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dats. Saillet les repoussa vaillamment; mais il fut blessé et t perdit plusieurs des siens.
Quant à la brèche , imparfaitement réparée , de la tour iManchenin au faubourg, les ennemis s'en approchèrent avec des échelles dans l'espoir de la prendre par escalade ; mais le capitaine Gaspard de Montagny de Vinay, qui commandait à une compagnie de soldats, les repoussa avec le même courage et le même succès.
Battues sur tous les points, les troupes royales rentrèrent au camp; mais les canons vomirent jusqu'à la nuit des projectiles contre les brèches, pour empêcher les soldats de la garnison de les réparer.
Les capitaines huguenots, douloureusement émus de la mort de Roisses , se réunirent spontanément auprès de son corps inanimé pour délibérer en commun sur ce qu'ils avaient à faire. Ils rendirent d'abord grâces à Dieu de l'heureuse issue du premier assaut, et se livrèrent à l'espoir qu'un second n'aurait pas plus de succès pour l'ennemi. Puis ils songèrent à élire un chef, et portèrent unanimement leurs voix sur Antoine de Poitiers de Laye, jeune homme de 2 3 ans, cousin de Roisses, qui commençait à peine sa carrière militaire, mais était chéri des soldats à cause de son extrême bonté. Laye, retenu au lit par une grave blessure, refusa d'abord une charge si lourde; mais, sur les instantes prières qui lui furent faites de ne pas abandonner la patrie en danger, il accepta. Sous ce digne chef Livron jouit jusqu'à la paix d'un gouvernement sage et prospère.
Du 27 décembre, lendemain de l'assaut, jusqu'au 7 janvier, les canons de l'armée royale ne cessèrent pas de lancer des projectiles sur les travailleurs qui réparaient les brèches des remparts ; mais ils ne parvinrent pas à les en chasser, car tous , hommes , femmes et enfants , travaillaient à l'envi de jour et de nuit avec une merveilleuse activité, sous la direction de l'habile ingénieur Julien, et sans se préoccuper
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,5-5. des vides nombreux que les boulets causaient dans leurs rangs.
De leur côté, les soldats royaux, à l'aide de grands assemblages de madriers et de planches, qui les mettaient à couvert du côté de la place, creusèrent une tranchée profonde qui leur permit d'atteindre le point le plus élevé des fortifications et de s'y établir. Ils pratiquèrent aussi une mine pour faire sauter la tour Fontaine ; mais les assiégés purent l'éventer au moyen d'une contre-mine. Enfin, ils postèrent 8 canons en face de la porte Barrière, située près de la Drôme, et, fayant battue de 5oo coups, y firent une large brèche.
Second assaut , également infructueux.
Montbrun envoie des renforts à la garnison.
Ces préparatifs achevés, Bellegarde donne ordre le 8 janvier de monter à l'assaut sur trois points : à la tour Fontaine, à la porte d'Ampech et à la récente brèche de la porte Barrière.
Près des murailles attenant à la tour Fontaine une nouvelle mine a été creusée. Bellegarde compte beaucoup sur ses effets. « Mes compagnons, dit-il à un jeune capitaine et à 3o soldats d'élite chargés d'occuper la brèche que devait produire la mine, en votre valeur, ou, pour mieux dire, en votre obéissance est la bonne ou mauvaise issue de ce siège. Tout dépend de ce point, c'est que, voyant le feu pris à la mine, sans vous étonner de la fumée de la poudre qui est tout le mal qu'elle vous saurait faire , vous alliez vous loger, en faveur de cette grande obscurité que vous verrez, en la brèche qui sera faite. » Le feu est ensuite mis à la mine; elle entraîne la chute du rempart au pied duquel elle a été pratiquée, mais elle tue plusieurs mineurs.
Aussitôt 10 enseignes de soldats vétérans et 4 de soldats 1575. piémontais, commandées par d' Altefort, s'élancent avec une . telle impétuosité à l'assaut de la brèche de la tour Fontaine, qui vient d'être accrue par la mine, qu'ils parviennent d'un seul trait au faîte du retranchement. Le capitaine Corbière et ses soldats s'efforcent de les repousser, mais ils vont céder au nombre, quand Laye, le nouveau commandant de la garnison , s'aperçoit de leur situation critique et vole à leur secours. Alors commence une lutte opiniâtre. Un soldat de l'armée royale saisit de ses propres mains la pique de Laye, qui ne réussit qu'à grands efforts à lui faire lâcher prise; un autre soldat royal est tué sur le faîte même du retranchement.
Durant la mêlée, un paysan de Livron, qui s'était caché dans la tour Fontaine à demi-ruinée, tirait sur tous les soldats royaux qui venaient à passer, et en tua plusieurs, soit à coups d'arquebuse , soit à coups de pierre. On chercha à le déloger, mais ce fut en vain. Quelques boulets tirés pendant le combat ayant démoli le sommet de la tour, le hardi paysan se réfugia dans un asile qui semblait avoir été ménagé tout exprès pour lui au milieu des décombres, et il continua de sa nouvelle retraite son œuvre de destruction.
La brèche de la porte d'Ampech fut attaquée avec le même élan par 8 enseignes des soldats de la garde du roi et les arquebusiers du Dauphiné, mais les soldats de la garnison les repoussèrent avec une égale énergie. Un jeune habitant de Livron, ayant eu le bras emporté par un boulet, se fit immédiatement panser par un chirurgien et revint plus acharné sur le théâtre de la lutte, jetant jusqu'à la fin des pierres à l'ennemi de son autre bras.
A la porte Barrière la lutte fut encore plus opiniâtre. Là combattaient en personne le colonel des gardes du roi et un grand nombre de gentilshommes catholiques du Dauphiné , qui, soit pour donner des preuves de leur bravoure au maré-
i575. chai de Bellegarde, soit qu'ils fussent poussés par cette haine plus aveugle qu'on ressent contre des compatriotes ennemis, montrèrent une intrépidité rare. Mais les capitaines huguenots Grangeville, Bar, Imbert de Vérone et Caudebec, chargés de défendre la brèche, les repoussèrent avec une rare vaillance et les contraignirent à la retraite , bien que les Suisses, qui avaient demandé à marcher à l'assaut par faveur et contre l'usage de leur nation, se fussent avancés pour leur prêter main-forte. Les Mémoires de la maison des Gay décrivent ainsi cette lutte de géants : « A cet assaut eussiez vu venir d'un pas fort superbe les capitaines de l'ennemi avec leurs tolaches d'acier et armes à preuve, et les soldats d'élite de la garnison des mieux estimés-, lesquels par le bon courage que Dieu leur donna ne faisaient qu'en rire et branlaient à la brèche la pique d'une façon gentille, disant : « Approchez-vous, canailles, approchez-vous de notre brèche ! » Ceux de dehors criaient : « Sarre ! sarre ! tue ! tue ! sans rien épargner! » Mais, étant au combat, eussiez vu tomber gens comme grêle , repoussés à coups d'arquebuse , à coups de pique et d'autres armes. »
Comme au premier assaut, les femmes de Livron montrèrent un courage au-dessus de leur sexe. Elles blessèrent et tuèrent plusieurs soldats de l'armée royale, et quelques-unes furent également blessées et tuées. Leur colère surtout ne connut point de bornes lorsqu'elles virent les Suisses s'avancer. Elles les reçurent à coups de pierre , de pique et même d'arquebuse , en poussant de grands cris , et les contraignirent à rebrousser chemin. L'une d'elles, atteinte de trois blessures, ne quitta la brèche que lorsqu'on donna le signal de la retraite.
Durant tout le temps de ce second assaut , « le maréchal de Bellegarde, disent les Mémoires déjà cités, pensant mieux exploiter besogne que le premier dauphin , fit faire à la coutume des anciens Romains, qui, pour étonner leurs
ennemis au combat, criaient et menaient grand bruit. Or i575, donc, pour étonner les assiégés, le maréchal, voulant donner l'assaut, rit mettre toute sa cavalerie en bataille, tant reîtres, Français que autres, au-devant de la ville, menant grand et énorme bruit -, car les trompettes sonnaient toutes de voix ardente, les tambours de l'infanterie française, Suisses et autres battaient tous d'un accord. Puis avec cette martiale harmonie, ce qui faisait la contre-basse était le bruit et escopeterie des arquebusades avec l'horrible et épouvantable bruit des canons. Du bruit de ces canons furieux eussiez dit que la terre avec le ciel étaient mêlés par ensemble, ou bien que la terre se dût ouvrir, comme fit jadis, au temps que Coré , Dathan et Abiron périrent , étant engloutis dans la terre » .
Dès le lendemain de cet assaut furieux (9 janv.), les habitants de Livron, bien que fatigués de la lutte acharnée qu'ils venaient de soutenir, se mirent en devoir de réparer leurs retranchements et ne furent plus gravement inquiétés par l'armée royale , qui devint, dès ce jour, un sujet de raillerie de la part des assiégés. C'est ainsi qu'une femme de Livron s'assit sur le point le plus en évidence des fortifications, et se mit tranquillement à filer de la laine avec une quenouille.
