SIXIÈME GUERRE DE RELIGION
{janvier — 17 septembre 1577;.
Les protestants du Dauphiné entrent en campagne de divers côtés et prennent plusieurs places, notamment Gap, Die et Sa in t-Pa u l- tro is- Châ te a ux .
1 577. Aussitôt qu'ils eurent connaissance des décisions des États de Blois, les protestants du Dauphiné se mirent en campagne sur plusieurs points.
Une troupe partie du Royans et conduite par Bouvier surprit Armieu ^4 janv.), mais une seconde assiégea sans succès Saint-Nazaire. La première troupe, continuant sa marche, se dirigea vers le Valentinois et s'empara de Montmeyran, Loriol et Allex. Du côté de Vif, Allières, qui avait embrassé le parti protestant depuis la condamnation de son oncle Montbrun, mit son château en état de défense et y établit une garnison.
Lesdiguières de son côté se porta sur Gap dans la nuit du 2 au 3 janvier. La ville était mal gardée, car le vibailli Benoît Olier faisait plus ou moins cause commune avec lesprotestants. Une partie de la troupe du capitaine huguenot s'introduit dans l'hôtel des Trois-Rois, qui était attenant aux remparts, et le cadet de Charence1, l'un de ses chefs les plus résolus , court chez un maréchal et à l'aide de tenailles
(1) François de Philibert de Charence, seigneur de Montauquier.
et de marteaux ouvre la porte Saint- Arey, qui conduit à 1577. Serres. Lesdiguières entre aussitôt, et, se réunissant à la troupe cachée dans l'hôtel des Trois-Rois, se répand dans la ville. Quelques catholiques essaient de lutter, mais, après avoir perdu trois ou quatre des leurs, ils regagnent leurs demeures. L'évêque Paparin de Chaumont seul oppose une certaine résistance. Secondé par une trentaine d'hommes résolus , il élève une barricade à la porte Sainte-Colombe et s'y défend vaillamment ; mais, voyant que personne ne vient à son secours , il fait enfoncer la porte et se réfugie , lui douzième , à Jarjayes , à trois lieues de la ville , et de là à La Baume-lès-Sisteron , où il passa la plus grande partie de son épiscopat. Les protestants se saisirent des bénéfices et revenus des ecclésiastiques et ruinèrent la cathédrale, le palais épiscopal et d'autres édifices religieux. Puis Lesdiguières, jugeant que la montagne de Puymore, qui domine Gap , offrait une assiette très-avantageuse pour la construction d'une forteresse capable de tenir la ville en respect, la fit acheter par ses amis en parties brisées. Ceux-ci, qui donnèrent pour prétexte leur intention d'y bâtir des maisons de campagne, la firent aussitôt enclore de fortes palissades. C'est à cela que se borna pour le moment le rusé capitaine , qui alla ensuite bloquer La Mure et faire des courses en plein jour jusqu'aux portes de Grenoble, sous les yeux de Gordes, qui était dans la ville (26 et 27 février). Un mois plus tard il recevait du maréchal Damville, commandant dans le Languedoc , sa nomination de chef de la noblesse et des églises réformées du Dauphiné (5 avril).
La ville de Die fut également prise à cette époque par les protestants, qui y dévastèrent les monuments religieux , comme à Gap. Dans le bas Dauphiné Gouvernet s'empara de Tulette (27 févr.), Visan et Pierrelongue. Donzère (ier février), Les Tourettes, Châteauneuf-de-Mazenc , La Rochebaudin, Clansayes et Le Puy-Sainl-Martin tombèrent éga-
i577- lement aux mains des protestants; mais ils échouèrent sur Montélimar, et les soldats de Gordes leur enlevèrent Barbières près Valence.
