ORANGE SECOURT MONTBRUN. MENACES DE LA MOTTE- GONDRIN ( I
Sur ces entrefaites, Charles Du Puy-Montbrun, cé-
(i) Lapise, p. 274; — Chorier, p. 5 ; — Bastet, p. 215 ; — Recueil de pièces pour servir à ihistoire d'Avignon, etc. ; — Gaberel, Hist. de l'église de Genève, (. I (éd. de 1858), pièces justificatives.
DE LA PRINCIPAUTÉ DORANGE. l6?
lèbre capitaine huguenot , ayant envahi le Comtat et pris Malaucène, ses coreligionnaires d'Orange lui firent passer des secours de toutes sortes, et, pour dissimuler leur sympathie , renforcèrent leur garnison et fortifièrent les parties faibles de leurs murailles. Prunier adressa bien de Grenoble des « Remontrances et Protestations » à la maison consulaire d'Orange (26 juillet 1560), mais il ne fut pas écouté. Là-dessus, Hector de Pardaillan, seigneur de La Motte-Gondrin, gouverneur du Dauphiné, qui avait été chargé par le roi et les officiers du pape de chasser Montbrun du Comtat, députa aux consuls d'Orange un homme d'armes et quelques autres personnes pour leur représenter que la ville , passant pour secourir les séditieux qui s'étaient emparés de Malaucène , devait , pour se purger de cette accusation, lui livrer Paulon Richieu, seigneur de Mauvans, chef des huguenots de Provence, qui était allé s'établir lui-même à Orange pour solliciter et organiser le secours. Les conseillers au Parlement, le viguier et les consuls firent semblant de fouiller tous les coins et recoins d'Orange pour se saisir de ce dernier, qui avait eu soin de se cacher en lieu sûr, et envoyèrent des députés à La Motte-Gondrin pour l'assurer que Mauvans n'était point dans leurs murs et que « désormais ils ne donneraient aucune aide, faveur, ni assistance à Montbrun , à ses adhérents et autres de la secte. » Mais ils ne tinrent point parole.
Trois jours après, un certain nombre d'hommes qu'ils envoyèrent à Montbrun furent pris par les soldats de La Motte-Gondrin et mis à mort en partie par le capitaine Fouquet de Tolon, seigneur de Sainte-Jalle. Les survivants ayant déclaré que les habitants d'Orange secouraient journellement Montbrun, La Motte-Gondrin, plein de colère, leur écrivit la lettre suivante :
a Consuls , conseillers , citoyens et habitants de la ville d'Orange :
» Tôt après votre partement d'auprès de nous , qui fut le jour d'hier, nous avons été faits certains que vous fournissez des secours à Montbrun , et nous ne pouvons en douter puisque ceux que vous avez fait partir à cette fin ont été rencontrés par les soldats de la compagnie de Monsieur de Sainte-Jalle, qui en ont tué aucuns et ont tenu les autres comme prisonniers. Ceux-ci ont confessé qu'ils sont sortis de votre ville envoyés par vous, lis nous ont pareillement appris par quelles manières vous entretenez intelligences avec Montbrun, Mauvans et autres rebelles séditieux, qui ont pris les armes contre le Saint-Père et contre les rois très-chrétiens et catholiques. Cela prouve évidemment que vous adhérez aux malintentionés et qu'êtes malintentionnés vous-mêmes. Or, pour ce, ne manquez de nous envoyer dans tout le jour de demain la somme de mille écus , qui nous serviront à payer les troupes qui sont ici avec nous et que nous conduisons pour châtier les rebelles ; et soyez sûrs que si vous y manquez , nous ne ferons faute d'aller vous visiter avec les clefs que nous avons en main, plus que suffisantes à ouvrir vos portes, fussentelles des plus épaisses et des mieux ferrées ; et nous vous traiterons comme gens rebelles aux souverains , et de manière que vous servirez d'exemple à ceux qui vous ressemblent. Nous ne vous en dirons pas davantage pour le présent , attendant sur le tout les marques de votre repentir. De Bollène , le j de septembre 1560. »
« Ne faites faute d'envoyer la somme ci-dessus dite par un messager exprès au lieu où nous serons demain, et que le trompette qui va par-devers vous de notre part soit accompagné par un des vôtres à son retour.
» Votre ami, La Motte-Gondrin. »
DE LA PRINCIPAUTÉ d'oRANGE. 16,
Le trompette chargé de porter cette lettre revint sans argent et sans député; mais il était porteur d'une lettre d'excuse. Le capitaine catholique, dont la colère s'accrut, écrivit, deux jours après, aux Orangeois une lettre plus menaçante encore, où il leur déclarait que, le service du roi l'appelant ailleurs, il n'avait pas le temps d'aller les châtier sur l'heure , mais que plus tard il ferait une punition exemplaire d'eux et de leurs biens.
