QUATRIÈME GUERRE DE RELIGION
(novembre 1672 — juillet ibj3).
Différence entre les Dauphinois et les Français. Montbrun et les autres gentilshommes réformés entrent simultanément en campagne. Faits d'armes divers.
La cour, qui avait cru se débarrasser en une fois de ses l572ennemis, ne tarda pas à reconnaître qu'elle n'était pas encore « au bout de tous les huguenots, bien qu'elle en eût fort éclairci la race, » comme on disait alors. Le premier moment de stupeur passé , ceux-ci recoururent aux armes pour se venger, ou plutôt pour veiller à leur sûreté, car ils ne pouvaient plus compter sur la parole du roi , et , traîtreusement massacrés par ses ordres, ils rentraient, à vues humaines, en s'armant dans le droit de légitime défense. Mais , « tout ce qui est permis n'édifie pas », dit l'Évangile. Ils se mirent en campagne dans l'ouest de la France dès le mois de novembre 1572.
Pour ce qui est du Dauphiné, grâce à l'habileté de Gordes, à la peur ou à l'hésitation des gentilshommes réformés, la guerre n'y éclata que le printemps de l'année suivante. « Comme tous les Dauphinois, dit curieusement La Pope-
ribus galhcis; — Comment ar ii , un* pars, p. 76, 93; — Eustache Piedmont, Mémorial perpétuel; — La Popeunière, t. 11, p. 108; — Chorier, p. 649-651.
1 5y3. linière, et leurs voisins sont communément plus consciencieux et plus gens de bien que nos Français, lesquels l'abondance de tous biens et la continue licence des armées a eu plus de force à corrompre leur nature, que la pauvreté et le laborieux repos de ceux qui, pour la plupart, vivent ès montagnes , aussi ne voulaient rien faire contre le devoir de leur conscience. Parmi eux, les uns étaient pour que les protestants missent bas les armes, puisque le roi le commandait, les autres, non. Les premiers disaient que la religion ne doit pas être défendue par des armes temporelles, et que tout ce qui est arrivé dans les dernières guerres montre bien que Dieu ne bénit pas de pareilles entreprises. Cette opinion prévalait, et on débattait seulement qui devait poser les armes les premiers. Les premiers disaient que c'est celui qui est le maître qui doit céder le dernier. Les autres, au contraire, disaient qu'il est permis à des sujets de se défendre, puisque cela est permis à un esclave contre son maître, à l'enfant contre son père. Un roi , qui est comme le père de son peuple, a autant d'honneur à poser les armes que ses sujets. Les rois sont l'image de Dieu sur la terre, et ils ne doivent jamais se courroucer injustement contre leur peuple et ne le persécuter point1. » Cette dernière théorie qui, au point de vue politique et humain, était parfaitement correcte, sinon au point de vue chrétien, avait été soutenue avec talent par d'habiles jurisconsultes et des publicistes hardis, tels que La Béotie, Hottman et Linguet, et s'était propagée avec rapidité dans l'esprit du peuple.
Les protestants du Dauphiné, avant d'entrer en campagne , sollicitèrent vivement leur ancien gouverneur et commandant en chef d'Acier de se mettre à leur tête. Non-seulement ce capitaine ne voulut point accepter l'invitation ,
(1) La Popelinière, t. 11, p. 122.
mais encore il se mit au service du duc d'Anjou , l'ennemi i de ses coreligionnaires. Triste exemple du pyrrhonisme religieux de la plupart des gentilshommes de ce temps, qui ne cherchaient dans la guerre qu'une occasion de faire ou refaire leur fortune ! L'amour de la religion et de la patrie n'avait aucune part à leurs actions. Charles IX avait craint un moment que d'Acier ne se laissât séduire, et, le 1 5 avril, il avait écrit à Crussol, son frère, un autre déserteur de la cause, de veiller sur lui et de le dissuader de se mettre à la tête des protestants du Dauphiné1.
Montbrun, qui s'était tenu en repos pendant tout l'automne et tout l'hiver, apprenant les succès de ses coreligionnaires dans le Languedoc , les Gévennes et le Vivarais , ne put demeurer plus longtemps dans l'inaction. Repris dans sa conscience de gentilhomme huguenot et regrettant son long repos, quand ses frères combattaient depuis le mois de novembre, il se mit en campagne dans les Baronnies le 6 avril. C'était le jour de la prise d'armes convenu entre les divers chefs protestants de la province. Il n'avait pour toute armée que 18 chevaux et 22 fantassins. Sainte-Marie et Saint- Auban l'accompagnaient. Ayant bientôt fait sa jonction avec des réformés de Provence, qui avaient pénétré en Dauphiné, il chercha à s'emparer par surprise de la ville du Buis, mais, n'ayant pu y parvenir, il assiégea pendant 18 jours La Roche-sur-le-Buis. A bout d'efforts, les capitaines Falle, d'Avignon, et Fauchet, de Die, qui la défendaient, se rendirent par composition.
