INTERVALLE ENTRE LA TROISIÈME ET LA QUATRIÈME GUERRE DE RELIGION
(8 août i5-o — novembre i5j2 ).
Les ■protestants du Dauphiné font leur soumission au roi. Damville commissaire exécuteur de l'édit. Sédition à Cap et à Valence.
Gordes, à qui le roi, en apprenant dès le 4 août la fin 1570. prochaine de la guerre, avait recommandé de faire cesser toute hostilité contre ceux de la religion , se hâta de signifier le traité de paix à Saint-Romain, lieutenant des princes en Dauphiné et Vivarais, et somma les garnisons de Grane, Loriol, fort Saint- Ange et Corps de vider ces dernières places. Toutes s'exécutèrent, sauf celle de Grane, qui, commandée tour à tour par Valavoire l, Veisin, Chabenas, boucher de Crest, et La Roche, ne se soumit que le 6 décembre, après des négociations interminables , qu'il serait trop long de rapporter.
Le lieutenant général s'appliqua ensuite à faire exécuter l'édit dans sa province. Montbrun et les autres gentilshommes, dont les biens avaient été confisqués, furent remis en possession de leurs châteaux, et les troupes étrangères licenciées. Les protestants de Vienne demandèrent à pouvoir s'assembler pour célébrer leur culte à Sainte-Colombe, fau-
(1) Frère de Scipion de Valavoire. Nous ne connaissons pas son prénom.
i57o. bourg situé sur la rive droite du Rhône-, mais cette faveur, que leur accordait l'édit précédent , leur était refusée par le nouveau, et leur requête fut rejetée, bien qu'ils en eussent appelé au roi. On Ta vu plus haut, les deux seuls faubourgs de ville où l'exercice de la religion réformée fût permis dans la province, étaient ceux de Crest et de Chorges, Les gentilshommes, qui n'étaient pas hauts justiciers, n'avaient non plus le droit de faire célébrer le culte réformé dans leurs châteaux ; mais , sur leurs pressantes et nombreuses réclamations, le parlement de Grenoble le leur concéda.
Pour hâter l'exécution de son édit en Dauphiné, le roi y envoya un commissaire spécial, le maréchal Damville, gouverneur de Languedoc. Damville fit d'abord un règlement pour réprimer les excès des soldats, qui , « à l'occasion des logements et des étapes, dit Charronnet, avaient fini par obtenir une vraie prépondérance dans l'administration des villes, dont ils gouvernaient à leur gré les finances, et souvent ils se faisaient justice eux-mêmes.... Un autre règlement ordonna aux officiers et soldats de laisser rentrer dans les places tous ceux qui en étaient sortis à cause des troubles et guerres civiles, à la condition que les personnes qui rentreraient déposeraient leurs armes , sauf les gentilshommes et autres ayant droit de porter l'épée...
» Le 16 octobre 1570, on publia dans Gap, au nom du roi, une ordonnance qui défendait à tous les sujets de Sa Majesté de renouveler la mémoire des choses passées depuis les troubles advenus en ce royaume, et, à leur occasion, s'attaquer, s'injurier, se quereller de fait et de parole.
» Le 5 novembre, de Gordes ordonnait à son tour à toute personne qui avait quitté la ville à cause des troubles et, depuis l'édit de pacification, était rentrée chez elle, de se présenter au bailliage dans les trois jours, sous peine de bannissement et autres. Le même jour, le parlement de Grenoble, consulté par plusieurs villes sur le point de savoir si les pro-
testants fugitifs pendant les troubles pouvaient maintenant i rentrer chez eux, décidait, sauf approbation du roi, que ces fugitifs pouvaient rentrer, et ceux d'entre eux qui voulaient .changer de résidence ne le devaient faire qu'avec l'autorisation des officiers du roi. » Le roi défendit de plus aux hôteliers et aux habitants des villes de louer des appartements à des étrangers, de prendre ces étrangers à leur service, et il porta des peines contre ceux qui, sachant leurs voisins ou leurs amis en contravention , n'iraient pas les dénoncer surle-champ aux officiers royaux ou municipaux.
