ÉMIGRATION DES PROTESTANTS ORANGEOIS (17O
La nouvelle de l'arrêt de possession arriva à Orange le 23 mars 1703 et jeta la consternation parmi les pro-
(i) Mœrikofer, Hist. des réfugiés de la Réforme en Suisse, p. 329 ; — De Larrey, Mémoires tirés de l'histoire de France sous le règne de Louis XIV ; Rotterdam, 1722, in-4°; — Mémoires concernant la dernilre révolution d'Orange de 170J (ms.).
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testants, qui, regardant ce jour comme le dernier de leur indépendance politique et religieuse, coururent en foule au temple en fondant en larmes. « Le ministre qui était en fonctions ce jour-là, » dit Convenant, « après avoir fait chanter le Ps. LI à genoux , pendant lequel, au lieu du chant des Psaumes, on n'entendait que sanglots et que gémissements, ayant commencé son discours en ces termes : « Nous venons enfin, cher et bien-aimé troupeau , prendre congé de vous et vous dire peut-être un éternel adieu, » toute l'assemblée, comme si ce n'eût été qu'une seule voix, se prit à faire des cris de lamentation qui fendirent les airs, que l'on ouït de plus d'un quart de lieue de la ville et qui effrayèrent si fort les catholiques que plusieurs fermèrent les portes de leurs maisons , dans la crainte que ce peuple désespéré n'eût pris quelque funeste résolution. Le ministre eut beau exhorter les pauvres affligés à modérer leur douleur et à lui prêter attention , il fut toujours interrompu par les cris de toute l'assemblée. Quelques femmes perdirent le jugement par la force de la douleur, et, sur la fin de cette triste assemblée, la plupart des assistants ne voulurent point sortir de l'église, criant hautement qu'ils voulaient mourir dans ce sanctuaire et ne pas survivre à la douleur de le voir fermé ou démoli. »
Le comte de Grignan, accompagné de ses gardes et d'un régiment d'infanterie de cinq cents soldats , arriva à Orange quelques jours après (28 mars 1703). 11 fit prêter serment de fidélité à tous les magistrats et officiers de la Principauté, abolit le culte réformé, ordonna la fermeture des deux temples , y fit poster des sentinelles et en remit les clés au 2:ouverneur de Moran^nès. Puis il manda les ministres, leur défendit d'exercer leur ministère et les consigna dans leurs maisons jusqu'à ce
qu'il eût reçu des ordres de la cour. Et comme les protestants , redoutant la confiscation de leurs biens , commençaient de les aliéner , le comte de Grignan fît publier à son de trompe que personne n'eût rien à acheter d'eux sous peine de grosses amendes et de punition corporelle. Il ordonna en même temps aux sujets protestants du roi établis à Orange d'embrasser de plein gré la religion catholique s'ils ne voulaient y être contraints par la force, et fit conduire dans les prisons de Tarascon ceux d'entre eux qui lui parurent le moins disposés à abjurer. Le comte de Grignan avait aussi reçu l'ordre de désarmer les protestants .orangeois, d'expulser les étrangers et de les faire embarquer à Marseille , d'arrêter les Français qui s'étaient établis à Orange depuis la paix de Ryswick (1697) contrairement aux défenses du roi, et de faire sortir du royaume les Français qui avaient établi leur domicile à Orange avant cette paix.
Les ordres qui arrivèrent de la cour, trois semaines après (19 avril 1703), tempérèrent les craintes des Orangeois, car ils apprirent que le prince de Conti, qui désirait toujours se rendre favorables les habitants protestants du comté de Neuchatel et de Valangin, avait obtenu de Louis XIV, contre son penchant naturel et malgré l'opposition de ses ministres , du clergé de France et du pape , que les protestants orangeois qui ne voudraient pas se convertir au catholicisme dans un délai de trois mois obtiendraient des passeports pour se retirer dans les pays étrangers. La plupart des intéressés , notamment les pasteurs , se hâtèrent de profiter de cet avantage, car ils avaient peur d'être déportés en masse en Amérique.
