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i5«3. suites d'une fluxion de poitrine. Dès les premiers jours de sa maladie, Hofmeister, le principal réformateur de Schaffouse, en avait informé Farel, qui, suivant sa générosité ordinaire, envoya sur-le-champ quatre couronnes à son ami \ Coct a laissé six lettres, qui ont été publiées ces dernières années2.
Trcdication de Sébiville et de Maigret à Grenoble.
Au commencement de Tannée 1 523 et peut-être dès l'année i522, un prêtre éloquent de Grenoble, Pierre de Sébiville, « moine minorité de la septième secte3, » dont nous avons déjà prononcé le nom , avait été amené à la Réforme par Coct, dont il se déclare le catéchumène4 dans une lettre, et prêchait les doctrines luthériennes « avec ferveur, intelligence, tact et simplicité, » comme le dit une lettre d'Œcolampade 5. Informé par Coct de son zèle , Zwingle lui écrivit le i3 décembre 1 523 une longue lettre , dont voici la substance: « Une même foi, un même amour de la piété nous ont engagés à entrer en rapport l'un avec Vautre : notre but commun étant de restaurer la religion du
(1) Les frères de Coct, Guigo et Laurent, qui héritèrent de ses biens, ne s'acquittèrent jamais envers Farel des dettes d'Anémond. Celles-ci s'élevaient à cinquante-cinq couronnes, et Farel les donna en 1546 aux pauvres de Neuchâtel, qui n'entrèrent pas davantage en leur possession.
(2) Dans le recueil d'HERMiNJARD.
(3) Minorita de septmiâ secte, de l'ordre des Franciscains, section des Cordeliers.
(4) Titus in Christo catccliumenus Petrus de Sébiville (Herminjard , t. 1, P- 3i3).
(5) Coctus... narravit tuum in annunciando Evangelio fervorem, sedulitatem, prudentiam ac candorem (Herminjard, t. 1 , p. 2o3).
Christ, depuis si longtemps défigurée et presque anéantie. l523. De la petite semence qui a survécu , Dieu saura faire naître un grand arbre. Cette semence, c1est la Parole de Dieu, et c'est Dieu même qui vous a inspiré le désir de la communiquer à autrui. Mais, avant d'entreprendre cette œuvre, calculez-en bien les difficultés, car, si vous êtes un fidèle serviteur de Dieu, vous rencontrerez des ennemis. Les accusations d'hérésie, les supplices les plus cruels, voilà les armes de l'Antéchrist réduit au désespoir par la prédication de l'Évangile. Etes- vous de force à vous mesurer avec lui et avec tant d'autres adversaires? Vous fuiriez, à coup sûr, si l'Esprit du Christ ne se servait précisément de tous ces périls pour exciter votre courage. Revêtez-vous donc de toutes les armes chrétiennes. Pour vaincre sûrement, il ne faut jamais écouter la chair ; il faut que notre esprit vive en Dieu seul. Vous voulez prêcher l'Évangile, étudiez donc F Écriture en disciple et non en docteur. Voyez ce qu'en peu de temps l'amour du Christ a produit en Allemagne ! Invoquez à votre tour le Seigneur pour la France. Il aime à être prié »
Quelques mois après (9 mars 1S24), Œcolampade écrivit aussi une lettre d'encouragement à Sébiville. « Les renseignements que le chevalier Coct m'a donnés sur votre activité évangélique, lui disait-il en substance, m'ont beaucoup réjoui. Rendons grâces à Dieu de ce que la lumière de la vérité brille de nouveau sur la France. Mais les progrès journaliers de l'Évangile m'ayant instruit de la résistance qu'il éprouve, je devais en frère vous exhorter à persévérer dans la bonne voie. Nous avons entrepris une œuvre difficile et tout à fait au-dessus de nos forces. Nulle joie à attendre des hommes , mais des afflictions de tout genre.
(1) Herminjard, t. 1, p. 173.
i524. Sachons obéir à celui qui est notre tout et nous n'aurons rierrà redouter »
Dès Tannée précédente , Lambert , d'Avignon , qui avait appris à Wittemberg de Farel et de Coct l'importance du mouvement religieux en Dauphiné, avait engagé Luther à adresser une lettre d'encouragement à l'avocat général du roi au parlement de Grenoble % qui penchait vers les idées nouvelles 3, et lui-même écrivit en mai i523 à ce parlement pour le presser d'embrasser le parti de l'Évangile4. Ces deux lettres n'ont malheureusement pas été retrouvées.
Sébiville fut secondé dans son œuvre par Amédéc Maigret, moine dominicain, qui, après avoir prêché la Réforme à Lyon avec force et éloquence pendant le carême de l'année 1524, prononça à Grenoble , le 25 avril de la même année, en présence du peuple un discours tout empreint des idées luthériennes, qu'il répéta en latin devant le parlement et fit imprimer 5. Il disait entre autres choses : « Entre nous, prêcheurs et docteurs académiques, manifestement mettons la charrue avant les bœufs, nos œuvres préférons à la grâce de Dieu et contredisons à nous-mêmes , conjoignant ensemble mérite et liberté, obligation et miséricorde; car ce qui vient de la grâce n'est jamais mérite , et ce qui est mérite procède de justice et obligation, non de grâce , comme saint Paul dit : « Si c'est par grâce , ce n'est plus par les œuvres , autrement la grâce ne serait plus une
(1) Herminjard, t. i, p. i38.
(2) D'après Guy Allard (Dict. hist., t. ti, p. 204), l'avocat général du roi au parlement de Grenoble était alors Pierre de Varces.
(3) Herminjard, t. 1, p. i3i,
(4) Herminjard, t. 1, p. 1 38-
(5) Sermon presché à Grenoble le jour de s. Marc évangcliste, avec une Epistre en latin adressée au Sénat de Grenoble. Lyon, i524, in-iô et in-40.
grâce » (Rom., XI, 6). — Je te dis que celui qui t'oblige à 1524. certains habits de religion et inumérables autres cérémonies extérieures, usant de puissance coërcitive, te commandant telles choses observer sur peine due à péché mortel et autres peines temporelles ou spirituelles, il te met sous le pédagogue, et ne sera de toi véritable ce que dit saint Paul, que, puisque la foi est venue, nous ne sommes plus sous le précepteur (Gall., III, 25). — ... La prophétie de saint Paul de la première épître à Timothée, chapitre IV : « L'Esprit dit expressément, etc., deux lois contient, lesquelles saint Paul nomme diaboliques et hypocrites : l'une de prohibition de mariage, laquelle vous savez être in nota blement observée par les gens ecclésiastiques; l'autre de la discrétion et abstinence des viandes par certains jours, observée de tous chrétiens ordinairement. — ... Jeûner, ainsi que l'on nous fait faire, ne manger chair le vendredi, vivre en continence, sont d'elles-mêmes très-bonnes choses ; mais qui nous les commande sous peine d'éternelle damnation (d'autre commandement ne veux-je parler), nous ôte la liberté que Jésus-Christ nous a donnée et nous met en intolérante servitude I. » — « Les canons et les décrétâtes sont des traditions humaines : on ne doit pas s'en soucier. Un payen qui a intention de suivre la raison est sauvé, combien qu'il ne soit jamais baptisé. Les vœux ne sont pas perpétuels... Celui-là médit et calomnie qui appelle Luther un méchant homme a. »
Les prédications de Sébiville et de Maigret gagnèrent à la Réforme de nombreux partisans. L'avocat même du roi, qui jouissait d'un grand crédit auprès de François Ier, se
(1) Du Plessis d'Argentré, Collectio judiciorum de novis erroribus; Paris, 1724-1736, t. 11, p. 15-17.
(2) La France protestante , t. vu,. p. 363.
déclara nettement pour elle, de même qu'Amédée Galbert, parent de Coct. Le premier avait reçu , comme on l'a dit plus haut, une lettre de Luther. Sébiville ne se borna pas à prêcher, il publia aussi divers opuscules, qui sont demeurés inconnus aux bibliographes, car ils furent supprimés avec soin. L'index des livres défendus, publié à la suite des actes du concile de Trente, se borne à placer Sébiville au nombre des auteurs hérétiques de la première classe, sans indiquer les titres de ses livres.
Courroux des moines contre Sébiville et Maigret. Martyre d'un Cordelier (Sébiville?) à Grenoble.
Les succès des deux prédicateurs allumèrent contre eux la colère des moines. Maigret fut obligé de fuir à Lyon, où . après quelques travaux de prédication au sein de cette ville, il fut arrêté sous les yeux mêmes de Marguerite de Valois , qui protégeait les luthériens et se trouvait à cette heure à Lyon, avec François Ier, son frère. Traîné dans les rues, jeté en prison et conduit à Paris, Maigret fut condamné par la Sorbonne à faire amende honorable ^9 mars 1 525) et son sermon à être brûlé par la main du bourreau. Quant à Sébiville, on l'arrêta également et il ne fut élargi que grâce à la protection d'amis secrets et puissants. Mais il dut faire une rétractation publique de ses erreurs, et il s'y soumit le 16 novembre 1624 \ L'évêque de Grenoble, Laurent II Alleman, lui défendit de prêcher et le déclara indigne de
(1) Elle a été publiée sous ce titre : Abjuratio hœresis lutherianœ facta per fratrem Petrum de Sébiville , religiosum ordinis minoris. Et sentent ià definitiva contra eum lata in curid spirituali sedis episcopalis gracianopolis: 1024, in-8".
posséder aucun bénéfice dans son diocèse, d'où il le bannit i5a5. à perpétuité. Cette sentence ne fut pas exécutée à la lettre, car Sébiville demeura à Grenoble et conserva ses doctrines en dépit de sa rétractation, qui lui avait été arrachée par la force.
Son emprisonnement momentané n'en saisit pas moins d'effroi ses partisans. Il écrivait à ce propos à Coct (28 déc. 1524) : « A Grenoble, ceux desquels plus tu espérais sont vacillants et remansi solus, et à moi a été imposé silence de prêcher sur peine de mort. Pour confabuler ensemble secrètement de l'Évangile, nul ne dit rien, mais de en parler publiquement il n'y pend que du feu. -Les Thomistes ont voulu procéder contre moi par inquisition et caption de personne , et si ne fût certains amis secrets , je étais mis . entre les mains des Pharisées. Je ne dis pas qu'il n'y ait merveilleusement grands zélateurs de l'Evangile, mais ils sont en petit nombre... L'avocat du roi de Grenoble et beaucoup d'autres (ton parent Amédée Galbert excepté) sont non-seulement tièdes, mais froids »
Plusieurs mois auparavant, le savant Antoine Papilion , ami d'Érasme, et le marchand lyonnais Antoine du Blet, qui avait travaillé avec Maigret à la diffusion des doctrines luthériennes dans Lyon, étaient venus, sur les instances de ce dernier, encourager leurs frères de Grenoble. Voyant Sébiville condamné au silence dans cette ville, ils l'avaient engagé à venir donner des prédications à Lyon, ce qu'il accepta avec empressement. Là, de concert avec Maigret et Michel d'Arandia, chapelain de Marguerite de Valois, ils formèrent le projet de profiter du carême de i52 5 pour annoncer ouvertement au peuple les doctrines évangéliques dans l'église de Saint-Paul; mais ce projet ne put être
(1) Herminjard, t. i, p. 3 13.
i525. réalisé. Effrayés des progrès de la Réforme, les moines, comme on Ta vu plus haut , firent arrêter Maigret. Michel d'Arandia fut menacé de la prison1 et Sébiville, qui était revenu à Grenoble, paraît y avoir été brûlé. C'est sans doute à lui que font allusion ces paroles d'un auteur contemporain : « Audit an 15242, en février, fut brûlé à Grenoble un cordelier qui tenait le parti de Luther , et le fit brûler le grand commandeur de Viennois. Et depuis sa mort, ledit commandeur eut affaire à justice, disant que combien que ledit Cordelier eût bien mérité la mort, néanmoins il n'avait pas tenu forme de justice; et y eut un autre Cordelier, son compagnon, qui s'enfuit et s'en alla en Allemagne devers Luther3. » Quant à du Blet et Papilion, ils moururent subitement Tannée suivante, empoisonnés, dit-on, par les moines et les théologiens (mai i526)4. Marguerite avait procuré au second la charge de maître des requêtes du Dauphin 5.
(1) Marguerite le fit nommer à l'évêché de Saint-Paul-trois-Châteaux , dont il prit possession le 17 juin i526 et se démit volontairement en i53g. « D'Arandia, au dire de Boyer de Sainte-Marthe (p. 21 3, 217), était natif du Dauphiné, d'une famille noble assez connue dans la province sous ce même nom. »
(2) Ancien style; soit Ô25.
(3) Journal d'un bourgeois de Paris sous le règne de François I"; Paris, 1854, p. 227, 228.
(4) Lettre d'Érasme à François 7e', dans Herminjard , t. 1, p. 35.
(5) C'est vraisemblablement vers le même temps que le parlement de Grenoble défendit, au dire de Chorier (Abrégé, t. a, p. 91), « la translation des livres sacrés en notre langue ».
[Martyre de Rénier. Députation des Vaudou en Allemagne. Prédications des frères de Farel.
Pendant la captivité de François Ier à Madrid, la reine- i528. mère , Louise de Savoie , autant par haine contre les luthériens que pour se ménager l'appui de la cour de Rome, avait ordonné par lettres patentes l'exécution d'une bulle du pape Clément VII (g mai 1 525) relative aux poursuites à exercer contre les hérétiques. Elle déclara que, « voulant aider le pape à extirper, éteindre et abolir cette malheureuse et damnée secte et hérésie de Luther , » elle commandait d'exécuter ladite bulle. François Ier, rendu à la liberté le 14 janvier i526, modéra le zèle des persécuteurs, mais ne l'éteignit point. Pour ne citer que les faits relatifs à notre province, nous dirons qu'Etienne Rénier, moine cordelier et docteur en théologie, pour avoir prêché la Réforme à Annonay vers 1 528 , fut emprisonné et scella « la vérité de son propre sang à Vienne , où il fut brûlé vif avec une singulière constance1. » Le successeur de Rénier, le maître d'école Jonas , « homme de grande érudition et piété, » fut de même appréhendé au corps, avec vingt-cinq de ses partisans, sur l'ordre de l'archevêque de Vienne, Pierre de Palmier, et jeté dans les prisons de Vienne, « où quelquesuns moururent de langueur et mauvais traitement, étant les autres finalement délivrés par une manière de grâce en payant certaines amendes. » Jonas fut assez heureux pour échapper de cette manière2.
(1) La ville d'Annonay ressortissait ecclésiastiquement au diocèse de Vienne.
(2) Bèze, t. 1, p. 6; — Crespin, fol. 102; — Charvet, p. 541. — Ce dernier affirme par erreur que Rénier fut seulement condamné aux galères.
i53c C'est vers cette époque (i53o) que les Vaudois de Provence et de Dauphiné, unis de cœur et de doctrine aux luthériens d'Allemagne, envoyèrent deux de leurs barbes ou pasteurs, Georges Maurel, de Freissinières et Pierre Masson , de Bourgogne , à Œcolampade, de Bâle , à Capiton et Bucer, de Strasbourg, et à Berthaud Haller, de Berne, « pour conférer de leur croyance, dit Perrin2, et prendre avis d'iceux sur plusieurs points ès quels ils désiraient d'être éclaircis. » Œcolampade et Bucer leur donnèrent des lettres pour leurs coreligionnaires, où ils disaient : « Nous rendons grâces à notre Dieu très-benin , lequel vous a appelés à si grande lumière en ce siècle et parmi les ténèbres obscures qui sont épandues par tout le monde, et la puissance désordonnée de l'Antéchrist. Et pourtant nous reconnaissons que Christ est en vous. Par quoi nous vous aimons comme frères... Le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ vous a départi une excellente connaissance de sa vérité, plus qu'à beaucoup d'autres peuples , et vous a bénis de bénédiction spirituelle,... vous a maintenant inspirés à la recherche d'icelle, vous ayant rendus capables de le faire. Or, voici quelle est la nature de la vraie foi, c'est que dès aussitôt qu'elle reconnaît en quelque part quelque étincelle de la clarté divine , elle conserve soigneusement les choses qui lui sont données de Dieu. » A son retour, Masson fut pris à Dijon et condamné à mort comme luthérien, et Maurel, qui l'accompagnait, assez heureux pour s'échapper avec ses lettres et ses papiers, revint au milieu de ses frères et travailla à leur affermissement dans la foi évangélique.
(1) Maurel était proprement de Chanteloube, commune de Saint-Crépin. La famille Maurel existe encore, ainsi que la maison où naquit ce célèbre barbe.
(2) Hist. des Vaudois, p. 46-48, 210, 216.
Loin de retarder la marche de la Réforme, ces persécu- i532. tions, autorisées par la cour, ne servirent qu'à la favoriser. En Dauphiné, vers 1 532 , les frères de Farel ne laissaient pas que d'annoncer les doctrines évangéliques. Nous voyons l'un d'eux, Jean-Jacques, chercher à les faire embrasser au notaire Aloat, de Manosque, son parent, qui avait l'intention d'acheter la charge de greffier de la cour épiscopale de Gap, que remplissait le frère de Jean-Jacques.
Il disait « que Jésus-Christ ne descendait point entre les mains dels chappelants quand ils célébraient la messe, et que l'on devait communier et prendre l'hostie en la mémoire de son corps et boire le vin en la mémoire de son sang-, — il disait que dans la messe il n'y avait de vrai que l'Évangile et l'Épître, et il n'y avait que quatre cents ans que la messe était inventée, et que jamais Jésus-Christ, ni saint Pierre, ni aucun apôtre ne chantèrent, mais ce fut puis après que la messe fut inventée par d'autres gens \ — il disait que quand une personne meurt, elle va in dormitori et qu'elle n'éprouvait ni joie ni tourment, qu'elle n'est point jugée, et que nous ne serons jugés en autre jour que celui du jugement, où Jésus-Christ viendra juger vivants et morts, et qu'on ne devait point prier pour les morts et que c'était peine et argent perdus; — il disait que l'eau bénite ne purifiait en rien et que le pain bénit n'était pas plus bénit que
l'autre-, — il disait que le pape, les cardinaux,
évêques et autres gens d'église n'ont puissance d'excommunier ni absoudre plus qu'un autre homme et que les pardons et indulgences concédés par le pape ne valent rien , et que l'on poet ben garir l'argent de la bourse , non pas les peccats de la conscience ; — il disait qu'il ne faut se confesser, parce que les capellants à qui on se confesse n'avaient pas la puissance d'absoudre, parce que la confession ne se devait faire à eux, mais tant seulement à Dieu-, et parce que l'eau n'efface les péchés et ne renouvelle en rien, il n'est
1 5 35. pas nécessaire de baptiser; — il disait qu'autant valait prier Dieu et faire ses prières à la maison ou autre part qu'à l'église , et à l'église comme à sa maison ou autre part; — il disait qu'il ne fallait pas faire de différence des vendredis , samedis, Vigiles et Quatre-Temps et de l'autre temps de chair; et que en carême les vendredis, samedis, Vigiles, Quatre-Temps commandés par l'Église on pouvait manger de la viande comme en autre temps ; bien est vrai qu'il disait qu'on devait jeûner, non pour obéir à l'Église ni à aucun autre, mais pour macérer le corps; — il disait qu'il ne fallait généralement chômer aucune fête de tout l'an, mais assister au sermon le dimanche, et que Dieu n'avait commandé les fêtes , mais que les hommes les avaient inventées; — on ne devait point payer les dîmes, parce que Dieu ne l'avait point commandé *. »
{Martyre de Gonin , Brun et Rostain.
Depuis deux années François Ier, qui venait de s'allier avec les princes protestants d'Allemagne, ligués à Smalkade (22 déc. i53o) pour combattre les prétentions absorbantes de l'empereur Charles-Quint, traitait avec moins de rigueur les protestants de ses États ; mais ces mêmes princes ayant fait la paix avec Charles-Quint (i3 juillet 1 532) , le roi de France se rapprocha du pape Clément VII, qui était en lutte avec ce dernier , et il redevint fort animé contre les luthériens français. Des placards contre la messe et la transubstantiation, affichés sur les portes des églises de Paris et sur la porte même de sa chambre à Blois , le rendirent furieux, et, le 21 janvier i535, il ordonna une procession solennelle à Paris , dans laquelle six partisans de la
(1) Arch. de Manosque. Procès Aloat , dans Charronnet, p. 10 et 11.
Réforme furent brûlés vifs. Le 29, il rendit un arrêt portant i538. que les recéleurs de luthériens seraient punis des mêmes peines qu'eux, s'ils ne les livraient à la justice, et que les dénonciateurs auraient le quart des confiscations. Sur les représentations des princes protestants d'Allemagne , François Ier tempéra cet arrêt par l'édit de Coucy du 16 juillet mais des exécutions capitales n'en eurent pas moins lieu sur divers points de la France.
Le 26 avril 1 536 , le ministre ou barbe Gonin, de la vallée d'Angrogne en Piémont, revenait de remplir une mission à Genève de la part de son église, lorsque en passant au col de Gap il fut pris pour un espion, arrêté par l'ordre du gentilhomme Georges Martin de Champoléon, et conduit dans les prisons de Grenoble. On allait le relâcher, mais ayant avoué qu'il était porteur de plusieurs lettres des réformateurs de Genève, il fut condamné à mort comme luthérien. L'autorité, craignant qu'un supplice public ne servît la cause du luthérianisme, fit jeter ce malheureux dans l'Isère à neuf heures du soir, les jambes liées d'une corde.