Le Parlement , le viguier, les consuls et le conseil de ville s'étant assemblés là-dessus, il fut décidé qu'on députerait à La Motte-Gondrin les conseillers Pierre Saunier, d'Orange, et Denis Bellujon , de Caromb, pour lui faire des excuses, mais également pour lui représenter qu'il n'avait aucun pouvoir sur Orange , non plus que le droit d'y lever des contributions. Néanmoins, les conseillers étaient autorisés à lui promettre que la ville lui compterait, à un jour donné, la somme de deux mille écus « par forme d'emprunt et au nom du roi pour aider au payement de ses troupes. » La Motte-Goudrin se déclara satisfait et partit pour le siège de Malaucène (i).
PRUDENCE DE CEUX DE LA RELIGION A ORANGE. IM- PUISSANCE DES MESURES PRISES CONTRE LE MOU- VEMENT RÉFORMÉ (1560).
Peu après, les autorités du comtat Venaissin députèrent à Orange le docteur en droit Gabriel des Isnards pour se plaindre de ce que les habitants de la ville avaient embrassé la nouvelle religion et épousé la querelle de Montbrun, et également de ce que celle-ci entretenait de la gendarmerie allemande dans ses murs et
(1) Lapise, p. 275, 270; — Honoré Bouche, t. II, p. 6;o; — Justin, p. 106- 108; — Archives municip. d'Orange, culte protestant.
l66 HISTOIRE DES PROTESTANTS
avait caché quatre cents soldats dans son château. Des Isnards (i), s'étant convaincu de la fausseté de ces dernières allégations , rentra satisfait à Avignon , mais non sans avoir obtenu des Etats de la principauté la défense de tenir des prêches dans tout son ressort.
Se voyant ainsi surveillés , les Orangeois redoublèrent de prudence et ne tinrent leurs assemblées religieuses que de nuit. Quelques jours plus tard, un ardent huguenot, Guillaume Raynard, ayant demandé à entrer dans leurs murs avec cinquante soldats , les consuls voulurent en délibérer avant d'y consentir. Pendant ce temps , quelques-uns des soldats pénétrèrent dans la place ; mais on les contraignit sur l'heure de sortir, et l'on fit publier que tous les étrangers eussent à quitter la ville dans la journée sous peine d'être pendus.
Après cela, les consuls se firent remettre les clés du château au même titre qu'ils avaient déjà celles de la ville, feignant par là de prendre leurs précautions contre les huguenots du dehors , mais en réalité pour établir « un saint asile, » dit Lapise, « pour la retraite de cette religion persécutée aux quatre coins de la France, notamment en ces provinces voisines, surtout en Avignon , où la cruauté se promenait avec le balai ardent de la persécution. »
Cependant le gouverneur Prunier, sur les nouvelles qu'il avait reçues d'Orange, se hâta d'ôter les clés de la ville au premier consul, Henry de Caritat, seigneur de Condorcet , avec i'assistance d'Alexandre de La Tour, écuyer du prince d'Orange. A ce moment, quatre conseillers au Parlement, savoir : Pierre Saunier, d'Orange, et Denis Bellujon, nommés plus haut, Jean Julien, de Carpentras , et Jean Pelet (2), de Camaret,
(i) Sur ce personnage, qui se lit peu après protestant, voy. p. lo et ço. (2) Sur ce personnage, qui se fit pasteur, voy. p. 55.
DE LA PRINCIPAUTÉ d"oRANGE. 167
tenaient secrètement le parti de la Réforme , mais ne jugeaient pas encore prudent de manifester leurs nouvelles convictions. Il n'en était pas de inême du procureur général Esprit Baussanc , de Bédarrides , qui fit décréter par le Parlement assemblé que tous les réfugiés du dehors, « vivant selon la forme de Genève, » seraient cités à comparaître devant lui. Quelques-uns se rendirent à l'appel, notamment Etienne Fougasse, Jean Jacquenus, Jacques et Antoine Gasquet, Louis Mermet et André Maret ; mais on se borna à leur enjoindre de vivre « catholiquement. »
Le président Le Jeune fut remplacé vers cette époque par l'Avignonais Parpaille (Perrinet), qui avait été professeur de Droit et primicier de l'université d'Avignon, (( personnage, » dit Lapise, « doué d'une singulière probité et suffisance. » Il se montra tout d'abord l'adversaire de la Réforme. La Tour le consultait fréquemment et convoqua, d'accord avec lui, les Etats du pays pour délibérer sur la situation. Ceux-ci décidèrent qu'il serait défendu de donner asile aux réfugiés huguenots du Comtat et du royaume, qu'on ne souffrirait aucun prêche, qu'on n'assisterait en rien les rebelles et que tous les habitants de la principauté seraient tenus de vivre catholiquement sous peine de confiscation de corps et de biens ; mais ces mesures prohibitives n'amenèrent aucun résultat. Les prêches continuèrent de nuit, comme par le passé, et le nombre des adeptes de la Réforme s'accrut considérablement.
