‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'Orange (volume 2)Chapitre 56 sur 69 · UNE JEUNE INSPIRÉE DU DAUPHINÉ A ORANGE · texte numérisé non relu

UNE JEUNE INSPIRÉE DU DAUPHINÉ A ORANGE

L'illuminisme , cette maladie religieuse étrange, dont furent atteints un certain nombre d'enfants , filles et garçons des montagnes du Dauphiné , à la suite des nombreux malheurs qu'entraîna la révocation de l'édit de Nantes , ne se manifesta pas à Orange , grâce aux lumières exceptionnelles dont jouissait cette église , une

(I) Bulletin de la Société, etc., t. VI , p. 367-570.

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des plus cultivées de France. Elle posséda néanmoins pendant quelque temps en 1688 une jeune inspirée, descendue du Dauphiné dans les plaines d'Orange pour la récolte des fruits. Les caractères spéciaux de son inspiration méritent d'être signalés , et nous les rapportons d'après le récit d'un témoin oculaire (i).

« Il y aura dix-neuf ans au mois de septembre prochain , » disait-il , « que , comme les jeunes gens des montagnes du Dauphiné descendaient dans la plaine pour gagner quelque chose en cueillant nos fruits, nous louâmes deux filles, dont l'une était âgée de dix-huit ans et l'autre de quinze ou environ. Le soir du même jour qu'elles entrèrent dans notre maison , comme chacun se disposait à se retirer , nous fûmes tout étonnés que la plus âgée des deux, s'étant jetée à genoux, se mît à faire une prière à haute voix. Mon mari, qui était alors catholique romain , sortit de la chambre , et moi je dis à la fille que c'était bien fait à elle de prier Dieu , mais qu'elle pouvait faire ses dévotions en particulier, ou du moins parler plus bas, parce que nous étions environnés d''ennemis papistes et que sa prière nous exposait à de grands dangers. Elle me répondit qu'elle ne pouvait pas s'empêcher de parler ainsi; qu'elle avait reçu des grâces d'en haut, dont elle était obligée de rendre participants ceux qu'elle fréquentait et qu'il ne fallait pas avoir honte de prier Dieu. Elle continua donc de faire sa prière, qui fut très belle; et pendant qu'elle fut avec nous, elle fit tous les jours la même chose soir et matin. Nous étions dans une surprise extrême, non seulement d'entendre dire des choses admirables avec tant de facilité à cette jeune fille qui ne savait, comme on dit, ni

(i) Marie Chauvain, veuve de Guillaume Rayne, habitante d'Orange, réfugiée à Londres (i> mars 1707).

A ni B; mais, ce qui nous étonnait le plus encore , c'est sa hardiesse et son courage ; elle qui était fort timide en toute occasion.

» Cinq ou six jours après, un soir, comme nous étions tous ensemble dans la même chambre, je m'aperçus qu'elle penchait la tête, se l'appuyant contre la muraille ; mais un moment après , la voilà qui entonne un psaume. Je m'approchai d'elle pour lui dire, non sans répugnance , qu'il n'était pas à propos qu'elle chantât ainsi et que cela nous ferait des affaires. Elle avait les yeux fermés , et je ne sais si elle m'entendit. D'un côté cela m'était agréable , mais il y allait de notre ruine. Cependant je la laissai chanter. Après cela , elle fît une grande prière , et , après la prière, une exhortation à la piété qui dura fort longtemps , et dont chacun de nous fut beaucoup touché. Comme il y avait quelques mois que j'avais ouï parler des prophètes du Dauphiné , qui étaient presque tous des enfants ou de fort jeunes personnes, je jugeai bien que cette fille était de ces genslà. La même chose lui arriva trois autres fois, si je m'en souviens bien, pendant dix ou douze jours qu'elle fut encore avec nous. Comme tout ce qu'elle disait touchant la repentance et contre la corruption du monde était si vrai, que personne ne l'aurait pu contredire, on voyait bien aussi qu'il n'y avait aucune sorte d'affectation en elle ; et même il était évident que c'était une cause surnaturelle qui la faisait parler , puisqu'elle n'avait fait jamais que garder les brebis , et que , dans le temps de son inspiration , elle prononçait avec liberté et rapidité mille belles choses , qui auparavant n'avaient jamais été dans son esprit. Je fus contrainte, à mon grand regret, de chercher d'autres gens pour nous aider, et je conseillai à ces pauvres filles de s'en retourner chez elles plutôt que de s'exposer aux persécutions des papistes

de notre canton. Elles étaient de Nyons, à huit lieues de chez nous. J'admirai les conseils de Dieu. Je crois qu'il envoya cette personne dans ma maison pour disposer l'esprit de mon mari , à reconnaître les abus de sa religion et à venir enfin donner gloire à Dieu , ici, à Londres, comme il l'a fait (i). »

Les auteurs catholiques, notamment l'évêque Fléchier, l'apostat Brueys et Louvreleuil , se sont cruellement raillés de ces petits prophètes , et plusieurs auteurs protestants leur ont également jeté la pierre; pour nous, sans croire en aucune manière au caractère surnaturel de leurs inspirations , et tout en reconnaissant que leur état spirituel avait un caractère anormal, maladif et même dangereux en un certain sens pour la foi et la piété, nous ne pouvons pas ne pas éprouver du respect , et même de la sympathie pour ces courageux confesseurs de la foi, et exprimer la conviction qu'en l'absence de pasteurs et , vu la désolation des églises réformées, ils rendirent d'immenses services aux protestants persécutés du Désert, et contribuèrent puissamment à relever leur courage et à entretenir la vie religieuse dans leur sein , en attendant des jours meilleurs.

restitution de la principauté d*orange a guillaume iii. rentrée des pasteurs et des fugitifs, reprise des assemblées. ordonnance de l'évêque d'obeilh (1697-1698).

