‹ Histoire des progrès de la géologie de 1834 à [1859] (volume 4)Chapitre 1 sur 111 · FORMATION CRÉTACÉE · texte numérisé non relu

FORMATION CRÉTACÉE

SECONDE PÂKTIE.

De même que nous avons commencé les volumes précédents par quelques réflexions applicables aux divers sujets que nous y avon». traités, de même, avant d'exposer dans celui-ci la seconde partie de la formalion crétacée , nous rappellerons certaines notions qu^il nous parait essentiel de ne pas perdre de vue lorsqu'on vient à comparer, ou lorsqu'on embrasse dans leur ensemble, tous les dépôts qui, à un moment donné, se formaient sur divers points de la terre. Nous indiquerons d'abord en peu de mots les changements survenus dans les caractères pétrographiques des roches depuis qu'elles ont été déposées, ensuite ceux qu'elles ont éprouvés dans leur stratification ou leur position relative , enfin les modifications des corps organisés qu'elles renferment.

Lorsque d'un pays de plaines ou de plateaux, où la super- ^'.'""SlJlîr,"?,.

position des couches est naturelle, claire, facile à saisir avec

un peu d'attention, où les caractères pétrographiques sont

assez constants sur de grandes étendues, où les corps orga-

2 obsbrvàtions générales.

nisés fossiles sont assez bien conservés pour être spécifiquement déterminables ; si d'un tel pays, disons-nous, on se rapproche d'une région composée des mêmes couches, mais dont les formes orographiques sont très acx^identées , on remarque que ces divers caractères perdent de leur netteté, de leur précision et de leur uniformité ; ils tendent à s'altérer, à s'effacer peu à peu, à disparaître même quelquefois tout à fait, pour être remplacés par d'autres, de telle sorte que les dépôts avec l'aspect desquels on était le plus familiarisé sont devenus méconnaissables. Leâ géologues, presque toujours d'accord sur leurs relations dans le premier cas, souvent ne le sont plus dans le second, et cela par des motifs différents, suivant qu'ils font prédominer tel ou tel mode de détermination en lui accordant une confiance exclusive ou absolue.

L'examen d'un système de couches, à quelque époque qu'il appartienne, lorsqu'on vient à le suivre, depuis les plaines où il est horizontal ou peu dérangé jusque dans les chaînes de montagnes où il a été le plus disloqué, redressé et tourmenté, montre que dans les plaines les calcaires sont ordinairement tendres, à cassure terreuse, souvent d'une texture grossière, de teintes claires, blancs, grisâtres ou jaunâtres; que les marnes, sablonneuses ou argileuses, sont sans solidité, et que les grès, les sables et les conglomérats, friables, incohérents, peu durs en général ou facilenaent désagrégeables , sont à éléments bien distincts , blanchâtres , verdàtres , grisâtres ou seulement colorés par des oxydes de fer hydratés. Dans les montagnes, au contraire, les calcaires sont compactes, durs, à cassure esquilleuse, de teintes presque toujours grises ou noirâtres, plus ou moins foncées, quelquefois subcristallins ou même saccharoïdes, et alors de teintes clabres ou d'un blanc pur. Les marnes et les argiles sableuses sont devenues des scliistes également de teintes fouaces, des psammites plus ou moins solides, des ardoises, etc. ; les gi'ès et les sables endurcis, consolidés, passent à des quarlzites blancs, gris ou rouges, et même à un véritable quartz compacte, dans lequel il n'y a plus de trace de son origine arénacée.

Ces derniers caractères pétrographiques, que l'on doit regar-

OBSERVATIONS GÉNiRALIf, 3

der comme uue tendance vers un changement plus complet, vers un état cristallin de tous les éléments des roches, furent longtemps regardés comme l'attribut exclusif des terrains les plus anciens; mais on sait aujourd'hui qu'ils peuvent exister dans les sédiments de presque tous les âges, pourvu que ceuxci se soient trouvés dans des conditions propves à les produire, et dont le temps n'est pas nécessairement fonction.