Montbrun cependant n'oubliait pas les courageux défenseurs de la place. Il réunit à La Répara, sous Auriple, 140 à 160 arquebusiers, qu'il s'apprêtait à jeter dans Livron, quand un espion envoyé par Bellegarde et parlant au nom des assiégés le pria de n'envoyer pour le moment aucun renfort à la garnison afin d'épargner ses vivres. Montbrun se laissa prendre au piège et renvoya ses arquebusiers dans leurs garnisons respectives. Le lendemain les soldats royaux crièrent aux habitants de Livron : « Allez quérir votre secours'. Nous l'avons défait près d' Auriple-, nous avons défait et tué Montbrun, gouverneur, et plusieurs autres de leur troupe. » Sans ajouter foi à ces paroles, les assiégés n'en
iS7b- furent pas moins inquiets, car ils attendaient pour cette nuit ou pour l'autre un secours de leur chef.
Quatre jours après, Montbrun, pressé une nouvelle fois par les Livronais de leur envoyer des renforts, chargea les capitaines Champs et Payzan, soutenus par des cavaliers , commandés par Sainte-Marie, Villedieu, Lesdiguières et autres, de pénétrer avec leurs compagnies dans la place; mais au moment où ils traversaient la Drôme à gué, non loin de Loriol, le capitaine Champs et ses soldats, apercevant quelques cavaliers ennemis, furent saisis d'une terreur panique et prirent la fuite1. Les soldats royaux, informés de cet échec, crièrent encore aux habitants de Livron qu'ils avaient battu un nouveau secours. Irrité de la lâcheté du capitaine Champs, Montbrun le révoqua et cassa sa compagnie.
Une troisième tentative réussit mieux. Une troupe d'arquebusiers, conduits par le capitaine Coursange, de Die, cherchèrent à pénétrer dans la place par la montagne. Arrivés sans être découverts au pied du rempart , les habitants leur ouvrirent les portes et 80 d'entre eux entrèrent. Mais le capitaine Coursange et quelques autres restèrent en arrière pour une raison inconnue et durent rétrograder. Les capitaines Grangeville, Bar, La Balme et Vérone étaient au nombre de ceux qui purent s'introduire dans Livron.
Une autre tentative fut également couronnée de succès. Le capitaine Villedieu, secondé par Blacons, Gaspard de Montauban du Villard, Lesdiguières et quelques autres, se fraya un chemin jusqu'à la place avec 200 hommes déterminés, y demeura un ou deux jours et en sortit en laissant 52 hommes à la garnison; « ce que, dit d'Aubigné, les
(1) Les Commentarii disent cependant que 14 d'entre eux entrèrent dans Livron.
courtisans appelaient impudence sous la moustache de la 137 cour ». Villedieu ne perdit que 6 ou 7 hommes dans ce brillant fait d'armes1.
Le 12 janvier, l'armée royale fit une grande perte dans la personne du comte Antoine-Sigismond Saint-Séverin Gayasse , colonel de la légion italienne au service du roi , qui fut tué par des cavaliers de Montbrun envoyés en éclaireurs. Il jouissait d'une grande réputation militaire et avait beaucoup d'autorité dans le camp.
Découragement de l'armée royale. Le roi visite le camp. Invectives violentes des assiégés contre la cour. Levée du siège. Causes supposées de son insuccès.
Cependant le découragement s'était emparé de l'armée royale à la suite de ses deux assauts infructueux. D'un autre côté , les maladies faisaient de grands ravages parmi les soldats, surtout parmi les Piémontais, qui n'étaient pas habitués à coucher en plein air ou sous des baraques mal jointes, bien que l'hiver fût très-doux et que pendant le mois de janvier le temps n'eût cessé d'être beau, ce qui avait fait primitivement dire aux catholiques que « Dieu n'était plus huguenot comme au temps passé ». Mille à douze cents hommes avaient été mis hors de combat depuis le commencement du siège et la désertion était devenue générale, de telle sorte que l'armée, qui comptait 7 à 8,000 hommes au commencement du siège, n'en avait plus à la fin que 3, 000.
Le roi , qui était demeuré tout ce temps à Avignon ,
(il Videl attribue tout l'honneur de l'affaire à Lesdiguières , mais les auteurs contemporains ne confirment pas son dire.
075. voyant que les prédictions de sa mère et de ses courtisans ne se réalisaient point et apprenant d'ailleurs la prise du port d'Aigues-Mortes parles protestants du Languedoc, résolut de lever le siège de Livron. Il partit d'Avignon le 1 3 janvier, coucha à Bollène , et le lendemain passa quelques heures au camp en se rendant à Valence. « Aucuns voulurent dire, lit-on dans les Mémoires de la maison des Gay , que le roi Henri III, voyant la pauvreté de ce camp, tant de meurtris, tant de blessés, tant de malades et tant de débandés, soupirant et quasi pleurant, regardait Livron en disant : « O malheureuse ville ! que tù m'as fait perdre ici de bons hommes et retarder de bons autres affaires! » Et, faisant voltiger son cheval, dit assez haut à quelques soldats qui étaient là et qui bien l'entendirent : « Otons-nous d'ici, compagnons* allons, allons en France, car il y a plus à gagner qu'ici. » Et, ayant appelé le maréchal de Bellegarde, lui commanda de faire tenir ses gens serrés, prêts et appareillés pour décamper au premier commandement. »
Puis le roi distribua un teston à chaque soldat, et, pour dissimuler la retraite de ses troupes, dit qu'il en avait besoin pour la cérémonie de son sacre et qu'au mois de mars il reviendrait en Dauphiné avec une puissante armée. Il ne cacha pas du reste son mécontentement à ses officiers sur la triste issue du siège, et, comme disent les Mémoires souvent cités , « Gordes ni les capitaines des gardes n'eurent bon visage de Sa Majesté ». Il n'avait cependant pas dépendu de leur habileté et de leur courage que la place ne fût prise, car le duc de Guise, qui l'examina attentivement et eut son cheval blessé sous lui pendant cette exploration , déclara lui-même que « si le lieu était accommodé de ballouards et de fossés à fond de cuve, il se rendrait imprenable ».
La garnison de Livron, ayant appris par ses éclaireurs que le roi était au camp, « lui dressent, dit le Recueil des choses
mémorables, une salve cfarquebusades , puis se prennent à 1575. huer et crier à gorge déployée, malgré leurs chefs, disant mille injures au roi et à la reine, en telle sorte qu'on les oyait aisément, et, entre autres propos, ceux-ci furent répétés plusieurs fois : « Hau, massacreurs, vous ne nous poignarderez pas dedans nos lits comme vous avez fait l'amiral ! Amenez-nous un peu vos mignons passesillonés, godronés et parfumés-, qu'ils viennent voir nos femmes, leur feront connaître si c'est proie aisée à remporter! » « Plusieurs gentilshommes et capitaines étaient très-marris de cette licence soldatesque, ajoute le même Recueil, et néanmoins remarquaient en ces huées que les horribles désordres et cruels traitements faits aux pauvres Français, depuis quelques années, avaient tellement altéré les esprits de la plupart, que l'ennemi mit bas cette révérence que la nation française voulait porter à son roi , et que la juste douleur emportait si loin les affligés qu'ils ne pouvaient plus se contenir. Lorsque le prince de Condé, tué à Bassac, et l'amiral commandaient aux armes, le nom du roi était respecté au camp , et, parmi les bandes de ceux de la religion , quiconque s'ingérait d'en parler en mauvaise bouche était incontinent et rudement châtié. Les causes de ces changements procédèrent de la déloyauté des conseillers pernicieux , qui souillèrent méchamment les mains royales au sang des pauvres sujets-, lesquels ils réduisirent à telle nécessité que, ne pouvant plus se fier ès promesses de leur prince , force leur fut de chercher refuge et protection ailleurs. »
Les assiégés firent une sortie la nuit même du jour où le roi passa à Livron. Ils dispersèrent le poste ennemi le plus rapproché du rempart , pénétrèrent dans le camp, y tuèrent beaucoup de Suisses et rentrèrent sains et saufs dans la place, emportant avec eux des armes et des ustensiles de diverses sortes pris dans les tentes des soldats.
Bellegarde , pour dissimuler le dessein de sa retraite , fit
i575. tirer le même jour quelques coups de canon sur la place, et pendant la nuit, à la faveur d'un vent violent, essaya de surprendre la garnison. Ses soldats s'approchèrent en effet jusqu'au pied des remparts-, mais, le vent ayant tout à coup cessé, les assiégés entendirent le bruit de leur marche, se jetèrent sur eux et les dispersèrent.
Ce fut le dernier effort de l'armée royale. Bellegarde « fit faire cri, disent les Mémoires déjà cités, et bandon général par toute son armée, que tous soldats et autres se eussent à tenir prêts et appareillés à demain pour donner assaut général. Ce n'était que pour garder d'aller courir les soldats et les faire relier et joindre. » Le 20 janvier, en effet, pendant qu'un épais brouillard couvrait toute la plaine, il fit transporter ses gros canons sur le Rhône et donna l'ordre à toute l'armée de lever le camp, laissant aux reîtres le soin de protéger son arrière-garde.
