PREMIÈRE PÉRIODE
ÉTqA'BLISSEqMEV^IT DE Lqâ %ÉF0<1{cME E'K, "DcAUTHIV^É.
Introduction.
A grande révolution religieuse du seizième siècle, J|wqui avait pour but d'émanciper la conscience pll^ humaine du joug de l'autorité ecclésiastique , en ^ramenant au type biblique primitif le christia
nisme défiguré par des erreurs séculaires, éveilla un sympathique écho au sein des populations du Dauphiné.
Ce noble pays s'était toujours montré épris d'indépendance. Il avait fallu aux Romains un demi-siècle pour le conquérir, et, sans le génie de César, un plus grand laps de temps leur eût été nécessaire. Même conquises, les peuplades du Dauphiné surent conserver une partie de leur autonomie et obtinrent le droit de cité de leur vainqueur. Au moyen âge, les communes dauphinoises se firent octroyer de leurs suzerains ecclésiastiques ou séculiers des chartes précieuses en garantie de leurs franchises, et quand le souffle puissant de 89 renversa le despotisme de nos rois, le Dauphiné fut la première province de France à demander la convocation des États généraux.
Dans le domaine religieux les mêmes symptômes se manifestèrent. Dès le douzième siècle, Pierre de Vaux et Pierre de Bruis, originaires le premier du Viennois, le second du Gapençais, s'élevaient contre les doctrines et la hiérarchie romaines, et les Vaudois du Dauphiné, qu'ils soient les précurseurs ou les disciples de ces deux hommes remarquables, se faisaient remarquer par leur opposition aux idées religieuses dominantes.
Etablis dans les hautes vallées de Freissinières et de Vallouise en Briançonnais, ces derniers eurent à subir au treizième siècle une violente persécution qui anéantit presque entièrement leur race; mais ils renaquirent en quelque sorte de leurs cendres , et de nouvelles croisades, qu'ils supportèrent presque sans interruption jusqu'à la fin du quatorzième siècle, témoignèrent à la fois de la vitalité de leurs croyances religieuses et de leur passion de la liberté. Aussi furent-ils des premiers à embrasser les doctrines de la Réforme, dont les leurs, du reste, se rapprochaient extrêmement.
Le Dauphiné renfermait ainsi des éléments nombreux et comme traditionnels, qui devaient le rendre particulièrement accessible aux idées nouvelles.
Farel prêche la Réforme à Gap.
Les premiers commencements de la Réforme en Dau- i phiné datent des prédications du célèbre Guillaume Farel dans son pays natal, en i522.
Cet homme, remarquable à tant de titres, naquit à Gap en 1489, selon l'opinion commune Son père et son aïeul, notaires et nobles 2, possédaient des terres au hameau des Fareaux, à 7 kilomètres environ au nord de Gap; de là le nom de Farel des Fareaux, porté par quelques membres de sa famille. Le réformateur était beau-frère d'un ancêtre du grand Mirabeau, noble Honorât Riquetti, qui avait épousé sa sœur. Son père était très-attaché aux pratiques de Téglise romaine et y éleva sa famille. « Mon père et ma mère croyaient tout 3, » écrivait plus tard le réformateur.
Dieu avait doué ce dernier « de qualités rares, dit Merle d'Aubigné 4, propres à donner un grand ascendant. D'un esprit pénétrant, d'une imagination vive, plein de sincérité et de droiture, d'une grandeur d'âme qui ne lui permit jamais de trahir, à quelque prix que ce fût, les convictions de son cœur, il avait surtout une ardeur, un feu, un courage indomptable, une hardiesse qui ne reculait devant
fi) En 1494, d'après Gautier; vers 1494, d'après Charronnet.
(2) Calvin (Opuscula , p. 148) dit notre réformateur « sorti de si noble maison ». Bèze (Icônes) écrit : Gullielmum Farellum, delphinatem, nobili familid ortum. Charronnet nie cette noble extraction, mais très à tort. Voy. Pièces justificatives , N.° XI. Un armoriai de Neuchâtel reproduit les armes de Farel, qui sont « d'azur à l'épée d'argent, posée en pal, la pointe en bas » ; autour la légende : Quid volo nisi ut ardeat.