Le traité de Ryswick , signé le 20 septembre 1697, rendit la principauté d'Orange à Guillaume III (14 novembre) , qui institua un conseil politique pour la régir.

(i) Les prophètes protestants. Réimpression de l'ouvrage intitulé : Le théâtre sacré des Cévennes ; Paris et Melun, 1847, p. 176-178.

Le corps de ville fut composé de quatre consuls , dont deux protestants et deux catholiques ; le Parlement rétabli avec vingt-six conseillers également mi-partie, des régents placés à la tête des diverses classes du collège, et le tribut de 2,400 liv^res prélevé sur les revenus des biens ecclésiastiques, et destiné à subvenir à l'entretien de ces régents et des pasteurs, de nouveau perçu.

Cette restauration eut d'autres conséquences bienfaisantes. « Ceux qui avaient gémi sous le joug... du papisme, » dit Convenant, « virent tomber leurs fers et reprirent leur ancienne liBerté ; ceux que l'orage avait dispersés dans plusieurs endroits du monde se rassemblèrent et vinrent jouir dans leur patrie du calme qui y avait été rétabli. Les prisonniers et ceux qu'on avait enchaînés dans les galères furent mis en liberté, les conseillers du Parlement remis dans leurs charges , les temples rebâtis , la religion rétablie , et les ministres qu'on avait fait sortir des prisons de Pierre-Encise reçus dans la Principauté au milieu des acclamations et des cris de réjouissance de tous les protestants... La joie de cet heureux rétablissement fît oublier à ce peuple tous les maux qu'il avait soufferts. A la première nouvelle qu'ils eurent de leur liberté , ils remplirent la ville de cris de réjouissance et firent retentir leurs maisons des louanges du Tout-Puissant, qui avait brisé leurs fers. En attendant que leurs pasteurs fussent arrivés pour les rétablir dans la paix de l'Eglise, ils établirent les salles les plus commodes de la ville pour y faire leurs assemblées de dévotion et choisirent les personnes les plus propres pour faire , en l'absence de leurs pasteurs, une partie du service divin. »

Nous laissons maintenant aux pasteurs d'Orange le soin de nous faire le récit de leur délivrance. « Notre liberté, » disaient-ils, « nous fut donnée le 26 de no-

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vembre (1697) sans aucune condition , de sorte qu'il nous a été permis de rester à Lyon tout le temps qu'il nous a plu. Nous y avons paru comme ministres et, bien loin d'y recevoir aucune insulte , Ton nous y a fait mille honnêtetés, même de catholiques qui nous ont regardés , si nous osions le dire , avec vénération. Quant à ceux de notre communion, nous ne saui-ions assez vous dépeindre leur joie et les marques qu^ils nous ont données de leur tendre affection. Monsieur Locher nous reçut chez lui, au grand chagrin de plusieurs autres qui demandaient que l'on nous partageât. Messieurs les Allemands et les Suisses nous traitèrent de la manière du monde la plus splendide. L'on voulut nous arrêter pour le moins quinze Jours ; mais nous fûmes obligés de partir pour consoler nos troupeaux...

» Le matin de notre départ , une partie considérable de ces Messieurs et de leurs femmes, nonobstant la rigueur du temps, se trouvèrent sur le port avec leurs enfants pour nous voir partir et pour nous demander notre bénédiction. Nous trouvâmes dans le coche une grande abondance de provisions qu'ils nous y avaient fait porter. Plusieurs vinrent nous accompagner jusqu'au lieu de l'embouchure de la Saône dans le Rhône, et ce ne fut pas sans verser des larmes que nous nous séparâmes de ces bonnes âmes, dont plusieurs de leurs enfants nous avaient demandé la bénédiction à genoux d'une manière fort touchante. Il faut aussi vous apprendre que monsieur le commandant nous fit invitera dîner deux jours après notre sortie de Pierre-Encise , et non seulement il nous traita très splendidement, mais il fit des excuses à quelques-uns d'entre nous du traitement que nous avions reçu.