Les habitants de Livron, soupçonnant la retraite de l'armée royale à l'incendie de ses baraquements, sortirent en masse et se saisirent de quelques reîtres isolés qui venaient d'escorter l'armée royale et retournaient à Loriol. Quelques femmes, oubliant toutes les lois de l'humanité et le respect qui se doit à la douleur, se vengèrent de leurs longues privations en mettant à mort un certain nombre de malades- et de blessés ennemis qui n'avaient pu suivre le gros de l'armée. Montbrun lui-même, ayant appris que les catholiques avaient décapité à Carpentras le gentilhomme protestant Castillon d'Orange, fit mettre à mort quelques gentilshommes catholiques et autres prisonniers qu'il avait en son pouvoir. Montbrun écrivit à cette occasion au roi « une lettre bien petite, disent les Mémoires de la maison des Gay, et encore moins de mots », où il annonçait au roi que la mort de Castillon « coûterait cher à beaucoup d'autres ». <f Le roi, continuent les mêmes Mémoires, fut fort marri d'avoir reçu cette lettre par un trompette et dit qu'il en
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aurait sa revanche, et qu'il en coûterait la vie à Montbrun, i575. quoiqu'il tardât, pour avoir écrit tel et en si peu de papier; que c'était mépriser son prince. »
Telle fut la fin de ce siège mémorable, où l'on vit une garnison de 400 hommes à peine résister avec succès, derrière de ùibles murailles, à une armée comptant de 7 à 8,000 soldats aguerris et commandés par un chef habile.
S'il faut en croire Secousse, la reine-mère avait confié le siège de Livron à Bellegarde pour le « rendre odieux et contemptible ». C'est le maréchal lui-même qui l'aurait déclaré, en ajoutant « que poudres et boulets ne lui avaient été fournis que par intervalle et que, cela ayant rendu la batterie lente, la ville n'avait été prise ». Le maréchal Tavanes raconte. lui-même, dans ses Mémoires , qu'on « lui fit faillir Livron par manquement d'argent pour le ruiner de réputation ». Brantôme est encore plus explicite. « Pour l'ôter de la cour, dit-il, le roi lui donna la charge d'aller assiéger Livron en Dauphiné , charge certes qui fut fort fâcheuse et ruineuse, dont il s'en fût bien passé. » Dans le Dauphiné on attribua, au contraire, parmi les catholiques, l'échec de Bellegarde à son mauvais vouloir, peut-être 'même à un commencement de connivence avec le parti huguenot , connivence qu'il étala plus tard au grand jour. Le notaire de Saint- Antoine en Valloire, Eustache Piedmont, écrit à la date même du siège : « On l'accusait qu'il avait causé que , au deuxième siège de Livron, la ville n'avait été prise, et que, s'il eût voulu, elle ne pouvait résister ; ce fut la cause de la mort de braves soldats. » On dit aussi que Gordes , qui s'attendait, en qualité de lieutenant général du roi en Dauphiné, à commander l'armée royale, ne s'entendit pas toujours avec Bellegarde, et que toutes les troupes ne donnèrent pas à la fois au second assaut. Pour nous , nous croyons que la victoire des habitants de Livron fut surtout due, après Dieu, à leur bravoure, véritablement digne des temps antiques.
i-s7-c> Pendant le siège, Glandage le père, gouverneur de Die, avait fait pendre en effigie dans cette ville divers chefs protestants. Thomas Gay, Tun d'eux , eut avec lui à ce propos une correspondance, rapportée par Long, et composa une « Chanson 1 des enfants de Dye qui furent pendus en effigie au mois de décembre 1574, pour porter les armes pour le service de Dieu et liberté de leur conscience2 ».
Cessation des hostilités pendant l'hiver. Montbrun entre en campagne au printemps et prend diverses places. Bataille de Chdtillon .
Après la levée du siège de Livron par l'armée royale, Montbrun et son lieutenant Lesdiguières se retirèrent dans leurs châteaux, ne pouvant rien entreprendre de sérieux pendant l'hiver, qui devint tout à coup fort rude. Le second cependant se saisit du Bourg-d'Oisans au commencement de février, tandis que, de son côté, la garnison de Livron battait un détachement de troupes catholiques aux environs de Montélimar. Gaspard de Laval, fils de Gordes, y perdit la vie (2 5 février).
Montbrun, ayant acheté de gros canons, se mit en cam-
(1) Voy. Pièces justificatives , N.° V.
(2) Mémoires de la maison des Gay (Mns.); — Eustache Piedmont, Mémorial (Mns.); — Pérussis, dans d'Aubais, t. i, p. 1 68, 169, 170; — Commentarii, v pars, p. 3o-33, 42-45, 48-52; — Recueil des choses mémorables, p. 527, 529, 53i, 532, 536-54o; — D'Aubigné, t. 11, p. 134; — Secousse, p. 56 , 57 ; — Tavanes, p. 455; — Brantôme, Vie des grands capitaines, 1" partie; — De Thou, t. vu, p. i63, 164, 244-246; — Videl, p. 43-46 ; — Chorier, p. 662-667.
pagne au printemps, et avec son artillerie battit Le Saix, 075. La Motte-Chalancon (11 mai)1 et Saint-André-de-Rosans (18 mai). Ces trois affaires furent chaudes. La Motte soutint un siège de sept jours et Saint- André endura 100 coups de canon et deux assauts. Montbrun perdit beaucoup de monde devant cette dernière place, et , dans les trois affaires, les catholiques eurent 6 à 700 hommes mis hors de combat2. La Motte fut démantelée, pillée et 3 18 de ses habitants périrent massacrés par les assiégeants 3 .
Après ces exploits, Montbrun résolut de s'emparer de Ghâtillon, qui était muni d'une bonne forteresse, commandait la route du Trièves et gênait ses mouvements. Il confia le soin de cette entreprise à Lesdiguières, qui se présenta devant la place avec 5oo hommes et deux canons. Gordes, cependant, qui avait reçu messagers sur messagers des places assiégées , se décida à secourir Châtillon. Il prit pour quatre jours à son service 22 enseignes de Suisses4, que d'Acier, passé au service du parti catholique, avait congédiées après le siège infructueux de Baix en Vivarais, et qui retournaient dans leur pays. Elles avaient beaucoup souffert devant Livron et Baix eî ne voulurent pas donner au lieutenant général plus de ces quatre jours. Gordes avait en outre 400 arquebusiers dauphinois à pied5 et 200 chevaux6.
(1) Pérussis, dans d'Aubais, dit le 5.
(2) Charronnet place ces trois faits d'armes en octobre 1574, nous ne savons pour quelle raison.
(3) Baron de Coston, Prise de La Motte-Chalancon (Bullet. de la Soc. d'archéol. de la Drôme, t. vin, p. 449).
(4) Soit 2,5oo hommes d'après Eustache Piedmont et Matthieu; i,5oo à 2,000 d'après Brantôme; 4,000 d'après d'Aubigné; 3,5oo d'après May de Romainmotiers. Eustache Piedmont doit approcher le plus de la vérité.
(5) D'après Eustache Piedmont. Matthieu dit 5 à 600.
(6) D'après Eustache Piedmont. Videl dit 5oo chevaux; d'Aubigné, 3o compagnies. — Les Commentant portent à 6,5oo hommes l'infanterie de Gordes, et d'Aubigné à y,5oo. Ces chiffres sont exagérés.
1 57^. Montbrun, apprenant la marche de Gordes et ne voulant pas laisser Lesdiguières seul aux prises avec lui, se rend par le col de Penne à Barnave, village qui domine le cours de la Drôme et du Bez, son affluent. Lesdiguières, de son côté, en capitaine prudent, n'avait pas attendu l'arrivée de Gordes et s'était replié avec son artillerie sur Menglon , à deux lieues environ de Barnave, sur la -rive droite de la Drôme. Les forces réunies des deux chefs protestants s'élevaient à 12 ou i,5oo hommes de pied, 3oo arquebusiers à cheval et 3oo autres cavaliers bien montés, selon l'historien Matthieu1. Montbrun comptait rejoindre Lesdiguières à Menglon*, mais, apercevant du col de Penne l'infanterie suisse qui marchait sur Châtillon , escortée de quelques arquebusiers, et commençait à remonter la rive droite du Bez, il résolut de l'attaquer sans retard. Il mande donc à Lesdiguières de venir le rejoindre dans la plaine, lui confie une partie de ses cavaliers , fait traverser le Bez et la Drôme à ses fantassins et vers midi les lance sur les Suisses, pendant que, du haut d'un monticule, il tire sur eux sans relâche avec un gros canon. Mais ceux-ci, après avoir fait leur prière , s'avancent pique baissée vers les soldats de Montbrun et les abordent avec une telle vigueur qu'ils jettent le désordre dans leurs rangs. Lesdiguières accourt pour les soutenir avec ses cavaliers et a son cheval tué sous lui. Montbrun se précipite à son tour avec les siens sur le théâtre de la lutte et cherche à rompre cette forêt de piques; ' mais ses efforts sont vains, ses soldats reculent en désordre, quelques-uns d'eux même se précipitent dans le Bez, et les Suisses acclament déjà leur victoire.
