INTERVALLE ENTRE LA SIXIÈME ET LA SEPTIÈME GUERRE DE RELIGION
(commencement de septembre i5yy à février i5So.)
Lesdiguières et les autres chefs protestants n'acceptent pas ledit de Poitiers. Mort de Gordes. Intrigues de Bellegarde.
L'édit de Poitiers fut publié à Grenoble en novembre l5?7seulement et mal exécuté dans la province, comme les autres édits. On relâcha les prisonniers faits de part et d'autre pendant la guerre-, mais la clause importante relative à Férection d'une chambre tri-partie à Grenoble fut éludée. Le roi de Navarre proposa, pour en faire partie : Innocent Gentillet, Soffrey de Calignon, Louis du Vache, sieur d1 Estables, Pierre de Marcel, coseigneur de Savasse, et Pierre de Frize, docteur en droit et avocat à Saint- Marcellin. Marcel et Frize furent pourvus de leur charge le 2 octobre 1577, Calignon le 3 du même mois (confirmé le 20 janvier 1579) et Gentillet, avec le titre de président, le 20 janvier 1579. Quant à du Vache, il ne paraît pas avoir obtenu à cette époque ses lettres de provision. Le roi, au commencement de Tannée 1 579, avait publié des lettres patentes portant création de la chambre tri-partie de Grenoble, conformément à Ledit de Poitiers, et le 24 janvier il enjoignait à Maugiron de tenir la main à ce que la chambre fût établie et instituée dans le plus bref délai. Elle ne le fut point, malgré la parole royale, le parlement de Grenoble s'y étant constamment opposé. Calignon seul, qui était le moins mal
en cour, fut reçu conseiller le 6 février 1 579. Mais le parlement n'alla pas plus loin, et la chambre tri-partie ne fonctionna pas. Elle fut même incorporée au parlement après la septième guerre de religion x. Lesdiguières n'accepta pas tout de suite l'édit de paix et empêcha sa publication à Gap. Il prétendait « qu'il ne lui était ni honnête ni utile » de désarmer tant que Ménerbe, place forte du Comtat occupée par son ami Saint- Auban, était assiégée par les catholiques. Le roi cependant lui ayant écrit diverses lettres, dans lesquelles il lui accorda quelques avantages secrets, il désarma, mais sans rendre les places de Die, La Mure et Livron, occupées par des garnisons protestantes.
Gouvernet, qui commandait dans les Baronnies, ne mit pas bas les armes, et il tenait la campagne du côté deTulette. « La cavalerie légère d'Oddy, dit Justin de Monteux , l'atteignit et lui livra un combat qui fut rude et opiniâtre. Rouvillasc d'Aspres, dit le cadet d'Aspres, neveu de Gouvernet, et plusieurs autres des siens y perdirent la vie. Gouvernet , revenant quelques jours après de faire le dégât dans la • campagne de Bollène, rencontra une seconde fois Oddy et demanda à lui parler. Oddy ne le refusa pas; mais en approchant tout seul il essuya un coup d'arquebuse qui ne fit que l'effleurer. »
Quant à Cugie, qui était dans Die, il ne permit pas que la paix y fût publiée. « Il colora son refus, dit Chorier, de ce prétexte qus les habitants de cette ville avaient des remontrances à faire pour leur intérêt particulier, et que, pour les porter à Gordes, ils ne voulaient se servir que du ministère de Calignon, qui était en Languedoc, et qu'ils en attendaient le retour. »
(1) Videl, La vie de Souffrey de Calignon, dans les Documents inédits, p. 19, 3 1 2-3 1 5 ; — Brun-Durand, Essai hist. sur la chambre de Védit de Grenoble, passim.