» Nous avons aussi à nous louer du maître de coche. Il ne s'arrêta en aucun h"eu sans notre agrément, et, là

OÙ nous sortions , il nous faisait toujours bien réserver nos places. Nous avions pour compagnie plusieurs de nos dames d'Orange, qui revenaient de Genève, et plusieurs moines et ecclésiastiques qui faisaient mille honnêtetés. Dans tous les lieux où nous avons pris terre , comme l'on nous regardait comme ministres de Sa Majesté Britannique , l'on nous recevait avec honneur. Quelques gentilhommes de mérite catholiques firent l'éloge de notre roi , tel que l'aurait pu faire un de ses plus fidèles sujets. Nous nous arrêtâmes à Anconne , près de Montélimar, où se rendirent plusieurs personnages de cette ville pour nous accueillir et pour nous voir passer. Nous passâmes heureusement sans débarquer le Pont-Saint-Esprit , où la rapidité du Rhône est si prodigieuse, et enfin, étant au port de Balthazar, qui n'est qu'à une lieue d'Orange, nous entendions les cris d'une joie sans égale, poussés par nos compatriotes, qui nous attendaient, tant hommes que femmes et filles, et même des petits enfants de Tâge de quatre ans. Apercevant notre coche, ils s'écrièrent avec transport : (( Les voici, nos chers pasteurs ! les voici! » Le Rhône était bordé par plusieurs centaines de personnes qui criaient : « Vive le roi et nos. chers pasteurs! » Et, dans ce moment, une grande partie de ceux qui étaient armés firent une décharge de leurs armes à feu.

» Nous n'eûmes pas mis pied à terre que, sans pouvoir nous reconnaître , nous nous vîmes enlevés. Il suffisait à ces bonnes personnes , pour être contentes, de nous voir et de nous toucher. On nous monta sur des chaises roulantes, et, du Rhône jusqu'à la ville, ce ne fut qu'une haie continuelle de monde qui criait sans cesse : « Vive le roi et nos chers pasteurs! » Il se fit encore une décharge à la porte de la ville et une devant nos maisons. Toutes les boutiques furent fermées de ce

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jour-là après notre arrivée. Pendant plusieurs jours nous avons été accablés de visites. Plusieurs catholiques romains ont été du nombre. Nous avons commencé quelques jours après à recevoir nos brebis , qui sont venues en foule faire leurs déclarations entre nos mains, et qui sont dans un accès de joie de nous voir paraître avec nos robes longues par la ville et dans leurs maisons. Dimanche dernier, nous prêchâmes en trois lieux différents : M. Gondrand chez M. de Lubières, et y exposa ces paroles du psaume CXVI : « Mon âme, retourne en ton repos , car l'Eternel t'a fait du bien ; » M. Chion chez M. Du Bois, du Cirque, et prit pour texte ces paroles des Actes, chap. II, v. 37 : « Ces choses ouïes, ils eurent componction de cœur; » et M. Petit, dans la maison de M. de Rocheblave , que M. Jean Du Bois occupe, et il expliqua ces paroles du Ps. CXVI : (( J'aime mon Dieu, car lorsque j'ai crié, etc. » Et tout le peuple fondait en larmes, et leurs gémissements excitèrent les nôtres, tellement qu'il fallut nous arrêter pour donner lieu à tous les sanglots qui se poussaient avec tant de mouvements. Dimanche prochain nous solenniserons une tune (réjouissance) et recevrons publiquement tout le troupeau, et le lendemain nous procéderons à l'élection des anciens. Jusqu'à présent, nous avons à peine pu manger chez nous , et depuis le plus grand jusqu'au plus petit, tous nous veulent avoir à leur table les uns après les autres. Nous recevons plusieurs marques d'estime et d'affection de plusieurs messieurs catholiques. Quelques-uns même de distinction ont embrassé notre religion, et, à la réserve de M. ***, nous avons recouvré toutes nos brebis éparses... »

François de Langes-Montmirail , sieur de Lubières, dont la maison servit de lieu de culte au pasteur Gondrand , était le fils de Frédéric de Langes, président du

Parlement d'Orange, dont nous avons raconté plus haut l'emprisonnement et la mort au château de Pierre- Scize, à Lyon. Il arriva à Orange au commencement de l'année 1698, en qualité de ministre plénipotentiaire de Guillaume III, et convoqua le conseil communal, dont il reçut le' serment de fidélité.

Cependant, l'évêque d'Obeilh, qui, depuis l'abjuration générale des protestants orangeois du 1 1 novembre 1685, considérait ces derniers comme ses diocésains tout aussi bien que les catholiques, fut très irrité de la reprise des assemblées religieuses à Orange et édicta une ordonnance pour en détourner son troupeau peu fidèle; mais, comme on pouvait s'y attendre, elle demeura sans effet. <( Nous défendons, » y disait-il, « à toutes les personnes de cette ville et de notre diocèse de quelque sexe , condition , qualité et dignité qu'elle puisse être..., d'assister à aucune assemblée de prière, prêches ou autres compagnies destinées aux usages publics ou particuliers de ceux de la R. P. R., sous peine d'excommunication...; de manger publiquement de la viande les jours défendus par l'Eglise catholique, apostolique et romaine dans les lieux publics , comme cabarets, hôtelleries et autres endroits de la ville, sous quelque prétexte que ce soit...; de lire aucun livre de religion composé par ceux de la R. P. R. , ni même la Bible française de la traduction de Genève , ni de s'ingérer d'entreprendre aucune dispute ni controverse publique de religion, sans une permission particulière par écrit de notre part ou, à notre absence, de nos vicaires généraux (i). »

(i) Gaitte, Emigration, p. 21-23; — Erman et Réclam, t. VIII, p. 98-107; — Bastet, p. 147, 148 et Essai historique, p. 241 ; — Lettre à Piélat du 6 décembre 1697 (dans les Sermons de ce pasteur et en mss.) ; — Ms. Court , n° 17, C; — Extraits de la Ga:{ette de Harlem (dans le Bulletin, etc., t. XXXII , p. 558 et 559).