Une autre ordonnance de Damville du 10 décembre, et publiée à Gap seulement le 10 février de l'année suivante, avait pour but de refréner l'insolence des gens de guerre, de remettre chacun à sa place et de réprimer les usurpateurs de fonctions. Une nouvelle ordonnance, du 1 9 décembre , défendait toutes les assemblées extraordinaires et autorisait seulement la présence de 10 personnes aux ensevelissements réformés.
Des Adrets, enfermé au château de Pierre-Scize, à Lyon , sous la prévention d'intelligences secrètes avec les huguenots, fut relâché au commencement de l'année 1 5 7 1 . Il se déclarait hautement innocent et fit exprès le voyage de Paris pour se laver de tout soupçon aux yeux de la cour (16 mars), offrant de se purger ou par les formes de la justice ou par les armes. Le roi lui assura de sa propre bouche qu'il était satisfait de sa personne, avait reconnu la fausseté des accusations dirigées contre lui et ne doutait en aucune façon de sa fidélité. Le baron ne se contenta pas de cette déclaration \ il en fit dresser. un acte authentique, qu'il pria le roi et tous les princes de la cour de signer, et qu'à son retour à Grenoble il fit enregistrer par la chambre des comptes de cette ville (16 juin).
Cependant Gordes continuait l'oeuvre de Damville, en travaillant à la pacification de la province, en compagnie de
i5"2- deux nouveaux commissaires nommés par le roi, Edouard Molé de Jusavigny et Claude de Faucon de Riz. Il fit raser le fort de Champcella , construit à l'entrée de la vallée de Freissinières, qui était une menace permanente pour les protestants de la contrée, et abattre les fortifications de Mérindol de Dauphiné, près du Buis. Il parvint ainsi, par une application à la fois juste et large de l'édit de Saint-Germain, à rétablir la paix dans tout le Dauphiné. Il n'y eut que la ville de Gap qui continua d'être troublée. Les catholiques ne pouvaient tolérer l'exercice du culte réformé , qui se faisait au faubourg de Chorges en vertu de l'article vin de l'édit de paix, et suscitaient de constantes querelles à ceux qui le fréquentaient. Pour éviter ce sujet perpétuel de division, Gordes transporta l'exercice de Chorges à Saint- Bonnet. Il promit d'un autre côté de châtier exemplairement les catholiques qui venaient d'assassiner Charles de Margaillan , seigneur de Miribel, et il punit les Gapençais qui, dans un moment de fureur, avaient démoli la maison de Jacques de Rambaud-Furmeyer le neveu. Félix Bourjac, l'ancien sénéchal du Valentinois et Diois , qui s'était déclaré dès l'origine pour la Réforme, fut également châtié pour avoir tué Dinolié.
Malgré ces actes d'impartialité et de justice, la ville de Valence fut le théâtre d'une sédition. Le colonel Alphonse d'Ornano , dit Alphonse Corse , qui y commandait, affectait des manières hautaines. Ayant frappé d'un bâton un étudiant de l'Université, qui appartenait sans doute au parti protestant , tous les étudiants prirent fait et cause pour leur compagnon , s'armèrent et en vinrent aux mains avec les soldats du colonel. Il y eut des tués et des blessés de part et d'autre, et sans l'intervention du célèbre Cujas, alors professeur de droit à l'Université, et la sagesse de Gordes, le mouvement aurait pu prendre de grandes proportions.
Pendant l'année suivante (1572) le culte réformé fut établi dans un certain nombre de maisons de gentilshommes.
Ainsi, Ysabeau Rambaud, veuve de noble Gaspard de La 1572. Villette, et Jean de La Villette, son fils, coseigneur de Veynes, obtinrent des commissaires exécuteurs sus-nommés, auxquels ils avaient adressé une requête (12 février), le droit d'exercice de la religion réformée au terroir et dans la juridiction de Veynes , et dans le château même de Jean de La Villette. Jean de La Ferté , coseigneur de Jarjayes, obtint le même privilège.