Le substitut du procureur du roi au bailliage d'Embrun, i chargé de publier l'édit de paix à Chorges, fut arrêté et conduit à Gap, où on l'emprisonna. Le commissaire chargé de le faire connaître dans cette dernière ville fut insulté et chassé. Seize soldats de la compagnie d'Etienne de Bonne d'Auriac, capitaine de la garnison de Tallard, qui voulurent entrer dans Gap, furent tués, et les habitants qui avaient quitté la ville au moment où elle fut prise par Lesdiguières, s'en virent refuser les portes. A Châteaudouble , le commissaire qui venait y publier l'édit fut également insulté et chassé. La ville de Moirans, de son côté, s'apprêtait si peu à cesser les hostilités, que ses échevins écrivirent au conseil de Genève pour lui demander l'autorisation d'acheter à Genève des arquebuses et fournitures de guerre
Les protestants n'étaient pas les seuls à s'opposer au nouvel édit. L'archevêque de Vienne, Pierre IV de Villars, en empêcha l'exécution autant qu'il put. Charvet, pensant faire son éloge, dit de lui : « Quoique le dernier édit, ratifié à Poitiers , permît l'exercice public de la nouvelle religion et qu'elle fût tolérée dans quelques provinces, le zèle de l'archevêque de Vienne se raidit contre une condescendance si criminelle dans un évêque, et jamais sa fermeté ne se démentit sur ce point capital:, jamais on ne put gagner sur lui de signer, d'accepter, ni même d'approuver un édit qui donnait à Terreur les mêmes avantages dont la vérité seule est en droit de jouir. Ainsi , malgré le mauvais exemple que l'on donnait ailleurs, il empêcha dans plusieurs lieux de son diocèse que le calvinisme fût ouvertement professé. » Les gentilshommes catholiques vexaient aussi les protestants de leurs terres. Ainsi, Louis d'Urre d'Oncieu, seigneur du Puy-Saint-Martin, chassa le pasteur Moru, qui exerçait
(i) Arch. du conseil; porte/, des pièces histor., N.° 2,000.
1578. son ministère dans la localité de ce nom depuis un certain temps (24 mars 1 578).
Cependant le maréchal de Bellegarde, celui-là même qui avait échoué au siège de Livron, venait d'être nommé commissaire exécuteur de l'édit de Poitiers pour le Lyonnais, le Dauphiné et la Provence. Ayant été informé des dispositions hostiles des protestants du haut Dauphiné, qui subissaient l'ascendant de Lesdiguières, il n'osa pas s'aventurer au milieu d'eux et écrivit à Gordes de se rendre, le 1 5 février 1578, au Buis, pour conférer avec lui sur les moyens de pacifier la province. Quoique malade, le lieutenant général partit de Grenoble le 12 février et mourut à Montélimar le vendredi 21 1. Depuis la mort de Laval, son fils, et d'Ourches, son gendre, il était tombé dans une tristesse profonde et n'avait fait que languir. Le duc d'Aumale, dans un récent ouvrage 2, dit de lui : De Gordes, « très-lié avec les Châtillon, parut d'assez bonne heure incliner aux idées nouvelles, qui avaient trouvé de nombreux prosélytes dans la province et que deux de ses frères avaient ouvertement adoptées. Pourtant il ne renonça jamais à la foi catholique et se maintint à peu près dans la même ligne que les Montmorency, en un mot, il était déjà ce qu'on appela plus tard un politique... On ne put jamais le faire dévier de la voie de modération et d'équité où il s'était engagé ». Il en donna un exemple remarquable à l'époque de la Saint-Barthélemy. Voyez cependant plus haut (p. 340) ce que de Thou dit de lui à propos de la mort de Montbrun. Il est certain, en effet, que depuis cet assassinat juridique, auquel il aurait dû s'opposer de toutes ses forces dans l'intérêt de l'union des deux partis, et qu'il ne fit rien pour empêcher, si même il ne le favorisa
(1) Chorier dit à tort le 20.
(2) Hist. des princes de Condé , t. 1, p. 5 1 5.
point, il perdit sa réputation de douceur et d'équité, et Ô78. devint odieux aux protestants et à une grande partie de la noblesse, même catholique. Cette tache de sa vie ne nous empêche pas, toutefois, de rendre hommage à la grandeur morale de son caractère.
Après la mort de Gordes, le maréchal de Bellegarde, qui s'était rendu au Buis , résolut de faire servir à ses intérêts la pacification de la province. Ayant reçu plusieurs avanies de la cour, il songeait à en tirer vengeance en s'emparant du gouvernement du marquisat de Saluces et peut-être aussi de celui du Dauphiné, et pour réaliser son projet il avait besoin de l'assistance des protestants dauphinois. « Il était persuadé, dit Secousse, son biographe, que les protestants aimeraient mieux se fier à lui qu'à toute autre personne qui serait dévouée au roi. Dans cette confiance... il fit dire à Lesdiguières qu'il était outré des injures qu'on lui avait faites, qui étaient connues de tout le monde et dont il rejetait tout l'odieux sur lareine-mêre. m'informa ensuite de l'ordre qu'il avait reçu du roi pour faire exécuter dans la Provence, le Dauphiné et le Lyonnais le dernier édit de pacification; mais il le fit assurer qu'il n'avait point voulu se charger de cette commission avant que Lesdiguières lui eût fait connaître avec sincérité si les protestants étaient résolus d'exécuter l'édit et de remettre, en conséquence, les places fortes qu'ils occupaient, et qu'à moins qu'il n'eût des assurances positives qu'ils étaient dans cette disposition, il laisserait à un autre cette commission honorable, avec la honte de n'avoir pu réussir. Lesdiguières sentit que l'amitié d'un homme dont l'esprit était ulcéré pouvait lui être utile ; mais, ne voyant pas de sûreté ni même de bienséance à se déclarer dans les circonstances présentes, il ne répondit à ses propositions que d'une manière ambiguë. Il fit donc savoir à Bellegarde que si ceux qui avaient la confiance du roi voulaient en agir de bonne foi avec les protestants, ils avaient résolu d'exé-
i57§. cuter Tédit en toutes ses parties; qu"autrement ils ne se dessaisiraient point des places fortes dont ils étaient en possession jusqu'à ce qu'on leur eût donné des sûretés raisonnables-, que c'était donc à Bellegarde à s'assurer des intentions du roi et de ses ministres avant que dé se charger de cette commission, et que si les protestants et lui, qui était leur chef, se trouvaient dans la nécessité de refuser d'exé- - cuter les articles de l'édit, ils n'auraient jamais l'intention de rien faire qui pût déplaire à une personne dont ils respectaient la dignité, dont ils connaissaient le zèle pour la tranquillité publique, qu'ils savaient n'être point injuste à l'égard de leur parti, et dont ils avaient toujours souhaité ardemment de pouvoir cultiver l'amitié par toutes sortes de moyens.
