt dans la peinture qu'il nous donne du combat des deux sociétés, de la civilisation païenne et de la barbarie bienfaisante des peuples modernes. Ces derniers, à ses yeux, sont riches de toutes les richesses intellectuelles et morales; son siècle, que nous trouvons si pauvre, égale les siècles réunis de Pythagore, de Socrate, de Démosthène , de Cicéron et de César... «Sentit ut Pythagoras, dit-il « dans une de ses lettres, dividit ut Socrates, ex- « plicat ut Plato, implicat ut Aristoteles, ut Eschines

«blanditur,ulDemosthenesirascitur,vernatutHor- «tensius, aestuat ut Cethegus, incitât ut Curio, mo- «ratur ut Fabius , dissimulât ut Caesar, suadet ut « Cato, dissuadet ut Appius, persuadetut Tullius.»

On pourrait ajouter à cette nomenclature, déjà trop longue, Ennodius, le plus savant orateur de son siècle , d'après quelques contemporains, mais réellement diffus , déclamatoire et ennuyeux rhéteur.

INous ne nous arrêterons pas sur ses ouvrages qui se composent de quelques panégyriques que vous pouvez trouver, soit dans la Bibliothèque des •pères de l'Eglise, soit dans les Actes des conciles de cette époque où les papes qu'il encensait exigèrent qu'ils fussent textuellement insérés.

Je terminerai ce rapide tableau de la littérature par quelques réflexions sur la biographie sacrée. Dans les premiers siècles de l'Eglise, les chrétiens, témoins chaque jour des plus étonnans prodiges de piété et décourage, n'avaient pas besoin, pour réchauffer leur ferveur, de miracles imaginaires. Les actes des martyrs donnèrent la première idée de la biographie sacrée ; on écrivit ensuite la vie des pères du désert. Ce genre de littérature, à la portée des lecteurs les plus ignorans , devait prendre faveur dans un temps où toutes les idées se rapportaient à la religion. On s'y livra avec d'autant plus

de fureur que la composition en était facile et le succès certain. Chaque pays, chaque ville, chaque corporation voulut avoir son patron ; on en rechercha dans les histoires, dans les archives des églises, et surtout dans les fastes des martyrs. De zélés agiographes ne se firent pas scrupule d'altérer la vérité pour donner plus de mérite à leur héros, et il ne fut pas sans exemple que leur complaisance allât jusqu'à inventer des saints , soit pour flatter des vanités locales , soit pour personnifier des vertus. On peut dire, sans porter atteinte à la mémoire des saints honorés par l'Eglise, qu'un grand nombre de ces compositions biographiques furent des espèces de romans moraux, dont ie fond était historique ou de pure invention. Toutefois ces ouvrages sont des monumens précieux pour la connaissance des mœurs contemporaines, et l'historien peut y glaner des faits importans, omis ou négligés par les annalistes.

Les sixième, septième et huitième siècles furent l'âge classique de la biographie sacrée; il serait aussi fastidieux qu'inutile de tirer de l'oubli les auteurs qui remplirent de ces productions, fruits innocens des loisirs du cloître , les bibliothèques monastiques. Moschus et Sophronius sont cités parmi les agiographes orientaux. Dans l'Occident Jonas d'Irlande, saint Ouen et Dadon, racontèrent

avec candeur, et non sans talent , les actions de plusieurs saints illustres29.

ÏSous avons parlé, dans une de nos dernières séances, de la jurisprudence et des hommes que cette étude avait illustrés sous le règne de Justinien30; permettez-moi, pour terminer celle-ci et ce que j'ai à dire des lettres, quelques mots sur l'éducation et les écoles.

Dans les écoles, comme partout, la littératureprofane avait disparu ; la littérature sacrée restaitseule. Nous avons vu quel était l'état de l'instruction au quatrième siècle; au sixième tout était changé. On ne voyait plus que des écoles qui portaient le nom de cathédrales ou d'c'piscopales, parce que chaque siège avait la sienne, subdivisée ensuite en petites succursales disséminées dans les campagnes. Les monastères avaient aussi leurs écoles ; les moines les plus distingués y donnaient l'enseignement supérieur ; l'enseignement élémentaire était confié aux pauvres d'esprit. Dans les monastères de fillesmême, l'étude tenait une place; à Arles, par exemple, deux cents religieuses étaient occupées à copier des livres sous la direction suprême de saint Césaire.

Dans les écoles en général les études ecclésiastiques tenaient la première place , car la rhétorique, la grammaire, la dialectique , et jusqu'aux

sciences exactes , y étaient enseignées dans leurs rapports avec la théologie 31.

Nous verronsplns tard l'instruction prendre, sous Alcuin et Charlemagne, une plus grande extension et une bien autre direction.