La Saint- Barthélémy en Dauphiné. Sagesse de Gordes et du parlement.
La Réforme s'affermissait ainsi dans le Dauphiné, comme dans le reste du royaume , et deux synodes nationaux (le 7e et le 8e) s'étaient même tenus depuis la publication de Ledit. La cour rendait justice aux protestants et avait donné Tordre de châtier les catholiques qui s'étaient rendus coupables de divers massacres à Rouen, Dieppe, Orange et Paris. « Le roi lui-même, dit Charronnet , paraissait content. Le 4 mai 1572, il adressait aux baillis une lettre dans laquelle il se réjouissait grandement de l'état prospère de son royaume et de la bonne conduite de ses peuples:, il témoignait le plus vif désir de consolider l'union et la concorde entre tous ses sujets, et recommandait aux magistrats de tenir la main à l'exécution exacte de son édit de pacification et de punir ceux qui y contreviendraient. »
A Paris on volait de fête en fête à l'occasion du triple mariage de Charles IX, de Henri de Béarn et de Henri de Condé. Toute la cour respirait la paix et l'allégresse, quand, dans la nuit du 24 août, eut lieu l'horrible massacre de la Saint- Barthélémy , tramé depuis longtemps par Catherine de Médicis et consenti au dernier moment par le roi, qui en donna lui-même le signal. Plus de 6,000 protestants furent
ib-ji. impitoyablement massacrés à Paris, et la première victime fut l'amiral Coligny.
Le jour même du crime , le roi , assailli par les remords , écrivit aux lieutenants généraux des provinces pour désavouer toute participation au massacre, en rejeter la responsabilité sur les Guises et ordonner l'entière exécution de l'édit de Saint-Germain. Mais ces derniers protestèrent et obligèrent Charles IX à tenir un lit de justice (27 août\ dans lequel le roi accusa les chefs protestants, surtout Coligny, d'avoir voulu l'assassiner, lui, sa mère et ses deux frères, et reconnut que tout s'était fait « par son exprès commandement ». Le lendemain 28, une déclaration conçue dans ce sens fut adressée à tous les lieutenants généraux des provinces. Le roi disait, il est vrai, qu'il ne voulait pas contrevenir à son édit de pacification , qu'il entendait que « tous gentilshommes et autres quelconques de la R. P. R. » pussent « vivre et demeurer avec leurs femmes, enfants et familles en leurs maisons », et il ordonnait à tous ses gouverneurs et lieutenants généraux de veiller à ce que personne n'attentât aux personnes et aux biens de ceux de la religion; mais il leur défendait en même temps, sous peine de confiscation de corps et de biens, de s'assembler pour quelque sujet que ce fût, jusqu'à ce qu'il en eût décidé autrement après l'entière pacification du royaume.