» Bellegarde, jugeant par cette réponse que sa négociation n'avait pas eu un succès aussi heureux qu'il l'aurait désiré, et résolu d'attendre une occasion plus favorable, se retira à Villeneuve, près d'Avignon. »
zM au giron , successeur de Gordes, travaille à la pacification du Dauphiné. Convention de Jarrie. Assemblée politique de Die.
Articles de Ne'rac repoussés par Lesdiguières. Ruine de Laprade.
Laurent de Maugiron, qui avait déjà rempli les fonctions de lieutenant général du roi en Dauphiné avant Gordes, lui succéda et fit enregistrer ses lettres de nomination par le parlement, le 8 avril. Gomme pour lui souhaiter la bienvenue, le capitaine Bouvier, qui était fort remuant, parvint à s'emparer du Pont-en-Royans. Il s'entendait avec le capitaine Laprade, qui commandait à Châteaudouble et se livrait
à toutes sortes de déprédations, faisant la guerre plutôt en 1578. brigand qu'en soldat. Laprade devait secourir Bouvier en cas d'attaque; et comme celui-ci, en effet, fut bientôt assailli par une troupe catholique, il se présenta devant le Pont avec 60 argoulets-, mais Bouvier, serré de fort près, avait déjà pris la fuite.
Dans le bas Dauphiné, entre Nyons et Mirabel, Gouvernet tailla en pièces la compagnie du chevalier Oddy, qui était venue fourrager dans le pays. Il lui tua 45 hommes, mais perdit son neveu, le cadet d'Aspres.
Maugiron, désireux de poursuivre avec les protestants de sa province les négociations que la mort de Gordes avait interrompues, eut une conférence avec eux , le 12 juin 1 578, à Jarrie, village des environs de Grenoble. Il se fit représenter par Jacques Faye d'Espesses, avocat général au parlement de Paris, et les protestants par Cugie, Gentillet et d'Estables. Il fut décidé que les protestants dauphinois garderaient les diverses places qu'ils occupaient jusqu'à l'entière exécution de ledit de Poitiers, et qu'ils toucheraient 6,200 livres par mois pour l'entretien des garnisons desdites places. Les Etats du pays, qui se réunirent peu après (4 juillet), sur la demande du lieutenant général, approuvèrent la convention de Jarrie le jour même de leur ouverture, et, avec les députés protestants Cugie , Gentillet et d'Estables, qui s'étaient rendus dans leur sein, acceptèrent l'édit de Poitiers sous le bénéfice de cette convention. Tous jurèrent « que, en observation dudit édit, tant ceux d'une que d'autre religion, se prendront, comme présentement ils se prennent, en la protection et sauvegarde les uns des autres, avec promesse, sous même serment que dessus, de ne se rechercher les uns les autres en quelque sorte ou manière que ce soit, mettre en oubli toutes injures et offenses passées ».