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DÉCLARATIONS DU ROI CONTRE CEUX DE SES SUJETS QUI SE RENDENT AU CULTE RÉFORMÉ A ORANGE. VIOLENCES EXERCÉES CONTRE EUX (1697-1698).

Pendant ce temps , les populations protestantes du Dauphiné , de la Provence , du comtat Venaissin , du Languedoc, des Cévennes et du Vivarais, privées de leurs pasteurs et de leurs assemblées religieuses depuis la révocation de l'édit de Nantes, se rendaient en foule à Orange pour en suivre les exercices religieux. Deux déclarations sévères de Louis XIV, l'une du 23 novembre 1697, l'autre du 13 janvier 1698, furent rendues pour s'opposer à ce zèle entraînant. La première défendait aux sujets du roi, sous peine de mort, de s'établir à Orange , d'y faire aucun exercice de la religion réformée, d'y contracter aucun mariage et d'y envoyer leurs enfants pour être baptisés et instruits dans les exercices de ladite religion, comme aussi de fréquenter les leçons du collège. Elle ordonnait, en outre, à ceux qui s'étaient déjà établis à Orange , de rentrer en France dans les six mois, sous la même peine. La seconde déclaration concernait les nouveaux convertis qui, (( sous le faux prétexte, » disait-elle, « d'un commerce qu'ils ne font pas, se transportaient dans la ville d'Orange pour y faire les exercices de la R. P. R. » Le roi veut bien qu'ils puissent faire commerce dans la principauté d'Orange , à condition , néanmoins , qu'avant de partir.... ils en demanderont la permission aux gouverneurs , commandants ou intendants des provinces dans lesquelles ils feront leur demeure... , à peine..., à l'égard des hommes, des galères à perpétuité, et, à l'égard des femmes, de cinq ans de prison et de 3,000 livres d'amende. »

Pour saisir les délinquants de sa province, le cruel gouverneur du Languedoc , Nicolas de Lamoignon , connu sous le nom de Bâville , multiplia les gardes sur la rive droite du Rhône et plaça à leur tête un commandant spécial résidant à Roquemaure , nommé De Julien, natif d'Orange et ancien page de Guillaume III, qu'un sujet de mécontentement avait jeté dans les bras du catholicisme et de la France. Un grand nombre d'arrestations furent la conséquence de cette mesure. Dans l'année 1698 seulement, du 13 juin au 28 octobre, cent un hommes furent condamnés aux galères et trente-trois femmes à cinq ans de prison et 3,000 livres d'amende , pour avoir été arrêtés revenant d'Orange. Au 6 septembre de l'année suivante, le chiffre des condamnations était supérieur à quatre cents.

Antoine Court nous a laissé , dans son Histoire manuscrite des martyrs, le récit tragique de quelques-unes de ces arrestations. « Une partie de ceux du Languedoc, » dit-il, « au nombre d'environ cent cinquante, se mirent en chemin, le 8 de septembre (1698), pour se retirer chez eux. Les uns passèrent par Roquemaure et les autres par le port d'Ardoise; mais comme les habitants de Caderousse , qui étaient sous les armes, tenaient d'un port à l'autre , ils se jetèrent sur eux dès qu'ils furent sur les bords du Rhône, les maltraitèrent à coups de bâton , les volèrent, en mirent la plupart en chemise et les conduisirent dans cet état dans les prisons de Roquemaure. Cette nouvelle fut bientôt répandue à Orange ; mais en même temps , par une ruse diabolique, on fit courir le bruit que ce n'était pas par ordre de la cour de France que cela était arrivé ; que c'était seulement le vice-légat d'Avignon qui avait permis aux sujets du pape de se tenir sur la défensive , au cas que les nouveaux convertis voulussent les insulter

à leur retour; ce que quelques-uns ayant cru, il en partit encore le 9 une autre troupe qui fut plus maltraitée que la première. Les bateliers du port d'Ardoise firent passer à ceux qui avaient pris cette route la première branche du Rhône, en leur disant qu'il n'y avait du tout rien à craindre. Cependant , dès qu'ils furent entre les deux Rhônes, ils se virent tout à coup enveloppés d'une bande de fusiliers qui, non contents de leur avoir ôté tout ce qu'ils avaient, les battirent cruellement, les mirent dans une barque et les conduisirent dans les prisons de Roquemaure. Quelques-uns trouvèrent le moyen de se sauver ; mais comme ils étaient entre les deux Rhônes , ils furent dans l'île , pendant trois jours et trois nuits, à se nourrir d'herbes, et enfin on les alla prendre et on les conduisit en prison avec les autres.

» Il y eut, quelques heures auparavant, un homme, âgé d'environ cinquante-cinq ans , qui , se sentant pressé de la faim , résolut de passer à la nage la première branche du Rhône. Il prit sur ses épaules un de ses enfants qu'il avait et se jeta dans l'eau. Il ne put sauver son" enfant, qui se noya, et, s'il se sauva luimême , ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et de difficulté.

» Le même jour , 9® de septembre , les habitants de Mornas , Camaret , Sérignan et Sarrians , firent aussi plusieurs prisonniers , qu'ils traitèrent avec la même barbarie que les autres l'avaient été et qu'on conduisit aussi à Roquemaure.

