HISTOIRE PARTICULIÈRE DES ÉGLISES DE PROVENCE AU SEIZIÈME SIÈCLE
La plupart des églises de Provence firent venir pendant cette période leurs pasteurs de Genève, qui possédait une académie florissante. Ces démarches , qui s'expliquent par la raison bien naturelle que les Eglises de France étaient destituées à cette heure de collèges et d'académies , irritèrent , paraît-il , un certain réfugié de Provence , qui fut accusé , devant le consistoire de Genève, « d'avoir dit à certains personnages qui étaient venus quérir des ministres en cette ville : « Je pense qu'on fera tantôt une Rome de cette ville et de M. Calvin une idole. Que n'allez-vous quérir en votre pays et non pas ici ? » Le consistoire décida « de lui faire pour le présent bonnes et dues remon stra nces . »
Voici les divers renseignements que nous avons pu recueillir sur l'histoire des églises provençales pendant cette période. Nous suivons l'ordre du tableau de la page 115.
Apt. — La ville d'Apt fournit plusieurs martyrs avant qu'aucune église y fût dressée. Jean Féraud, convaincu d'avoir enseigné les erreurs vaudoises , fût brûlé sur la place publique de la cité. En 1540, Du Plan, qui avait émis sur la sainte Vierge des idées contraires à la foi catholique et brûlé des images, fut dénoncé comme hérétique et conduit à Aix , où le Parlement instruisit son procès et le condamna également à être brûlé.
Après l'exécution, le président Barthélémy Chassanêe, accompagné de Jean de Grossi, juge d'Apt, et de quelques membres du Parlement, firent le tour de la viguerie ressortissant à cette ville et arrêtèrent plusieurs villageois suspects ou convaincus d'hérésie. Peu après, de Grossi , ayant fait emprisonner quelques habitantd'Apt qui passaient pour luthériens , leurs partisans brisèrent les portes delà prison en plein jour et les délivrèrent. Le roi François Ier , informé de cet acte audacieux, intima l'ordre au Parlement de sévir contre les coupables. Le juge de Grossi, chargé de l'instruction, demanda main-forte pour arrêter ces derniers ; mais ils avaient déjà pris leurs mesures pour se soustraire à ses poursuites. Dix ans plus tard (1550) , le nombre des luthériens d'Apt ne cessant de s'accroître, les consuls d'Apt firent décréter, par le Conseil général de la ville, que tout habitant, convaincu de professer les erreurs de Luther, serait poursuivi aux dépens du public, à moins qu'il n'y renonçât ou préférât s'expatrier. Dix ans plus tard encore (1560), les protestants d'Apt eurent une nouvelle alerte. Les consuls , craignant que le célèbre capitaine dauphinois, Charles du Puy-Montbrun , qui avait envahi le comtat Venaissin en juillet , ne marchât contre leur ville , fermèrent toutes leurs portes , à l'exception d'une seule, et décrétèrent l'expulsion des vagabonds, des gens sans aveu et des personnes suspectes. Ayant également décrété le désarmement des luthériens, ceux-ci, quoique peu nombreux, s'y refusèrent énergiquement. Une collision eut lieu, et un luthérien fut tué. Le comte de Tende , gouverneur de Provence , auprès de qui les luthériens se plaignirent , nomma Gabriel de Pontevès, seigneur de Buous, commandant de la ville , avec pouvoir de lever deux cents hommes de garde. Sa commission portait qu'il procé-
derait au désarmement de tous les bourgeois, à quelque religion qu'ils appartinssent, et que les consuls d'Apt , en cas de refus, seraient déclarés rebelles et poursuivis comme tels. Les habitants de la ville ayant représenté au comte qu'ils avaient toujours pourvu eux-mêmes à leur défense et qu'un désarmement général était impraticable , le gouverneur de Provence consentit à réduire la garnison de moitié. Dès l'année suivante (1561), on vit des Aptésiens de marque embrasser publiquement la Réforme. François de Remerville (1) fit venir de Genève, cette même année, le pasteur Jean de La Plante, qui tint l'assemblée dans la propre maison de ce gentilhomme. Y assistaient ostensiblement François d'Albertas, grand vicaire de l'évêque, et Philippine d' Ardaillon , native d'Orange, religieuse de l'abbaye de Sainte-Croix d'Apt.
A la fin de cette année , 1 56 1 , grâce , sans doute , à l'influence de ces personnages et de leurs amis , les consuls de la ville supplièrent le comte de Tende de ne pas donner lieu aux poursuites que l'on voulait diriger contre les luthériens d'Apt, vu que les habitants n'avaient pas cessé d'être « fidèles à Dieu et au roi, » et qu'il était inutile de grever le trésor communal de dépenses nouvelles. L'évêque Jean-Baptiste de Simiane de Gordes, dont nous allons parler, travaillait, de son côté, à faire prédominer les mesures de douceur, et les autres membres du clergé, à son exemple, étaient loin d'agir comme d'ardents catholiques.
(1) Un des membres de cette famille, Pompée de Remerville, professa aussi le . protestantisme , mais i! l'abjura ensuite à Bordeaux en présence d'Anne d'Autriche, qui le nomma gouverneur de Guyenne. Il mourut en 1640. C'était un savant homme, versé en latin, en grec et en hébreu. — Un autre Remerville, qui avait le prénom de Pierre, se distingua aux batailles de Dreux, Jarnac et Moncontour et était également protestant. Il devint plus tard un ligueur obstiné.
L'édit du 17 janvier 1562 assura momentanément l'exercice de la religion réformée à Apt. Le gouverneur Pontevès, qui favorisait le parti contraire, fut révoqué de ses fonctions , et les consuls reçurent l'ordre du comte de Tende d'ouvrir de nouveau les portes murées de leur ville , de licencier les compagnies bourgeoises et de faire jurer, en présence de l'évêque , chaque chef de famille de garder la cité sous l'obéissance du roi et de sa justice, d'y maintenir le bon ordre et de ne reconnaître que les ordonnances de Sa Majesté. Les habitants, après cela, furent désarmés, et François de Simiane, député par le comte, les assembla dans l'église des Carmes et leur déclara que l'intention du roi était de vivre et de mourir dans la religion catholique, de restituer à leurs légitimes possesseurs les effets pris dans les églises, de laisser aux ministres de la religion réformée la liberté de prêcher, excepté dans les villes closes, où l'exercice de leur religion ne serait permis que dans les faubourgs ; de ne pas permettre enfin que, dans les élections des consuls et autres officiers municipaux, il fût fait aucune différence entre les deux religions.
Ces mesures enhardirent les protestants aptésiens qui, en 1 564 et 1 565, après l'édit de pacification d'Amboise , demandèrent hautement d'être représentés au conseil communal. Ils avaient pour chef un nommé Bourgarel.
En 1567, le premier consul, Claude Albertas , embrassa la Réforme.
En 1 5 7 1 , François d'Albertas, qui était son parent, abjura lui-même le catholicisme et partit pour Genève. Philippine d'Ardaillon se déclara franchement protestante et se maria avec Jacques Turque, seigneur de Gignac. L'évêque d'Apt, précédemment de Vence ,
Jcan-Baptisic Rarabaud de Sjmiane de Gordes 'frère de Bertrand Rambaud de Simiane , baron de Gordes , lieutenant général pour le roi en Dauphiné) , dont le penchant pour la Réforme n'était un mystère pour personne dès l'année 1569, se déclara aussi protestant en 1 571 ( 1 ) , et partit avec son grand vicaire d'Albertas pour Genève, où il se maria avec une jeune religieuse, qu'il avait rejointe dans sa retraite et dont il eut Mrae d'Alençon. Après avoir séjourné quelque temps dans la cité de Calvin , il se retira dans les baronnies du Dauphiné sous le nom de M. de Saint-Sernin , vocable de son abbaye toulousaine, et mourut le 23 septembre 1 584 au château de Gordes, qu'il affectionnait particulièrement. Il était né le 20 novembre 1520 et avait été d'abord évêque de Vence (1555). « A des manières douces, » dit Barjavel, « et engageantes, il alliait un esprit vif et pénétrant, des sentiments nobles et magnanimes, un extérieur des plus aimables et des plus attractifs » (Boze, Hist. d'Apt, p. 235, 246, 254-257, 346; Histoire de l'église d'Apt , p. 293 ; Barjavel, Le seizième siècle, p. 28, 39, 41, 42, 79-91 ; Dictionnaire historique).
Joucas. — Unie à Gordes , cette église avait pour pasteur Jean Bouer de 1 596 à 1 507.
Gordes. — Pasteur de 1583 à 1588 : Jean Bouer. Elle s'unit à Joucas en 1596, comme on vient de le dire.
Roussillon. — Le 20 septembre 1561 cette église était une annexe de Lacoste (Calvini opéra, vol. XIX, n<> 3854).
Lacoste. — Le 20 septembre 1 561 cette église avait
(1) Un autre frère, Jean-Antoine de Simiane, sieur de Cabanes, protonolairc apostolique, né le 7 septembre Ifaf, se fit également protestant, mais il retourna plus tard au catholicisme et mourut en février 161 2, âgé de quatrevingt-huit ans (Barjavel, Le seizième siècle , p. 28, 79-91 .)
pour pasteur de F argues, et, en 1 5 67 , Manny (ailleurs, Magni) [Calvini opéra , vol. XIX, n° 3854; Bulletin de la Société, etc. , t. IX, p. 294).
Gignac. — Cette église demanda pour pasteur à Genève, en 1567, Boniface Esmieu, qui lui fut accordé; mais le député qui avait fait le voyage pour l'emmener revint sans lui, nous ne savons pour quel motif (Bulletin de la Société, etc., t. IX, p. 296).
Saint-Martin-de-Castillon. — Cette église avait pour diacre, en 1561, un ancien prêtre peu recommandable {Calvini opéra, vol. XIX, n° 3854).
La Motte-d'Aigues. — Pasteurs : De La Salle, le 20 septembre 1561 ; en 1580 : Jean Nicolet, qui desservait aussi Cabrières-d' Aiguës [Calvini opéra, vol. XIX, n° 3854).
Sivergues. — Pasteurs : Bouon, le 20 septembre 1561 ; Guillaume Cassy , de 1566 à 1567 (Calvini opéra, vol. XIX, n° 3854).
Cabrières-d'Aigues. — Cette église fut dressée en 1557. Pasteur en 1580 : Jean Nicolet, résidant à La Motte-d'Aigues, comme on vient de le dire (de Bèze, t. I, p. 108).
Lourmarin. — Cette église eut à souffrir de son seigneur, François d'Agoult, comte de Sault, qui ne voulait pas permettre aux ministres de prêcher dans ses terres ; de sorte que son pasteur, De Mercurins, venu de Genève en 1561 pour la desservir, ne put y remplir les devoirs de sa charge et, comme il le dit lui-même, ne fit rien « que deçà et delà confirmer les frères, destitués de pasteur en Provence, lorsqu'il en était requis. » Il devint pasteur de l'église de Marseille, où, ayant appris que le comte de Sault venait d'être appelé au gouvernement de Lyon, il pria Calvin, le 12 octobre 1561, de pourvoir de pasteur les fidèles de Lourmarin ;
LES GUERRES DE RELIGION. }Ol
<( car , » ajoute-t-il , « il n'y a église en Provence où Dieu ait plus mis de sa bénédiction selon l'apparence externe. » Autres pasteurs : En 1563, Barras ; de 1560 à 1572, Baussan, qui s'absenta plusieurs fois et fut suppléé par les pasteurs des églises environnantes, Bouon, Franc, Jean Bouer ; de 1 580 à 1581, Georges Dru/on; de 1 588 à 1 595 (unie à Mérindol), Jean Bouer; de 1 595 à 161 2, Jacques de La Planche (Calvini opéra, vol. XIX, nos 3854 et 3568 ; Arch. consistor. et municip. de Lourmarin.)