Immédiatement après le lit de justice, et malgré cette déclaration, le roi ordonna secrètement aux lieutenants généraux des provinces de mettre des garnisons dans les places fortifiées, de réunir des soldats et de faire main basse sur tous les protestants. Le massacre commença aussitôt et ne cessa que le 3 octobre. Mais il ne fut pas général, grâce à l'humanité d'un certain nombre de lieutenants généraux. Ce fut le cas de Gordes. Il se borna à quelques mesures de précaution. Craignant que les protestants ne courussent aux armes pour se venger des massacres de Paris, il les désarma
et prévint les catholiques de se tenir sur leurs gardes, et, 1572. pour se mettre à couvert du côté de la cour, il réunit le parlement le 3 septembre et lui exposa que les ordres secrets du roi étant « plutôt des témoignages d'une volonté timide que des ordres positifs, » il valait mieux attendre quelques jours. « La précipitation , dit-il , n'est pas inséparable de l'obéissance. » Le président Truchon opina dans le sens de Gordes. « Avec tout un peuple égorgé par le fer de son prince, s'écria-t-il, tombent nécessairement son empire et sa gloire. Non, je ne croirai jamais qu'un roi aussi sage que le nôtre approuve ces carnages. » ;< Ce n'est pas défendre la religion, dit à son tour Fiancayes, que d'ôter la vie à qui lui résiste; désarmer l'obstination par le raisonnement et lui soumettre les volontés parla persuasion, c'est vraiment combattre pour elle. » Emery ajouta ces éloquentes paroles : « Qui allume la première étincelle est l'auteur de tout l'incendie. Si nous n'épargnons point nos parents et nos voisins pour l'amour d'eux; si leurs erreurs ont effacé ces qualités et ces noms qui nous les rendaient chers-, si des ordres douteux les ont en une nuit transformés en loups-garous, épargnons-les pour notre intérêt et ne devenons pas les assassins de nos proches, de nos amis et les nôtres. Le dernier coup de fer des assassins en tourne la pointe contre eux et les punit. » Les autres conseillers du parlement émirent le même avis , et il fut résolu de châtier rigoureusement les catholiques qui porteraient les mains sur les huguenots. Les Mémoires de l'Estat de France disent que Gordes devait son avancement aux Montmorency , dont les sympathies pour les réformés étaient connues , et son poste de lieutenant général à l'amiral Coligny lui-même. « Par ce moyen, disent-ils, il n'a pas été sanguinaire jusqu'à présent. » Ils reconnaissent du reste qu'il n'était pas naturellement cruel.
Massacres à Romans et à Valence. Humanité de Grimaldi , archevêque de Vienne, et de l'archidiacre Vacca, de Saluées. Proclamation de Gordes.
ib-j-i. Quelque sages que fussent les précautions de Gordes et du parlement, il y eut des massacres partiels en Dauphiné. Dès que les catholiques de Romans eurent appris la nouvelle des tueries de la capitale , ils se réunirent en grand nombre à l'instigation d'Antoine Guérin, juge royal, et, sans que les principaux de la ville cherchassent à les empêcher, ils se saisirent de 60 protestants, qu'ils jetèrent en prison et auraient tous massacrés sans l'intervention de quelques amis catholiques, qui s'employèrent activement en leur faveur et obtinrent la délivrance de 40 d'entre eux huit jours après leur incarcération , mais à la condition expresse qu'ils embrasseraient le catholicisme. Pour les autres, qui étaient sans amis influents ou dévoués, ou qui avaient des ennemis personnels, les assassins résolurent d'en relâcher encore i3 aux mêmes conditions et d'en mettre à mort 7. Le 20 (ou 22) septembre, se rendant armés de dagues à la prison , ils commencèrent par y faire pénétrer une épaisse fumée, puis, mettant à part les 7~malheureux 1 qu'ils avaient dévoués à la mort, ils les égorgèrent devant leurs compagnons terrifiés. Ils mirent deux heures à accomplir cette œuvre infernale , et ouvrirent les portes aux 1 3 autres prisonniers , mais non
(1) C'étaient Barthélémy Gros, surnommé le Capitaine; Romanet Duge, procureur et notaire; Saint-Mury, mêmes fonctions; Benoît Ducloux, mêmes fonctions; Ennemond Miliat, marchand chaussetier et drapier; Louis, chaudronnier; Le Père, cardeur.
sans leur avoir fait promettre par serment de revenir au là72catholicisme. Au mois de mars de Tannée suivante, ils se saisirent encore du gentilhomme du Bois et de son fils, qu'ils accusaient de conspiration , et les mirent à mort sans autre forme de procès. Ils pendirent également quelques autres personnes de la religion.
A Valence, les catholiques assassinèrent aussi des réformés, mais en petit nombre. Les célèbres Ennemond de Bonnefoy et Joseph de l'Escale (Scaliger), professeurs à l'Université, ne durent la vie qu'aux prières de leur collègue le non moins célèbre Cujas.