La prise de Gap avait plongé le bourg de Tallard dans une grande stupeur, et ses habitants se mirent aussitôt en devoir de travailler à mettre leurs remparts en état de défense. Cependant ils ne furent pas attaqués tout de suite et prirent eux-mêmes l'offensive en détruisant les moulins de Gap, le 1 1 avril. « Le 12, dit Charronnet, dans la nuit, les réformés parurent à leur tour sous les murs de Tallard et tentèrent une escalade; le i5 ils en essayèrent une autre sans plus de succès, mais en blessant quelques hommes. De ce moment jusqu'à la fin du mois, le bourg fut sérieusement assiégé ; un assaut formidable fut même donné dans la nuit du 27 au 28 avril, croyons-nous, mais inutilement. » Le 8 mai, les protestants, aux ordres cette fois de Gouvernet, assiégèrent de nouveau Tallard, défendu vaillamment par le capitaine Bastian. Ils avaient même construit des forts autour de la place pour l'obliger à se rendre, mais ce fut en vain. Ils perdirent plus de 200 hommes dans les diverses sorties que firent les assiégés. Le 7 juin, ils revinrent encore devant Tallard, mais sans obtenir plus de résultat.
Blacons, de son côté, qui voulut pénétrer dans Donzère avec ses cavaliers, se laissa battre par d'Ourches, gouverneur de Montélimar, près du port d'Ancone (10 mai). C'est vraisemblablement ce qui engagea les protestants à abandonner cette place quelques jours après (2 3 mai).
Gordes, qui avait embrassé le parti de la Ligue et faisait signer son formulaire à tous les gentilshommes de la province , se décida à essayer de reprendre Corps et Ambel sur Lesdiguières. L'expédition fut confiée au capitaine italien Julio Centurione, qui, à la tête de 1,000 arquebusiers à pied et de 100 chevaux, parvint facilement à se saisir de ces deux places, dont les garnisons étaient extrêmement faibles et
s'enfuirent à son approche (7 juin). A la nouvelle de leur 157 chute, Lesdiguières réunit le plus de soldats qu'il peut, et, armé de deux canons, se dirige résolument du côté de Corps. Mais Gordes, qui a prévu la marche de Lesdiguières et vient prêter main-forte à Centurione, s'avance aussi vers Corps par le Monestier-de-Clermont et Saint-Jean-d'Hérans ^3 juillet^, à la tête de 4,000 hommes tant de pied que de cheval. Ne pouvant lutter contre des forces si considérables, le capitaine huguenot se retira, mais non sans faire éprouver des pertes à Gordes, qui essayait de lui couper la retraite. Il n'en faillit pas moins être fait prisonnier et fut poursuivi jusqu'aux portes de son château des Diguières. Ayant atteint le but de son expédition, le lieutenant général reprit le chemin de Grenoble par Aspres-lès-Corps et Valbonnais, et dut forcer même sa marche, car l'état des affaires de son parti le réclamait dans le Valentinois. Nous devons ajouter qu'en partant pour l'expédition que nous venons de rapporter, et passant devant Allières, il fit le siège de ce château, qui avait été mis dernièrement en état de défense par son propriétaire, le seigneur de ce nom. Il le battit avec le canon, et les soldats qui le défendaient se firent presque tous tuer. On pendit les deux capitaines qui survécurent et les fortifications furent démolies (21 juin-ier juillet) \
Gordes partit précipitamment de Grenoble avec ses troupes pour contenir les garnisons de Livron, Loriol et Eurre, qui menaçaient Crest et Montélimar. En passant, il reprit Armieu (12 juillet) et fit démolir ses murailles. Bouvier, qui défendait la place, réussit heureusement à s'échapper avec les siens. Le lieutenant général rejoignit ensuite à La Rochede-Glun les troupes du Lyonnais venues à son secours.
(i) Chorier et Videl ne s'accordent pas dans le récit des événements. Nous avons dû les corriger l'un par l'autre.
i577- Rappelé subitement à Grenoble [2>o juillet, qui était assez mal gardé et dont les lieux circonvoisins, notamment Jarrie- Saint-Martin, étaient dévastés par les protestants, il pourvut à sa sûreté et redescendit dans le Valentinois. D'Ourches, son gendre, à qui il avait confié le commandement de ses troupes , fut blessé dans une rencontre entre Romans et Livron et mourut peu après. Un autre de ses capitaines échoua sur Livron (3i août); mais il put obtenir lui-même la reddition de Loriol (2 sept.'. C'est là qu'il apprit que Lesdiguières, à la tête de 4 ou 5oo hommes, s'était de nouveau emparé de Corps et d'Ambel. La garnison de Corps comptait cependant 700 hommes -, mais elle se défendit mollement. Gordes n'en continua pas moins sa marche dans le Valentinois. Il se saisit d'Allex et bloqua Cugie à Eurre (3 sept.), et douze jours après 1 l'obligea à capituler 2. Pendant ce temps, les protestants s'emparaient de Châteaudouble (2 sept.).
