‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'Orange (volume 2)Chapitre 51 sur 69 · JEAN DE LABBADIE A ORANGE · texte numérisé non relu

JEAN DE LABBADIE A ORANGE

Nous suspendons un instant ce récit pour mentionner le court passage à Orange du pasteur Labbadie. Ce mystique célèbre, élève des jésuites et jésuite lui-même, mais janséniste au fond du cœur, se convertit au protestantisme en 1650 et fut nommé, cette même année, pasteur à Montauban, où il demeura jusqu'en 1656, époque où ses ennemis l'accusèrent d'avoir fomenté une émeute à l'occasion de l'enterrement d'une femme protestante , tandis qu'il avait mis au contraire tous ses soins à l'apaiser. « Le procès fut porté en la Chambre de Castres, où sont ses juges naturels, » dit Y Apologie des Eglises réformées du Languedoc; « mais le clergé le voulait ailleurs, voyant bien que, dans le voisinage qui était pleinement informé de la vérité et parmi des magistrats dont ceux qui sont suspects à l'accusé ne surpassent pas en nombre les autres , on lui ferait justice, ou du moins qu'il y aurait partage. Ce procès fut donc révoqué par le Conseil sans au cun prétexte et sans que personne le requît à la Cham-

(i) Nous avons donné leurs titres plus haut, p. 286, note 1.

DK LA PRlNCIPAUTt D ORANGF. 29?

bre de l'édit de Paris , et au lieu de le renvoyer à la Chambre la plus proche de celle où le procès fut évoqué , on choisit la plus proche de TAssemblée du clergé, croyant que le sieur d'Abbadie s'y transporterait pour en faire la poursuite; mais il ne fut pas conseillé de s'exposer à la passion de ses ennemis qui lui en veulent pour ce qu'il a quitté leur église, où il était fameux prédicateur, pour se ranger à la nôtre et qu'aujourd'hui il fait beaucoup de fruit à Montauban... Après cela ses ennemis ont obtenu une lettre de cachet , qui lui fait commandement de se rendre à Paris, et à peine lui futelle signifiée qu'elle a été suivie d'un arrêt du Conseil qui porte que, s'il désobéit, le procès lui sera fait comme à un criminel d'Etat. Cependant on l'avertit en secret que, pourvu qu'il se retire, le Conseil du roi lui fera cette grâce de ne donner contre lui qu'un arrêt de bannissement hors du royaume. » C'est ce que fit Labbadie. Réfugié d'abord à Nîmes , où l'église réformée le reclamait depuis longtemps, il ne crut pas prudent d'y exercer son ministère et s'établit à Orange , où il fut reçu comme pasteur extraordinaire, je 28 octobre 16:; 7. A peine y fut-il installé que des catholiques de marque l'injurièrent ( i) et que le pape mit tout en œuvre pour le faire partir; mais les protestants orangeois, pleins d'admiration pour ses talents et de vénération pour sa piété, écrivirent lettre sur lettre en sa faveur au jeune prince d'Orange Guillaume III et à ses tutrices Leurs Altesses royale , douairière et électorale les princesses Marie, Amélie et Louise. Prévoyant, en juin 1659, l'occupation prochaine d'Orange par l'armée française, Labbadie quitta incognito son église, laissant à sa nièce,

(i) Le consul de Langes, qui fui poursuivi criminellement pour ce fait (Réponse à un écrit, intitulé : Rclalion exacte de tout ce qui s'est passé entre le Parlement d'Orange, etc.).

iM"® de La Grille, une lettre de consolation pour ses paroissiens. Elle fut lue en chaire le dimanche 22 juin 1659 et aussitôt imprimée. Dès le 29, les pasteurs et anciens du consistoire (i) y firent une réponse où l'affection se mêlait aux regrets , et , quelques jours après (8 juillet) , les chefs de famille de l'Eglise (2) voulurent exprimer à leur tour à leur digne pasteur le vif chagrin que leur causait sa détermination. Labbadie , qui s'était réfugié à Genève (3), leur répondit quelques semaines plus tard (20 août). Il les remercie de leurs témoignages d'affection et les loue de la piété et des bonnes moeurs qui régnent parmi eux. Avant la Réforme, fait-il remarquer, Orange était aussi corrompue qu'Avignon. Le libertinage, les blasphèmes, les profanations, les chicanes, les injustices, les duels, les querelles, les haines, les vengeances, l'orgueil, le luxe, la vanité, les danses, les bals, les jeux, les festins, les impuretés étaient communs dans la cité : à cette heure, ces vices grossiers ont disparu (4).

Nous sommes entré dans ces détails, qui sont tout à la louange de l'église d'Orange et d'un pasteur qui fut souvent calomnié. Auteur fécond , Labbadie a composé plus de cinquante ouvrages , dont le suivant seul a été publié à Orange : Les sainctes décades des quatrains de

(1) Pasteurs : De Chambrun le père, Vial, de Chambrun le fils. Anciens: Bédarrides, Du Bois, Félix, de Granetier, Vigut, Reynaud, Pascal, Girbe, Pelet, secrétaire.

(2) La lettre porte la signature de quatre-vingt-onze d entreeux, qui déclarent signer « pour tous. » Nous relevons les noms suivants : De Drevon, conseiller; S, Laurens, viguier ; Du Plessis ; Bouyer, docteur et avocat; Du Faur; Claude Le Maire; Chappat; Petit; Raban ; etc.