ARRESTATION DU CONSEILLER PELET ET DE QUELQUES MINISTRES PAR LES CGMTADINS. MINISTÈRE DE COR-
NELLI (l 561).
Cependant les Comtadins, à l'instigation du président
l68 HISTOIRE DES PROTESTANTS
Parpaille , firent prisonnier le conseiller Jean Pelet à Camaret, situé en terre papale {1561). C'était pour qu'on lui fît sqn procès en qualité de sujet du pape , « tant pour crime d'hérésie que pour connaître les fautes des ecclésiastiques d'Orange , oij il était magistrat souverain. » Cette arrestation fut suivie de celle de plusieurs pasteurs et diacres de la nouvelle religion qui exerçaient leur ministère dans le Comtat. Ils furent conduits en prison à Avignon et à Carpentras. Les Orangeois n'ayant pu obtenir leur élargissement par la voie de la douceur allèrent se poster sur le chemin d'Avignon à Carpentras et enlevèrent, près de la première de ces villes , le vicaire général de l'évêque de Carpentras qui se rendait dans la capitale du Comtat pour faire juger plusieurs procès dirigés contre des prisonniers réformés. On lui banda les yeux et, après lui avoir fait faire plusieurs détours , on l'enferma dans une des cavernes du château d'Orange. Ce coup de main hardi réussit pleinement. Les ministres et les diacres furent rendus, mais on retint Pelet sous divers prétextes. Quant au vicaire général, il ne sut jamais oij il avait été conduit.
Dans les premiers mois de cette année 1561, le pasteur Georges Cornelli (Corneille), ancien moine (i), fut appelé à desservir l'église d'Orange par les anciens du consistoire. Il avait quitté Puimichel , en Provence (2) , qui était un champ d'activité trop restreint pour lui. Il dressa aussitôt un consistoire, administra le baptême et la sainte Cène et bénit des mariages. Ses
(i) Lapise commet plusieurs erreurs au sujet de Cornelli. C'est ainsi qu'il le fait venir à tort de Lourmarin à Orange en iç6o (p. 274), et qu'il parle d'un autre pasteur, nommé Georges Gilles, présenta Orange en 1561 (p. 278 et 281), tandis qu'il s'agit du même Georges Cornelli.
'2) Voy. t. I, p. ?2?.
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prédications , qui se faisaient de nuit et de maison en maison, devinrent peu à peu publiques et eurent lieu de jour. Le notaire catholique Perrat raconte ainsi ses travaux : « En la présente année (i^6i), au temps du carême, ledit frère a prêché par plusieurs fois de nuit, à la chandelle, dans les principales maisons d'Orange, à grande compagnie d'hommes et de femmes, et baptisait et faisait épousailles à la manière de Genève , et aussi (les luthériens) faisaient grandes assemblées par les champs , chantant à haute voix les psaumes et autres cérémonies, joignant les mams en haut. »
Comme quelques pasteurs de Provence accusaient Cornelli d'avoir été reçu à Orange « sans vocation et ordre légitime (i), » il écrivit ce qui suit à Calvin pour se disculper : u Le présent porteur , passant par notre cité d'Orange, vous dira en quel état les affaires sont en cette église , vous priant par cette mienne missive encore un coup de ne croire les calomnies que Ton me jette (2) dessus et singulièrement de avoir abandonné mon église sans forme ecclésiastique ; car je ne suis point venu ici , sinon avec le consentement du consistoire de mon église, comme vous dira M. de Mauvans (3), qui était présent, et pour ce je vous prie, au nom de notre Seigneur, de communiquer mon fait aux frères de l'Eglise de Genève, au jugement desquels je me rapporterai tant que je vivrai , voire au votre seul quand il vous plairait me commander , car je me veux du tout conduire par votre conseil et celui de l'Eglise. »
En écrivant à Calvin , Cornelli avait également pour
(i) Lettre de Bise à CalviiT, du 16 décembre 1561 [Cahini opéra, vol. XIX, n» 5654)-
(2) Voy. t. I, p. 295.