Lesdiguières avait appris la position critique de Cugie et était accouru par le Diois pour le secourir \ mais il n'arriva pas à temps. Sa course, néanmoins, ne fut pas inutile. Le lieutenant général s'apprêtait, en effet, à reprendre Châteaudouble, quand Lesdiguières, dit Videl, « paraissant à Combovin 3, à la vue de Gordes, lui rompt son dessein et le contraint de s'en retourner sur ses pas ». Encouragé par ce succès, le capitaine huguenot tenta de se saisir de Crest par escalade, dans la nuit du i3 octobre, et fit appliquer dans ce but des échelles contre les murailles du château -, mais ses soldats furent découverts et précipités dans les fossés.
(1) Chorier dit quatre jours seulement. Pérussis, dans d'Aubais, rapporte la prise d'Eurre au 20 septembre.
(2) Eustache Piedmont dit que Gordes prit Grane fin août et ht prisonnier Cugie. Ce chroniqueur paraît avoir confondu Grane avec Eurre.
(3) Videl dit Cobonne par erreur évidemment.
Un peu auparavant (28 sept.), les protestants s'empa- 1677. rèrent de Saint-Paul-trois-Châteaux et y commirent un meurtre, au rapport de Boyer de Sainte-Marthe, dans la personne du chanoine Vincent Reverdit. Il s'était attiré leur haine pour une raison qui ne nous est pas connue. S'étant saisis de lui, ils le forcèrent à dire la messe dans une des chapelles de la cathédrale pendant qu'ils creusaient son tombeau devant le marche-pied de l'autel. « Cet affreux appareil ne l'empêcha pas d'achever la messe, dit Boyer; après laquelle il protesta hautement qu'il souffrirait plutôt tous les tourments des martyrs que de trahir sa religion et de renoncer la foi en Jésus-Christ. Dans le même instant il fut égorgé et jeté à demi-mort dans cette fosse, où il fut enterré. »
Les armes des réformés n'avaient pas été heureuses dans le reste de la France. Le duc d'Anjou (anciennement duc d'Alençon) et le duc de Mayenne (Charles de Lorraine), frère du duc de Guise , leur enlevèrent plusieurs places importantes, et le maréchal Damville s'apprêtait à les abandonner dans le Languedoc. Henri III, cependant, ne voulant pas détruire le seul contre-poids qu'il eût à opposer à l'omnipotence et à l'ambition des Guises, qu'il haïssait mortellement, signa avec eux le traité de Bergerac, au commencement de septembre, bientôt suivi de l'édit de Poitiers (17 sept.), qui limitait l'exercice de la religion réformée aux villes et bourgs où il était célébré à la veille du traité; encore fallait- il en excepter les villes et bourgs dont les protestants s'étaient emparés pendant la guerre qui venait de finir, et où ils ne jouissaient pas auparavant du droit d'exercice. L'édit, toutefois, leur accordait en sus un lieu de culte par bailliage, dans le village, bourg ou faubourg de ville qu'il leur plairait de choisir. La chambre mi-partie de Grenoble , qui n'avait encore existé que sur le papier, devenait tri-partie, ne comptant plus que quatre conseillers protestants sur douze, c'est-
i&77- à-dire un tiers, d'où son nom de tri-partie. La mémoire de Montbrun était de nouveau réhabilitée, et les villes de Nyons et de Serres maintenues comme places d'otage ou de sûreté pour les protestants dauphinois *.
(i) Eustache Piedmont, Mémorial; — Pérussis, dans d'Aubais,t. i, p. ig5, 199, 200, 202, 2o5, 206; — Videl, p. 5 1 -56; — Chorier, p. 677- 682; — Boyer de Sainte-Marthe, p. 234, 235; — Charronnet, p. 111- 1 18 ; 127-129.