(3) La calomnie le poursuivit jusque dans cette ville, où l'on répandit un Adpis charitable à Messieurs de Genève touchant la vie du 'sieur Jean Labbadie (1662). Arch. nation., TT, 464.

(4) Lettres d'adieu de Monsieur de Labbadie pasteur se retirant de l'Eglise d'Orange, avec les responses et les répliques qui les ont suivies; s I. n. d. (Orange, 16^9), 182 pag. in-12.

pieté chrétienne, touchant la connaissance de Dieu, son honneur, son amour, et t union de l'âme à lu/. partie , adressée à Son Excellence , Madame la comtesse de Dona, Madame Espérance de Ferrassières de Montbrun; Orange, 1658, in-S*^. — La II® partie, peut-être, n'a jamais paru.

DÉMOLITION DES BASTIONS DU CHATEAU d'oRANGE. LES CATHOLIQUES RELÈVENT LA TÊTE ET VEXENT LES PROTESTANTS (1660-1665).

Aussitôt après la reddition d'Orange, Louis XIV ordonna la démolition des bastions que Maurice de Nassau avait fait construire pour fortifier le château, bien que la convention signée par ses commissaires portât expressément que le château avec ses canons , ses armes et toutes ses munitions seraient remis à Guillaume III à sa majorité. Un évêque , celui de Lavaur , rendit grâce au roi de son œuvre de destruction, et Texalta en termes magnifiques. Pour en relever le prix, il disait que le bastion qui portait le nom d'Orange avait été construit sur les ruines d'une église où s'étaient assemblés autrefois des conciles (5 février 1561).

La Principauté demeura pendant cinq ans aux mains de Louis XIV. « Dieu sait, » dit Pineton de Chambrun, (( ce que l'Eglise souffrit pendant tout cet interrègne. Les romains , qui jusque-là avaient demeuré dans une juste modération, commencèrent à lever l'étendard de la division et de la discorde. Ils établirent une confrérie de miséricorde , sans l'aveu et la permission de leur prince légitime, qui devint en très peu de temps très puissante par l'argent qu'ils quêtèrent de toutes parts pour pouvoir opprimer plus facilement les réformés. Ils employèrent leur argent à faire des nouveaux convertis.

à quoi les aumônes qu'on leur avait données étaient particulièrement destinées. Les faux dévots se mirent en campagnepourdébaucherles enfants de l'obéissance qu'ils devaient à leurs pères. On établit une maison à Avignon pour les recevoir, et, s'ils n'en pouvaient pas venir à bout par la douceur et les caresses, ils se servaient de l'autorité des officiers qui étaient dans le château pour les enlever de vive force. »

L'édit royal contre les relaps ayant été rendu vers cette époque (avril 1663), le gouverneur d'Orange, le chevalier Pierre de Bouc, seigneur de Gaoust (son frère Jérôme commandait le château) (i), manda Chambrun auprès de lui pour lui déclarer que Louis XIV entendait que l'édit fût exécuté dans la Principauté. Le pasteur lui répondit que ce dernier ne visait que les sujets du roi, qu'on ne pouvait regarder comme tels les habitants de la Principauté, et que, vivant sous les édits d'un grand prince , les Orangeois ne devaient reconnaître d'autres lois que les siennes. Cette réponse courageuse jeta le gouverneur dans une grande colère; il fit mille menaces à Chambrun, mais n'alla pas plus loin.

C'est cette même année, 1663, qu'eut lieu le procès véritablement incroyable du jeune Louis Villeneuve , fils d'un soldat de la garnison. Cet enfant, âgé seulement de neuf ans, fut accusé d'avoir commis une irrévérence dans la chapelle qu'on avait dressée dans le château, et fouetté publiquement par le bourreau , quoiqu'il fût inouï qu'on pratiquât de pareilles rigueurs sur des enfants qui n'avaient pas atteint l'âge de puberté. On le traîna de carrefour en carrefour pour recommencer autant de fois l'exécution; et, afin de la rendre plus solennelle, on choisit un dimanche, à l'heure du culte , bien

(t) Il fut remplacé plus tard par de Bédarrides.

qu'il y eut très peu d'exemples qu'ont eût profané de pareils jours pour la punition des criminels. Le bourreau , bien moins cruel que ceux qui le commandaient , pleurait à chaudes larmes en procédant à l'exécution (8 juillet).

D'autre part, les réformés ne trouvaient « plus de justice près des magistrats, » dit Chambrun, <( quoiqu'ils exerçassent leur charge au nom et sous l'autorité du prince. Les liaisons et la complaisance qu'ils avaient pour le commandant les rendaient insensibles à toutes les misères de l'Eglise, et, au lieu de se raidir fortement contre le torrent qui se débordait, ils laissaient tout périr par lâcheté ou par des intrigues d'Etat. Avant que la citadelle fût démolie , les avents , les carêmes et les octaves se passaient fort paisiblement, sans que les prédicateurs romains s'emportassent contre la religion réformée, et sans qu'ils osassent même provoquer les ministres à la controverse; et s'il y en avait quelqu'un qui s'échappât sur ce sujet , les romains même lui disaient qu'on ne vivait pas ainsi à Orange , et le priaient de se tenir dans les termes de la modération ; mais sitôt qu'ils virent paraître l'autorité étrangère , ils changèrent bien de langage. Les jésuites, qu'on ne voyait auparavant que fort rarement à Orange , furent recherchés avec empressément pour remplir les chaires. Ces messieurs, qui savent faire de belles entrées, ne parlèrent au commencement que de paix et de concorde; mais, à peine eurent-ils passé un demi-avant, qu'ils ne parlèrent que d'hérésie, de religion damnable , et appelèrent tous les ministres au combat spirituel de la controverse. » Chambrun ajoute que, pendant vingt-deux ans, il soutint tout le poids de la lutte, et qu'une quinzaine de jésuites des plus fameux passèrent par ses mains, sans parler des religieux des autres ordres. Parmi les premiers, il cite