Le roi de Navarre avait approuvé ce traité particulier,
ibjS. fort avantageux aux protestants du Dauphiné, parce qu'il prévoyait, en habile politique, que la reine-mère ne pourrait accorder à tout le parti protestant des conditions moins bonnes que celles qu'avait obtenues le Dauphiné. Catherine le comprit en effet et fut très-mécontente des concessions de son lieutenant général , qui entama aussitôt de nouveaux pourparlers avec les protestants et obtint d'eux des conditions moins désavantageuses au parti de la cour Nous n'avons pu retrouver ces dernières, qui paraissent avoir également reçu l'agrément du roi de Navarre, et furent présentées à Catherine et à Henri III par Soffrey de Calignon et Gabriel de Fay-Gerlande, baron de Saulsac, ce dernier représentant les catholiques dauphinois. Ce n'était point encore assurément ce qu'auraient désiré Catherine et son fils; mais ils étaient impuissants à cette heure. La Ligue prenait des proportions de plus en plus considérables et menaçait d'annihiler complètement l'autorité royale. Aussi se hâtèrentils d'adhérer aux nouvelles conditions des protestants dauphinois. « Après avoir vu les articles qui ont été présentés à la reine, ma dame et mère, de la part de ceux de la religion prétendue réformée de mon pays de Dauphiné, écrivit à ce propos Henri III à Maugiron (24 janvier 1 5yg), avec les réponses qu'elle a faites, et ouï sur eux particulièrement les sieurs de Saulsac et Calignon , je les ai confirmés et arrêtés en la forme que verrez par le double signé de ma main, que vous emporte ledit sieur de Saulsac, et fait expédier là-dessus toutes les provisions nécessaires pour effectuer ce qui en dépend et parvenir, en ce faisant , à l'entière exécution de mon édit de pacification. »
Les protestants dauphinois n'étaient pas, paraît-il, bien
(1) Videl , La vie de Souffrey de Calignon, dans les Documents inédits,
persuadés des bons résultats de la convention royale, car, le i579. 19 février, ils eurent une assemblée politique dans la ville de Die, dont ils avaient fait un de leurs boulevards. Cette assemblée devait rechercher les moyens d'établir une paix solide. Lesdiguières en fut le principal orateur. « Le seul et vrai moyen, dit-il, pour parvenir à une paix ferme et inviolable, c'est de faire que ceux qui la voudraient violer et rompre ne le puissent faire; et le moyen, pour les garder de la pouvoir rompre et violer, c'est que nous soyons toujours sur nos gardes. » Les raisons sur lesquelles Lesdiguières fondait la nécessité de cette paix armée étaient : l'impunité de ceux qui avaient rompu les paix précédentes; la prise, depuis la promulgation de l'édit, de plusieurs villes appartenant au roi de Navarre; l'empressement avec lequel on voulait que les protestants désarmassent ; l'exécution de l'édit limitée aux pays où les protestants étaient forts; le non-établissement de la chambre tri-partie de Grenoble; l'exemple donné par les protestants du Languedoc, qui demeuraient prudemment armés, etc. L'assemblée, entraînée par ces raisons , décida que les protestants dauphinois continueraient la garde des lieux qu'ils occupaient jusqu'à l'entière exécution de l'édit par tout le royaume et à la disparition de toutes les causes de défiance.
Sur ces entrefaites, la reine-mère, effrayée de l'influence toujours croissante de la Ligue, signa avec le roi de Navarre un traité de paix (28 fév. 1 ^79), dont les articles portèrent le nom d'articles de la conférence de Nérac , et qui fut très-avantageux aux protestants, car il confirmait entièrement l'édit de Poitiers de 1577, leur accordait le droit de bâtir des temples et de lever des deniers pour l'entretien de leurs ministres , et leur cédait 14 places de sûreté au lieu de 9. Soffrey de Calignon, qui avait été député par les protestants dauphinois au roi de Navarre et avait joué un rôle important dans la négociation des articles de Nérac, apporta
1 579- ceux-ci en Dauphiné. Lesdiguières ne voulut pas les recevoir et surtout se dessaisir des places qu'il occupait, parce que les catholiques, disait-il, étaient encore trop animés contre les protestants, à cause des déprédations de certains capitaines du parti de ces derniers.
Laprade, en effet, commandant de Châteaudouble, continuait ses brigandages et s'était associé un sieur La Cloche, qui ne valait pas plus que lui, et qu'il avait placé dans le château de Ruissas, voisin de celui de Châteaudouble. Las de leurs excès, 4,000 hommes environ, qui appartenaient à la ligue des vilains, dont nous parlerons plus loin, vinrent les assiéger dans leurs repaires. Mais, privés de canon, ils demeurèrent pendant trois semaines ou un mois devant Châteaudouble et commençaient à se débander. Maugiron, apprenant leur détresse, accourut à leur secours avec deux canons, quoiqu'il n'approuvât point cette levée populaire de boucliers, faite sans son ordre, et il eut bien vite raison de Laprade, qui se rendit. Il lui fut permis de sortir avec armes et bagages et de se réfugier auprès de Bellegarde, dans le marquisat de Saluces, où son nouveau maître le fit mettre à mort pour une raison qui ne nous est pas connue Le château de Ruissas avait été emporté dès le 5 mars, et La Cloche perdit treize hommes ; mais il parvint à se sauver. Quant à Châteaudouble, ses murailles et son château furent entièrement rasés.
