PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION
(avril 1562-19 MARS I>63)
EXPLOITS DE DES ADRETS ET DE MONTBRUN DANS LE COMTAT (l 562).
Les hostilités recommencèrent dans le Comtat après le sac d'Orange (4 juin; par les troupes pontificales et provençales. Honorât de Savoie, comte de Sommerive, gouverneur de Provence, qui avait aidé Serbelloni dans cette œuvre de destruction , rentra dans sa province avec ses soldats pour mettre le siège devant Sisteron ; et Suze, à qui ce dernier laissa le commandement de l'armée papale , continuant sa marche vers le Nord , se ressaisit de Mornas , Pierrelate et autres lieux , qui étaient tombées au pouvoir des huguenots. Chacun
tremblait à son approche ; car pour lors le pays était dépeuplé de soldats huguenots.
Le célèbre baron Des Adrets , François de Beaumont, chef des huguenots du Dauphiné, se trouvait à Grenoble quand il reçut la nouvelle du sac d'Orange, fêté à Avignon par une procession générale et des feux de joie. Il se mit aussitôt en route pour venger ses coreligionnaires. A la tête de trois ou quatre mille hommes , au nombre desquels se trouvaient les Orangeois réfugiés à Lésignan , le Lion déchaîne , comme l'appelait le prince Louis de Bourbon de Condé , assiège d'abord Pierrelatte en Dauphiné, oij Suze avait placé une garnison de trois cents hommes sous les ordres du capitaine Richard , de Valréas. Au lieu de défendre la brèche , la garnison , épouvantée , se réfugie dans le château, construit sur un rocher escarpé, et Des Adrets, entrant sur l'heure dans la place , met à mort tous ceux qu'il rencontre en armes, monte ensuite au château, en force la porte, et les assiégés se mettent à parlementer; mais, « tandis qu'on parlait des conditions, » dit Bèze, '( la furie des soldats d'Orange, enflambés par le saccagement de leur patrie, fut telle qu'ils entrèrent dedans, où ils n'épargnèrent rien, tuant les uns et précipitant les autres en bas. »
Après cela. Des Adrets, ayant reçu les clés du bourg Saint- Andéol et du Pont-Saint- Esprit, sur la rive droite du Rhône, en Languedoc, s'achemina vers BoUéne au Comtat, qu'il emporta d'assaut le jour de la Saint-Jean et dont il passa au fil de l'épée la garnison, qui appartenait à la compagnie du capitaine François de Fougasse, sieur de la Barthelasse (i). Il aurait ensuite
(1) Des Adrets raconte, dans une lettre qu'il adressa plus tard au duc de Nemours, Jacques de Savoie, qu'il ne put empêcher le massacre de « quatre ou cinq cents hommes, qui furent trouvés à Pierrelate et à BoUène, qui
marché droit sur Avignon , dont il se serait peut-être emparé , tant était grande l'épouvante qui régnait dans le Comtat, s'il n'avait été rappelé devant Grenoble, que Laurent de Maugiron, lieutenant général pour le roi en Dauphiné, venait de prendre et qu'il reprit sur lui le 26 juin avec l'aide des capitaines provençaux René de Savoie, baron de Cipiéres; Jacques de Saluces , seigneur de Cardé; Balthazar de Gérente, baron de Sénas et Mauvans , qui l'avaient suivi avec leurs soldats.
Montbrun, à qui le baron avait laissé une partie de ses troupes , continua la lutte. Suze se remit en campagne pour lui tenir tête et réunit, à Sarrians, quelques pièces d'artillerie, sa compagnie de gens d'armes, celle de Serbelloni et l'arrlère-ban du Comtat. Il projetait d'établir son quartier général à Orange et campa en effet au quartier de Granouillet, par où Serbelloni était entré une première fois dans la place. Montbrun, l'ayant appris, s'avança, pour le surprendre, à la tête de deux mille hommes de pied ou de cheval et de deux pièces de campagne; mais, mal renseigné, au lieu de tirer droit au quartier de la Tour Ronde ou des Bains antiques, comme il l'avait résolu , il déboucha vers le pont de La Bouquerie , sur la Meyne. et trouva Suze protégé à la fois par la montagne, la ville et la rivière. C'est pourquoi il se contenta de lui donner une escarmouche et se retira (5 juillet). Suze n'en fut pas moins fort alarmé et, dès le lendemain, descendit jusqu'au pont de Sorgues, sur l'Ouvèze , après avoir laissé dans Orange une garnison aux ordres du capitaine Hugon (8 juillet).