les pères Grate , Gras , Félix , Grousel et Barnouin ; (( tous gens du gros collier de leur ordre. »

Là ne se borna pas l'œuvre des jésuites. Ils prirent à tâche de susciter de grosses affaires aux réformés , en (( mettant en usage les faux témoins , la fraude et l'imposture. » C'est ainsi, qu'en novembre 1661, ils réussirent à faire condamner aux galères les sieurs Itier et Roussas, qu'on accusa faussement d'avoir mal parlé du roi, à propos du feu de joie qui fut fait à Orange à l'occasion de la naissance du dauphin. Itier mourut de chagrin en prison, et Roussas ne fut rendu à la liberté que quelques années après.

Une autre fois, on accusa des jeunes gens qui étaient à table , un dimanche , dans une maison dont les fenêtres donnaient sur la porte de l'église catholique, d'avoir contrefait le prêtre et de s'être moqué des cérémonies de l'Eglise romaine. On demanda justice au Parlement, on écrivit même à la cour, et les faits furent si exagérés que l'intendant du Languedoc reçut l'ordre de se transporter sur les lieux pour informer. Il constata la fausseté de la dénonciation ; mais il partit sans faire connaître le résultat de son enquête. Il dut néanmoins dire la vérité à la cour, car le Parlement se borna à condamner les inculpés à des amendes et au bannissement.

Les finances de la Principauté ne furent pas mieux respectées. « Nos archives, » dit Bastet, « fourmillent d'actes iniques, d'abus de pouvoirs commis par le roi de France. » Rien n'était épargné aux habitants pour satisfaire l'avidité des agents de Louis XIV. a Des impôts de toute nature pesaient sur eux. Chaque hiver ils avaient à nourrir une multitude de soldats qui les ruinaient non seulement, mais les violentaient dans leur domicile (i). »

(0 Pineton de Chambrun, Les larmes, p. 14-35 ; - Benoit, t. III, p. 120,

RESTITUTION DE LA PRINCIPAUTÉ AU PRINCE d'oRANGE (1665-1671).

La convention du comte Dohna du 20 mars 1660^ relative à la reddition d'Orange, ne fut pas ratifiée par les tutrices de Guillaume III, qui envoyèrent à la cour de France un ministre plénipotentiaire, Constantin Huygens, seigneur de Zulichem, pour obtenir la restitution de la Principauté à son prince légitime. Zulichem lutta quatre ans pour obtenir ce résultat. La nouvelle du succès de ses négociations parvint à Orange le 3 1 décembre 1664, mais Tordre d'évacuation ne fut donné au gouverneur De Gaoust que le 21 mars 1665. Des prières publiques furent aussitôt ordonnées par les consuls, et Chambrun , se faisant l'interprète des sentiments de toute la population protestante, prononça dans le grand temple d'Orange, le 25 mars , une ardente prière pour rendre grâce à Dieu d'avoir exaucé les requêtes que ses coreligionnaires lui adressaient depuis plusieurs années pour qu'il les remît sous la douce domination de leur grand prince et qu'il relevât son autorité abattue (i ). Un Te Deum fut aussi chanté à l'église catholique et il y eut de grandes réjouissances dans toute la ville. Chambrun, dans sa joie, fit établir une fontaine de vin devant la porte de sa maison.

Zulichem arriva à Orange le 12 avril 1665. Il fut reçu au milieu de l'allégresse universelle et félicité par toutes les notabilités du pays , notamment par le consistoire d'Orange, par celui de Courthezon, par les capu-

541 ; — Bastet, p. 158, 159; — Le secrétaire burlesque, mais véritable (ms.), fol. IJ.

(1) Deux prières publiques et extraordinaires prononcées en l'Eglise d'Orange; Orange, 1666, in-40. — La première est du j octobre 1664, et fut prononcée pour demander à Dieu de préserver de la peste les princesses de Hollande.

cins, les carmes , les religieuses , et par le clergé catholique, ayant à sa tête le grand vicaire. Un service spécial d'actions de grâce, auquel assista Zulichem , fut célébré au temple. Chambrun prononça la première prière, fît chanter la dernière pause du psaume CXVIII et prononça un discours de circonstance sur les versets 25 et 26 de ce psaume (i 5 avril).

Le 7 mai , Zulichem lut une amnistie générale pour tous les crimes passés, que donna la princesse douairière Amélie, agissant comme tutrice de Guillaume III et en son nom. La cérémonie se fit en grande pompe sur la place du Cirque, où plus de huit mille personnes se trouvèrent présentes (1).