Un autre peuple aussi surgiraen Europe; du neuvième au douzième siècle les Arabes furent grands, plus grands peut-être que les Européens qui les ont laissés si loin quelques siècles après 32.

Mais avant cette époque que de difficultés à vaincre ! Pour être juste envers les prédécesseurs d'Alcuin , de Charlemagne et du pieux Benoît, il faut leur en tenir compte. Les Barbares résistaient de toute leur brutale énergie à l'enseignement qui devait , disaient-ils , les amollir sans leur donner de compensation... Ils avaient vaincu par la. force et la force leur suffisait ; n'en savaient-ils pas plus que ceux qu'ils avaient pu soumettre et leur fallaitil d'autres connaissances? Ils ne faisaient en cela que renouveler le raisonnement de Caton qui, craignant que la jeunesse romaine ne préférât la gloire de bien parler à celle de se battre avec courage, renvoya les savans et les philosophes grecs avec dédain et colère.

Un seul exemple suffira pour prouver ce que j'avance: Amalasonlhe, fille du roi Théodoric , était restée tutrice du jjgtyne héritier du trône d'I-

taiie ; elle était elle-même , dit Procope , une femme douée de talens rares relativement à son siècle, car elle avait pris des leçons politiques de Cassiorîore et des leçons de sagesse de JBoëce. Elle choisit pour tuteur de son fils trois hommes d'un âge mûr, très célèbres pour leur sagesse , leur science et leur modération. Cette mesure ne plut point et un jour, où l'on vit l'enfant pleurer, trois seigneurs goths furent indignés et se plaignirent à la reine de la manière suivante : «Cette méthode d'éducation , dirent-ils, n'est ni honorable pour notre prince, ni avantageuse pour nous. Les lettres n'augmentent pas le courage et les leçons de la vieillesse produisent souvent la crainte et la pusillanimité. Athalaric doit un jour montrer sa bravoure sur le champ de bataille et aspirer à se faire une réputation militaire. Renvoyez donc ces parleurs et que le jeune homme apprenne à manier les armes. Théodoric ne permettait pas à nos enfans goths de fréquenter les écoles, parce qu'il avait remarqué que ceux qui avaient appris à trembler devant une verge ne regardaient jamais une épée sans trembler. Lui-même , Madame, a conquis des provinces et une couronne, quoiqu'il n'ait jamais reçu les leçons de la science. Réfléchissez sur ces conseils; que votre fils ait des compagnons de son âge, dans la conversation desquels il puisse se pé-

nétrer de sentimens généreux et apprendre à gouverner conformément aux mœurs et aux institutions des Goths. » Amalasonthe se conforma avec répugnance à cet avis, elle jeune homme, peu d'années après, fut victime de la débauche qui le conduisit au tombeau 33.

Que faire avec de tels élémens? attendre tout du temps et redoubler d'efforts, travailler, non pour soi, mais pour les générations futures. C'est ce qu'avaient fait les premiers pères , c'est ce que Grent plus tard les régénérateurs de la science en Europe ; c'est , avec les modifications qu'ont amenées douze siècles, ce que nous sommes obligés de faire encore , mais ce que ne pouvait exécuter le clergé de l'époque dont nous retraçons l'histoire, quelque fut le zèle dont il était animé.

VINGT-dUATRIEME LEÇON.

Nous devons aujourd'hui nous occuper des arts, des sciences , de l'industrie et du commerce. Dans les arts, pendant la période que nous parcourons, l'architecture tient la première place; c'est d'elle que nous parlerons d'abord.

L'architecture, comme la philosophie et la littérature, est en général le reflet de la pensée intime de la société. La société d'alors était à la fois romaine, barbare et chrétienne; l'architecture lut à la fois chrétienne , romaine et barbare ; chrétienne surtout , comme la poésie et la littérature. Ce caractère prévalut lorsqu'après les invasions, les ravages et les démolitions qui en furent la suite, il fallut rebâtir à neuf1. La pensée chrétienne se traduisit alors par toute l'Europe en apsides, en ogives2, en croix, etc. Chaque partie des basiliques était un symbole : la forme en croix rappelait le crucifiement de J.-C; l'apside . partie circulaire

du chœur, figurait la place de la tête ou le ckcvel , comme dit Robert Dumont ; les chapelles placées autour du chœur pouvaient indiquer l'auréole ; les ailes ou transsepts étaient les bras ; les pieds s'appuyaient contre le portail.