Toutefois, le brave capitaine huguenot n'entend pas leur
(i) D'Aubigné dit que Montbrun n'avait que 8oo fantassins et 5oo cavaliers. May de Romainmotiers lui donne au contraire en tout 6,ooo hommes. C'est trop et trop peu.
céder ainsi le terrain. Il réunit ses cavaliers à ceux de Les- 1575. diguières et charge une seconde fois les Suisses avec une extrême impétuosité, pendant que ses arquebusiers tirent sur eux sans relâche. Mais les Suisses, qui combattent en forme de coin , selon leur habitude , ne se laissent pas entamer, et survient la nuit qui sépare les combattants. Satisfait de ce résultat, Gordes, qui avait eu un cheval tué sous lui pendant la lutte et voulait seulement ravitailler Châtillon et doubler le chiffre des hommes qui le défendaient, proposa aux Suisses de les ramener sur-le-champ à Die ; mais ils refusèrent, disant que « l'ordre de leur milice portait de ne quitter de tout le jour le champ de bataille où ils avaient combattu ». Le combat, du reste, fut peu meurtrier. Le lieutenant général perdit 26 hommes1 et Montbrun 8, au nombre desquels le capitaine Rupicus. La bataille eut lieu le 12 juin.
bataille du pont d'Oreille. Défaite des Suisses.
Après avoir muni la forteresse de Châtillon de vivres et de soldats, Gordes, qui avait allumé un grand nombre de feux pour faire croire à l'ennemi qu'il avait établi un camp régulier sur les bords du Bez, fit prendre la route de Die à ses gens bien avant la pointe du jour. Montbrun , averti de ce mouvement par une sentinelle qu'il avait placée au moulin du Bez, ordonne à tous ses soldats de se tenir prêts, rappelle 7 enseignes qui s'étaient avancées du côté de Luc pour se procurer des vivres, et se met en devoir de poursuivre le lieutenant général dès la pointe du jour.
(1) Le Recueil des choses mémqrables dit 120.
1 575. Gordes avait distribué ses Suisses en deux bataillons. Le premier comprenait les Suisses armés seulement de piques, et était escorté par une partie des arquebusiers dauphinois; le second bataillon comprenait les Suisses armés de piques et de cuirasses, et était flanqué sur ses ailes de quelques arquebusiers suisses et du reste des arquebusiers dauphinois. Gordes lui-même se plaça avec sa cavalerie entre les deux bataillons.
Montbrun divisa ses cavaliers, qui étaient, comme on Ta vu, supérieurs en nombre à ceux du lieutenant général, en trois escadrons. Il confia l'un à Morges et à Champoléon , l'autre à François des Massues de Vercoiran, du Poët et du Bar, et se réserva le commandement du troisième, qui avait pour chefs Hector de Forest-Blacons et Comps, et dont il fit un corps d'observation ou de réserve prêt à se porter où le cas l'exigerait.
L'armée de Gordes , pour se rendre à Die , devait nécessairement passer sur un pont très-étroit, appelé le pont d'Oreille et jeté sur le ruisseau de Valcroissant, près de Molières, village voisin de Die. Montbrun, s'étant porté en avant par la rive gauche de la Drôme pour observer la marche de Gordes, vit que 7 ou 800 Suisses avaient déjà franchi le pont. Il fait aussitôt monter en croupe 200 arquebusiers sur les chevaux de Morges , les appuie à une certaine distance des cavaliers de Vercoiran, et leur ordonne d'aller occuper le pont pour arrêter la marche des Suisses et les couper en deux parties. Les cavaliers de Morges, portant les arquebusiers en croupe, s'élancent sur l'heure vers le pont avec une grande impétuosité, s'en saisissent et l'encombrent de bagages , de pièces de bois et des chevaux tombés morts pendant l'action. Pendant ce temps les hommes de pied de Montbrun, commandés par Establet, marchaient à la suite de l'arrière-garde de Gordes et ne cessaient de la harceler. Les Suisses, se voyant attaqués, se rangent en
bataille et se jettent sur les 200 arquebusiers qui gardent le 1575. pont d'Oreille et sur les 200 cavaliers qui les y ont conduits. Témoin du danger qu'ils courent à cause de leur infériorité numérique, Vercoiran, chargé de les soutenir à distance, se rue sur l'ennemi avec son escadron ef. fait avertir Montbrun de ce qui se passe. Le capitaine huguenot, voyant que le lieu était favorable à la cavalerie, s'apprêtait aussi à se mêler au combat. Il s'avance toutefois au petit pas pour mieux observer la situation, traverse la Drôme et marche à l'ennemi. Gordes, le voyant approcher, s'ébranle à son tour avec ses cavaliers comme pour le combattre. Montbrun se jette sur les arquebusiers dauphinois qui escortaient les Suisses et les force à se disperser dans les vignes des coteaux environnants. Pour ce qui est des Suisses eux-mêmes, dont le premier bataillon, le plus rapproché de Die, avait été déjà mis en désordre par la retraite précipitée du lieutenant général, ils eurent à supporter, à partir de ce moment, tout l'effort de la lutte. Plusieurs se sauvèrent à Die, d'autres dans les vignes-, mais le plus grand nombre d'entre eux, parvenant à se former en masse compacte dans un lieu favorable, abaissent leurs longues piques et deviennent impénétrables. Bientôt cependant, criblés de balles par les mousquets, les escopettes et les pistolets des soldats de Montbrun, et se voyant d'autre part abandonnés par les cavaliers et les arquebusiers de Gordes, ils décident de se retirer sur Die en bon ordre. Ce projet , toutefois , était d'une exécution difficile. Ils avaient déjà perdu beaucoup de soldats et d'officiers, et il leur* aurait fallu abandonner leurs morts et leurs blessés sur le champ de bataille. Ayant donc entendu Montbrun qui criait à ses soldats de les épargner (car il était naturellement bon et humain) , ils levèrent leurs piques et se rendirent. Ils durent livrer leurs drapeaux, mais ils conservèrent leurs épées en témoignage de leur valeur, et Montbrun leur délivra un sauf-conduit pour qu'ils pussent se retirer dans leur pays sans être inquiétés.
ib-jb. Ils perdirent dans ce combat leur colonel, Guillaume Frœlich son frère, 16 capitaines, 900 soldats2, 18 drapeaux3 et une grande quantité de bagages. Le capitaine Gallaty, qui devint plus tard célèbre comme colonel, fut blessé. Les Suisses emmenèrent, avec l'assentiment de Montbrun, les corps de leurs capitaines à Die , où on leur rendit les honneurs funèbres. Les simples soldats furent enterrés sur le champ de bataille. Ce glorieux fait d'armes eut lieu au Plan de Supas, commune de Molières, le i3 juin4, le lendemain de la bataille de Châtillon. De Sacy, dans son livre de L'honneur français , raconte que Montbrun se fit jour jusqu'au milieu des Suisses et arrêta de sa propre main leur colonel , qui se serait écrié , en rendant son épée : « Jamais les Suisses n'ont été vaincus par une armée inférieure à la leur que par Jules César, François Ier et le brave Montbrun. » L'historien suisse May de Romainmotiers tient cette parole pour apocryphe.
Gordes perdit également beaucoup de monde. Il eut un grand nombre d'arquebusiers à pied mis hors de combat 5, et la compagnie d'arquebusiers à cheval de Valpergues, de Visan, fut presque entièrement détruite. Montbrun perdit
(1) François Girard dit que Frœlich n'avait que le grade de capitaine, et May de Romainmotiers , que les Suisses étaient commandés par Taner, d'Uri, et Zurmatten, de Soleure; que le premier fut tué et que le second conduisit à Die le reste des Suisses. Ces deux historiens, qui appartiennent à la Suisse et ont écrit longtemps après les événements, ne paraissent pas bien informés.
(2) Eustache Piedmont dit 1,200; la Complainte de Montbrun, i,5oo; Pérussis, dans d'Aubais, et Chorier, 3oo seulement. C'est trop et trop peu.
(3) Stettler dit g. Ce ne peut être exact, puisque les Suisses rendirent tous leurs drapeaux.
(4) Stettler dit, par erreur, le i3 juillet.
(5) D'Aubigné dit 6 à 700. Ce doit être exagéré, puisque les arquebusiers de Gordes furent tout de suite dispersés.
seulement 6 gendarmes de sa compagnie et 20 arquebusiers. 1573. Mais il ne sut pas tirer parti de sa victoire , car la terreur était telle dans Die, tant parmi les soldats de Gordes que parmi les habitants, qu'il eût pu pénétrer dans la ville presque sans coup férir.
Cette défaite des Suisses eut un grand retentissement dans leur pays^t en France, et le roi se vit obligé de présenter presque des excuses aux autorités des cantons auxquels ressortissaient ces malheureux. Gordes avait eu le tort de ne pas les protéger avec une cavalerie assez nombreuse et de les abandonner lâchement. Ils lui en firent à Die d'amers reproches. Arrivé en Suisse, le chef qui les conduisait eut la tête tranchée , tant était grande l'irritation des cantons."
'Bataille du pont de Blacons. Défaite de Montbrun. Il est fait prisonnier.