A Montélimar il n'y eut aucune victime. Gordes écrivit le 28 août aux consuls d'armer les catholiques de la ville et de poster des sentinelles aux portes de leurs maisons , mais d'agir « avec telle modestie qu'on ne fasse aucun déplaisir quelconque à ceux de la religion ». Il ajoutait : « Ne vous veux céler l'occasion de ce remuement qui procède par la querelle particulière de la maison de Guise contre celle de feu amiral, qui fut blessé le xxne de ce mois à Paris, dont mort s'en est ensuivie, et parce qu'on voudrait en poursuivre la vengeance, et que néanmoins le roi ne veut ni entend en rien altérer son édit de paix. Je vous en ai bien voulu avertir. » Rostaing d'Urre d'Ourches, gendre de Gordes et gouverneur de Montélimar, arriva dans la ville dès le 3 1 , convoqua sur l'heure le conseil général et lui fit les mêmes déclarations-, ajoutant qu'il n'était venu au milieu d'eux « que pour maintenir les choses en paix; que nul, soit de la religion , soit autrement , ait occasion de recevoir aucun dommage en personne ou en biens ». En terminant, il pria avec instance ceux de la religion de « se contenir modestement, à ce qu'ils ne fassent choses contraires à la volonté du roi et de M. de Gordes ». Ces derniers déclarèrent que leur intention avait toujours été et était encore d'obéir aux édits du roi et aux commandements de M. de
1572. Gordes et de leur gouverneur. C'est ainsi que la ville fut conservée pure de tout excès. D'Ourches ne fit même emprisonner personne, et se borna, par mesure de prudence, à renvoyer de la ville les étrangers
A Vienne il n'y eut non plus aucune victime, grâce à la généreuse intervention de l'archevêque Vespasien Grimaldi. Dans le marquisat de Saluces , appartenant à la France depuis 1447 , la non extermination des protestants fut due à un prêtre pieux. « L'ordre de faire massacrer dans une nuit tous les protestants de la province de Saluces, dit Muston, avait été donné à Birague, qui en était alors gouverneur. Ignorant que cette mesure s'appliquait à toute la France, il fut troublé de cet ordre et le soumit au chapitre du lieu. Plusieurs opinaient pour qu'il reçût une complète et immédiate exécution; mais des sentiments plus humains furent aussi exprimés.... Il n'y a que peu de mois, dit l'archidiacre Samuel Vacca, que nous avons reçu les patentes du roi, par lesquelles les pasteurs détenus devaient être élargis et leurs ouailles laissées en liberté. Or, il n'est rien survenu depuis lors qui puisse motiver un pareil changement ; il est à croire que cet ordre cruel n'est que le résultat de quelque faux rapport. Donnons avis à Sa Majesté que ce sont des gens honnêtes et paisibles, à qui personne n'a rien à reprocher hors de leurs opinions religieuses, et si le roi persiste dans son dessein , il ne sera que trop tôt pour 1" exécuter. »
De tous les gentilshommes dauphinois invités et réunis à Paris pour le mariage du roi et des jeunes princes, il n'y eut de tué que La Frette , fils du baron des Adrets , encore
(1) Candv, Hist. des guerres de relig. à Montélimar (Mns.). — Chorier est mal renseigné quand il dit qu'à « Montélimar la populace força les prisons où les magistrats avaient fait conduire la plupart des huguenots de leur ville ». {Hist. gén. de Dauphiné, p. 649.)