Si d'une part ces modifications sont indépendantes de l'âge des couches et de celui des chaînes , de l'autre elles semblent être en rapport avec la grandeur et surtout avec l'énergie des phénomènes qui ont produit ces dernières. Ainsi les dépôts ter* tialres inférieurs, crétacés ou jurassiques, ont éprouvé les transformations les plus complètes dans les Pyrénées, les Alpes, les Carpathes, la Turquie d'Europe, le Caucase, l'Arménie , l'Himalaya et certaines parties de l'Atlas et des Andes, qui sont des rides comparativement récentes, tandis que le long des petites diaines, comme les Vosges, la Forét*Noire, le Harz, ou dans l'Alpe du Wurtemberg, le Jura, la Côte-d'Or, les montagnes de Burgos, celles du bas Aragon et de la Nouvelle-Castille, etc., ces altérations des sédiments du même âge sont le plus ordinairement insignifiantes.

L'absence ou la rareté des roclies ignées dans quelques unes de ces dernières (le bas Aragon, le Jura, la Côle-d'Or) n'est probablement pas la seule cause de cette différence, puisque nous trouvons dans les grandes chaînes ces mêmes altérations très loin des points où apparaissent les roches pyrogènes. Ainsi ce commencement de métaniorphisme en grande distingué avec raison du métamorphisme de coniact^ qui ne s'est propagé qu'à une bien faible distance de la roche modifiante, parait dû à des causes qui se sont le plus ordinairement produites dans les rides montagneuses les plus développées. Lorsqu'elles se sont manifestées dans des chaînes de moindre importance (la Pena Golosa, etc. (Espagne orientale), les Apennins, les montagnes de la Grèce, etc.), celles-ci ne présentent plus ces dislocations simples, ces failles pour ainsi dire élémentaii*es, ces larges inflexions que l'œil suit aisément et que l'on redresse par la pensée, mais elles oiïi*ent à cliaque pas les preuves des actions

les plus énergiques qui se traduisent par des contournements et des plissements répétés, des zigzags à angles aigus, des renversements plus ou moins complets, et des accidents de toutes sortes, comparables alors à ce que Ton observe dans les terrains anciens des pays qui, sans avoir un relief très prononcée, tels que la Bretagne, les Ardennes, les bords du Rhin, le pays de Galles, etc., montrent cependant, sur une petite échelle, les dérangements de stratification les plus variés et les plus compliqués.

On voit d'après cela que si les caractères pétrographiques d'une roche ne sont plus aujourd'hui, pour le géologue, un indice de son ancienneté relative, ils sont cependant encore un signe assez certain du plus ou moins d'énergie des phénomènes dynamiques qui ont accidenté le système de couches auquel elle appartient; car l'importance des modifications qu'elle a éprouvées, indépendamment de la proximité des produits ignés, est en raison du plus ou moins d'intensité de ces mêmes phénomènes, changemenit Lcs caractèrcs stratigraphiques ou de superposition, qu'on ne peut guère méconnaître dans les pays de plaines ou de plateaux, s'obscurcissent et deviennent, en même temps que les caractères pétrographiques, plus difficiles à saisir à mesure que l'on se rapproche des régions soulevées, disloquées, et que l'on pénètre plus avant dans leur intérieur. Si ces dislocations étaient régulières et symétriques tout le long des versants d'une chaîne, il serait encore aisé de replacer les éléments qui la constituent dans leur position originaire, mais la diversité des accidents qui ont accompagné le premier redressement, et ceux qui sont venus ensuite ont compliqué les relations d'abord si simples.

Des failles et des brisures parallèles à la direction du soulèvement ont eu souvent pour résultat, et c'est même une des dispositions les plus ordinaires dans les grandes chaînes (les Alpes, l'Oural, l'Himalaya, etc.), de faire incliner les couches vers leur axe, de sorte que les plus récentes semblant plonger sous les plus anciennes. D'autres brisures perpendiculaires à cette même direction ont encore rompu la continuité des

stratifraphiqurs.

couches dans ce dernier sens, de manière que le plan hori*zontal et plus ou moins uniforme qu'elles constituaient dans l'origine se trouve divisé en compartiments, tantôt abaissés, tantôt élevés différemment les uns par rapport aux autres et diversement inclinés.

Lorsque le redressement a été jusqu'à la verticale, les couches doivent être étudiées horizontalement, et si certaines portions Vont dépassée en se renversant sur elles-mêmes, on a un pli dans lequel les couches les plus récentes sont comprises entre des couches plus anciennes, placées aunlessus et au*dessous. Ce que Ton a appelé la structure en éventail n'est probablement qu'un cas particulier de ce mode de renversement, occasionné par des forces soulevantes qui, agissant latéralement, ont produit un pli dont l'angle, au lieu d'être oblique ou parallèle à l'horizon, est tourné en haut ou vers le ciel. Ce qui vient à l'appui de cette explication, c'est que cette disposition ne s'observe guère que dans l'axe des chaînes, là où les perturbations avaient le plus d'énergie et où l'on conçoit que, parfois déran* gées de leur direction première, les forces ont pu agir les unes contre les autres pour relever et replier en même temps les strates sur deux côtés opposés.

