‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'Orange (volume 3)Chapitre 39 sur 65 · SES HABITANTS · texte numérisé non relu

SES HABITANTS

L'état prospère du protestantisme à Orange, qui fai-

(1) Dans Gaberel, Hist. de l'église de Genève, t. I, (éd. i8î8), pièces justificatives.

(3; E. Arnaud, Documents protest, inédits, p. 18 et 57).

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sait de cette place, située entre le Languedoc, le comtat Venaissin , la Provence et le Dauphiné , une sorte de forteresse de la Réforme et était un centre de ralliement et un lieu de refuge assuré pour les opprimés de ces quatre provinces , ne pouvait qu'exciter la colère et l'envie du parti catholique , resté tout-puissant dans le Comtat et devenu tel en Provence depuis la nomination de Honorât de Savoie, comte de Sommerive , comme gouverneur de ce dernier pays.

Le commandant des troupes du Comtat, Fabricio Serbelloni, sachant que ce dernier avait une armée toute prête à faire le siège de Sisteron , occupée pour lors par les huguenots (la première ^-aerre de religion avait commencé en avril en France) , lui écrivit, à la requête de La Chambre, évêque fugitif d'Orange, qu'il accomplirait une œuvre de la plus haute importance s'il marchait incontinent contre la ville d'Orange , où se réfugiaient chaque jour un grand nombre de huguenots qui , à moins qu'elle ne fût écrasée, pouvait causer des dommages considérables , non seulement à Avignon et au Comtat, mais encore à la Provence, Sommerive, étant entré dans ces vues , se dirigea vers Orange après avoir fait sa jonction avec les soldats du Comtat, campés à Cavaillon. Les deux chefs, qui disposaient de sept à huit mille hommes, de deux pièces de batterie et de quelques moyennes , s'abouchèrent avec Latour et lui firent part de leur dessein d'exterminer tous les huguenots d'Orange et de les remplacer par de bons catholiques. L'écuyer de Guillaume de Nassau l'approuva à condition que le gouvernement d'Orange lui serait maintenu. Ils le lui promirent, et ils se rendit à leur camp.

Les habitants d'Orange , ayant été prévenus de l'attaque projetée contre eux , songèrent aux moyens de se défendre. Parpaille et ses collègues du Parlement

firent appel aux églises voisines, qui leur envoyèrent sept à huit cents hommes avec la promesse de les secourir plus efficacement encore si c'était nécessaire. Serbelloni et Sommerive , l'apprenant , suspendirent pour le moment l'exécution de leur dessein et se tinrent sur l'expectative dans leur camp de Cavaillon. Pendant ce temps, et pour pouvoir payer leur nombreuse garnison, les Orangeois se saisirent du trésor des églises (celui de la cathédrale seule valait 800 marcs d'argent) , et le viguier Chabert, accompagné de B. de La Baume, le portèrent à Lyon pour le vendre et acheter des armes (25 mai). Parpaille , qui désirait conférer avec les chefs huguenots du Dauphiné et du Lyonnais, se joignit à eux. A leur retour, Chabert prit la voie de terre et Parpaille et La Baume celle du Rhône avec l'argent qu'ils avaient retiré. Arrivé au Bourg-Saint-Andéol , sur la rive droite du Rhône , à cinq lieues d'Orange , Parpaille fut trahi par le batelier qui le conduisait , livré à Sommerive à Montdragon et réclamé aussitôt par le vice-légat comme sujet du pape, parce qu'il avait porté les armes contre son souverain légitime en assiégeant Châteauneuf-du-Pape. Le roi, consulté par Sommerive sur cette extradition , y consentit et adressa au vice-légat des lettres confirmatives.

Dans l'intervalle , les Orangeois , vivement désireux de délivrer Parpaille, envoyèrent au Bourg-Saint-Andéol leurs meilleurs soldats sous la conduite du capitaine Saint-André. Serbelloni et Sommerive , qui en furent avertis sur-le-champ par les catholiques d'Orange , se dirigèrent vers la ville en marchant de jour et de nuit, et, renforcés par un certain nombre de soldats catholiques du Dauphiné, commandés par François de La Baume de Suze, se trouvèrent aux pieds de ses murailles le jeudi, 4 juin, vers le matin. Sur le conseil de ces

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mêmes catholiques , ils établirent leurs canons dans la vigne du Prince, au quartier de Saint-Eutrope, d'où l'on pouvait battre la courtine, qui protégeait le donjon du château , et le gros de l'armée campa au pied de la montagne qui domine la ville, vers la tour ronde, autrement dit vers les bains antiques, au quartier de Granouillet. Sans désemparer, Serbelloni fit crier dans le camp, au son du tambour, que « la ville d'Orange était donnée au sac et au pillage et qu'il était permis à chacun d'y aller pour faire son profit. » En présence du péril , les Orangeois s'assemblèrent en armés sur la place du Cirque; mais il ne s'y trouva pas un nombre suffisant d'hommes pour garnir la moitié des murailles , encore la plupart d'entre eux étaient-ils catholiques.