(5) Mauvans s'était retiré à Genève, à la tin de Tannée içôo, et ne rentra en France qu'après l'édit de janvier 1562.
lyO HISTOIRE DES PROTESTANTS
but de le supplier de faire intercéder quelque grand personnage auprès de Guillaume de Nassau en faveur de ses sujets. « Je vous prie, » lui disait-il à ce propos, (( me faire tant de bien de nous mander si vous nous pourriez donner quelque adresse à quelque prince d'Allemagne qui fût évangéliste et familier de Monsieur le comte de Nassau , lequel est prince souverain de cette principauté d'Orange , pour nous donner plus grande liberté par un intérim ; car nous avons toute la noblesse et la plupart des magistrats qui sont de l'Eglise. Les moines et prêtres ont dépêché un homme en Flandre, vers ledit seigneur de Nassau, et l'Eglise en a mandé un autre au nom du plus de la ville. Pourtant, vous prie, au nom de Dieu , nous faire quelque faveur envers quelque bon seigneur, vous qui avez crédit avec plusieurs princes , et le Seigneur Jésus, qui est mort pour son Eglise, vous récompensera du bien que, par votre moyen , pourrait avoir. Faisant fin , après avoir prié le Seigneur Jésus vous maintenir en sa grâce et toute prospérité (i). »
Depuis le départ de Cornelli de Puimichel , cette église était restée sans conducteur spirituel , quoique celle d'Orange, qui s'était engagée à demander pour elle un autre pasteur à Genève, eût tenu sa promesse ; mais son messager n'avait pas su remplir sa commission. C'est pourquoi , craignant que Cornelli ne fût redemandé par son ancienne église , elle écrivit cette lettre à Calvin :
(( A Monseigneur, Monsieur Calvin, ministre en l'Eglise à Genève. La grâce et la paix de par Dieu. S[alut].
(i) Cabini opéra, vol. XIX, n" 5855. Les éditeurs placent, à tort, cette lettre non datée en 1Ç62.
» Monseigneur , étant venu par deçà M® George Corneille, naguère ministre au pays de Messieurs de Berne, pour servir en l'église de Puimichel, en Provence , et ayant connu le peu de fruit qu'il y pouvait faire pour la petitesse du lieu et petit nombre des habitants , le mandâmes prier de venir en cette ville oia , grâces à Dieu, y a église dressée en grand nombre, pour y administrer la Parole de Dieu, Ce que l'église d'illec nous accorda en condition de leur faire venir un autre ministre au lieu dudit M® George. A quoi nous avons fait diligence et, à ces fins, mandé homme exprès là-haut ces Pâques derniers , lequel n'a su faire sa charge, de sorte que ceux dudit Puimichel poursuivent de nous ôter ledit M*^ George, que serait chose grandement dommageable et scandaleuse en cette ville et en notre église, oij il est connu dès longtemps et aimé (i). Qu'est cause qu'il fait plus de fruit et édification que ne ferait un autre. Et pour ce vous supplions, à l'honneur de Dieu, dresser et envoyer un autre ministre audit Puimichel , afin que ledit M^ George ne départe de nous. Et nous satisferons à touts dépens raisonnables. Priant sur ce notre bon Dieu vous maintenir en sa grâce, nous recommandant très humblement à la vôtre. D'Orange, ce second de juin 1561.
» Vos humbles serviteurs et anciens de l'Eglise d'Orange ; Demontagu, Lange, Decange, Ballary (2). »
Le 1 1 juin suivant les anciens du consistoire d'Orange renouvelèrent à Calvin la même demande dans une lettre signée au nom de tous par le diacre Chastein et portée par de Mercurins, pasteur de Lourmarin (3). Cette troisième démarche n'aboutit pas à faire trouver
(i) Cornelli avait été moine augustin à Camaret, non loin d'Orange. (2) Cabini opéra, vol. XVIII, n" J409- (5) Id., ibid., n" hU'
un pasteur pour Puimichel ; mais , comme on le verra plus loin, Cornelli fut obligé, par les circonstances, de reprendre son ancienne église.
DÉPUTATIONS AU PRINCE d'oRANGE (iÇ6i)
En présence des divers courants d'opinion qui se manifestaient à Orange , la ville avait député à Guillaume de Nassau (février 1 561) le viguier Chabert et le premier consul de Langes (i). La Tour, écuyer du prince, leur remit une lettre pour ce dernier, oia , prenant le parti des catholiques , il disait que le corps de la ville était coupable d'avoir secouru Montbrun, que les deux députés passaient , non sans raison , pour y avoir prêté la main et qu'il fallait punir les habitants d'Orange et expulser les hérétiques étrangers.
Chabert et de Langes ne furent pas reçus par le prince d'Orange ; mais le notaire Jean Travail^ qui avait été député par les officiers de la principauté pour obtenir la délivrance du conseiller Pelet et la restitution des deux mille écus réquisitionnés par La Motte-Gondrin , lui fut présenté. Après avoir rempli sa mission , Travail s'enhardit à demander la liberté de conscience pour ses concitoyens.