» Cependant on donna avis à M. de Bâville de toutes ces captures, qui aussitôt donna ordre, au procureur du roi de Nîmes , de se rendre à Roquemaure avec la compagnie des archers. Dès que le procureur y fut arrivé , il fit sortir les prisonniers du château , où ils avaient été au pain et à l'eau ; il les fit attacher deux à

deux et les fit conduire à Montpellier au nombre de quatre-vingt-dix-sept hommes et trente femmes ou filles. Par son arrêt du 26 septembre, M. de Bâville condamna aux galères perpétuelles soixante et onze de ces quatre-vingt-dix-sept hommes , et dix-neuf femmes ou filles de ces trente, par son arrêt du 29 septembre, aux prisons (i). Dans le même temps, les habitants de Caderousse tuèrent deux Orangeois. »

Le 14 septembre, les Dauphinois quittèrent à leur tour Orange et subirent de cruels traitements en retournant dans leur pays (2).

(( Les protestants de Provence , » continue Court , « furent plus heureux que les autres parce qu'ils passèrent par des chemins inconnus. Il y en eut pourtant neuf ou dix qui tombèrent par mégarde à Bédarrides , où les habitants du lieu se jetèrent d'abord sur eux et les assommèrent à coups de bâtons. Dans le temps de ce cruel massacre, un habitant d'Orange, ancien catholique, venant de l'Isle et voyant cette cruauté, en eut horreur. Il dit à ces scélérats que c'était une chose horrible qu'on traitât avec tant de brutalité des créatures de Dieu et que le christianisme ne leur permettait pas de tuer des chrétiens. On crut, à ce discours, qu'il était de la religion et sur cela, il fut menacé de la destinée

(1) Voici des chiffres plus exacts. Arrêt du 26 septembre 1698 : soixante et quinze hommes condamnés aux galères perpétuelles , au nombre desquels Fabre, Pech, Blazin, Ribes, Jonquet et Aguiihon; — Arrêts des 29 septembre et 28 octobre 1698 : vingt hommes condamnés aux galères perpétuelles, notamment Pelegrin et Ramel; trente femmes ou filles condamnées à cinq ans.de prison, parmi lesquelles Jeanne Durand, Eléonore Four, Madeleine et Rose Serre {Estât des impressions que j'ay faites pour les Nouveaux Convertis qui ont esté à Orange). — Les hommes furent conduits à Marseille et les femmes au château de Sommières. Plusieurs de ces dernières y moururent. Madeleine et Rose Serre ne sortirent que quatorze mois après.

(2) Voyez le récit de leurs souffrances dans E. Arnaud, Hist. des protestants du Dauph. , t. III , p. 88-90.

DE LA PRliNClPAU Ib. D OKANtih. }

des autres. On s'en saisit d'abord et on le mena en prison , où il ne fut pas longtemps parce que, ayant des connaissances à Bédarrides , il donna des preuves suffisantes de sa catholicité. A l'égard des protestants qui n'étaient pas restés sur la place , ils furent traduits à Aix. Ils avaient tous leurs membres mutilés et ils étaient dans un état à exciter la compassion des âmes les plus féroces. » On ne les condamna pas moins aux galères après leur avoir fait faire amende honorable.

Vers ce temps, le célèbre Claude Brousson, qui était traqué de toutes parts dans le Languedoc , séjourna quelque temps à Orange (avril 1698). Il avait voulu, comme il le dit lui-même, « y avoir sa part de la consolation publique (i). »

DEMANDE d'uN PASTEUR A GENÈVE. ÉCHANGE DE PLUSIEURS LETTRES (1699).

Le pasteur Chion ne survécut pas longtemps à sa délivrance. Les violentes émotions par lesquelles il avait passé hâtèrent vraisemblablement sa fin , car il n'avait que cinquante-cinq ans quand il mourut (26 mai 1698). Les pasteurs et anciens du consistoire d'Orange demandèrent à ce propos , à l'église de Genève , de leur prêter un pasteur pour une année en attendant que le fils du défunt, qui n'était pas encore consacré au saint mi-

(i) Recueil des édits , déclarations, etc., concernant les gens de la religion prétendue réformée, etc.; Rouen, 1721 , in-12 , p. 200-265 ; — De Boislile, Correspondance des contrôleurs généraux des finances, t. I, n° 1680 ; — Bulletin de la Société, etc., t. XII, p. 255, 234; — Nap. Peyrat. Hist. des pasteurs du désert, t. I, p. 248; — De Schickler, Le protestantisme à Orange (dans {'Encyclopédie des sciences relig., t. X); — Ms. Court, n" 1 5, t. Il ; n° 17, C ; n° 39 ; — Court, Hist. des troubles, t. I , p. 9-10; — Armand de La Chapelle, t. II, p. 289 ; — Arch. de l'Hérault, C , 18) ; — Extraits de la Galette de Harlem , (dans le Bulletin, etc., t. XXXI I , p. 560 et 561).

nistère, pût terminer ses études. Voici leur lettre, qui est datée du 7 février 1699 inédite :