Le lieutenant général, se voyant serré de près par Montbrun, ne songea plus qu'à chercher du secours. Il envoya dans ce but des émissaires à Grenoble, à Lyon et à Avignon. Son gendre d'Ourches, qui s'était chargé d'aller dans les deux premières villes, passa par le val de Quint, le Royannais et franchit l'Isère à la Sône, escorté par les arquebusiers dauphinois battus au Plan de Supas. Le duc de Nemours, Mandelot, gouverneur de Lyon, et Julio Centurione, qui commandait la garnison de Grenoble , lui promirent chacun leur compagnie. Le rendez-vous était fixé pour le 3 juillet, à Romans. Avignon fournit 400 chevaux et 5 enseignes d'infanterie , conduits par Aimar de Passadel de Vaquéras, qui passa la Durance le 2 5 juin.
Pour ce qui est de Montbrun , il laissa la plus grande partie de ses forces aux environs de Die, et alla à Livron
i575. avec sa compagnie de gendarmes pour observer la marche des troupes envoyées au secours de Gordes. Il manda en même temps Cugie en Suisse pour lever quelques soldats. Lesdiguières, de son côté, à qui il avait confié le commandement du Diois, ne cessa de faire des courses jusqu'aux portes de Die et incendia ses moulins dans la nuit du 29 juin; mais il échoua dans l'assaut du château d'Aix.
Pendant que Montbrun était à Livron, une sentinelle, postée sur Tune des tours de la place, ayant aperçu la compagnie de cheval du comte italien di Beino qui passait dans la plaine du Rhône , revenant d'escorter un messager royal et regagnant Etoile, où elle était en garnison, le hardi capitaine envoya aussitôt à sa poursuite du Bar avec 1 4 chevaux , qu'il fit suivre de René de La Tour-'Gouvernet, et qu'il rejoignit bientôt aussi lui-même. Du Bar atteint l'ennemi, et, le voyant hésitant dans son allure, l'attaque avec impétuosité et le met en fuite. Gouvernet et Montbrun , qui surviennent, lui coupent la retraite et le taillent en pièces. Un seul cavalier en réchappa (28 juin).
Les forces qui venaient au secours de Gordes firent leur jonction à Crest, dans la soirée du 3 juillet, et dès le lendemain matin se mirent en route. L'avant-garde, formée des troupes du Dauphiné et du Lyonnais, comprenait 400 arquebusiers à pied et 3oo gendarmes; l'arrière-garde, composée des troupes de Provence , comptait 5oo hommes de pied et 400 chevaux *. Les troupes les plus solides, notamment les gendarmes, avaient été placées à la tête de la colonne, parce qu'on estimait que Montbrun se porterait à la rencontre du renfort et qu'il était nécessaire de lui opposer,
(1) Eustache Piedmont dit 5 à 600. Nous suivons Pérussis, dans d'Aubais, qui, habitant Avignon, devait être mieux informé. — Videl et Chorier disent en tout 1,200 gendarmes, 400 arquebusiers à cheval et 2,5oo hommes de pied. C'est une exagération de la moitié.
dès l'abord, une vive résistance. Arrivées près du pont de 1575. Blacons 1 sur Gervanne, les troupes catholiques, qui ne voulaient pas s'engager dans la route ordinaire, longeant la Drôme, parce que Montbrun était maître des défilés de Saillans et de Pontaix, qu'il serait fort difficile, peut-être impossible de forcer, remontèrent le cours de la Gervanne, sans traverser le pont , et projetèrent de se rendre à Die par Beaufort et la vallée de Quint.
Avant l'arrivée de l'armée catholique à Crest, Montbrun, qui était à Livron, avait été averti par ses coureurs de son approche. Il s'était donc porté en toute hâte à Saillans et avait ordonné à Lesdiguières et à toutes ses troupes de venir le rejoindre, car il voulait barrer à l'armée de secours le passage du pont de Blacons. Lesdiguières désirait, au contraire, attendre les troupes catholiques au défilé de Saillans ou à celui de Pontaix. C'eût été sans doute plus sûr-, mais, nous venons de le voir, l'armée royale n'était pas tombée dans le piège et avait pris le chemin des montagnes. Arrivé à la hauteur de Mirabel, bâti sur un coteau qui cachait ses forces à l'ennemi , Montbrun aperçoit les troupes catholiques qui remontent la vallée de Gervanne. Il attend que l'avantgarde se soit engagée dans un détour du chemin qui ne lui permette pas de voir ce qui se passe sur ses derrières , et ordonne aussitôt à Lesdiguières de se jeter sur l'arrièregarde et sur les bagages, qui étaient entre les deux colonnes de l'armée ennemie, lui promettant de le suivre sans retard. Lesdiguières franchit le pont de Blacons, s'avance plus près de l'ennemi, et, voyant qu'il marche en bon ordre et dispose de forces considérables , en informe Montbrun et renonce â l'attaquer tout seul. Mais celui-ci, emporté par son zèle, dit au
(1) Il portait le nom de pont de Mirabel à l'époque où Blacons, dépendance de la commune de Mirabel, n'avait aucune importance et n'existait pas même comme nom.
i575. messager : « Qu'il marche à l'ennemi ou me cède la place 1 ; » et Lesdiguières n'hésita plus. Il se jette avec impétuosité sur l'arrière-garde de l'armée ennemie , séparée de l'avant-garde par les bagages, culbute 3 compagnies de gens de pied et fait mordre la poussière à 60 Corses; mais il a un cheval tué sous lui. « Montbrun, de son côté, ajoute Videl, vient aux mains avec un gros de cavalerie qu'il avait vu filer le long d'un coteau, et, à cet abord, du Bar et Rousset, cornettes blanches des deux partis, s'étant choisis, se choquèrent si rudement qu'ils se portèrent tous deux par terre, où ils furent étouffés par la foule des survenants. »
Les soldats de Montbrun, vainqueurs sur toute la ligne, oublient qu'ils n'ont affaire qu'à une partie de l'armée royale, se débandent, courent en sens divers pour poursuivre et tuer l'ennemi , s'avancent en aveugles dans la vallée, qui va en se rétrécissant, et se mettent à piller les bagages et fouiller les morts. Les fuyards ennemis, pendant ce temps, portent l'alarme à l'avant-garde de l'armée. Elle était composée, comme nous l'avons dit, de cavaliers bien armés, gentilshommes pour la plupart, qui, revenant sur leurs pas, et s'apercevant du désordre qui règne parmi les soldats de Montbrun, se mettent en bataille et s'apprêtent à leur couper la retraite sur Saillans en s'emparant du pont de Blacons. Montbrun, du haut d'un col, aperçoit le danger que courent ses soldats occupés au pillage, et, au lieu de leur donner l'ordre de la retraite, en présence des forces supérieures qui vont les accabler, s'efforce de les rallier à grands efforts de voix et de cheval et de les ramener au combat. Lui-même, accompagné de ses gendarmes, charge impétueusement les premiers rangs de l'ennemi et les culbute-, mais la nom-
Ci) D'après Videl, cette scène se serait passée avant le passage du pont, et Montbrun aurait dit à Lesdiguières : « Passez, ou me laissez passer. Monsieur de Lesdiguières , où est le courage? »
breuse cavalerie de l'armée royale se déploie, l'entoure et 157S. crible ses soldats d'une grêle de coups d'arquebuse, qui cependant n'en blessent et tuent qu'un nombre relativement restreint, mais qui suffisent pour jeter la panique dans leurs rangs. Se voyant fort inférieurs en nombre, ils s'enfuient du côté de Saillans, les uns par le pont de Blacons, les autres en franchissant la Gervanne à gué. Montbrun, laissé presque seul et atteint de trois blessures, se dégage du gros de l'ennemi par des prodiges de valeur, renverse par terre d'un coup d'épée un soldat ennemi qui le somme de se rendre , et s'élance vers le pont pour protéger la retraite des siens-, mais, en voulant franchir le canal des moulins d'Aouste, son cheval fatigué s'abat sur lui et, en tombant, lui brise la cuisse. Aidé de son lieutenant Gouvernet, qui l'a rejoint, il essaie de se dégager de sa position périlleuse-, mais les douleurs de sa nouvelle blessure l'en empêchent et il conjure son lieutenant de songer à son propre salut. Gouvernet s'éloigne, non pour fuir, mais pour chercher du secours, et Montbrun, bientôt reconnu et entouré par l'ennemi, se rend à son cousin François du Puy de Rochefort , qui lui promet la vie sauve. Le capitaine italien Julio Centurione veut qu'on le mette à mort-, mais d'Ourches, également parent du valeureux capitaine, accourt, lui prodigue ses consolations et ses soins, et l'assure qu'il ne lui sera fait aucun mal. « Trop de cœur, dit Chorier, fit périr Montbrun et son bonheur le trompa. Quand on se promet tout de sa fortune, on ne refuse rien à son courage. » Trente-huit de ses gens furent faits prisonniers , au nombre desquels Comps et Timothée du Mas de l'Isle, frère du baron d'Allemagne. Cet événement eut lieu le 4 juillet \
Montbrun fut transporté à Crest, où il demanda le célèbre
(1) Les Commentarii disent à tort le 9.
i573. chirurgien Jacques d'Allan pour panser ses blessures. Sa femme et Jean d'Urre de Brette obtinrent aussi la permission de lui donner leurs soins. Mais son beau-frère Vercoiran , qu'il désira voir, ainsi qu'André des Massues, dit Le Mas, et du Poë't lui refusèrent cette satisfaction , dit Chorier , bien que Gordes leur eût délivré des sauf-conduits.
