BUFFON; COMPLÉM. T. I. I
la science. La théorie des affections morales et de leurs ressorts s'arrête plus promptement encore devant cette continuelle et incompréhensible mobilité du cœur, qui met sans cesse toute règle et toute prévoyance en défaut , et que le génie seul , comme par une inspiration divine, sait diriger et fixer. Les sciences naturelles , qui n'ont que le second rang pour la certitude de leurs résultats, méritent donc , sans contredit , le premier par leur étendue; et même, si les sciences mathématiques ont l'avantage d'une certitude presque indépendante de lobservation , les sciences naturelles ont celui de pouvoir étendre à tout le genre de certitude dont elles sont susceptibles.-
Une fois sortis, des phénomènes du choc, nous n'avons plus d'idée nette des rapports de cause et d'effet. Tout se réduit à recueillir des faits particuhers , et à chercher des propositions générales qui en embrassent le plus grand nombre possible. C'est en cela que consistent toutes les théories physiques ; et, à quelque généralité qu'on ait conduit chacune délies^ il s en faut encore beaucoup qu'elles aient été ramenées aux lois du choc, qui seules pourroient les changer en véritables explications.
Il existe cependanjt quelques uns de ces principes ou de ces phénomènes élevés , déduits de l'expérience généralisée, qui , sans être eux-^mémes encore
expliqués rationnellement , semblent donner une explication assez générale et assez plausible des phénomènes inférieurs pour contenter Fesprit , tant qu'il ne cherche pas une précision rigoureuse dans les relations qui! saisit* Telles sont sur- tout lattftction et la chaleur combinées avec les figures primitives que Ion peut admettre dans les molécules des corps , etque Ion peut y considérer comme constantes et uniques pour chaque substance.
L attraction générale, si bien établie entre le» grands corps de l'univers par les phénomènes astronomiques, paroit) en effet, régner aussi entre les particules rapprochées de matière qui composent les différentes substances terrestres ; mais, aux distances énormes où les astres sont les uns des autres , chacun d eux peut être considéré comme si toute sa matière étoit concentrée en un point, tandis que, dans Fétat de rapprochement des molécules des corps terrestres , leur figure influe sur leur manière d'agir, et modifie puissamment le résultat total de leur attraction. De là les particularités de l'attraction moléculaire, et la. possibilité d'attribuer d une manière générale à son action , limitée par celle de la chaleur et par quelques autres causes analogues , les phénomènes de la cohésion et ceux des affinités chimiques. Ces derniers expliquent à leur tour la formation des minéraux et toutes les
altérations de latmosphère, les mouvements des eaux et leur composition. Les corps vivants euxmêmes laissent apercevoir clairement, dans une multitude de leurs phénomènes, llnfluence de laffinité qu ont entre eux , et avec les substances extérieures , les éléments qui les composent ; et beaucoup de ces phénomènes n'échappent peut-être encore aux explications déduites de Taffinité que parcequ il nous échappe aussi plusieurs des substances qui prennent part aux mouvements multipliés de la vie.
Toujours voit-on que , dans ces cas compUqués, les principes dont nous parlons sont plus propres à reposer Timagination qu a donner une raison précise des phénomènes, et que même, dans les cas plus simples où nul ne peut méconnoitre leur influence , on est bien éloigné encore d en avoir réduit Fappréciation à la rigueur des lois mathématiques*
Nous sommes dans Tignorance la plus absolue de la figure des molécules élémentaires des corps ; et quand nous la connottrions , il seroit impossible à Tanalyse d en calculer les effets dans les attractions à petites distances qui déterminent les affinités diverses de ces molécules.
Par conséquent les seuls principes généraux qui |iaioîiiant dominer dans les sciences physiques
sont aussi ce qui les rend rebelles au calcul, et ce qui les réduira long-temps à lobservation des faits et à leur classement. En d'autres mots , nos sciences naturelles ne sont que des. faits rapprochés, nos théories que des formules qui en embrassent un grand nombre; et, par une suite nécessaire ^ le moindre fait bien observé doit être accueilli, s'il est nouveau , puisqu'il peut modifier nos théories les mieuK accréditées , puisque lobservation la plus simple peut renverser le système le plus ingénieux , et ouvrir les yeux sur une immense, série de dé* couvertes dont nous séparoit le voile des formules reçues.