Le laboureur Etienne Brun fut, de son côté, brûlé vif à Embrun. Né à Réotier, dans le diocèse d'Embrun, cet homme, doué de moyens naturels remarquables, avait appris à lire et à écrire en français par le seul usage du Nouveau Testament; et comme les prêtres, avec lesquels il avait de fréquentes discussions, lui reprochaient un jour de citer la Bible de confiance , puisqu'il ne savait pas le latin , il conféra avec tant de soin la version latine avec la version française qu'il put bientôt citer la première avec autant de facilité que la seconde. Irrités de ne pouvoir le réduire au silence, les prêtres le firent incarcérer en 1 538 dans les prisons de l'archevêché d'Embrun, et là le circonvinrent de tant de « tromperies et vaines promesses, » qu'ils lui firent signer une formule latine d'abjuration, qu'il ne comprit sans
1540. doute qu'à moitié. Quoi qu'il en soit, il ne tarda pas à comprendre sa faute et la confessait souvent devant ses domestiques, en s'écriant : « Misérable que je suis d'avoir si légèrement ajouté foi à mes parties adverses ! Mais cette charogne de chair n'en échappera point si derechef je suis pris; ainsi payera l'intérêt de son parjure et déloyauté. »
Cette occasion fut offerte à Brun deux ans après (1540). Emprisonné à l'instigation de Gaspard Auger , de Gap, qui était fermier de l'archevêque et espérait, grâce à son zèle , être mis en possession des biens du martyr, il fut interrogé par un Cordelier, inquisiteur de la foi, nommé Domicelli, et un vicaire, déclaré hérétique et condamné à être brûlé vif. C'est en vain qu'on lui conseilla d'abjurer comme la première fois pour racheter sa vie; c'est en vain qu'on mit devant ses yeux le tableau de sa femme et de ses cinq enfants qu'il laissait orphelins : il demeura inébranlable. Lorsqu'on le conduisit devant ses juges pour entendre sa sentence de mort , il leur adressa ces remarquables paroles : « Pauvres gens! que pensez-vous faire? Vous me voulez condamner à la mort. Vous vous trompez, ce sera à la vie, car des misères de ce pauvre monde je passerai incontinent à une immortalité bienheureuse que j'ai tant désirée. » En se rendant au lieu du supplice, il exhorta la foule nombreuse qui était venue assister à ce lugubre spectacle , et quand il fut attaché au poteau, le vent, qui soufflait avec violence, détourna pendant près d'une heure les flammes de son corps, si bien qu'il fallut allumer d'autres fagots et y répandre de l'huile pour activer les flammes. Impatienté de cette longue attente , le bourreau asséna sur sa tête un coup de croc , et le martyr lui dit : « Puisque je suis condamné d'être brûlé, pourquoi me veux-tu assommer? » Un second coup, donné sur le ventre du patient, l'abattit, et le bourreau couvrit son corps de fagots enflammés. Celui-ci fut bientôt consumé et ses cendres jetées au vent, selon la
sentence du juge, qui, après la mort du martyr, lit défendre 1545. à son de trompe , par honte ou par peur , de parler de son supplice , menaçant quiconque en répandrait la nouvelle d être déclaré hérétique et traité de la même sorte '.
L'édit modéré de Goucy fut remplacé, dès le 1 er juin 1540, par celui de Fontainebleau, qui enjoignit expressément à tous baillis, sénéchaux, procureurs, avocats du roi, etc., sous peine de suspension et privation de leurs offices, de rechercher et poursuivre les luthériens et de les livrer aux cours souveraines. L'effet de cet édit se fit sentir en Dauphiné. En 1542, un nommé Rostain , dit Garnier, fut brûlé publiquement à Romans, pour avoir jeté dans le ruisseau une image du Christ, qu'il avait arrachée à la porte d'une église2; et les Vaudois de;Provence, qui habitaient aux portes du Dauphiné, eurent à souffrir de l'édit d'une manière atroce. François Ier ordonna par deux fois (en 1542 et 1 545 ) au parlement d'Aix d'exécuter le cruel arrêt que cette cour avait rendu contre eux en novembre 1 540 et dont le premier président, le vertueux Chassanée, avait retardé l'exécution. A sa mort, survenue en 1 54D, son successeur, Jean Meynier, baron d'Oppède, brigua le triste honneur d'exécuter l'arrêt de la cour-, mais, emporté par la passion , il en dépassa le but. Vingt-quatre bourgs ou villages vaudois subirent la destruction , et tous ceux de leurs habitants qui purent être saisis furent massacrés, sans distinction d'âge ni de sexe. Cabrières et Mérindol eurent le plus à souffrir. Dans la première bourgade, on égorgea sept cents hommes de sang-froid et on brûla toutes les femmes.
(1) Bèze. t. 1, p. 17; — Crespin, fol. 124; — Perrin, Histoire des Vaudois, p. 161.
(2) Bulletin de la Société d'archéologie de la Drôme, t. 11 , p. 385.
Le parlement de Grenoble commence à sévir. Avènement de Henri II. La Réforme à Romans.
1547. Un an après ces événements (4 mai 1546', le parlement de Grenoble s'apprêta aussi à frapper les réformés. Il fit injonction à tous baillis, sénéchaux, leurs lieutenants et autres juges royaux delphinaux, et aussi à tous autres juges de ce ressort, d'informer bien diligemment et au vrai..., à rencontre de tous les sectateurs et suspects des erreurs, hérésies et fausses doctrines, qui aujourd'hui pullulent contre la sincérité et vérité de notre sainte et catholique foi, et contre la détermination de notre mère sainte Église , et faire prendre et saisir au corps et serrer en prison fermée tous ceux qui par lesdites informations se trouveraient chargés dudit crime d'hérésie. » Les juges et procureurs qui n'obtempéreraient pas à cette injonction, devaient être suspendus pour un an de leurs offices et passibles d'une amende de 5oo livres envers le roi
On comprend que de pareilles mesures aient peu fait regretter François Ier des protestants de France. Ils espéraient que son fils, Henri II, qui lui succéda ;3i mars 1547} et clui était d'un naturel débonnaire, les traiterait avec plus de mansuétude. L'illusion fut de bien courte durée. Henri II, dominé par Catherine de Médicis, sa femme, suivit la politique versatile de François Ier, et aucun roi ne persécuta les protestants avec tant de rigueur. S'inspirant de l'esprit du maître, le parlement de Grenoble envoya le conseiller Guillaume de Lacour pour « ès villes
(1) Continuation des ordonnances de la cour du parlement de Daulphiné . Lyon, i5bo, fol lxxi.
de Valence et Die et leurs environs informer secrètement 1549. contre les sectateurs ou suspects des erreurs contre la sainte foi catholique et la doctrine de notre mère sainte Eglise ». Lacour fit arrêter et conduire à Grenoble Pierre Taulier, et , sur son rapport, le parlement le condamna (3 déc. 1549) à 5o livres d'amende envers le roi « pour réparation des paroles par ledit Pierre Taulier témérairement proférées contre l'observation du saint carême et pour avoir , durant icelui et sans due permission, mangé viandes défendues, sans 'pour ce, toutefois, encourir aucune note d'infamie. Et pour plus ample et entière purgation des dits propos scandaleux, tendant à crime d'hérésie, proférés par ledit Pierre Taulier, plus au long portés par ledit procès, la icelle cour... a renvoyé par devant l'évêque de Valence, ou son vicaire spirituel, par-devant lequel est enjoint audit Pierre Taulier soit représenté en personne dans la quinzaine après son élargissement desdites prisons Porte-Troine sur peine de 5oo livres, de bannissement perpétuel et autre peine à l'arbitration de la cour ». Le parlement condamna également Vincent de Loncle à cent sols tournois « pour avoir follement et témérairement dudit temps du carême mangé desdites viandes, sans encourir aucune note d'infamie1 ».
Quelques jours avant ces arrêts, Henri II avait promulgué un édit qui remettait aux prélats le jugement des hérétiques, après information des juges séculiers (19 nov. 1549). Dès le 24 décembre, le parlement de Grenoble, se conformant à cet édit, invitait « tous et chacun les prélats en ce ressort, leurs vicaires et officiaux de soigneusement et diligemment enquérir et informer des entachés et sectateurs des crimes d'hérésie , et procéder contre ceux qu'ils trouve-
(1) Arch. départ, de la Drome , E, 17 55.
i549- ront coupables dudit crime, jouxte les sanctions canoniques et constitutions des saints conciles , comme ils doivent , sur peine à rencontre desdits prélats, leurs vicaires et officiaux de saisie de leur temporel et réduction d'icelui à la main du roi et autres peines à l'arbitration de la cour en cas de dissimulation ou ^d'aucune négligence... Semblablement fait la cour exprès commandement de par le roi à tous juges royaux ressortissant sans moyen à icelle cour -, auxquels par le édit du roi est donnée la connaissance du crime de blasphème, que peut souvent être adjugé avec ladite hérésie, et de la perturbation des repos et tranquillité de la république chrétienne, et en espèce de sédition et rébellion contre le roi et la justice souveraine, délits résultant ou qui peuvent résulter de ladite hérésie ; » de rechercher lesdits délits avec grand soin. Les juges royaux qui n'obéiraient pas à cet ordre devaient être passibles d'une amende de 5oo livres et de la privation de leur charge. La même peine leur était réservée si, dans six semaines, ils n'avaient pas envoyé au parlement des mémoires, signés d'eux et de leurs greffiers, contenant le résultat de leurs informations. Le parlement leur ordonnait aussi, de même qu'aux vicaires et officiaux des prélats, de lui envoyer tous les trois mois, à partir de cette époque, des rapports du même genre \
Au moment où le parlement de Grenoble rendait son arrêt, des étrangers apportaient la Réforme à Romans. Répandue d'abord à petit bruit, elle se propagea bientôt avec une telle rapidité que les consuls jugèrent nécessaire d'en informer le parlement de Grenoble, qui commit le conseiller Jean Baronnat pour informer contre les sectateurs des idées nouvelles (20 août). La femme Colombier, qui lui fut dénoncée comme luthérienne, n'attendit pas sa venue et
(1) Continuation des ordonnances du parlement de Daulphiné, fol. lxxiii.
se réfugia à Genève , d'où elle écrivit plusieurs lettres imbues i55i. des doctrines évangéliques. Le parlement la condamna, le 3 décembre , à être brûlée en effigie sur la place publique de Romans un jour de marché. Le 16 du même mois, Jeanne Malhète, femme d'Antoine Tavanel , chez laquelle on avait trouvé le Catéchisme de Genève par Calvin et La forme des prières ecclésiastiques, avec la manière d'administrer les sacremens, fut condamnée « à suivre pieds nus et tenant une torche ardente du poids de trois livres, la procession déjà ordonnée par un arrêt précédent contre Loyse Arnaude, dit Gavanette; cette procession part de l'église de Saint- Barnard et se rend au mont Calvaire. Jeanne Malhète doit assister à la messe qui là se dira et à l'amende honorable de ladite Gavanette, et mettre ensuite le feu à un fagot de bois, sur lequel seront brûlés lesdits livres, disant qu'elle demande pardon au roi et à la justice-, et lui a défendu ladite cour de dorénavant tenir semblables livres ou autres réprouvés et d'enseigner aucunes filles, le tout sous peine de la hart.» Par le même arrêt, Tavanel fut condamné à la même peine , à 10 livres d'amende et aux frais, ainsi que Jean de Comiers, dit Charmes, meunier, pour avoir mal parlé des images des saints et saintes du paradis1. Deux ans après, au mois de décembre i55i, le prédicateur de la ville ne craignait pas d'avancer en chaire quelques propositions contraires à la foi catholique. Pour le punir de sa hardiesse, les consuls le firent arrêter et juger par le vibailli de Saint-Marcellin ; puis ils exposèrent au roi les dangers qui, à leurs yeux, menaçaient la ville, et prirent certaines mesures coercitives qui y comprimèrent, ostensiblement du moins, le mouvement réformé pendant neuf ans2.
(1) Ulysse Chevalier, Annales de la ville de Romans, dans le Bulletin de la Soc. d'archéol. de la Drôme, t. IX, p. 73 , 74.
(2) Dochier , p. 181, 182.
Emprisonnement du prêtre Gay à Die.
Arrestation de Lefèvre à Grenoble et son martyre à Lyon.
i55i. Cette même année 1 55 1 (le 27 juin), Henri II, voyant que plusieurs partisans des idées luthériennes échappaient à la rigueur de ses ordonnances par suite de l'antagonisme existant entre la justice seigneuriale et la justice ecclésiastique, publia Tédit de Châteaubriant, qui rendit les luthériens justiciables à la fois des tribunaux ecclésiastiques et des tribunaux séculiers. Cet édit porta immédiatement ses fruits. Un docteur en médecine de Gap, nommé Claude Villard, fut poursuivi comme hérétique par la justice ecclésiastique de cette ville1. Jacques de Tournon, évêque de Valence et de Die , fit de son côté une tournée pastorale dans son diocèse « afin , dit une pièce du temps 2, de le purger et nettoyer des erreurs, scandales, fausses et réprouvées doctrines qui pourraient être semées, contaminant et infectant le troupeau de Jésus-Christ ». A l'occasion de cette visite, l'offlcial de l'évêque « fit constituer prisonnier comme luthérien, pendant dix-huit mois, bien serré, sans que personne le pût voir tant qu'il y demeura, » le prêtre Pierre Gay, habitué de Notre-Dame, l'un des premiers qui embrassèrent la Réforme. Cet ecclésiastique, initié aux doctrines évangéliques dans un voyage fait à Paris, s'était muni de livres luthériens et les avait apportés dans sa ville natale. Comme il appartenait à une famille influente du pays, on obtint son élargissement, mais avec beaucoup de
(1) Charronnet, p. 12.
(2) Visite de Mgr Jacques de Tournon, dans Long, p. 18.
peine, « car de ce temps, ajoutent les Mémoires qui nous 1554. rapportent ce fait, on brûlait. et on martyrisait pour la religion 1 ».
A Grenoble, en 1 554, plusieurs réformés furent mis en prison. Un orfèvre de Rouen, en particulier, nommé Richard Lefèvre, s'y vit incarcérer. Cet homme, qui mourut martyr de sa foi , avait embrassé les doctrines évangéliques à Londres. Retiré à Genève en 1 544 et rentré en France en 1 55 1 , il fut d'abord arrêté à Lyon et condamné à mort cOmme hérétique. En ayant appelé à Paris, ses coreligionnaires le délivrèrent en route, et il reprit ses voyages de commerce. Arrivé à Grenoble , il y fut dénoncé par le maître de l'hôtel où il était logé , parce qu'à l'occasion d'une prière latine faite de mémoire par l'enfant de ce dernier au moment de se mettre à table , il avait représenté au père « que tous les chrétiens doivent prier en langue entendue et de cœur, selon qu'il nous est apertement enseigné par la Parole de Dieu , et ce afin que le prochain en puisse recevoir édification. » Arrêté par le prévôt des maréchaux du Dauphiné, on le jeta dans les basses fosses des prisons de la ville, où il demeura douze jours en compagnie de deux brigands. Le juge du prévôt n'ayant pas voulu se charger de son procès, non plus que l'évêque, Lefèvre fut remis aux mains du vibailli , qui le fit interroger par un de ses assesseurs et catéchiser par un Cordelier. Lui-même l'interrogea longuement. Transporté ensuite à la prison de Porte- Troine, où se trouvaient d'autres prisonniers pour la foi, il annonça l'Evangile à tous ceux de la ville qui venaient le visiter et dont le nombre s'accrut tellement que le parlement en prit ombrage et ordonna au vibailli de le transférer à la prison de la Courrerie à l'évêché. Peu après il subit un
(1) Mémoires de la maison des Gay (Mns.).
1 555. interrogatoire solennel devant le vibailli , son conseil, des moines jacobins et cordeliers et divers prêtres, à la suite duquel le procureur du roi demanda qu'il fût mis à la torture jusqu'à ce qu'il eût avoué les noms des personnes qui l'avaient délivré sur la route de Paris, puis qu'il fût brûlé sur la place des Cordeliers, après avoir eu la langue coupée. Le vibailli ne voulant pas assumer la responsabilité d'une pareille exécution, finit, après divers retards, par envoyer Lefèvre à Lyon devant ses premiers juges , qui , confirmant leur sentence antérieure, le condamnèrent à avoir la langue coupée et à être brûlé vif. L'exécution du courageux martyr eut lieu le 7 juillet 1 554 '•
La Réforme à S aint-Paul-tr ois-Châteaux et a Montélùnar.
Ces persécutions, d'autant plus incompréhensibles que le roi de France soutenait en Allemagne ceux qu'il faisait brûler dans son royaume , n'atteignirent nullement leur but. Comme on l'a dit, pour deux huguenots que l'on faisait mourir, il en renaissait cent autres de leurs cendres.
Une église protestante fut définitivement constituée à Paris en septembre 1 5 5 5 , par l'établissement d'un consistoire et la nomination d'un pasteur, et cet exemple fut suivi à Meaux, Angers, Poitiers, L'île d'Arvet, Agen, Bourges, Issoudun , Blois, Tours, etc. La plupart des pasteurs placés à la tête de ces églises avaient passé un temps d'étude plus ou moins long à Genève, qui , depuis l'année 1 541 , époque de l'établissement définitif de Calvin dans cette ville , était devenue la lumière vers laquelle se tournait la France persécutée , la Sion d'où elle attendait le secours.
(1) Crespin, fol. 287 à 295.
' Les doctrines réformées jetèrent de profondes racines i§!>8. dans la ville épiscopale de Saint-Paul-Trois-Châteaux pendant cette même année 1 555. « Pauvres et riches, dit Boyer de Sainte-Marthe jeunes et vieux, hommes et femmes assistaient à leurs assemblées nocturnes... Dès qu'ils virent leur parti un peu fort et en état de se faire craindre, ils crurent qu'il était temps de se déclarer... Ils le firent par des placards qu'ils affichèrent, non-seulement à tous les carrefours de la ville, mais contre les portes de l'église cathédrale, placards qui contenaient des satires cruelles contre la religion catholique et romaine. » L'évêque de Saint-Paul, Jean de Joly, et son vicaire « firent faire sans délai toutes les perquisitions nécessaires pour découvrir les coupables... Les consuls et les conseillers de la ville, appréhendant d'être enveloppés dans une affaire si chatouilleuse et d'être accusés de connivence avec les hérétiques , s'assemblèrent et, par l'organe de Jean Cotelier, avocat, représentèrent et déclarèrent à M. Paul Rémy, conseiller du roi au parlement de Grenoble, résidant à Saint- Paul, qu'ils n'avaient jamais vu, ni su, ni entendu mettre des placards, ni qu'ils n'avaient point fait ni fait faire des assemblées illicites de nuit ou de jour pour favoriser l'hérésie , et qu'ils ignoraient entièrement tout ce qui s'était déjà passé-, qu'ils honoraient la glorieuse Vierge et tous les saints du paradis-, qu'ils reconnaissaient la sainte Église pour leur mère et l'évêque de Saint-Paul pour leur pasteur et leur seigneur, et qu'ils voulaient vivre et mourir en bons catholiques sous l'obéissance de l'une et de l'autre ».
L'affaire en resta là. Mais trois ans plus tard, en 1 558 , le jour même de Pâques, un prédicateur étranger, qui
(i) Histoire de l'église cathédrale de Saint-Paul-trois-Châteaux , p. 221 et suivantes.
i558. avait prêché le carême à Saint-Paul, s'éleva tout à coup « avec toute la force qu'il lui fut possible contre la créance ancienne des catholiques, la traitant de superstition , d'idolâtrie et d'erreur ». L'évêque, qui était présent à ce discours, imposa silence au hardi prédicateur et lui ordonna « de venir se présenter devant lui pour rendre compte de sa doctrine et se purger de ses erreurs. On ne sait pas ce qu'il fit , mais il y a beaucoup d'apparence qu'il se retira sans mot dire ». Quoi qu'il en soit, une violente sédition eut lieu dans l'église, et « l'évêque et les magistrats eurent peine de l'assoupir. En vain leur représentaient-ils les édits qu'avait faits depuis peu Henri II1, ils voulaient, disaient-ils, la liberté de conscience; et, malgré les édits du roi et les défenses de l'évêque, ils ne s'empêchèrent pas de faire des assemblées, ce qui obligea le bailli royal de faire saisir quelques-uns de ces rebelles, d'envoyer les uns en exil, les autres aux galères; il en condamna quelques-uns à être pendus et quelques autres à être brûlés ». Leurs noms glorieux ne nous ont pas été conservés.
A Montélimar, on trouve dès 1544 quelques traces des idées luthériennes*, mais ce ne fut qu'en 1 556 qu'elles y furent prêchées avec quelque succès par deux femmes étrangères venues de Genève , nommées l'une Marguerite Nivet, dite La Monge , l'autre Jacqueline. « Elles tinrent d'abord des assemblées nocturnes dans des caves, dit le notaire Candy 2, et y prêchèrent les nouvelles doctrines. Ces réunions ayant alarmé les catholiques , les consuls se portèrent dans 4a maison de La Monge, où l'on trouva plusieurs livres suspects, qui furent remis au procureur du roi pour
(1) A la date du 24 juillet ibZ-j. Nous en parlerons bientôt.
(2) Hist. des guerres de religion à Montélimar (Mns.); — Expillv , Dict. géogr., histor. et polit, des Gaules, t. iv , p. 83g.
faire informer. Ce magistrat en donna avis au parlement de 1 357 Grenoble, qui envoya quelque temps après M. de Lacour, conseiller, pour instruire la procédure*, mais une partie des habitants, et même des plus apparents, étant déjà dans le parti de la Réforme, on ne donna aucune suite à cette affaire. »
La Réforme à Valence et à Grenoble.
Martyre de Romyen.
A Valence, siège d'une université célèbre, où enseignèrent les professeurs de droit François Duaren et Pierre Loriol, le premier en 1 554 et Ie second de 1 55 5 à 1 563 , et tous les deux attachés de cœur aux idées luthériennes, la naissance de la Réforme concorda avec l'arrivée à l'université du savant professeur réformé Cujas, en 1557. Une école avait été fondée dans la ville quelques mois auparavant pour les jeunes enfants par un luthérien genevois , qui avait mis entre les mains de ses élèves un livre intitulé : Instructions pour la jeunesse. Cet écrit , conçu au point de vue évangélique , servait de livre de lecture aux enfants , et le maître y ajoutait les développements nécessaires. Plusieurs personnes, ayant eu connaissance de cet enseignement nouveau, voulurent l'ouïr de leurs propres oreilles et vinrent trouver le professeur, qui les engagea à assister chaque jour à des réunions spéciales qu'il organisa pour eux. Un grand nombre de gens les fréquentèrent, notamment des femmes et des étudiants, et un prêche régulier fut institué. Le chapitre de la cathédrale de Valence s'en alarma et jugea nécessaire de députer, le i01' octobre 1 557 , à Jean de Montluc, son évêque, qui était pour lors à Paris, Guillaume Robert, docteur en théologie et curé de la cathédrale, pour l'informer de ce qui se passait. Il prit en attendant
i5r>7. quelques mesures pour arrêter les progrès des idées luthériennes, « et dès que l'évêque fut de retour, il lui adressa une remontrance , signée de tous les chanoines , l'invitant à pourvoir au plus tôt aux besoins de son peuple et à la paix de l'Église. Quelques jours plus tard, Montluc publia dans le diocèse un jubilé, accordé récemment par le souverain pontife. Les uns applaudirent à l'ordonnance , mais les autres s'en irritèrent comme d'une imprudente manifestation » , et une agitation considérable en fut la suite. « Plusieurs ecclésiastiques, surpris au moment où ils affichaient l'ordonnance, furent "outragés par une bande de jeunes gens...; les placards furent déchirés en plein jour et les exercices du jubilé furent troublés dans toutes les églises 1 ».