(1) Chorier dit au contraire qu'il fut fait prisonnier à Châteaudouble et condamné à mort.
Conférence de La Mure. Bellegarde , d'accord avec Lesdiguières , s'empare du marquisat de Saluées. Maugiron cherche à gagner le second par la ruse.
Peu après ces événements, une nouvelle conférence eut 1579. lieu à La Mure (20 mai 1579) entre les deux partis, « pour parvenir à l'exécution d'une ferme paix, qui ne puisse jamais se rompre ». Lesdiguières, Gomps, Gentillet, Calignon, Frize et Fabri , pasteurs à Mens , chargés par l'assemblée politique de Serres (3o avril) de représenter le parti réformé, demandèrent : i° que l'exercice des deux religions fût libre dans toute la province; 20 que la chambre tri-partie de Grenoble fût « installée avec toutes les prérogatives et autres qui ont été accordées à la chambre du Languedoc » ; 3° que les réformés fussent admis aux charges provinciales et municipales comme les catholiques-, 40 que les places occupées par eux leur fussent laissées jusqu'à l'entière exécution de l'édit de Poitiers par tout le royaume et aux frais de la province.
Le baron de Saulsac et Debourd, Pérolier, Guigon, J. Bonnet etMontanyer, consuls de Vienne, Valence, Romans et Embrun, représentants du parti catholique, voulaient bien : i° que l'édit de pacification fût « promptement exécuté en toutes ses parties, à la forme des déclarations dernièrement obtenues de leurs dites Majestés par le conseiller Calignon », et 20 que la chambre de l'édit fût établie au premier jour-, mais ils demandaient 3° que les deux partis déposassent les armes, et que toutes les garnisons fussent licenciées de part et d'autre , « hors celles de Nyons et de Serres, accordées pour la sûreté de la religion », et 40 que toute saisie de biens ecclésiastiques, création de péages,
J&79- impositions extraordinaires, destinées à l'entretien des gens de guerre, fussent abolies.
Les députés ne parvinrent pas à s'entendre. Quand les protestants demandaient qu'on leur accordât le premier point, savoir le libre exercice de leur religion dans la province, les catholiques répondaient qu'ils n'avaient pas reçu mission de leur concéder ce droit, et que cet exercice serait « en danger de remettre non-seulement ledit pays , mais aussi tout le demeurant de cedit royaume en plus de controverse et trouble que jamais ».
Les députés catholiques ayant ensuite reproché à leurs adversaires de n'avoir pas tenu le serment qu'ils avaient fait aux États du pays, de l'année précédente, d'observer l'édit de Poitiers, ceux-ci leur répondirent : « Quant à la foi publique de nos accords, vous savez qu'elle n'a été nullement violée de notre part, mais de votre côté. Il serait malaisé de soutenir par raison que la prise de Roussas et le meurtre des soldats qui y étaient, le rasement du château et des murailles de Châteaudouble, l'exaction sur les nôtres de plusieurs deniers imposés durant les troubles, et le déni de nous payer les six mille et deux cents livres par mois, suivant notre accord de Jarrie, ne soient évidentes effractions de la foi publique. » Les députés catholiques ayant encore invité leurs adversaires à avoir pitié du pauvre peuple, ceuxci s'écrièrent : « Ce sommes nous qui vous requîmes au mois de septembre dernier de ne faire point d'emprunt sur le peuple, ainsi prendre sur les péages et autre nature de deniers l'entretenement des villes de garde de part et d'autre •, ce sommes nous qui offrîmes casser les garnisons de vingt-trois de nos places, pour diminuer la dépense dudit entretenement, pourvu que vous fissiez de même ; ce sommes nous qui, depuis notre accord de Jarrie, avons cassé les états et gages de tous nos gouverneurs de villes, capitaines, lieutenants, enseignes et sergents, pour nous restreindre à
la moindre dépense : ne retenant justement qu'autant de 1579. soldats qu'il nous était nécessaire pour la garde de nos portes; ce sommes nous qui avons contenu les compagnies de nos soldats sans courir de village en village, et sans piller ni manger le peuple... Et quant à ce, Messieurs, que vous requérez de nous départir de la saisie de ce bénéfice et des péages, nous offrons le faire en nous donnant bonne assurance de nous payer tous les mois les six mille deux cents livres avec les arrérages, suivant votre promesse faite à Jarrie, confirmée aux États de Tannée passée, vous offrant tenir et rendre bon compte de ce que nous avons fait *. » La conférence se passa ainsi en récriminations mutuelles et n'aboutit à aucun résultat.