Que toutes les églises mérovingiennes fussent invariablement disposées en croix, c'est un fait prouvé par lesnombreuses et minutieuses descriptions de Grégoire de Tours ; mais cela à part il y avait des églises de tous les styles; car dans le principe on avait fait servir à cet usage la plupart des anciens temples païens d'Occident. On mettait aussi à profit des Apollon, des Hercule, des Jupiter, et jusqu'à des empereurs romains, dont on faisait des Père éternel et des apôtres 3. Dans les églises que l'on construisait on distinguait trois parties principales : le vestibule d'abord, où se tenaient les catéchumènes et les pénitens . quelquefois les païens, les juifs et les hérétiques; la nef, où se réunissaient séparément les fidèles des deux sexes, autour de la tribune des docteurs, et où les vierges et les veuves avaient quelquefois des sièges distincts, sans que les magistrats en eussent encore ; enfin le chœur ou le saint,- où se voyaient l'autel et les stalles du clergé. Auprès de l'édifice principal se trouvait habituellement une construction particulière à l'usage des baptêmes. Le mode

primitif de baptiser exigeait même des localités considérables. A l'entrée du temple se trouvait, suivant l'ancienne coutume judaïque, une fontaine pour les ablutions. Une seule enceinte embrassait la totalité de ces édifices4.

Dans l'Orient même état de choses , même chaos, même régénération. Il en sortit un chef-d'œuvre souvent et vainement copié : la basilique de Sainte- Sophie , construite d'après l'ordre de Justinien dans le sixième siècle5.

INous avons déjà vu que lasociété chrétienne était tout à cette époque, et en effet on chercherait vainement dans nos annales du septième au neuvième siècle un seul nom d artiste laïque. Il y a plus; les dignités épiscopales étaient données de préférence à des artistes qui souvent y arrivaient par le seul fait de leur art. Savoir manier le ciseau et l'équerre, peindre sur parchemin, sur verre et sur bois, savoir bien conduire le chœur, furent pendant huit siècles des vertus abbatiales. Un moindre talent, celui de la ciselure et de l'orfèvrerie , éleva saint Eloi aux premières dignités de l'Eglise et lui valut la canonisation. Cet exemple n'est pas le seul: Léon, treizième évêque de Tours, fut promu à l'épiscopat par son habileté dans les ouvrages de charpente; mais, en général, les arts, dans la période hiératique, ne se divisaient pas, comme de nos

jours, en une multitude de branches indépendantes et sans contact. Moins perfectionnés qu'ils ne sont, ils formaient alors un faisceau solide et fraternel dont l'architecture était le lien.

La manière d'élever, de disposer, d'orienter les églises était un mystère dont le clergé avait la garde; la transmission de ce mystère constituait un des principaux devoirs de l'apostolat. Un saint prêtre , dit Grégoire de Tours, ayant converti quelques gentils près de Bourges , les ordonna prêtres , leur enseigna la sainte liturgie , et leur apprit de quelle manière ils devaient bâtir les églises.

JNous verrons plus tard l'art gothique s'élever avec le progrès et devenir un modèle que notre siècle a parfois essayé d'imiter, mais qu'il n'a pas plus atteint qu'il n'a atteint à la perfection de la sculpture grecque. De dépit alors il a démoli, et nous avons tous les jours la douleur de voir nos contemporains rendre aux Golhs ce que les Goths et les Vandales firent souffrir aux Grecs et aux Romains 6.

Avantd'en ûnirsur l'architecture, je dois direun mot d'un autre genre qui naquit en Espagne, à la fin du huitième siècle, avec les Arabes. Celte architecture arabe a laissé aussi des chefs-d'œuvre, et de ces chefs-d'œuvre il ne nous est parvenu que des ruines; le seul palais d'Arizapha, que le troisième

Abdérame fit construire près de Cordoue, pour sa favorite, avait douze cents colonnes de marbre de toutes les carrières de l'Europe. Ces colonnes soutenaient des voûtes et des murs incrustés d'or et de perles7. Cette magniGcence , qui surpassait en folie celle de la Sainte-Sophie de Justinien, est une preuve de la richesse des Maures. Le genre de leur architecture, à laquelle l'art gothique doit ses plus beaux monumens, mais que je ne puis vous décrire ici, en est une nouvelle de la supériorité qui existait alors chez un peuple que la civilisation chrétienne a laissé si loin depuis lors.

La peinture était-elle connue pendant cette période? Grégoire de Tours et le poète Fortunat parlent souvent, et avec enthousiasme, des flots de lumière dont les églises inondaient les saints lieux; mais il serait peut-être téméraire d'induire de là que la peinture sur verre était connue à cette époque, et, en fût-on certain, nous ne pourrions connaître l'état de l'art. Une sorte de peinture à fresque était connue aussi, si l'on en juge parce passage de Grégoire de Tours: «La femme de l'évèque ISamalius, ayant bâti dans un faubourg l'église de Saint-Etienne, voulut qu'elle fût ornée de peintures. Elle portait dans son giron un livre où elle lisait les actions des anciens temps , et indiquait

aux peintres les traits qu'ils devaient représenter sur les murailles. »

Ce qu'il y a de certain c'est que l'on connaissait un genre de peinture que j'appellerai monastique , car ce n'est que dans la patiente et laborieuse vie des cloîtres qu'il a pu prospérer. Varron avait imaginé le premier de faire dessiner dans une galerie biographique les portraits de ses héros. Tout porte à croire qu'avant et après lui les ouvrages de sciences étaient accompagnés de figures. Lorsque les copistes, qui faisaient métier de transcrire les livres, eurent atteint les bornes de leur art, ils s'avisèrent d'appeler la peinture à leur secours pour embellir les titres , les lettres initiales et les marges des manuscrits. C'est de ces deux talens réunis que se composa la calligraphie , art patient et minutieux qui ne pouvait être cultivé avec succès que dans l'inaltérable repos du cloître.