Les assiégeants ayant sommé la ville de se rendre , six députés sortirent de ses murs pour parlementer et on leur posa pour conditions que Latour serait reçu comme gouverneur avec une garnison de dix compagnies de soldats , que les étrangers quitteraient promptement la ville, que les habitants déposeraient toutes leurs armes dans le grand temple, enfin qu'on remettrait les clés de la place à Latour. Les Orangeois, qui n'avaient aucune confiance dans ce dernier, préférèrent la mort à l'acceptation de pareilles conditions, et le siège commença le jour même (jeudi, 4 juin). Le canon se mit à battre la courtine du château , à l'angle qui regardait la pente de la montagne, au quartier de Fourtoules; mais ceux qui dirigeaient le feu, étant exposés aux coups des arquebusiers du château, commandés parle capitaine Lacoste le jeune, originaire de Provence, changèrent leur canon de place et l'établirent du côté de la porte des Moulins, « battant si furieusement, » ditCrespin, « qu'après avoir tiré huit vingts coups de canon, il fit brèche raisonnable de 6 pieds de large et de 8 à 10 de haut. »

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Cependant les soldats, qui étaient allés délivrer Parpaille , avertis de l'arrivée de l'armée ennemie par le messager de La Rays , d'Orange , et quelques autres , et également par le bruit du canon qui , favorisé par le temps, s'entendait de dix ou douze lieues à la ronde, revinrent sur leurs pas et , renforcés le long de la route de plusieurs soldats huguenots , se trouvèrent à Sérignan à la tombée de la nuit au nombre de douze cents hommes. Quelques habitants de la ville , qui avaient réussi à s'échapper, vinrent les rejoindre en exagérant les forces de l'ennemi. Plusieurs même dirent que la ville était déjà prise. La nuit s'écoula ainsi dans l'inaction et la peur. Le jour ne leur donna pas plus de courage, et ils n'osèrent avancer de crainte d'être enveloppés par la cavalerie de Serbelloni.

Quant aux habitants d'Orange, plusieurs d'entre eux, voyant la brèche ouverte, se sauvèrent par les murailles et allèrent se réfugier à Sérignan avec leurs femmes et leurs enfants. Les plus hardis seuls se mirent en devoir de fermer la brèche. Un certain nombre de femmes y charrièrent du fumier. Les défenseurs de la place étaient du reste si peu nombreux qu'on ne put en poster que trois ou quatre sur chaque tour. Ils avaient pour chefs le premier consul de Caritat et le capitaine Lacoste , dont il a été déjà parlé.

Le surlendemain, samedi, 6 juin, jour de Sainte- Claire , les catholiques de la ville trahirent leurs concitoyens. S'étant emparés de la porte de Pontillard , fermée par un treillis de fer, ils en enfoncèrent la serrure et sortirent en appelant l'ennemi , qui se hâta d'entrer, tant par cette ouverture que par des maisons attenant aux remparts et par les autres portes de la ville qui furent incendiées. Les défenseurs des tours de Tourres et de Saint-Martin, voyant cela, se cachent et

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quelques-uns d'eux se réfugient au château , tandis que les soldats catholiques, s'avançant dans la ville au cri de « tue, tue, pague Barjols ! » et proférant d'horribles blasphèmes, massacrent tous ceux qu'ils rencontrent sur leur passage. Les défenseurs de la brèche se sauvent également ; mais peu d'entre eux réchappèrent. Les soldats catholiques, voyant la brèche libre, s'y précipitent et , entendant les cris de leurs compagnons d'armes , se répandent dans la ville. L'un d'eux , voulant aller plus vite, sauta môme du haut du rempart dans la place et se tua sur le coup. *