Zulichem , après avoir visité la fontaine de Vaucluse et divers lieux de la Principauté et la Provence, partit d'Orange le 18 juillet, escorté de plus de trois cents cavaliers. Les consuls l'accompagnèrent jusqu'à Montélimar. C'était , au dire de Chambrun , un personnage fort savant, grand littérateur et politique.

Etienne de Milet, seigneur de Mesmay, qui fut nommé gouverneur de la Principauté et arriva à Orange dès le 1 5 mai , s'acquitta de ses fonctions avec une grande impartialité. « Il tenait si bien la main à toutes choses, » dit Chambrun, « que personne n'osait rien entreprendre de ce que nous avions vu auparavant. Tout catholique romain qu'il était , il tenait la balance égale ; m^ais comme son équité n'était pas agréable aux esprits remuants , on tâcha de lui susciter des affaires en cour de France. Il haïssait mortellement les faux dévots et

(0 Le récit de ces diverses fêtes parut sous ce titre : Relation de ce qui s'est passé au rétablissement d'Orange : ensemble les discours et harangues qui ont esté /aides pour le mesme subject, par Monsieur de Chambrun, etc. Orange, 1666, in-4<'. — Cette relation, composée à la demande de la princesse douairière, fut traduite en allemand, et parut à Hcrborn, en 1690.

DE LA PRINCIPAUTÉ D ORANGE. ,oi

traitait avec beaucoup de mépris toutes les superstitions de l'Eglise romaine. ., Aussi l'évôque d'Orange le poursuivait-il de sa haine (i).

De Milet ne conserva pas son poste de longues années. Il mourut à Lyon le .6 juin ,669 des suites de 1 opération de la pierre, et son corps fut inhumé dans la cathédrale d'Orange le ,8. Il eut pour successeur Jean Henry de Berckoffer, son lieutenant (1670;, qui épousa Françoise de Veilheux, dame de Buffières, Maison- Blanche et Grand-Champ en Viennois. Berckoffer marcha sur les traces de Milet. « Il veillait sur tout avec tant d exactitude . .. dit Chambrun , <. que nous vivions dans une profonde paix. Il ne se donnait aucun repos n. jour m nuit pour s'acquitter dignement de son emploi, .ne sortant que rarement du château pour s'empêcher de surprise ; mais la grande cause qui influait pour notre repos était la majorité du prince, que tous ses sujets craignaient et respectaient ; de sorte que jusques au temps de la guerre nous ne fûmes fatigués d'aucune inquiétude m. par ceux de dehors ni par ceux de dedans (21. „ Les lettres et les sciences refleurirent avec éclat, et Barthélémy Piélat.pouvait écrire à ce propos au pnnce d Orange, en ,67, : „ Je déclarerai hautement avec la permission de Votre Altesse, que si la ville d Orange est une seconde Athènes en considération des esprits savants et curieux qui s'y trouvent , c'est à Votre Altesse qu'elle est redevable de cet honneur (3). „

(1) Ce dernier, à l'époque où Guillaume III Hpnr,- r,„ a- , ■ Chargé du gouvernement de ses Etats Ô obre "oll tr 1"' 7'""' °'

(?) Barjavel, Le seizième siècle, p. .-6.

DEUXIÈME OCCUPATION FRANÇAISE d'oRANGE. DÉMO- LITION DU CHATEAU. LES VEXATIONS CATHOLIQUES RECOMMENCENT (1672-1678).

La guerre qui éclata entre la France et la Hollande en 1672 n'amena pas incontinent une nouvelle occupation de la principauté d'Orange par les soldats de Louis XIV. Mais le ii janvier 1673, le Conseil d'Etat rendit un arrêt qui, sous prétexte de confiscations commises au préjudice du comte d'Auvergne pendant la guerre des Pays-Bas, lui adjugeait la principauté d'Orange à titre de représailles. La nouvelle en arriva à Orange le 16 mars, et peu après De Rouillet, intendant de Provence, pénétra de nuit dans la ville, accompagné d'un prévôt et de ses archers et d'un bourreau , avec force menaces, et en obtint la reddition. Ayant sommé Berckoffer, après cela, de lui rendre le château, ce dernier répondit qu'il n'avait d'ordre à recevoir que de Guillaume IIL Rouillet se retira donc; mais il plaça à la tête de l'administration des domaines de la principauté un nommé Richard , procureur du comte d'Auvergne.

Le roi, informé de ce qui s'était passé, autorisa Berckoffer à demeurer dans le château avec sa garnison de soixante et dix hommes, à la condition qu'il n'empêcherait pas la levée des deniers de la Principauté ; mais Richard, qui désirait d'être logé dans le château, écrivit au comte d'Auvergne que le commandant l'empêchait de remplir ses fonctions, et que si on ne le faisait pas sortir, il serait contraint de se retirer lui-même. Làdessus Louis XIV, ayant donné l'ordre à François de Castellane- Adhémar d'Ornano, comte de Grignan, son lieutenant général en Provence , de s'emparer de

vive force du château , ce dernier fit sommer BerckofTer de le lui livrer (26 octobre 1673); mais comme le commandant répondit de la môme manière qu'il avait déjà fait à Rouillet, le château fut investi. Un mois après, « le comte de Grignan, » dit Chambrun, « à la tête de toute la noblesse , parut devant la ville , suivi du régiment des galères , et prit des chemins détournés pour n'être pas incommodé du canon ; mais pourtant il ne put si bien se détourner qu'il n'y eût quelques personnes emportées par le canon , qui fit un grand leu tant que les troupes furent à la vue du château. Il ne fut pas plus tôt dans la ville qu'il envoya un trompette pour sommer ledit commandant, qui répondit comme il avait fait auparavant. La nuit on fit approcher le canon , qu'on avait tiré de l'arsenal de Marseille ; mais comme le commandant n'avait pas une garnison suffisante pour résister aux ennemis, il fit une honorable capitulation, conformément aux ordres du prince. »