L'armée protestante, que Lesdiguières ramena à Pontaix, n'eut que 22 hommes de tués, parmi lesquels du Bar, neveu de Montbrun, dont la bravoure avait été appréciée en diverses circonstances et qui portait la cornette de son oncle, sur laquelle étaient inscrits ces mots : « Du mont bruira du Seigneur la louange. » L'armée catholique, tant les charges de Lesdiguières et de Montbrun avaient été furieuses, perdit 200 hommes, parmi lesquels Chaudon , Onoffre d'Albizzi , le capitaine Valpergues, qui mourut des suites de ses blessures, Gaspard de Brancas de Céreste et Rousset. Ce dernier, commis des États du Dauphiné, homme de beaucoup de cœur et d'expérience, emporta les regrets des protestants et des catholiques ,. et sa mort fut fâcheuse pour les deux partis. « C'est ainsi, dit tristement l'auteur des Commentarii, que dans ces guerres insensées il n'y a point de victoire : la patrie malheureuse perd ses enfants en tout état de cause, et la victoire est funeste aux vainqueurs. Ceux-là seulement se regardent comme victorieux qui, en qualité d'étrangers, font tournera leur profit 1 les malheurs de la France, et qui, lorsque les vrais Français ont été anéantis, introduisent dans le royaume des colonies d'étrangers , au moyen desquels ils assurent leur domination. » « A la cour et ailleurs, dit le même auteur dans un autre écrit, il y avait des esprits malins qui prenaient singulier plaisir à recevoir les nouvelles de telles rencontres et défaites mutuelles. »
(1) « Récompense n'est aujourd'hui donnée, disent les Mémoires de la maison des Gay , qu'aux Italiens et autres étrangers, n'étant point les
Jugement de Mont brun par le parlement de Grenoble. Sa condamnation à mort.
Son portrait.
La nouvelle de la prise de Montbrun fut portée au roi 1575. par le capitaine provençal de Berre, qui accomplit son message avec une rapidité surprenante. La bataille eut lieu le 4 juillet, et de Berre était à Paris le 9. Henri III, en l'apprenant, ne put contenir sa joie et s'écria : « Je savais bien qu'il s'en repentirait; il en mourra et verra à cette heure s'il est mon compagnon. » Il fit un riche présent à de Berre et donna les revenus 1 du péage de Montélimar à d'Ourches , qui avait eu la principale part à la défaite de Montbrun. Il écrivit le même jour (9 juillet) à Gordes de livrer le prisonnier aux mains du parlement. « Je désire grandement, lui disait-il, qu'il soit fait justice dudit Montbrun, lequel, ayant été pris les armes à la main, combattant contre mon service, mérite d'être puni et châtié comme criminel de lèse-majesté, ainsi qu'ont été plusieurs autres de ses semblables. Au moyen de quoi, je vous prie l'envoyer au plus tôt aux gens tenant ma cour de parlement de Grenoble, afin que la justice en soit faite comme il appartient. En quoi je veux qu'il soit usé de toute diligence pour les occasions que vous dira notre porteur. J'ai advisé d'en écrire aux gens tenant ma cour de parlement de Grenoble et particulièrement au président Truchon et à mes gens , pour les admonester d'en faire prompte justice. En somme, Monsieur de Gordes, je vous rappelle
travaux des Français rémunérés ni salariés. Nous en avons assez vu les exemples en toutes les guerres civiles de ce royaume. »
(1) Ils s'élevaient à 1,270 écus.
une autre fois que je veux qu'il en soit promptement fait justice. » Le roi cacha donc son véritable sentiment lorsqu'il répondit au prince de Condé et au maréchal Damville, qui intercédèrent auprès de lui en faveur de Montbrun, qu'ils pouvaient tout espérer de son bon vouloir. Le roi fut plus sincère avec le duc de Guise , à qui il refusa d'échanger Montbrun contre Besme, l'assassin de Coligny.
Le parlement, en recevant la lettre du roi, fut très-affecté. Il comprit qu'Henri III voulait rejeter sur lui tout l'odieux de la condamnation de Montbrun, et voiler sa propre responsabilité sous l'apparence de la justice. Il répondit donc que Montbrun devait être traité comme un prisonnier de guerre et jugé par le roi lui-même ou ses lieutenants. Mais il ne réussit point à se faire comprendre et reçut, ainsi que Gordes, de nouveaux ordres plus pressants que les premiers (19 juillet). Montbrun fut donc transféré de Crest dans « les prisons de la gouvernerie de Grenoble », le 29 juillet.
Ses compagnons d'armes, apprenant qu'il allait être jugé par le parlement, se réunirent à Mens, à la demande de la femme de Montbrun, Justine de Champs, et écrivirent des lettres menaçantes à Gordes et au parlement. Ils disaient au prémier : « S'il advient audit sieur de Montbrun autre traitement que celui qu'on a accoutumé de faire aux prisonniers de guerre,... nous en aurons revanche, non tant seulement pour les prisonniers que nous tenons en grande quantité , mais par le feu et tous autres moyens les plus cruels que nous pouvons penser » (5 août). Ils disaient au second : « Étant assemblés en ce lieu, à la requête de Mademoiselle de Montbrun , pour traiter d'une trêve de laquelle elle nous a fait recherche... nous vous déclarons que, en cas qu'il mésadvienne audit sieur de Montbrun, nous sommes résolus de n'entendre en aucune paix ou trêve... Il ne demeurera aucun papiste, de quelque qualité que ce soit, qui ne reçoive le même traitement... Nous gagnerons le devant, usant de
feu et de toute espèce de cruautés que nous pourrons contre 1575. tous ceux et par tous les lieux que nous pourrons » (5 août) t.
Le jour même où ces lettres étaient écrites , le parlement faisait part de ses hésitations à Gordes. Il lui représentait que Ton craignait pour le 1 5 de ce mois l'entrée des reîtres protestants dans le Dauphiné; que le roi paraissait croire que toutes les troupes deMontbrun avaient été défaites; que les blessures du prisonnier étaient mortelles, au dire des chirurgiens ; que son assimilation aux autres prisonniers de guerre faciliterait l'établissement de la paix dans le Dauphiné -, enfin, que Ton devait redouter de cruelles représailles si Montbrun était exécuté (5 août). Gordes ne se laissa pas toucher par ces considérations et manda au parlement qu'il eût à se conformer aux ordres du roi. Il répondit en même temps à la lettre menaçante des compagnons de Montbrun2.
Deux jours après , la femme du prisonnier, de passage au Monestier-de-Clermont, écrivit aussi une lettre au parlement de Grenoble, offrant de céder les places de Serres et de Livron en échange de la liberté de son mari, et faisant remarquer qu'une seule de ces places était plus utile au roi que la mort de Montbrun (7 août). Le parlement se réunit dès qu'il eut reçu cette proposition (8 août). Il décida qu'il ne devait pas répondre à la' lettre menaçante des gentilshommes de Mens; mais, jugeant que l'offre de Justine des Champs méritait d'être prise en sérieuse considération , il la communiqua à Gordes, qui « répliqua au parlement qu'il
(1) Les deux lettres sont signées par Lisle, Morges, Desdiguières , Douraison (Annibal d'Oraison), Gouvernet, Champoléon, Mirabel (David de), Blacons, Montorcier, Vercoiran, Le Poét, Saint-Auban, Aspremont (Claude de Baile de Sauret d'), Condorcet (Paul de Caritat de), Chamet , Achenne, de Pontevès, Le Mas, Roussens, Ferrier (Pierre), Monron (Joachim de Montrond).
(2) Ces deux lettres de Gordes n'ont pas été' retrouvées.
1 575. connaissait d'où procédaient leurs longueurs-, que ce n'était pas continuer les procédures que lui envoyer la copie des lettres de M"e de Montbrun , pleines de promesses conditionnées et de menaces; que s'ils étaient de si bon jugement , sujets et serviteurs de Sa Majesté et ses officiers , ils suivraient sa volonté à eux assez connue par ses lettres du 9 et du 19 passé à lui écrites et dont il leur avait envoyé copie ».
Le parlement eut ainsi la main forcée, et, rempli d'une confusion qu'il avait peine à dissimuler, il procéda au jugement de Montbrun , qui choisit un avocat catholique et demanda à récuser quinze des conseillers du parlement : ce qui lui fut refusé. La cour l'interrogea « sur trois points, dit Eustache Piedmont : le ier, s'il ne reconnaissait Henri de Valois, troisième de ce nom, roi de France, pour son souverain prince naturel , auquel il devait obéissance ; dit que oui ; 20 si lorsqu'il fut pris il ne portait les armes ; répondit : oui, mais pour sûreté de ma vie; 3° s'il n'avait écrit une lettre au roi lorsqu'il était à Avignon , de laquelle lecture lui fut faite ; dit : oui , à mon grand regret ».