(3) Du vray usage de la Croix de J. C, p. 149.
iî>22. aucun obstacle. Mais en même temps il avait les défauts de ses qualités, et ses parents eurent souvent à réprimer sa violence. » Par la nature même de son génie, qui le portait à la parole et à l'action. Farel fut toujours l'ennemi des subtilités dogmatiques, et insista particulièrement sur les devoirs de la vie religieuse. « Pour apprécier à sa juste valeur Farel, le plus entraînant des réformateurs français, comme l'appelle M. Mignet, il serait nécessaire, dit le récent éditeur 1 de plusieurs de ses œuvres, de connaître quelque chose de sa prédication. C'était là son don spécial. Farel, qui n'était ni un docteur, comme Calvin, ni un écrivain, comme Viret, ni un poète, comme Bèze, fut plus qu'aucun d'eux un orateur : il avait pour persuader les autres toute la fougue de sa propre persuasion. Ses contemporains sont unanimes à reconnaître la puissance en quelque sorte souveraine de son éloquence. » Au physique, il était « trapu, dit Charronnet, de pauvre apparence, de figure commune, le teint brûlé par le soleil : au menton deux ou trois touffes d'une barbe rousse et mal peignée-, l'œil de feu, la bouche béante, la voix tonnante 2. »
Farel, qui avait l'àme naturellement religieuse, se jeta, à l'exemple de son père, dans toutes les pratiques de la dévotion catholique. Il était encore tout petit, et savait à peine lire, qu'il faisait déjà des pèlerinages. C'est à l"un d'eux qu'il fait allusion dans le récit pittoresque suivant : « La première véritable idolâtrie, dit-il. de laquelle il me souvienne et le premier pèlerinage auquel j'ai été, a été en
[i] Félix Bovet, dans la préface du Vray usage de la Croix, p. x. (2) Page 17. Dans la génération qui suivit Farel. on disait :
Gallica mirata est Calvinum ecclesia semper,
Quo nemo docuit doctiits.
Est quoque te semper mirata , Farelle , tonantem .
Quo >iewo tonuit fortiùs.
la sainte croix qui est en une montagne auprès de Tallard , au diocèse de Gap , laquelle (comme on dit) sert à recouvrer la vue;... et dit-on qu'elle est du propre bois de la croix en laquelle Jésus-Christ a été crucifié. Et le bois d'icelle croix est de couleur de cendres,... et est du tout contraire à la croix que j'ai adorée et baisée à Paris.,, et aussi'à ce qu'on m'a montré en des autres lieux ; et ne pense point qu'il y ait un seul des bois que j'ai vus, qu'on dit être de la croix , qui ressemble à l'autre et qui soit d'une même espèce de bois. Cette croix, de laquelle j'ai tantôt parlé, et le bois d'icelle est garni de cuivre;... ils disent qu'il est du bassin de quoi Notre-Seigneur lava les pieds à ses apôtres. » Farel ajoute que le prêtre qui gardait cette croix disait qu'elle frémissait toute lorsqu'il faisait mauvais temps, et qu'un petit crucifix qui y était attaché « se mouvait tellement qu'il semblait qu'il se dût détacher de la croix, comme voulant courir contre le diable. Et davantage il disait que ce crucifix jetait des étincelles de feu, affirmant que si cela ne se faisait, il ne demeurerait rien sur la terre... Le prêtre dit aussi que cette croix, quelque fermeture qu'on y mette, s'en sort pour venir en son lieu. » Le gardien de la croix de Tallard avait pour compère un homme étrange, qu'on appelait son sorcier , et qui faisait peur par des sortes de mailles blanches qu'il avait sur les prunelles des yeux. Il confirmait le dire du prêtre , car celui-ci déclarait que personne ne voyait et ne savait rien du frémissement de la croix que cet homme et lui-même. Ainsi, « le prêtre, dit Farel, forgeait les mensonges et ce coquin les emmanchait et faisait qu'ils pouvaient servir 1 . » Ce récit montre le triste état du catholicisme au seizième siècle en Dauphiné et explique les succès de la Réforme dans ce pays.