(( M"" de BerckofTer ne fut pas plus tôt sorti qu'on commença d'enlever les munitions et armes qui étaient dans le château , après quoi il fut rasé jusqu'aux fondements, et le puits, qui était une des rares merveilles de l'Europe, entièrement comblé. On voulut obliger les habitants à faire cette démolition : ils se refusèrent constamment, quelque menace qu'on leur sût faire. On fut obligé d'y employer les Comtandins, qui n'enlevaient aucune pierre dont la grosseur fût considérable, que ce ne fût ou ma tête , ou mes bras, ou mes jambes, car à tout moment on les entendait crier : « Voilà la tête de Chambrun, voilà le corps de ce diable de ministre, voilà son bras, voilà sa jambe. » Ils ne se contentèrent pas seulement de me rouer ainsi par leurs paroles , ils me brûlèrent au lieu de Sérignan en effigie avec Calvin et Bèze , nous faisant sauter par une mine; en quoi

ces misérables me firent plus d'honneur que de mal en m'associant avec des personnes d'un mérite si extraordinaire. »

Berckoffer fut remplacé par Zacharie de Brouion , seigneur de Bujaux, commissaire du comte d'Auvergne (4 mars 1675). Sous son gouvernement, les catholiques commencèrent à mettre de grosses affaires sur les bras des protestants. Ainsi deux croix de bois, élevées par les Comtadins sur les ruines du château, ayant été démolies, le curé Omagi, poussé par l'évêque d'Orange, Jean-Jacques d'Obeilh , abbé et comte de Montfort , , suborna des enfants pour accuser des protestants de marque d'avoir accompli cette action ; mais la malice fut heureusement découverte. Le même curé fit dresser sans plus de succès par Aimard, avocat au Parlement, une requête au roi remplie de mille impostures et tendant à faire retrancher aux protestants les deniers de la péréquation employés à l'entretien des pasteurs , des professeurs et des régents du collège. Une autre requête du même personnage au comte d'Auvergne et demandant que l'église de Saint-Martin fût restituée aux catholiques, malgré la teneur formelle des édits des princes d'Orange, resta également sans réponse (i).

NOUVELLE RESTITUTION DE LA PRINCIPAUTÉ A GUIL- LAUME III. SUITE DES VEXATIONS (1678-1681).

La paix de Nimègue, conclue le i6 août 1678, rendit la principauté d'Orange à son souverain légitime par un article exprès ; mais ce dernier n'y jouit de fait que d'une autorité nominale, et les catholiques continuèrent

(i) Chambrun, Les larmes, p. 50-62 ; — Erman et Réclam, t. VIII, p. 91-95 ; Benoit, t. III, p. 920-922; — Bastet, p. 130.

DE LA PRINCITAUTH d'ORANGR. ^O^

à susciter des tracasseries sans lin aux protestants. Nous n'en rapporterons qu'une seule.

Un ermite, froissé par les grandes réjouissances auxquelles les protestants orangeois s'étaient livrés à l'occasion du retour de la Principauté à Guillaume 111. alla , accompagné de deux garnements, abattre les deux croix que les Comtadins avaient dressées sur les ruines du château d'Orange et qui avaient été , comme on vient de le dire, renversées une première fois. L'éveque d'Obeilh , au courant du complot, monte furieux aux bastions, en redescend plus furieux encore et dénonce le fait à la cour de France. Le Parlement , de son coté , fait de grandes informations sans se livrer à aucune enquête sérieuse et condamne sans preuve au bannissement le protestant Jean Poudrier, tandis qu'il laisse impuni un des complices de l'ermite, le catholique Thevenon , chez lequel on trouva les supports en fer des croix et qui avait pris la fuite au reçu de son assignation.

Le roi voulut que les croix fussent rétablies en grande pompe et même qu 'on en érigeât une troisième sur la place du Cirque. Sur son ordre , l'intendant de Provence De Rouillet arriva , menaçant de faire entrer dans la ville un régiment de dragons si les habitants se refusaient à obéir. On exigea que les consuls , dont le premier était protestant, assistassent en chaperon à la cérémonie, qui fut présidée par l'éveque , escorté de pénitents de toute couleur, d'une foule de catholiques venus de tous les lieux environnants et de la nv.isique d'Avignon. Celle-ci eut soin, en redescendant du château, de faire une longue station sous les fenêtres de Chambrun , qui, pour le moment , souffrait de la goutte. L'envoyé du prince d'Orange, de Ryomal i), qui avait été reçu avec

(i) Commis Ju ch;\teau d Oran^c en i66;, i\ l'cpoquo do sa première reslilution.

de grandes démonstrations de joie comme son prédécesseur de Zulichem, voulut s'opposer à la cérémonie du rétablissement des croix; mais il ne fut pas écouté et s'absenta pour ne pas être témoin de la violation des droits de son prince.