L'étude de ces accidents est en quelque sorte plus facile dans les chaînes très élevées et d'une époque récente que dans les pays où les terrains anciens très tourmentés n'ont qu'un faible relief. La grandeur de l'échelle sur laquelle ils se sont produits dans le premier cas a rendu leurs effets, quelque compliqués qu'ils soient, presque toujours apparents. Mis à découvert et largement accusés, ils se déchiffrent aisément dans d'immenses escarpements abrupts , placés au niveau ou au-dessus de l'observateur, tandis que dans les régions simplement ondulées ou montueuses, à formes arrondies ou émoussées, sans relief dominant, presque toujours couvertes d'une épaisse végétation, les effets de dislocation étant masqués et placés en partie audessous de l'horizon ou du plan de l'observateur, ce dernier est obligé de suppléer, par de longues et minutieuses recherches, à tout ce qu'il ne peut pas voir directement ; aussi, comme nous le disions en commençant cet ouvrage, l'étude stratigra-

6 OBSERVATIONS GÈNÉRALBS.

phique des pays à couches horizontales doit-elle toujours pré* céder celle des régions où elles ont été dérangées par des sou* lèvements simples ou multiples.

La direction générale des redressements d'une chaîne de montagnes avait paru d'abord, non seulement une précieuse ressource pour déterminer Tàge des dépôts soulevés, mais encore un moyen qui pouvait à lui seul suppléer tous les autres. En effet, le principe élémentaire sur lequel repose ce mode de détermination est d'une telle simplicité, d'une telle évidence, qu'on a dû croire qu'il suffirait pour résoudre toutes les questions de ce genre ; mais on n'a pas tardé à s'apercevoir que , si son application avait souvent conduit à d'heureux résultats , il était cependant loin de répondre à toutes les exigences d'une étude approfondie et détaillée d'une for* mation quelconque, considérée, soit sur une petite étendue , soit sur des points du globe très éloignés les uns des autres. Si l'on voulait étendre cette même application au delà des limites tracées par l'expérience, on courrait risque de tomber dans des erreurs non moins graves que celles qu'avait occasionnées l'emploi exclusif des caractères pétrographiques ou celui de la superposition dans les cas de renversement, changemeou D'autrcs causes d'erreur prennent leur source dans la dispa-

orguuiqaes ...

dans le tempa. ntiou, Taltération ou la rareté des fosr>iles, dans la mauvaise détermination d'échantillons incomplets, dans une connaissance insuffisante des corps organisés de chaque formation ou sous-divisions de formation , et de leur véritable répartition dans les pays où ils ont été le mieux étudiés, enfin dans une fausse appréciation des lois et des causes de leur succession générale dans le temps et dans l'espace : c'est ce dernier point de vue que nous essaierons de développer ici.

Au fur et à mesure qu'on s'élève dans les différents étages d'une formation, on remarque que les fossiles présentent des modifications graduelles et contmues, telles que, par leur /actVs ou l'ensemble de leurs caractères , les animaux de ces derniers dépôts sont plus voisins de ceux de la formation qui leur a succédé immédiatement que de ceux des premières couches de la formation à laquelle ils appartiennent. La cause de ce

, OBSERVATIONS GÉNÉRALRS. 7

fait général quelle qu'elle soit, à en juger par ses effets, nous parait se traduire par une loi constante. Aussi, indépendamment des perturbations profondes qui, à certains moments et sur certains points, ont pu occasionner de brusques arrêts dans les sédiments et des changements correspondants parmi les animaux, il semble qu'on ne peut révoquer en doute l'existence d'un principe en vertu duquel l'organisme a sans cesse été modifié, de telle sorte que la même faune no s'est jamais reproduite (1).