Mérindol. — Dressée en 1559, cette église fut desservie pendant quelque temps, au commencement de Tannée 1561, par Jean Bonparl (1). La même année, elle eut pour pasteur Jean Peréri (Périér), qui y avait déjà exercé son ministère au moment du massacre de Mérindol de 1545, date à laquelle il fut nommé pasteur à Bossey et Neydans , près Genève. Comme il avait laissé les meilleurs souvenirs à Mérindol, il y fut rappelé par l'église en 1561. Il répondit que des affaires particulières l'empêchaient de partir tout de suite, mais qu'il ferait tous ses efforts pour être libre au plus tôt, pourvu , toutefois , que ses collègues de Genève consentissent à son départ. MM. du Conseil, dont l'autorisation était nécessaire , s'y refusèrent d'abord (5 août 1561) ; mais ils paraissent être revenus sur leur détermination bientôt après, car les ministres de Genève écrivaient, dès le 12 août suivant, qu'il avait été permis à Me Jehan Peréri, pasteur à Neydans, « de retourner à Mérindol, qui est sa paroisse ancienne. » Calvin disait aussi, dans une lettre du 17 septembre 15 61 : « Peréri est parti. » — Pasteurs en 1580, puis de 1 588-
(1) il avait quitté l'église de Saint-Anibroix en Languedoc sans donner de ses nouvelles. En i ç67 un Bompar était pasteur à Rouen [Bulletin de la Société, etc., t. IX, p. 206).
1595, desservant aussi Lourmarin : Jean Bouer , qui, à dater de 1575, resta seul pasteur de Mérindol (de Bèze, t. I , p. 108 ; ms. français 197" de la bibl. publ. de Genève; Registre du conseil de Genève, fol. 223 ; Bulletin de la Société, etc., t. VIII, p. 76 ; Calvini opéra, vol. XVIII, nos 3476 et 3523).
Arles. — Les doctrines luthériennes ne recrutèrent pas un grand nombre d'adhérents à Arles et le prêche ne paraît pas y avoir été longuement établi. On sait pourtant que, dès 1549, il s'y tenait « des assemblées et congrégations illicites » contre les édits et mandements du roi , et qu'à cette occasion un meurtre fut commis sur la personne du luthérien Bernadin Baud. Le comte de Tende, gouverneur de Provence, ordonna des poursuites contre les coupables , dont les principaux étaient Jean de Quiqueran dit l'écuyer de Ventabren et Louis Gausan dit de Labadie. On sait aussi que l'archevêque d'Arles, Jacques de Broullat, s'engagea dans le parti des huguenots et s'attacha au prince du Condé, de telle sorte que le Parlement de Paris le déclara déchu de ses bénéfices (1562). Le prélat, dépossédé, qui n'avait passé, du reste, que quelques jours dans son diocèse, se retira en Allemagne, où il mourut vers 1575. Les archevêques qui occupèrent le siège après lui firent tous leurs efforts pour que la Réforme ne se propageât pas dans leur diocèse. Le cardinal Hippolyte d'Esté se concerta avec les consuls pour qu'on ne tolérât aucune conversion dans la ville. De son côté, Prosper de Sainte-Croix , légat du pape en France , « avait tant d'aversion pour les novateurs , » dit l'abbé Trichaud , « qu'il les éloigna avec zèle et intrépidité de son diocèse. Aussi les hérétiques le haïssaient si fort qu'ils en vinrent jusqu'à attenter à sa vie et qu'il eut bien de la peine à éviter les pièges qu'on lui avait artificieusement
tendus pour le perdre. » Le prélat ne réussit qu'imparfaitement dans son œuvre d'intolérance ; car Arles renferma pendant longtemps des huguenots (Achard, Invent, sommaire des arehiv. communales d'Avignon, p. 71 ; Du Port, Hist. de l'église d'Arles, p. 244 et 249 ; La France protestante au mot du broullat ; Trichaud, Hist. de la sainte église d'Arles, t. IV, p. 103 et 1 10).
Salon. — Cette église eut à essuyer un violent assaut de la part des catholiques en 1560. Le Ier mai, les vignerons du lieu , excités par le bourgeois Louis Villermin dit Curnier, à la suite d'une chanson luthérienne chantée dans les rues par des enfants, se munirent de bâtons et, ayant mis des croix de papier et de longues plumes de coq à leurs barrettes , se saisirent à grands cris des luthériens de Salon et les menèrent au château. Le viguier Pierre Roux, sieur de Beauvezet, ayant arrêté un des mutins, plus de cent séditieux se jettent aussitôt sur lui et, le traitant de fauteur de luthériens, de souteneur de luthériens, de luthérien même, l'obligent à se réfugier dans une maison dont ils s'apprêtent à incendier la porte et où il n'échappe à leurs coups qu'en jetant son bâton de justice par la fenêtre. 'Les séditieux, satisfaits, confient le bâton à Antoine de Cordes (ou de Corduba), « homme fort doux, gracieux, franc et libéral. » Ce dernier, aidé de Palamède Marck de Châteauneuf, parvient à les calmer momentanément en faisant enfermer au château vingt-cinq luthériens ; mais les séditieux, reprenant bientôt leurs cris de : Mort aux luthériens! se saisissent du riche marchand Louis Paul, second consul, qui passait pour luthérien, pillent sa maison, puis celle de Jean Paul, son frère, « homme de bien et sans bruit de cette religion, » et s'emparent en dernier lieu d'une vieille femme, mère d'un des suspects emprisonnés, l'entraînent, après l'avoir assommée, àdeux
cents pas hors de la ville, sur la route d'Avignon jusqu'à la léproserie et lui tranchent la tête à coups de hache. La sédition dura cinq jours et deux nuits. Huit jours après, La Garde et le grand prévôt de Provence vinrent à Salon pour informer sur les troubles et demandèrent qu'on leur livrât les coupables et les suspects; mais le conseil général, réuni le 11 mai, leur répondit que les informations étaient déjà commencées et se continueraient, et l'affaire fut ainsi assoupie. Les prisonniers demeurèrent enfermés quinze jours et furent relâchés un à un, parce qu'aucune charge ne s'éleva contre eux. Le bâton de viguier fut donné à Guillaume de Brunet, ami de Beauvezet , mais les meurtriers restèrent impunis. Le 2 juillet suivant, Louis Villermin dit Curnier , qui avait été nommé second consul, ayant péri assassiné, ses partisans tentèrent de soulever une seconde fois les vignerons , mais ils ne trouvèrent pas d'écho , car les habitants le plus en crédit dans la ville , notamment Antoine Mark de Tripoli , penchaient vers la Réforme.
Après l'édit d'Amboise de 1 563 et forts des garanties qu'il donnait aux protestants pour le respect de la liberté de conscience, Jean Paul le Vieux, Etienne Bernard, Bertrand de Sarraire, bourgeois, et Hugues Coiffet, chirurgien, agissant tant en leurs noms qu'au nom de leurs coreligionnaires protestants, sommèrent, par acte notarié du 3 novembre 1565, le curé de la ville de s'abstenir désormais de baptiser les enfants de leur religion et de se conformer à l'édit du roi. Le curé répondit au bas de la sommation que, tant qu'on lui présenterait des enfants, il les baptiserait sans s'informer de la religion à laquelle ils pourraient appartenir (Nostradamus, p. 78 5- 787; Louis Gimon, p. 219-228, 247).
En 1 567, l'église de Salon avait dû avoir Rigolet, procureur à Grenoble, pour pasteur; mais ce dernier, qui
était alors à Genève , n'effectua point son voyage nous ne savons pour quelle raison, et alla un peu plus tard à Grasse (Bulletin de la Société, etc., t. IX, p. 294; Ms. franç. n° 197* de la bibl. publ. de Genève).
Tarascon. — En août 15 ^9, cette église avait pour pasteur Ollivier, envoyé par la compagnie des pasteurs de Genève, mais elle ne put prospérer, car les consuls prirent soin d'isoler la ville du mouvement réformateur des pays environnants. De 1559 à 1564, ils arrêtèrent une série de mesures pour veiller à sa garde, afin « d'aviser aux invasions qui pourraient survenir à cause des troubles qui sont à présent pour les faits de religion » (Bullet. de la Soc, etc., t. VIII, p. 76; Meyer, Inventaire sommaire des arch. commun, de Tarascon, BB, 18).
Sénas. — Le 20 septembre 1561, cette église avait pour pasteur Spiron.
En 1568, le baron de Sénas, Balthasar de Gérente, celui-là même qui s'était illustré avec Mauvans dans la retraite de Sisteron, désireux de dresser une église dans son fief, adressa à ce propos la belle lettre qui suit aux pasteurs et professeurs de l'Eglise de Genève :
« Salut par notre Seigneur Jésus-Christ.
» Messieurs et frères de l'Eglise de Genève,
» Messieurs et frères, d'autant qu'il a plu à notre Dieu nous faire , entre autres grâces , ce bien , après nous avoir remis en nos pays et maisons que, même par notre roi , ceux de la noblesse de ce pays , suivant la liberté qu'il nous a octroyée, peuvent, sans crainte des hommes, exercer leur religion, car j'ai toujours souhaité, depuis qu'il a plu à ce bon Dieu me retirer des abîmes d'erreur où j'étais engouffré , de faire chose qui fût à l'avancement du règne de Jésus-Christ, ce que je ne pense point mieux excercer qu'en faisant à mon pou-
voir prêcher et publier sa parole aux lieux et places que Dieu m'a donnés en ce monde. Et pour autant qu'en ce faisant il m'est requis d'avoir un personnage doué des grâces du Saint-Esprit et qui ait de quoi répondre à pluplusieurs personnes (assez fondées en plusieurs raisons humaines), qui me viennent souvent visiter : A cette cause, Messieurs et honorés frères, je vous supplie, au nom de Dieu , me faire ce bien de me vouloir départir un personnage pour venir devers moi faire l'œuvre du Seigneur. Et je donnerai ordre (moyennant son aide) , qu'il fera quelque bon fruit à l'avancement et augmentation de son Eglise, et satisfera à toutes charges à ce nécessaires. Vous supplions derechef me faire ce bien et me tenir pour recommandé en vos saintes prières , comme de ma part je supplie le Tout-Puissant vous augmenter en toutes ses saintes bénédictions.
» De notre maison de Sénas, ce xxvie avril 1568.
» Votre humble et affectionné frère à vous obéir.
» Sénas. »
Nous ignorons si la démarche du baron aboutit.
(Calvini opéra, vol. XIX, n° 3854).
Aix. — Le 22 septembre 1557, les luthériens d'Aix avaient pour pasteur Claude Boissier, natif de Tencin , en Dauphiné, envoyé par la compagnie des pasteurs de Genève. Il ne put demeurer longtemps à son poste (1). Un deuxième pasteur, natif de Provence, Jacques Ruffi, qui avait étudié à Genève, vint en août 1559a Aix et fut également obligé de partir (2). A lamême date d'août 1 5 59,
(1) Il était à Saintes le 28 mai 1558 (Bulletin de l'histoire, etc., t. VIII , p. 76).