Le plus ancien parchemin orné de miniatures est un manuscrit de la Genèse, qui remonte à la fin du sixième siècle. Cesdessinsne sont pas sans mérite et l'invention en est simple et convenable. On peut en dire autant du Virgile conservé au Vatican ; il est aussi d'une époque où «le mauvais goût n'avait pas fait ses derniers progrès. La décadence est plus sensible dans les dessins dont Julienne,

fille de l'empereur Olybrius, décora la description des plantes de Dioscoride. Ce talent était en grand honneur dans les cours de Byzance et de Ravenne. On sait que Théodose II avait mérité le surnom de calli graphe^.

Le clergé ne donnait pas moins d'attention à la musique qu'à la peinture, à la calligraphie et aux autres arts. Saint Àmbroise et Grégoire-le-Grand, des papes, des saints, en faisaient leur principale affaire ; le premier emprunte à l'Orient le chant Amèbée ou les Antiphonies qu'on appela de lui chant Ambroisien ; le second qui consacra tant de soins aux diverses parties du culte et prit tant de mesures pour le rendre partout conforme aux usages de Rome, introduisit principalement le plainchant , le chant Grégorien. On surprenait souvent sa sainteté exerçant elle-même déjeunes choristes à la mélopée des psaumes 9.

Les arts, vous le voyez, étaient, comme les lettres, cultivés, perfectionnés et agrandis parle clergé seul. C'est là qu'on trouve tout à la fois les architectes, les statuaires10, les peintres , les maîtres de chapelle, comme les poètes, les historiens et les professeurs. Si nous parcourons les autres branches des connaissances humaines nous le retrouverons encore.

Nous le retrouverons, mais, il est affligeant de le II. 10

dire, sans génie , sans science vraie. Ce n'est qu'à l'époque où les Arabes fleurirent en Espagne que les Européens commencèrent à se douter qu'il existait des sciences physiques et mathématiques.

Mais cette époque n'est pas celle qui nous occupe , quoique nous ayons parlé des premiers Arabes et de leurs conquêtes en Espagne ; car les sciences , les lettres et l'architecture ne commencèrent à être cultivées qu'avec le repos et la paix, lorsque la conquête fut terminée, c'est-à-dire au milieu du dixième siècle; alors seulement nousverronsla civilisation se faire jour, aidée par Alfred en Angleterre, par Charlemagne en France, par les Arabes en Espagne, pendant que l'Orient, veuf de Justinien qui avait quelque temps conservé le flambeau, le verra pâlira son tour11.

C'est en effet à la cour de Justinien que viennent se concentrer tontes les illustrations de cette époque stérile, mais les sciences mathématiques eurent bien peu d'adeptes là comme ailleurs. Après Diophante, qui vivait encore au temps de Proclus, on ne connaît guère que Tribonien qui, après s'être occupé de droit , de philosophie et de politique, composa, avant d'entrepren/lre la réforme des codes qui l'a surtout illustré, divers ouvrages astronomiques12. Ajoutons-y encore le célèbre architecte qui traça le plan de Sainle-Sophie , A nié-

mius de Tralles. Il reste de lui un ouvrage sur la mécanique qui atteste moins l'état prospère de la science que sa décroissance progressive. On traduisait encore , on ne cherchait même plus. L'infortuné Boëce , si mal récompensé par Théodoric, avait traduit l'arithmétique de ÏSicomaque, la géométrie d'Euclide et divers traités d'Archimède , mais c'est là tout.

La médecine, depuis Gallien , roulait dans le même cercle et décroissait aussi graduellement. Envahie par une dégoûtante polypharmacie , elle descendit du rang des sciences à celui des plus vulgaires professions. L'anatomie comparée disparut entièrement; la nosologie resta au point où l'avait laissée Hippocraie, mais chargée de subtilités et de puériles explications. La chimie n'était pas connue alors, mais déjà se faisaient jour les rêves de l'alchimie , fort en honneur dans ces temps de ténèbres où les sciences occultes tenaient le premier rang. Il nous reste une chrysopée d'Ltienne d'Alexandrie , qui enseignait au septième siècle le secret de faire de L'or. . .