Sa démarche ne produisit pas tout l'effet désirable. Le successeur de Prunier, Guillaume de Vincens, sieur de Causans, apporta des Pays-Bas des lettres-patentes du prince , conçues dans le même esprit que la lettre de cachet du roi Charles IX du 28 janvier 1 561. Elles pardonnaient à ceux qui avaient envoyé des secours à Montbrun et faisaient aussi grâce aux Luthériens, mais à la
(1) On vient de voir, par la -lettre de Cornelli, que les moines et les prêtres avaient aussi envoyé un député au prince.
DE LA PRINCIPAUTÉ d'oRANGE. 1 7^
condition que désormais ils vécussent catholiquement. Travail , néanmoins , reçut la mission secrète de faire savoir au roi de France que Guillaume voulait que ses sujets jouissent de la liberté de conscience.
Les lettres-patentes du prince furent enregistrées par le Parlement le 6 juillet. Après quoi eut lieu la convocation des Etats de la principauté. Le président Parpaille et le gouverneur Causans opinèrent avec force pour qu'on s'en tînt à la teneur des lettres-patentes. Le consul de Langes exprima, au contraire, l'avis qu'il fallait laisser à chacun la liberté de ses croyances. Le président et le gouverneur ayant parlé de nouveau dans le sens d'une obéissance stricte aux ordres du prince, leur avis prévalut.
PRÊCHES DE JOUR. DÉNONCIATIONS DE PARPAILLE ET DE CAUSANS. ÉDIT DE BRÉDA. FUITE DE CORNELLI
Sans s'arrêter au sentiment de la majorité des Etats , les protestants, devenant de plus en plus nombreux dans la principauté, firent prêcher de jour leurs ministres dans des maisons particulières, à Orange, à Courthezon et à Jonquières. Cornelli, croyant désormais que sa position était assurée, fit venir auprès de lui sa femme et ses enfants et dressa publiquement l'église d'Orange selon la forme de Genève. Les habitants de Courthezon et de Jonquières, de leur côté, embrassèrent presque tous en masse la Réforme.
Causans et Parpaille dénoncèrent ces faits à Guillaume. Baussanc fit de même, mais en termes plus mesurés. Les consuls, à leur tour, dénoncèrent Parpaille, qui, venu fraîchement de Rome avec le titre de chevalier de l'Ordre du Pape, ne cachait pas sa haine con-
tre les luthériens et menaçait de les faire tous périr. Sans attendre la réponse de Guillaume , Causans et Parpaille lui adressèrent de nouvelles lettres pour obtenir l'autorisation de choisir à leur gré des juges dans le Parlement, à l'effet de châtier trois ou quatre factieux. Le prince n'accéda pas à leur demande, qu'il jugeait « chose malséante, injurieuse et scandaleuse ; » mais il ordonna au Parlement de faire observer ses dernières lettres-patentes, de punir les trois ou quatre factieux susdits et d'arrêter le premier consul de Langes. Peu après, il publiait un édit, daté de Bréda, 6 juillet 1561, qui défendait les prêches et généralement l'exercice de la religion réformée, sauf l'approbation du gouverneur, du président du Parlement et du Parlement luimême ; interdisait le port d'armes , expulsait du pays , dans les trois jours, les étrangers, à peine de 500 livres d'amende, et punissait ceux qui s'injurieraient d'une amende de 25 livres pour la première fois et de 100 pour la seconde.
L'édit fut vérifié et enregistré le 6 août par le Parlement ; mais il ne fit qu'irriter les adeptes de la nouvelle religion sans les effrayer. Cornelli, « plus instrument de guerre que de paix , » dit Lapise , « de trouble que de repos, » alla jusqu'à en appeler au conseil du roi (i) de l'édit du prince, et continua ses prêches comme par le passé ; mais, quatre jours après la publication de l'édit , pendant qu'il présidait un service religieux dans la maison de Colin Mujoul , on ferma les portes de la ville pour se saisir de sa personne. Averti à temps et assez heureux pour s'échapper, il alla reprendre son
(0 Charles IX avait promulgué, en juillet, un édit inspiré par L'Hospital qui, sans permettre encore le libre exercice de la religion, amnistiait le passé et faisait disparaître le bûcher et les échafauds.
DE LA PRINCIPAUTÉ d'ORANGE. 175
ancienne église de Puimichel, où il se trouvait au commencement d'août.
CONVERSION DE PARPAILLE , DU PARLEMENT ET DE BAUSSANC. MINISTÈRE DE LACOMBE. PRÊCHES PU- BLICS DANS LES ÉGLISES. CÉLÉBRATION DE LA PRE- MIÈRE CÈNE. RÉCLAMATION DE l'ÉGLISE DE ROMANS
Sur ces entrefaites, Parpaille, qui s'était montré jusque-là si hostile à la Réforme, en embrassa lui-même le parti avec la plupart des conseillers du Parlement et le procureur général Baussanc (i). Ils permirent l'exercice public de la religion réformée sans contrevenir, du reste, à l'édit de Bréda, qui les laissait juges de l'autoriser ou de le proscrire. Les prêches se firent dès lors ouvertement et d'une manière régulière dans l'église de Saint-Martin, qui fut dépouillée de tous les ornements de l'ancien culte, en même temps que dans des maisons particulières. Le pasteur Siméon de Lacombe , ancien carme, fut appelé pour remplacer provisoirement Cornelli. Il desservait pour lors l'église de Romans, en Dauphiné, qui, persécutée par le gouverneur La Motte- Gondrin, put le prêter pour quelque temps à l'église d'Orange.