(2) Il fut successivement pasteur à Poitiers (ij août 1J60), à Lyon, à Valence, à La Côte Saint-André (E. Arnaud, Hist. des prot. du Dauph., t. II, p. 424).
et adjoint à Ruffi, un autre pasteur, maître Jehan Graignon, était aussi venu de Genève et quitta l'Eglise quelques mois après (i). A cette époque, les conseillers Eguilles, Pena, Châteauneuf, Ferrier, Arcussia, Somati, Salomon et l'avocat général du Puget suivaient les réunions luthériennes , qui se tinrent d'abord secrètement dans la maison du premier et qui se transportèrent ensuite dans son jardin, près la porte Saint-Jean. Cette succession rapide des pasteurs de l'Eglise d'Aix témoigne des persécutions dont ses membres eurent à souffrir. Calvin, pour les engager à les supporter patiemment, leur écrivit, le Ier mai 1561, la remarquable lettre qui suit :
« Très chers seigneurs et frères,
» Soyez tout persuadés qu'ayant entendu les extorsions et violences qui ont été faites à plusieurs , nous sommes touché de telle compassion que requiert le lien fraternel qui est entre nous. Ce que nous protestons afin qu'il ne vous semble qu'étant loin de corps et à repos nous soyons pius hardi à vous exhorter à patience, d'autant que le mal ne nous touche point. Or combien que la tristesse nous soit commune avec tous , si nous faut-il restreindre et tenir en bride, et donner tel conseil l'un à l'autre que celui qui a toute autorité par-dessus nous soit simplement obéi. Nous savons bien que c'est une belle couleur et apparente qu'il est licite de se revenger contre un populaire mutin pour ce que ce n'est point résister à l'ordre de la justice, même que les lois arment tant grands que petits contre les brigands ; mais quelques raisons ou convoitises qu'on amène , toute notre sagesse est de pratiquer la leçon que nous a
(1) Il s'établit à Nérac, après avoir séjourné quelques semaines à Sommiù res [Bulletin de la Société, etc., t. VIII, p. 7> et 76).
apprise le Souverain Maître, à savoir, de posséder nos vies en patience. Et de fait, c'est la meilleure et plus sûre garde que nous puissions avoir de nous cacher sous son ombre , quand nous sommes assaillis de tels orages. Or est-il ainsi qu'en résistant au mal par force d'armes, nous l'empêchons de nous subvenir. Et voilà pourquoi saint Paul , pour modérer nos passions , nous exhorte de donner lieu à son ire , nous appuyant sur la promesse qu'il a faite de maintenir et garantir son peuple après que les ennemis auront écumé leur rage. Si ce qui est advenu vous étonne, attendez que Dieu montre par effet ce qui a été toujours connu , à savoir que le sang des fidèles non seulement criera vengeance , mais sera une bonne semence et fertile pour faire multiplier l'Eglise. Ce n'est pas sans cause que l'Ecriture insiste tant à corriger notre hâtiveté, vu qu'il nous est tant difficile de faire cet honneur à Dieu qu'il besogne à sa façon et non à notre appétit. Car quoiqu'on nous ait tant souvent remontré qu'il veut édifier son Eglise miraculeusement , nous ne pouvons endurer qu'il y mette pierre ni mortier, sans grincer les dents, s'il ne nous vient à gré. Si est-ce que le temps est que nous travaillions d'un côté et souffrions de l'autre. Nous appelons travailler, nous porter virilement et passer pardessus tous obstacles, quand il est question de faire notre devoir. Car plutôt cent fois mourir que de fléchir. Mais cela n'empêche pas que nous ne souffrions et qu'étant menés d'un esprit débonnaire, nous rompions, en ne bougeant, les impétuosités de nos ennemis. Si vous acceptez ce conseil, nous avons bonne confiance en Dieu qu'en bref sa main vous apparaîtra pour sauvegarde. Sur quoi, très chers Seigneurs et frères, nous le prions de vous conduire en esprit de prudence et vertu, vous faisant prospérer en tout bien, à ce que son
nom soit de plus en plus glorifié en vous. Ce ier de may 1 561 . »
Le 29 mai suivant , les fidèles de l'église d'Aix répondirent à Calvin : « Dieu nous fasse... la grâce de bien retenir vos saintes admonitions. A quoi nous avons bonne volonté d'entendre les apprendre et y se ranger chacun tant que pourrons. Le Seigneur vous veuille rétribuer le loyer de votre labeur que prenez pour nous et vous bénir en toute bénédiction par son fils Jésus. »
Au commencement de cette année i$6i, l'église d'Aix était desservie par Guy de Moranges (dit de La Garde) (1), qui quitta Aix pour mettre ordre à ses affaires , mais avec promesse de revenir. N'ayant pu tenir sa parole, l'église chargea de Mercurins, pasteur de Lourmarin , qui retournait à Genève à cause de l'intolérance du comte de Sault, d'amener à son retour un autre pasteur. « Vous supplions humblement , » lui disait-elle dans sa lettre du 29 mai , « lui assister et subvenir à notre nécessité présente tant qu'il sera possible. » Nous ne savons si de Mercurins réussit dans sa mission; mais, à la fin de l'année 1 5 6 1 , c'est Jean Chabrand , pasteur précédemment placé à Vilhosc et Sisteron, qui desservit l'église d'Aix. On a vu plus haut (page 27) le décret d'arrestation lancé contre lui par le Parlement et les épreuves cruelles par lesquelles l'église passa à cette époque.
Dès le 29 mai 1 561 , le Conseil communal d'Aix avait cherché à la disperser. « Le Conseil , » lit-on dans le registre de ses délibérations , « avisé que plusieurs dévoyés de la religion catholique viennent journellement se retirer en la présente cité d'Aix, au grand scandale
(1) Il était à Anduze en juin if$7, à Yssoudun en mai 1^8, à Uzes en mai 1560, à Issoire en 1562, à Aurillac en 1567 {Bulletin de la Société, etc. t. VIII, p. 7Î-7J, t. IX, p. 295).
du peuple, et ce qui pourrait, en outre, causer quelque émotion et sédition , a délibéré que les consuls se retireront par-devers le Parlement, à l'effet d'avoir provision pour enjoindre à tous étrangers suspects du crime d'hérésie de sortir de la ville dans les trois jours , sous telle peine que la Cour arbitrera. »
Le 25 décembre 1 566, Jean de Saint-Priest de Saint- Chamond , archevêque d'Aix, monta dans la chaire de l'église métropolitaine de Saint-Sauveur, revêtu de ses habits pontificaux , s'éleva en termes aussi énergiques qu'indignés contre les abus de l'Eglise romaine et la Cour de Rome; puis, déchirant sa mitre et jetant sa crosse , il déclara renoncer à son archevêché et à sa religion pour suivre la profession des armes. L'année suivante, il épousa Claude de Fay, dame de Saint- Romain, et en prit le nom. A dater de cette époque, il servit dans les rangs des huguenots et mourut gouverneur d' Aiguës-Mortes , le 25 juin 1578, « non sans soupçon de venin , » dit Pérussis [Bulletin de la Société, etc., t. VIII, p. 72-76; Calvini opéra, vol. XVIII, n°8 3 3 79, 3383 et 3403 ; vol. XIX, n° 3854; vol, XXI, p. 667 et 732; La France protestante, au mot saintchamond. Pérussis, dans d'Aubais, t. I, p. 216 ; Registre des délibérations du Conseil communal d'Aix).
La Roque-d'Antheron. — Dès 1559, on célébrait, dans cette église, la cène à la mode de Genève, et l'année suivante on y construisait même un temple. Le 20 septembre 1561 , elle avait pour pasteur Mann/, ailleurs Magni (Lambert, t. I, p. 96; Louvet, Histoire, t. I, p. 142; Calvini opéra, vol. XIX, n° 3854).
Saint-Paul-lès-Durance. — Dressée en 1559 (De Bèze , t. I , p. 108).
Marseille. — RufTi raconte que la Réforme ne jeta pas de profondes racines à Marseille, et que le premier
luthérien qu'on y découvrit fut un mercier, dont la boutique faisait le coin en allant à l'hôpital Saint-Esprit. Le peuple le poursuivit un jour à coups de pierre, et, sans l'assistance d'un voisin qui le garantit, il aurait été mis en pièces. L'église fut dressée en 1 559 et eut pour pasteur Nicolas Folion (dit La Vallée) , ancien carme et docteur en Sorbonne , qui ne put demeurer longtemps à son poste (1).
Le 15 février [1560], elle demanda à Genève un nouveau pasteur par l'organe de Trophime de l'Aube (2), qui exerçait pour lors son ministère au milieu d'elle et avait été nommé surveillant de classe (président de synode) par l'assemblée (synode) de Mérindol. De l'Aube adressa sa lettre à son ami Coladon, ministre de l'Evangile à Genève , à qui il disait :
« Monsr , A l'assemblée des ministres de cette province, tenue à Mérindol le second février, fut arrêté que le surveillant de la classe écrirait au nom de tous aux pères et aux frères de votre compagnie pour vous prier nous donner, pour l'église de Marseille, le frère de Monsr de Bargemont (3). Etant venu à Marseille et ayant trouvé la commodité du porteur, ai été prié accompagner les lettres qu'ils adressent à Monsr Candolle sur le présent fait et vous en écrire particulièrement : ce que je fais d'autant plus volontiers que je les vois affectionnés à la Parole de Dieu. Je ne vous écrirai plus au long de leur zèle et de l'accroissement de cette église, parce que, par autres lettres que j'estime qu'avez déjà reçues, vous en ai écrit. Pour cette cause, je vous
(1) Il alla à Toulouse cette môme année (Bulletin de la Société, etc.yt. VIII, P- 70-
(2) Il était à Montélimar en i f68 (Hist. des prot. du Daup., t. II, p. 452).
(3) Il y avait pour pasteur à Périgueux le 26 avril 1 566 un nommé Etienne Digne dit Bargemont {Bulletin de la Société, etc., t. VIII, p. 7,-).
prie avoir égard à l'importance de cette église , et jugez si celui que nous demandons y est propre, et, laissant le tout à votre discrétion , vous plaira avoir égard de la pourvoir le plus tôt qu'il sera possible... Au reste, nous recevons de jour à autre bonne nouvelle de la Cour et espérons que le Seigneur nous délivrera. Mais le Seigneur m'a délivré jusques à présent. J'espère qu'il continuera sa faveur envers moi pour servir à son honneur et gloire, lequel je prie vous maintenir en sa grâce, me recommandant bien humblement à vos saintes prières et bonne grâce , et de madame votre femme et de Judith. De Marseille, ce XVIII février [1560].