Depuis le septième siècle une foule d'ouvrages , composésàGonstantinople sur cette nouvelle science , furent attribués à Hermès; mais le style dans lequel ils sont écrits est évidemment celui des moines du huitième et du neuvième siècle.

La plupart de ces ouvrages existent encore eu manuscrits dans nos bibliothèques; celles de Vienne et de Paris en possèdent un grand nombre, et le baron d'Aretin prétend avoir retrouvé dans quelques-uns d'entre eux le secret de la composition du feu Grégeois, substance remarquable avec laquelle on allumait un incendie qu'on ne pouvait éteindre qu'avec du vinaigre. Ce secret fut d'une grande utilité aux Byzantins, et il leur donna môme le moyen de repousser les Arabes, qui , dès le septième siècle, poussèrent leurs conquêtes jusqu'à Constantinople et assiégèrent celte ville. Les Byzantins reconnurent toute l'importance du secret qu'ils possédaient, et Constantin Porphyrogénète recommanda sur toute chose à son fils de prendre bien garde de laisser connaître aux Barbares la composition du feu Grégeois. Le secret de cette composition fut si bien gardé qu'il a été perdu , et nous l'ignorons encore aujourd'hui; car le baron d'Aretin n'ayant pas publié la recette qu'il dit avoir trouvée dans les livres hermétiques , on ne peut porter aucun jugement sur son assertion. Ce qu'il y a de certain, c'est que, de tous les manuscrits de ces temps-là que nous possédons, il n'en est aucun qui contienne des connaissances dont nous puissions aujourd'hui tirer parti; ce qui n'empêche p;is que les expériences qui y sont consignées n'aient

été jadis d'une grande utilité pour hâter les progrès d'une science encore dans l'enfance , et qui , tout en s'égarant à la recherche d'un but imaginaire, n'en a pas moins donné des résultats précieux.

Les titres de la plupart de ces livres sont bizarres et rappellent les idées superstitieuses qui dominaient leurs auteurs ou leur intention d'en imposer à la multitude. En voici quelques-uns : Table d'Émeraude. — Teinture physique. — Teinture du soleil et de la lune. — Teinture de pierres précieuses , etc. Tous n'ont pas été publiés sous le nom d'Hermès; plusieurs ont été attribués à Agathodémon , à Démocrite, à Moïse. Ce dernier devait être bien avancé dans les sciences chimiques, puisqu'il parvint à dissoudre le veau d'or qu'il fit avaler aux Hébreux.

D'autres ouvrages sont attribués , sans plus de fondement, à Porphyre, Jamblique, Théophraste et Aristote.

Tous les ouvrages d'alchimie antérieurs aux travaux des Arabes ont pour but unique de trouver le secret de la transmutation des métaux. Les Arabes attribuèrent au composé qui devait jouir de cette merveilleuse propriété une autre vertu , celle d'être une panacée universelle , un remède contre toute espèce de maladie13.

L'astrologie était plus honorée que l'astronomie. Les esprits, trop ignorans pour comprendre la vraie

science, se jetaient avec ardeur dans la fausse, plus en harmonie avec la faiblesse de leurs connaissances, la crédulité et la superstition qui en sont les conséquences.

Nous arrivons aux sciences naturelles.

Les Byzantins, qui les ont seuls cultivées, n'ont rien ajouté aux connaissances acquises dans l'antiquité : saint Cyrille, patriarche d'Alexandrie, écrivit le premier, de [\\i à 44^> un ouvrage sur les plantes et les animaux; Aëtius composa aussi un petit ouvrage sur l'histoire naturelle , mais dans le point de vue théologique adopté par Eustatîus et saint Ambroise, c'est-à-dire en disposant les matières d'après l'ordre de la création indiquée dans ]a Genèse 3 et en accompagnant tout ce qu'il dit de réflexions relatives à la religion.

La même remarque s'applique à l'ouvrage de George Pisides , qui composa ainsi un hexameron dans le septième siècle. C'est un poème dont nous possédons seulement 1,800 vers, et qui peut être considéré comme une espèce de parodie du discours de Job. L'auteur, qui emprunte tout ce qu'il dit aux compilateurs, mêle une multitude de fables aux descriptions de ces animaux. Après avoir parlé de l'éléphant il décrit le griffon , ce monstre ailé, d'une force si prodigieuse qu'il était capable d'enlever un bœuf. C'est dans ses écrits que se trouve

l'origine de la tradition restée parmi les Arabes , de l'oiseau qu'ils désignent sous le nom de roc.

Phocius, l'un des hommes les plus remarquables de l'empire grec, possédait un savoir extraordinaire pour le temps. Il composa un cours auquel il donna le titre de bibliothèque. C'est un recueil précieux d'un grand nombre d'extraits des livres qu'il avait lus; il consigne ce qu'il a trouvé de plus remarquable dans chacun d'eux. Chaque extrait commence par ces mots : J'ai lu tel livre de tel auteur, il contient telle chose. Le nombre des auteurs cités par Phocius s'élève à cent soixante sept, sur lesquels cent ne nous sont connus que parce qu'il nous en a conservé.