La faune d'une formation qui finit différant moins de la faune de celle qui la suit immédiatement que de celle de ses premiers dépôts, il n'y a pas de motifs suffisants pour attribuer à une cause violente, purement physique, la différence des corps organisés de deux formations ou sous-divisions consécutives, car pendant la durée de chacune d'elles, il s'est aussi opéré des changements non moins prononcés. Combien y a-t-il en effet d'espèces communes entre le lias ou l'oolithe inférieure et l'étage de Portland, entre la base du groupe néocomien et le gault, entre le grès vert supérieur ou la base de la craie tuffeau et la craie de Maestricht, entre les sables du Beauvoisis et les sables moyens, etc.? Pour admettre l'influence exclusive des causes violentes, perturbatrices, il faudrait que ce fût l'inverse qui eût lieu; il faudrait, par exemple, qu'à la faune silu* rienne eût succédé la faune carbonifère , à la faune permienne celle du lias, à celle-ci celle /lu groupe néocomien ou du gault , à cette dernière celle du terrain tertiaire inférieur, et ainsi de suite.

Mais les intermédiaires qui viennent relier zoologiquement

(4 ) Certaines anomalies signalées en Bohème, dans les Alpes et poolêtre ailleurs, quoique encore ineipliquées, ne peuvent balancer, pour nous, la généralité des faits sur lesquels on doit s'appuyer. Tout en les mentionnant avec soin, il faut laisser aux observateurs futurs ta tâche de résoudre ces objections de détail. Elles n'ont d'ailleurs été citée^i jusqu'à présent que dans des terrains très tourmentés, et elles n'auront, pour nous, l'autorité de véritables exceptions que lorsqu'elles auront été observées dans des terrains parfaitement réguliers, horizontaux ou non dérangés de leur position première.

s OBSKaTATIOXS GÉNÉRALES.

ces tenues si éloignés les uns des autres, et avec lesquels on n'est encore parvenu que rarement à faire coïncider quelques phénomènes physiques, d*une étendue bornée dans un sens ou dans l'autre, montrent que ceux-ci n'entrent réellement pour rien dans le résultat général des transformations successives des types organisés; autrement il y aurait des hiatus, ou, comme on l'a dît, des lacunes ^ et celles que l'on avait cru reconnaître disparaissent au contraire à mesure que les études paléontologiques et stratigraphiques deviennent pluscomplètes. La faune dévonienne, celle des marnes irisées sur les deux versants des Alpes, celles du groupe wealdien, du calcaire pisolitbique, etc., en sont des exemples récemment introduits dans la science et auxquels l'avenir ne peut qu'en ajouter d'autres.

Si les changements physiques qui ont eu lieu sur une faible étendue, soit à la surface du sol émergé, soit au fond des mers, étaient la seule cause de ceux que l'on observe dans l'organisme, on ne voit pas pourquoi ces derniers seraient partout dans le même sens et partout aussi contemporains et corrélatifs. Pour ne prendre nos exemples que dans les animaux inférieurs, on ne peut pas admettre que ce soit les perturbations de l'écorce terrestre qui aient fait naître en même temps les trilobites et les Orihis, pour les faire disparaître graduellement, et pour remplacer les seconds, graduellement aussi, par les Spiriferset les Productus; ce ne sont point ces mêmes causes qui ont produit l'apparition presque simultanée des céphalopodes à cloisons persillées, successeurs des céphalopodes à cloisons simples ou peu ramifiées, avec les Béleranites de l'époque du lias, pour amener leur extinction en même temps lors des derniers dépôts crétacés; ce ne sont point elles non plus qui ont développé les rudistes seulement dans la dernière période secondaire, après laquelle, comme les céphalopodes précédents , ils cessent de se montrer, tandis que lés Nummulites, inconnues jusque-là , viennent annoncer la première période tertiaire.

Ce que nous disons ici des familles et des genres s'applique également aux espèces qui se sont aussi succédé dans le même

ordre, et quant à ce que nous avons dit ailleurs (1) de certaines formes, qui, ayant pour ainsi dire assisté aux premières manifestations des forces organiques, ont continué à se montrer ensuite dans toutes les périodes et ont encore des réprésentants dans les mers actuelles, on conçoit que ce sont des exemples qui n'appuieraient ni l'une ni l'autre opinion.