» Votre obéissant frère et ami ,
» Trophime de l'Aube. »
En septembre 1561 , l'église de Marseille, étant privée de nouveau de pasteur, adressa vocation à de Mercurins , pasteur de Lourmarin , qui avait été obligé de quitter son champ de travail à cause de l'intolérance du comte de Sault. De Mercurins , qui était originaire de Marseille, accepta l'appel avec joie, sous la réserve que Calvin agréerait sa détermination et que sa nouvelle église se chargerait des frais nécessités par la venue d'un autre pasteur à Lourmarin , quand les fidèles de cette église pourraient reprendre leurs exercices interrompus. Les frères de Marseille adressèrent à ce propos aux pasteurs de Genève la lettre suivante :
« Salut et paix par notre Seigneur Jésus-Christ,
» Très honorés seigneurs et frères, Dieu nous ayant donné telle ouverture de pouvoir recouvrer et redresser notre église, à peu près dissipée par la rudesse de la vie du peuple maritime de notre ville , nous devrions être nonchalants de tel bruit qui fait que vous osons
importuner. 11 est vrai que nous dussions avoir gardé le commis que de votre gré nous aviez envoyé par cidevant (i); mais tous ceux qui connaissent le naturel de ce peuple furieux nous pardonneront quelque chose , combien que nous ne voulons en tout excuser nos fautes. Or, Messieurs, comme le sieur de Saulx donnait empêchement au frère ministre de Lourmarin de ne pouvoir s'employer à son église, même depuis son retour de Genève, nous requîmes, il y a environ un mois et demi, de le pouvoir employer en notre église, ce que nous avons obtenu et de son église et de lui , avec telles manières que nous manderions à nos dépens pardevers vous pour recouvrer comme pour ledit Lourmarin , toutes fois et quantes que monsieur de Saulx laisserait ses sujets en paix et moyennant que vous approuviez la vocation dudit frère de s'avouer à notre église de Marseille, sans laquelle condition ne nous voulait concéder aucune chose. Car pour ce qu'il nous serait propre pour avoir connaissance du naturel du pays comme du sien et qu'il est ayant bon témoignage de nous dès son enfance, nous vous prions affectueusement , et au nom de Dieu , de vouloir nous l'octroyer comme ministre.
» Très honorés seigneurs et frères, nous nous recommandons à vos bonnes grâces.
» Votre très humble et obéissant serviteur ,
» Jacques de Véga , au nom des frères.
» De Marseille, ce oct. 1561. »
En 1567, nous trouvons, pour pasteur à Marseille, Molinon, et, à l'époque de la Saint-Barthélémy, Pierre Franc , natif de Riez , qui se réfugia à Genève et y fut
(0 Est-ce Nicolas Folion-
reçu bourgeois le 24 octobre 1572 (Calvini opéra, vol. XIX, nos 3556 et 3568; Ruffi , Hist. de Marseille, p. 228; de Bèze, t. I, p. 108; Gaberel , Hist. de l'église de Genève, t. I (édit. de 1853), p. 81 et 82 ; Ms. franç., n° 121 de la biblîoth. publiq. de Genève).
Forcalquier. — Un des premiers adeptes de la Réforme à Forcalquier fut le chanoine Bernardin de Candolle, de la famille duquel est sorti le célèbre botaniste de ce nom. Il s'établit de bonne heure à Genève, où il fut reçu habitant en 1552 et bourgeois en 1555. Les luthériens de Forcalquier ayant lacéré, en 1558, des images et abattu des oratoires, que divers particuliers avaient élevés dans leurs propriétés, le Parlement envoya sur les lieux pour informer le conseiller Honoré Laugier, sieur de Colobrières, qui ordonna la reconstruction, aux frais de la ville, des oratoires renversés. L'année suivante (8 octobre) , des enfants ayant chanté par la ville la chanson de Genève, l'un d'eux, fils de Bernardin Aubert, fut jeté, à la suite d'une grave collision . dans le bassin de la fontaine , où il faillit périr. On apposa, d'autre part, des placards sur la porte de l'église et à la grande place. Le chapitre se plaignit ; mais comme une partie des officiers de la sénéchaussée avait adopté la Réforme , notamment le lieutenant Jean-Baptiste Perrochet, aucune poursuite ne fut exercée. Là-dessus le conseil communal se réunit et décida d'exclure de la maison de ville les luthériens ; mais la minorité protesta et la délibération ne fut pas exécutée. Des assemblées religieuses avaient lieu en même temps dans la ville, tant de jour que de nuit. Elles persistèrent en 1560 et 1561 malgré l'opposition des consuls. Elles furent aussi nombreuses que bien suivies. C'est à ce moment que les protestants de la ville, qui étaient sans pasteur, écrivirent, pour en obtenir un, à la compagnie
des pasteurs de Genève la touchante lettre qui suit : « Salut par Jésus-Christ ,
» Très chers seigneurs et frères, vous avez entendu (sommes assurés, à votre grand regret), la dissipation et la ruine de notre pauvre église à cause des vagues et assauts dont Satan et ses suppôts Font assaillie jusques à la vouloir du tout exterminer : qui nous a donné matière de gémir et soupirer, nous voyant constitués en telle famine que nos adversaires apertement nous jugeaient délaissés de Dieu , privés de la vraie pâture de vie , c'est de sa sainte Parole, et déjà dévalés en la fosse. Toutefois, ce père de miséricorde, ne pouvant montrer envers nous que une affection paternelle après nous avoir fait connaître notre infirmité, a eu pitié de nous, ayant fait cesser ces vagues du populas indiscret et ignorant, confondu et renversé les forces et entreprises des -adversaires de sa vérité et tellement avancé sa maison qu'il ne demeure que d'avoir ouvriers pour rassasier les pauvres âmes faméliques et languissantes de sa pâture spirituelle. Pour ce, seigneurs, voyant la grâce que ce bon Dieu nous a faite et veut faire, nous avons bien voulu supplier, comme ceux qui avez l'honneur, bien et salut de vos frères en charité pour recommandés, de nous vouloir pourvoir de tel ministre et pasteur que bien pourrez entendre nous être nécessaire. Car, pour avoir à faire à un peuple rude et mal traitable , serait requis d'avoir homme qui, avec saine doctrine, vie sainte et bon exemple, eût véhémence et autorité pour adoucir les mœurs des ignorants. Pour ce, nous vous prions avoir pitié de nous et le Seigneur souverain rémunérateur le vous rendra, et nous le prierons vous vouloir de jour en jour tellement augmenter ses grâces que jusques en la fin persévériez en la vocation qu'il vous appelés
j\6 ■ HISTOIRE DES PROTESTANTS DE PROVENCE.
du ministère de sa sainte Parole, vous priant de nous avoir pour recommandés en vos saintes oraisons. De Forcalquier ce viii. octobre 1 561 .
» Par vos obéissants et affectionnés frères, au nom de tous ces frères,
» A. Bandoly. »
Cette lettre étant , paraît-il , demeurée sans résultat , l'église députa à Genève d'Aimin, qui s'adressa à maître Reynaud. Ce dernier ayant dit qu'à Genève pour lors ne se trouvait aucun ministre disponible, l'église envoya un second député à Artus, pasteur à Bobi, en Piémont, qui avait manifesté l'intention d'exercer son ministère en Provence à la condition que les pasteurs de Genève , qui l'avaient placé dans cette église, voudraient bien y consentir. Voici,- du reste, la lettre que les anciens du consistoire de Forcalquier écrivirent à cette occasion à Genève :
« Grâce et paix de par Dieu le Père et notre Seigneur Jésus-Christ.
» Au retour de Genève, que le frère André d'Aimin, un des anciens de cette ville de Forcalquier , a fait ces jours naguère passés , il nous a dit qu'il avait fait ses diligences à vous demander ministre pour ladite église; mais que maître Reynaud, auquel il s'était adressé, y avait répondu que là ne s'en trouvait plus pour lors à cette cause et qui soit ministre. Il y a grand danger ici des sectes et divisions des fidèles , mêmement que y abonde grand peuple journellement à cause de la justice qui y est érigée, qu'est siège royal et présidial et sénéchaussée. Nous sommes retirés devers les ministres qui sont en ce pays pour y pourvoir ; lesquels étant en petit nombre et avec grande moisson, Dieu loué, ne peuvent secourir partout , mais nous ont avertis qu'un
M. Hubert Artus, lequel avez autrefois envoyé à Bobi, village de la Val-Luzerne, leur avait écrit que, s'il vous semblait bon , il se transporterait en ce pays pour secourir aux nécessité des églises ; et nous, suivant ledit avertissement, avons dépêché le frère Bertrand Barnouin, présent porteur, devers ledit Artus pour voir s'il pourrait nous venir servir et, audit cas, avons donné charge audit porteur d'aller par-devers vous pour en avoir l'octroi et lettres nécessaires, ce que nous vous supplions , au nom de Dieu , de faire , afin que ledit M. Artus soit prêt et diligent de venir audit ministère. Et en cela, s'il vous plaît, nous aurez pour recommandés à vos saintes prières. De Forcalquier, ce XVIII. de novembre [i 561].
» A. Bandoly, ancien; Melue, ancien ; C. Bollene, ancien; Melue, ancien ; André Daimin, ancien; Chabert, ancien. »
Nous ignorons si la mission de Barnouin réussit.
Quand l'édit favorable de janvier 1 562 parut, l'avocat Baltha\ar Boni face , devenu ministre , présida des assemblées religieuses dans sa maison, où assistèrent des personnes étrangères à la cité, et demanda, avec ses adhérents au conseil communal, de « faire le prêche » dans la ville. Ce dernier, embarrassé, consulta un homme de loi, nommé Jean Nicolaï, qui établit, dans un mémoire, que l'édit n'autorisait pas l'exercice de la religion réformée à Forcalquier même. Nicolaï avait raison ; car les assemblées religieuses n'étaient permises qu'en dehors des villes ; mais comme Boniface était le beaufrère du lieutenant de la sénéchaussée Perrochet , le beau-père du procureur du roi, l'oncle du viguier et le parent ou l'allié de tous les officiers du siège, le conseil communal de Forcalquier se sentit impuissant à empêcher l'exercice de la religion réformée et décida
}l8 HISTOIRE DES PROTESTANTS DE PROVENCE.
qu'on laisserait les protestants tenir librement leurs assemblées , mais à la condition qu'on ne prêcherait pas à la place du Bourguet. La compagnie d'infanterie, qui tenait garnison dans la ville et y maintenait la tranquillité publique, ayant été retirée quelque temps après, plusieurs protestants craignirent d'être emprisonnés ou massacrés et quittèrent la ville , et le conseil ordonna qu'on murerait les portes de leurs maisons. La guerre ayant éclaté en avril , les huguenots s'emparèrent de Forcalquier (6 juin 1562), mais n'y demeurèrent que treize jours.
Après l'édit de pacification d'Amboise(io mars 1 563), les habitants fugitifs rentrèrent dans leurs maisons et les prêches recommencèrent. Le conseil communal , pour éviter des troubles , décida qu'on permettrait aux protestants de célébrer leur culte seulement dans leurs maisons.
Pendant la deuxième guerre de religion, les protestants devinrent maîtres de la ville (18 octobre 1567). René de Savoie, baron de Cipières, qui commandait à deux mille cinq cents huguenots ordonna la démolition des remparts; mais, sur la représentation de Perrochet et du ministre Bernardin Qodur , il rapporta son ordre moyennant une rançon de deux cents écus, qui lui furent comptés, et il partit le 10 novembre suivant. A cette époque, l'église de Forcalquier avait pour pasteur Jacques Guérin , ce qui porterait à croire que Codur suivait l'armée protestante en qualité d'aumônier.