A Grenoble, la jeunesse des écoles se déclarait aussi pour les idées luthériennes sous l'impulsion ouverte ou cachée des professeurs de droit de son université. De Govea, qui y enseigna de 1 555 à 1 562, passait pour être hétérodoxe, et Gribald, qui vint à l'université en i53cj, se vit obligé de quitter sa chaire en i56o sur l'ordre du roi et du duc de Guise , gouverneur du Dauphiné , parce qu'il était plus hétérodoxe encore que Govea. Du reste, la plupart des professeurs de l'époque qui avaient quelque distinction, étaient ou luthériens ou suspects de professer des idées antichrétiennes. On disait communément : Omnis jurisconsultus malè religione sentit 2, ou Bonus jurisconsultus , malè christianus 3.
Si les idées luthériennes faisaient des progrès à Grenoble,
(1) Abbé Nadal, Histoire de l'université de Valence, p. 49, 5o.
(2) Littéralement: « Tout jurisconsulte sent mal de la religion. »
(3) « Bon jurisconsulte, mauvais chrétien ». — Berriat Saint-Prix, Hist. de l'anc. université de Grenoble, dans la Revue du Dauphiné, t. v.
le parlement s'efforçait d'en arrêter la marche, mais par des i558, édits modérés, tant le mouvement paraissait irrésistible. Ainsi il condamna « seulement à 10 livres d'amende envers le roi et aux frais de justice, modérés à 100 sols », Augustin Cartier, détenu « pour cas de scandale et perturbation de paix publique au fait de la religion », et renvoya « à l'official de Grenoble ou à son lieutenant Florent Godard, natif de Boulette, en Normandie, accusé de crime d'hérésie et de contravention aux édits du roi, à l'effet d'abjurer son erreur, voulant qu'il soit ensuite élargi de prison et avec défense de récidiver, sous peine d'être brûlé 1 ».
Henri II , irrité de l'inefficacité de ses édits, en avait promulgué un nouveau le 24 juillet 1 5 5 7 , qui, plus cruel que tous les précédents, punissait dé mort quiconque professerait publiquement ou secrètement une religion différente de la religion catholique, apostolique et romaine. Il s'apprêtait même, sur les instances du pape Paul IV, à confier l'exécution de son édit à trois grands inquisiteurs de la foi : les cardinaux de Lorraine , de Bourbon et de Châtillon , mais l'opposition du parlement de Paris, jointe aux remontrances des cantons suisses et des princes allemands, dont l'appui lui était nécessaire à cette époque, l'obligèrent à surseoir à l'accomplissement de ce projet. Il n'y en eut pas moins plusieurs exécutions capitales dans le royaume. Ainsi, Benoît Romyen, natif de Villard-d' Arène en Oisans, qui était établi à Genève et faisait le commerce du corail , fut arrêté à Draguignan sur la vile dénonciation d'un marchand à qui il n'avait pas voulu céder sa marchandise à un prix inférieur, et brûlé vif, après avoir été appliqué à la question , bien qu'il eût été prouvé qu'il ne s'était rendu coupable d'aucun acte de prosélytisme. L'exécution du glorieux martyr eut lieu le i5 mai 1 558.
(1) Arch. dcp. de l'hère , B. 2o3o (Inventaire).
1 55g- Ces rigueurs ne diminuaient en rien le courage des réformés, car, bien que le roi, par un article secret du honteux traité de Câteau-Cambrésis (3 mai 1 55g), signé avec Philippe II , roi d'Espagne, se fût engagé à exterminer l'hérésie de ses Etats, ils tinrent à Paris, le 25 mai de la même année, leur premier synode national constituant, où ils arrêtèrent les bases d'une confession de foi et d'une discipline ecclésiastique , destinées à relier entre elles les diverses églises réformées de France et à maintenir dans leur sein la pureté des croyances et des moeurs. Henri II mourut peu de temps après (io juillet), à l'âge de quarante ans, frappé d'un coup de lance dans un tournoi par Gabriel de Montgomméry.
cAvénement de François II. Etablissement d'églises réformées a Valence , à Montélimar , à Romans.
Comme à la mort de François Ier, les réformés se livrèrent à l'espoir en voyant monter sur le trône François II, fils de Henri II. Catherine de Médicis, la reine-mère, recherchait en effet à cette époque l'appui des luthériens , et tous les princes du sang étaient favorables à la Réforme, à la seule exception du cardinal de Bourbon. L'ambition et l'habileté des Guises , chefs du parti catholique x, vint bientôt les désabuser, car ceux-ci réussirent à faire entrer dans leurs vues Catherine, qui mit aussitôt à l'écart les princes du sang, Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et Louis de Condé , son frère. Les mesures les plus cruelles
(i) François de Lorraine, duc de Guise, Charles de Lorraine, cardinal de Lorraine, François de Lorraine, grand prieur de France, etc.
furent le résultat de cette politique. Le 4 septembre 1 559 l56°parut une déclaration royale portant que les maisons où se feraient des conventicules ou assemblées illicites , seraient rasées et démolies-, le 14 novembre, des lettres de commission dirigées contre ceux qui favoriseraient les sacramentaires (nom donné aux luthériens) ou ceux qui seraient entachés d*hérésie; le 17 décembre enfin, un édit contre les personnes qui recèleraient des condamnés à mort par contumace.
Ces mesures, jointes à l'éloignement de la cour des princes du sang, excitèrent un mécontentement général parmi les membres de la noblesse , et les plus entreprenants d'entre eux ourdirent la conjuration dite d'Amboise (ier février i56o), qui avait pour but d'affranchir le roi de la tutelle oppressive des Guises. Ce complot avorta et ces derniers , donnant cours à leur vengeance, laissèrent massacrer froidement douze cents conjurés. Dans les premiers moments d'alarme ils avaient, il est vrai, fait rendre à Amboise (mars 1 56o) deux édits d'abolition ou amnistie , dont les prédicants seuls et les conspirateurs étaient exclus -, mais, lorsqu'ils se virent maîtres de la conjuration, ils n'écoutèrent plus que leur ressentiment. L'un d'eux, le cardinal de Lorraine, revint même au projet, qu'il nourrissait depuis longtemps, d'introduire l'inquisition en France; mais le chancelier De Lhôpital para le coup par l'édit de Romorantin (mai i56o), qui attribuait aux évêques la connaissance du crime d'hérésie. Si la France fut délivrée de la crainte de l'inquisition , elle ne jouit point pour cela de la liberté de conscience et de culte, car l'édit de Romorantin défendait les conventicules sous les peines portées contre les crimes de lèse-majesté.
Bien loin d'atteindre leur but, les divers édits de François II produisirent un effet contraire, car le nombre des sacramentaires ou luthériens s'accrut d'une manière consi-
i56o. dérable dans tout le royaume. Les conventicules secrets, que Ton voulait proscrire, devinrent des assemblées publiques , et des églises régulières s'établirent partout. Tel fut le cas du Dauphiné.
Les réformés de Valence mirent à leur tête, en août 1 559, le ministre Pierre Bruslé, natif de Metz et ancien avocat; mais ce pasteur, qui avait été envoyé de Genève, ne put demeurer longtemps à Valence. Menacé par les catholiques, il dut se retirer. Le synode de Dauphiné lui donna pour successeur Gilles de Saulas, gentilhomme de Montpellier, qui déploya une grande diligence, unie à un rare savoir, et vit le nombre de ses auditeurs s'accroître à un tel point qu'il fallut déserter les maisons particulières pour se réunir dans la salle de l'université , dont les professeurs et les écoliers étaient favorables au mouvement. Les assemblées avaient lieu de nuit, et nul n'en prenait ombrage à ce moment. Encouragés par ce succès, les écoliers de l'université, joints à un certain nombre d'habitants de la ville, voulurent avoir des assemblées plus solennelles, et, contre l'avis formel du consistoire, s'emparèrent, le dimanche 3i mars i56o, de l'église des Cordeliers, où ils firent prêcher leur pasteur en plein jour et au son des cloches, à huit heures du matin et à deux heures de l'après-midi. Des gens en grand nombre, accourus de six à huit lieues à la ronde , l'écoutèrent avec un plaisir extrême, « détestant, dit Reynier de La Planche, les abus desquels ils avaient été si longtemps ensorcelés, et louant Dieu de leur avoir révélé les secrets de sa Parole et la vérité de son Évangile ». Craignant que les catholiques rie leur ôtassent de vive force le temple des Cordeliers, plusieurs personnages de marque, entre autres Claude de Mirabel, seigneur de Mirabel, et Jean de Quintel , capitaines qui avaient servi avec honneur dans les guerres de Piémont, François de Saillans, François Giraud, François Marquet, procureur, et bon nombre d'autres s'éta-
blirent en armes dans le cloître attenant au temple, afin de i56o. protéger au besoin leurs coreligionnaires , « sans toutefois faire, dit Reynier de La Planche, aucun outrâge ni moleste aux moines, lesquels pour certain étaient traités si paisiblement et si amiablement, qu'ils désiraient pour la plupart que cela continuât , parce qu'ils étaient bien aise sans rien faire *. »
Cependant le consistoire de Valence, voyant Saulas excédé de fatigue à cause de l'extension que prenait le mouvement, avait demandé, dès le 24 novembre 1 5 5 9 , un second pasteur à Genève. « La moisson, disait-il, grâce à notre bon Dieu, est fort grande par deçà et s'agrandit de jour à autre 2. .» Genève, plusieurs mois après, lui envoya Lancelot d'Albeau, natif de l'Anjou, pasteur à Tours en 1 558 , gentilhomme de noble et ancienne race. Calvin lui remit une lettre pour l'église de Valence (22 avril i56o), dans laquelle il la préparait à la persécution et lui recommandait de ne pas recourir pour sa défense aux armes charnelles. « Puisqu'il a plu à Dieu, lui dit-il, que les choses se soient si fort avancées par delà , il vous faut apprêter à soutenir de grands combats, comme il n'y a doute qu'ils vous soient dressés en bref par Satan , lequel met déjà ses suppôts en œuvre pour machiner la ruine de tout l'édi-
(1) La Planche, p. 288; — Bèze, t. i, p. 21 5; — La Popelinière, liv. vi. — Gabriel Martin, abbé de Clausonne, écrivant près d'un siècle après et exagérant évidemment les choses, dit, dans ses Fausseté^, p. 98 et 99, que « Bressy, ministre de Valence, y prêchait aussi publiquement en habit de soldat ou de sbierre, qui sont certaine sorte de ministre seigneur, environné de picquiers, et avait pour diacres réformés ou compagnons des arquebusiers, qui faisaient paraître les bouts de leurs arquebuses, sur lesquels cet évangéliste reposait les mains ».
(2) L'église de Valence aux pasteurs de Genève, Signé De Saillans, Franç. Girod , Ubert Garidel, Chavary, Baussan , De Reutignyr (Bibl. de Genève , ns. 197°).
i56o. fice de Dieu ; mais, quoi qu'il en soit, vous avez à vous fortifier, non pas pour résister à la rage des ennemis par l'aide du bras charnel, mais pour maintenir constamment la vérité de l'Évangile , en laquelle notre salut consiste 1 .»
Les réformés de Montélimar, favorisés par Félix de Bourjac2, sénéchal de Valentinois et Diois, se constituèrent aussi en église. Un moine du couvent des Cordeliers de Montélimar, nommé François Tempesta, qui était gardien du couvent en i55i, annonça les doctrines évangéliques pendant le carême de i56o, revêtu des habits de son ordre3, et le ministre François de Saint -Paul, d'abord pasteur à Vevay, en Suisse, puis à Tours, et envoyé par Calvin à l'église de Montélimar au mois d'avril, prêchait de son côté avec une grande énergie. Saint -Paul était un homme « grandement estimé pour son savoir et érudition », et il fut puissamment soutenu par plusieurs gentilshommes du pays , entre autres par Sébastien de Vesc , seigneur de Comps; Charles du Puy, seigneur de Montbrun, devenu si célèbre par la suite:, Gaspard Pape, seigneur de Saint-Auban*, Henri de Caritat, seigneur de Condorcet; Guillaume de Moreton, seigneur de Sauzet; Jean de Vesc, dit Naucaze, coseigneur d'Espeluche 4, etc. Plusieurs d'entre eux avaient des maisons d'habitation à Montélimar. Calvin, en recommandant de Saint-Paul à l'église, avait engagé celle-ci
(1) J. Bonnet, Lettres de Jean Calvin, t. n, p. 33o-332.
(2) Coseigneur de Clelles, Saint-Martin-de-Clelles et Thoranne en Trièves, et de Saint-Vincent-lès-Charpey en Valentinois, maître des requêtes de S. M. la reine de Navarre.
(3) Gabriel Martin prétend, dans ses Fausseté^, p. 98 et 99, que Tempesta prêchait « habillé de vert, qu'il avait changé pour son habit gris de Cordelier ». Si le' fait est exact, il dut se passer un peu plus tard, quand le moine eut complètement rompu avec l'église romaine.
(4) Voy. aux Pièces justificatives , N° 1, la liste de plusieurs autres gentilshommes qui se déclarèrent en 1 56 1 et i5Ô2 pour la Réforme.
à ne pas se presser de tenir des assemblées publiques. i56o. « D'autant, dit-il, que le frère que vous avez envoyé nous donne à entendre qu'avec le temps vous seriez en délibération de faire prêcher en public , nous vous prions de vous retenir quant à cela et n'y penser point jusqu'à ce que Dieu donne meilleure opportunité. Vrai est que notre affection est de vous épargner. Mais aussi nous ne voyons pas qu'il soit requis vous avancer si fort. Plutôt il nous semble qu'il suffit bien que vous tâchiez et mettiez peine d'augmenter le troupeau et recueillir les pauvres brebis éparses , et cependant vous tenir coî sans rien changer pour les temples, moyennant que vous soyez séparés de toutes les pollutions qui s'y commettent. Quand vous ferez paisiblement vos assemblées par les maisons, au moins la rage des malins ne sera pas sitôt enfiambée, et vous rendrez à Dieu ce qu'il requiert, à savoir de glorifier son nom purement et vous garder impollus de toutes superstitions jusqu'à ce qu'il lui plaise ouvrir plus grande porte 1 ». Ces sages conseils cédèrent devant l'entraînement général , souvent aveugle, et, dès le mois de décembre de la même année i56o, les partisans des idées réformées devinrent si nombreux et si puissants à Montélimar, qu'ils se firent céder une partie du couvent des Cordeliers pour tenir leurs assemblées. Il y avait pour lors dans cette ville un second pasteur, du nom de Toussaint Pichot2.
A Romans, les réformés, moins nombreux que les catholiques, mais plus unis, étaient soutenus par les frères Michel Fay de Changy et Jacques Fay de Changy et autres gen-
(1) J. Bonnet, Lettres de Jean Calvin, t. n, p. 333-336.
(2) Bèze, t. 1, p. 137; — Notes relat. aux guerres de religion, dans le Bull, de la Soc. d'arch. de la Drôme , t. v ; — Bull, de la Soc. du protest, français, t. vin , p. 74.
i56o. tilshommes, qui, le 17 avril i56o, firent ouvrir au nouveau prédicateur l'église de Saint-Germain , appartenant aux Cordeliers. La Réforme, qui jusque-là avait étéprêchée dans les maisons, y fut annoncée « avec un applaudissement presque universel1 ».
Tublication de ledit d'abolition à Valence.
Sur ces entrefaites, on apporta à Valence l'édit d'abolition d'Amboise, du mois de mars (i56o), qui amnistiait, il est vrai, les hérétiques, mais n'autorisait nullement le libre exercice du nouveau culte. L'évêque Jean de Montluc, seigneur spirituel et temporel de Valence, avait lui-même envoyé par exprès Fédit dans cette ville , en apparence pour montrer sa sollicitude pour ses sujets, mais en réalité pour complaire au duc de Guise, gouverneur du Dauphiné. Le duc était tout particulièrement irrité de ce que sa proyince désertait et sa religion et son parti , et il en accusait publiquement Montluc ; « et de vrai, dit La Planche , ce n'était pas sans quelque occasion; car celui-ci, étant en son évêché, s'était mêlé de prêcher contre la coutume des évêques de maintenant et faisait comme un mélange des deux doctrines, blâmant ouvertement plusieurs abus de la papauté, qui faisait croire qu'il y en avait plus qu'il n'en disait et qu'on prêta plus facilement l'oreille à l'autre parti ». Il prêchait du reste avec beaucoup d'éloquence, et montait en chaire en soutane et en manteau , la tête couverte de son chapeau , suivant la coutume des ministres protestants de cette époque. Une femme de son diocèse le traita publiquement d'héré-
(i)Dochier, p. 1 83 ; — Chorier, p. 542; — Ulysse Chevalier , dans le Bulletin de la Soc. d'arch. de la Drôme, t. 11, p. 386. — Le second auteur dit que Saint-Paul prêcha aussi à Romans. Il est possible qu'il s'y soit
tique. Le maréchal de Saulx. de Tavanes dit de son côté1 i56o. que le prélat faisait dire la messe en français à Valence ; et son chapitre l'accusa « de faire chanter les Psaumes par les huguenots dans la nef pendant qu'il disait la messe dans le chœur2 ». « Montluc donc, continue La Planche, voulant regagner la grâce de ceux de Guise, et craignant de perdre son évêché d'une façon ou d'autre, promet faire merveilles et de découvrir de grandes choses , et de fait j'envoie le plus habile de ses gens, qui n'y fit rien pour lors. »
Le sénéchal de Valentinois et Diois Bourjac , ayant reçu les lettres d'abolition d'Amboise , se rendit à Valence pour les publier en assemblée publique, comme cela lui était ordonné. Tous les hommes de la justice, les consuls, les notables de la religion réformée, l'official de l'évêque, le clergé se trouvèrent réunis. Bourjac, qui était luthérien de cœur, commença par prier Dieu pour le roi, pour son peuple, pour l'assemblée présente et le succès des lettres d'abolition; puis il fit l'éloge de la bonté du jeune roi, qui voulait bien pardonner à tous ceux qui avaient conspiré contre sa personne. Se tournant ensuite du côté des réformés, il leur demanda s'ils entendaient bénéficier de l'édit. Prenant la parole au nom de tous, Mirabel répondit que c'était la coutume des églises réformées d'implorer la bénédiction de Dieu avant de rien entreprendre , et il demanda
arrête quelques jours en se rendant de Genève à Montélimar; mais Chorier peut aussi avoir fait une confusion. — Gabriel Martin , dans s& Fausseté^, p. 98, prétend encore ici que le ministre « prêchait environné d'arquebusiers et lui l'épée au côté ».
(1) Mémoires, p. 2 3o.
(2) La Croix du Maine, Biblioth. franc. , éd. de 1772, t. r, p. 554. — Gabriel Martin (Fausseté^, p. 278) ajoute qu' « il sentait le fagot, comme à la fin la sensualité le jeta dans l'hérésie, après avoir ruiné les deux d iocèses de Valence et Die ».
i56o. pour ses coreligionnaires la permission de se conformer à ce pieux usage dans l'affaire présente, qui était de la dernière importance. Bourjac l'accorda et le diacre Saillans prononça une fervente requête, dans laquelle il pria pour la prospérité du roi, pour la diffusion de l'Évangile dans le royaume et pour toutes les autres nécessités de l'État. Les gentilshommes des deux religions tenaient « le bonnet au poing et les genoux en terre »•, le clergé seul ne sïnclina point.
La prière achevée, un second orateur loua très-humblement le roi d'avoir bien voulu donner, tout jeune qu'il était, le repos aux églises persécutées depuis si longtemps, et demanda à Dieu de leur faire la grâce de ne jamais oublier un si grand bienfait. Mais il ajouta que ceux de la religion n'avaient pas à bénéficier de Ledit d'abolition en ce qui concernait les conspirateurs, attendu qu'ils n'avaient jamais eu la pensée de conspirer contre la personne du roi et son État : leur religion, fondée sur la Parole de Dieu, leur ordonnant d'honorer tous leurs supérieurs, alors même qu'ils seraient méchants ou infidèles: que s'ils s'étaient rendus en armes aux assemblées, c'était non point dans l'intention d'offenser qui que ce fût, mais seulement pour se défendre de leurs ennemis. Ils étaient, du reste, prêts à déposer les armes dès qu'il plairait au roi de le leur commander , et même ils se constitueraient prisonniers sur son simple ordre ou sur celui de tout magistrat légitime.
François Marquet, procureur à Valence, prit ensuite la parole et déclara qu'il avait tenu huit ans le greffe de la ville , et que durant ce temps il ne s'était pas passé un seul jour sans qu'il eût eu à enregistrer de nombreuses plaintes sur les excès commis par les batteurs de pavé, qui , la nuit, assaillaient et pillaient les gens , escaladaient et saccageaient les maisons, brisaient les portes, violaient les filles et les femmes, si bien qu'à la nuit close il était impossible de
sortir dans la ville, quelque besoin que Ton en eût. Mais ,360. que « depuis qu'il avait plu à Dieu allumer sa clarté en leur ville » tous ces excès avaient cessé , « comme s'il fût venu avec le changement de doctrine changement de vie »; que, dans tous les cas . aucune violence n'avait été commise par ceux qui faisaient profession de la religion réformée. Il ajouta que les attentats nombreux commis contre ces derniers auraient pu lasser leur patience, mais qu'ils avaient tout supporté pour l'amour de Dieu et de la paix.
Comme la plupart de ceux qui s'étaient rendus coupables de ces attentats assistaient à la réunion, Marquet les somma de le contredire s'ils l'osaient. Ils n'ouvrirent point bouche, et le hardi procureur en profita pour les blâmer sévèrement de ce qu'ils lançaient par derrière mille accusations mensongères contre les évangéliques et n'osaient en soutenir aucune en face. « C'est ainsi , dit de Thou 1 , que la religion nouvelle s'établit dans le Dauphiné, du consentement en quelque sorte du premier juge. »
Courroux du duc de Guise, qui met à l'écart Clermont , comme trop modère , et envoie Maugiron et Tavanes à Valence pour faire main basse sur les sacramentaires.
Le duc de Guise , voyant que les Dauphinois embrassaient avec une ardeur croissante les idées réformées et continuaient à tenir leurs assemblées religieuses malgré les édits, en conçut une vive irritation et décida de les châtier d'une manière exemplaire. Il chargea le grand prieur de France ,
[1) Tome m, p. 545.
i56o. son frère, d'y pourvoir. Celui-ci , dit Chorier1, « conféra avec [Antoine de] Clermont, lieutenant du roi, et [Laurent de] Maugiron, qui le sera dans quelques années, des moyens de faire dans Valence des exemples qui ramenassent les villes voisines à leur devoir. Il assembla des gens de guerre, et le baron des Adrets2 fut commandé de marcher vers cette ville avec une partie de sa légion... Clermont, qui avait fait espérer que tout se pacifierait sans répandre du sang , se servit du ministère de [Job] Rostaing , conseiller au parlement, et de Jacques de Saint-Germain et d'André de Laporte -Lartaudière, gentilshommes connus dans Valence. Ils disposèrent leurs chefs à cesser leurs assemblées , à rendre aux Cordeliers leur église, à désarmer et à se soumettre à la volonté du roi. Mais Marquet, Saillans et Giraud n'y consentirent point... Ils firent publiquement leur cène dans cette église et tous les autres exercices de leur religion le jour de Pâques , qui se rencontra le 14 avril... Plus de cinq mille personnes participèrent à cette cène , qui est toujours la plus solennelle de l'année.... Les catholiques étaient.... dans la crainte... et quelques familles sortirent de Valence et se retirèrent à Tournon. Ils ne voyaient que péril... et avaient d'un commun accord... élu sur eux capitaine général Gaspard de Saillans3, et lui avaient commis le soin du salut de leurs maisons et de leur ville... Il fit faire une revue générale des habitants dont il pouvait s'assurer, et il en trouva douze cents, tous bien armés. Saint-Germain fut envoyé au roi pour l'informer de l'état de la ville, et cependant on tâcha de négocier un accommodement avec les deux
(1) Page 543.