Mirabel, accompagné de Mary de Vesc de Comps2, de Philibert de Roisses et d'autres capitaines , prit de son côté les armes au jour dit dans le Diois et s'empara de Saillans
(1) Pérussis, dans d'Auhais, t. ir, p. q3, 94.
(2) Fils de Sébastien de Vesc, seigneur de Comps.
ib73. et de Pontaix, mais il échoua sur Die Jpct.), défendu par Claude de Lhère de Glandage le père, capitaine fort expérimenté.
Lesdiguières entra également en campagne dans le Gapençais, avec Giraud de Béranger de Morges, Champoléon, Charles Lhère de Glandage le fils, et se saisit de Mens et d'Ambel. Il trouva dans la première place un grand nombre de réformés dauphinois, qui s'y étaient réfugiés à l'époque de la Saint-Barthélemy. Apprenant sur ces entrefaites que Jacques de Beaumont, gentilhomme catholique, vient de lui enlever Corps, il réunit 120 hommes, court à la place avec la moitié de ses gens, enfonce Tune des portes et tue Beaumont et une partie de ses soldats.
A la même date, les protestants du Viennois résolurent de se saisir de Vienne, Romans et Grenoble. Trois cents hommes, commandés par le capitaine Gay, de La Coste, de Pomerat, de La Robinière, Philibert de Suau Lacroix etColombin, se réunirent dans le bois de Chambaran, près Pomerat , et se partagèrent en deux troupes. Les uns se portèrent sur Romans, qu'ils ne purent prendre, les autres sur Moirans à destination de Grenoble, et y furent découverts. Apprenant là l'échec de la première troupe sur Romans, ils se réfugièrent au-dessous de Voreppe, où, ayant voulu passer sur la rive gauche de l'Isère, les uns furent pris et pendus , les autres tués. Le reste rejoignit le corps de Montbrun. Les habitants réformés de Vienne, Romans et Grenoble qui étaient d'intelligence avec eux, furent découverts, pris et exécutés.
Les protestants du Vivarais, avertis du mouvement de leurs frères dauphinois , traversèrent le Rhône , le i 7 avril , pour seconder leur entreprise. Ils étaient au nombre de 800 et commandés par Isaac de Barjac de Pierregourde. Mais ils ne purent se saisir du fort que Gordes avait fait élever sur le bord du fleuve dès le 24 février, et, battus par
Julio Centurione, capitaine d'hommes d'armes italien, qui 1373. occupait Grane, ils durent repasser le Rhône après avoir perdu 24 hommes.
Pour en revenir à Montbrun, il s'empara d'Orpierre et de Serres (27 avril). Le château de cette dernière place ayant tenu bon , Gordes charge le capitaine Gargas de voler à son secours et de reprendre la ville. Gargas s'avance plein de confiance avec i,5oo soldats provençaux1. Informé de son approche, Montbrun appelle à son aide Lesdiguières , le poste en observation à Aspres et marche lui-même au-devant de l'ennemi, qu'il rencontre à La Bâtie-Saléon. Il l'attaque de front, tandis que Lesdiguières tombe sur lui en flanc, et le met en pleine déroute. Gargas laissa 120 soldats tués ou blessés sur le champ de bataille , sans compter de nombreux prisonniers (8 mai)2. Sa troupe avait été détachée d'un camp que l'archevêque d'Embrun, prélat guerroyeur, avait établi près de Gap. L'archevêque aurait voulu que tous les hommes du camp se fussent jetés de nuit sur Montbrun , et ce plan était certainement préférable. La garnison qui occupait le château de Serres, apprenant la déroute de Gargas, se rendit à composition.
Après ce glorieux fait d'armes, Montbrun poussa des reconnaissances du côté de Gap et de Tallard, et se saisit de Veynes, de La Motte-Chalancon et de quelques autres places (18 mai). Il se retira ensuite avec ses soldats à Saint- Maurice-Lalley en Trièves, et Lesdiguières alla loger les siens à Mens.
Les troupes de Gordes campées à Vif faisant de fréquentes courses du côté de cette dernière place, Lesdiguières résolut
(1) D'Aubigné dit 1,000 seulement.
(2) Videl (p. 40) raconte cette bataille différemment. Nous avons suivi Charronnet. Chorier (p. 65 1, 652) ne donne pas de détails.
i;57'i, d'y mettre un terme. Il donne rendez-vous à Montbrun au Monestier-de-Clermont , y arrive le premier, et taille en pièces la garnison, composée de 5o soldats. Montbrun arrive ensuite et tous les deux marchent sur Vif. La garnison de cette place, comptant 3oo soldats et 60 gentilshommes, terrifiée par la prise du Monestier, n'offre qu'une faible résistance et est également mise en pièces1. Si Montbrun et Lesdiguières eussent à ce moment continué leur marche sur Grenoble, qui était frappé d'épouvante et gardé seulement par 100 Suisses et une compagnie incomplète de gens de pied, ils l'auraient vraisemblablement pris, et la face des affaires eût aussitôt changé en Dauphiné, car la chute de Grenoble aurait nécessairement entraîné celle de toutes les autres villes de la province.