« Messieurs et très honorés pères et frères,

» Votre vénérable compagnie est composée de tant de personnes capables de donner une douce consolation à celles qui soupireraient après un bien de cette nature que, dans le besoin où nous en sommes, nous n'avons pu que recourir à votre charité pour obtenir un des membres de votre corps qui vînt nous édifier pendant une année. Le soulagement que nous devons procurer à Messieurs nos pasteurs, que Dieu a enfin rappelés au milieu de nous , demande , il y a longtemps , que nous ayons égard à leurs travaux; et surtout M. Chion , fils de celui que la mort nous a ôté depuis plus de huit jours , ne pouvant encore remplir la place de feu son père , quoiqu'il y eût été appelé de notre part. C'est à vous. Messieurs, que nous nous adressons, par l'entremise officieuse de MM. d'Arzelliers et Ducros , pour vous demander la faveur de suppléer à notre besoin présent par le choix de tel de Messieurs vos ministres que vous jugerez à propos et que vous croirez en état de consoler notre troupeau. Comme nous sommes persuadés de la bonté que vous aurez pour nous à cet égard , nous vous prions de l'être de la disposition avec laquelle nous recevrons cet effet de votre charité et de toute la reconnaissance et de toute la vénération que nous devons à des serviteurs de Dieu, qu'on vénère par tout le monde réformé. Nous prions ce Père céleste qu'il bénisse de plus en plus vos travaux dans son œuvre, qu'il regarde toujours dans son amour votre Jérusalem et qu'il comble vos personnes de ses grâces. Ce sont les vœux de ceux . qui vous assurent de leurs respects

DE LA PRINCIPAUTÉ d'oRANGE.

comme étant. Messieurs et très honorés pères et frères, vos très humbles et obéissants serviteurs, les pasteurs et les anciens de l'église d'Orange :

» GoNDRAND, pasteur; Petit, pasteur; La Tour, ancien; Dubois, ancien; A. Bastide, ancien; GuizoN, ancien: Sugier, ancien; Félix, ancien; Bouyer, ancien; Félix, ancien et secrétaire.

La vénérable Compagnie des pasteurs de Genève ne resta pas sourde à cet appel et décida de prêter pour quelques mois à l'église d'Orange le célèbre pasteur et professeur en théologie Bénédict Pictet. Le consistoire d'Orange , apprenant cette heureuse nouvelle , adressa aussitôt (2 mars) la lettre de remerciement qui suit aux pasteurs de Genève :

u Messieurs et très honorés pères et frères,

» Nous crûmes bien que votre vénérable compagnie ne nous refuserait pas i'eftet de sa charité que nous lui demandions par notre lettre de 7® février, et nous avons appris, par celle que MM. d'Arzelliers et Ducros nous en ont écrite , l'heureux succès de la réquisition qu'ils vous en ont faite de notre part. C'est avec beaucoup de joie que nous savons par ce seul endroit comme vous avez eu la bonté de jeter les yeux sur la personne de M. Bénédict Pictet, professeur en théologie, pour venir passer quelque temps parmi nous et nous y donner les consolations que notre Eglise peut recevoir d'un pasteur aussi digne en toute manière qu'est celui-là. Mais ce n'est pas avec moins de reconnaissance que nous avons su la disposition dans laquelle il a été d'abord de déférer agréablement au choix que vous avez fait de sa personne , pour procurer à notre troupeau l'édification dont il a besoin dans un temps où il recom-

mence à goûter les fruits d'une paix et d'une liberté qu'un aussi grand prince que le sien lui a fait heureusement recouvrer. Vous pouvez, Messieurs, connaître par là que si nous vous avons assuré de la reconnaissance que nous aurions pour tout ce que vous feriez pour nous dans cette occasion, nous nous acquitterons avec un soin particulier de ce devoir, et qu'en échange de vos bontés nous n'épargnerons ni nos peines pour la continuation de votre prospérité, ni notre zèle à vous témoigner que nous sommes avec beaucoup de vénération et de respect, Messieurs et très honorés pères et frères , vos très humbles et très obéissants serviteurs , les pasteurs et anciens de l'Eglise :

» GoNDRAND, pasteur; Petit, pasteur ; Dubois, ancien; La Tour, ancien; Bouyer, ancien et diacre ; Félix, ancien et diacre; Guizon, ancien; Serre, ancien; Chièze, ancien. »

Le consistoire d'Orange remercia aussi Pictet par le même courrier : « Monsieur et très honoré frère en Christ , » lui disait-il , « notre Eglise est dans une joie extraordinaire par le choix que MM. de la congrégation de Genève ont fait de votre ministère pour nous consoler pendant quelque temps , et nous ne saurions vous exprimer la sainte impatience oia l'on est de vous ouïr. La grande réputation que vous vous êtes acquise par vos savants écrits et par vos éloquentes prédications nous fait regarder comme un bonheur extrême de vous avoir parmi nous, et ce qui nous touche sensiblement, c'est la charité que vous nous témoignez dans cette occasion , puisque vous quittez une famille qui vous est chère, un troupeau qui vous aime, et que vous sacrifiez votre repos au seul désir que vous avez de nous être en aide pour l'édification de l'Eglise , que Dieu vient de rétablir dans cet état et qu'il a commise

DE LA PRINCIPAUTI^ d'ORANGE.