(2) François de Beaumont , baron des Adrets , catholique à cette époque et colonel.
(3) Sans doute parent du diacre François de Saillans , qui appartenait au parti réformé.
partis... Les réformés promirent de quitter les armes et le r56o. couvent des Cordeliers, doat ils faisaient leur citadelle. Mais ils ne furent pas exacts à tenir leur parole : ils crurent d'y avoir satisfait parce que, dès lors, ils ne s'assemblèrent plus dans l'église de ce couvent, mais seulement dans son réfectoire ».
Cette résistance n'était pas propre à calmer le duc de Guise. Il commença par faire destituer Clermont de la lieutenance générale du Dauphiné. C'était, comme on vient de le voir , un homme doux et sensé , qui estimait , dit Chorier « que les grandes saignées ne guérissaient pas les maladies de l'esprit, » et « était persuadé, comme le sont la plupart des grandes âmes, qu'il fallait combattre l'erreur par le raisonnement et le bon exemple , et non par le fer et le feu 2 ». Le duc de Guise le haïssait du reste depuis longtemps, parce qu'il le savait attaché à la maison de Montmorency et parent de Diane de Poitiers, qui favorisait les réformés et le connétable de Montmorency. Il le remplaça d'abord par Hector de Pardaillan , seigneur de la Motte- Gondrin , originaire du Languedoc -, mais , sur le refus de la noblesse du Dauphiné de recevoir ce dernier parce qu'il était étranger à la province , il donna provisoirement ses ordres à Laurent de Maugiron, ancien lieutenant général du roi en Dauphiné, courtisan dissolu, délié, ennemi de la cour et dévoué au parti catholique. Il le chargea de découvrir les intentions du parti réformé et « de lever gens pour saccager et mettre tous ceux de la religion de ce pays-là à feu et à sang ».
Maugiron fut bien servi par son familier César d'Ancezune, seigneur de Vinay, homme instruit, mais astucieux
(i) Page 541.
(a) Chorier, Abrégé , t. 11, p. io5.
et corrompu. Clermont l'avait antérieurement envoyé à Romans pour pacifier les esprits. C'était une sorte d'espion qui, avec les réformés, affectait un grand zèle pour leur religion et réussissait de la sorte à s'initier à tous leurs desseins, mais qui, secrètement, poussait les catholiques aux armes, faisant briller aux yeux des pauvres l'appât du gain et à ceux des riches la perspective des honneurs. Comme ses allées et venues auraient pu éveiller les soupçons des réformés, il les abritait sous le couvert de sa prétendue mission pacifique. Il s'aboucha avec Mirabel et les autres gentilshommes réformés de Valence , leur assurant qu'il travaillait avec l'agrément du roi à la réunion des deux religions et cherchant à les remplir d'espoir. Lorsqu'il eut réussi par ses odieuses menées à animer les deux partis l'un contre l'autre, il en informa Maugiron, qui, accompagné d'Anet de Maugiron , son frère , de cent vingt gentilshommes du Dauphiné et de trois à quatre cents hommes recrutés à Lyon et à Vienne dans les bas-fonds de la société, descendit par le Rhône, de nuit, à Valence, où il fut reçu avec honneur par les consuls et le clergé de la ville. Ceux-ci, mis dans le secret par Vinay, avaient pu retirer d'avance toute l'artillerie et les munitions de la place dans l'église Saint-Apollinaire. Ils décidèrent ensemble de surprendre les réformés au moment du prêche, afin d'en avoir plus facilement raison.
Ces derniers, toutefois, avertis à temps, se réfugièrent en armes au couvent des Cordeliers, où étaient logés Mirabel, Quintel et les autres gens de guerre de leur parti. La troupe de Maugiron , à laquelle on avait promis une victoire facile et un riche butin , voyant qu'elle aurait au contraire affaire à forte partie, commençait à faire façon de se retirer. Informé de ces dispositions et craignant un échec qui compromettrait sa réputation et sa fortune, Maugiron eut recours à la ruse. Il prit avec lui quinze ou vingt gentils-
hommes de sa compagnie de gendarmes, armés seulement i de Tépée et de la dague , et , s'acheminant vers le cloître des Cordeliers, il déçlara vouloir parlementer avec les principaux de la religion. Mirabel, Quintel et quelques autres s'étant présentés, il leur demanda au nom du roi quelles étaient les raisons qui les avaient portés à s'armer contre leur prince, et où ils voulaient en venir. Ils répondirent qu'ils avaient pris les armes seulement pour se défendre, car ils savaient qu'on en voulait à leur religion et qu'on tramait leur perte , quoiqu'ils ne se fussent rendus coupables d'aucun crime. Maugiron leur répartit qu'ils pouvaient mettre bas les armes et leur jura sur l'honneur et la vie qu'il ne leur serait fait aucun mal , attendu que le roi leur permettait de faire prêcher l'Évangile et de s'assembler, mais sans armes. « Quant à moi, leur dit-il en propres termes, afin que vous soyez plus assurés de ma personne et de la bonne volonté que je porte à ceux de votre religion , je vous jure et atteste que vous n'avez pas un meilleur ami que moi et que je porte si peu de respect à ce b.... de pape, que je voudrais qu'il fût enguoué avec mon lévrier. » Il persuada de la sorte Mirabel et Quintel de se retirer dans leurs maisons, et leur exemple fut suivi par les autres gens armés retranchés aux Cordeliers. C'était le 20 avril, six jours après cette belle fête de Pâques qui fut célébrée au milieu d'un si immense concours de peuple.
Quand ils eurent mis bas les armes, Maugiron et sa bande s'emparèrent des portes et des places de la ville, prirent les armes des réformés et pillèrent leurs meubles les plus précieux. Les ministres Gilles de Saulas et Lancelot d'Albeau furent emprisonnés, ainsi que les plus riches de la religion, et ces derniers rançonnés sous promesse de liberté. Mais, après avoir tiré d'eux tout ce qu'il voulut, Maugiron les laissa en prison en se moquant d'eux. Il exigea aussi de l'argent des gens d'église et des catholiques, en
i5Go. apparence pour payer les hommes de sa troupe, qui n'en avaient pas besoin , puisqu'ils s'étaient assez enrichis par le pillage, mais en réalité pour refaire sa fortune, « car il en avait grand besoin ».
Maugiron se dirigea ensuite sur Montélimar avec sa troupe. Les habitants, sachant le traitement qu'il avait fait subir à leurs frères de Valence, sortirent armés et résolus au-devant de lui. Craignant de justes représailles, il eut recours, comme à Valence, à la perfidie pour sortir du péril. Accompagné de quatre à cinq gentilshommes seulement, il s'avança vers eux et leur demanda la raison de leur armement et s'ils ne voulaient pas obéir au roi. Ils répondirent qu'ils en étaient les humbles et obéissants serviteurs, mais que , ne sachant s'ils avaient affaire avec lui à un ami ou à un ennemi, ils s'étaient armés. Ils ajoutèrent qu'ils étaient prêts du reste à obéir si Maugiron voulait leur montrer sa commission de lieutenant du roi. Celui-ci leur ayant juré qu'il désirait seulement se restaurer lui et sa troupe dans leur ville, pour repartir, ils le laissèrent entrer et mirent bas les armes. Mais il les traita pis qu'à Valence. Ne trouvant pas les ministres de Saint-Paul et Tempesta, et Montbrun et les autres gentilshommes qu'il croyait rencontrer et qui s'étaient retirés, les premiers à Genève, les seconds dans leurs terres, il saccagea leurs maisons et s'acharna principalement sur celle de Bourjac, sénéchal de Valentinois et Diois, « sur lequel il avait une dent de lait, » rançonnant jusqu'aux servantes. Lorsqu'il se fut bien repu, lui et les siens , il quitta la ville , se moquant de la crédulité des réformés et disant qu'on n'était tenu de leur garder ni foi ni promesse.
Cependant le duc de Guise, craignant sans doute que Maugiron n'en imposât pas assez aux réformés, nomma par commission lieutenant général du roi en Lyonnais, Forez et Dauphiné le maréchal Gaspard de Saulx de Ta-
vanes , déjà lieutenant du roi en Bourgogne. Tavanes vint i56o. en Dauphiné, accompagné de Clermont, ex -lieutenant général du roi, et de Ferdinand de Saint-Séverin , prince de Salerne , tous les trois avec leurs compagnies de gendarmes , composées de la fleur de la noblesse de Bourgogne et du Dauphiné. Ils entrèrent à Valence le 4 mai , et le baron des Adrets, qui avait également reçu des ordres du roi , y entra à son tour le lendemain , à la tête des légionnaires du Dauphiné , formant seize compagnies de gens de pied 1 des vieilles bandes du Piémont , qui venaient de rentrer en France. Tavanes procéda au désarmement complet des réformés, fit nommer de nouveaux consuls entièrement catholiques, et, après avoir pourvu à la sûreté de la ville, retourna en Bourgogne. Ses Mémoires 2 racontent ses exploits à Valence dans un style fort pittoresque : « Les rebelles, disent-ils, étonnés des chefs et des forces, parlementent; le sieur de Tavanes, les connaissant du temps de la guerre du roi d'Espagne, se moque d'eux et de leur religion, leur fait avouer que c'est pour avoir été désappointés qu'ils ont pris les armes ; il leur offre des grades , pensions et compagnies de la part du roi. Le sieur de Tavanes prend l'occasion à peu de forces, se coule dans Valence, harangue le peuple \ un bourgeois le prie de sortir pour les laisser résoudre-, il joue quitte ou double, lui donne un soufflet, le menace de le faire pendre dans une heure après et le met prisonnier. Cette hardiesse étonne le peuple, qui considère que le coup n'était pas fait sans grand appui-, la place se vide, le peuple se retire chacun en sa maison-, le sieur de Tavanes remet la paix du pays, ayant gagné la noblesse, et retourne triomphant en Bourgogne. »
(1) De Thou dit dix-sept (t. m, p. 546).
(2) Edit. in-fol., p. 1Z0.
i5Go. Plusieurs réformés se sauvèrent par prudence en Vivarais, et d'autres furent bannis; mais on ne les laissa pas en paix dans leurs retraites. Pierre de Chaponay, de Grenoble, envoyé à Valence par le président du parlement Jean Truchon, à cause des troubles, se rendit dans le Vivarais pour prier Just de Tournon, vibailli du Vivarais, de les chasser de leurs asiles. « Le dernier avril, dit-il, j'allai de Valence à Tournon à deux fins : Tune pour porter une missive de MM. de la ville à Mgr de Tournon, afin qu'il lui plût, comme bailli du Vivarais, donner ordre que les rebelles qui avaient été chassés de Valence et qui en partie s'étaient retirés à Charmes, Beauchastel, Toulaud et autres villages du côté du royaume, eussent à s'absenter desdits lieux l. »
Commission du parlement à Valence et à Romans. Exécution capitale de divers réformés. Triste fin des commissaires.
Peu après ces événements, une commission du parlement de Grenoble se rendit à Valence pour juger les prisonniers réformés. Elle était composée de Jean Truchon, premier président du parlement de Grenoble, des conseillers Aymar Rivail , André de Ponnat , Philibert de Gaste L'Aubépin, Jean Duvache, Job Rostaing, Jean de Bellièvre et Laurent Rabot, qui appartenaient au même parti, et de Jean Borel de Ponsonas, second avocat général. En passant à Romans, la commission fit jeter en prison de Jacquemard soixante des principaux réformés, dont les noms lui furent fournis par l'astucieux Vinay.
Cependant l'évêque Montluc , vivement sollicité par ses
(i) Arch. dép. de la Drôme , E. 396.
amis, qui lui rappelaient ses premières sympathies et fai- i56o. saient appel à son cœur , intercéda auprès du roi en faveur des prisonniers de Valence, après s'être assuré qu'ils n'avaient eu aucune part à la conjuration d'Amboise, et obtint pour eux des lettres de pardon; mais elles n'arrivèrent pas à temps. La commission avait déjà rendu ses jugements et fait pendre le procureur Marquet, le châtelain de Soyons et Blanchier (ou Blancherie) l, et décapiter les ministres Gilles de Saulas et Lancelot d'Albeau , avec cet écriteau suspendu à leur cou : « Voici les chefs des rebelles. » De Stratis, convaincu d'avoir fait entrer par des échelles, appliquées aux remparts de la ville, ceux du dehors qui venaient assister aux prédications des ministres, fut également décapité. Sa tête et celles de ses deux compagnons demeurèrent longtemps exposées, devant l'église des Cordeliers, et leurs membres écartelés furent aussi exposés en divers lieux de la ville. Le conseiller L'Aubépin, ayant craint que les ministres ne prêchassent à la foule, avait obtenu de la commission qu'ils seraient bâillonnés. Pour ce qui est des autres prisonniers , ils « sortirent par la porte dorée », comme on disait alors, c'est-à-dire avec de l'argent, mais non sans avoir été contraints d'abjurer leurs opinions, et condamnés les uns au fouet, les autres au bannissement, tous à de fortes amendes. La maison de Marquet fut rasée et l'on mit cet écriteau sur son emplacement : « Ici était la maison de François Marquet, secrétaire des séditieux et rebelles qui furent exécutés à Valence le 25 mai i56o. » Les étudiants de l'université , qui s'étaient particulièrement montrés dans le mouvement de la Réforme, furent astreints dorénavant à jurer de vivre dans la religion catholique.
(i) Chorier (p. 544) ne mentionne pas ces deux derniers, mais il parle de Giraud, qui pourrait être le même que le châtelain de Soyons.
i56o. La commission du parlement se rendit de Valence à Romans, où elle condamna deux hommes à être pendus, Roberté (ou Roberti) et Mathieu Rebours. Le premier avait logé le ministre et le second gardé l'église de Saint-Romain avec une arbalète et une épée. On les accusait en outre « d'avoir fait confession de foi , détesté la messe et nié que Dieu se voulût mettre ès mains de si malheureuses gens qu'étaient les prêtres, qu'on savait être paillards, meurtriers et larrons ordinaires ». Ils furent traînés sur une claie jusqu'au lieu de leur supplice, et moururent avec une grande constance. Un portefaix converti, nommé Chevillon, fut condamné aux galères et fouetté publiquement. Pendant que le bourreau exécutait la sentence, il lui disait ces remarquables paroles : « Frappe, mon ami, frappe bien fort; châtie cette chair qui a été tant rebelle à son Dieu. »
Les commissaires du parlement firent une mauvaise lin. Le rapporteur L'Aubépin, ancien luthérien, après de graves désordres de mœurs, tomba dans l'abjection la plus complète. Atteint d'une maladie affreuse et désespérant de la miséricorde divine , il voulut se laisser mourir de faim , et Ton était obligé de lui tenir la bouche ouverte de vive force avec un bâton pour lui faire prendre quelque nourriture. Les catholiques eux-mêmes ne manquèrent pas de rapprocher cette circonstance du bâillon que L'Aubépin avait fait mettre aux malheureux ministres Saulas et d'Albeau. L'avocat du roi Ponsonas, qui s'était également déclaré pour la Réforme à une époque antérieure, ayant dévoré toute sa fortune et celle de sa femme, mourut comme enragé, proférant mille imprécations contre Dieu, poussant des hurlements et des sanglots, et ne pouvant ôter de devant ses yeux, comme cela arriva plus tard au roi Charles IX, le spectacle de ses victimes. « Cinq autres conseillers, des huit qui avaient assisté le président Truchon, ajoute Bèze,... moururent tous de mort étrange dedans la troisième année,
à savoir: Rabot, insensé; Fabri, désespéré; Vache, du feu i56o. à une jambe qui le brûla jusqu'au cœur; Ponat, furieux d'une maladie incurable; Rostaing, devenu aveugle et sourd1. »
zM o n tbru n d écrété d'à r resta tio nparlepa rlemen t . Il arrête lui-même le prévôt des maréchaux.
Les gentilshommes de Valence et de Montélimar , qui s'étaient retirés dans leurs terres à la persuasion de Maugiron et pour éviter le conflit des armes, espéraient d'y vivre en paix, sans être recherchés pour leur religion , selon la teneur des derniers édits du roi. Montbrun , en particulier , avait repris le chemin de son château de Montbrun , dans les Baronnies, et s'efforçait par tous les moyens de gagner aux idées réformées ses vassaux et ses voisins.
Cet homme, remarquable à plus d'un titre, qui joua un si grand rôle dans les guerres de religion , où il conquit le surnom de brave, appartenait à l'une des familles les plus anciennes et les plus renommées de la province. 11 était né vers i53o et avait servi avec distinction en Italie avec son père, Aymar du Puy-Montbrun, et comme lieutenant de la compagnie de Du Motet, sous le maréchal de Brissac. A son retour d'Italie, ayant appris qu'une de ses sœurs avait embrassé la Réforme et s'était retirée à Genève, il partit pour la ramener au catholicisme ou lui ôter la vie2. Mais, pendant qu'il s'épuisait en vains efforts pour découvrir sa
(1) La Planche, p. 286-3o5 , 494-497; — Bèze, t. i, p. 2i5-22i , 229- 200; — La Popelinière , t. i, p. 175 et suiv.; — Recueil des choses mémorables, p. 93, 94; — Le véritable inventaire, t. 1, p. 682; — De Thou, t. m, p. 545-549; — D'Aubigné, t. 1, p. 80, 98, 99; — Chorier , p. 543-545.
(2) Chorier, Abrégé, t. 1 , p. 109; — Guy Allard , Vie, p. 8, 9.
i56o. retraite, l'éloquence persuasive de Théodore de Bèze le gagna lui-même à la Réforme1, et, revenant avec sa sœur dans ses terres, il eut pour premier soin d'y fonder une église sous la direction du ministre Pierdouin2, après avoir détruit les insignes catholiques de la chapelle de son château et aboli la messe dans l'église paroissiale deMontbrun. Guy Allard, son historien, dit même que le fougueux gentilhomme ;( obligea tous les habitants de gré ou de force à devenir huguenots », et que ceux qui ne voulurent pas se soumettre se virent contraints de prendre la fuite 3. Ce zèle excessif, joint à l'appui qu'il avait prêté au ministre François de Saint-Paul à Montélimar, irritèrent vivement le président Truchon et ses collègues du parlement, qui proférèrent des menaces contre lui et lui enjoignirent de venir rendre compte de sa conduite à Grenoble. Montbrun n'y alla point, mais écrivit à son ami le conseiller Jean de Saint- Marcel d'Avençon, qui jouissait à Grenoble d'un grand crédit, « qu'il ne s'était jamais déclaré jusqu'alors pour le fait de la religion et n'avait aucunement suivi les prédications publiques, dont il ne s'estimait davantage. Ce néanmoins on ne cessait de le menacer, mêmement la cour de parlement, comme s'il eût été le chef et le conducteur
(1) Chorier , Abrégé, t. i, p. 109, dit au contraire que Montbrun fut converti par sa sœur. C'est moins vraisemblable.
(2) Lettres et pièces diverses (Mns. de la bibl. de Genève, 196", portef. 3).
(3) Vie, p. 10. — Chorier, p. 545, prétend que Montbrun forçait ses sujets à coups de bâton à assister au prêche; mais dans son Abrégé, p. 109, il ne répète pas le fait : ce qui porte à supposer qu'il y croyait peu. — Delacroix {Statistique , 2e édit., p. 55 1) raconte d'après une tradition que Montbrun, étant un jour sur la terrasse de son château, aperçut un moine qui se promenait autour du cloître et le tua d'un coup d'arquebuse, après avoir demandé celle-ci comme pour tuer un merle. Cette anecdote ne cadre pas avec les mœurs de Montbrun , qui était violent et emporté, mais non cruel.
d'icelles : ce qu'il trouvait merveilleusement étrange, attendu i56o. qu'il n'avait contrevenu en rien aux écîits de Sa Majesté, pour jouir du bénéfice desquels il se tenait coi en sa maison, enseignant sa famille en toute simplicité et modestie , sans scandaliser aucun de ses voisins; que s'il n'était allé au parlement requérir qu'on le laissât jouir du bénéfice des édits , ce n'avait été pour aucunement mépriser l'autorité et justice, à laquelle il serait toujours obéissant, mais d'autant qu'il avait trouvé cela n'être aucunement nécessaire, comme aussi les mandements du roi ne portaient point qu'il le dût ainsi faire , ainsi au contraire silence était imposé au procureur général dudit sieur et tous autres. Par quoi il le priait affectueusement de faire cesser telles poursuites, et tant faire envers cette compagnie qu'on le laissât vivre en paix et en repos de sa conscience, puisque tel était le vouloir et intention de Sa Majesté ».
Montbrun écrivit dans le même sens à plusieurs autres conseillers de ses amis, et ses lettres furent lues en plein parlement. Mais celui-ci n'en tint aucun compte et donna ordre à Marin de Bouvier, prévôt des maréchaux du Dauphiné, d'amener Montbrun à Grenoble mort ou vif. Le prévôt se mit en route au commencement de juillet (i56o), et s'arrêta à un petit village nommé Reilhanette, distant d'un quart de lieue du château de Montbrun. Chemin faisant, il s'était emparé d'un des gens de Montbrun, qui lui fit demander aussitôt de quel droit il agissait ainsi et pourquoi il excédait sa commission, qui lui ordonnait de se saisir de sa personne et non de celle de ses gens. Il l'invitait en même temps à venir dans son château pour lui expliquer l'ordre du parlement, qu'il ne comprenait point, lui assurant qu'il y serait reçu avec courtoisie, et que, s'il faisait autrement, il pourrait se morfondre à l'attendre longtemps à Reilhanette. Après divers pourparlers , ils convinrent d'avoir une entrevue à égale distance du village et du château. Arrivé au
56o. rendez-vous, le prévôt déclara à Montbrun qu'il n'avait nulle mission de se saisir de lui, mais que, s'il voulait se donner cette peine , il viendrait facilement à ses fins et en dépit de lui. Irrité de cette bravade, Montbrun répondit comme il le devait et, les deux adversaires en venant aux mains, Bouvier fut renversé de son cheval et pris par celui qu'il était venu prendre. Montbrun l'emmena à son château et dépêcha en hâte à Reilhanette douze ou quinze gentilshommes ou soldats de sa garde, qui s'emparèrent du lieutenant et des archers de Bouvier, sans qu'aucun des habitants du village, qui avaient promis main -forte au prévôt, osât remuer. Il forma en même temps une petite troupe de gens armés pour n'être pas surpris, et relâcha le lieutenant et les archers , mais retint prisonnier leur chef.