le fait n'est-il pas bien certain1. Cugie, Saint-Romain et 1572. d'Acier furent cachés par le duc de Guise (Henri de Lorraine2)-, Jacques Pape de Saint- Auban feignit d'abjurer pour sauver sa tête :, Lesdiguières, sur les avis de son ancien précepteur ou sur les mauvaises nouvelles qu'il reçut de la santé de sa femme, quitta la cour avant la Saint- Barthélémy. Quant à Montbrun, il n'avait pas accepté l'invitation du roi. Au nombre des massacreurs nous ne voyons de Dauphinois que Laurent de Maugiron , l'ancien lieutenant général, dont la haine pour les huguenots était connue. Il fut chargé de tuer les réformés logés dans le faubourg Saint- Germain*, mais « il agit lentement, dit Chorier, pour pallier son crime, et avec tant de négligence que les gentilshommes huguenots, qui y étaient logés en grand nombre, eurent le temps de monter à cheval et de se retirer ».
Peu après avoir reçu la première lettre du roi (24 août), qui annonçait le massacre de Paris et en rejetait la responsabilité sur les Guises, Gordes lui écrivit (icr sept.) pour lui faire connaître les mesures qu'il avait prises dans le but de conserver la tranquillité dans sa province. Le roi lui répondit (14 sept.), mais sans l'approuver ni le désapprouver de n'avoir point obtempéré à ses ordres sanguinaires secrets. « Monsieur de Gordes, se borne-t-il à lui dire, par votre lettre du premier de ce mois, j'ai entendu l'ordre qu'avez donné en votre gouvernement, après l'avertissement qu'avez eu de l'exécution faite en la personne de l'amiral et ses adhérens. » Il ajoute cependant que d'une manière générale il est satisfait de ses bons services , et que la meilleure preuve qu'il en ait, ce sont les plaintes et les accusations que ceux de la religion dirigent contre lui. Le roi lui envoya à cette occasion une copie de sa déclaration du 28 août, portant
(1) Voy. La France protestante , t. n, p. 119.
(2) Fils de François de Guise, assassiné par Poltrot, en 1 563 .
i^72. que « tous meurtres, saccagemens et violences » devaient cesser, et lui enjoignit de châtier ceux qui recommenceraient.
Quelques jours après (22 sept.), il lui adressa des mémoires, communs sans doute à tous les gouverneurs des provinces et à ses lieutenants généraux , pour qu'il eût à destituer de leurs charges ceux de la religion qui les occupaient, quand même ils seraient disposés à abjurer. Ceux-là seuls qui remplissaient des « menus états et offices » étaient exceptés de cette mesure. Un peu plus tard, renchérissant sur ces sévérités, le roi, dans une lettre-circulaire adressée aux mêmes personnages (3 nov.), déclare abolir tous les édits précédents de pacification et manifeste sa volonté expresse que la religion catholique subsiste seule dans son royaume.
Gordes fit publier la déclaration du 28 août dans toute la province, et menaça de mort quiconque la violerait. « On fait semblablement savoir, ajoutait-il, à tous gentilshommes et autres de la nouvelle opinion , qui seraient par crainte et doute des choses passées absentés de leurs maisons et demeures anciennes, de s'y retirer avec assurance dans quinzaine pour y vivre sous la protection du roi et de ses officiers. Sa Majesté déclare que l'édit de pacification ne sera enfreint ni violé, excepté pour le regard des prêches et assemblées, qu'elle veut et entend être révoqués et interdits, pour obvier à semblables maux et inconvénients qui en sont ci-devant advenus. » Le lieutenant général fit publier, bientôt après, une nouvelle proclamation portant que ceux de la nouvelle opinion qui étaient absents et étrangers à la conspiration de Paris, seraient réintégrés dans leurs biens ; mais que ceux qui refuseraient de rentrer, seraient déclarés rebelles et criminels de lèse -majesté. Elle invitait aussi les gouverneurs et officiers royaux à presser ceux de la nouvelle religion de retourner à la religion catholique et d'adresser la même invitation à leurs parents et amis \
(1) Crespin, fol. 797; — De furoribus gallicis; — Mémoires de V Estât de
Gordes cherche sans succès à faire signer une confession de foi catholique , aux gentilshommes réformés. Conférences de ceux-ci.