Le parlement déclara dans son arrêt, rendu le 12 août, Montbrun coupable de lèse-majesté et prononça la peine capitale contre lui , la confiscation de ses biens et la dégradation nobiliaire de ses enfants. Il le condamna en outre « en vingt mille livres d'amende, applicable la moitié au roi et l'autre moitié à la réparation du palais, et entrente mille envers le procureur des États de ce pays de Dauphiné pour aider à acquitter les dettes faites et créées pour les frais de la guerre; en cinq cents livres envers les religieuses de Sainte- Claire, en semblable somme de cinq cents livres envers les Cordeliers de Grenoble. » Il fut aussi défendu verbalement à Montbrun de parler au peuple, sous peine d'avoir la langue coupée.
Après la lecture de son arrêt, Montbrun se plaignit amè-
rement auprès de ses juges de l'injustice qui lui était faite et 1 575. exprima la douleur qu'il ressentait à la pensée des représailles dont son exécution allait être suivie. « Je ne suis pas surpris, ajouta-t-il , et je ne regarde pas comme un déshonneur de faire le sacrifice de ma vie à une cause pour laquelle tant de personnes ont versé leur sang et moi-même me suis trouvé tant de fois en danger de mort. Le dessein de ceux qui demandent ma vie est manifeste; mais je leur pardonne de se jeter ainsi sur un homme à demi-mort et de se rendre coupables à mon égard d'une injustice qui tournera, j'en ai la persuasion , à mon salut éternel. Je ne me suis pas montré rebelle au roi, non plus que je n'ai troublé ma patrie, et je n'ai jamais eu d'autre but que celui de venger l'église de Dieu de la fureur des étrangers , qui abusent du nom et de l'autorité du roi. Arrivé au terme de ma course, ce dont je remercie Dieu, je lui demande pardon des diverses fautes que j'ai commises par les armes, bien que mes intentions aient toujours été pures, et je déplore profondément les maux qui affligent ma malheureuse patrie. »
Le parlement rendit son arrêt le plus secrètement qu'il put et , au moment de l'exécution , fit fermer soigneusement les portes de la ville et poster des soldats dans ses différents quartiers, tant il redoutait les suites de la sentence. Montbrun fut tiré à demi-mort de sa prison et porté sur une chaise au lieu du supplice à cause de ses blessures. « En son affliction, dit le martyrologue de Grespin, parut toujours un visage paisible et assuré, tandis que le parlement de Grenoble tremblait et que toute la ville lamentait... Sa fin fut constante et chrétienne. » Dès que Montbrun eut fait sa prière, on le décapita, parce qu'il était gentilhomme. Il reçut trois coups dans l'exécution , comme si la hache du bourreau se fût refusée à trancher une si noble tête.
l57-s- Puis son corps ensanglanté
Fut par icelui porté Sur un chariot ou coche Jusques au port de La Roche1.
L'exécution de Montbrun eut lieu le vendredi 1 3 août, « à la place du ban du mal conseil », aujourd'hui la place aux herbes2. Ainsi mourut ce vaillant capitaine. Il emporta dans la tombe les regrets de tous : de ses amis, qui louaient son zèle pour la religion , sa justice , sa douceur, son humanité et sa modestie; et de ses ennemis, qui ne pouvaient s'empêcher de rendre hommage à sa bravoure et à sa loyauté.
Il était tant débonnaire,
Si humain, si bon François,
Que tous le tenaient pour père,
Au moins les vrais Dauphinois.
Il n'était point orgueilleux ,
Pillard , avaricieux,
Ains humble, doux et paisible,
Voire autant qu'il est possible.
Toute sa réjouissance
Et sa délectation
Était de voir en la France
La vraie religion ,
Et l'Évangile annoncé
Purement et avancé ;
Tenant pour chose frivole
Tout, fors de Dieu la Parole.
(1) Le rocher dit de la porte de France.
(2) Guy Allard, dans sa Vie de Montbrun, prétend que la grâce de ce capitaine arriva deux heures après son exécution. Ce fait, qui n'est attesté par aucun document contemporain, n'est ni vrai ni vraisemblable, étant connue la haine profonde qu'Henri III avait vouée à Montbrun.
Si Montbrun fut inférieur comme capitaine à des Adrets t$7s et à Lesdiguières , il ne leur céda en rien en courage, en constance et en audace*, et ce serait lui faire injure que de le comparera eux sous le rapport du désintéressement, de la moralité et de la fidélité aux convictions. C'était « un des plus vertueux hommes du monde », dit Videl1. On ne pouvait lui reprocher qu'une trop grande indulgence pour ses soldats, qu'il rie sut pas maintenir dans une discipline sévère. Aussi la licence militaire s'accrut-elle en Dauphiné sous son commandement, pendant que la piété déclinait et que les églises perdaient de leur première prospérité. Encore ne saurait-on lui imputer entièrement la responsabilité de cette dernière circonstance, car l'état permanent de guerre qui régnait en Dauphiné ne pouvait que nuire profondément à la conservation et au développement de la vie religieuse parmi les troupeaux.
La mémoire que Montbrun laissa parmi ses coreligionnaires fut à la fois si chère et si pure que , trente ans après sa mort, le synode provincial de Grenoble (i6o5)3 ayant appris qu'un obscur écrivain, du nom de Ghapuis2, avait « publié plusieurs injures merveilleusement atroces contre l'honneur du feu seigneur de Montbrun, gentilhomme d'heureuse mémoire, le qualifiant, entre autres, turbulent, rebelle, voleur et séditieux », résolut d'en informer le synode général pour qu'on répondît à ce pamphlétaire. Le synode provincial de Saint-Marcellin de l'année suivante (1606) décida même qu'il serait poursuivi en justice et qu'à cet effet on solliciterait l'intervention des députés généraux en cour.
(1) La vie de Souffrey de Calignon, dans les Documents inédits, etc., p. i5.
(2) Vraisemblablement Gabriel Chapuis, auteur d'une Histoire de ce qui s'est passé sous les règnes de Henri III et Henri IV jusqu'en 1600; Paris, 1600, in-8°.
i b75. Ce qu'il en est des choses humaines ! Au moment où Ton conduisait Montbrun de Crest à Grenoble, Cugie, envoyé en Suisse par ce capitaine après la bataille du pont d'Oreille, franchissait le village savoyard de Saint-Genis, amenant de Berne un corps de cavaliers et de fantassins pour renforcer l'armée protestante du Dauphiné. Il n'était ainsi qu'à une faible distance de la route suivie par Montbrun et eût pu , s'il en avait été averti, le délivrer facilement-, mais les voies de Dieu ne sont pas nos voies.
L'exécution de Montbrun remplit d'effroi non-seulement Grenoble, comme on L'a dit, mais encore tous ses alentours. On craignit que les religionnaires ne se livrassent, comme ils l'avaient dit , à de terribles représailles. Ils commirent en effet quelques dévastations aux environs de la ville; mais comme elles n'atteignaient pas les véritables coupables et qu'il n'était pas juste que le peuple portât la peine de l'injustice de ses chefs, ils n'y donnèrent pas suite.
Gordes avait quitté Grenoble quatre jours avant le jugement de Montbrun. Il voulait établir sa non-participation à l'arrêt qui frappait son ennemi ; mais il ne donna pas le change aux esprits clairvoyants. « Cette mort, dit de Thou, ne fit pas honneur à Gordes lui-même, malgré la réputation qu'il s'était acquise de modération et d'équité. Après avoir été tant de fois battu par Montbrun , on crut que la jalousie avait beaucoup contribué aux ordres qui vinrent de la cour de le mettre entre les mains de la justice et de le traîner à la rigueur. » « La condescendance , dit ailleurs le même historien , qu'il eut pour la reine en livrant Montbrun à la rage de ses ennemis, le rendit odieux non-seulement aux protestants, mais même à toute la noblesse. » L'auteur de l' Histoire des guerres excitées dans le Comtat-V enaissin , qui est hostile aux réformés, ajoute : « On croit que Gordes ne se montra si animé dans cette poursuite que par ressentiment de la perte de Gaspard de Laval , son fils aîné , tué au mois
de février par les huguenots de Livron. » Nous avons rap- 1575, porté ces divers témoignages pour faire la part exacte des responsabilités dans la condamnation de Montbrun.
Les gentilshommes protestants du Dauphiné donnent Lesdiguières pour successeur à Montbrun. Les mécontents forment le parti des Désunis.
Pendant que les gentilshommes réformés étaient réunis à Mens, ils s'occupèrent du choix du successeur de Montbrun. La majorité des voix se porta sur Lesdiguières, qui , bien qu'âgé seulement de 32 ans, s'était déjà fait remarquer par son courage, sa sagacité et son caractère conciliant. Mais cette majorité était formée par les gentilshommes du haut Dauphiné. Ceux du bas Dauphiné avaient d'autres vues , et, pendant plusieurs années, ils agirent en dehors de l'autorité de Lesdiguières , et constituèrent ce qu'on appela le parti des Désunis. Chacun d'eux se croyait un droit égal au commandement par la naissance, l'influence ou la fortune. Le gentilhomme toutefois qui avait la position la plus considérable parmi eux était Aimé de Glane, seigneur de Cugie et d'Urre1, qui s'était établi dans la province depuis plusieurs années , passait pour un capitaine expérimenté et était d'un âge mûr. Lesdiguières fut confirmé dans ses fonctions de « commandant général en Dauphiné pour le service du roi et parti de la religion » par le maréchal Damville en 1 577, par le prince de Condé en 1 58o, à l'époque où il passa
(1) Fils de Jean, écuyer, seigneur de Cugie au pays de Vaud. Quelques auteurs disent qu'il était gendre de Montbrun. C'est une grave erreur. Il paraît même avoir été plus âgé que Montbrun.
i57?. en Dauphiné, revenant de Suisse, et par le roi de Navarre en i58o et 1 582 . Ce fut seulement à cette dernière date que son autorité fut pleinement reconnue par tous les gentilshommes protestants de la province.