Bellegarde, qui ne perdait pas de vue son projet de se rendre indépendant dans le marquisat de Saluces, où il n'était que le lieutenant du gouverneur Charles de Birague, avait enfin traité avec Lesdiguières, du consentement du roi de Navarre. Il fut convenu entre eux que les protestants aideraient Bellegarde à s'emparer du marquisat , que Lesdiguières, leur chef, recevrait 20,000 écus pour cette expédition , et que dès que Bellegarde serait le maître incontesté du marquisat, il céderait à Lesdiguières Château-Dauphin, Dronier , Demont et quelques autres places situées sur la limite des deux pays. Le capitaine huguenot réunit au mois de mai2 1,200 soldats et 6 pièces de canon et en confia le commandement à Gouvernet. Nous n'avons pas à raconter cette opération militaire , qui réussit au gré de Bellegarde et fit de lui un allié sérieux des protestants dauphinois.
Pendant que le marquisat de Saluces était ainsi conquis
(1) Arch. de l'hôtel de ville de Vienne.
(2) Videl dit au mois de janvier par erreur ; car le passage des Alpes n'était pas praticable à cette époque.
i579- par son lieutenant, Lesdiguières s'emparait du château de La Motte près La Mure, et Antoine Blosset, maréchal des logis de sa compagnie de gendarmes, après avoir fait une tentative infructueuse sur Tallard (22 juin}, attirait quatre jours après d'Auriac, commandant de Tallard, dans une embuscade, où il le faisait prisonnier Dans le bas Dauphiné, les protestants perdirent Tulette en l'absence de Gouvernet, qui était leur chef dans cette région de la province et se trouvait encore dans le marquisat de Saluces.
Ne pouvant triompher de Lesdiguières par les armes , on chercha à le prendre par la ruse. Maugiron, selon Videl, « lui fit dire que s'il voulait absolument accepter la paix, le roi lui donnerait un commandement particulier dans la province avec le titre de son lieutenant au haut Dauphiné , dépendant néanmoins de la charge de lieutenant général, pardessus quoi on lui promettait de grandes récompenses en argent, avec deux places fortes, moyennant qu'il voulût rendre les autres ». On pensait le rendre ainsi suspect à ses coreligionnaires et écraser facilement le parti protestant, quand il ne serait plus ni dirigé ni soutenu par son habile et vaillant capitaine. Lesdiguières comprit que l'offre qu'on lui faisait n'était qu'un leurre et la repoussa, malgré l'insistance de quelques-uns de ses amis plus dévoués qu'intelligents.
(1) Chorier (p. 687) dit à tort que la ville fut prise à cette époque. Depuis 1 562 les protestants n'avaient pu réussir à s'en emparer.
La reine-mère en Dauphiné. Circonspection de Lesdiguières. Acte de réconciliation des deux partis. Expédition de Colas contre les protestants du bas Dauphiné. Conférence de Montluel. Convention du Monestier-de-Clermont .
Sur ces entrefaites, la reine-mère, qui voyageait en France 1579. avec ses filles d'honneur pour désunir les protestants ou les séduire par les plus viles passions, arriva à Grenoble le 27 juillet. « Lesdiguières, dit Fauché-Prunelle, qui connaissait la personne à qui il avait affaire , opposa la ruse à la ruse , temporisa le plus qu'il put et répondit d'une manière indirecte aux propositions plus ou moins insidieuses ou adroites qui lui étaient faites. » Il avait du reste appris par Soffrey de Calignon que le roi de Navarre n'était nullement satisfait des articles de la conférence de Nérac, et ils convinrent entre eux, dit Daniel, « de ménager des intelligences en quantité de villes, afin que , supposé qu'on en revînt à la guerre , on pût tout d'un coup en surprendre un bon nombre, et qu'un soulèvement subit en tant d'endroits déconcertât la cour*, et, de peur que, par les fréquentes allées et venues des courriers, on ne s'aperçût qu'ils s'entendaient ensemble, le roi de Navarre avait envoyé la moitié d'un écu d'or rompu à Lesdiguières, dont l'autre moitié, qu'il lui enverrait lorsqu'il en serait temps, devait être le signal pour courir partout aux armes ». Lesdiguières refusa donc d'entrer en conférence avec Catherine1. Il avait du reste été
(1) Chorier (p. 568) donne au contraire à entendre que Lesdiguières eut une première conférence avec Catherine , mais qu'il ne voulut pas en avoir une seconde. Nous suivons Videl.
1 579- averti qu'il ne serait pas en sûreté à Grenoble. Les autres seigneurs protestants imitèrent sa prudente réserve.