Si des soulèvements plus ou moins étendus n'ont agi que suivant des fuseaux de la sphère terrestre, après l'un quelconque de ces phénomènes, Jes modifications organiques qu'il a pu occasionner ne se seront produites que dans un certain espace soumis à son influence, et, partout au delà, la faune qui existait aura continué à se perpétuer jusqu'à ce qu'un autre phénomène du même genre soit venu lui imprimer à son tour une influence analogue. Mais cette dernière ne s'étant pas propagée non plus jusqu'à la zone modifiée par le pi'emier soulèvement, celle-ci a dû continuer à présenter les caractères que ce premier soulèvement lui avait fait prendre, et ainsi de suite (2} ; de sorte que les fauneç, considérées dans leur ensemble, au lieu de se correspondre, à un moment donné, sur tous les points du globe et de se modifier en même temps et de la môme manière, offriraient au géologue un enchevêtrement continuel de caractères et de variations qui ne s'accorderaient nulle part. Que le soulèvement se soit étendu sur tout un grand cercle de la sphère ou sur une portion seulement, l'objection reste d'ailleurs la même.

Une autre conséquence probable de l'influence exclusive

(<) D'Archiac et de Verneuil, Mem. on thejossils oj the older fleposiis, etc. [Transact, geoi. Soc, of Lotidoriy 2' sér., vol. VII, p. 334, 4 842).

(2) Nous ne posséderons sans doute jamais les données nécessaires pour apprécier à cet égard l'influence d'un soulèvement quelconque, ' car il faudrait connaître, outre sa direction et son étendue en longueur, la surface qu'il a affectée, l'élévation à laquelle cette surface a été portée sur ses divers points, enûn la vitesse du mouvement; mais il est facile de voir que son effet a dû Ôtre très restreint, et que, relativement è celle qui régit la succession générale des êtres organisés, cette influence est comparable à ce que nous avons dit du métamorphisme de contact, par rapport au métamorphisme en grand.

10 OBSK1IYATtO?IS CtlliftALIS.

qu'auraient eue les roouTements brusques et violents, c*est que, par cela même qu'elle était plus ou moins limitée, il devrait se retrouver, dans quelques unes des mers actuelles, des repré* sentants des formes anciennes, tels que les trilobîtes qui se seraient perpétués pendant le règne des Ammonites, des Bé* lemnites, des rudistes, etc. Dans quelques autres, tesOrthis ou des Produetua auraient vécu en même temps que les Cranies, les Théddées, etc., et, outre que les faunes auraient persisté plus longtemps sur un point que sur d'autres, on devrait apercevoir, comme on Ta déjà dit, des retours à des faunes antérieures, déterminés par des circonstances analogues de tempé^ rature, de profondeur d'eau, de courants marins, de nature du fond, etc. Mais loin de là, une formation étudiée sur les divers points où se déposaient dans le même moment des sables, des argiles, des marnes ou des calcaires, offre toujours Tapplication de la même loi; les formes organiques ne sont nulle part interverties, et, sans être spécifiquement identiques, les types principaux, ou le faciès, en un mot, de la base, du milieu et des derniers dépôts de cette formation, sont partout compa*rables.

Ainsi les formes qui ont une fois disparu ne se montrent plus ; leur rôle est accompli; elles font place à d'autres qui dispa^raissent à leur tour, et si Linné a dit avec raison natura non facit saltusj on peut 'dire également tum retroit natura. Nous voyons ces types naître, se développer, puis s'éteindre en même temps, sous toutes les latitudes, sous tous les méridiens, ou seulement influencés, dans les périodes les plus récentes, par des zones isothermes plus ou moins comparables à celles de nos jours. Mais que les couches soient concordantes sur des épaisseurs de huit à dix mille mètres, comme dans l'Amérique du Nord , ou que celles du même âge nous offrent des discordances à divers niveaux, comme dans l'ouest de l'Europe, qu'elles soient horizontales comme en Russie, ou bien redressées, plissées, tourmentées de mille manières, comme en Belgique et dans les lies Britanniques, les changements survenus dans les animaux, depuis la faune silurienne jusqu'aux derniers sédiments carbonifères, n'ont été ni plus lentà ni plus rapides; toujours

OBSBaVlTIONS GÂffiBALBS. ii

et partout la nature organique semble avoir marché du même pas, insouciante en quelque sorte de ces accidents de Técorce terrestre qui, quelque grands qu'ils nous paraissent, ont été cependant trop faibles pour l'atteindre, trop limités pour trou* bler ses lois.

Si, d'une part, les domiées géométriques, accumulées chaque jour, puis fécondées et systématisées par de sérieuses méditations et d'élégantes formules, viennent ouvrir un nouvel et vaste hori* zon aux spéculations les plus élevées sur la physique du globe, de l'autre les données puléontologiques se multiplient égale* ment, et, sans suivre une direction parallèle et concordante, viennent prouver l'indépendance générale des deux ordres de phénomènes. Or les résultats paléontologiques paraissent être ceux dont la constance et l'universalité ont le plus contribué à établir la relation des dépôts dans l'espace et leurs différences dans le temps.