En ce même temps, le duc de Guise, de plus en plus mécontent de Clermont, l'ex-lieutenant général du roi en Dauphiné, qui « tâchait de modérer les choses plutôt par douceur que par force » , chercha une seconde fois à le remplacer par La Motte-Gondrin, avec l'appui de la reinemère. Ce capitaine avait quitté le parti du connétable de Montmorency, à qui il devait cependant sa fortune, pour embrasser celui des Guises. Ces derniers jetèrent les yeux sur lui, « tant, dit La Planche, parce qu'ils le connaissaient homme de guerre très-hardi... que pour être d'un naturel approchant du leur, accompagné d'une félonie, fort prompt à exécuter toutes choses hasardeuses, pourvu qu'il y sentît son profit, sans religion et irréconciliable ennemi de ceux de la religion , nourri soldat toute la vie et qui , devenu courtisan sur ses vieux jours, tâchait de se conformer à trouver bon tout ce que les mignons du roi trouvaient bon, et à trouver mauvais tout ce qu'ils voulaient être haï. Sa réception fut empêchée par la noblesse du pays, tant parce que leurs privilèges portaient qu'ils seraient gouvernés par quelque seigneur du pays, que pour être issu de petit et bas
lieu d'autour le pays de Toulouse et être chargé d'avoir i56o. suivi les bandoliers dans les montagnes Pyrénées et couru et brigandé le Languedoc , dont il était parti pour se sauver en Piémont. Que s'il avait acquis autorité par le moyen des armes, c'était plutôt comme homme désespéré que pour être de cœur noble et vaillant; joint qu'on savait assez que tout son avoir n'était procédé que de pilleries et voies illicites ».
Le parlement de Grenoble, tout dévoué aux Guises, le reconnut pourtant comme lieutenant général du roi provisoire en dépit de l'opposition de la noblesse, et foula ainsi aux pieds les franchises et libertés du pays : « ce qui n'était jamais avenu, » dit l'historien que nous venons de citer.
La Motte-Gondrin, apprenant que Montbrun avait retenu Bouvier prisonnier et qu'il levait des soldats, prit les ordres du parlement et lui enjoignit de relâcher le prévôt et de comparaître devant la cour pour se purger de ses crimes. Il lui ordonna en même temps de cesser- ses armements, sous peine d'être considéré comme séditieux et châtié comme tel *.
[Montbrun à la tête des protestants du Comtat. Poursuivi par La Motte-Gondrin, il s'enfuit à Genève. Son château rasé.
Cet ordre remplit Montbrun d'incertitude et de crainte ; aussi accepta-t-il avec empressement les propositions que Alexandre Guillotin, homme de lettres et jurisconsulte de
(i) La Planche, p. 474-480; — Bèze , t. t, p. 221-229; — La Popelinière, t. i, p. 186 et suiv.; — D'Aubigné, t. 1, p. 99; — De Thou, t. ni , p. 548, 549; — Chorier, p. 545, 546. — Ce dernier auteur dit que Montbrun s'empara à cette époque de « Royans et de diverses places des environs ». On ne connaît dans le Dauphiné que le Pont-en-Royans , fort éloigné des Baronnies. C'est vraisemblablement Rosans qu'il faut lire.
i56o. Valréas, vint lui faire de délivrer les protestants du Ccmtat- Vcnaissin de l'oppression que faisait peser sur eux le légat du pape Farnèse, siégeant à Avignon. Il partit de son château avec trois cents hommes d'élite et publia un manifeste où il déclarait « qu'il sortait du Dauphiné et du royaume pour aucune faute qu'il eût commise contre l'État ou sa conscience, mais pour empêcher qu'on ne crût que ses armes et ses troupes fussent pour faire quelque parti et qu'on n'attribuât à quelque désobéissance envers le roi le refus qu'il avait fait de comparaître devant le lieutenant du gouverneur de cette province et le parlement; qu'il aimait mieux abandonner tous ses biens que la pureté de l'Évangile, et vivre malheureux dans un pays étranger que d'être dans sa maison soupçonné de perfidie et de rébellion ».
Il s'empara dès l'abord de Malaucène 6 août), où était l'arsenal du pape, et le légat, incapable de lui résister, appela à son secours La Motte-Gondrin, qui, après plusieurs échecs et sur les instances du cardinal de Tournon , dont Montbrun avait épousé la nièce, Justine Alleman de Champs, traita avec ce dernier. Il fut convenu que Montbrun et ses gens, « comme aussi tous les fidèles du Dauphiné et du Comtat, auraient un an entier pour disposer de leurs biens -, qu'ils se retireraient dans le courant d'un mois, à la file et deux à deux comme ils s'étaient assemblés; comme aussi La Motte-Gondrin et les siens rompraient sur-le-champ leurs forces; que les prisonniers de part et d'autre seraient rendus;... que, pendant un mois, Montbrun pourrait aller en sa maison avec telle et si grande compagnie qu'il voudrait pour sa sûreté , et que le tout serait ratifié et accordé par le roi et le pape dans vingt jours lors en suivant, comme aussi par les parlements de Dauphiné, Provence et autres juridictions dudit Comtat ».
Ce traité, auquel plusieurs gentilshommes du Dauphiné apposèrent leurs signatures, et dont ils se portèrent garants,
ne fut pas respecté par les catholiques. Plusieurs des sol- i56o. dats de Montbrun furent, à l'instigation des prêtres, emprisonnés ou massacrés à leur retour dans leurs maisons, et lui-même se vit menacé dans sa liberté, car les mêmes prêtres, avec l'assentiment de La Motte-Gondrin , firent mettre des garnisons dans les places d'Orpierre, de Serre et de Laragne, situées non loin de son château. Montbrun se crut donc obligé de reprendre les armes. Il se saisit d'Orpierre et d'autres lieux, « sans toutefois aucune effusion de sang et qu'aucun des habitants souffrît aucune perte ni dommage, sinon les prêtres, qui payèrent l'écot pour ce qu'ils avaient réveillé ces nouveaux troubles après l'accord juré ». Il dressa ensuite une embuscade à La Motte-Gondrin, entre Molans et le Buis, qui fut couronnée de succès-, mais, redoutant avec raison de ne pouvoir résister aux forces considérables qu'on s'apprêtait à lui opposer , il quitta sa maison le 5 octobre et se réfugia à Genève, puis à Berne, avec sa femme, à travers mille dangers qui lui furent suscités par un traître, Mathieu d'Antoine, jeune avocat de Grenoble qu'il avait à son service comme secrétaire. La Motte-Gondrin, pour se venger de ses échecs, rasa le château de Montbrun et celui de Reilhanette, le 2 5 octobre, et se retira le 3o Il fit arrêter aussi plusieurs partisans de Montbrun , qui furent condamnés à mort et
(i) Le curé Robin, dans son Histoire de Dieulefit (Mns.) , donne le texte d'une curieuse ordonnance du comte de Suze, datée de Villedieu, du 23 octobre i5Co, qui prescrit aux consuls de Dieulefit d'envoyer « vingt bons travailleurs, des meilleurs,... pour obéir aux commissaires commis pour la démolition et ruine du château et murailles de la ville de Montbrun ». Ces travailleurs passèrent huit jours à Montbrun et revinrent munis d'un certificat du commissaire La Plante, du dernier octobre i56o, constatant qu'ils avaient « demeuré , tant pour travail et de aller et venir dix jours ».
i5Go. exécutés-, mais il laissa sortir en toute liberté la mère et la fille de son ennemi \
Au commencement de cette année 1 56o, qui fut si féconde en événements , les Vaudois du Piémont eurent à endurer de rudes persécutions de la part de leur duc Emmanuel- Philibert. La vallée de Saint-Martin, en particulier, était désolée par les seigneurs Du Perrier , Charles et Boniface Truchet, et quand les Vaudois de Pragela (c1est par là que ce récit appartient à notre histoire) volèrent au secours de leurs frères opprimés (avril), Charles Truchet venait de saccager le hameau de Riocloret , de mettre à mort plusieurs de ses habitants et de livrer aux moines de Pignerol, qui le firent brûler vif, un pasteur fort âgé, récemment arrivé de Calabre , où les Vaudois avaient des colonies. Ceux de Pragela, dit Muston2, « ayant appris la malheureuse position de leurs frères du Riocloret, se réunirent au nombre de quatre cents et entreprirent d'aller les délivrer. Leur pasteur, nommé Martin, marchait à la tête de cette troupe. De lieue en lieue, il se jetait à genoux avec tous ses hommes, et priait Dieu de leur donner la victoire. Ils furent exaucés. Le temps était sombre*, ils arrivèrent vers le soir à Riocloret. Les ennemis, prévenus de leur
(1) Pour plus de détails sur l'histoire des armes de Montbrun dans le Comtat, que nous n'avions pas à raconter, voy. La Planche, p. 480; — Bèze , t. 1, p. 224-229, 23o-233; — La Popelinière, t. r, p. 2o5 et suiv.; — Recueil des choses mémorables , p. 102; — D'Aubigné, t. i, p. 99, 100; — Guy Allard , Vie; — Chorier, p. 547, 548.
(2) Tome ii, p. 19 , 20.
approche, s'étaient mis en défense; mais un orage terrible, i56o. et tel que les Alpes elles-mêmes semblent en être ébranlées quand il éclate sur leurs cimes, fondit sur la montagne au moment où s'engagea l'action. Après un combat opiniâtre, la bande Truchet est débusquée de ses positions, poursuivie dans les ravins, où les soldats s'égarent au milieu de la nuit, et pour la seconde fois l'injuste agresseur parvient avec peine à s'échapper. »
Le duc de Savoie, ayant eu connaissance de l'incursion faite sur ses terres par les Vaudois du Dauphiné, s'en plaignit vivement au roi de France , ajoutant que ses soldats n'eussent pas été défaits sans le secours des Français et accusant principalement Paul Richiend de Mouvans et les autres réformés provençaux réfugiés dans la vallée de Pragela d'avoir excité les gens du pays à prendre les armes. Laurent de Maugiron, qui était allé sans doute solliciter à la cour après sa double expédition de Valence et de Montélimar, s'offrit à châtier les habitants de Pragela, et, pour se faire délivrer une commission, vanta le crédit dont il jouissait en Dauphiné et les nombreuses intelligences dont il disposait. Truchon , président du parlement de Grenoble, qui était d'accord avec lui, représenta de son côté aux états du Dauphiné, assemblés le 16 novembre, la nécessité d'exterminer les Vaudois de Freissinières et de Pragela, « disant qu'il fallait repurger ce vieux et ancien levain, capable d'enaigrir tout le pays de Dauphiné, s'il n'y était pourvu ». La commission sollicitée par Maugiron lui fut octroyée le 17 novembre. Le roi y déclarait qu'il avait appris que les habitants de la vallée de Pragela persévéraient dans leurs anciennes hérésies, qu'ils faisaient prêcher et administrer les sacrements « à la mode de Genève », qu'ils favorisaient la secte luthérienne et donnaient asile aux principaux chefs du récent soulèvement du Dauphiné et des lieux circonvoisins , et que, pour ces diverses raisons, il
i56o. « désirait leur faire changer de façon de vivre, sinon les châtier selon leurs démérites ». La commission royale autorisait en outre Maugiron à lever « tel nombre de gens qu'il voudrait et d'assembler secrètement ses amis avec la noblesse pour se transporter audit Pragela, y prendre les ministres, gentilshommes, chefs et auteurs des séditions et hérésies, pour les faire châtier par le parlement de Dauphiné; et s'il y trouvait aucune résistance, qu'il leur courût sus et les taillât en pièces, se conduisant toutefois parle sage et prudent avis de La Motte-Gondrin , auquel il obéirait comme à Sa Majesté même ».
Le but secret de l'expédition était de mettre à l'abri des incursions des habitants de Pragela le duc de Savoie, qui avait projeté d'exterminer entièrement les Vaudois de ses états, et, délivré de la crainte d'être attaqué sur ses derrières, de s'emparer ensuite de la ville de Genève. Pour faciliter l'exécution de ce dessein, le roi ordonna à Bourdillon, son lieutenant général en Piémont, de remettre toutes ses forces à Maugiron, qui devait faire sa jonction avec La Motte-Gondrin. Craignant de perdre toutes les places qu'il tenait en Piémont, s'il était dépouillé d'une grande partie de ses soldats, Bourdillon fit d'humbles remontrances au roi sur ce dessein , mais ne réussit qu'à s'attirer la défaveur des Guises, qui, paraît-il, avaient promis secrètement au duc de Savoie, pour le mettre dans leurs intérêts , de lui rendre non-seulement les quatre villes que les Français occupaient dans ses états, mais encore toutes les possessions françaises situées au delà des Alpes. La mort de François II empêcha l'exécution de ce dessein, qui aurait amoindri l'influence de la France-, mais le duc de Savoie n'en continua pas moins à persécuter à outrance les Vaudois de ses états I.
(0 La Planche, p. 715-718; — Chorier, p. 552, 553; — Muston, t. 11, chap. 11; — Perrin, Histoire des Vaudois, p. 149.
Les prélats dauphinois Montluc et Marillac à rassemblée de Fontainebleau.
Catherine de Médicis, qui, après la conjuration d'Am- i56o. boise, s'était jetée dans les bras des Guises, commença à prendre ombrage de leur omnipotence et accéda aux vœux du prince de Condé et d'une grande partie de la noblesse, qui lui conseillèrent de réunir les états généraux du royaume. Les Guises , craignant d'être supplantés , se rangèrent à cet avis et, pour sonder d'abord les esprits, convoquèrent, le 21 août, une assemblée de notables à Fontainebleau, où l'on décida que les états généraux du royaume seraient assemblés le 10 décembre, que l'on provoquerait la convocation d'un concile général et, à son défaut, d'un concile national, et « qu'en attendant, il ne serait plus procédé par voie de justice contre les religionnaires, sinon contre ceux qui s'élèveraient en armes ». Montluc, évêque de Valence, s'éleva dans l'assemblée de Fontainebleau avec une hardiesse extraordinaire contre la corruption du clergé de l'époque. « Les évêques, dit-il, (j'entends pour la plupart), ont été paresseux, n'ayant devant les yeux aucune crainte de rendre compte à Dieu du troupeau qu'ils avaient en charge, et leur plus grand souci a été de conserver leur revenu et d'en abuser en folles dépenses et scandaleuses, tellement qu'on en a vu quarante résider à Paris pendant que le feu s'allumait en leur diocèse. Et en même temps l'on voit bailler les évêchés aux enfants et à personnes ignorantes et qui n'avaient ni le savoir ni la volonté de faire leur état. Et enfin les yeux de l'Eglise, qui sont les évêques, ont été bandés... Les curés, avares, ignorants, occupés à tout autre chose qu'à leur charge, et pour la plupart ont été pourvus de leurs bénéfices par des moyens illicites. Et en ce temps qu'il fallait appeler à notre secours les gens de savoir,
o. de vertu et de bon zèle, autant de deux écus que les banquiers ont envoyés à Rome, autant de curés nous ont-ils envoyés. Les cardinaux et les évêques n'ont fait difficulté de bailler les bénéfices à leurs maîtres d'hôtel et, qui plus est, à leurs valets de chambre, cuisiniers, barbiers et laquais. Les menus prêtres, par leur avarice, leur ignorance et vie dissolue, se sont rendus odieux et contemptibles à tout le monde. Voilà les bons remèdes dont Ton a usé pour procurer la paix et l'union de l'Église »
Charles de Marillac, archevêque de Vienne, qui avait une plus grande valeur morale que Montluc, parla dans le même sens que lui. « Il n'épargna pas la conduite des papes, dit l'historien de l'église de Vienne2, et conclut pour assembler un concile national, puisque depuis des siècles on n'avait trouvé à Rome que de l'opposition pour convoquer un concile général. » Mais, tout en désirant vivement une réforme dans les mœurs de l'Eglise, Marillac ne sentait pas la nécessité d'une réforme dans la doctrine, qui est pourtant la source de la vie. « Qu'il soit défendu, dit-il dans un écrit3, aux prêcheurs de disputer propositions qui sont en controverse touchant la religion. Qu'ils prêchent seulement bonne doctrine reçue de l'Eglise, remettant les disputes aux écoles. » L'archevêque ne fut pas moins tenu pour hérétique par ceux que sa franchise importunait. « Il suffisait, dit Charvet4, de parler de réformes dans l'Église et d'être opposé au parti des Guises pour contracter la tache d'hérésie, dont il n'était possible de se laver que par un zèle outré, aussi funeste à l'État que contraire à la religion.
(1) Mémoires de Condé , t. i , p. 325, 326.
(2) Charvet, p. 553.
(3) Négociations relatives au règne de François II , p. 772.
(4) Page 555.
Ainsi la franchise avec laquelle notre archevêque exprimait i56o. ses vœux pour le rétablissement de la discipline, son amitié accordée aux calvinistes et son éloignement déclaré pour les princes lorrains donnèrent un ample sujet à leurs partisans pour calomnier sa foi. » Ce digne ministre était un ancien avocat , que ses opinions religieuses un peu libres sur la réforme de l'Église avaient forcé à suivre Jean de la Forest, son cousin, ambassadeur auprès de Soliman. Nommé en 1 55 1 évêque de Vannes , il rechercha la société des savants. Buchanan et Henri Etienne se ressentirent de ses libéralités. Il accepta la dédicace d'un ouvrage du célèbre Dumoulin et eut des relations suivies avec le chancelier de L'Hospital.
Les Guises, cependant, ne tardèrent pas à reprendre tout leur empire à la cour, et , poussant l'audace jusqu'à ses dernières limites, ils firent condamner à mort le prince de Condé, et décidèrent de contraindre tous les Français de signer, sous peine de mort, une confession de foi catholique rédigée par la Sorbonne en 1542. La mort de François II , survenue le 5 décembre i56o, ruina leur dessein.
çAvénement au trône de Charles IX. Etablissement de nombreuses églises en Dauphiné. Domène et Grenoble.
Les états généraux, qui se réunirent peu après la mort du roi ( 1 3 décembre) , révélèreat les progrès qu'avait faits en France la Réforme. Une grande partie de la noblesse et tout le tiers-état insistèrent pour qu'on cessât les persécutions et qu'on laissât libres les opinions religieuses. A dater de ce moment, la reine-mère , Catherine de Médicis, pencha du côté des réformés, car toute sa politique consistait à contenir les deux partis l'un par l'autre. Elle se rapprocha donc des princes du sang, savoir du roi de Navarre, du
i56i. prince de Condé, du cardinal de Bourbon et de l'amiral de Coligny , qui commençait alors à jouir d'une grande autorité, et elle fit rendre au nouveau roi son fils, Charles IX, une ordonnance (28 janvier 1 5 6 1 ) adressée à tous les baillis du royaume, qui stipulait la mise en liberté immédiate de toutes les personnes détenues pour fait de religion et l'exécution de l'édit de Romorantin. Mais cette ordonnance n'allait pas jusqu'à permettre l'exercice de la religion réformée, et elle portait que les religionnaires relâchés devaient être « admonestés de vivre par ci après catholiquement 1 ».
Le 19 avril suivant, une pareille ordonnance, datée de Fontainebleau, fut adressée aux parlements. Elle stipulait de plus que tous ceux qui avaient quitté le royaume pour fait de religion pourraient y rentrer, mais à la condition d'y vivre « catholiquement et sans scandale », et que ceux qui ne voudraient souscrire à cette clause auraient la faculté de vendre leurs biens et d'en toucher la valeur. Le roi ordonnait encore à ses sujets de vivre en bonne harmonie les uns avec les autres, leur interdisant l'usage des épithètes de papistes et de huguenots , et ne permettait à aucun d'eux de pénétrer dans les maisons particulières sous prétexte de rechercher les assemblées illicites. Les juges et officiers du roi seuls étaient chargés de surveiller l'exécution du dernier édit2.
Les protestants du Dauphiné, comme tous leurs frères du royaume, comprirent que la cour inclinait à la tolérance, et, bien que les deux ordonnances et l'édit de juillet 1 56 1 ne leur permissent point de tenir des assemblées , et que ce dernier même punît de la peine du bannissement quiconque y assisterait, ils s'abandonnèrent à l'espérance, fondèrent dans la province un grand nombre d'églises, dont ils deman-
(1) Livre du Roi, dans le Bullet. de l'Acad. delphin., 1" série, 1. 1, p. 479. (1) Arch. dép. de la Drôme, D. 71.
dèrent les pasteurs à Genève, et eurent des assemblées reli- i56i. gieuses.
Ainsi, le 3 avril i56i , avant la fête de Pâques, qui était cette année le 6, les réformés de Grenoble célébrèrent leur culte en grand nombre dans la maison Thionville, située hors des remparts. Le président du parlement, Jean Truchon , toujours prêt à sévir, s'y transporta avec l'évêque et plusieurs autres officiers, mais il ne fit arrêter que le solliciteur Guillemin et Jean de Ponnat, avocat à la cour, qui avait pris la parole pour défendre ses coreligionnaires. L'un et l'autre furent relâchés le lendemain sur les instances d'André de Ponnat, conseiller au parlement et frère de Jean.
Sur ces entrefaites, le parlement reçut l'ordonnance royale du 19 avril, mentionnée plus haut, et, mécontent de l'esprit de tolérance dont elle était animée, l'aggrava en la commentant. « Déclare la cour, dit-il dans son arrêt explicatif du 10 mai 1 56 1 que ces mots Rassemblées illicites s'entendent de toutes assemblées que l'on pourrait faire en plus grand nombre de cinq, sous prétexte d'ouïr prêches, faire prières publiques, ou pour autre cause quelle qu'elle soit, sans permission du magistrat, des prélats ou autres qui ont pouvoir de les permettre, et lesquelles assemblées, prêches ou prières publiques se feront ès églises ou autres lieux pour ce destinés, à la manière accoutumée-, — déclare pareillement la cour que vivre catholiquement s'entend selon les constitutions évangéliques, traditions des anciens, conciles observés par nos majeurs et par eux à nous délaissés de main en main jusques au jour présent, même selon l'institution des sept sacrements de l'église catholique; ès quelles constitutions et sacrements de l'église est enjoint à toutes personnes, de quelque qualité ou condition qu'elle
(1) Arch. dép. de la Drôme , D. 71
soit, d'entretenir, garder et observer, et de parler révéremment du saint sacrement de l'autel, sur les peines contenues ès dites lettres; — et quant à la défense es personnes privées de n'entrer aux maisons d'aucuns, déclare la cour en ce n'être compris les consuls des villes et communautés, lesquels pour découvrir lesdites assemblées y pourront entrer avec un greffier ou notaire et en faire rapport à la justice-, — déclare en outre que sous ombre de ladite défense nul n'est inhibé de révéler au magistrat lesdites assemblées; ainsi est enjoint à chacun, suivant les précédents édits du roi, en avertir la justice, sur peine d'être tenu pour fauteur desdites assemblées et des séditions. »
Le parlement, ayant été informé que des assemblées religieuses s'étaient tenues à Domèneet ailleurs le dimanche précédent, et qu'on en avait annoncé une nouvelle pour le dimanche d'après, fit, dans le même arrêt, « inhibitions et défenses, sur peine de la hart, à tous habitants, tant de cette ville que de ce ressort, de ne retirer, soit audit lieu de Domène ou autre, lesdites assemblées ». Après le favorable édit du 17 janvier de l'année suivante, l'église de Domène se constitua et avait pour pasteur Claude Darces.