Aussitôt après rassemblée de Mens et sa nomination , Lesdiguières s'occupa de rétablir la discipline dans l'armée. < Avec l'assentiment de ses officiers, il édicta des peines contre le blasphème , le luxe , le jeu , la rapine et défendit à ses soldats de causer aucun préjudice aux propriétaires du sol et aux trafiquants. Mais les meilleures lois ne sont pas toujours assez puissantes pour réagir contre les mauvaises passions, et il régnait dans tout le royaume à cette époque une affreuse licence '.
Trêve conclue entre Gordes et les protestants (fin août-octobre) . Reprise des hostilités.
Quelques jours après le supplice de Montbrun, Gordes conclut une trêve avec les protestants de la province, qui s'étendit jusqu'au mois d'octobre. François de Châtillon, fils de l'amiral Coligny, et Guy de Laval, fils de d'Andelot, son frère, réfugiés en Suisse depuis la Saint- Barthélémy , en
(i) Crespin , fol. 835; — Eustache Piedmont, Mémorial; — Commentant, va pars, p. io6-ii5; — Pérussis, dans d'Aubais, t. i, p. 172-173; 177-179; — Recueil des choses mémorables, p. 545, 546; — D'Aubigné, t. n, p. 134; — La Popelinière, t. 11, p. 288; — Brantôme, Vie des grands capitaines , 2e partie; — Matthieu, t. 1, p. 412; — Videl, p. 46- 5i ; — Guy Allard , Vie de Montbrun; — Chorier , p. 667-671 ; — Hist. des guer. excit. dans le Comtat-Venaissin , t. 11, p. 141 et suiv.; — De Thou, t. vu, p. 268-272.
profitèrent pour rentrer en France- par le Dauphiné. Les i pièces du temps signalent leur présence à Freissinières , à Serres (2 sept.) et à Dieulefit. Ils demeurèrent quelque temps dans cette dernière localité avec une suite de 14 personnes.
Les gentilshommes du parti des Désunis eurent pendant la trêve diverses assemblées politiques , notamment à Roybon et à Saint-Antoine en Valloire-, mais, comme chacun d'eux aspirait au commandement , ils ne purent s'entendre. A l'expiration de la trêve, ils prirent Monteléger (16 oct.), que Gordes reprit sept jours après, tandis qu'un de ses lieutenants s'emparait de Barbières près Valence. Mais le capitaine Chabanas, de Die, lui enleva Izeron près Saint- Marcellin , qu'il garda jusqu'à la paix.
Vers le même temps Gouvernet, accompagné d'une petite troupe de soldats, s'empara de La Bâtie, au levant de Gap. Péligny, le commandant de la place, résista mollement et reçut, dit-on, 1,000 écus pour prix de sa défection. Lesdiguières, ne tardant pas à se joindre au corps expéditionnaire de Gouvernet, tint Gap assiégé pendant quinze jours. Mais l'attaque pas plus que la défense ne furent bien sérieuses, car le gouverneur de la ville avait des intelligences avec le capitaine huguenot. Quelque temps auparavant et, ce semble, pendant la trêve elle-même, Châteauvieux sur Tallard tomba également au pouvoir des protestants (i5 sept.), et à dater de ce jour il y eut des escarmouches quotidiennes entre la garnison de Tallard et celle de Châteauvieux.
Le duc d'A lençon se met à la tête du parti des Politiques et remporte divers avantages . La reine-mère conclut une trêve avec lui. Lesdiguières continue les hostilités. Conclusion de la paix.
A la cour cependant les affaires prenaient une tournure fâcheuse pour la reine-mère. La haine opiniâtre du roi Henri III contre son frère le duc d'Alençon, dit Monsieur, favori de Catherine , détermina ce dernier à se mettre à la tête du parti des Politiques. Il se sauva de la cour (i5 sept.), et, ayant fait sa jonction avec le prince Henri de Condé et le duc Jean Casimir, accouru d'Allemagne au secours des protestants de France, il remporta avec eux divers avantages sur les troupes royales en Champagne et en Bourgogne, pendant que Damville en Languedoc et François de Lanoue en Saintonge étaient également victorieux. Effrayée de leurs succès, Catherine signa avec son fils, à Chantilly, une trêve, qui devait s'étendre du 22 novembre au 2 5 septembre de Tannée suivante.
Lesdiguières ne voulut point l'accepter pour sa province, parce qu'elle ne lui offrait pas assez de garanties, et continua à inquiéter diverses places catholiques. C'est ainsi qu'il s'empara de La Roche, au couchant de Gap (déc), puis incendia les moulins de cette dernière ville. L'hiver toutefois lui fit cesser les hostilités , et les protestants de la province en profitèrent pour tenir leur synode provincial habituel.
Au printemps de l'année suivante, Lans fut enlevé aux protestants; mais ils se saisirent d'Eurre près Crest. Lesdiguières échoua sur le Bourg-d'Oisans , et n'en tenta pas moins de surprendre Grenoble. Apprenant toutefois que les
habitants se tenaient sur leurs gardes, il n'osa pas pousser 1576. plus loin son dessein. Avant de se retirer, ses troupes commirent des dévastations à l'entour de la ville , et il en eut un grand déplaisir, car les mesures de violence n'entraient pas dans son caractère. De là il se rendit à Gap, qu'il bloquait le 8 mars.
Les ingénieurs Pierre Point et Lambert , qui avaient pris part à la tentative avortée de Grenoble , se joignirent quelque temps après à François de Lettes, baron d'Aubonne, et à J. de Guerry de La Robinière le père, qui amenaient 3oo soldats de Genève, et avec eux se saisirent de Morestel, place assez forte du Viennois. Le capitaine catholique César- Martin de Disimieu en fit aussitôt le siège , sur l'ordre de Gordes (29 mars)1, avec 4 couleuvrines et un canon, et emporta la place neuf jours après2, mais non le château , où le baron d'Aubonne , qui parvint à se sauver, laissa La Robinière avec 60 soldats. Disimieu fit battre le château avec du canon (4 avril), et le prit deux jours après. La Robinière préféra mourir sur la brèche plutôt que de se rendre. Point et Lambert s'évadèrent dans une sortie, mais ils furent reconnus, quoique déguisés. On pendit le premier, et le second ne dut sa vie qu'à l'intervention généreuse de Lesdiguières.
Vers le même temps un gros de soldats du parti réformé descendit de Lyon pour se saisir de Vienne. La ville dut son salut, suivant Gharvet, à l'intervention de l'archevêque Pierre IV de Villars. « On le vit , dit cet historien , aller audevant des rebelles avec cette confiance qui répond du succès et leur parler avec tant de fermeté que, ne pouvant résister à la force de ses raisons ni à son éloquence, qu'ani-
(1) Le 10 mars, selon d'autres.
(2) Quatre jours après, selon d'autres.
1 s76- mait un zèle tout divin, ils abandonnèrent leur dessein et allèrent décharger leur fureur sur la petite ville de Moirans, qu'ils surprirent et pillèrent. »
Sur ces entrefaites, la reine-mère, voyant sa position de plus en plus menacée, car le roi de Navarre était également parvenu à se sauver de la cour, n'attendit pas la fin de la trêve de Chantilly et conclut à Chastenay, le 6 mai 1576, la paix, dite de Monsieur, avec le duc d'Alençon, son fils, le parti politique et les réformés. L*édit de pacification , qui fut publié à Paris le 14 du même mois, à la suite de cette paix, et qui porte le nom d'édit de Beaulieu ou de Loches, accorda aux réformés a l'exercice libre , public et général » de leur religion dans toutes « les villes et lieux » du royaume qui leur appartenaient, et généralement dans toutes les places où on leur permettrait cet exercice. L'édit leur concéda en outre le droit d'avoir des temples, des écoles, des consistoires, des synodes provinciaux et généraux, et des chambres mi-partie dans huit parlements; leur octroya huit places de sûreté et réhabilita la mémoire des plus illustres victimes de leur parti. En Dauphiné la chambre mipartie devait être composée de deux présidents et de dix conseillers, dont cinq protestants et cinq catholiques (d'où son nom de mi-partie^, et résider six mois à Grenoble et six mois à Saint-Marcellin. Les places de sûreté pour la province étaient Nyons et Serres. Pour ce qui est des réhabilitations, le Dauphiné n'avait à revendiquer que celle de Montbrun , et il l'obtint. Le parlement de Grenoble reçut l'ordre de rayer, biffer et mettre hors des registres de son greffe l'arrêt prononcé contre le brave capitaine.