Sans doute des soulèvements et des abaissements fort lents de portions plus ou moins étendues du fond des mers, des changements de direction des courants, modifiant la température et les sédiments, ainsi que d'autres causes locales extérieures qui agis* sent encore sous nos yeux, quoique difficilement appréciables, vu le peu de durée des termes de comparaison dont nous dis* posons, ont apporté des changements corrélatifs dans les êtres organisés ; mais, s'il n'y avait pas eu un principe indépendant de ces mêmes causes séculaires, il en serait résulté, comme des causes instantanées dont nous venons de parler, que les fa-* milles, les genres, les espèces même auraient pu se perpétuer indéfiniment par des déplacements ou migrations, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et, comme depuis le premier développement de l'organisme il y a toujours eu des eaux à la surface du globe, les familles, les genres et les espèces n'auraient pas été successivement remplacés dans le même ordre , et pour ainsi dire en même temps, de telle sorte qu'à un moment donné les diverses mers nourrissaient des animaux comparables.

Il semble donc, en résumé, que les phénomènes physiques, soit lents et graduels, soit brusques et d'une grande énergie,

qui n'ont ces^ de modifier le reliefde la terre, ayant été locaux, irréguliers et accidentels, ont amené parmi les êtres organisés des changements très bornés aussi, dont on peut souvent tracer encore les limites et déterminer le plus ou moins d'importance, mais qu'ils n*ont pu être la cause des modifications continues, régulières et générales qu'ont éprouvées ces mêmes êtres depuis les premiers Ages géologiques jusqu'à nous, qui voyons se développer, non pas sans doute le dernier terme de cette longue série, mais celui que la présence de l'homme devait caractériser.

Ce qu'écrivait Alex. Brougniart, il y a plus de trente ans, est donc encore l'expression la plus nette de la véritable théorie des terrains sédimentaires, et il fallait une sagacité bien rare pour s'exprimer ainsi, alors que l'application de la connaissance des fossiles à la détermination de l'âge des couches était à peine comprise.

« Je regarde donc, dit le célèbre collaborateur de Cuvier, » les caractères d'époque de formation tirés de l'analogie des » corps organisés comme de première valeur en géognosiç et » comme devant l'emporter sur toutes les autres différences, » quelque grandes qu'elles paraissent ; ainsi lors même que » les caractères tirés de la nature des roches, et c'est le plus » faible, de la hauteur des terrains, du creusement des vallées, » même de l'inclinaison des couches et de la stratification con- » trastante , se trouveraient en opposition avec celui que nous » tirons des débris organiques, j'attribuerais encore à celui-ci la » prépondérance, car toutes ces différences peuvent être le » résultat d'une révolution et d'une formation instantanée qu . » n'établissent point en géognosie d'époque spéciale (1). » c'nangemenis Ou a remarqué depuis longtemps, et cette observation est d^rrcipu" . encore vraie aujourd'hui, que les faunes géologiques sont d'autant plus variées qu'elles sont plus récentes, et qu'en outre, considérées à un même moment, sur divers points du globe, elles diffèrent d'autant plus les unes des autres sur ces points

(4) Description géologique des environs de Paris ^ P* ^3, nota^ in-4. 4 822.

qu'elles sont prises à une époque plus rapprochée de nous; d*où il suit que, non seulement les faunes présentent des types plus nombreux à mesure qu'on s'élève dans la série des terrains, mais encore que la diversité des formes, à un instant donné, suit la même loi.

Lorsque l'on considère la faune de deux dépôts contemporains très éloignés géographiquement ou dans l'espace, on doit donc s'attendre à leur trouver d'autant moins d'analogie qu'ils sont plus récents, et les faunes actuelles des diverses parties de la terre semblent nous ofirir, en effet, le maximum des différences en même temps que la plus grande variété des types (1). Ces résultats, applicables comme tout ce qui précède au règne végétal, sont , comme on l'a souvent remarqué, en harmonie avec les effets de l'origine présumée de notre planète, car l'uniformité des climats dut être d'autant plus grande que la température de la surface dépendait moins de l'action solaire et des vicissitudes des saisons que celle-ci détermine.