Les conséquences de cet arrêt ne furent pas durables. Forts de la tendance qui dominait à la cour, les réformés de Grenoble, qui, dès l'année précédente, formaient un parti puissant dans la ville 1 , reprirent leurs assemblées à la fin
(1) La preuve en est aux diverses mesures prises par le conseil communal pour empêcher les soulèvements. Une délibération du i3 septembre i56o contient l'ordre- de mettre à chaque porte de la ville « une personne sûre pour avoir l'œil avec le portier sur les personnes entrant en ville ». Le 22, le conseil général est convoqué « pour obvier contre les séditieux et rebelles contre la majesté du roi ». « On conclut de supplier MM. les gens d'église de la ville de soi mettre en oraison et faire procession, et aussi MM. de la cour de bailler à la cité pour chef et capitaine quelqu'un de leur compagnie. » Le 4 octobre, le même conseil décide d'acheter cent
de Tannée à l'occasion de la visite du fameux réformateur i56i. Farel. « Guillaume Farel, dit Bèze, allant de son église de Neuchàtel en Suisse à Gap, ville de sa naissance, et passant par Grenoble, y fit une vive et ardente exhortation, comme il était personnage plein de zèle de Dieu , s'il y en a eu de notre temps-, et les ayant disposés à bien faire, y laissa pour ministre Eynard Pichon pour leur donner du courage. » Le 4 décembre, ils se réunirent en plein jour et les portes ouvertes dans la maison d'Antoine Dalphas, avocat au parlement, et une seconde dans celle de Guillaume Berger, également avocat. Le parlement en fut très-irrité; mais Dalphas et Berger répondirent avec tant de sagesse aux questions qui leur furent adressées qu'on se borna à les consigner dans leurs maisons. Les autres réformés ayant demandé une audience au parlement, la question fut débattue avec solennité devant ce corps pendant trois séances consécutives, les 6, 9 et io décembre. L'avocat Philippe le Roi défendit chaleureusement la cause évangélique. Il s'efforça de prouver que, dans les conditions où les assemblées étaient tenues, elles ne pouvaient être considérées comme illicites, offrit une caution de 200,000 écus comme gage du bon ordre qui y régnerait et conclut en disant que si le parlement ne voulait ou ne pouvait en délibérer, il en appelait au roi, à qui les états généraux d'Orléans (ier août) avaient demandé la liberté de conscience et dont la réponse n'était pas encore connue. Après lui, l'avocat Jean Robert, le procureur Nicolas de Bonneton et les gens du roi parlèrent contre les assemblées, le premier au nom de la ville, le second au nom du pays et les derniers au nom du roi et de
vingt corcelets et cent morions au nom de la ville, et de faire « faire par le capitaine une revue des arquebuses, piques et armes pouvant y avoir dans la ville » (Pilot, Annuaire statist. de la cour royale , 1842, p. 3 et 4).
ses édits. Entrant dans leurs vues, le parlement décréta que Dalphas et Berger seraient poursuivis et les assemblées interdites. Il enjoignit en même temps aux étrangers de sortir de la ville dans les vingt-quatre heures et ordonna de dresser dans les rues des potences pour y attacher les rebelles et les séditieux qui contreviendraient aux édits.
Les assemblées, qui avaient continué pendant les plaidoiries, cessèrent, d'autant plus qu'on venait d'apprendre que La Motte-Gondrin s'approchait avec des troupes. Désireux toutefois de renforcer leur parti à Grenoble, les réformés cherchèrent à faire entrer quelques-uns des leurs dans le consulat; mais les commissaires de la cour, chargés de présider les élections municipales, réussirent à les proroger. Les assemblées recommencèrent et furent tenues dans des maisons particulières, les portes ouvertes. Puis survinrent, au commencement de janvier, des lettres du roi du petit cachet ou du scel secret, ordonnant que ceux de la religion ne fussent pas recherchés pour fait d'assemblées dans les maisons particulières et qu'on relâchât toutes les personnes qui étaient détenues dès avant l'édit de juillet. Le parlement, poussé par le second président De Portes, éluda par des échappatoires cette dernière clause; mais les assemblées continuèrent. Elles se réunissaient chez Pierre Girard , dit Cordery le jeune , notaire , dont la maison était située à l'extrémité de la rue Chenoise, près du faubourg Très- Cloîtres. C'était l'homme le plus influent du parti réformé I.
La Motte-Gondrin , empêché de sévir et privé de l'appui
(i) Le conseil de la ville, redoutant son crédit, avait cherché, dès i56o, à l'éloigner de Grenoble, en le faisant comprendre par La Motte- Gondrin dans le rôle des hommes levés aux frais de la cité pour le service du roi, et destinés à occuper Montélimar (28 août). Girard, irrité de cette mesure, se rendit chez l'un des consuls et menaça de le tuer s'il ne faisait rayer son nom du rôle : injure pour laquelle il fut condamné à 100 sols d'amende (Pilot, Annuaire statist. de la cour royale, 1842, p. 3).
des Guises, qui avaient perdu pour l'heure tout crédit, traita 1562. les réformés de Grenoble avec une apparente équité. Il fit emprisonner plusieurs bouchers qui avaient excité une sédition contre eux , et un prêtre, leur instigateur , nommé Marmozhv, mais il emprisonna aussi des réformés qui avaient été battus par les bouchers et relâcha les uns et les autres au bout de quelque temps.
Sur ces entrefaites fut publié l'édît du 17 janvier i562, qui accordait aux réformés le libre exercice de leur culte en dehors des villes, et leur permettait de faire des collectes pour leurs pauvres et d'assembler leurs consistoires et leurs synodes sous la surveillance d'un commissaire royal. Les réformés de Grenoble cherchèrent aussitôt un lieu d'assemblée en dehors des murs de la ville. C'était « une cour , dit Bèze, appartenant à un marchand, nommé Bernardin Curial, assise au faubourg Très-Cloîtres, qu'ils avaient fait couvrir d'ais de futailles en attendant mieux, nonobstant que toujours il y eut quelques traverses jusqu'au mois de mars 1 ». Curial avait été consul de la ville en 1 543 et jouissait d'un grand crédit.
'Vienne, Romans, Valence, Saint- Paul- Trois- Châteaux , Dieulejit, Châteauneufde-Ma^enc , Montjoux , Pont- en-Roy ans.
Les choses ne se passèrent pas aussi paisiblement à Vienne. Cette ville comptait déjà quelques luthériens secrets en 1 542 , le libraire Balthazard Arnoullet et son beau-frère, Guillaume Guéroult , qui avaient fait imprimer en cachette
(i)Bèze, t. 1, p. 5 5g-56 1 ; — Pilot , Annuaire statist. de la cour royale, 1842, p. 2-4.
i. le Christianismi restitutio du célèbre hérésiarque Michel Servet. Le nombre des luthériens s'étant beaucoup accru dans la suite, le successeur de /archevêque Marillac, Jean de la Brosse, créature des Guises, se mit à faire prêcher contre eux : ce qui les irrita si fort que quarante des leurs prirent les armes de nuit, en mars 1 56 1 , et brisèrent quelques statues du portail de la cathédrale et des autres églises de Vienne. On n'informa point toutefois contre ces iconoclastes. Les catholiques se bornèrent à faire une procession générale pour apaiser le courroux du ciel. Au mois de mai , les magistrats agirent avec vigueur, car ils firent emprisonner plusieurs réformés et vendirent publiquement leurs meubles. Les ministres tenaient des assemblées religieuses, mais elles étaient secrètes et de nuit. Les prédications évangéliques, toutefois , eurent un tel succès que vers le 4 octobre la ville entière se déclara ouvertement pour la Réforme et que les pasteurs manquèrent pour toute cette multitude. Le i5 janvier i562, les doctrines réformées furent prêchées pour la première fois en plein jour, et les portes ouvertes , dans la maison de Jacques Gabet , juge royal à la cour commune de la ville1. Les catholiques, vivement irrités de ces prédications, se portèrent à diverses voies de fait contre les réformés. « Mais la sagesse des magistrats, dit Chorier, modéra leur indignation par le péril où ils firent voir que leur zèle inconsidéré les allait précipiter2. »
A Romans La Motte -Gondrin ne se montra pas si débonnaire qu'à Grenoble. Ayant appris qu'il y avait des réunions dans la ville, il « s'approcha, ditDochier, avec des soldats aussi furieux que lui, et, pour cacher son dessein, il
(1) Il exerçait déjà ces fonctions en 1 5 56.
(2) Bèze, t. 1, p. 559; — Documents protestants inédits, p. 3i; — Charvet, p. 550, 557; — Chorier, p. 553 , 555, 556; — Bulletin de la Soc. de l'hist. du prot. franc., t. xn, p. 352.
passa sur la rive gauche de l'Isère , laissant sur la droite la i56i. ville qu'il voulait surprendre. Tout à coup il traverse cette rivière, marche sur Romans, arrive à la porte Clérieux, investit la maison où Ton était aux prêches et s'apprête à l'incendier. Les assistants parviennent à s'évader par une porte secrète; ils échappent et à l'instant l'édifice est démoli ». Bèze, qui a puisé à d'autres sources, dit que La Motte-Gondrin ordonna la démolition de deux maisons et emprisonna plusieurs réformés , qu'il aurait mis à mort surle-champ si on ne lui avait fait observer qu'il compromettait la cause catholique, attendu que les édits du roi n'autorisaient pas de pareilles rigueurs. Néanmoins, il fit pendre aux fenêtres de son logis, avec deux autres personnes, Louis Gay, capitaine» châtelain de la Côte-Saint-André, qu'il avait traîtreusement attiré à Tullins, à son passage dans cette ville. Les parents et amis de Gay ne le lui pardonnèrent point, comme on le verra par la suite
A Valence il donna un plus libre cours à ses mœurs sanguinaires. Il fit périr plusieurs notables de la religion réformée et trancher la tête à Duval , l'un des principaux ministres qui avaient succédé à Saulas et à D'Albeau. Duval était un Carme converti, longtemps retenu prisonnier en Touraine pour le fait de la religion. Les protestants de Valence ne se laissèrent point décourager par ces cruautés. Les plus zélés d'entre eux, Amelly, Bourjac, Jean du Mas, Jacques Faure, Jean Brunet, Guillaume Savinac, demandèrent à La Motte-Gondrin la liberté de leur culte et un lieu de réunion. Le lieutenant général du roi leur répondit en faisant emprisonner plusieurs d'entre eux, savoir: Amelly, Bourjac, du Mas, et déplus le ministre Jacques Roux. Sur les représentations des catholiques, il les relâcha quelques jours
(1) Bèze, t. i, p. 55g, 56o; — Dochier, p. i83, 184.
1 56 1 . après, mais expulsa Roux du Dauphiné et lui défendit d'y prêcher à l'avenir sous peine de mort. Il n'appliqua pas la même peine au second ministre, nommé Ruffy, mais lui interdit de présider aucune assemblée. L'église resta ainsi sans pasteurs et en demanda un au synode du Dauphiné et du Lyonnais, assemblé à Lyon le 20 novembre 1 56 1 . Peu après arriva le ministre Jean de La Place \ mais il dut attendre, avant de donner des prédications, le retour des députés envoyés en cour pour connaître les intentions du roi. Ceux-ci apportèrent la nouvelle que le comte Antoine de Crussol venait d'être nommé lieutenant général du roi dans le Dauphiné, la Provence et le Languedoc (10 décem. i56T , avec la mission spéciale d'y pacifier les troubles religieux. Crussol arriva en effet quelques jours après , engagea La Place « à contenir le peuple en toute modestie chrétienne », lui permit de tenir des assemblées en dehors des murs de la ville, et pria La Motte-Gondrin de protéger les réformés. Ces mesures permirent à ces derniers de se procurer un local plus vaste que celui où ils s'étaient réunis jusque-là , lequel était une remise si étroite « que les dimanches une infinité de peuple abordant de tous côtés était contrainte s'en retourner , n'ayant les moyens d'approcher pour entendre les prédications, la rue étant toute pleine de gens ». La Place fut secondé dans sa tâche pendant quelques mois par le ministre d'Aiguille1.
Dans la ville épiscopale de Saint-Paul-Trois-Châteaux les protestants se livraient en toute liberté aux divers exercices de leur culte. Le 25 ou 26 février 1 56 1 ils firent baptiser plusieurs enfants par le ministre Vincent Meylier
(1) Commentant, 1* pars, p. 78; — La Popelin-ière, t. 1 , p. 240; — Lettre de La Place à Calvin du 11 mars i5Ô2, dans le Bulletin historique de la Soc. de l'hist. du prot. franc., t. iv, p. 533, 534; — Chorier , p. 555 , 556; — Documents prot. inédits, p. 3 1 .
« suivant les formes de l'église de Genève », et celui-ci, qui 1 56 1 . avait été précédé par l'ex-Carme De Combe, prêcha publiquement les doctrines évangéliques. L'évêque Jean de Joly chargea son officiai d'informer contre Roland Marin, Antoine Billard et Pierre de Viane, pères des enfants baptisés; mais les protestants n'en continuèrent pas moins leurs assemblées. L'évêque « en témoigna son juste ressentiment, par l'organe de M. Melchior Taramas, chanoine de son église et son grand vicaire , dans la maison de ville, en présence des magistrats et des conseillers, à M. Jean Cottelier, juge et bailli de Saint -Paul, le priant et tous ceux à qui il pourrait appartenir de se bien pourvoir à ce que telles assemblées ne se tinssent plus dans cette ville ni dans aucun endroit de son diocèse -, que tout le monde vécût désormais dans la soumission aux ordres du roi et sous l'obéissance d'un seul pasteur dans une même bergerie. Que s'ils ne le faisaient pas, il les avertissait qu'il aurait recours au roi ». Le bailli accueillit cette requête avec déférence, mais les consuls ajournèrent leur réponse jusqu'à la première assemblée générale de la ville et, en fait , ne répondirent jamais. L'évêque, voyant ses prières méconnues, invoqua le secours d'Antoine Escalin des Aymars, baron de La Garde, qui s'était rendu tristement célèbre dans le massacre des Vaudois de Cabrières et de Mérindol. La Garde se rendit immédiatement à Saint-Paul et fut reçu dans la maison de Paul Rémy, conseiller au parlement de Grenoble. Ayant fait comparaître devant lui (12 septembre) Jean Giraud, premier consul, Gérenton Derdier, Etienne Truchier, Claude Rat, Claude Allard, Jean Payan et plusieurs autres, il leur fit observer que les assemblées religieuses étaient interdites par les édits du roi, notamment par celui de juillet 1 56 1 , et les menaça, si elles ne cessaient point, d'en informer le roi ou tout au moins le gouverneur du Dauphiné. Il engagea en même temps le bailli à veiller à l'accomplissement des
i56i. devoirs de sa charge. On lui fit de belles promesses et, pendant tout le temps qu'il séjourna à Saint-Paul ou à son château de La Garde- Adhémar, les assemblées cessèrent; mais dès qu'il fut parti elles reprirent leur cours habituel et au bout de trois mois la religion réformée « devint aussi puissante que la religion catholique, ayant engagé dans sa faction plus de la moitié des habitants ». La veille de Noël, les réformés, se répandant tout à coup dans la ville, envahirent la cathédrale et, après avoir brisé tous ses ornements , qu'ils regardaient comme autant d'instruments d'idolâtrie, ils chantèrent les psaumes de David en reconnaissance de la victoire qu'ils venaient de remporter sur la superstition , et firent prêcher leur ministre. Le service terminé, ils abattirent toutes les croix de la ville et se rendirent dans plusieurs communautés du diocèse de Saint-Paul pour assouvir leur zèle iconoclaste , notamment à Saint-Restitut, Montségur, Clansayes, Pierrelatte et Montélimar. Le lendemain de cet événement, qui concordait avec le jour de Noël, le grand vicaire Taramas et le bailli Cottelier firent assembler le conseil privé de la ville l, et il fut décidé qu'on informerait contre les coupables et que les ornements brisés seraient rétablis. Mais on n'en fit rien, car les consuls et le bailli faisaient en secret cause commune avec le parti réformé2.
L'église de Dieulefit fut fondée cette même année 1 56 1 par le ministre Jean de Lusi, qui tenait des assemblées
(1) Composé d'Antoine Auriple, Jacques Audigier, Giraud Mayer, Jean Moutarin, Jean Surrel, Claude Brunaud , Jacques et Toussaint Ducros , Claude Allard , Jean Payen, Michel Bertrand, Pierre Barillard, Claude Rat, Gaspard Serre, Jean Nogier, Pascal Martin, Pierre Roux, Guillaume Taramas, Pauler,Telhe , consul, etc.
(2) Boyer de Sainte-Marthe, p. 222 et suiv.; — Documents prot. inédits, p. 20.
tantôt dans une maison, tantôt dans une autre. Elle prit i bientôt de si grands développements que presque toute la population embrassa la Réforme. Il y avait alors à Dieulefit « un curé peu aimé , dit le curé Robin, à cause de son esprit tracassier et de la vivacité de son caractère, qui ne savait ni mesurer ses paroles ni mettre un frein à ses lèvres », et la Réforme bénéficia indirectement de la haine qu'on lui portait. Sébastien de Vesc, seigneur de Comps et coseigneur de Dieulefit, avait adopté les idées nouvelles, et son exemple ne put qu'exercer une grande influence sur la population. Sébastien avait sept fils, qui imitèrent son exemple. Le plus célèbre de tous fut Mary de Vesc, dont le nom reviendra souvent dans l'histoire des guerres de religion1.
De Dieulefit, la Réforme gagna Châteauneuf-de-Mazenc. Plusieurs de ses habitants suivirent les prédications du ministre Lusi. Les consuls surveillèrent le mouvement et envoyèrent même à Dieulefit un homme de confiance pour reconnaître ceux de leurs concitoyens qui allaient entendre le ministre. Mais là s'arrêtèrent leurs poursuites2.
Un nommé Giraudi prêcha la Réforme non loin de là, à Montjoux. Le seigneur du lieu, Jean de Vesc, l'avait pris sous sa protection. Mais comme ce prédicateur ne possédait aucune attestation de sa vie et de sa doctrine, le synode provincial de Lyon (i3 avril 1 56 1 ) représenta à son protecteur qu'il ne le pouvait « chrétiennement tenir ». M. de Montjoux se rendit à l'avis du synode et, le 27 juillet i56i, écrivit de Montélimar à Chevalier, de Genève, de lui envoyer le ministre Barruel. Il ne paraît pas qu'il ait pu l'obtenir, car l'église de Montjoux était desservie, le 2 5 novembre de la même année, par M.re Pierre Blanc3.
(1) Curé Robin, Hist. de Dieulefit (Mns.).
(2) Curé Robin, Mémoire sur Çhâteauneuf-de-Ma^enc (Mns.).
(3) Documents prot. inédits, p. 19, 3i; — Bibl. de Genève, Mns. 121.
i5Gi. François Tempesta, ancien Cordelier, qui avait été obligé de fuir de Montélimar, où il prêchait ouvertement T Evangile, comme on Ta vu plus haut, fut envoyé par Genève, au commencement de i56j, « à Pont-en-Royans, pour travailler avec le ministre Denis D'Hérieu à l'organisation de Téglise. Accepté à l'unanimité pour pasteur, le 21 février, Tempesta fit procéder sur-le-champ à l'élection de dix diacres, au nombre desquels furent Jean Bouteru et Pierre Muel. Le jour de Pâques, la cène fut célébrée, en présence d'un petit nombre de fidèles, dans la maison de Bouteru. En deux ans, les progrès dés doctrines évangéliques furent tels que presque tous les habitants de la ville, leur seigneur en tête , participèrent au repas eucharistique le jour de la Pentecôte 1 563 1 ».
Suite des autres églises fondées à cette époque en Dauphiné. Demandes des pasteurs à Genève.
Plusieurs autres églises s'organisèrent dans la province pendant cette même année i56i. Outre celles que nous venons de citer , nous trouvons encore : Chabeuil, Loriol, Sauzet (Mre Thomas, moine converti, non consacré, faisant les fonctions de prédicateur), Montélimar, Salles , Grignan, Poèt-Laval, Saint-Auban, Le Buis, Séderon , Barret, Bourdeaux, Crest (Laurent Vidal, catéchiste), Die, Valdrôme, Châtillon, Crémieu (Raymond, pasteur), La Côte- Saint- André (Pierre Byse, pasteur), Saint- Antoine , L'Albenc, Saint-Marcellin, Beaurepaire, Moras, Saint- Vallier, Pont-en-Royans, Moirans, Vallée du Grésivaudan, Clavans et Misoën, Mens, Monestier-de-Clermont ^comptant
(1) La France protestante, t. ix, p. 96.
trois cents hommes), Vallée du Champsaur, Gap, Veynes, i56i. Serre, Orpierre, Vars, Orange1 (Georges Caroli, de Berne, pasteur en i56o-, Siméon de Lacombe, pasteur en i56i ; Patac, pasteur en 1562). Ces églises n'étaient pas toutes pourvues de pasteurs et en demandèrent à Genève, qui les satisfit selon son pouvoir.
De toutes les parties de la France du reste on s'adressait à Téglise de Genève pour obtenir des ministres, et, de 1 555 à 1 566, elle en envoya près de cent dans le royaume. Calvin écrivait à ce propos : « Il est incroyable de voir avec quelle impétuosité et quel zèle nos jeunes hommes se dévouent au progrès de l'Évangile. Ils demandent du service pour les églises sous la croix avec l'avidité que l'on met à solliciter les bénéfices auprès du pape. Ils assiègent ma porte pour obtenir une portion du champ à cultiver. Jamais souverain n'eut de courtisans plus empressés que les miens. Ils se disputent des postes comme si le règne de Jésus-Christ était paisiblement établi sur la France. Je cherche souvent à les retenir. Je leur montre l'atroce édit qui ordonne la destruction de toute demeure où le culte aura été célébré. Je leur annonce que dans plus de vingt villes les fidèles ont été massacrés par la populace furieuse; qu'il faut s'attendre à des choses plus cruelles encore... rien ne peut les arrêter 2. »
Voici la liste des églises du Dauphiné qui demandèrent des pasteurs à Genève en 1 56 1 et jusqu'au 2 5 avril i5Ô2, époque où commença la première guerre de religion dans la province.