Les événements de Paris plongèrent les protestants du l572- Dauphiné dans la stupeur. « La noblesse, dit La Popelinière, justiciers et financiers, effrayés de la tempête parisienne, qui continuait en tant d'endroits, se cachaient de peur du tonnerre. » Un grand nombre d'entre eux se réfugièrent à Genève. On trouvera leurs noms aux pièces justificatives N.° IV1. « La plupart de ceux qui y (dans le Dauphiné) avaient fait profession de la religion , ajoutent les Mémoires de l' Estât de France, pour sauver le corps perdaient Famé-, les autres se sauvaient en quelques lieux du Vivarais ou hors du royaume... Plusieurs gentilshommes de la religion qui s'étaient portés vaillamment aux autres guerres, se refroidirent grandement-, les autres, étonnés comme du tonnerre , se cachaient en leurs maisons , craignant d'être attrapés par le sieur de Gordes , qui néanmoins leur écrivit fort amiablement pour les détourner de la religion et leur
France, t. 1, p. 536, 538; — Recueil des choses mémorables; — De Thou, t. vi, p. 428; — Economies royales de Sully, dans la collection Petitot, 2e série, t. 1, p. 246; — Charvet, p. 565; — Chorier, p. 643-649; — Charronnet, p. 63-75.
(1) Les plus connus d'entre eux sont : Giraud de Béranger, seigneur de Morges; Pierre de Sauvain, seigneur du Cheylard; Ch. Arbalestier, sieur de Beaufort; Jean de Guerry, sieur de La Robinière; Innocent Gentillet, avocat; Ennemond de Bonnefoy, professeur de droit à Valence, etc. — La pièce justificative N.° iv renferme d'une manière générale les réfugiés du Dauphiné du XVIe siècle (jusqu'à l'édit de Nantes, i3 avril i5g8). Nous avons jugé bon de les réunir pour faciliter les recherches.
persuader que les troubles ne seraient si grands qu'on les imaginait. »
On avait rédigé à Paris un formulaire de confession de foi et d'abjuration l, qu'on envoya à Gordes pour qu'il s'efforçât de le faire signer aux gentilshommes réformés de sa province. Il chercha surtout à persuader Montbrun, et peut-être aussi à se saisir de sa personne, par ses avances et ses cajoleries. « Le conseil secret, disent les Méi?ioires cités plus haut, l'avait recommandé entre tous autres au sieur de Gordes; lequel aussi par tout moyen tâchait de s'en saisir. Pour cet effet il lui envoie de fort douces lettres, l'assurant par icelles de la bonne affection que le roi lui portait et ledit sieur de Gordes aussi ; le priait seulement de se tenir coi , et croire qu'en ce faisant tort aucun ne lui serait fait, au contraire serait grandement favorisé... Davantage, il tâchait par beaucoup de belles promesses à l'induire à faire service au conseil secret, ou que pour le moins il ne bougeât et se contentât de vivre paisiblement en sa maison. » Le rédacteur desdits Mémoires et les Commentarii* sont convaincus que toutes ces lettres étaient « une pipée pour attraper Montbrun sitôt que ses amis seraient tant soit peu éloignés de lui. » C'est aussi le sentiment de l'auteur de la complainte composée après son supplice :
Mais, voyant que par surprise L'on prétendait de l'avoir, Il découvrit l'entreprise De Gordes, qui décevoir
(1) Forme d'abjuration d'hérésie et confession de foy que doivent faire les dévoyé^ de la foy prétendans estre receus dans l'Eglise... Imprimé à Paris, chez Nicolas Roffet (s. 1. n. d.).
(2) 111 ï haud dubiè struebat (Gordius) insidias et hoc unum conabatur ut amicorum auxiliis denudatum interciperet.
Le venait secrètement Et surprendre finement.
Lors entre tels durs alarmes Fut contraint prendre les armes.