C'est là ce qui donne aux sciences naturelles leur caractère particulier, et ce qui, ôtant du champ qu elles parcourent tout obstacle et toute limite , y promet des succès certains à tout observateur raisonnable qui , ne s'élevant point à des suppositions téméraires , se borne aux seules routes ouvertes à l'esprit humain dans son état actuel ; mais c'est aussi là ce qui multiplie, comme nous lavons dit, audelà de toute mesure, les travaux particuliers qui méritent d'entrer dans cette histoire.
Le genre de certitude qui résulte de l'observation bien faite s'applique, en effet , à tout ce qui est observable ; et comme les tables astronomiques , rédi* gées seulement d'après les remarques long- temps
continuée» des astronomes , conâtitueroient déjà une science très importante, quand même Newton n auroit pas créé lastronomie physique , nous avons aussi, sur tous les objets naturels, depuis la simple agrégation des molécules d un sel , jusqu'aux mouvements les plus compliqués des animaux , jus- 4}u a leurs sensations les plus délicates , des espèces de tables moins précises à la vérité, et dont sur-tout les principes rationnels sont encore loin d'être découverts, mais dont la partie empirique, ou purement expérimentale, ne s'en perfectionne et ne s'en étend pas moins chaque jour.
Au reste, si nous continuons à rapporter ainsi toutes nos sciences physiques à l'expérience généralisée , ce n'est pas que nous ignorions les nouveaux essais de quelques métaphysiciens étrangers pour lier les phénomènes naturels aux principes ra* tionnels, pour les démontrer à pnori, ou, comme ces métaphysiciens s expriment, pour les soustraire à la conditionnalité.
Il n'entre pas dans notre plan de nous occuper de cette partie générale et purement métaphysique ; nous n'avons à parler id^qu^ des applications particulières que Ion en a £siites aux divers B ordres de phénomènes, depuis le galvanisme et
■ raffinité chimique jusqu'à la production des êtres
vons nous empêcher de déclarer que nous n'y avons vu qu'un jeu trompeur de Tesprit, où Ton ne sem* ble faire.quelques pas qu'à l'aide d expressions figu^ rées prises tantôt dans un sens et tantôt dans un autre, et où Fincertitude de la route se décèle bien vite, quand ceux qui s'y donnent pour guides ne connoissent pas d'avance le but où ils prétendent qu'elle conduit. Eu effet la plupart de ceux qui se sont livrés à ces recherches spéculatives, ignorant les feits positifs , et ne sachant pas bien ce qu'il falloit démontrer, sont arrivés à des résultats si éloignés du vrai qu'ils suffiroient pour faire soupçonner leur méthode de démonstration d'être bien fautive.
Nous n'ignorons pas non plus que la plupart de ces métaphysiciens, faisant abstraction de toute idée de matière , se bornent à considérer les forces qui agissent dans les phénomènes , et que les corps eux-mêmes ne sont à leurs yeux que les produits de ces forces : mais ce n'est au fond qu'une diflërence d'expression qui n'apporte aucun changement dans les théories spéciales ; et ceux même qu croient eeg subtiUtés métaphysiques utiles pour ac coutumer à l'abstraction l'esprit des jeunes gens et pour l'exercer à tous les artifices de la dialectique conviennent qu'elles n ont point d'influence dans l'histoire et l'explication des phénomènes positifs.
et que remploi du langag^e ordinaire y est sans inconvénient.
Laissant donc de côté les vains efForts que Ion a faits, dans tous les siècles, pour procurer aux objets qui nous entourent et aux apparences qu'ils manifestent un autre genre de certitude que celui qui peut résulter de Fexpérience, et nous en tenant à celle-ci , autant qu'elle est gouvernée par les lois d'une saine logique , qui seules lui sont supérieures , nous allons parcourir son vaste domaine dans l'ordre de simplicité et de généralité des faits qu'elle nous présente.