Farel manifesta de bonne heure un penchant très-prononcé
(i) Du vray usage de la Croix, p. 146 à i52.
pour l'étude. Son père, qui le destinait à la carrière des armes, en éprouva un vif regret, mais il dut céder devant la volonté inébranlable de son fils. Le jeune Guillaume n'eut d'abord à sa disposition que des maîtres peu versés dans les langues anciennes ; aussi désira-t-il vivement se rendre à Paris pour suivre les cours de sa célèbre université. Il arriva dans la grande cité en 1 5 1 o , à l'âge de 2 1 ans , et y demeura douze années, jusqu'en i522. Nous n'avons pas à raconter sa vie à Paris, qui appartient à l'histoire générale du protestantisme; nous dirons seulement quïl devint l'élève favori du pieux Lefèvre d'Etaples, qui professait les belles lettres et la philosophie à l'université, et que ce fut à son école, pendant que le célèbre professeur interprétait les épîtres de saint Paul , qu'il apprit et comprit que l'homme est justifié et sauvé, non par ses œuvres, toujours imparfaites, mais par la foi aux seuls mérites de Jésus-Christ. Toute la réformation du seizième siècle est là. Pénétré de la vérité de cette grande doctrine, Farel abandonna ses pèlerinages, ses vœux, son culte de la croix, des images et des reliques, se mit à lire la Bible dans les langues originales et, de concert avec quelques amis, qui, comme lui, furent obligés de quitter Paris après la condamnation de Lefèvre d'Etaples par les moines de la Sorbonne, il annonça la doctrine évangélique dans le diocèse de Meaux, dont l'évêque était bien disposé pour la Réforme. Bientôt persécuté à Meaux, Farel revint à Paris-, mais, très -connu comme disciple de Lefèvre et incapable de cacher ses sentiments, il ne put y demeurer longtemps en sûreté et revint à Gap , où il jeta les premiers fondements de la Réforme.
Il s'adressa d'abord à ses frères. Ces derniers étaient encore sous une impression de terreur par suite des événements de Meaux -, mais, sollicités avec une sainte véhémence par Farel, ils embrassèrent la foi évangélique. Ils ne rompirent point d'abord avec l'Église romaine; mais, lorsque la
persécution commença à les atteindre, ils confessèrent leur 1522. foi , comme on le verra plus loin , et sacrifièrent courageusement leurs biens 1 et leur patrie pour demeurer fidèles à leurs convictions. Jean-Jacques Farel devint apothicaire à Genève-, Daniel se fit naturaliser Bernois et fut chargé de diverses négociations relatives aux églises réformées; Gaucher trouva un asile auprès de Guillaume de Furstemberg, un des chefs de la Réforme en Lorraine *, quant à Claude, ses destinées ne sont pas connues.
Farel s'adressa aussi à ses autres parents 2 et à ses amis de Gap et des environs; mais il souleva contre lui tous les pouvoirs ecclésiastiques et civils. On lui dénia le droit de prêcher, parce qu'il n'était ni moine ni prêtre, et « il fut déchassé, dit un manuscrit de l'époque3, voire fort rudement, tant par l'évêque que par ceux de la ville, trouvant sa doctrine fort étrange , sans jamais en avoir ouï parler. »
Farel convertit Coct. Mort précoce de ce dernier.
Rejeté par ses compatriotes , Farel prêcha les doctrines évangéliques en divers lieux du Dauphiné, mais sans s'arrêter longtemps dans aucun. Il dit lui-même dans une de ses lettres qu'il « errait dans les forêts , les bois et le long
(1) Ces biens furent confisqués par sentence du vicaire de l'évêque de Gap et adjugés à Guélis Rambaud , seigneur de Furmeyer. Le parlement de Grenoble obligea toutefois ce dernier de les restituer à leurs légitimes possesseurs. L'arrêt, qui est de l'année 1 545 , parle seulement de Gaucher et de Claude Farel. Jean-Jacques et Daniel ne sont pas nommés (Areh. dép. de l'Isère, B, 66).
(2) Une branche de la famille du réformateur était établie à Gap dès le XIVe siècle; elle fournit des notaires et des négociants (Charronnet, p. 16).