à notre conduite. Vous y serez reçu, Monsieur et très honoré frère , comme un ange de Dieu et , pendant le séjour que vous y ferez, nous n'oublierons rien pour vous donner des marques de notre parfaite estime et de l'affection singulière avec laquelle nous sommes. Monsieur et très honoré frère en Jésus-Christ , vos très humbles et très obéissants serviteurs et frères au Seigneur, les pasteurs et anciens de l'église d'Orange. »

L'ancien Latour avait déjà témoigné, de son côté, toute sa satisfaction du choix de Pictet à son parent Ducros , dont il a été parlé précédemment. « Je ne saurais exprimer. Monsieur mon cher cousin, » lui disait-il le 28 février, « la joie que j'ai ressentie lorsque vous m'avez fait savoir que Messieurs de la congrégation de Genève nous avaient accordé M. Pictet. J'ai communiqué cette agréable nouvelle à quelquesuns de Messieurs nos membres du consistoire, qui en ont une joie incroyable. Nous connaissons tous de réputation cet illustre prédicateur, nous lui en témoignerons notre reconnaissance au premier ordinaire , nous ayant été impossible à faire à celui-ci, n'ayant pas même ouvert la lettre que vous dites être écrite par M. le marquis d'Arzelliers ; conjointement avec vous, nous le remercierons de tous ses soins comme je fais en mon particulier , prenant toute la part que je dois à un bonheur comme celui que vous avez pris soin de nous procurer. Continuez-les, je vous prie, du moins jusqu'à ce que nous ayons le plaisir de l'embrasser en ce pays. Nous n'oublierons rien pour cela et je me donne tous les mouvements nécessaires , puisque je suis toujours après M. de Beaufin , pour qu'il nous procure au plus tôt le passeport nécessaire. Il en a déjà écrit à M. de Wilbergues et à Mylord Gersé , qui lui ont répondu qu'ils auront soin de cette affaire et qu'ils ne doutent

pas de réussir; ils souhaitaient seulement de savoir. le nom de celui qui viendrait ici ; ce qu'ils apprendront au premier courrier. Quant à ce que vous me dites du logement, n'ayez aucun souci pour cela, car il y a bien des gens, et des plus raisonnables, qui souhaitent avec passion d'être avec M. Pictet. Je ne vous en dis pas davantage présentement parce qu'il faut laisser quelque chose à dire à nos Messieurs. Vous devez être assuré qu'on le logera très bien et qu'il en sera content; nous languirons toujours en attendant de le pouvoir embrasser. »

L'espérance si vivement surexcitée de l'église d'Orange ne devait malheureusement pas se réaliser , et toute cette joie fut dépensée en pure perte. Le petit conseil de Genève ne voulut pas sanctionner le choix de la compagnie des pasteurs. « Tout en étant très persuadé, » disent ses registres, « du mérite et de l'habileté dont ledit spectable Pictet donne tous les jours de si grandes marques, il ne peut consentir à se voir privé de sa personne , vu que le bien de sa santé , de cette église et de cette académie , s'oppose à son éloignement. »

Pictet , comme on pouvait s'y attendre , ne désira pas entrer en lutte avec le conseil et refusa la vocation qui lui était adressée. Toutefois , l'église d'Orange ne se découragea pas, et « faisant succéder, » dit de Budé, « aux appels théologiques des arguments d'un ordre différent, elle imagina, dans le but de convaincre Pictet de la beauté du climat où il était si impatiemment attendu , de faire à notre pasteur un envoi de vin de ce pays-là. » Le pieux Pictet, comme on pouvait s'y attendre , ne se laissa pas toucher par cet argument , et on nomma à sa place le pasteur Gabriel Fabri.

Le fils aîné du pasteur Chion décédé , Jacques

DE LA PRINCIPAUTÉ d'oRANGL;. ] y-,

Chion, qui s'était réfugié à Rotterdam en 1685 et avait embrassé la carrière ecclésiastique sur les instances des pasteurs de cette villle , put venir à Orange vers le mois d'octobre de cette même année 1699. fit charger ses livres sur un navire hollandais qui se rendait à Marseille, mais il apprit qu'ils avaient été brûlés sur la place publique de cette ville (i).

MORT DE GUILLAUME III. SAISIE DE LA PRINCIPAUTÉ PAR LE PRINCE DE CONTl, QUI LA CÈDE A LOUIS XIV (17OI-I703).

L'heureuse tranquillité dont jouissaient les protestants d'Orange fut malheureusement troublée par la guerre de la succession d'Espagne. Dès que l'Angleterre et la Hollande se furent déclarées contre les prétentions de Lours XIV, qui voulait placer son petit-fils Philippe , duc d'Anjou , sur le trône espagnol. De Lubières, gouverneur de la Principauté, demanda et obtint de son souverain la permission de quitter Orange, oij il n'était pas en sûreté avec une garnison de cinquante hommes. Il se retira à Genève avec un certain nombre d'Orangeois de marque , qui se dirigèrent sur le Wurtemberg, et paraissent avoir formé le convoi de cent personnes, traversant Lausanne, le 30 juillet 1701 , à destination de Canstadt par Schaffouse , dont parle l'historien Mœrikofer. La mort de Guillaume III, survenue le 19 mars 1702, acheva de remplir d'alarmes les protestants d'Orange.