A partir de la troisième guerre de religion (25 août 1568), la ville tomba tour à tour aux mains des deux partis ; mais l'influence catholique finit par y devenir prépondérante. Le 29 avril 1570, les pauvres de la religion réformée se plaignirent de ce qu'on ne les laissait pas sortir de la ville pour aller gagner leur vie.
Pour en obtenir la faculté , ils furent obligés de fournir une caution, de déclarer où ils allaient et de rentrer chaque soir.
Après l'édit de pacification de Saint-Germain-en-Laye (15 août 1570), qui permettait spécialement l'exercice de la religion réformée dans les faubourgs de Forcalquier, le prêche se fit à Saint-Pierre, mais il fut transporté ailleurs l'année suivante. Le Conseil communal prit diverses délibérations pour l'interdire , mais sans pouvoir y parvenir pour le moment. Alors on persécuta les protestants d'une autre façon. C'est ainsi que d'Aiglun , lieutenant de la sénéchaussée, qui avait remplacé Perrochet , faisait baptiser par force à l'église les enfants protestants. D'autre part, on défendit aux protestants émigrés de rentrer dans la ville. A la veille de la Saint-Barthélemy , le pasteur de l'église était Gaspard Mense, natif d'Aups, qui se réfugia à Genève et y fut reçu bourgeois le 29 septembre 1572.
Le 25 janvier 1575 , pendant la cinquième guerre de religion , le Conseil communal défendit l'entrée de la ville aux huguenots du dehors, mais sans aller pourtant jusqu'à expulser ceux qui l'habitaient. Quelques mois avant l'édit de Beaulieu de mai 1576, les protestants ayant recommencé leurs assemblées (1), le Conseil renouvela sa défense aux huguenots étrangers d'entrer dans la ville (15 septembre). Le 10 octobre de l'année suivante , le viguier, assistant à une séance du Conseil , offrit d'informer contre les assemblées et les prêches , mais à la condition que les consuls l'assisteraient dans
(1) n Ceux de la religion réformée s'assemblaient, faisaient prières et chantaient psalmes publiquement et hautement en la ville », et « même le 28 janvier dernier , comme la procession passait , étant eux assemblés en une maison, en icelle chantaient à haute voix les psalmes » (-Délibération du Conseil communal de Forcalquier).
ses visites domiciliaires. Ces derniers ne paraissent pas avoir voulu accepter cette mission inquisitoriale ; mais le Conseil décida (29 novembre) de s'opposer formellement aux prêches, à cause, disait-il, des inconvénients et des dangers qui pourraient en résulter pour la ville. Les assemblées, néanmoins, continuèrent comme par le passé, et la requête que le Conseil présenta au Parlement pour les interdire ne paraît pas avoir abouti (Galiffe, Notices généalog. sur les famil. génev., t. II , p. 408 ; La France protestante, t. III , p. 183 ; Calvini opéra, vol. XIX, n° 3557; Bulletin de la Société, etc., t. IX, p. 297; C. Arnaud, Les protestants de Forçatquier , dans le Journal de Forcalquier, année 1881 , n°s 11 , 12, 15 , 19 et 20; et Labbé de la Jeunesse; p. 25, 26; Ms. franç., n° 197" de la bibl. publ. de Genève; Jean Nicolaï , Mémoire en défense pour la commune de Forcalquier , ms. communiqué par M. C. Arnaud).
Manosque. — Dès 1532, on signalait à Manosque un luthérien, le notaire Aloat, qui, s'étant rendu à Gap pour visiter son parent Gauthier Farel , greffier de la Cour épiscopale et frère du célèbre réformateur, dont il voulait acheter l'office, fut amené à la foi évangélique par un autre frère du réformateur, Jean-Jacques Farel, qui lui démontra , la Bible à la main , les erreurs de l'Eglise romaine. De retour à Manosque , Aloat ayant parlé de ses nouvelles convictions , eut à subir un procès criminel dont il sortit sain et sauf par une amende honorable. Le germe de la Réforme n'en était pas moins déposé dans les cœurs , et vingt-trois ans plus tard , en 1555, les luthériens étaient assez nombreux à Manosque pour que le Conseil communal décidât, sur l'avis du Parlement, à qui il avait envoyé deux députés en consultation, « que l'on exclurait du Conseil de Ma-
nosque ceux qui seraient soupçonnés d'hérésie, et que Ton élirait à leur place d'autres conseillers sur la religion desquels on pourrait compter. » Cinq ans après (i 560), Christophe Brémond fut mis en prison, accusé et convaincu d'avoir fait profession publique de luthéranisme. En 1 562, des pasteurs venus de Genève et de la vallée d'Angrogne en Piémont, notamment Gaspard de Vé%a, consolidèrent l'œuvre , mais ne purent demeurer longtemps à leur poste. Ce dernier alla exercer son ministère à Sisteron. Il se commit des excès àManosque. Des images et des statues furent brisées , des tableaux lacérés dans l'église du hameau de Toutes-Aures. Il en fut de même dans la chapelle de Notre-Dame-de-Consolation, située au nord-est de l'aire de Soubeiran. « On se réunissait pendant la nuit, » dit Féraud, « dans la maison d'école, qui , n'ayant « ni cadenas ni verrouil , » était ouverte à tout le monde. Les consuls, avertis de ce qui se passait, s'assurèrent de cette maison, la firent fermer par une bonne serrure, et dissipèrent toute assemblée nocturne dans l'enceinte de la ville. Les mêmes consuls informèrent le roi et le Parlement d'Aix de cet événement ; ils convoquèrent ensuite un conseil général de toute la communauté , qui fut tenu le 18 janvier 1 562 et auquel assistèrent sept cents chefs de famille. On y exposa d'abord l'objet de cette convocation extraordinaire... , puis on demanda que chacun des assistants fît connaître hautement sa foi catholique. Aussitôt , et comme d'une seule voix , tous prêtèrent serment... Les consuls firent dresser deux gibets, l'un sur la place du Marché, l'autre à la porte de la Saunerie, afin que l'appareil du supplice rendît fidèles à leur serment ceux qui l'avaient prêté, et qu'il fît abjurer l'hérésie à ceux qui l'auraient secrètement embrassée. »
Peu après , le favorable édit de janvier ayant paru ,
les protestants de Manosque requirent André Arnaud, premier lieutenant du juge de Forcalquier, de leur céder la métairie de Pierre-Blanche , sur les bords de la Durance , pour y tenir leurs assemblées : ce qui leur fut accordé. Ils redemandèrent alors de Véza à l'église de Sisteron, qui ne consentit point à le leur céder, mais qui pria Calvin de leur procurer un autre pasteur.' Gaspard de Bet\e, qui vint vers ce temps , paraît avoir été envoyé à Manosque en réponse à leur demande. Les consuls furent fort irrités de l'autorisation donnée par le lieutenant et en firent leur plainte à l'archevêque d'Aix, au Parlement, à l'assemblée des Etats de la province, qui ne donnèrent pas suite à leurs doléances. N'osant employer la force , ils recoururent à la persuasion et firent venir d'Avignon un prédicateur jésuite , nommé Guillaume Change! , qui resta tout une année à Manosque.
En 1568, l'église comptait trente-neuf chefs de famille protestants , dont les noms suivent (en tout quatrevingt-quatorze personnes) : Antoine Pasquier, son fils Joseph, Paul Brunet, François Aunier, Foulque Brunet, Claude Bardol , Esprit de Laventure , Théobald Lambert, Anton, Armand de Tulette, Jean Clémontin, Bertrand Peget, Jacques Imberti, François Arnaud, Jacques Boyer, Elzéar Féraud, Raimond Greoux, Jean-François Brena , Brémond dit Mouron, Jean Selon, Raimond Taxil , Pierre son fils , Raimond de Ginieis , Esprit Fournel, Denys Dupuis, François Taxil, Jacques Rey, Joseph Aimini , Barthélémy Granon , Elzéar Battarel , Antoine Simiane , Michel -Olivier Lesardy , Antoine Cognac de Molet, Saunier de la Sourde, Bonnet Labory, son fils, Jean Trempe, Louis Alloat , Etienne Brunet, Honoré démentis.
A l'époque de la Saint-Barthélemy (1 572), l'église de
Manosque avait pour pasteur Georges Vol/and, qui chercha un refuge à Genève (Féraud, Hisf. civ. pol. relig. et Inogr. de Manosque, p. 265-270, 291 ; Bulletin de là Société, etc., t. VIII, p. 76; Charronnet , Les guerres de religion dons les H otites- Alpes, p. 9-12).
Sisteron. — Cette église fut fondée en 1 5 59 ; mais ce n'est que le 5 avril 1 560 que les registres consulaires de la ville mentionnent les premiers mouvements occasionnés « par aucuns sentant mal de la foi. » L'année suivante (1561), les assemblées et les prêches étaient organisés, mais en dehors de la ville : ce qui attira des vexations à ceux qui les fréquentaient. C'est ainsi que le 25 mars , s'étant assemblés comme de coutume pour célébrer leur culte, ils se virent fermer les portes, à leur retour, pendant six mois. Leurs maisons furent pillées et leurs biens confisqués. Les uns , privés de tout moyen d'existence , endurèrent de grands maux dans leur exil ; les autres , ayant composé avec ceux qui les avaient dépouillés, rentrèrent ; mais, entièrement désarmés vis-à-vis de leurs spoliateurs, ils furent traités de telle sorte qu'ils eussent préféré demeurer loin de leurs foyers.
A la fin de cette année 1561 (novembre), les protestants avaient pour pasteur Jean Chabrond et , s'étant enhardis, tenaient leur prêche dans la maison de Gabriel Piolle (1), lieutenant du gouverneur de la ville. Le 30 du même mois, ils se livrèrent à des voies de fait, sans doute à des bris d'images et de statues, et méconnurent l'autorité des consuls. Sur la plainte de ces derniers au Parlement, le pasteur Chabrand, le lieutenant Piolle, le gouverneur Caïus du Virailh, sieur de la Vallée, et le
(i) Ancienne maison Chaix, appartenant en 1844 à M. Bontoux Je Yaumeilh.
procureur du roi Jean Venissardi, tous attachés de cœur à la Réforme, furent décrétés de prise de corps, mais ils purent s'échapper. Chabrand se rendit à Aix et eut pour successeur Gaspard de Vé^a, qui fut obligé de quitter Manosque, où il exerçait son ministère. Les élections municipales donnèrent gain de cause aux réformés et Jean Guiramaud, seigneur de Feissal, et Arnaud Chaix, qui étaient de leur parti, furent nommés consuls. Le prêche fut aussitôt rétabli et le chapitre assigné pour avoir à assurer le salaire du pasteur et du maître d'école protestant au .moyen de deux prébendes prélevées sur les revenus ecclésiastiques. Une lettre de l'église de Sisteron, adressée à Calvin le 11 février 1562, donne les détails suivants sur l'état de la communauté : « Notre Dieu, » disent les anciens du Consistoire, « nous a fait la grâce de nous commencer à nous redresser en son église par le ministère de Monsieur Gaspard de Véza, par vous envoyé deçà premièrement en la ville de Manosque, et depuis, ne pouvant la ministrer, l'avez exhorté de se retirer à autre église, par quel moyen s'est arrêté avec nous jusques à présent l'espace de trois mois, administrant tous sacrements, même dernièrement la sainte Cène en grande assemblée et grande liberté chrétienne, si que nous réformons à votre exemple à toute possibilité. » Et comme les protestants de Manosque avaient « plusieurs fois sommé et requis » l'église de Sisteron de leur renvoyer de Véza, les mêmes anciens prient instamment Calvin, dans leur lettre, de leur procurer un autre pasteur, « afin qu'ils aient moyen de commencer église, et nous augmenter et entretenir ce que Dieu a déjà fait ici à notre ville... qui est des premières de ce pays, qui ne doit être dépourvue. » Signé Robert, ancien ; M. G. Yssautier, ancien; André, ancien; Béraud, secrétaire.