Les moines eux-mêmes entrèrent dans le mouvement. Tous ceux du couvent des Jacobins (Frères prêcheurs), se convertirent et, l'église de Saint-Martin étant devenue trop petite, cédèrent leur chapelle pour les prédications. Tous les objets servant au culte catholique furent
(i) Baussanc se fit pasteur dans la suite, et occupa le poste de Courthezon, où il mourut, en 1597, après avoir rempli diverses missions politiques, et être intervenu, notamment, comme on l'a vu pages 98 et loj, dans la reddition de Ménerbes et la conclusion du traité de Nîmes de 1Ç78.
enlevés de nuit de cette chapelle, et, le lendemain matin, 2 novembre, Lacombe y prêcha au son des cloches et donna la sainte Cène pour la première fois, au grand étonnement des catholiques, qui n'avaient jamais assisté à une cérémonie de ce genre. Presque tous les conseillers du Parlement, les officiers du prince, les consuls et les habitants notables y prirent part, au nombre d'environ quinze cents. Deux cents d'entre eux étaient armés d'arquebuses ou de pistolets pour prévenir toute agression. Les autres églises catholiques, à l'exception de la cathédrale de Notre-Dame , furent ensuite dépouillées de leurs images et statues et l'on y fit régulièrement le prêche tous les jours. Les vestiges du culte catholique furent aussi détruits dans tous les lieux de la principauté et, consommant le divorce entre l'ancien culte et le nouveau, Lacombe se maria avec Antoinette Bernard, fille d'un notaire de ce nom, d'Orange, et fit bénir son mariage dans l'église des Jacobins le dernier dimanche de novembre par le pasteur du Pont-Saint-Esprit.
La cathédrale subit peu après le sort des autres églises et fut ouverte au nouveau culte le dimanche 20 décembre. Les chanoines, effrayés, s'assemblent pour prendre un parti, quand les notables protestants de la ville, Lacombe à leur tête, se présentent devant eux, leur déclarent qu'on n'en veut pas à leurs biens, leur offrent de les aider pour la garde de l'église, mais leur recommandent de secourir les pauvres. Les chanoines feignent d'adhérer à ces propositions , mais la plupart d'entre eux se sauvent à Avignon, qu'ils font retentir du bruit de leurs doléances , et adressent une plainte au prince d'Orange. Ce dernier qui, dès son bas âge, avait montré du penchant pour la Réforme, s'étant marié sur ces entrefaites avec la princesse luthérienne Anne , fille du grand Electeur Maurice , duc de Saxe ,
laissa aller les choses , quoiqu'il ne fît pas encore profession ouverte de protestantisme (i).
Cependant l'église d'Orange , satisfaite du ministère de Lacombe, n'avait pas hâte de se pourvoir d'un autre pasteur, bien qu'elle n'eût reçu ce dernier qu'en prêt. Lacombe , de son côté , se plaisait à Orange. C'est pourquoi les anciens et les diacres de l'église de Romans prièrent Calvin de leur faire rendre leur ancien pasteur. '< Je suis contraint de soupirer avec eux, » disait pour eux Bise, pasteur à La Côte-Saint-André le i6 décembre i)6i, (( et me complaindre à vous du tort qu'il me semble leur être fait par lesdits d'Orange et Lacombe contre l'intention du synode tenu à Die et la permission des Etats de Romans; car si ceux d'Orange ne se sont voulus pourvoir de ministre , comme le leur avait été enjoint, regrettant encore leur Georg. Cornellius, reçu par eux sans vocation et ordre légitime , et si ledit Lacombe, n'ayant résisté audit Romans jusques à la prison et au sang, se trouve plus commodément et à son aise avec lesdits d'Orange ; si sa femme nouvellement épousée lui est un empêchement ou lui est plus chère que l'Eglise du Seigneur, de laquelle, par nécessité il a été en charge , qu'en peut mais le pauvre troupeau affamé et désolé duquel il rendra compte. Je vous supplie donc, au nom du Seigneur, leur tendre la main, de sorte qu'ils aient occasion d'être au double redevables envers vous (2). »
PLAINTES DE CAUSANS ET DE l'ÉVÊQUE. l'ÉDIT DE JANVIER APPLIQUÉ A ORANGE. DÉPART DE l'^VÊQUE ET DE CAUSANS (1^62).