C'est lui qui nous a transmis les seuls extraits que nous possédions de Ktésias et d'ydgatharchide ià.

Si je n'ai pas parlé de la botanique, c'est que, depuis Pline jusqu'au botaniste Cuba, qui vivait au quinzième siècle, elle resta confondue avec la pharmacie et la médecine ; elle ne fit aucun progrès, elle n'exista pas...

Nous nous sommes beaucoup occupés de l'état moral et intellectuel des peuples d'Europe, nous avons maintenant à examiner leur état matériel. L'agriculture, le commerce et l'industrie, derniers objets de mes recherches , termineront cette période de l'histoire de la civilisation européenne.

C'est encore aux moines que nous devons l'amélioration de l'agriculture. Après les invasions que dut-il arriver? Chaque peuple vainqueur se partagea les terres et les cultiva d'après l'agriculture usitée chez lui; ne pouvant connaître un sol et un climat qu'il voyait pour la première fois ; ne pouvant s'aider, faute de lumières, des livres de Caton, de Varron et de Columelle, il fit beaucoup d'essais infructueux et n'eut d'abord aucun produit. L'expérience des habilans des monastères aida celle des Barbares. Ils avaient cherché les lieux les plus déserts de l'Europe et les avaient cultivés de leurs mains. Ils donnèrent aux nouveaux venus des conseils qui portèrent un tel fruit qu'on reconnaissait le voisinage d'un cloître à l'état des terres d'un pays et à la bonne culture qui s'y faisait admirer45. Néanmoins l'agriculture fit peu de progrès jusqu'à ce que ces expériences et ces lumières purent se communiquer et arriver à tous. Le bien était rare et partiel , l'ignorance était générale.

Si l'agriculture avait souffert des invasions, vous comprenez que le commerce dut en être anéanti. Il faut toujours vivre et c'est une nécessité pressante que de chercher à s'en procurer les moyens. De là l'ardeur du Barbare et celle de l'homme civilisé à cultiver les champs , à semer et à recueillir ces grains sans lesquels tous les trésors du monde

deviennent inutiles. Il n'en est pas ainsi du commerce. Celui des Barbares était le pillage; le pillage en effet leurétait plus profitable que l'échange : ils trouvaient, ils prenaient; la loi du plus fort était leur code du commerce16. 11 n'y avait plus dépeuples, il n'y eut plus de relations jusqu'au moment où le calme en fit de nouveau sentir le besoin et apprécier l'importance ; les Européens avaient perdu jusqu'à la connaissance des régions éloignées; les productions leur en étaient inconnues...

Une seule circonstance empêcha le commerce étranger de s'éteindre entièrement. Constantinople ne fut pas détruite et le dépôt des découvertes et des relations lointaines s'y conserva. Ses habilans recherchèrent les productions que signalaient leurs archives; ils tentèrent des voyages longs et périlleux, et le commerce y fleurit pendant qu'il était anéanti dans les autres conlrées de l'Europe. Ils ne bornèrent pas le leur aux îles de l'Archipel et aux côtes adjacentes de l'Asie : ils prirent l'essor, et , suivant la marche indiquée par les anciens , ils vinrent chercher à Alexandrie les marchandises des Indes Orientales. On trouve dans la collection des voyages de Ramusio des détails pleins d'intérêt sur les diverses routes qu'ils suivirent pour transporter les productions de l'Inde à Constantinople,.

lorsque l'invasion de l'Egypte par 1rs Arabes leur eut fermé l'entrepôt d'Alexandrie47.

Nous retrouvons donc encore ici les Arabes. Ils ne furent cependant pas les seuls ; nous avons vu dans l'une de nos précédentes leçons18 Venise sortie des ondes de l'Adriatique, d'abord pauvre et inaperçue, s'élever par son commerce. Nous devons la voir plus tard maîtresse des mers, dicter des lois aux papes même... Cette belle cité, et sa rivale Gènes, saccagée par les Barbares, rebâtie par Charlemagne , et puis encore Pise , Lucque et Florence, doivent ranimer le commerce éteint et parvenir tour à tour avec lui au plus haut degré de puissance... Mais n'anticipons pas sur la suite des siècles, et, pour terminer l'histoire de cette période, disons un mot sur l'état de l'industrie, sur l'état domestique et matériel de ces peuples que nous avons déjà considérés sous toutes les autres faces.