Lesdiguières chercha ensuite à s'emparer d'Embrun par ruse. Pour exécuter son dessein , il jeta les yeux sur « un capitaine de La Bréole, nommé Chamiséas, dit Albert, qui dans le fond n'était qu'un tisserand, qui avait emprunté le nom de Château-Redon et qui feignait d'être catholique et natif de Digne. Parmi les différentes manœuvres dont il avait été chargé , sa principale était de lier et d'attacher, par manière de badinage, la sentinelle qui était à la porte de la ville, et ensuite, après avoir préparé tout ce qu'il fallait pour faire réussir sa trahison, de donner le signal au jour marqué de s'approcher de la place. Les troupes des huguenots étaient en partie à Savines , et les autres étaient cachées à l'hôpital Saint-Lazare, près d'Embrun. Leur cavalerie était au Pinet, ' au delà de la Durance, dans des embuscades. Le bruit qu'elle faisait en s'approchant de la ville fut entendu des
(1) La Popelinière (t. n, p. 192), qui prend Vif pour Virieu, place cet éve'nement en septembre, ainsi que les Comment arii (im" pars, p. 119). Cette date nous paraît trop tardive.
bergers qui étaient à la campagne, et ceux-ci se hâtèrent ,5 d'en venir donner avis à Embrun. Ils y furent aux portes ouvrantes, et aussitôt les bourgeois se mirent sous les armes. Les conjurés, voyant qu'ils étaient découverts, prirent la fuite. . . Château-Redon fut cependant soupçonné de trahison . On s'en saisit, on fait déposer des témoins et il est convaincu de cette perfidie. Les juges le condamnèrent à la mort et à être traîné sur une claie. Son corps fut ensuite mis en quatre quartiers et suspendu sur des fourches, afin d'inspirer de la terreur aux autres. »
Montbrun continua sa course. Après les brillantes affaires du Monestier et de Vif, il se dirigea vers les Baronnies et reprit Sahune , qui renfermait les effets les plus précieux de Saint-Auban et dont les catholiques s'étaient emparés par surprise. Il se saisit ensuite de Condorcet, Vinsobres, Nyons (2 juil.), Dieulefit, Poët-Célard, Poët-Laval, Manas, Bourdeaux, Loriol et Livron. Il fortifia cette dernière place, qui devait bientôt soutenir un siège célèbre. Les intelligences qu'il avait dans Crest et Valence échouèrent. En revanche, il se saisit de Soyans.
Mirabel, de son côté, prit la ville de Chabeuil (6 juil.). Gordes, qui était à Valence, se mit aussitôt en devoir de la reprendre , et Mirabel, ne se sentant pas en état de résister, l'abandonna , en laissant 80 hommes dans le château , avec promesse de revenir bientôt avec des renforts. Mais n'ayant pas osé ou pu tenir sa promesse , les 80 soldats furent obligés de se rendre, et Gordes fit passer au fil de l'épée tous ces malheureux.
Le lieutenant général était à la tête de 2,000 hommes de pied et de 700 chevaux, dont 200 étaient montés par des gentilshommes de la province qui s'étaient engagés volontairement dans cette guerre. Le baron des Adrets faisait cause commune avec eux. Gordes se dirigea ensuite sur Manas, dont il se saisit (18 juillet), malgré les efforts des Montbrun, accouru au secours de la place.
73. Vers le même temps, les protestants de Grenoble avaient formé le complot de livrer la ville à Lesdiguières. Mais ils furent trahis, et 40 des conjurés durent payer de la prison leur entreprise. Les chefs subirent un chcâtiment exemplaire. Le capitaine Jean Follier, dit Curebource, et Jean de Coct, qui avaient découvert le complot, furent déchargés de toute taille leur vie durant. Chorier ajoute que les conjurés avaient formé le dessein d'égorger tous les catholiques en une nuit; ce qui paraît invraisemblable, car ceux-ci étaient de beaucoup les plus forts. Tout au plus doit-il s'agir ici de certains catholiques dont la haine contre les protestants ou l'influence était particulièrement grande1.
(i) Mémoires de l'Estat de France, t. 11, p. 353; t. m, p. 106; — Commentor ii, un* pars, p. g3, 94, 1 ig ; — Eustache Piedmont, Mémorial; — La Popelinière, t. ii, p. 122, 176, 193; — D'Aubigné , t. Il, p. 1 1 3 ; — Videl, p. 33-43; — Pércssis, dans d'Aubais, t. 1, p. 145-149; — Chorier, p. 65 1-654; — BUt. des guer. excit. dans le Comtat-Venaissin, t. a, p. 82-84; — Albert, p. 66.