Quoi qu'il en soit, Montbrun se tenait renfermé dans son château -, mais il ne laissait pas que d'y avoir des conférences avec les principaux gentilshommes réformés de la province , et de chercher des auxiliaires auprès et au loin. Il s'était déjà assuré du concours des Vaudois de la vallée de Pragela. Gordes eut connaissance de ces trames des gentilshommes réformés et adressa à chacun d'eux une circulaire ainsi conçue : « Monsieur, je suis averti de vos déportements \ mais vous vous devriez souvenir des avertissements que je vous ai ci-devant faits et retourner de vous-même à la religion catholique, qui serait le meilleur sort et appui que vous sauriez choisir pour votre salut et conservation , en rejetant d'autour de vous ceux qui vous persuadent du contraire , qui voudraient plutôt voir toute commotion et désordre que de rabattre aucune chose de leurs opinions. Et par ce moyen vous feriez apparaître au roi la volonté que vous dîtes avoir d'obéir à Sa Majesté ; car aussi bien est-elle résolue de ne souffrir plus aucun exercice de religion en son royaume que la susdite. Vous avisant , de tant que je désire votre soulagement, que ce sera le meilleur si ainsi faites, sans en attendre autre plus exprès édit. Autrement vous pouvez assurer qu'il ne vous peut que mal venir, et que sadite Majesté voudra être obéie. A tant je prie Dieu vous vouloir aviser et donner ses saintes grâces. De Grenoble le sixième jour de décembre mille cinq cent septante-deux. Votre entièrement bon ami, Gordes. »
Le lieutenant général renouvela auprès de Lesdiguières, dont il connaissait le mérite , les instances qu'il avait faites auprès de Montbrun. Il eut même une entrevue avec lui au
i5;a. commencement de Tannée suivante 1 5 y3 ', pour l'engager à retourner au catholicisme. Il développa devant lui des arguments tirés de l'ancienneté de la religion catholique, du grand nombre de ses sectateurs, de l'incompétence des laïques en matière de doctrine, des défaites réitérées du parti huguenot, du sang qu'il avait fait verser, des mobiles terrestres qui l'avaient poussé à prendre les armes, de l'obéissance due au roi, etc. « L'Italie, s'écria-t-il encore, l'Espagne et la plupart des États mettent la fête de la Saint- Barthélemy au rang des plus célèbres et l'accident qui vous est arrivé au nombre des actions les plus vertueuses d'un prince très-chrétien1, tant on hait votre révolte contre les vérités catholiques, et tant on estime les moyens les plus extraordinaires de la dissiper et de la punir ! Après ce coup, il ne vous reste plus d'excuse, il faut revenir à notre culte et à notre religion. » Lesdiguières , ne voulant pas brusquer avec Gordes, lui répondit très-finement qu'il « était bien persuadé de l'obéissance qu'un sujet doit à son roi et un chrétien à son Dieu ; que l'une , en cette occasion , semblait ne pouvoir pas bien s'accommoder avec l'autre; qu'il lui fallait du temps pour y délibérer ».
Le lieutenant général essaya des mêmes tentatives de prosélytisme auprès de Champoléon , de Jacques de Poligny, du capitaine Bastien, de Jean-Antoine d'Yze d'Ancelle, seigneur de Rosans, mais sans obtenir plus de résultat2.
(0 La nouvelle de la Saint-Barthélémy fut accueillie, en effet, par les applaudissements de Rome et de l'Espagne. Le pape Grégoire XIII rit frapper une médaille à cette occasion et commanda au célèbre peintre Vasari un tableau destiné à en perpétuer le souvenir. Voy. Numismata pontificum, Romae, 1689, t. i, p. 336, parle jésuite Philippe Bonani. — Charles IX fit aussi frapper plusieurs médailles en mémoire du massacre des huguenots. Voy. Bulletin de la Soc. de l'hist. du prot. franc., t. ni , p. 137.
(2) Mémoires de l'Estat de France , t. 11, p. iî5, i 58, 353; — De furo-