Il) Perrat, p. 119, 120, 122-124; — Lapise, p. 28J-287; — Honoré Bouche. t. II, p. 6; 5 : — Justin, p. 111-112 : — Bastet, p. 21^. '2] Calvini opéra, vol. XFX, n" 56<4.
Le nouvel évêque d'Orange, Philippe de La Chambre, s'était mis en route pour prendre possession de son diocèse ; mais ayant appris que les protestants étaient les maîtres de la ville et occupaient toutes les églises , il se retira à Avignon , d'où il écrivit à Guillaume , le 1 1; février 1562, pour s'excuser de ne pas s'être rendu à son poste. 11 le priait en même temps d'avoir pitié de ses diocésains et se plaignait , après avoir raconté tous les événements qui s'étaient passés. de ce qu'il n'était pas permis aux trois mille catholiques de la ville d'avoir un prêtre pour dire la messe et aux religieux de porter le costume de leur ordre.
Le gouverneur Causans,qui revenait de Nice, témoin des changements considérables survenus dans la principauté , adressa de son côté à Guillaume un rapport dans lequel il lui disait que, depuis le 20 décembre dernier, il ne s'était dit aucune messe à Orange, à Courthezon et à Jonquières , parce que les protestants s'étaient emparés de toutes les églises.
A ce moment, Parpaille, devenu fougueux huguenot d'ardent catholique qu'il était, s'étant mis à la tête d'un certain nombre de bannis comtadins, tenta, pour isoler et affaiblir Avignon , de se saisir de Châteauneuf-du- Pape au moyen d'un pétard. Il échoua, mais fut plus heureux devant Saint-Laurent-des-Arbres, situé en Languedoc et ressortissant à l'archevêché d'Avignon. Il le prit et laissa démolir l'église par ses soldats. Après ce fait d'armes, il rejoignit l'armée du comte Antoine de Crussol, qui s'apprêtait à faire le siège de Barjols (i).
Quant au prince d'Orange, qui se laissait guider, dans les affaires de la principauté, par la politique de la cour de France plutôt qu'il n'avait une politique personnelle
(i) Voy. t. I. p. IÎ7.
sur ce point, il voulut faire bénéficier Orange des avantages du célèbre édit de janvier 1562, qui proclamait le principe de la liberté de conscience et l'exercice du culte réformé dans certaines limites, et il chargea son écuyer Latour de le faire exécuter dans la principauté.
Arrivé à Orange aux environs de Pâques, et ayant convoqué en assemblée générale les trois ordres du pays, Latour déclai-a que son mailre voulait suivre la politique du roi de France et permettre dans la principauté l'exercice des deux religions. Les Etats ayant acquiescé au vœu de leur prince, les protestants abandonnèrent les églises qu'ils détenaient, à l'exception de celle des Dominicains , qu'ils conservèrent pour faire leurs exercices. Le culte catholique, interrompu complètement depuis le 20 décembre 1561 , fut rétabli, et l'évêque de La Chambre donna en personne dans la cathédrale d'Orange des conférences oij il attaqua violemment les doctrines luthériennes.
Ces prédications ayant engendré des troubles, l'évêque se retira à Caderousse, en Comtat, qui ressortissait à son diocèse, avec ses chanoines et son clergé séculier et régulier. Après so:-i départ, les Orangeois se mirent en devoir de démolir sept églises et abattirent le clocher et la voûte de la cathédrale. Le Parlement prononça ensuite le bannissement de l'évoque fugitif, la confiscation des biens du clergé et l'interdiction du culte catholique. A dater de ce moment, La Chambre ne revit plus qu'une seule fois en passant son diocèse, le 21 décembre 1564, et finit par se démettre de ses fonctions (1 571)- C)e ne fut, du reste, qu'en 1609 Ru'un de ses successeurs, Jean de Tulles, l'oncle, reprit le siège épiscopal d'Orange.
Quant à Latour, il demeura à son poste jusqu'au 25 avril 1 562, alors qu'informé du meurtre de La Motte-
iHo HISTOIRE DES PROTESTANTS
Gondrin survenu à Valence le même jour, il prit peur et se réfugia à Avignon. Des députés lui furent envoyés pour l'assurer que ni sa personne, ni ses biens ne couraient aucun risque et l'engager à rentrer à Orange ; mais rien ne put lui faire changer de sentiment (i).
DEMANDE d'uN PASTEUR A GENÈVE. JUSTIFICATION DU DIACRE CHASTEIN (1562).