Montbrun, s'avançant plus avant dans les Etats du pape, assiégea Mornas le 8 juillet. C'était une place
avaient encore leurs vêlements, épécs et armes ensanglantés du sang des pères, frères et cousins germains de plusieurs de ses soldats » (Bèze, t. 111, p. i86).
située dans une forte assiette et défendue par une garnison suffisant aux ordres du capitaine Lacombe. Elle fut néamoins emportée d'assaut. La garnison s'étant réfugiée au château , construit sur un rocher escarpé et d'un abord difficile, les soldats de Montbrun ne parvinrent aux pieds de ses murs qu'à grand'peine et après avoir perdu beaucoup de monde. Lacombe commença alors de parler de composition ; « mais, » dit de Bèze , « il n'était plus temps, et par ainsi fut tué tout ce qui était dedans, ayant toujours les soldats de Montbrun le sac d'Orange en la bouche et tuant les uns et précipitant les autres ; les corps desquels ils envoyèrent puis après en Avignon par le Rhône, leur attachant des écriteaux par insolence militaire , qui portaient qu'on les laissât passer comme ayant payé le péage à Mornas , sans que jamais y pût donner ordre, tant étaient les soldats d'Orange acharnés à la vengeance de leur patrie. Mais un cas remarquable y advint à un des soldats précipité comme les autres , lequel étant demeuré sauf et pendu de ses mains à mi-chemin du rocher [à un figuier sauvage], lui ayant été tiré en vain grand nombre d'arquebusades, fut finalement sauvé par Montbrun, au service duquel il se rangea. » Le capitaine huguenot se saisit après cela de Montdragon , qu'il fit démanteler, et où fut incendiée une maison qui appartenait à Suze.
La prise de Mornas et le sort infligé à sa garnison jetèrent une telle panique dans les places environnantes, telles que Piolenc, Orange, Courthezon, Châteauneuf-du-Pape et Bédarrides, que leurs habitants, hommes, femmes et enfants , se réfugièrent dans les places plus considérables et plus fortes de Vaison , Carpentras, Avignon, Lisle et autres. Les huguenots pénétrèrent dans les lieux abandonnés, s'emparèrent des trésors des églises, abattirent les autels et les images, et fondé-
rent des églises réformées en plusieurs lieux , notamment à La Palud , Bollène , Mornas, Montdragon , Caderousse, Sérignan , Cavaillon et Valréas. Montbrun ne put poursuivre toutefois le cours de sa victoire, parce qu'il dut envoyer une partie de ses soldats au secours de Sisteron , assiégée à ce moment par Sommerive. Il revint donc sur ses pas et s'établit à Bollène et à Valréas. Cette dernière place avait été livrée aux huguenots par le capitaine André , un des habitants les plus considérables de la ville. Suze ne tarda pas longtemps à attaquer Montbrun. Il se présenta d'abord devant Bollène avec un grand nombre de fantassins et de cavaliers, soutenus par un canon et une grande couleuvrine; mais n'ayant pu s'en emparer , il sonna la retraite (19 juillet), après avoir perdu le capitaine Rossieu. Un autre de ses capitaines. Gaucher de Ventabren, seigneur de Méjanes, renommé pour sa force herculéenne et son habileté à terrasser les taureaux de La Camargue, fut grièvement blessé « en faisant, » dit de Bèze , « une grande folie, qui était d'entreprendre d'aller écrire de sa main , aux murailles de Bollène , le nom d'une dame qu'il appelait sa maîtresse , à la manière accoutumée de la folle jeunesse de France. » Suze fut plus heureux devant Valréas , qu'il pilla et saccagea de fond en comble. Le capitaine André, chargé de sa défense, s'était échappé de nuit (23 juillet).
VICTOIRE DE VALRÉAS. ÉCHEC SUR CARPENTRAS. SUITE DES EXPLOITS DE DES ADRETS (l 562). .
Cependant Montbrun , en apprenant la marche en avant de Suze et résolu à l'attaquer, avait prié Des Adrets de le secourir. En un mois, l'intrépide baron
avait repris Grenoble sur Maugiron , fait un voyage à Lyon, conquis le Forez et le Beaujolais, et était revenu à Lyon. Le 25 juillet, il rejoignait Montbrun avec quatre compagnies françaises et une compagnie de cent Suisses, toutes bien armées et équipées pour un mois, que Jean de Parthenay-Larchevèque, seigneur de Soubise , lui avait données pour le dédommager de ce qu'il n'avait pu obtenir le gouvernement de Lyon du prince de Condé.
Montbrun avait établi son camp sur une colline complantée de vignes, près de Valréas (1). Quant à Suze , il s'était fortifié avantageusement sur le sommet d'une autre colline , couronnée par un assez large plateau qui dominait la ville (2). Il avait celle-ci à dos, et un grand chemin creux, qui lui servait comme de fossé, entourait son camp. Il était sans méfiance. Il venait de dîner et jouait aux dés sous sa tente, sans armes, quand tout à coud les gardes du camp crièrent que l'ennemi était là. Il se borna à sourire , en disant : « C'est en vain qu'ils s'efforcent de nous prendre la ville , à moins qu'ils ne veuillent périr avec elle. » Néanmoins, il donna l'ordre à quelques capitaines d'aller aux informations et aux soldats de prendre les armes, et il se remit à jouer. Mais de nouveaux cris lui apprennent qu'un col le sépare seulement de l'ennemi , et que l'on distingue déjà un grand nombre d'enseignes huguenotes. Il se décide alors à se lever , ordonne à ses soldats de se préparer au combat et se revêt de ses armes. A peine a-t-il endossé sa cuirasse qu'on lui, crie que les premiers rangs de son armée sont aux prises avec l'ennemi et qu'ils commencent de faiblir. Incontinent , et sans prendre
(1) Aubenas (p. 60, note) pense que c'est la hauteur de Lestang.
(2) Pied-Vaurias, d'après Aubenas.