(3) La vie de feu heureuse mémoire M.' Guill. Farel (Bibl. de Genève).
i522. des eaux1. » Son œuvre, toutefois, ne fut pas stérile, et il eut le bonheur, avant de quitter le Dauphiné, qu'il ne devait revoir que trente-huit ans plus tard, de convertir à la foi évangélique Anémond de Coçt , seigneur de Chastelard en Gapençais , chevalier de Rhodes et fils puîné de Coct , auditeur à la chambre des comptes de Grenoble2. C'était un jeune homme pieux , qui unissait à un grand zèle pour l'Evangile de l'instruction , de l'éloquence et une exquise amabilité. 3 II alla tout d'abord à Wittemberg, auprès de Luther, et se fit inscrire comme étudiant sur les registres de l'université (6 avril 1 523). Quelques mois après, il persuada au grand réformateur d'écrire une lettre 4 à Charles III, duc de Savoie, qui inclinait vers les idées luthériennes, et la porta lui-même à ce prince (septembre 1 523) avec diverses autres lettres adressées à plusieurs personnages français par le célèbre Lambert, Cordelier converti d'Avignon et professeur de philosophie à Wittemberg. Nous le voyons peu après à Zurich (décembre 1 523) , décidant le réformateur Zwingle à écrire à Pierre de Sébiville5, moine minorité de Grenoble, dont nous allons nous occuper. Après avoir
(1) Olim errabundus in sylvis, in nemoribus , in aquis (Lettre de Farel à Capiton, 25 octobre "Î526, Mns. de Choupard , à Neuchâtel).
(2) Guy Allard (Dict, hist. t. 1, p. 23 1) mentionne un Hugues de Coct, reçu auditeur à la chambre des comptes de Grenoble en 1477, qui pourrait être le père d' Anémond.
(3) Optimus vir est eruditus et pius ac mire ardens in Evangelium (Lettre de Luther à Spalatin, dans Herminjard, t. I, p. 128). — Coctus et génère et pietate clarus (Lettre d'Œcolampade à Sébiville, dans ibid., t. 1, p. 2o3). — Vir merè fœstivus et doctus et eloquens (Schelhorn , Amœnitates litter., t. iv, p. 333).
(4) Dans Herminjard, t. 1, p. i5i.
(5) Coct fit imprimer à Zurich, en 1524, la lettre de Luther au duc de Savoie et celle de Zwingle à Sébiville, avec une épître dédicatoire de sa main.
séjourné quelque temps à Zurich, il visita à Bàle le réformateur Œcolampade, qui, sur ses instances, écrivit aussi une lettre d'encouragement à Sébiville (mars 1 524). Il fit de là un très-court voyage à Meaux, où les partisans des idéesnouvelles étaient violemment persécutés (juillet 1 524), et, de retour à Bâle (septembre), il reçut de Michel Bentis, savant critique flamand, l'offre de. fonder de concert avec lui une imprimerie destinée à traduire et publier en français les productions allemandes des réformateurs. Le travail de traduction devait incomber a Coct, qui avait fait beaucoup de progrès dans la langue allemande. Mais cette entreprise ne put aboutir faute de fonds, car Coct, qui avait laissé ses biens à ses frères en quittant la France, était souvent obligé lui-même de recourir pour vivre à la bourse de son ami et compatriote Farel. Il se proposait à cette époque de rentrer secrètement en France pour visiter Lefèvre d'Etaples, Michel d'Arandia et d'autres apôtres de la Réforme; mais sur les conseils de Farel, qui ne jugeait pas le moment opportun à cause des poursuites ordonnées par le parlement de Paris contre les luthériens, il s'établit en janvier i52 5 à Wehr, petite ville du grand duché de Bade. Sébiville lui écrivit de Grenoble qu'il n'approuvait pas sa prudence et que, s'il ne voulait rentrer en Dauphiné que lorsque l'Évangile y serait librement prêché, il n'y rentrerait jamais1. L'ardent jeune homme ne demeura pas longtemps à Wehr, quoiqu'il eût l'intention de s'y établir pendant une année au moins pour se perfectionner dans la connaissance de la langue allemande. Quelque précaire que fût sa position, il venait d'adopter un orphelin, et vers la fin de février il alla à Zurich pour régler le prix de la pension de ce dernier. De là il se dirigea sur Schaffouse, où il mourut bientôt après des
(1) Lettre de Sébiville à Coct, dans Herminjard, t. 1, p. 3 1 3 .