Depuis long-temps l'esprit humain était occupé d'autre chose que de découvertes, d'inventions et de progrès ; la société voulait d'abord s'asseoir et vivre ; elle était tourmentée d'une idée unique , le repos. La cour de Justinien était, comme je vous l'ai dit, la seule qui pût accueillir. les innovations et les améliorations ; l'agriculture était la seule science qui intéressât, le clergé le seul corps qui, dévoué au bien , servît en même temps les intérêts

matériels et spirituels. Toutes ces considérations réunies amenèrent une découverte importante pour l'industrie. La voici :

Le luxe qui régnait à la cour d'Orient avait fait de la soie un objet de première nécessité. Justinien , irrité de voir la Perse, nation idolâtre et ennemie, s'enrichir à ses dépens parle commerce, songeait depuis long-temps à leur créer une concurrence aussi lucrative que glorieuse, lorsqu'un événement inattendu vint le combler de joie. On avait prêché l'Evangile aux Indiens :1e commerce et les missionnaires se suivaient pas à pas et se servaient mutuellement. Deux moines persans avaient fait un long séjour à la Chine. Au milieu de leurs pieux travaux ils examinèrent d'un œil curieux le vêtement ordinaire des Chinois, les manufactures de soie et les vers dont l'éducation, soit sur les arbres, soit dans les maisons , avait été confié jadis aux soins des reines. Ils virent bientôt qu'il leur était impossible de transporter un insecte d'une si courte vie , mais que ses œufs pourraient en multiplier la race dans un climat éloigné. La religion , peut-être l'intérêt, fit plus d'impression sur les moines persans que l'amour de leur patrie. Après avoir caché dans une canne des œufs de vers à soie, ils repassèrent les mers et vinrent communiquer leur projet à l'empereur. Les dons el les promesses

de Justinien les engagèrent à suivre leur entreprise. Aidés de leurs souvenirs ils dirigèrent alors l'opération par laquelle on fit éclore les œufs au moyen de la chaleur du fumier. On nourrit les vers avec de la feuille de mûrier, ils vécurent et travaillèrent sous un climat étranger ; on conserva un assez grand nombre de chrysalides pour en propager la race , et on planta des arbres qui devaient fournir à la subsistance de nouvelles générations. Tout s'améliora avec le temps , et les produits devinrent de plus en plus beaux.

Ce n'est qu'au règne de Charles VIII qu'eut lieu l'introduction du mûrier en France 19.

Je l'ai souvent répété, c'est au christianisme que nous devons ia plus grande partie des bienfaits qui ont régénéré le monde. En voici une nouvelle preuve : sous le règne de Clovis II , saint Landry fonda à Paris un lieu de refuge pour les pauvres et les voyageurs ; c'est l'origine des hospices. Cet exemple pieux fut peu imité jusqu'à saint Louis, qui, au retour de la Terre Sainte, donna une retraite à trois cents de ses compagnons d'armes auxquels les Sarrasins avaient crevé les yeux. Cette fois le saint roi eut des imitateurs , et de nombreux hôpitaux sont dus à ses successeurs.

On ne sait trop si c'est à saint Paulin, au cinquième siècle, ou au pape Sabinien , au septième ,

qu'est dû l'usage des cloches pour appeler les fidèles à l'église. On s'était servi jusqu'alors de planches qu'on appelait sacrées, et sur lesquelles on frappait à grands coups. On crut nécessaire de sanctifier aussi les cloches , et peu de temps après on les baptisa... Cet usage n'est point encore aboli.

En 610 les cloches étaient si peu connues, que l'armée de Clotaire, qui assiégeait Sens, effrayée <le leur épouvantable tintement, leva le siège et prit la fuite.

La cloche appelait les fidèles à la prière depuis peu d'années lorsque l'orgue vint les enchanter et mêler aux religieux accens du peuple sa suave harmonie. L'empereur Constantin Copronyme fit ce présent au roi Pépin , en "5;, et l'église de Compiègne jouit la première de cette merveilleuse invention venue de l'Orient. Du huitième au treizième siècle on n'en fabriqua point en France.

Une découverte plus utile est celle des plumes à écrire. Elles remplacèrent le roseau employé parles Romains et qui portait le nom de calamus. A peine les connut-on qu'on multiplia les bons écrits, et les connaissances se répandirent plus vite.

Ici je dois faire une observation importante , pour ne pas confondre les époques. Dans ces temps encore empreints de barbarie el d'ignorance , on s'occupait peu des nouvelles découvertes; elles vé-

gelaient souvent inconnues ou méprisées, jusqu'à ce qu'un événement heureux ou un besoin urgent les mît tout à coup en lumière. Il est à peu près impossible de déterminer une époque fixe à la plupart d'entre elles; de plus il en est bon nombre, telles que l'orgue dont nous avons parlé , le moulin à vent et les horloges dont nous parlerons plus tard, qui étaient connues en Orient avant le règne de Charlemagne , et qui n'ont été importées en France que quelques siècles après. Les Croisés, par exemple , en ont rapporté de fort utiles de leurs expéditions lointaines; il me semble qu'il e?t plus raisonnable de n'en parler que lorsque l'Europe a pu les apprécier et les mettre à profit.