Lacombe ne séjourna pas à Orange au delà de l'année 1561. Le synode, tenu à Lyon le 25 novembre de cette même année (.2) , décida qu'il demeurerait à la tête de l'Eglise de cette ville jusqu'à la fin de décembre et qu'il reprendrait son ancien poste de Romans. Privé de pasteur , Orange s'adressa à la compagnie des pasteurs de Genève pour en obtenir un et lui écrivit à ce propos la lettre suivante :
« Grâces et salut par Jésus-Christ.
» Seigneurs, du temps que Dieu voulut dresser son église en cette ville, pour ce que peu de gens se voulaient déclarer nous élûmes entre autres diacres un qui, nommé Jehan Chasteing (3), natif du pays de Forez , espérant avoir quelque instruction de lui à la conduite de notre église, ayant-il demeuré quelque temps à Genève et vu l'état des églises réformées. Et pour autant qu'il y allait dernièrement pour y acheter quelques livres , lui donnâmes des lettres pour vous présenter, afin qu'il vous plût nous envoyer quelque ministre bien versé aux Saintes Lettres et au ministère , eu égard à l'importance de notre église constituée au milieu des terres du grand ennemi de l'Evangile, en attendant le
(i) Périissiis, Discours des guerres, p. 4Ç -, — Lapise, p. 280, 290 ; — Bastet, p. 219-223.
(2) E. Arnaud, D ocuments protestants inédits, p. 50.
(3) Il signe Cliastein.
DE LA PRINCIPAUTÉ d'oRANGE. i8i
retour de Monsieur De Villa (i), qu'avons envoyé devers vous pour se dresser au saint ministère. Toutefois nous avons entendu au retour dudit Chasteing, qu'il n'avait pas voulu comparoir devant vous sur quelque cas duquel il a été accusé, duquel nous n'avons pas encore vrai notice , et sommes ébahis que les parties n'en ont fait aucune plainte ou poursuite par deçà. Par quoi si aviez aucunes informations et preuves dudit affaire , vous prions les nous envoyer avec les parties , afin d'y faire telle procédure qu'il appartiendra selon la Parole de Dieu et pour le devoir de notre église , en laquelle ne voudrions souffrir gens reprochables qui deviendraient scandale et occasion aux malins de médire. Au surplus , ce en quoi l'a voulu charger qu'il dit d'avoir écrit contre un chrétien accusé d'hérésie devant les Juges infidèles et de s'être pollué aux idolâtries depuis qu'il eut fait la cène, à Genève, nous vous assurons que ce n'a été en cette ville, car depuis qu'il est habitant en icelle l'avons vu toujours converser fidèlement quant aux apparences extérieures , sans donner aucun scandale ni mauvais exemple aux enfants de Dieu. Lequel Chasteing nous a même envoyé un ministre de votre part, appelé monsieur Patac , lequel, pour sa Jeunesse, ne peut encore satisfaire entièrement à notre Eglise , bien qu'il soit formé de bon savoir, à laquelle serait requis comme bien consommé pour attirer les personnes ignares à la connaissance de Dieu : ce qu'il pourra bien faire avec le temps pour les dons que Dieu lui a départis. Cependant s'il y avait moyen nous pourvoir de quelqu'un dès longtemps institué au ministère , ayant le don d'éloquence de bien dire, nous vous prions , au nom de Dieu , le nous envoyer ou faire entendre pour le mander
(i) Ailleurs, 'Matthieu de Villa, il signe : Laville.
quérir avec ledit De Ville, car notre église a besoin de trois ministres expérimentés, tant en la prédication qu'à la conduite d'une église; non seulement pour la nôtre, mais aussi pour en dresser de circonvoisines, afin de conserver la frontière que Dieu a voulu dresser au grand ennemi.
» Cependant nous prions le Seigneur vous continuer ses grâces, vous priant nous avoir pour recommandés à vos bonnes oraisons. D'Orange, le xii Avril 1562.
» Vos frères , serviteurs et amis , les anciens de l'Eglise d'Orange et pour la compagnie, Delange , diacre (i). »
Avant d'aller plus avant dans notre récit, nous dirons que l'église d'Orange , à ses débuts , fut rattachée aux synodes du Lyonnais et du Dauphiné réunis, comme on le voit dans les actes de ces assemblées :
« Item , ceux d'Orange ont été adjoints avec ladite province touchant la doctrine et police ecclésiastique , comme ils l'ont requis par procureur » (Syn. de Lyon du 13 avril 1561). — « Que la province du Dauphiné et autres conjointes à icelles seront divisées et ordonnées en cinq classes (colloques), à savoir... S. Paul- Trois Châteaux, Orange et son principauté, le Comté de Venise en Provence , à savoir les places et lieux qui sont entre le Dauphiné et le Comté d'Orange, une autre classe » (Syn. de Montélimar du 6 mars 1562) (2).
SACCAGEMENT ET INCENDIE d'oRANGE. MASSACRE DE