Mentionnons un autre fait qui appartient à cette époque. Louis XIV, par sa déclaration du 20 juin 1665 , amplifiant celle d'avril 1663, condamnait les relaps de son royaume au bannissement perpétuel. Comme plusieurs de ces derniers se réfugiaient à Orange, où leurs parents avaient la satisfaction de pouvoir les visiter, le roi , trouvant que le bannissement dans ces conditions n'était pas une peine assez sévère, ordonna, par sa déclaration du 13 mars 1679, que les protestants qui, après avoir fait abjuration , retourneraient à leurs anciennes erreurs , c'est-à-dire les relaps , seraient condamnés non seulement au bannissement perpétuel, mais encore à faire amende honorable avec confiscation de leurs biens (i).

TROISIÈME OCCUPATION FRANÇAISE d'oRANGE. RASE- MENT DES MURAILLES DE LA VILLE. HOSTILITÉ CROIS- SANTE DES CATHOLIQUES. ARRÊTS INIQUES DE LOUIS XIV (1681-1685).

Louis XIV, qui cherchait toutes les occasions de s'immiscer dans les affaires intérieures de la principauté d'Orange, en trouva bientôt une qui le décida à occuper militairement la ville pour la troisième fois. « L'abattement de la citadelle, » dit Chambrun, « avait laissé la ville ouverte du côté du midi. Cette ouverture donnait un passage libre aux garnements du voisinage pour y

(i) Chambrun, Les larmes, p. 62-69; — Benoit, t. III, p. 020, 921; II' partie, p. 106, et Pièces justificatives, p. 374 ; — Voy. aussi plus haut, p. 296.

DE LA PRINCIPAUTK d'ORANGF. 307

exercer mille voleries. Il y en eut deux qui furent surpris et exécutés à mort. Ces excès, qu'on commettait presque toutes les nuits, obligèrent les consuls de s'adresser par une requête à Son Altesse royale ! Marie d'Angleterre] tendant à ce qu'il lui plut d'ordonner que la ville fût fermée de ce côté-là. Le prince leur demanda un plan de ce qu'ils avaient intention de faire. On le lui envoya et il en fit tirer un sur celui qui lui avait été envoyé, et, en leur permettant de fermer la ville, il leur recommanda très expressément que la muraille fût à la hauteur des autres. On commença cet ouvrage avec beaucoup d'empressement; mais à peine en eut-on bâti quelques toises que , l'avis en étant porté en cour de France, le marquis de Montanègues , lieutenant général de la province du Languedoc, eut ordre de se transporter secrètement sur les lieux et d'en faire son rapport. » Six semaines après (décembre 1681), il revint avec des ordres de la cour de faire cesser l'ouvrage. Les consuls répondirent qu'ils en référeraient à leur prince. L'affaire en resta là jusqu'au 20 juillet de l'année suivante alors que Montanègues revint pour renouveler ses ordres. Les consuls dirent cette fois qu'ayant construit cette muraille sur l'ordre de leur prince , ils n'avaient pas le droit de la démolir. Montanègues se retira pour la seconde fois; mais, le 14 août suivant, il entra dans Orange , précédé de ses gardes , à la tête du régiment des dragons de La Lande et l'épée au poing. Dès le lendemain, Montanègues exhiba l'ordre du roi enjoignant aux consuls de raser les murailles d'Orange , faute de quoi elles seraient rasées à leurs dépens , et portant que les gens de guerre y demeureraient jusqu'à l'entière exécution de l'ordre royal. Les consuls durent s'exécuter, et les murailles furent démolies, à la grande satisfaction des catholiques qui. fort peu patriotes, te-

naient le parti du roi de France contre celui de leur souverain légitime. Les dragons deme^irèrent dix-huit jours à Orange et , sans parler des pillages et rançonnements qu'il exercèrent sur les habitants , ils emportèrent plus de 50,000 livres de la ville.

Comme Louis XIV s'attendait à recevoir des représentations de la part du prince d'Orange , il voulut pouvoir justifier sa conduite et , dans ce but , il obligea le célèbre Louis de Bourbon, prince de Condé, administrateur des biens de son neveu , l'abbé Jean-Louis- Charles d'Orléans, duc de Longueville, à présenter une requête au roi, dans laquelle il revendiquerait la propriété de la principauté d'Orange (i). Le procureur du roi revendiqua de son côté la souveraineté pour le roi son maître, de telle sorte que le Conseil d'Etat ordonna que les parties seraient appelées par-devant lui , et un huissier fut envoyé à Orange pour assigner le prince en la personne du président du Parlement Frédéric de Langes-Montmirail , sieur de Lubières , à comparaître dans deux mois à Paris. Un huissier du Parlement d'Aix remplit la même formalité à l'égard du duc de Longueville (décembre 1682). Nicolas Heinsius , le savant député des Etats généraux de Hollande , arriva sur ces entrefaites à la cour pour se plaindre de l'atteinte portée à la paix de Nimègue par la démolition des murailles d'Orange; mais Louis XIV, se fondant sur l'assignation qui avait été lancée, dit qu'il avait eu le droit de faire ce qu'il avait fait. C'est en vain qu'Heinsius lui répondit que son prince était maître absolu dans ses Etats et qu'on ne pouvait avec justice abattre les murailles de la capitale de sa principauté ; il fut obligé de rentrer en Hollande sans avoir rien pu obtenir du roi, non plus

(1) Sur les droits de la maison de Longueville, voyez plus haut. p. 284.

