‹ Histoire des protestants du Dauphiné aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles (volume 2)Chapitre 31 sur 44 · HUITIÈME GUERRE DE RELIGION · texte numérisé non relu

HUITIÈME GUERRE DE RELIGION

(mars 1 585 — 1 3 septembre 1 58oJ.

cAudace sans borne de la Ligue. Sa toutepuissance en Dauphiné. Lesdiguières entre en campagne. Prise de Chorges et de Montélimar.

• 585. La mort du duc d'Anjou , frère d'Henri III , survenue le io février 1 584 , faisait du roi de Navarre l'héritier présomptif de la couronne. Les Guises et les Ligueurs en furent remplis de dépit. Désireux de s'opposer de tout leur pouvoir à l'avènement probable d'un prince hérétique sur le trône de France, ils ne négligèrent rien pour augmenter le nombre de leurs partisans. Ils signèrent d'abord un traité avec Philippe II, roi d'Espagne, par lequel le vieux cardinal de Bourbon était déclaré successeur d'Henri III, dans le cas où celui-ci viendrait à mourir sans enfant. Le cardinal luimême publia un manifeste, revêtu de la signature de'presque tous les princes catholiques de l'Europe, le pape à leur tête, dans lequel il prenait le titre de premier prince du sang et proclamait Henri de Lorraine, duc de Guise, lieutenant général de la Ligue. Paris tout entier se déclara pour celle-ci.

Le roi de Navarre n'attendit pas le dernier moment pour se prémunir contre le danger qui le menaçait. Il convoqua à Montauban tous les chefs de son parti. Lesdiguières , qui possédait toute sa confiance, se rendit à son invitation. Tous furent d'avis qu'il fallait prendre les armes; mais le choix du moment de l'entrée en campagne fut laissé au roi.

Tandis que Lesdiguières était en Guienne, les Ligueurs de 1 585. Provence firent une incursion jusqu'à Veynes avec i,6oo arquebusiers à pied et 5o chevaux. Arrêtés devant cette place, ils se retirèrent dans leur pays, après avoir occupé un certain temps Sigoyer, près Tallard, et quelques autres villages. D'autre part, Balthazard Flotte, baron de La Roche, qui soutenait le parti protestant, tenta de surprendre Gap, dont le Ligueur Doriat s'était saisi; mais il fut découvert et perdit ôo hommes.

La Ligue était dominante à cette époque à Grenoble, Valence, Embrun, Briançon, Die, Montélimar, et d'une manière générale elle avait fait de grands progrès en Dauphiné depuis le double séjour du duc de Mayenne, frère cadet du duc de Guise. A Die , le gouverneur L'Hère de Glandage le père, qui craignait un mouvement des protestants de la ville, en avait banni 400 et s'était saisi des capitaines Vachères, Chabanas et autres; mais sur l'ordre de Maugiron il dut les relâcher.

Se sentant menacés, plusieurs protestants dauphinois, sans attendre l'ordre du roi de Navarre, commencèrent à se soulever. Ainsi ceux du Diois prirent Pontaix (à Pâques), et ceux de la Valloire, commandés par Claude Odde de Triors et Gabriel de Forets de La Jonchères, passèrent l'Isère à Eymeu et rejoignirent leurs coreligionnaires du Royans (i3 mars). Maugiron et Lesdiguières lui-même, qui n'était pas encore entré en campagne, leur écrivirent de se débander; mais ils répondirent qu'ils avaient pris les armes non pour troubler la paix publique , mais pour sauver leur vie menacée par les Ligueurs; et dès le mois suivant ils se mirent à faire des incursions sur la rive droite de l'Isère (juin et juillet). Maugiron leur ordonna une nouvelle fois de se retirer dans leurs maisons, et ils lui firent à peu près la même réponse.

Lesdiguières cependant , qui venait de recevoir la seconde

1 585. moitié de Vécu d'or que lui avait donné le roi de Navarre, entra en campagne. Parti le 2 3 juin de Saint-Bonnet en Champsaur, avec 200 hommes de pied et 100 à 200 chevaux, il tenta d'abord, mais sans succès, de s'emparer d'Embrun. S'étant rabattu sur Chorges, il prit la ville par escalade la première semaine de juillet. Les habitants, qui se raillaient de la faiblesse numérique de sa troupe, s'abandonnaient au plaisir. « Nous sommes venus danser avec vous », leur dit plaisamment Lesdiguières en entrant dans leurs murs : danse sanglante qui coûta la vie à 80 Ligueurs environ. Despraux, qui commandait la garnison, avait pillé le château de Lesdiguières en son absence et s'était même permis de frapper sa femme. Il se trouvait au nombre des prisonniers et s'attendait à un châtiment sévère. Mais le capitaine huguenot le traita avec magnanimité et se l'attacha en lui pardonnant. Quelques-uns de ses soldats se répandirent dans les environs et s'emparèrent du village des Crottes, à une demi- lieue d'Embrun. Lesdiguières luimême, après avoir réparé les fortifications de Chorges, se rendit à l'assemblée politique de Rosans.

Henri III, effrayé de la puissance et de l'audace de la Ligue , s'était cru obligé , pour conserver sa couronne , de signer avec elle le traité de Nemours (7 juillet), qui interdisait l'exercice de la religion réformée dans le royaume sous peine de mort; supprimait les chambres tri-partie et mipartie ; ordonnait aux ministres de sortir de France dans le délai d'un mois et aux réformés dans celui de six , à moins qu'ils n'embrassassent le catholicisme; redemandait à ceux-ci leurs places de sûreté, et enjoignait aux gouverneurs des provinces de leur faire la guerre. Maugiron publia ce traité le 20 juillet, et presqu'un mois après (i3 août) l'édit du 18 juillet, conforme au traité de Nemours. Il se concerta ensuite avec Messieurs du pays pour trouver l'argent qui lui était nécessaire pour soutenir la guerre avec les protestants de la province.