Les divers sièges que Sisteron eut à supporter et qui ont été racontés précédemment, portèrent un rude coup à l'église, qui alla toujours en déclinant (De la Plane, H ist. de Sisteron, t. Il, p. 36-42; De Bèze, t. I, p. 108, 561, 562; Gaberel, H ist. de Genève, t. I, Pièces justificatives).
Vilhosc. — Cette église était à proximité de Sisteron et paraît n'avoir formé qu'une seule et même communauté réformée avec celle de cette ville. Ce qui porterait à le croire, c'est que Jean Chabrand , pasteur de Sisteron, porte le titre de pasteur de Vilhosc dans un document synodal du 20 septembre 1561. Il est vraisemblable que Chabrand, qui n'aurait pas été en sûreté à Sisteron, s'était établi à Vilhosc .(Calvini opéra, vol. XIX, n° 3854).
Seyne. — Cette église comptait dans son sein les principaux habitants de la ville. Elle avait pour pasteur, en 1 586, Siméon de la Combe. On a vu plus haut (p. 278) que le sanguinaire et déloyal duc d'Epernon le fît pendre à Selonnet.- Pasteur de 1 596 à 1637 : Pierre Châtier (Recueil de pièces sur la Provence, ms. de la biblioth. nationale n° 18976; E. Arnaud, Histoire des prot. du Daaph. , t. II, p. 407).
Digne. — Cette église avait pour pasteur, le 20 septembre 1 5 6 1 , Nicolas, venu de Neufchâtel (Calvini opéra, vol. XIX, n° 3854}.
Espinouse. — En 1572, année de la Saint-Barthélemy, le pasteur de cette église était Mrc Gaspard Delamer, natif de Sisteron, qui se réfugia à Genève et y fut reçu bourgeois le 23 octobre de la même année.
Puimichel. — Georges Cornelli (Corneille) , ancien moine augustin de Sainte-Marie et de Camaret, primitivement pasteur « au pays de messieurs de Berne, » desservait cette église en 1561 ; mais la petitesse du
lieu lui ayant fait craindre qu'il ne pût y fonder une communauté réformée importante, il se décida à accepter vocation de l'église d'Orange. En retour, celle-ci s'engagea à faire venir à ses frais de Genève un pasteur pour Puimichel. Cette démarche ne put aboutir; et lorsque Cornelli se vit obligé de quitter Orange, il retourna dans son ancienne église. Comme ce ministre n'avait pas, disait-on, pris l'avis de la compagnie des pasteurs de Genève lorsqu'il se rendit à Puimichel pour la première fois, et que ses collègues de Provence le lui reprochaient comme une infraction à la discipline, son église jugea nécessaire d'écrire la lettre suivante à
» Monsieur Monsr Viret, fidèle pasteur et ministre en l'église réformée de Genève, à Genève.
» Salut par notre Seigneur Jésus-Christ.
« Monsieur, parce que les ministres de cette province ont reproché à Me George, notre pasteur et ministre, qu'il est venu en ce pays sans avis ni conseil d'aucun ministre de Genève , chose qui pourrait susciter des schismes entre eux, nous vous voudrions humblement supplier, au nom de toute l'église de Puimichel, de nous en écrire un mot pour montrer le contraire à ceux qui telles paroles ont avancées. Et quant audit Me George, notre ministre, nous vous avertissons et assurons qu'il converse parmi s*on troupeau en la crainte de Dieu et grande édification de l'église ; vous remerciant humblement de nous avoir pourvu d'un tel personnage ; faisant fin de la présente après avoir prié Dieu vous donner la grâce de continuer par votre plume à nous communiquer des grâces que Dieu vous a données, et vous maintenir en bonne prospérité. De Puimichel, ce quinzième jour d'octobre 1561.
» Vos humbles serviteurs et amis, prêts à vous obéir,
les anciens de l'Eglise dudit Puimichel, ensemble le seigneur d'Espinouse, député pour les églises de Provence.
» Brien (?), Spinouse. »
Cabini opéra, vol. XVIII, n° 3409; XIX, n° 3854; ms. français n° 121, de la biblioth. publ. de Genève).
Les Mées. — En 1 584, les protestants de ce lieu « avaient un ministre, un temple et un local destiné à la sépulture de leurs morts » (Esmieu, Notice histor. et statist. de la ville des Mées, p. 44; -44 5).
Riez. — Cette église avait pour pasteur le i4j'uin 1 566, Claude Mord, et son évêque André d'Oraison , comte de Boulbon, seigneur de Soleilhas et de Barles, frère du célèbre baron d'Oraison, ayant renoncé au catholicisme et embrassé la carrière militaire, se maria à Jeanne d' Arces-Livarot et devint successivement maréchal de camp des vieilles bandes françaises, et chevalier de Tordre du Roi [Bulletin de la Société, etc., t. VIII, p. 76; Barjavel, Dictionnaire, t. I, p. 21).
Castellane. — La Réforme fut introduite dans cette ville par Brun, seigneur de Caille, et une église y fut dressée, en 1 > 59. par les frères Antoine et Paulon Richieud de Mauvans, qui, « désireux de vivre selon Dieu, » rirent venir un pasteur de Genève, dont nous ignorons le nom. « Tôt après, » dit de Bèze, « plusieurs personnages de tous états s'adjoignirent à cette assemblée, laquelle du commencementse faisait la nuit chez ledit Mauvans. Et combien que l'hiver fût du tout âpre, ils ne furent pas empêchés par les neiges, verglas ni autres difficultés d'y arriver de fort loin. » Les assemblées avaient lieu dans une grande salle voûtée, que Brun avait fait aménager dans sa maison, sise rue Soubeirane , et également dans la maison des Richieud.
Ce Brun appartenait à une famille puissante qui possédait, outre la seigneurie de Caille, celles de Rougon, Toulouse et Vaimeroi. Les protestants de Castellane eurent beaucoup à souffrir de la part d'un ancien prêtre du nom de Caille, qui fut nommé gouverneur de la ville et qui, sans épargner ni l'âge ni le sexe, mit à mort plusieurs d'entre eux (De Bèze, t. I, p. 108 et 234; Crespin, fol. 542 ; Féraud, Hist. cw.\ pol., relig. et biog. de Manosque , p. 302; Lamenei , Hist. de Castellane , p. 263, 269.)
Colmars. — '■ En 1 567, cette église avait pour pasteur Mre Raymond Reynac, qui y demeura peu de temps. Avant ou après sa venue, mais plutôt avant, l'église avait demandé à Genève et obtenu le pasteur Boniface Esmieu (ou Esmin); mais elle ne l'envoya pas chercher et il alla ailleurs (Bulletin de la Société, etc., t. IX, p. 295-296).
Signes. — En 1 578, Frédéric de Raguenau, évêque de Marseille, tout prélat modéré qu'il fût, s'opposa à l'exercice de la religion réformée à Signes, et comme, nonobstant cela, les prédications évangéliques continuèrent, il en référa au Parlement, qui défendit par arrêt aux protestants de cette localité de célébrer aucun acte de leur culte (Casimir Bousquet, arrêt du Parlement de Provence contre les auteurs de l'assassinat de Raguenau ; nouv. édit., Marseille, 1856, p. v).
Brignoles. — Cette ville renferma de bonne heure des sectateurs de la Réforme. Les registres de la confrérie des Pénitents blancs mentionnent les noms de ceux de ses membres qui, à diverses époques, furent exclus de la corporation pour cause d'hérésie. En voici la liste avec les motifs et la date de leur expulsion :
1559, Jean-Baptiste Gavot, comme luthérien; Bar-
thélemy Truc, pour avoir bruit d'être huguenot ; — 1 560, Jean Danger d'Aymar, comme luthérien; — 1561, Icard Botin, pour avoir bruit d'être huguenot ; Jean Roustan, suspect d'hérésie ; Jean Martin, comme luthérien; Antoine Beletons, pour avoir envoyé sa femme au prêche et y être allé lui-même.
En janvier 1567. après Pédit de pacification d'Amboise de 1 563 et avant la deuxième guerre de religion, les habitants réformés de Brignoles adressèrent aux consuls la requête suivante : « Comme ainsi soit que, par les édits et ordonnances du roi, même l'édit fait sur la pacification des troubles, Sa Majesté ait expressément déclaré qu'il répute pour ses bons et loyaux sujets tous ceux de son royaume tant d'une que d'autre religion et lesquels vont être indifféremment pourvus et reçus à tous honneurs, offices, charges et fonctions publiques : ce qu'il a aussi déclaré par l'édit fait de sa majorité; suivant lesquels feuMonsMe comte de Tende, Monsr de Biron et les commissaires députés sur la pacification des troubles, firent règlement du 26e mai 1564 pour l'administration des affaires communes de la présente ville de Brignoles, et depuis, par sentence du Sr lieutenant général passée en cause jugée, a été confirmé et suivi ; et , par autres lettres patentes , Sadite Majesté a plus expressément déclaré son intention et vouloir être que ceux de la religion réformée fussent admis ès charges et fonctions publiques en tel nombre que leur voix peut servir de délibération, non de risée. A cette cause ceux de la religion réformée dudit Brignoles somment et requièrent vous, messieurs les consuls et autres ayant charge de ambuletter [dresser la liste des éligibles, dont les noms étaient renfermés dans de petites boules], ceux qui doivent avoir telle administration, que vous ayez à observer lesdits édits, règlements
et sentences, même que lesdits de la religion, au mois d'avril dernier passé, consentirent à ce que paix et union fût entre les habitants de ladite ville, que i'état [conseil communal], tel qu'il est à présent, fût ainsi dressé, comme de leur consentement appert par l'arrêt de la Cour sur ce intervenu, et lequel leur consentement ne leur doit ni peut porter aucun préjudice, étant ledit arrêt donné sans conséquence, protestant, en cas de contravention desdits édits, règlements et sentences, soit pourvu par-devant qui appartiendra et prendre les contrevenants en partie. » Cette requête, signée par les réformés Frizu, Jean Clavier, qui était en 1568 juge de la Cour ordinaire de Brignoles, et Pons Amy, fut remise au conseil communal le 6 janvier 1 567 par Mre Melchior Ricaud et François Fulconis ; mais le conseil refusa d'y faire droit (1).
Lorgues. — En 1 5 58, le notaire Talamer, ayant eu à se plaindre d'un luthérien et de sa femme, qui avaient intenté un procès en diffamation contre lui, les dénonça comme « chargé du crime de lèse majesté divine, d'hérésie que l'on dit luthérienne, ne croyant au saint sacrement et autres méchantes propositions, et sommation est faite au greffier de chercher le sac dufdit] crime » (Mireur, Rapport sur la situation des archiv. départ, [du Var]. Draguignan, 1878, p. 10).