Le 14 avril 1 56 1 , « ceux de l'église de Po'èt-Laval » prient Pierre Viret de leur accorder Gaspard Giraud, natif
(1) Cette église se rattachait au synode du Dauphiné.
(2) Lettre latine de Calvin à Bullinger du 24 mai 1 56 1 , dans Gaberei. , t. 1, p. 450.
i. de Sens en Bourgogne, « lequel, disent-ils, nous a administré quelques jours la Parole de Dieu 1 ». Ce pasteur, vraisemblablement, ne put leur être accordé, car l'église de Poët-Laval demandait encore un ministre à Calvin le 17 juillet de la même année. La lettre est signée par Jacques Martin, ancien, March...e.x, Anthoine Mège, Girard, diacre, Tabarier?, Sébastian lin2.
Le 2 3 mai, « les frères de Chabenil » prient également la Compagnie des pasteurs de Genève de leur envoyer un ministre. Signé Franc. Charpey, Devillars , F. Charpey, Degresse, Fanges (ou Ganges), Francoys Pony?, appore, Machet, Rauchait?, Philibert Delisle, Anto. du P..., Jouffrey, Mège, Sanson Bernard.
Le 16 juin, Vincent Meylier, ministre à Saint-Paui- Trois-Châteaux écrit à D'Anduze (Pierre D'Airebaudouze), à Genève, que l'église de Montélimar désirerait avoir de La Combe pour pasteur 3. Cette demande ne put être agréée , car le 18 juillet Montélimar priait encore Calvin de lui adresser un pasteur. La lettre est signée par (nom illisible), Pichot, diacre, Decros, ancien, X. Garnier, Bal. Sovain, Baratier, Jullien, secrétaire 4. Le 2 août, la Compagnie proposa à l'église deux pasteurs des terres de Berne, Matthieu Ollivier et Pierre Hostet-, mais elle les refusa le 10 août, « pour être fauteurs, dit-elle, de certaines erreurs que nous abominons ». Signé Pichot, diacre, P. Marcel, Bal. Sovain, Dépara?5. Le 29 mars de Tannée suivante, elle fut plus heureuse, car elle demanda et obtint le ministre
(1) Bibl. de Genève, Mns. lu.
(2) Bibl. de Genève, Mns. 196.
(3) Bibl. de Genève, Mns. 121.
(4) Bibl. de Genève, Mns. 196.
(5) Bibl. de Genève, Mns. 197*.
Fulgon. La lettre est signée : « Vos humbles serviteurs, i56i. bons amys et frères de l'église réformée dudit lieu et pour tous lesquels Sallier, secrétaire1. » Le 6 mars i562, nous trouvons à Montélimar le pasteur Mre Louis Du Vergier, le 19 octobre, le pasteur Sauzet , et le 9 décembre de la même année, le pasteur Vincent Mathyer, qui paraît avoir été originaire de Genève, car à la même date il y mettait en vente ses biens 2.
Le 17 fuillet, Pierre Byse, pasteur de la Côte-Saint- André3, écrit de la Robinière à De Colonges, à Genève, que Téglise de Saint-Antoine (près Saint-Marcellin) souhaiterait d'avoir Faber pour pasteur4. Elle ne put l'obtenir, mais la Compagnie lui prêta André, et le 18 décembre elle demandait instamment à la même Compagnie de le lui laisser, car elle avait appris qu'on voulait l'envoyer à Alençon. La lettre est signée par P. Bêche, diacre, C. Bêche, ancien, A. Bêche, diacre, etc. 5.
Le 18 juillet, les « frères de VAlbenc » demandent un pasteur à Genève. Signé Pellat, Fran. Chambut, Jehan De Malher, Tondard, Changuet?, Buysson, Trufet?, Rosier, Demalhes6. L'église comptait deux cents hommes.
Le 24 octobre, l'église de Valence , qui avait vu ses deux pasteurs, Saulas et d'Albeau, décapités, demande un nouveau pasteur à Genève. Signé Faure, Mozau?, A. Barryer, N. Creulx, Fraces Deyras, Mathieu Morin, Pierre Pizon, P. Loubet 1 . La Compagnie envoya le pasteur Jean
(1) Bibl. de Genève , Mns. 196.
(2) Notices relat. aux guerres de religion, dans le Bulletin de la Soc. d'archéol. delà Drôme, t. v; — Documents prot. inédits , p. 35.
(3) Il avait déjà exercé son ministère à Yverdun (Vaud) de 1 5 5 3 à i56o.
(4) Bibl. de Genève, Mns. 121.
(5) Gaberel, t. i (éd. de 1 85 3), Pièces justif., p. 100.
(6) Bibl. de Genève, Mns. 196.
(7) Bibl. de Genève, Mns. 196.
i56i.de La Place, qui, le 22 mars i5Ô2, demanda un aide à Calvin. « J'endure, lui dit-il, une si grande charge qu'à la longue il me serait impossible y suffire- car, outre les prédications quotidiennes, il me faut presque donner ordre à toutes les affaires qui surviennent, combien que je ne sois guère bien exercé en tel cas, afin que je ne parle des passans et repassans qui me détiennent une bonne partie du temps *. » La Compagnie paraît lui avoir envoyé le pasteur D'Aiguille, comme on fa vu plus haut.
Le i5 décembre, Eynard Pichon, ministre à Grenoble, recommande à Calvin deux avocats de Saint-Marcellin , qui vont chercher un pasteur à Genève pour cette église2. Ils réussirent sans doute dans leur démarché, car au commencement de Tannée 1 562 il y avait un ministre à Saint- Marcellin, qui, dit un auteur catholique 3, « tenait ses chefs au courant de tout ce qui se passait dans l'étendue du bailliage. Infatigable, il dogmatisait, cabalait, faisait circuler des mots d'ordre, tantôt pour régler des assemblées, tantôt pour mettre à défaut la surveillance du procureur Ch. Lacombe. Il avait des émissaires au dehors de la ville-, l'un d'eux , Pierre [de] Frize , explorait et minait l'abbaye antonine. »
Le 16 décembre, Pierre de Byse, pasteur à la Côte-Saint- André, expose de Romans « au très-fidèle serviteur de Dieu, mon très-honoré seigneur et docteur Monsieur Calvin, » à Genève , les besoins de l'église de Romans et demande que Merlin 4 vienne la visiter. Il se plaint que l'église d'Orange, à qui on avait prêté de Lacombe, l'ait retenu, et que celui-
(1) Bulletin hist. de la Soc. de l'hist. du prot. franc., t. iv, p. 532, 536.
(2) Bibl. de Genève, Mns. 196.
(3) (Abbé Dassy) L'abbaye de Saint-Antoine , p. 256.
(4) Jean-Raymond Merlin, natif de Romans, d'abord professeur à Lausanne , puis pasteur à Genève.
ci préfère demeurer dans cette ville, où il vient de se marier, 1562. pendant que son troupeau est « affamé et désolé ». Il ajoute en post-scriptum : « Pour autant que ceux de Bcaarepaire , Moras et Saint-Vallier et autres églises désirant d'avoir ministres, je veux supplier, admonester un M. r Pierre Bisson, jadis apothicaire à Yverdun, qu'il se prépare, car je délibère en brief l'envoyer querre, si le trouvez propre; sa piété et sainte conversation m'est assez notoire de longtemps l. » Le synode du Dauphiné et du Lyonnais, assemblé le 2 5 novembre, enjoignit à de Lacombe de ne demeurer à Orange que jusqu'à la fin de décembre et de retourner aussitôt après à Romans, ce que fit ce pasteur 2.
Le 6 janvier i562, Guillaume Bermen, pasteur à Die, recommande à Colladon et, en son absence, à Calvin, Michel Malsang, ancien Jacobin, ministre à Valdrôme, et Gaspard Delamer, de Sisteron, ancien maître d'école à Die, ministre à Châtillon, qui veut étudier à Genève aux frais desdites églises. Bermen demande, « quand leur savoir portera d'être reçu audit ministère, les envoyer de par deçà le chacun respectivement en son église et non ailleurs, attendu ladite élection, et qu'elles entretiennent, comme sus est dit, à leurs dépens ; joint une autre raison qu'elles sont faméliques de la parole de Dieu, que rien plus, comme assez le fait le démontre 3. »
Le 27 janvier, l'église de la vallée de Champsaur demande aux pasteurs de Genève plusieurs ministres, et, si possible,
(1) Bibl. de Genève, Mns. 196. — Byse avait recommandé, le 17 juillet, à de Colonges, à Genève, ce Pierre Bisson, qui étudiait à l'académie de cette ville depuis quelques mois.
(2) Documents prot. inédits, p. 3o ; — Lettre de Lacombe à Calvin, du f> mars i5Ô2, à la Bibl.de Genève, Mns. 10g.
(3) Bulletin hist. de la Soc. de Vhist. du prot. franc., t. iv, p. 53i.
1 562. Jean Blanchard. Signé Pierre Bataille, Jehan Martin, Brarel?, A. Callier?, Le Conte, Martin, Barnond?
Le 2 février, « les fidèles de l'église de Jésus-Christ étant à Grenoble » exposent aux syndics et conseillers de Genève que « l'homme de bien, » Eynard Pichon, qui leur a été envoyé par leurs ministres, a eu un ministère si efficace, que le nombre des fidèles de l'église s'est considérablement accru 2 et « qu'il est impossible qu'un seul ministre puisse porter le faix ». Ils les prient, en conséquence, de leur en envoyer un second, « tant pour prêcher la parole de Dieu que pour s'aider à régler leur église nouvellement née, laquelle ils désirent être instituée et composée à la forme de la vertu. » Signé « Antoëne d'Alphas, advocat au parlement, Lejeune, docteur ez droicts, Jean Galleys, advocat au parlement, B. Ponnat, E. de Ramé, advocat au parlement, F. de Ponnat, docteur, Pierre Rey, advocat consistorial, De Vilette, escuyer, Allain Pynard, Guilh. Bergier, advocat au parlement, P. A. Ponnat, Caries, escuyer, Bonard,
escuyer, (nom illisible), Pierre Runet, drappier, natif de
Genefve » 3.
Le 2 février, les anciens du consistoire du Buis chargent par procuration Ant. Sigaud d'aller chercher à Genève un pasteur pour leur église. La procuration, sur parchemin in-folio, est passée par-devant Marchant et Barnoyn, notaires royaux, par « Lazarin Alphant, médecin , Matthieu Marchant, notaire, Francoys Chomard, S.r des Gallies (ou Gallières)?, François de Lhomey [sic), S.r de la Fare, Anthoine Sigaud, avocat, (nom illisible), Saulse ?,
(1) Bibl. de Genève, Mns. 197".
(2) Voyez-en la preuve dans les noms qui accompagnent la « procuration des soy-disans de la religion réformée •> de Grenoble, pièces justificatives , N.° 11.
(3) Arch. du conseil de Genève, N.° 171 7.
médecin, Claude Teste, notaire, Jehan Barnoyn, notaire 062. et greffier, Jehan Huguet, Jehan André et Gabriel Vial, anciens, Marin Vitet, escuyer, Mathieu Chaulier, notaire, Symon Aulbert, cyrurgien, et Jaume Galloppin, surveillants de l'église chrestienne hérigée en la ville du Buys 1 ».
Le 12 mars, Ponnat écrit de Grenoble à Calvin pour le prier d'envoyer un ministre aux frères de Clavans et de Miso'èn, « deux grandes paroisses aux montagnes d'Oisans, » qui Font chargé de cette mission. « Le zèle que je leur connais, joint que la cause en est de soi digne, fait que je vous ai bien voulu écrire la présente, vous suppliant leur vouloir faire ce bien que de leur assister et favoriser en cet endroit , comme je crois que ferez 2. »
L'église de Vars, dans le Briançonnais , demande, le 16 mars, pour pasteur à Calvin Jean Féraud, qu'elle a envoyé étudier à Genève. Signé Sébastien de Trognon, Baptiste de Barras, Azimond, Claude Calvin, Honorât Audibert 3.
Le 1 3 avril, les fidèles de la Vallée de Grésivaudan prient les ministres de Genève de leur envoyer un pasteur. Signé Baptiste Villiet , Bectho , A. Teyssière , F. D. Bernin , Clemen 4. Nous ne saurions dire quelle communauté réformée désigne spécialement « la vallée de Grésivaudan ». Nous avons nommé plus haut Domène. On trouve au XVIIe siècle, sur la rive droite de l'Isère, les églises de Barraux, La Buissière et La Terasse-, sur la rive gauche, celles de Pontcharra , Theys et les Adrets.
L'église de Grignan reçut de Genève, en i5Ô2, Valéri Crespin 5.
(1) Bibl. de Genève, Mns. 197".
(2) Bull. hist. de la Soc. de l'hist. du prot.franç., t. iv , p. 532.
(3) Bibl. de Genève, Mns. 196.
(4) Bibl. de Genève, Mns. 197*.
(5) Gaberel, t. 1 (éd. 1 858), p. 196.
i56i. On voit par cette longue énumération, qui n'a pas la prétention d'être complète , combien le Dauphiné était avide d'entendre la prédication de l'Evangile. Guillaume Bermen, pasteur à Die, après s'être étendu sur la prospérité des églises de la province, dit de sa propre église : « Sommes
en nombre de 4 m ce et davantage Nous avons, grâces à
Dieu, un peuple bien docile et grandement affectionné en la Parole, tellement qu'ils désirent grandement la liberté, tant les papistes que les autres. Il y a beaucoup de petites églises auprès de nous qui désirent grandement d'avoir des ministres » Les historiens du temps s'accordent à dire que la Réforme était dominante à cette époque dans toutes les villes du Dauphiné, sauf à Embrun et à Briançon 2.
Travaux de Farel à Gap. Ses succès.
Farel , qui n'avait pas revu son pays natal depuis trentehuit années, fut vivement sollicité vers ce temps par ses compatriotes de venir y annoncer l'Évangile. Une députation gapençaise se rendit auprès de lui à Neuchâtel , où il s'était établi depuis plusieurs années, et, sur ses instances, il se mit en route. Nous avons vu plus haut qu'en passant à Grenoble il fortifia les frères de cette église et leur amena de Genève le pasteur Eynard Pichon. Il arriva à Gap de nuit, le i5 novembre 1 56 1 3, et y fut reçu avec un empressement qu'il n'aurait osé espérer. C'était un samedi. Dès le lendemain dimanche il présida une assemblée dans la chapelle
(1) Lettre à Colladon, à Lyon, du 16 mai 1 56 1 , à la Bibl. de Genève, Mns. 121.
(2) Comment ar ii , na pars, p. 3g.
(3) Bèze commet une erreur quand il avance que Farel dressa l'église de Gap à l'e'poque du colloque de Poissy , c'est-à-dire vers la mi-octobre (t. m. P- i?4)-
abandonnée de Sainte-Colombe. Le chanoine qui y célébrait i56i. la messe de temps à autre lui en livra volontiers les clefs, et la foule des auditeurs fut si nombreuse, qu'une grande partie d'entre eux ne purent pénétrer dans l'enceinte et entendre le réformateur. Les syndics de la ville avaient pris les précautions d'usage pour contenir le peuple en cas de tumulte. Le lundi et le mardi Farel donna encore une prédication devant un auditoire assez considérable ; mais, dans l'après-midi du second jour, le vibailli Benoît Olier de Montjou lui manda le premier consul et le procureur du roi pour le prier de se rendre auprès de lui. Il vint sans difficulté, et ce magistrat, lui montrant l'édit royal publié au mois de juillet dernier, qui interdisait les assemblées religieuses tant privées que publiques , lui adressa avec respect diverses questions sur les personnes qui l'avaient appelé à Gap ou engagé à prêcher. Farel répondit avec simplicité, puis se retira, pendant que le vibailli délibérait avec ses conseillers sur les mesures à prendre dans la circonstance présente. Introduit de nouveau, le vibailli se borna à le prier de s'abstenir de toute prédication jusqu'à ce que le parlement de Grenoble et le lieutenant général du roi, instruits des faits, eussent fait connaître leurs sentiments. Farel répondit que le roi n'avait pas l'intention d'interdire la prédication de l'Évangile par son dernier édit, et qu'il l'avait bien prouvé en convoquant des ministres au colloque de Poissy et en les laissant prêcher devant toute la cour; que dans presque toutes les villes de France, notamment à Lyon, régnait une entière liberté de culte, en dépit du mauvais vouloir des évêques; et que les magistrats se bornaient seulement, dans cette occurrence, à prendre des mesures pour empêcher tout mouvement populaire, comme on avait fait du reste à Gap même à propos de sa première prédication. Il demandait donc à ne pas être placé dans une situation inférieure à celle des pasteurs de Lyon , attendu qu'à Gap se trouvaient une
1 56 1 . multitude d'hommes pieux engagés dans les ténèbres, auxquels les magistrats ne devaient pas empêcher que la lumière de l1 Evangile et la voie de la vérité fussent annoncées-, il ajoutait qu'il était résolu à faire toutes les concessions possibles, mais que les magistrats de Gap ne devaient pas être étonnés et croire qu'il agît témérairement et poussé par un zèle amer, s'il obéissait à son Maître, qui lui ordonnait d'annoncer l'Évangile; il terminait en disant que tant qu'il y aurait à Gap deux personnes pour l'entendre, il souffrirait la mort plutôt que de fermer sa bouche.
Ces paroles , prononcées avec l'éloquence ardente et passionnée que possédait le réformateur, produisirent une impression profonde sur quelques-uns des magistrats et ébranlèrent leurs anciennes croyances. Farel fut reconduit avec honneur dans sa demeure par le premier consul et le procureur du roi, qui l'avaient accompagné auprès du vibailli et dès le lendemain, ayant réuni les frères, tous ensemble s'engagèrent, après l'invocation du'saint nom de Dieu, à persévérer dans la profession du pur Évangile.
Le jeudi 20 novembre, Farel baptisa un enfant selon le rit réformé , à la grande édification de son auditoire. Le samedi on publia à son de trompe dans toute la ville, comme on l'avait déjà fait plusieurs fois, que les rassemblements étaient interdits , ainsi que les prédications religieuses faites en dehors des lieux accoutumés, et que la chapelle de Sainte- Colombe devait être restituée aux catholiques. Le dimanche 23, les amis de Farel, sans se laisser arrêter par ces publications, s'assemblèrent comme de coutume-, mais à l'issue du service l'huissier du vibailli présenta une lettre à Farel , qui lui enjoignait de rendre la chapelle et d'avoir à s'abstenir de toute prédication. Le réformateur s'étant fait délivrer une copie de l'ordre, ses adhérents se rendirent en masse auprès du vibailli pour prendre sa défense. Ils se plaignirent de ce qu'il poussait les choses de façon à faire naître une sédition;
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lui firent observer que les réunions avaient été fort paisibles-, i56i. qu'il ne devait pas s'émouvoir à ce point à propos d'une chapelle ouverte à tout le monde, même aux danseurs, aux comédiens et aux trafiquants-, qu'en ce qui les concernait personnellement, ils étaient très-soumis aux ordres du roi, et que s'il arrivait quelque fait contraire à sa volonté et à ses édits, ce serait lui, le vibailli, qui l'aurait provoqué par ses mesures; ils lui demandèrent enfin que tous les ordres qu'il avait donnés leur fussent remis par écrit, pour qu'ils pussent les communiquer au lieutenant général du roi et autres ayants-droit. Le vibailli consentit à tout.
Cependant les consuls de Gap et le vibailli avaient informé La Motte-Gondrin de ce qui se passait dans leurs murs. Le lieutenant général leur répondit, le 24 novembre : « J'ai reçu votre lettre par ce porteur. Ne suis point accoutumé de croire sans jugement tout ce que l'on m'écrit-, mais puisque M. le vibailli de Gap et vous , vous vous accordez à cela que Farel s'est saisi d'une église ou chapelle et qu'il y prêche publiquement là dedans, cela est directement contre l'ordonnance et l'édit du roi , qui le défend sous peine de la vie. A cette cause, j'écris présentement audit sieur vibailli qu'il ait à se saisir de lui et lui faire son procès selon icelui édit, non point comme ministre ni pour doctrine qu'il ait prêchée, mais pour la désobéissance et rébellion par lui commise; et là où justice en cet endroit aurait besoin de force ou de faveur, je vous ordonne et commande, comme pour le service de Sa Majesté, que vous assistiez au vibailli en lui faisant faire main-forte par les manants et habitants de votre ville de Gap , tant et si avant que la force en demeure au roi et à sadite justice. Et à cela je vous prie de ne faire faute, sous peine de m'en prendre à vos propres personnes. Et sur ce, je me recommande à vos bonnes grâces. »
Il paraît que les consuls, pas plus que le vibailli, ne rendirent publics les ordres de La Motte-Gondrin et que même
2- ils les représentèrent comme empreints de douceur, car Farel dit , dans la lettre d'où nous avons extrait la plupart des détails qui précèdent, que le lieutenant général du roi ne fut pas moins modéré que le vibailli et que ce dernier, l'ayant fait appeler de nouveau, se montra honnête et respectueux à son égard comme auparavant.
Les prédications continuèrent donc, et l'église réformée de Gap prit de l'extension au point que les gens qui habitaient en dehors de la ville vinrent se joindre aux assemblées. Les réformés quittèrent toutefois par prudence la chapelle de Sainte-Colombe et transformèrent deux maisons, qui avaient appartenu aux femmes de Gaucher et de Claude, frères de Farel, en une salle vaste et commode. Le i3 décembre, le réformateur y baptisa une fille de son cousingermain. Douze anciens furent ensuite élus pour constituer un consistoire et se mirent à visiter les fidèles de maison en maison pour examiner ceux qui pouvaient être admis à la sainte cène. On adjoignit à Farel, comme catéchiste, Pierre Reinaud, qui avait passé de longues années à Lausanne. Au commencement de chaque journée il faisait une brève exhortation, à laquelle assistaient beaucoup de gens, et le dimanche, un catéchisme très-instructif et fort suivi.