Le volume précédent a été consacré à l'étude de la formation $uii« crétacée dans les parties de l'Europe occidentale, où elle a été u formation jusqu'à présent décrite avec le plus de soin et où elle paraît "^*****' offrir les caractères les plus variés, les sous-divisions les plus nombreuses et les fossiles les plus abondants. Ces diverses circonstances concourent à nous faire regarder cette première partie de notre travail comme offrant les meilleurs points de comparaison pour ce que nous avons à dire des dépôts du même âge dans le reste de l'Europe et les autres régions du globe. Nulle part encore les sédiments crétacés ne se sont montrés aussi compliqués que dans les îles Britanniques, la France et les pays voisins : aussi ne doit-on pas s'attendre à retrouver souvent ailleurs cette série d'étages et d'assises que nous avons décrite ; nos quatre groupes mêmes ne se présen-

[\) Voyez surtout, à ce sujet, Facis and principlcs^ etc.: Faits et principes relatifs à l'origine et à la distribution géographique des mollusques, par T. Bland {Amer, /ourn., 2» sér., vol. XIV, p. 389, 4852).

14 OBSERVATIONS GÉNftlIALES.

teront que bien rarement réunis, quoique ce soient les divisions dont les caractères se maintiennent seuls avec une certaine constance au delà du champ assez restreint que nous avons parcouru.

L'obligation de nous conformer autant que possible aux limites politiques des pays, combinées avec celles des accidents orograjdiiques et hydrographiques du sol, nous a déjà fait décrire simultanément, ou du moins rapprocher, plus que nous ne Taurions fait si nous avions suivi une marche exclusivement géologique ou stratigraphique, des dépôts crétacés du nord et d'autres du sud ou méditerranéens. Cette obligation a eu l'avantage de nous faire exposer tout de suite les caractères ({ue prend la formation sous des latitudes différentes, et en nous y conformant encore, elle nous écartera mohis que précédemment d'une description naturelle de ces mêmes caractères.

Une connaissance plus complète de ces dépôts ne permet plus de distinguer aujourd'hui, d'une manière rationnelle, une zone crétacée septentrionale et une zone crétacée méridionale ou méditerranéenne ; les groupes et les principaux étages du nord se montrent au sud, et réciproquement. F^es motifs qui avaient accrédité cette division géographique, qu'on croyait en rapport avec des différences géologiques , étaient déduits des caractères pétrographiques des roches et de la présence ou de l'absence de certains fossiles. Les différences pétrograpliiques sont réelles, mais elles tiennent principalement aux circonstances que nous venons de rappeler, c'est-à-dire que, sur presque tout le périmètre de la Méditerranée , les roches de cette tormation, ayant été plus ou moins redressées et disloquées et se trouvant même parfois dans le voisinage des causes de ces dérangements, ont pris un aspect tout différent de celui qu'elles avaient dans l'origine et qu'ont, au contraire, conservé celles des îles Britanniques, du nord de la France, des Pays-Bas, des provinces baltiques, du nord et du centre de l'Allemagne, de la Pologne, de la Russie et de la Crimée.

Quant à l'existence des rudîstes , si répandus au sud à plusieurs niveaux de la formation, ils ne manquent pas absolument dans le nord , et les céphalopodes à cloisons persillées, si

fréquents dans cette dernière région, occupent encore au sud les mêmes horizons. Les groupes supérieurs affectent des cartictères particuliers dans le bassin de la Loire, sur le versant sud-ouest du plateau central de la France comme sur le versant nord des Pyrénées occidentales, de la chaîne cantabri(|ue, sur le périmètre du bassin des Castilles et en ÎPortugal, où manquent les groupes inférieurs ; mais à Test, tous reprennent leurs caractères propres, là où ils se sont développés. Les uns se sont étendus dans certaines directions, les autres dans d'autres, sans qu'on puisse y tracer de limites parfaitement tranchées. Dans certains groupes ou étages, les caractères que l'on croyait propres à la région du suo s étendent fort loin vers le nord, et dans d'autres, les fossiles qui les caractérisent au nord continuent à se faire remarquer dans la région méridionale. 11 n'y a donc pas eu de succession parallèle et continue des dépôts sur chaque point, et les formes ou contours des rivages ont souvent été modifiés pendant cette longue série de sédiments variés, depuis les premières couches néocomiennes jusqu'à la craie supérieure de Maêstricht.

Page 1