DE LA PRINCIPAUTÉ d'ORANGE. ^OQ

que du célèbre Charles Colbert, marquis de Croissy, son ministre.

Deux jours avant Tarrivée des dragons de Montanègues , l'intendant de Provence Thomas-Alexandre de Morant, seigneur de Seulles , était venu à Orange exécuter Farrêt du Conseil d'Etat du 17 juillet 1682 enjoignant aux écoliers français originaires de Nîmes et d'autres lieux du Languedoc, qui suivaient les leçons du collège, de le quitter sans retard, et aux autres Français domiciliés dans la Principauté de rentrer dans le royaume, faute de quoi tout commerce serait interdit entre la France et la Principauté.

Morant, revenu en décembre, se saisit de tous les titres de propriété de l'abbaye de Saint-André-de-Ramières pour dépouiller Guillaume III des droits qu'il avait sur le couvent. Après cette expédition , il arrêta sept ou huit personnes d'Orange sous prétexte qu'elles étaient relapses et les fit conduire dans les prisons d'Aix où, après avoir beaucoup souffert, plusieurs d'entre elle^ retournèrent au catholicisme pour recouvrer leur liberté. Quant à celles qui persévérèrent, elles furent condamnées à l'amende honorable , à la confiscation de leurs biens et à de grosses amendes , avec ordre de quitter sur-le-champ le royaume et la Principauté sous peine de la hart. C'était en exécution de la déclaration royale du 13 mars 1679, qui avait renchéri sur les précédentes d'avril 1663 , du 20 juin 1665 et du 2 avril 1666.

Les catholiques d'Orange se livrèrent de leur côté à de nouvelles hostilités contre les protestants. Le curé Omagi , malgré l'opposition du procureur général au Parlement , institua une confrérie de pénitents noirs qu'on n'avait jamais vus dans Orange et qui , en juin 1683, le dimanche après la Fête-Dieu, faillit exciter une sédition. Elle faisait ce jour-là une procession vers

:;iO. HISTOIRE DES PROTESTANTS

les six heures du soir. Ceux qui sortirent les premiers de l'église avaient caché sous leurs robes de gros bâtons et diverses armes pour courir sus aux protestants au cas où ceux-ci voudraient s'opposer à leur procession. Mais les protestants , avertis le matin même par le consistoire, restèrent enfermés chez eux, bien qu'on lançât des pierres à leurs fenêtres. Ne sachant sur qui exercer leur rage, les pénitents se jetèrent alors sur quelques moissonneurs dauphinois qui traversaient une rue et, si Ton n'y eût fait obstacle, ils les auraient tous massacrés, quoique ces pauvres montagnards fussent catholiques. Pour aggraver la situation, des gens malintentionnés dirent à l'évêque, qui était encore dans l'église, que les protestants avaient attaqué les pénitents, et plusieurs de ces derniers , de leur côté , se répandirent dans la ville, avec l'ermite dont nous avons parlé plus haut, en criant qu'on avait tué Tévêque et enlevé le saint-sacrement. Là-dessus les catholiques s'arment ; les protestants , craignant qu'on ne veuille renouveler les massacres de 1562 et de 1571 , s'arment aussi, et le sang allait couler quand Chambrun , qui jouissait d'un ascendant considérable sur ses coreligionnaires, leur fit dire de rentrer dans leurs maisons et ce commencement de sédition n'eut pas de suite. Le lendemain, le Parlement, à la requête du procureur général, voulut poursuivre les coupables ; mais l'évêque s'y opposa avec menaces , et le Parlement n'osa pas faire des informations. Guillaume III eut plus de courage et cassa la confrérie par une ordonnance expresse.

Les catholiques accusèrent Chambrun d'avoir provoqué cette mesure et cherchèrent à lui susciter une fâcheuse affaire à'I'occasion d'une course qu'il fit le mois suivant à Balthazar, port du Rhône, où quelques-uns de ses amis prenaient des bains. Ils l'accusèrent de s'être

rendu, avec Frédéric de Béranger, seigneur de Beaurtn, procureur général du Parlement, aux îles du Prince pour conférer avec les députés des Cévennes et du Vivarais, contrées où les protestants, conformément au projet des reformés arrêté à Toulouse (janvier i68^i, tenaient leurs assemblées de culte sur les ruines de leurs temples démolis. L'évêque , qui en voulait tout particulièrement à Beaufin, dénonça à la cour cette prétendue conférence. Le Conseil du roi s'en occupa et, sans le maréchal Nicolas duc de Villeroi , qui connaissait Beaufin et qui insista pour que la dénonciation de l'évêque fût contrôlée. ce dernier et Chambrun auraient été arrêtés. L'intendant de Provence, chargé de s'enquérir des faits, découvrit aisément l'imposture.