Nous ne pouvons raconter en détail les difficultés sans nombre qu'opposèrent à l'exécution des ordres du
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roi les catholiques qui virent avec dépit la modération dont ils étaient empreints; nous dirons seulement qu'il n'y avait pas d'iniquités et de vexations que les protestants orangeois n'eussent à subir dans la vente de leurs biens meubles et immeubles , dans les arrangements de départ et dans ce départ lui-même. On imposa à la population mâle, âgée de plus de sept ans, sans excepter les malades , les infirmes et les vieillards , l'obligation de passer par la frontière de Nice et de faire ainsi cent soixante lieues au lieu de quarante-huit qu'on comptait par la vallée du Rhône. Les femmes, avec leurs enfants au dessous de sept ans, et les filles, à qui l'on permit de suivre la voie la plus courte , ne trouvant pas de voitures pour les transporter, décidèrent de remonter le Rhône en bateau ; mais , arrivées sur les bords du fleuve , les bateliers ne voulurent pas les recevoir parce qu'elles étaient sans argent. Elles restèrent ainsi deux jours, chargées pour la plupart de petits enfants et au nombre de six cents , sans abri , sans nourriture , exposées aux rayons d'un soleil brûlant et destinées à périr si leur coreligionnaire Denis , marchand-banquier à Orange et ancien du Consistoire, se transportant sur les lieux, n'eût aplani, par sa généreuse bienfaisance , les difficultés qui s'opposaient à leur départ. Les négociants suisses et génevois établis à Lyon subvinrent aussi, par des collectes, aux plus pressants besoins de ces malheureuses qui , après six semaines de souffrances inouïes, furent débarquées à Seyssel , d'oij leurs coreligionnaires de Genève les firent transporter sur des chariots à leurs frais dans la ville,
La troupe qui avait passé par Nice était déjà arrivée à destination. En traversant la Savoie, elle fut l'objet d'attentions délicates de la part des autorités, grâce à la lettre que le roi de Prusse , Frédéric 1®', avait
écrite au duc de Savoie en leur faveur. Le gouverneur de Nice invita à sa table tous les gentilshommes de la troupe et le consul suisse Bouër distribua aux nécessiteux une grosse somme d'argent.
Les protestants qui émigrèrent d'Orange étaient au nombre de trois mille. On comptait parmi eux plus de cinquante familles nobles et de cent trente autres familles distinguées « qui , » dit Convenant, « vivaient très commodément dans leur patrie et qui n'ont sauvé que leur âme pour butin. » A ce nombre s'ajoutaient plus de dix-huit cents autres personnes dont la plupart étaient sans profession (i).
CONFISCATION DES BIENS DES ORANGEOIS FUGITIFS EN FAVEUR DU PRINCE DE CONTI (1703-I704).
Dès que Louis XIV eut connaissance de la grande émigration de 1703, il expédia des ordres à Pierre Cardin Le Bret, son intendant en Provence, pour se saisir des biens que les fugitifs n'avaient pu vendre dans les trois mois de délai que le comte de Grignan leur avait accordés par son ordonnance du 20 avril 1703 (2). Le Bret rendit son arrêt de confiscation à Aix le 30 septembre suivant, et, par ses ordres, Mandoly, procureur fondé de Boucher, commis par arrêt du Conseil du 20 juillet 1700 pour percevoir les revenus des religionnaires fugitifs , se transporta dans la Principauté , où non seulement il prit possession de tous les biens meubles et immeubles abandonnés par les fugitifs, mais encore poussa l'inhumanité jusqu'à faire restituer aux
(i) Sur la répartition par qualité, profession et métier des quinze cent quarante émigrés dont Convenant donne les noms, voy. Pièces justificatives, n" Y.