Une fois maîtres de la ville , les soldats de Serbelloni, Sommerive et Suze pillèrent et saccagèrent toutes les maisons sans s'informer de la religion de leurs propriétaires. Une seule fut exceptée , qui appartenait à un personnage dont un parent servait dans l'armée catholique. Un grand nombre de dames de qualité, qui s'étaient réfugiées dans la maison de Caritat avec feurs effets les plus précieux, virent venir vers elles les chefs de l'armée catholique qui leur assurèrent, de la façon la plus formelle, que leur présence dans la maison n'avait d'autre but que de la préserver du pillage; mais c'était une feinte, car ils arrêtèrent incontinent Caritat, La Rays et Lacoste , qu'ils firent conduire sous bonne escorte à Tarascon. Puis, cherchant un prétexte pour s'emparer des effets précieux apportés dans la maison, ils y mirent le feu. Affolés, les femmes et les enfants sortirent en hâte , et les ravisseurs purent accomplir leurs déprédations sans difficulté. Ceux qu'on fit prisonniers furent conduits au camp, où d'autres femmes de la ville cherchèrent aussi un refuge. Quelques habitants, usant de ruse, se chargèrent de butin et, feignant de le porter au camp , se sauvèrent sans être reconnus. Le ministre Patac , qui était fort jeune et sans barbe et qui

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avait pris un costume de femme pour échapper aux meurtriers , s'était joint aux femmes réfugiées chez Caritat ; mais il fut reconnu à sa claudication et massacré sans pitié, ainsi qu'un frère de ce dernier, privé de raison.

Du reste , « la furie des soldats fut si étrange , » dit La Pise , « qu'elle n'épargna aucun âge, sexe, qualité, ni condition de personne. Il y eut des hommes de soixante et dix et quatre vingts ans qui perdirent la vie en cette sanglante exécution. Tous les pauvres qui gisaient dans l'hôpital passèrent par le même traitement , qui n'épargna que quelques paralytiques attachés dès longtemps en leur lit. » La plupart, des catholiques, ceux-là même qui avaient ouvert les portes de la ville à l'ennemi, s'étant assemblés sur la grande place'du Cirque tout armés avec leurs femmes et leurs enfants dans la pensée d'être reconnus et remerciés , furent au contraire passés au fil de l'épée parce qu'on crut qu'ils voulaient faire de la résistance. Tous ceux d'ailleurs qui voulurent s'en remettre à la miséricorde de l'ennemi furent tués à petits coups de dague ou d'épée afin qu'ils se sentissent mourir. Si quelqu'un s'écriait qu'il était catholique, on lui promettait de le dépêcher sans le faire souffrir, pourvu qu'il consentît à renier Dieu pour montrer qu'il était bon catholique. Que s'il refusait, on le faisait mourir à petits coups d'épée. Il y en eut qui eurent les lèvres fendues jusqu'aux oreilles et qu'on laissa dans ce misérable état. D'autres furent pendus par le menton au crochet des crémaillères des cheminées, les mains attachées derrière le dos et brûlés à petit feu. D'autres , empalés de diverses manières, sciés ou précipités par les fenêtres et les toits des maisons et reçus sur la pointe des épées et des hallebardes. Tous les boiteux , sans en excepter un seul , furent tués parce

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que les soldats avaient appris que Patac était atteint de cette infirmité. Des vieillards valétudinaires, qui depuis longtemps n'avaient pas quitté leur lit, furent traînés sur la place publique pour donner un plus horrible attrait à ce sanglant spectacle.

Le mot du guet était : « Je renie Dieu par trois fois. » Ceux qu'on voulait sauver étaient contraints à porter des patenôtres au cou , des croix ou des plumes à leur chapeau et de blasphémer et renier Dieu à chaque mot. Il y eut des catholiques qui, se faisant un scrupule de jurer, se virent en danger de périr, bien qu'on les connût depuis longtemps comme des ennemis déclarés des huguenots. En divers endroits de la ville, plusieurs filles et femmes furent pendues aux fenêtres et aux portes. Il y en eut de ces dernières qui virent leurs enfants massacrés dans leurs bras; d'autres subirent les derniers outrages ; d'autres , qui étaient enceintes , furent arquebusées et leurs enfants arrachés de leur sein et écrasés contre les murailles; trois ou quatre autres, fort âgées et ferventes catholiques , furent massacrées sans égard pour leur religion. Nous passons sous silence de plus grandes horreurs que la plume se refuse à décrire.