Guillaume III , monté sur le trône d'Angleterre depuis 1688, sous le nom de Charles II , était le dernier

(i) E. de Budé, Vie de Bénédict Piciet; Lausanne, 1874, p. 32-^8; — Ms. français, 197", portef. 12 de la bibliothèque publ. de Genève; — Ms. Court, n° 17, C, Idem.

rejeton mâle de la famille de Nassau. Etant mort sans enfant, la souveraineté d'Orange revenait de droit à Frédéric ancien électeur de Brandebourg, et roi de Prusse depuis Tan 1700, en tant que fils unique de rélectrice Louise-Henriette de Nassau, sœur de Guillaume II. Frédéric-Henri de Nassau, père de ce dernier, avait en effet institué pour héritier son fîls Guillaume II et ses descendants, et, à leur défaut, sa sœur Louise-Henrietteet ses descendants. Mais Guillaume III, contre la teneur de ce testament, ayant légué ses biens à un de ses parents éloignés de la branche de Nassau- Dietz, François- Louis de Bourbon, prince de Conti , de la branche cadette de la maison de Condé, et héritier du duc de Longueville (i) , de la famille duquel il était issu par sa mère, revendiqua aussi l'héritage de Guillaume III. Muni de l'autorisation de Louis XIV (arrêt du Conseil du 28 mars 1702), il envoya le sieur de La Valette se saisir de la principauté d'Orange deux jours après qu'on eut reçu la nouvelle de la mort du roi d'Angleterre, et y établit le sieur de Morangiès comme gouverneur. Il promit directement par des lettres signées de sa propre main , et indirectement par ses agents, qu'il ne changerait rien à l'ordre de choses établi; qu'il laisserait aux protestants toute la Hberté dont ils jouissaient, et qu'il paierait les ministres de ses propres deniers.

Le roi avait conseillé et approuvé cette politique, qui contrastait avec les persécutions sanglantes dont souffraient les protestants de ses Etats, pour ne pas porter de préjudice aux droits que le prince de Conti comptait faire valoir sur le comté protestant de Neuchatel et de

(i; Sur les droits de la maison de Longueville à la possession de la principauté d'Orange, voy. plus haut, p. 284.

Valangin à la mort de Marie d'Orléans-Longueville , veuve du duc Henri de iNemours. Le conseil communal d'Orange accepta sans opposition la souveraineté du prince de Conti, qu'il savait animé des meilleures intentions, et sa décision fut ratifiée par l'assemblée générale de la Principauté. Les ministres et les anciens du consistoire, touchés de leur côté des assurances du prince, lui témoignèrent par écrit leur reconnaissance. La lettre qu'ils reçurent en réponse les confirma dans leurs espérances. « J'ai appris avec joie, » leur mandait le prince, <( la manière dont vous vous êtes comportés envers les porteurs de ma procuration pour prise de possession de la Principauté. Je suis aussi sensible qu'on le peut être aux assurances que votre corps me donne, par sa lettre, de son zèle pour ce que mes gens d'affaire vous ont dit de ma part. Je veux bien vous assurer moi-même, par la présente, de l'envie que j'ai de trouver des occasions de vous faire plaisir et de vous témoigner que je suis véritablement. Messieurs les ministres et anciens de l'église protestante de la ville d'Orange , votre affectionné ^ ami. »

Cependant la cour et le clergé de France ne voyaient pas sans dépit fleurir à Orange une liberté qui était proscrite dans le royaume, et ils cherchèrent à détruire l'effet des promesses du prince de Conti. On feignit de trouver, dans la liaison des protestants du Midi avec ceux d'Orange et dans la guerre des Camisards , un motif plausible pour amener ce résultat. Bâville y travailla avec beaucoup d'ardeur. Il écrivit à la cour lettres sur lettres contre les ministres et les protestants d'Orange, et ses accusations furent appuyées psr celles de plusieurs intendants des provinces voisines et par des évêques. notamment par celui d'Orange, qui se rendit à l'assemblée générale du clergé de France pour

reproduire ces accusations, et qui fit écrire par elle au pape pour l'engager à demander au roi l'extirpation de l'hérésie dans la Principauté.

Pour mettre à l'aise Louis XIV et à couvert le prince de Conti , le Conseil du roi imagina de proposer à ce dernier, qui y consentit après des hésitations, de céder Oi*ange à son maître en échange d'autres terres du domaine royal. Pour opérer la substitution , des commissaires exécuteurs furent nommés par lettres patentes du 25 novembre 1702, dans lesquelles Louis XIV déclarait , en substance , qu'ayant considéré les désordres que l'exercice de la religion réformée qu'on professait dans la principauté d'Orange avait causés dans les provinces voisines , et en particulier dans le Languedoc, il avait résolu d'y abolir l'hérésie et de donner, de l'avis de son Conseil et du consentement de son cousin le prince de Conti, en échange à ce dernier, « des terres du domaine de Sa Majesté de qualité et dignité convenable, » pour (( en faire et disposer comme son vrai et loyal acquêt. » L'arrêt de possession fut signé à Versailles le 10 février 170^ et enregistré parle Parlement d'Aix le 24 mars suivant, tandis que le comte de Grignan recevait, de son côté, Tordre de se rendre à Orange pour y faire reconnaître l'autorité du roi et exécuter ses ordres (i).

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