Catherine, en attendant une meilleure occasion pour traiter, fit dresser devant elle , dans la maison de la trésorerie de Grenoble , un acte d'union entre les divers ordres de la province, dont les rapports, passablement tendus à cette époque à cause des lourdes charges imposées sur le Tiers- État par suite des frais de guerre, pouvaient facilement dégénérer en guerre ouverte, comme on le verra plus loin. « Nous soussignés, leur fit-elle dire, comme principaux du clergé, de la noblesse et aussi du tiers ordre et état de ce pays et gouvernement de Dauphiné... promettons et jurons... que nous entretiendrons et continuerons à jamais la fidélité que nous devons au roi, notre souverain seigneur... garderons et observerons tous ses édits et ordonnances , même dès à présent celui de pacification dernière et de ce qui a été accordé sur icelui en la conférence dernièrement tenue à Nérac, à la requête de ceux de la religion prétendue réformée de ce pays et poursuite du conseiller Calignon, pour ce leur député*, nous jurons et promettons aussi amitié et ferme foi les uns aux autres sous son obéissance... Fait à Grenoble, ledit jour 10 d'août dudit an 1 57g x. »
La présence de Catherine dans le Dauphiné n'y arrêta en rien la marche des affaires protestantes. Le conseil politique des églises de la province, séant à Die, imposa une taille de deux écus et i/3 par feu sur les communautés des Baronnies pour l'entretien de la garnison de Nyons. La reine-mère en fut très-irritée et publia le 20 août une ordonnance défendant, sous les peines portées par les édits, à tous ceux de la religion prétendue réformée de lever de pareilles contribu-
(1) Reconciliation faicte par la Reyne, mère du roy, entre les gens du clergé, de la noblesse et du tiers-estat du Daulphiné. — Lyon, in-8°.
tions. Mais cette défense demeura lettre morte. « Ce n'est 1579. pas être politique , dit Chorier à ce propos , de défendre ce que l'on ne peut empêcher. »
Le ligueur Jacques Colas, visénéchal de Montélimar, profita du séjour de la reine-mère pour faire une expédition contre les protestants des Baronnies. Exploitant habilement les agitations naissantes de la ligue des Vilains, dirigées contre la noblesse, et réunissant un certain nombre des mécontents qui la composaient, il les conduisit dans les Baronnies, sous prétexte de secourir Birague contre les entreprises de Bellegarde, mais en réalité pour ravager ce pays, qui était au pouvoir des protestants. Il pilla en effet les maisons de ces derniers, et même celles des catholiques , et réussit à s'emparer de Mévouillon et de La Roche-sur-le- Buis. Lesdiguières , que Ton voulait amuser par de longs traités, dit Videl, voyant que ce feu pouvait s'étendre plus loin, que cette ligue acquérait tous les jours de nouveaux partisans, et que le lieutenant temporisait pour donner loisir à cette populace de faire quelque effort d'importance , court à Mévouillon, et, autant par sa présence que par ses armes, l'arrache à la ligue1. En même temps Gouvernet revient, qui reprend le château de La Roche; et ce tumulte populaire se passe aussitôt qu'il s'était ému. « Maugiron descendit à Montélimar et Jean de Bellièvre d'Hautefort, premier président au parlement, alla au Buis pour informer sur l'expédition de Colas; mais ils se bornèrent à blâmer extérieurement les auteurs de ce mouvement, sans les punir, pendant qu'ils conjuraient Lesdiguières de ne point interrompre pour cela les négociations relatives à la paix.
(1) Chorier (p. 689) dit au contraire que Lesdiguières ne s'empara pas de Mévouillon par égard pour la reine-mère, et il semble avoir raison; car dans le règlement de Bellegarde, cité plus loin, il est stipulé que le roi retirera ses troupes de Mévouillon.
1 579. Un certain nombre de gentilshommes protestants du parti des Désunis1 se rendirent à Montluel, où s'était établie Catherine après avoir quitté Grenoble, dans le but de parvenir si possible à une entente. Mais la reine-mère ne voulut faire avec eux qu'un accord provisoire et sur quelques points seulement, les renvoyant au roi pour statuer sur les demandes contenues dans leur cahier et exigeant d'eux jusqu'à cette époque une suspension complète des hostilités et des levées de deniers. Dans l'ordonnance qu'elle publia à cette occasion (20 oct. 1579), elle enjoignit aux protestants delà province de ne contrevenir en rien aux articles de Nérac, et de vider toutes les places qu'ils occupaient, à l'exception de Gap, Die, La Mure, Livron, Châteauneuf-de-Mazenc, Pontaix et le Pont-en-Royans , qu'elle voulait bien leur laisser pour six mois en outre de Serres et Nyons , que leur accordaient les édits précédents. Elle permit d'un autre côté qu'on leur payât, pour l'entretien pendant un mois des garnisons des places susdites, la somme de 1 ,733 écus et i/3 , mais à la condition que la religion catholique serait rétablie dans ces places et que les ecclésiastiques et autres personnes qui les avaient quittées pourraient y rentrer sans crainte.