Cependant , comme on avait publié à Avignon et dans tout le Comtat que chacun pouvait prendre part au sac d'Orange , beaucoup de gens sans aveu et des prêtres de mauvaise vie s'y rendirent dans ce but et se rendirent coupables de toutes sortes d'excès. Un jeune mauvais sujet, nommé Jean Jeune, qui avait été chassé d'Orange pour avoir battu sa mère , y rentra et se mit en devoir de piller et d'incendier la maison d'un ami qui lui avait sauvé les jours en décidant, par ses instances, ses juges à commuer la peine de mort à laquelle il avait été condamné. Il fit plus : il massacra tous ceux de ses voisins qu'il put rencontrer, fit tourmenter sa

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mère par ses compagnons de pillage jusqu'à ce qu'elle lui eût donné son argent. Certaines personnes, soumises à des traitements que la pudeur nous empêche de nommer, n'en furent délivrées qu'en payant de fortes rançons. La femme du viguier Chabert, Catherine Gauthier , fut néanmoins assez heureuse pour sauver son honneur et la maison de son mari moyennant une somme de 400 écus d'or sol.

Les soldats catholiques s'acharnèrent même sur les cadavres qui jonchaient les rues et qui étaient dépouillés de leurs vêtements. Ne pouvant raconter toutes les indécences dont ils furent l'objet, nous nous bornerons à rapporter les suivantes d'après Lapise : « Aux bouches et aux plaies des uns on fichait des Psaumes, des Testaments Nouveaux ou quelques autres livres réformés... Il y eut des soldats qui se prirent à crier, regardant ces pauvres cadavres : Vous avez tant aimé ces livres, mangez-en à cette heure votre saoul. Dites à votre Dieu, le Fort, qu'il vous garantisse. Puis, tenant leurs épées sanglantes en haut, s'écriaient : Où est maintenant votre poltron Dieu, qui ne vous aide à cette heure ? Ce sont les propres termes des mémoires très véritables qui m'ont été donnés, rapportés ici sans blasphème. »

Quant aux Orangeois qui défendaient le château , ils se rendirent sous promesse de la vie ; mais les soldats catholiques les tuèrent tous, sauf le commandant Pierre Serre et un autre, qui obtinrent leur liberté en payant une rançon. De pauvres montagnards dauphinois , qui étaient venus faucher les blés dans la campagne d'Orange , furent tous mis à mort dans la cuisine basse du château. Cent neuf personnes furent ainsi égorgées ou précipitées du haut du rocher sur lequel était construit le château , et leur sang coula en abondance par

le canal de l'égoût. On les ensevelit dans une grande fosse , à gauche de l'entrée du château. Le notaire Jean Travail , dont il a été parlé ci-dessus , fut épargné moyennant une forte rançon; mais on ne le dirigea pas moins sur Avignon, où il resta prisonnier un an. Il emporta avec lui les archives des princes d'Orange.

Quand le château fut pris et la ville pillée, Suze y fit mettre le feu. Il avait eu soin de s'emparer « du plus beau et meilleur butin, dont il meubla sa maison. » Le château , le palais de justice , le palais épiscopal , la prévôté et un grand nombre de maisons furent détruits. La ville aurait même été entièrement consumée si une grosse pluie, accompagnée de tonnerres et de grêle, qui tomba le même jour (6 juin) , n'eût arrêté providentiellement l'incendie. Les soldats catholiques en furent si fort effrayés qu'ils s'enfuirent au camp. Beaucoup d'Orangeois cachés en profitèrent pour sortir de leurs retraites et fuir; mais leurs ennemis parvinrent à les rejoindre et les mirent tous à mort après les avoir rançonnés. Dans les villages et les fermes avoisinant Orange les mêmes excès se reproduisirent. Les campagnes étaient jonchées de cadavres. Les mieux traités furent faits prisonniers.

On compta en tout cent quarante-huit chefs de famille mis à mort , sans parler des femmes , des enfants , des domestiques et des étrangers. Trois cent huit maisons furent brûlées , dont cent douze en partie seulement , ainsi que trente-huit granges. Chose étrange et qui montre le doigt de Dieu! les catholiques perdirent dans le massacre plus de monde que les protestants. L'armée assiégeante n'eut que dix ou douze morts. Quant au butin, il fut considérable, car « la ville était opulente, peuplée de très riches habitants, bourgeois, marchands, artisans. » Le capitaine Hugues, qui en eut la garde,

fit démolir, dès le lendemain, une bonne partie des murailles, de sorte que Latour, qui avait désiré en conserver le gouvernement de la ville, ne commanda qu'à des ruines. Aussi n'y séjourna-t-il pas longtemps.

REDDITION DE COURTHEZON. SORT DES ORANGEOIS

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