Prenant pour guide celui de tous les phénomènes que nous avons dit être le plus général et exercer sur les autres l'influence la plus universelle, nous considérerons d'abord l'attraction moléculaire dans ses effets les plus simples, dans les lois auxquelles elle est soumise, et dans les modifications qu'elle éprouve de la part des autres principes généraux. La théorie des cristaux et celle des affinités commenceront donc cette histoire , et avec d^autant plus d'avantage que ce sont deux sciences entièrement nouvelles , et nées dans la période dont nous avons à rendre compte.
Passant ensuite aux combinaisons et décompositions que les affinités produisent entre les diverses substances simples, soit dans nos laboratoires, soit
aii-dehors, nous tracerons l'histoire de la chimie, dont la météorologie, Thydrolog^ie, et la minéralogie sont en quelque sorte des dépendances.
Mais il faudra bientôt après considérer le jeu des affinités dans ces corps d'une forme plus ou moins compliquée , dont lorigine n est point connue; et dont la composition est loin encore de Fétre ; dans les corps organisés, on un mot, où Faction simultanée de tant de substances entretient , au milieu d'un mouvement continuel , une constance d'état, objet éternel de notre étonnement, et borne peut-être à jamais insurmontable pour toutes les forces de notre esprit.
L*anatomie, la physiologie, la botanique, et la zoologie s occupent de ces êtres merveilleux, et forment des sciences tellement unies par des rapports nombreux que leurs histoires seront presque inséparables.
Les circonstances les plus favorables au développement, à la propagation, et à la vie des espèces utiles , et les altérations de Tordre de leurs fonc^ tions , c'est-à-dire les maladies , qui elles-mêmes sont soumises à un certain ordre dont on peut saisir les lois , forment , à cause de leur importance pour la société, l'objet de deux sciences particulières, bases de lagriculture et de lart de guérir.
C'est par leur histoire et par celle des arts qui en
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dépendent que nous terminerons cet exposé des progrès des sciences naturelles^ ajoutant seulement en quelques mots l'indication des principaux avantages qu ont retirés de ces progrès les arts plus matériels.
La plupart des gouvernements se croient le droit de ne voir et de n encourager dans les sciences que leur emploi journalier aux besoins de la société ; et sans doute le vaste tableau que nous avons à tracer pourroit ne leur paroitre, comme au vulgaire, qu une suite de spéculations plus curieuses qu^u-^ tiles.
Mais les hommes instruits, que n aveuglent pas de vains préjugés, savent parfaitement que toutes ces opérations de pratique, sources des commodités de la vie, ne sont que des applications bien faciles des théories générales, et qu'il ne se découvre dans les sciences aucune proposition qui ne puisse être le germe de mille inventions usuelles.
On peut dire aussi que nulle vérité physique n'est indifférente aux agréments de la société, comme nulle vérité morale ne lest à Tordre qui doit la régir. Les premières ne sont pas même étrangères aux bases sur lesquelles reposent l'état des peuples et les rapports politiques des nations : l'anarchie féodale subsisteroit peut-être encore, si la poudre à canon n'eût changé l'art de la guerre ; les
INTRODUCTION. I i
deux mondes seroient encore séparés sans laiguille aimantée; et nul ne peut prévoir ce que deviendroient leurs rapports actuels , si l'on paiTenoit à suppléer aux denrées coloniales par des plantes indigènes.
Mais , sans nous jeter dans ces hautes conjectures, en parcourant un moment les procédés des arts, nous verrons aisément qull n'en est aucun qui n ait ressenti jusque dans ses moindres détails Tinfluence bienfaisante des découvertes scientifiques qui ont illustré notre période.
Puissions^nous donc peindre dignement ce grand ensemble d efforts et de succès ! puissions-nous présenter dans leur véritable jour à lautorité suprême ces hommes respectables sans cesse occupés d*é* ^ clairer leurs semblables et d'élever Fespéce humaine à ces vérités générales qui foiment son noble apanage, et d'où découlent tant d'applications utiles l Cet espoir seul nous soutiendra dans la longue et pénible carrière où nous nous trouvons engagé.