1,2) Cette ordonnance plus douce en révoquait une autre du 4 du même mois, qui avait défendu aux protestants d'Orange d'aliéner leurs biens sans la permission du roi.
pères demeurés dans le pays la légitime de leurs enfants, et aux maris la dot de leurs femmes. Du reste, pour qu'aucun bien ne lui échappât, l'huissier Jean Larguier, à la demande de Louis Vincens , procureur au siège présidial de Nîmes et receveur général du prince de Conti, dressa, le 25 janvier 1704, un état, par ordre alphabétique , de tous les Orangeois fugitifs.
Quand la confiscation des biens fut opérée , le roi se hâta, par arrêt de son Conseil du 16 octobre 1703, d'en donner la jouissance au prince de Conti, qui entra ainsi en possession de fonds de terre évalués à quatre millions de livres et de capitaux d'une égale valeur. Avec ces huit millions , il répara les brèches de sa fortune et se consola de la perte du comté de Neuchatel et de Valangin , qu'il ne put obtenir et qui fut adjuo-é en 1707 à Frédéric roi de Prusse.
Placé entre la ruine et l'honneur, le prince de Conti préféra sacrifier l'honneur. C'était pourtant un prince vertueux qui ressemblait, suivant Voltaire, au grand Condé par l'esprit et le courage, et qui fut toujours animé du désir de plaire. Les réfugiés d'Orange se flattèrem de l'espoir que, confiés aux mains d'un homme généreux qui les avait souvent assurés de son bon vouloir , leurs biens leur seraient rendus tôt ou tard ; mais quand ils virent la suite des événements , ils crurent que le prince s'était prêté volontairement à une fourberie en signant son acte d'échange. Il est plus vraisemblable qu'il céda à une pression de Louis XIV et que, dans ce siècle de basse servitude, il n'eut pas assez de force morale pour résister au désir de refaire sa maison aux dépens de tout un peuple opprimé.
L'évêque d'Obeilh eut aussi sa part des biens des fugitifs. Il alla à Paris et le roi lui fit don du grand temple , de la maison des ministres et de tous les revenus
du Consistoire. Il obtint également que le collège serait mis entre les mains des Jésuites; mais comme ceux-ci, nous ne savons pour quelle raison, ne voulurent point s'en charger, on leur substitua, en 1718, les pères de la Doctrine chrétienne, qui demeurèrent à Orange jusqu'à la Révolution. La grande émigration de 1703 et les persécutions qui l'accompagnèrent portèrent du reste un rude coup au collège d'Orange , et nous voyons l'évêque de cette ville obligé, pour y ramener les élèves, d'ordonner aux jeunes gens de son diocèse de le fréquenter.
Il existe à la bibliothèque publique de Genève une lettre curieuse du 27 août 1703 , qui montre que tout le clergé d'Orange n'avait pas épousé le fanatisme farouche de son évêque. Un curé, du nom de Marque, fort des relations d'amitié qu'il avait entretenues avec plusieurs protestants d'Orange, notamment avec d'Alençon , président du Parlement , de Beaufin , procureur général, et Convenant, marchand droguiste réfugié à Genève, se sent assez libre avec ce dernier pour le charger d'une lettre qu'il écrit au consistoire de Genève dans le but de l'informer qu'un misérable, du nom de Paul- Antoine Vincent, maître bâtier, originaire de Nyons , qui avait habité longtemps Orange et se trouvait pour lors à Genève , a été trois fois protestant et trois fois catholique. Le curé Marque ne veut donner aucun conseil au consistoire de Genève à son sujet, parce qu'il est persuadé que ce vénérable corps se laissera conduire par son zèle et sa sagesse. Il annonce, par la même occasion, à Convenant, qu'il a reçu l'abjuration des sieurs de Saint- Laurent, de Saint-Jean-de- Vaudrôme, de Saint-Julien, de Sauzin (i) et d'un autre,
(i) Nous ne saurions dire si de Saint-Laurent et de Sauzin sont les con-
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mais qu'il ne l'a fait qu'à son corps défendant et parce que ces derniers l'en ont vivement prié (i).