Pendant la deuxième occupation française , le curé Omagi , comme on Ta vu, avait demandé sans succès au roi de France d'ôter aux protestants les deniers de la péréquation au moyen desquels ils pourvoyaient à l'entretien de leurs pasteurs et des régents de leur collège. Cette même année 1603 , il renouvela sa demande et obtint gain de cause. Un arrêt du Conseil du roi défendit au trésorier de cette péréquation d'en lever les deniers sous peine de désobéissance, avec injonction au comte de Grignan , son lieutenant général en Provence, de prêter main-forte à l'exécution de cet arrêt. (( Ce fut un rude coup, » dit Chambrun, u pour les églises de la Principauté, qui ne savaient d'où tirer la subsistance tant des pasteurs que des professeurs et régents du collège ; mais Son Altesse royale i Marie d'Angleterre], en ayant été informée, y pourvut selon sa charité ordinaire. »

L'année suivante , trois ou quatre relaps , sujets du roi, furent arrêtés à Aix et élargis après avoir abjuré. Trois d'entre eux étant retournés à Orange et ayant été

de nouveau reçus à la paix de l'Eglise, Louis XIV, par un arrêt de son Conseil du 7 avril 1684, chargea Morant, son intendant en Provence, d'informer contre eux et fit expresses défenses au consistoire d'Orange de commettre à l'avenir de pareilles entreprises sous les peines portées par les édits. Le comte de Grignan fut chargé de veiller à l'exécution de l'arrêt.

La même année, à l'occasion de la conversion au protestantisme d'un jeune notaire d'Orange, nommé Dumas , que l'évêque fit passer pour un relaps et un sujet du roi, un second arrêt du Conseil du mois de juillet défendit aux ministres d'Orange et aux anciens de recevoir dans leurs temples aucun sujet relaps de Sa Majesté (Dumas n'était nullement relaps puisqu'il avait toujours professé le catholicisme) , ni à travailler à pervertir les catholiques pour leur faire embrasser l'hérésie sous les peines portées par ses déclarations , avec la même injonction au comte de Grignan de prêter mainforte à l'exécution dudit arrêt. C'étaient autant d'atteintes portées aux droits du prince d'Orange , seul souverain du pays ; mais Louis XIV s'en mettait peu en peine (i).

ARRIVÉE A ORANGE DE RÉFUGIÉS DE LA RÉVOCATION. CRAINTE DES HABITANTS. ARRÊT d'eXPULSION DU PARLEMENT (1685).

La révocation de l'édit de Nantes , survenue en octobre 1685, fournit à Louis XIV un nouveau prétexte pour envahir la Principauté. Plusieurs années déjà avant cette date néfaste, un grand nombre d'églises avaient été interdites en France. A la veille de la Révocation, pres-

(i) Chambrun, Les Larmes, p. 62-9O; — Benoit, t. III, p. 922-925 ; — Depping, Correspondance adininistratbe, t. IV, p. 555; — Arch. municip. d^Orangc, GG, 48.

DE LA PRINCIPAUTÉ DORANGE. }l]

que tous les exercices du Vivarais , du Dauphinc et de la Provence étaient supprimés , et ceux du Languedoc et des Cévennes avaient si fort diminué qu'il fallait distribuer la communion tous les dimanches dans les églises restées debout. Cette désolation , jointe aux dragonnades qui dévastaient le Dauphiné et le Languedoc, attira dans la Principauté huit cents personnes environ (ij de tout âge, sexe et condition. Les pasteurs d'Orange se multipliaient pour secourir temporairement et spirituellement tous ces fugitifs, et à la cène de septembre 1685 ils furent contraints de donner la communion dans les deux temples à trois tables différentes.

L'évêque d'Orange, irrité de cette affluence d'étrangers , écrivit à la Cour de France qu'il y avait dans la ville plus de quatre mille huguenots français et plus de soixante ministres , qui prêchaient jusque sur les remparts. Les divers chefs militaires, qui commandaient les missions bottées du Dauphiné , savoir : le marquis de La Trousse , le comte de Tessé et Saint-Ruth, disaient tout haut de leur côté à Montélimar qu'ils iraient sous peu piller et saccager Orange , et ils écrivaient au roi qu'on parlait fort peu respectueusement de lui dans la Principauté et que c'est de là que devait partir la révolte des huguenots. Craignant d'être envahis par les dragons , les Orangeois firent démentir ces bruits calomnieux auprès des ministres du roi, qui déclarèrent qu'on ne toucherait pas à Orange, bien qu'il eût été -arrêté dans le conseil qu'on y enverrait des dragons pour s'emparer de tous les réfugiés et traiter la Principauté comme le reste du royaume.

Le Parlement , instruit secrètement de cette résolu-

(i) Selon d'autres, six mille, dix mille, douze mille. Nous suivons Gaultier de Saint'Blancard, qui devait être bien informé.

tion , se hâta de rendre un arrêt (septembre] enjoignant à tous les étrangers de sortir dans trois jours de la Principauté, et prit soin d'en faire tenir une copie par deux gentilshommes aux chefs militaires qui étaient à Montélimar. Ces derniers reçurent fort mal les députés du Parlement. La Trousse, en particulier, ne leur parla que de faire pendre les ministres et de mettre à l'interdit toute la Principauté. Il venait, en effet, de recevoir une lettre de François-Michel Letellier, marquis de Louvois (14 octobre), qui lui apprenait que le roi ne pouvait souffrir plus longtemps « l'insolence » des habitants d'Orange et voulait que Tessé entrât dans cette ville avec un régiment de dragons et un bataillon d'infanterie, et qu'il le fît à l'improviste afin que les ministres n'eussent pas le temps de s'échapper.

Page 1