Quel était à cette époque l'état matériel des principales nations européennes? Cette question est difficile à résoudre , car cet état variait nécessairement beaucoup selon le sol, le climat, la brutalité des envahisseurs, la puissance morale des vaincus et d'autres considérations fort nombreuses 21. Je me bornerai à quelques données générales sur les Francs qui nous touchent de plus près.

Leurs maisons étaient bâties sans élégance ni régularité ; l'agriculture tenait le premier rang dans les vues de l'architecte : la basse-cour, le fumier, le bois de chauffage et le bétail y occupaient les places importantes : les fenêtres étaient garnies de

châssis en toile grossière; dans quelques maisons à demi échappées aux ravages on voyait des vestiges de peintures à fresque sur le plafond, et il n'était pas rare de trouver des images de Jupiter ou de Mars grossièrement imitées. Les dieux de l'Olympe étaient métamorphosés en Hermansuls, dessinés au charbon sur les murs avec tout le talent qu'on peut supposer aux compagnons de Clovis.

L'ameublement était fort simple : les chaises se fabriquaient avec quelques branches d'arbres informes comme les bancs rustiques de nos jardins ; leslits, couverts de peaux d'ours, n'étaient le plus souvent que des feuilles sèches amoncelées dans les coins de la pièce la moins humide.

Les salles d'honneur étaient tapissées avec des nattes tressées en paille ou avec des cuirs peints. Des coffres grossiers contenaient les hardes : les armes étaient confiées à des coffres plus grands, plus élégans, qui prirent de là le nom d'armoires qu'ils ont gardé22. Ces armes étaient aussi fort grossières: «Les Français, dit Agathias23, n'ont ni cuirasses , ni bottes , et fort peu se servent de casques. Comme ils ont fort peu de cavalerie, ils se battent à pied avec beaucoup d'adresse et d'ordre ; leurs armes sont l'épée , qu'ils portent du côté gauche le long de la cuisse, une hache à deux tran-

chans et un javelot. Ils n'ont ni arcs, ni flèches» ni frondes ; mais ils ont un bouclier au bras gauche pour parer les coups qu'on leur porte ; leurs javelots sont tout couverts de fer, excepté à la poignée; ils s'en servent en le dardant sur l'ennemi ou en le frappant avec sans le lâcher ; sa pointe est accompagnée de deux fers recourbés , un de chaque côté , de sorte que, lorsqu'il est enfoncé dans la chair, il en sort difficilement et avec de grandes douleurs. Peu réchappent de ces blessures, quand même elles ne seraient pas d'abord mortelles. Si le javelot perce le bouclier de l'ennemi, il y demeure engagé parla pointe; et comme il est fort pesant, son poids fait traîner le manche jusqu'à terre et oblige l'ennemi à se découvrir; c'est alors que le Français s'élance sur lui , en sautant il le frappe au visage ou au col, et le tue.» Sidonius Apollinaris trace des guerriers francs de cette époque une peinture assez curieuse: «Ils relevaient, dit-il, et rattachaient sur le front leurs cheveux blonds ou roux qui formaient comme une crinière et retombaient ondoyans derrière leur dos. Leur visage était entièrement rasé, à l'exception de deux larges moustaches pendantes jusque sur leur poitrine. Leurs habits étaient faits d'une toile grossière et serrés autour du corps et des membres. Un large baudrier retenait une large

épée, et cette dague qu'ils lançaient avec autant de force que de dextérité au visage de leur ennemi, souvent partagé du coup.»

Je ne pousserai pas plus loin ces détails. Pressé par le temps et devant aujourd'hui terminer la leçon qui doit clore l'année , je vous soumettrai quelques observations qui appuieront celles qui ont commencé ce cours.

Y a-t-il eu progrès ou décroissance dans la civilisation européenne pendant la période de huit siècles que nous avons déjà parcourue? L'ignorance, l'immoralité et la férocité la plus brutale y ont sans doute tenu la première place , mais cependant, au milieu même de ces quatre derniers siècles, époque la plus sèche, la plus rebutante pour l'historien des faits comme pour l'historien moraliste , l'esprit humain a-t-il réellement rétrogradé?

Oui, sans doute, si l'on ne considère que des faits isolés et sans lien , sans suite éternelle ; car la civilisation ne décrit point une ligne droite et continue : la civilisation chrétienne est, suivant l'expression pittoresque d'un grand écrivain, semblable à un navire sorti majestueusement du port, qui , surpris par la tempête , combat contre les vagues, revient sur sa trace, repaît avec la vitesse de l'aigle , retourne poussé par les vents contraires, gagne cependant par l'habileté dr> son pilote quel-

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