Draguignan. — On a vu plus haut (p. 101) que la ville de Draguignan renfermait en 1558 un certain nombre de luthériens et que le colporteur Romyen y subit le martyre. En 1 566, ceux-ci soutinrent un procès de religion avec les consiils de la ville « pour raison des maîtres des écoles. » L'année suivante, Antoine du
(1) Reg. des délibérations communales de Brignoles , i > 66-1 573 j 5- (Raynouard, Notice sur Brignoles, p. 124.)
Revest, lieutenant de la sénéchaussée de Draguignan, embrassa de cœur la Réforme. Devenu tout à fait suspect aux catholiques quelques années après, il fut incarcéré par ordre du gouverneur de Provence pour avoir, paraît-il, assisté aux prières, prêches et autres assemblées de ceux de la religion. « Le décret d'ajournement collectif lancé à cette occasion, » dit Mireur, « contient les noms d'une quarantaine de personnes, parmi lesquelles figurent des avocats, des procureurs, — dont la plupart se firent rayer du rôle des interdits « pour raison du fait de la religion, » — des gentilshommes et des bourgeois et aussi deux anciens dominicains avec leurs femmes... 21 février 1567. » Voici ces noms : Mre Jean Durand (1), noble François Guillou d' Allons et sa femme, Jean Versoris et Anne Versoris (famille de procureurs), Antoine Blanc argentier, sa femme et son fils, Mre Pierre Bourelli et sa femme, François Perrache et sa femme, Honoré Roux, Charles Tulle (famille de notaires), Jean Antoine Fabre, Antoine Pascal Pierre, jadis religieux de Saint-Dominique, avec sa femme, Antoine Termini, jadis religieux de Saint-Dominique, et sa femme (famille de magistrats), Jean Gaspard Cadri, Mre Rodelatti, Honoré Pontii, Barthélémy et Louis Donne, père et fils, Jacques Versoris, femme et enfants, Honoré Seguiran et sa femme, Balthasar Arnouxdit Cursqueti(r), Jean Tulle (famille de notaires), Boniface Gaudin, Mre Caille le Mandre, le serviteur de M. le lieutenant, Antoine Laquet, Jean..., Mre Boniface Dori, Guillaume Sassi (famille de magistrats), Pierre Requin dit Chafret, Gaspard Boeri, François Foulques, François Sicolle et sa femme, Antoine Diny, Laurent dit Estro-
(i)Tous les noms précédés de M,c désignent des membres du barreau avocats ou procureurs.
pial. — En 1568, Draguignan, malgré les cruelles persécutions qu'eurent à subir les protestants, renfermait « un petit troupeau de fidèles » (Mireur, Rapport sur la situât, des arch. de Draguignan p. 10 et 11; Registre des sentences de la sénéchaussée de Draguignan, fol. 152, communiqué par M. Mireur; Crespin, Hist. des Martyrs).
Le Luc. — On sait par un document des archives du Var les noms des diacres de l'église du Luc au 19 septembre 1582. C'étaient le capitaine Jean Caron, Mre Jean François Harguilhon, Jacques Amalric fils d'Etienne, Hermentaire Giraud et Jean Boeyt. Ils sont qualifiés du titre de « diacres et surveillants respectivement de l'église de la religion prétendue réformée du Luc. » Dans un autre document du 8 octobre 1 585, on trouve un Jacques Boet, docteur en médecine, « l'un du consistoire et église de la religion prétendue et réformée. » Enfin, dans un dernier document du 18 avril 1586, est mentionné le pasteur du Luc, Honoré Bérard, docteur en théologie, « administrateur de la parole de Dieu » (Arch. du Var, sénéchaussée de Draguignan, série B; communiqué par M. Mireur).
Fréjus. — Cette église fut fondée en 15 59, mais ne prospéra pas par suite de l'hostilité de l'évêque de cette ville, Bertrand de Romans, qui occupa son siège de 1565 à 1 5 79. « Il gouverna notre diocèse, » dit le catholique Girardin, « avec beaucoup de zèle et de sollicitude pour empêcher que l'hérésie de Calvin, qui se répandait de toutes parts, ne vînt l'infecter; et en effet elle ne fit jamais de progrès considérables ni sous lui ni sous ses successeurs » [Hist. de Fréjus, t. II, p. 243).
Fayence. — En 1 572, année de la Saint-Barthélémy, cette église avait pour pasteur Pierre Agard, natif de Tourettes-lès-Vence, qui se réfugia à Genève et
y fut reçu habitant le 28 octobre de la même année.
Grasse. — Nous savons, par un document du 3 octobre 1 5 0 1 , qu'à cette date l'église de Grasse avait envoyé un député à la compagnie des pasteurs de Genève pour obtenir un pasteur. Voici le texte de la lettre qu'elle lui écrivit un peu plus tard (23 décembre) :
« Salut et paix par Jésus-Christ.
» Messieurs et frères. Parce que le Seigneur nous a fait la grâce de connaître les grands abus et superstitions qui régnent aujourd'hui, nous désirons vivre selon la réformation de l'Evangile et sommes affamés de la parole du Seigneur; par quoi, ayant invoqué le nom de Dieu, avons été d'avis vous écrire la présente, aux fins qu'il vous plaise nous pourvoir d'un ministre tel que vous connaîtrez être suffisant pour dresser et conduire l'Eglise de Jésus-Christ en cette ville de Grasse et lieux circonvoisins, car nous sommes en grand nombre... » Signé : O. Baussay, Anthony Carie et quatre autres.
En 1567, l'Eglise avait pour pasteur Rigolet, ancien procureur de Grenoble, qui ne put demeurer longtemps à son poste.
A Mouans , près Grasse, se passa en 1572, après la Saint-Barthélémy, la scène suivante : Pompée de Grasse, dont la femme, Suzanne de Villeneuve des Arcs, était dame d'honneur de la célèbre Marguerite de Navarre , partageait la seigneurie de Mouans avec les Durand et l'évêché de Grasse, et était un des huguenots les plus ardents de la contrée. Depuis la Saint- Barthélemy, il se tenait dans son château, défendu par vingt petites pièces d'artillerie et trente arquebusiers déterminés, aux ordres du capitaine Reynaud. Il avait avec lui deux ministres, anciens moines, Luc Corne Ui , et Gaspard^ deSisteron, qui, craignant d'être massacrés,
s'étaient réfugiés dans son château. Le curé de Mouans, Jacques Gras, avait la population pour lui. Quand la fête de Noël approcha*, le curé demanda à Grasse, pour l'aider dans son ministère, le dominicain Thomassin , théologal de la cathédrale. Pompée, en qualité de seigneur du lieu, demanda aux consuls les clés de l'église pour y faire prêcher aussi ses ministres, fêtes et dimanches. Sur quoi le conseil communal déclara qu'il ne pouvait rien faire sans l'autorisation du vicaire capitulaire. Celui-ci, consulté par députation, ainsi que le juge de Grasse, envoya deux chanoines, accompagnés d'un avocat, qui apposèrent une affiche à la porte de l'Eglise portant que personne, sous peine d'amende, sauf le curé ou son délégué, ne pouvait y pénétrer pour y exercer le ministère ecclésiastique. Le mercredi veille de Noël, Thomassin était venu à Mouans « tant pour prêcher que pour aider au curé. » Or, vers les 10 heures du soir, quatre hommes armés, délégués par Pompée de Grasse , entrèrent au presbytère et dirent au curé : « Monseigneur a appris qu'il est venu ici un prêcheur cagot et séducteur pour mettre ledit seigneur et ses sujets en dissension. Gardez-vous bien de le laisser prêcher, entendez-vous? » — Et l'un des gens armés, interpellant Thomassin, lui dit : « Et vous, ne me connaissez-vous pas ? — Non, répondit le Père. — Non ? Ne vous souvenez-vous, quand vous disputâtes au château en présence de M. Ambe, le ministre? — Je m'en souviens bien , » répliqua Thomassin. — Et les quatre hommes armés se retirèrent. Le lendemain, jour de Noël, après que le Père et le curé eurent chacun dit une messe, on entendit du bruit. C'était Pompée de Grasse qui se promenait devant la porte de l'église. Quand les catholiques furent tous sortis, il entra dans l'église avec sa suite et les deux ministres, dont l'un « habillé en laï-
que, portant un manteau noir et un bonnet, » célébra le service à la manière des réformés. Le culte fini, Pompée de Grasse manda le curé à l'église par un de ses serviteurs, lui remit les clés, après lui avoir fait constater qu'aucun objet n'avait été touché, et ajouta : « Ayez soin de faire partir le cagot avant trois heures ; autrement je le ferai mourir. » Le curé fît observer que Thomassin était venu l'aider et non prêcher. « A la bonne heure, » reprit Pompée, «car sachez bien que je suis le maître à Mouans et que je ne me reconnais sujet que de Dieu et du roi. » Puis il s'en alla et, après les vêpres, il fit prêcher du nouveau un des ministres.
Le bruit de cet événement se répandit bien vite, et, dès le lendemain, trois cents personnes se trouvèrent réunies à Mouans, notamment vingt-sept à vingt-neuf habitants du Bar, parmi lesquels étaient Claude de Grasse, seigneur du Bar, sa femme et sa famille. Quelques-uns disaient : « Allons voir à Mouans la mine qu'a un ministre. » Cornelli fit un discours de controverse et eut pour auditeur, outre du Bar et les siens, le docteur Roberti, d'Escragnoles, noble François de La Tour, Honoré Tortel dit Colomb, Claude Rancurel, Pierre Rémusat, Antoine Toulane, Antoine Isnard, un fils de Jean Isnard, une douzaine de femmes et beaucoup de curieux. Pompée de Grasse pouvait craindre que son audace ne lui coûtât cher. Aussi usa-t-il d'intimidation pour arrêter les représailles et les poursuites. L'année suivante, le jour de la Saint-Jean, au moment où les catholiques sortaient de l'église, la garnison du château rangea en bataille, sur la place de Mouans, ses vingt petites pièces d'artillerie et dit à la foule : « Ne bougez pas; si l'on nous faisait le moindre mal, nous nous trouverions bientôt deux mille et plus de notre parti, et nous irions mettre Grasse sens dessus dessous et le pays
en ruine; nous ne quitterons pas le château avant d'avoir vu la fin de notre affaire de religion. » Il est vraisemblable que les choses en restèrent là et que Pompée de Grasse se borna à faire dire le prêche dans son château (Calvini opéra, vol. XIX, n° 3545; Gaberel, Hist. de l'église de Genève, t. I, Pièces justifie. ; Bulletin de la Société, etc. , t. IX, p. 295 ; Tisserand, Hist. d'Antibes, p. 296-299).