Comme Lesdiguières et les gentilshommes qui le reconnaissaient pour leur chef ne s'étaient pas fait représenter à la conférence de Montluel, Bellegarde, que la reine-mère avait confirmé dans la possession du gouvernement du marquisat de Saluces parce qu'elle ne pouvait le lui ôter, fut chargé par la même ordonnance de Montluel de s'entendre avec le capitaine huguenot et ses adhérents pour négocier un traité de paix s'étendant à toute la province. Des députés des deux
(1) Cugie, du Mas, Comps, Fcrmeyer, du Poët. Les jurisconsultes d'Estables et de Calignon s'étaient joints à eux.
partis se réunirent au Monestier-de-Clermont1, et convinrent 1579, entre eux que les protestants laisseraient « de bonne foi tous actes d'hostilités, impositions, contributions, péages et toutes autres levées et cueillettes de deniers, vivres ou munitions de quelque nature qu'ils soient, ensemble toutes courses et autres charges quelconques »; qu'ils videraient toutes les places qu'ils occupaient, excepté Nyons et Serres, qu'ils possédaient de par l'édit, et Gap, La Mure, Livron, Die, Pont-en-Royans , Pontaix et Châteauneuf-de-Mazenc, que leur cédait l'ordonnance de Montluel ; que ;Maugiron licencierait les garnisons catholiques de Mévouillon , Tulette, Ruinât , Saou et Grane et démantèlerait ces deux dernières places; que les ecclésiastiques catholiques jouiraient dans tous les lieux de la province d'une entière liberté, mais devraient se « comporter modestement2 ».
Ce règlement ramena pour quelques mois dans le Dauphiné une paix, que l'on avait mis plus de deux années à conclure. Bellegarde, qui présida la conférence du Monestier-de-Clermont, était tout dévoué à cette heure, mais secrètement, au parti huguenot. Il avait informé le roi de Navarre de tout ce qui s'était passé à Montluel pendant le séjour de la reine, et lui avait demandé le brevet de lieutenant général du Lyonnais, Dauphiné et Provence, dans le
(1) C'étaient, pour le parti catholique : Maugiron, lieutenant général de la province; Bellièvre, déjà nommé, premier président au parlement; Gaspard Fléhard de Pressins , quatrième président au parlement; Bertrand Plouvier, premier président de la chambre des comptes; le baron de Saulsac, Gaspard Chapuis de Brigaudières, procureur des États du Dauphiné; — pour le parti protestant: Lesdiguières, Aspremont, Morges, Gouvernet, Sainte-Marie, Allières.
(2) Le règlement sur la pacification du pays de Dauphiné faict par M. le maréchal de Bellegarde , suyvant Varrest et ordonnance de la Reync,mère du roy , donné à Montluel en Bresse, le vingtième d'octobre i^yg. — Lyon, in-8°.
i58o. cas où les hostilités recommenceraient entre les deux partis.
L'année suivante (i58o), les habitants de Grenoble, tant de Tune que de l'autre religion, jurèrent un pacte d'union , dans lequel ils protestaient de leur obéissance au roi et à ses lieutenants, et déclaraient vouloir exposer leurs « personnes et biens pour la tuition de l'État, conservation de l'autorité de Sa Majesté et sa justice et défense de la patrie », et particulièrement de leur ville de Grenoble, et de se « tenir armés, chacun selon ses pouvoirs et facultés , tant pour la conservation de la paix, union des habitants de ladite ville... que pour courir sus, tant dans ladite ville que hors d'icelle, à tous rebelles, séditieux et larrons, voleurs et perturbateurs dudit État et repos public 1 ».
Tous ces serments, hélas! devaient être bientôt rompus.
(i) Le Livre du roi, dans le Bull, de VAcad. delph. , i" série, t. i, p 558, 559, 653-667; n> P- i36-i49; — Mémoires de Bellegarde, p. m, 1 35', 193; — Additions aux Mémoires de Bellegarde, p. 27, 29, 34; — Chorier, p. 682-690; — Videl, p. 61-73; — Pérussis, dans d'Aubais, t. 1, p. 341 ; — Hist. des guerres excitées dans le Comtat- Venaissin, t. a, p. 189, 2i3, 218, 234; — Charronnet, p. 1 3 1 - 1 3g , 145, 146.