Les collègues de Farel à Neuchâtel, qui souffraient de son absence , lui écrivirent de revenir au plus tôt au milieu d'eux ; mais le zélé apôtre, qui voyait s'ouvrir devant lui un vaste champ d'évangélisation , ne crut pas devoir obtempérer à leur désir et leur écrivit, à la date du 12 janvier i5Ô2 : « Quant à vous, mes frères, vous savez combien j'estime votre avis , sans lequel en ce saint ministère n'ai rien fait et ne veux rien faire; et vous savez en quelle estime j'ai eu et
(1) Omnia missa fuère ad vice-gerentem gubernatoris guisani in Montiliensi , qui non minus aequus fuit quam ipse vice-ballivus.
j'ai de présent, comme Dieu sait, l'église que Dieu m'a i56a. commise et toutes celles du pays-, mais je vois la nécessité de cette-ci église et cela qui dépend d'icelle, que je ne puis (si je ne veux batailler contre Dieu et de tout contrevenir à ma conscience et trahir l'Évangile) l'abandonner et laisser qu'il n'y soit pourvu , voire d'homme autre que moi et plus puissant en tout. » Farel écrivit à cette même date à Calvin de lui envoyer un ministre qui pût continuer l'œuvre commencée , et travailler à l'affermissement et à l'extension de l'église naissante. Farel paraît être resté à Gap jusqu'à la fin de février, car il présida le synode des églises réformées assemblé à Montélimar le 6 mars, et c'est vraisemblablement à la même époque et pour le remplacer que le pasteur Jean Blanchard, envoyé de Genève, s'établit à Gap.
L'évêque de Gap, Gabriel de Clermont, frère d'Antoine de Clermont , ex-lieutenant général du roi en Dauphiné , entraîné par l'éloquence de Farel, dont il suivit les prédications, abjura le catholicisme, se maria et fut, paraît-il, déposé de sa charge. Cette déposition, toutefois, n'eut pas de suites, car il se « retira, dit Gautier, dans sa seigneurie de Selles en Berri , où il fit son séjour ordinaire avec sa femme le reste de ses jours, continuant d'administrer le temporel de son évêché de Gap, par le moyen d'un vicaire et d'autres officiers de cet évêché, jusqu'à ce qu'il eût donné sa démission , moyennant une pension viagère en faveur de Pierre Paparin de Chaumont, dont les méchantes langues prétendaient qu'il avait épousé la sœur 1 ».
(i) Lettre de Farel à Calvin du 26 novembre 1 56 1 (Bibl. de Genève, Mns. 11 5); — Du même à la classe de Neuchâtel , du i3 décembre 1 56 1 (dans la réimpression Du vray usage de la Croix , de Farel, p. 3o6); — Du même à la même, du 12 janvier 1 55 1 (Du vray usage, etc., p. 3 10); — Du même à Calvin, même date (Bibl. de Genève, Mns. ii5); — Documents prot. inédits, p. 35; — La vie de Farel (Mns. de la Bibl. de
Tenue de quatre synodes provinciaux.
Durant Tannée i56i, les églises du Dauphiné, unies à celle de Lyon, tinrent quatre synodes provinciaux.
Le premier s'assembla à Lyon , le 1 3 avril 1 56 1 . « Les articles de la police ecclésiastique, tenus et arrêtés au synode de Paris, le 29 mai 1 559, et ceux de Poitiers, arrêtés le 10 mars avant Pâques, » furent lus et confirmés. Quant à la confession de foi, on ne put s'en procurer un exemplaire et on renvoya au prochain synode le soin de la signer. Il fut convenu que les églises du Dauphiné et du Lyonnais ne formeraient qu'une seule province ecclésiastique, et celle d'Orange, qui demanda « par procureur exprès » d'y être adjointe, fut admise dans l'union. On fonda aussi « une bourse générale pour subvenir aux frais communs, » et i5o écus furent votés pour les premières dépenses. On nomma pour trésorier Jean de Grammont, de Lyon. Il fut enfin décidé que le juge Gabet, de Vienne, irait à la cour « pour promptement avoir quelconque. provision, afin que les églises ne soient molestées, portant amples mémoires. »
Le second synode s'assembla à Die le dernier juillet. La confession de foi fut lue, approuvée et signée, et l'exemplaire, portant les signatures des pasteurs et des anciens, confié à la garde des pasteurs de Die. On reçut dans l'union les églises d'Annonay en Vivarais et de Malleval en Forez, et il
Genève); — Bulletin de la Soc. de Vhist. du prot. franc., t. vin, p. 75; t. xiv, p. 36y; — Gautier, Lettres, dans la Revue du Dauphiné, t. n; Précis, p. 71, 276, 33o, 332; — Charronnet, p. 19-22. — Les Annales des Capucins de Gap (Mns.), suivies par Gautier et Charronnet, racontent, au sujet de la venue de Farel à Gap, des choses étranges que nous ne croyons pas devoir reproduire ici, attendu qu'elles sont contredites par les quatre lettres de Farel cite'es plus haut.
fut stipulé que si le roi promulguait quelque édit interdisant i56i. les assemblées publiques, on s'assemblerait dans les maisons et en petit nombre. Le juge Gabet reçut l'ordre de continuer à la cour « la sollicitation des affaires des églises de la province de Dauphiné et Lyon, » et, dans la prévision où il serait contraint de se retirer, on lui substitua le capitaine Jacques de Beaumont, et, à défaut de ce dernier, Saint - Auban. On décida en outre qu'on ne recevrait au ministère dans le Dauphiné que ceux qui posséderaient « un témoignage ou envoi de l'église de Genève, » ou qui auraient reçu l'imposition des mains « de deux ou trois ministres des églises du Dauphiné. » On dressa enfin l'itinéraire que devaient suivre « les lettres ou paquets » pour qu'ils parvinssent rapidement à la connaissance des églises de la province.
Le troisième synode eut lieu à Peyraud, sur les bords du Rhône, le 8 septembre. Le roi, inspiré par le chancelier de L'Hospital , avait promulgué Ledit de juillet, plus favorable que celui de Romorantin. Le synode, voulant profiter de ce retour du roi à des sentiments plus doux pour poursuivre la réparation des « torts et griefs faits aux fidèles tant du Dauphiné, Lyonnais, que d'Annonay, par les magistrats de ces lieux ou autres particuliers , » décida qu'on dresserait une uste exacte de ces griefs , qui serait adressée à Antoine de Crussol, au juge Gabet à Chatonay et à de Crisieux, député des églises de la province à la cour, afin qu'ils obtinssent la nomination d'une commission d'information.
Le quatrième synode fut convoqué à Lyon, le 2 5 novembre i56i, et présidé par Pierre d'Airebaudouze , dit d'Anduze, pasteur de Lyon. On incorpora à la province les églises, nouvellement fondées, sans doute, de Mâcon , Châlon , Beaune et Buxy en Bourgogne et toutes celles du Comtat- Venaissin, y compris Avignon, « vu leur bonne volonté, jusques au synode général ». Il fut décidé qu'on écrirait à la cour « les criées et publications faites en Dauphiné par
i56i. M. G[uise], ensemble une lettre qu'il a écrite au juge de Chabeuil, tendant à mêmes fins de faire lesdites criées, avec remontrance sur cette affaire ». Ces criées allaient sans doute à Tencontre de la teneur de l'édit de juillet. « Item a été arrêté que, quant à l'enterrement des morts, en chacune église, on se conduira ainsi qu'il sera advisé par les consistoires, chacun en son endroit, et qu'on ne fera, pour cet effet, aucune exhortation. » A.utre article important : « Item a été arrêté qu'on fera informer sur certains personnages , lesquels publiquement , contre la majesté de Dieu, tâchent de faire croire qu'il n'y a point de Dieu , et autres exécrables blasphèmes, afin d'envoyer les informations au roi pour donner ordre à tels scandales, après toutefois avoir admonesté tels scandaleux blasphémateurs, s'il est possible, et que chacune église en particulier veille sur telles choses pour tâcher à les exterminer \ »
Tentative de désarmement des protestants par La Motte- Gondrin. Soulèvement à Romans. Ordre du duc de Guise. Synode provincial de Montélimar .
L'année i56i, si féconde pour les églises réformées, grâce au revirement politique de Catherine de Médicis, fut témoin de la réunion des états généraux de Pontoise (ier août), qui se prononcèrent pour la liberté de conscience, et du colloque de Poissy (9 sept.), qui ne put aboutir : la transaction sur la doctrine de l'eucharistie, rédigée par une commission de prélats et de ministres , ayant été repoussée par le cardinal de Tournon et le reste du clergé. Il y avait alors en France
(1) Documents prot. inédits, p. 1 8-3 3.
2,i5o églises réformées, qui demandaient la liberté de cons- i56r-i562. cience et de culte. L'édit du 17 janvier i5Ô2, qui permettait l'exercice de la religion réformée en dehors de l'enceinte des villes, combla leur désir.
Mais leur joie fut de courte durée, par suite des menées des Guises, irrités d'être éloignés de la cour et de voir le prince de Condé tout puissant auprès de la reine-mère et du jeune roi. Les populations catholiques furent sourdement excitées , et il y eut en février des massacres de protestants à Cahors, Amiens, Sens et Tours, tristes préludes du massacre de Vassy, dirigé par le duc de Guise en personne.
Dans le Dauphiné, La Motte-Gondrin , d'accord avec le parlement de Grenoble, qui n'enregistra l'édit de janvier qu'après trois lettres de jussion, soutenait de tout son pouvoir le parti du duc de Guise. Ayant reçu l'ordre de désarmer les protestants de la province, qui avaient cru devoir prendre leurs précautions en face d'un lieutenant général capable de tout oser, il se rendit d'abord à « Romans, dit Dochier, pour l'exécuter avec son imprudence ordinaire. A peine futil arrivé, avec un appareil militaire, qu'il manda le chef à son logis. Le bruit se répandit qu'il voulait le garder en otage. On crie à la trahison; cinq ou six cents personnes assiègent la porte. Le tumulte augmente. Il était brave; il se présente et demande avec hauteur ce que l'on désire. Sa contenance , son ton , ses menaces indignent cette populace , déjà trop disposée à commettre des excès; il est assailli à coups de pierres, qui sont les armes ordinaires d'une sédition. Voyant sa vie en danger, il rentre, monte à cheval et se rend à Valence , où il devait périr ».
Plein du désir de se venger, La Motte-Gondrin obtint du parlement de Grenoble, sur la requête du procureur général Pierre Bûcher, que quelques-uns des principaux réformés de Romans seraient cités à sa barre ; mais ceux-ci en appelèrent à Antoine de Crussol, chargé par le roi, comme on
«562, Ta dit plus haut, de pacifier les troubles religieux du midi de la France, et Crussol renvoya leur procès aux commissaires qui étaient sous ses ordres.
Autrement La Motte-Gondrin avait informé sur-le-champ de ce qui s'était passé le duc de Guise, qui lui répondit de Joinville, le dernier février i5Ô2 : « Quant à l'avertissement que vous m'avez fait du reste de l'alarme que vous avez eue passant à Romans, ... je vous prie bien fort que, sans dissimulation, ce fait ne demeure impuni ... Je pense que s'il se fait par delà quelque assemblée notable et où il y ait beaucoup de gens, qu'il sera bon de se saisir du ministre et de le faire soudain pendre et étrangler ... Vous me ferez plaisir de n'épargner en cela chose que vous puissiez, car je ne pense point qu'on en puisse autrement venir à bout ... Vous êtes un homme de guerre, il vous faut attraper ledit prédicant, quand ils sont peu accompagnés hors de leurs prêches ... et soudain, le billot au pied, le faire pendre par le prévôt comme séditieux, contrevenant aux édits du roi. »
Le lieutenant général, qui n'avait pas besoin de semblables recommandations pour se livrer aux accès de sa violente nature, ne se contenait que difficilement dans les limites de l'édit de janvier. Il était témoin à Valence, où il s'était établi , de l'ardeur avec laquelle on suivait les prédications du ministre Jean de La Place, et il en était comme fou de rage, ne cessant de proférer des menaces contre les réformés et se vantant de faire bientôt pendre leur ministre. Se souvenant toutefois des dangers qu'il avait courus à Romans, il n'osa les désarmer, comme il en avait reçu l'ordre, et en référa au roi, qui lui écrivit, le 28 avril i5Ô2, que, puisque les réformés n'avaient point voulu déposer leurs armes, il fallait se hâter de rendre les leurs aux catholiques l. Le synode des églises du Dauphiné, Lyonnais et
(1) Bèze, t. m , p. 1 57 , 1 58 ; — Lettre de La Place à Calvin , du 22 mars
Forez s' étant, sur ces entrefaites, réuni à Montélimar, il i562. lui fit défense de délibérer dans l'intérieur de la ville, et rassemblée dut se transporter « dedans la maison du sieur Jean Revot, bourgeois d'icelle ville de Montélimar, et au dehors d'icelle d'environ demi-quart de lieue ».
Ce synode a une importance particulière parce qu'il fut présidé par le célèbre Farel, qui avait passé une partie de l'hiver à Gap, et parce qu'il vise les articles du synode général de Poitiers de 1 557, ^ était resté inconnu. L'auguste assemblée renouvela l'alliance des églises du Dauphiné avec celles de Lyon et d'Annonay, et s'adjoignit celles de Séderon et de Barret, dans les Baronnies, récemment fondées. Il divisa le Dauphiné en cinq classes ecclésiastiques : i° le Viennois et le Grésivaudan-, 2° le Valentinois et le Diois-, 3° le Briançonnais et l'Embrunois; 4° les Baronnies et le Gapençais-, 5° le diocèse de Saint-Paul-trois-Châteaux, auquel il annexa la principauté d'Orange, le Comtat-Venaissin et la Provence. Les articles du synode furent surtout disciplinaires. On décida que le président, le président adjoint et le secrétaire des synodes provinciaux n'auraient plus aucune autorité après l'expiration de ceux-ci; que les députés qui entreraient aux séances après la prière d'ouverture seraient tenus d'en faire une pour eux-mêmes-, que tous ceux qui se présenteraient à la sainte cène seraient examinés touchant leur foi-, que les diacres et les lecteurs s'interdiraient, avant la prédication, toute explication de l'Écriture sainte; qu'il serait fait un « état convenable aux ministres »; que leurs veuves et leurs enfants recevraient assistance des églises-, que les diacres ne pourraient administrer les sacrements , non plus que bénir les mariages-, enfin, que les diacres-catéchistes
i562, dans le Bullet. Iiist. de la Soc. de l'hist. du prot. franc., t. iv, p. 532-536; — Bulletin de la Société de statistique de l'Isère, t. n , p. 214; — Dochier , p. 184, 1 85.
1562. recevraient leur institution du colloque et non du consistoire ou des pasteurs
raie de boucliers dans toute la France.
Le parlement était animé de son côté de sentiments fort hostiles contre les protestants de Grenoble. Ceux-ci se réunissaient, comme on Ta vu plus haut, au faubourg Très- Cloîtres, et recevaient mille injures de la part des catholiques. Ils s'en plaignirent au président Guillaume de Portes et au procureur général Bûcher, qui, au lieu de faire respecter leur liberté , répondirent que puisqu'on voulait ôter au peuple sa religion , il fallait qu'on en vînt aux mains. Dérogeant d'une manière plus grave à l'édit de janvier, le parlement interdit, le 4 mars, aux réformés de Grenoble de se réunir au faubourg de cette ville, et à tous les protestants, généralement, de posséder des cimetières en propre pour leurs morts et de se réunir au nombre de plus de dix pour leurs mariages et leurs baptêmes. Il défendit, il est vrai, au peuple d'injurier et de molester les protestants; mais celui-ci se moquait de la défense, qu'il savait ne pas être sérieuse 2.
Sur ces entrefaites , on apprit en Dauphiné la nouvelle du massacre de Vassy [\" mars\ la fuite de la reine-mère et du jeune roi Charles IX à Fontainebleau, l'enlèvement de ce dernier par le roi de Navarre et le duc de Guise réunis, qui le conduisirent à Melun, puis à Paris; enfin, la retraite du
(1) Documents p rot. inédits, p. 34-39.
(2) Bèze, t. m, p. Ô7-158; — Pilot, Annuaire statist. de la cour royale. 1842 , p. 4.
prince de Condé de la cour, son entrée à Orléans (2 avril) et i562. son alliance avec les divers seigneurs huguenots (1 1 avril). Charles IX informa sur l'heure La Motte-Gondrin de l'entrée du prince de Condé à Orléans par une lettre, que le lieutenant général fit publier le 14 avril et par laquelle le roi défendait « à tout habitant de la province de déloger hors de ce gouvernement, ni partir de sa maison pour aller trouver la troupe de ce prince, sur peine d'être déclaré rebelle et atteint de crime de lèse-majesté. » Quant à l'alliance du prince avec les seigneurs huguenots, « rapportée, dit Bèze, et publiée par toutes les églises, chacun se délibéra d'employer ses biens et sa vie pour une juste défense contre une si intolérable tyrannie de ceux de Guise, s'armant et se couvrant du roi de Navarre, ainsi misérablement séduit par eux ». Les protestants du Dauphiné ne restèrent pas en arrière de leurs coreligionnaires des autres provinces et appelèrent à leur secours le baron des Adrets, qui avait embrassé le parti de la Réforme et se trouvait pour lors à Lyon. Cet audacieux capitaine se trouva bientôt à la tête de 8,000 hommes, commandés par Claude de Mirabel, Pierre Sauvain du Cheylard, Jean de Vesc de Montjoux, le capitaine de Beaumont, Hector Marcel, dit de Pontaix, Barjac, sieur de Rocoules, etc., tous gentilshommes du Valentinois et du Diois et officiers de valeur. Montbrun accourut lui-même de la Suisse , où il s'était réfugié vers la fin de 1 56o, comme on l'a vu. Il ne fallait plus qu'une occasion pour que les deux partis en vinssent aux mains. Les iniquités de La Motte-Gondrin la firent naître , et à partir de cette époque des flots de sang coulèrent en Dauphiné pendant près de 3o années
(1) Bèze, t. m, p. 1 58- 1 5g.
Inflexion générale sur les guerres de religion.
i562. Au moment d'entreprendre le récit des guerres de religion, que les protestants dauphinois du XVIe siècle soutinrent, seuls ou réunis à leurs coreligionnaires du reste de la France, contre le pouvoir royal pour conquérir leur liberté , nous regardons comme un devoir de nous élever contre ce recours à la force matérielle dans les choses du domaine exclusif de l'âme. Sans doute, à vues humaines, les protestants ne purent faire autrement que de s'unir avec un parti politique et de combattre leurs ennemis par les armes , car les Guises dirigeaient tous leurs efforts à la fois contre les princes réformés et contre eux , voulant exclure les premiers pour se substituer à leur place et opprimer, ou plutôt anéantir les seconds -, mais il n'en est pas moins vrai que la religion ne peut légitimement se soutenir et se propager que par la voie de la persuasion et de la liberté; et c'est douter de son influence et compromettre son autorité que de chercher pour elle des appuis humains. Si elle vient du ciel, Dieu saura assurément la défendre; si elle vient des hommes, elle ne mérite pas d'être secourue. On est porté à douter de son excellence quand on la voit rechercher l'alliance du pouvoir séculier, souffrir impatiemment ou proscrire la liberté chez ses adversaires , faire cause commune avec l'absolutisme politique ou employer ses moyens, et s'appuyer sur le bras de la chair pour contenir l'opposition. La vérité, armée du glaive, n'est plus qu'un instrument de domination. Lorsque, au contraire, elle apparaît dans le monde sans autre appui qu'elle - même , elle peut d'abord être rejetée , mais les hommes, gagnés insensiblement par ses charmes divins, finissent par se soumettre librement à son empire.
Tel fut sur la terre le divin fondateur du christianisme. Il naquit dans la bassesse, vécut dans la pauvreté et mourut
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dans Tignominie. Il dédaigna tous les appuis terrestres et i562. n'employa d'autres armes que celles de la persuasion. On le repoussa d'abord et il fut crucifié , mais trois siècles après sa mort sa religion couvrait toute l'étendue de l'empire romain et s'asseyait sur le trône même des Césars. Les premiers chrétiens suivirent l'exemple de leur Maître. Ils supportèrent les persécutions les plus cruelles et les plus longues sans jamais recourir à la violence, et leur sang fit plus pour la diffusion du christianisme que toutes les armées qu'ils auraient pu opposer à leurs ennemis.
Les protestants français des XVIe et XVIIe siècles ne le surent pas comprendre. Ils se lassèrent de souffrir et voulurent défendre par les armes la liberté de leur foi, s'appuyer sur les princes et les grands, mêler leurs intérêts aux leurs et s'ingérer dans les luttes politiques de l'État. Les guerres diverses qu'ils entreprirent furent souillées par des excès comme il arrive toujours lorsqu'on tire le glaive, et ils perdirent plus qu'ils ne gagnèrent à ces luttes fratricides, si contraires à l'esprit de l'Évangile. S'ils eussent continué, comme sous François Ier, Henri II et François II, à répondre par le martyre à la persécution, leur nombre se serait sans doute accru , et la liberté de conscience et de culte, pour laquelle ils auraient encore consenti à mourir, eût pu s'implanter de bonne heure en France; tandis que, après la trêve d'un demi-siècle qui s'écoula entre la prise de La Rochelle et la révocation de l'édit de Nantes (1628-1685), les persécutions recommencèrent contre eux, plus iniques, plus atroces qu'elles ne l'avaient jamais été. Instruits cette fois par l'expérience, les protestants souffrirent avec rési-
(1) Voy. Pièces justificatives , N.° m, une ordonnance de Montbrun , destinée à recruter des soldats. Mélange étrange de religion et de politique, et contresignée par un pasteur, elle édicté la peine de mort contre les hommes en état de porter les armes qui refuseront de s'enrôler.
ibôz. gnation , et Dieu, bénissant leur constance, leur accorda cette liberté après laquelle ils soupiraient depuis près de trois siècles
(i) Ces principes sont ceux mêmes des réformateurs. « Si nous sommes cruellement vexés , dit Calvin (Inst. de la relig. chrét., 1. iv, ch. xx, N.° 29), par un prince inhumain,... si même nous sommes affligés pour le nom de Dieu par un sacrilège et incrédule : Premièrement, réduisons- nous en mémoire les offenses qu'avons commises contre Dieu , lesquelles sont sans doute corrigées par tels fléaux... Secondement, mettons-nous au-devant cette pensée, qu'il n'est 'pas en nous de remédier à tels maux : mais qu'il ne reste autre chose que d'implorer l'aide de Dieu. » Zwingle dit de son côté: (Expl. fidei Christ., art. 3j) : « On fait mourir, dites-vous; c'est que vous devez souffrir pour la gloire de Dieu, si vous voulez ressembler à Jésus-Christ et aux apôtres... Ne doutez point que votre sang n'augmente les progrès de l'Evangile... Réjouissez-vous donc et vous félicitez de ce que Dieu se sert de votre sang pour la gloire et le progrès de sa Parole; car c'est du sang des fidèles que Dieu arrose le sang de l'Eglise et qu'il le rend fertile. » Théodore de Bèze dit enfin (Tract, theol., cap. 45) que notre devoir est d'endurer les injures;... que la religion nous défend d'employer la force pour les repousser, et que si nous sommes sujets d'un tyran, nous n'avons d'autres remèdes que ceux que nous trouvons dans la réformation de nos mœurs, dans nos prières et dans nos larmes.