Vence. — Jean Baptiste Rambaud de Simiane, évêque de Vence depuis 1555, parvint à empêcher les doctrines luthériennes de pénétrer dans son diocèse ; mais ayant quitté ce siège en 1560 pour celui d'Apt, où il se fit protestant, celles-ci y recrutèrent des adhérents, et cette même année 1560 des assemblées religieuses se tinrent secrètement dans la ville. Le gouverneur de Provence, comte de Tende, qui n'avait pas encore embrassé le parti des huguenots, écrivait le 1 5 mars 1 560 à la baronne Françoise de Grimaldi, femme de Claude de Villeneuve, baron de Vence, de faire bonne garde aux consuls de la ville contre « les mauvaises congrégations; » mais c'était peine perdue, car le baron lui-même penchait vers la Réforme, et, trois ans plus tard, il se déclara tout à fait pour elle; si bien que, ne se sentant plus en sûreté au milieu des siens, il se fit délivrer, le 5 juillet 1562 des lettres de sauvegarde par le comte de Tende. La ville de Vence, en effet, était demeurée en grande majorité catholique, et les consuls, craignant l'introduction des étrangers dans leurs murs, faisaient défendre le 21 octobre 1 562, à « tout suspect de la nouvelle religion d'entrer dans cette ville ou faubourgs d'icelle, » et à leurs pères, frères, voisins et domestiques de les recéler dans leurs maisons, terres, vignes et possessions. Conformément à cette défense, le baron de Vence lui-même se vit refuser l'entrée de sa ville et
il fallut Tintervention menaçante de son beau-père, Gaspard de Grimaldi, seigneur d'Antibes, pour la lui faire ouvrir. Le 27 février 1563, Sommerive, nommé gouverneur de Provence à la place de son père le comte de Tende, ordonna au conseil d'arrenter les biens de ceux qui s'étaient absentés de la ville pour cause de la nouvelle religion et de lui envoyer le rôle des suspects, qui se trouvèrent au nombre de trente.
L'édit de pacification du 19 mars 1563 ayant permis l'exercice de la religion réformée dans les lieux non soumis à la juridiction des seigneurs catholiques, le comte de Tende, réintégré dans ses fonctions, engagea les consuls de Vence à s'entendre avec leur seigneur et, comme le baron était loin, ceux-ci décidèrent d'aller trouver la baronne « pour pacification en l'absence de son mari. » Il est vraisemblable que le lieu de culte réformé fut choisi dans le quartier des Arcs, car on y voit encore une rue des Huguenots. Les principaux adeptes du protestantisme et amis du baron de Vence étaient Fouques Tombarel dit Brandes, de Gréolières; Isnard Orselly, juge de Colmars, Raphaël de Russan, écuyer de Torène, habitant Grasse; François de Simiane, écuyer de Manosque.
En 1 565 (12-17 juin), le comte de Tende donna l'ordre au conseil communal d'admettre dans son sein des réformés, qui furent Romain Signoret et Jean Vidal. Peu après, les conseillers demandèrent au comte des instructions sur l'ensevelissement des mêmes réformés, qui, dit Tisserand, vivaient en bonne intelligence avec eux, « soutenaient le clergé, payaient exactement les dîmes, contribuaient pour la facture de la représentation des Mystères le vendredi saint et pour les prédications d'Audin Garidelli et votaient, en 1567, pour la cloche de la chapelle de Saint-Bernardin. » Les choses chan-
gèrent bien depuis. Le nouvel évêque de Vence, Louis du Breuil de Grimaldi, embrassa lui-même la Réforme et quitta son siège ; mais plus tard il rentra dans le giron de l'Eglise catholique. On possède encore l'acte par lequel il 'rétracta ses opinions réformées en présence du Sacré Collège aux pieds de Grégoire et accepta la pénitence qui lui fut imposée. Il est daté du 13 avril 1573. H se retira auprès de son frère gouverneur de Nice, et le duc de Savoie en fit son grand aumônier (Tisserand, Hist. civ. et relig. de la cité de Nice, p. 79; Hist. de Vence, p. 130-135).
Antibes. — Le seigneur d'Antibes, Gaspard de Grimaldi, intimement lié avec les moines de Lérins et le savant bénédictin Denis Faucher, 'ne favorisa pas la Réforme , mais il ne la combattit pas ouvertement. Ce dernier, dans sa correspondance avec Alexandre de Grimaldi, parent de Gaspard, reconnaît que la corruption du clergé est plus dangereuse que l'hérésie. « Tout est plein de péril. » dit-il , « et il y a plus à craindre dans notre âge inondé de tant de maux, du relâchement de la discipline que des gens infectés des nouvelles erreurs. » Cet aveu n'empêcha pas le bénédictin de lutter contre l'envahissement du luthéranisme ; mais il n'employa que les armes de la persuasion. Il écrivait au frère Cyprien, maître d'école d'Antibes, qui avait embrassé la Réforme : « Il ne peut m'arriver nouvelle plus affligeante sur votre compte. Vous vous êtes jeté, je ne sais pourquoi, dans la folie des nouvelles opinions. Ne connaissez-vous pas ce texte de saint Pierre par lequel il prédit que des hommes égoïstes orgueilleux, abandonneront la vérité pour le mensonge?... Mon cher Cyprien, au nom de l'amitié que je vous porte, imitez votre confrère de La Napoule, André Soliès. Lui a enfin reconnu ses erreurs » (Mars 1 561). Cyprien per-
sévéra dans sa foi ; car, cette année même, les écoles cTAntibes furent mises au concours : ce qui prouve qu'il se démit de sa charge ou fut destitué. Il était en fonction depuis le 29 mars 1559, aux gages de trois cents florins par an.
En 1 562, Gaspard de Grimaldi reçut Tordre du Parlement d'informer contre Mre Georges Bernard, docteur en médecine, qui, au mois de janvier de la même année, avait fait baptiser son enfant dans une maison particulière en présence de cent cinquante personnes. Grimaldi, auquel répugnait les mesures de violence, étouffa l'affaire de concert avec les consuls et dit que le baptême s'était fait suivant les règles ordinaires de l'Eglise. Le conseil communal n'était pas si débonnaire, car le 21 octobre 1 562 il faisait défendre à tout suspect l'entrée de la ville. « Ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni voisin, ni ami, ni domestique, » ne devaient, sous les peines les plus sévères, les recéler dans « leurs maisons, bastides, terres, vignes et possessions. » La victoire remportée par les catholiques à Dreux le 1 9 décembre 1562 les anima plus encore contre les adeptes du parti vaincu et, en janvier 1563, le Parlement d'Aix donna ordre aux consuls d'Antibes d'arrenter les biens de ceux de la nouvelle religion qui s'étaient absentés. Ce fut du reste une mesure appliquée à toute la Provence.
Pendant la troisième guerre civile, les Etats de Provence demandèrent aux consuls les noms de tous leurs compatriotes protestants (ier août 1568), et plus tard Sommerive, gouverneur de Provence, leur défendit de recevoir dans leurs murs qui que ce fût de cette religion (31 mars 1570). Pendant la quatrième guerre, le 2 septembre IJ7J, les huguenots d'Antibes, qui avaient eu leurs biens séquestrés de 1 567 à 1 570, demandèrent
qu'on les leur rendît et qu'ils n'eussent à payer pour ce laps de temps ni tailles ni cotisations. Le conseil communal embarrassé en écrivit aux consuls d'Aix, de Marseille, de Brignoles et de Draguignan, qui leur répondirent qu'en effet les huguenots avaient obtenu chez eux cette exemption. Il s'agissait spécialement d'une contribution levée par le roi sur les communes pour payer les reîtres qu'il avait fait venir en France (Tisserand, Hist. dAntibes, p. 277-280, 283-285, 293, 295).
La Napoule. — La Réforme recruta quelques adhérents dans ce village. Le maître d'école du lieu, nommé André Soliès, après s'être converti aux doctrines luthériennes (1 5 59), poussa ses coreligionnaires à détruire les images et les statues servant au culte catholique, et les églises furent dévastées. Licossius, dominicain de Grasse et prieur du lieu, employa les conseils, les reproches et les censures et parvint à comprimer le mouvement. Pour se venger de lui, un luthérien malintentionné déroba une croix d'argent et l'accusa de ce larcin, mais le prieur put prouver son innocence. Quant au maître d'école, plus passionné que convaincu, il ne persévéra pas dans ses nouvelles croyances (Tisserand, Hist. d'Antibes, p. 279; Hist. civ. et relig. de la ville de Niée, t. II,
Sault (terre adjacente de Provence). — Pasteur en 1 566 : Richard.
Sederon et Barret de Liourre. — Ces deux églises, qui appartenaient aussi aux terres adjacentes de Provence, furent rattachées dès l'abord au Dauphiné sous le rapport ecclésiastique. On lit à ce propos, dans les actes du synode provincial de Montélimar du 6 mars 1561 : « La conjonction et alliance faite d'entre les églises réformées de Lyon, Annonay, Séderon et Bar-
ret et autres provinces ne pourra être disjointe ni séparée quant à présent. » Cette union ne fut pas définitive, comme on le verra à l'histoire particulière des églises réformées de Provence au dix-septième|siècle (E. Arnaud, Documents protestants inédits du seizième siècle, p. j6).
Lemps. — Pasteur en 1 5 96 : Ennemond Falquet.
Vallée de Barcelonnette. — Cette contrée, appelée aussi Terres-Neuves et Vicariat de Barcelonne et située au nord-est de la Provence, appartenait aux ducs de Savoie et fut cédée à la France par le traité d'Utrecht de 171 3 en échange des vallées de Pragela et d'Oulx, qui jusque-là avaient relevé du Dauphiné. Elle fut rattachée à la Provence par une déclaration du roi du 30 décembre 1 7 1 4, parce que le Dauphiné s'était accru du territoire de la principauté d'Orange. Elle renfermait un nombre assez considérable de Vaudois, qui embrassèrent la Réforme au seizième siècle , comme leurs frères du Piémont, du Dauphiné et de la Provence. Les principaux centres protestants ou églises de la vallée étaient Barcelonnette, J au si ers, Meyronne et Larche. Le temple était bâti à Jausiers. Ces églises, saccagées en 1 560, virent en 1 566 leurs membres expulsés par ordre du duc de Savoie; mais comme aucun catholique ne voulut entrer en possession de leurs terres, il leur fut permis de les reprendre et ils en jouirent paisiblement jusqu'à la fin du seizième siècle. L'église de Larche avait pour pasteur, en 1556, Jehan Fabri (Muston L'Israël des Alpes, t. I, p. 67 et suiv.).
Comté de Nice. — La Réforme ne recruta dans ce pays que des partisans isolés. Le duc de Savoie, Emmanuel Philibert, veillant à ce qu'elle ne se propageât point dans ses Etats, ne cessait d'inviter les évêques de Nice et de Vintimille, situés dans le comté, et également ceux de Glandevès et de Vence en Provence, à la
combattre par de fréquentes prédications. Malgré ces précautions, quand Charles Grimaldi fut élevé au siège épiscopal de Nice (8 septembre 1565), il trouva des protestants, surtout du côté de Sostel. Pour les ramener au catholicisme il rétablit la discipline ecclésiastique dans son diocèse et ordonna à ses prêtres, sous les peines les plus sévères en cas de négligence, de s'adonner à la prédication et de s'occuper de l'enseignement du catéchisme. Généralement, le comté de Nice fut préservé de troubles religieux. Néanmoins, le 28 août 1576, une troupe de huguenots, partie de Pigna, dans le diocèse de Vintimille, se jeta sur une chapelle de la Vierge qu'elle dévasta. L'évêque Charles Grimaldi obtint de prompts secours et le mouvement fut comprimé. Le nouveau duc de Savoie, Charles Emmanuel, continua la même ligne de conduite que son père et s'entendit toujours avec le parti catholique de Provence pour empêcher la Réforme de jeter des racines profondes dans ses Etats (Tisserand, Hist. civ. et relig. de la cité de Nice, t. II, p. 61, 67, 85).