Dès le 20 du même mois, les 400 réformés qui avaient 1 585. été chassés de Die par L'Hère de Glandage, profitant de ce que Maugiron avait rappelé la garnison catholique de la ville , y pénétrèrent en armes , et dès le lendemain cernèrent la citadelle, défendue par Antoine de Fay de Solignac de Veaunes, de Romans. Gouvernet et Le Poè't leur prêtèrent bientôt main-forte, et Veaunes, qui craignait de ne pouvoir résister, se rendit par composition au bout de trois jours. La citadelle, qui était très-forte et aurait pu tenir trois ans , fut rasée de fond en comble par les Diois, qui l'avaient vu construire avec un grand déplaisir. Maugiron avait bien envoyé des troupes au secours de Veaunes , mais elles arrivèrent trop tard, et, pour se dédommager, elles se saisirent de Loriol , qu'elles ne tardèrent pas à abandonner à l'approche de Lesdiguières.

Le hardi capitaine venait de former le dessein de s'emparer de Montélimar. Il réunit 700 hommes à Bourdeaux , et arrêta son plan d'attaque dans le château de Saint-André avec Comps , Saint- Auban et Le Poë't. Ayant distribué les rôles à ses capitaines, il se met en route, et le dimanche 2 5 août, fête de Saint-Louis, entre 2 et 3 heures du matin, il fait appliquer à la porte Saint-Martin trois pétards, qui l'enfoncent. Lesdiguières, Saint- Auban et le cadet de Charence pénètrent aussitôt dans la ville avec huit hommes résolus et s'établissent sur la place principale. Les autres chefs se rendent avec leurs hommes aux lieux convenus, et la ville est prise avant même d'avoir été attaquée. Quelques catholiques cherchèrent un refuge dans la tour de l'Abreuvoir, mais leur résistance fut de peu de durée. Le château, où la garnison catholique , forte de 800 hommes et commandée par Jean de Pracontal d1 Anconne , s'était précipitamment retirée à la première alerte, fut aussitôt investi. Maugiron, averti du danger qui le menaçait, accourut de Saint-Marcellin le 28 août , avec le colonel corse Alphonse d'Ornano , auquel se

1 585. joignit Suze et toute la noblesse catholique des environs, comptant en tout 2,5oo hommes de pied1, 5oo chevaux2 et 4 canons de campagne. Lesdiguières, de son côté, reçut du Vivarais un renfort de i,5oo hommes, et comme, dès l'investissement du château par ses troupes, il avait eu soin d'entourer celui-ci d'un fossé profond et d'une forte barricade, Maugiron, qui n'avait que des fauconneaux, ne put forcer le retranchement, et, après 8 jours de tentatives infructueuses, se retira avec son armée pour aller chercher de plus grosses pièces d'artillerie. La garnison à bout de vivres se rendit peu de jours après (i i sept.3). « Les pertes que l'on fit de part et d'autre pendant le siège, dit Candy4, furent peu considérables. Les religionnaires eurent cependant à regretter Mary de Vesc, seigneur de Comps, tué d'un coup d'arquebuse parti du château. » L'exercice de la religion catholique fut interdit à Montélimar, en vertu des ordonnances de Lesdiguières, les principaux habitants catholiques rançonnés, le temple agrandi à leurs dépens et les ministres, ainsi que les écoles protestantes, entretenus au moyen des revenus ecclésiastiques. Les soldats pillèrent les maisons catholiques et jetèrent dans la rue tous les titres déposés à l'hôtel de ville. « Une grande partie, dit Candy, fut trouvée dans l'auberge de la Licorne et dans la maison de Jean Faure, tailleur. Ils furent rendus aux consuls. Les soldats avaient emporté à Die les plus importants, entre autres le livre des libertés. Quelque temps après, Guillaume de Saint-Ferréol , ministre, Jacques de Ségur et Guillaume Fournier, consuls, s'y étant transportés, les rachetèrent moyennant dix écus d'or. »

(1) De Thou dit 2,000 hommes.

(2) Eustache Piedmont dit 800 chevaux.

(3) Selon d'autres le g.

(4) Hist. des guerres de religion à Montélimar (Mns.).

Trise d'Embrun.

Lesdiguières, ayant laissé Le Poët comme gouverneur de i585. Montélimar, reprit le chemin du Gapençais en passant par le Diois. Il chassa à cette occasion les soldats ligueurs qui occupaient Aix, Montlaur et Châtillon, et inquiétaient par leurs incursions la ville de Die. Apprenant dans le Gapençais que 5oo arquebusiers de la Ligue et 3 compagnies de lances italiennes devaient quitter Embrun pour aller tenir garnison à Gap, il résolut de les attaquer. Suivi de 400 hommes de pied et de 100 à 120 chevaux, il va les attendre à la montée de la Conche, entre Savines et Chorges, et tombe sur eux à l'improviste. Il taille en pièces les fantassins, et les cavaliers, poursuivis jusqu'à la tour Saint-Julien, élevée sur le bord de la Durance, se noient pour la plupart en voulant traverser la rivière à gué. Lesdiguières n'eut que six blessés et deux morts.

Par contre, une troupe protestante qui opérait dans le voisinage de Grenoble, fut battue à Vif par Jean Tollier, dit le capitaine Curebource, que le parlement de Grenoble avait envoyé contre elle avec 100 arquebusiers à pied et une vingtaine de chevaux. Chargée avec furie, elle eut 40 morts et perdit 2 5 chevaux et tous ses bagages (fin sept.).

Quelque temps après, Lesdiguières accomplit un beau fait d'armes en s'emparant d'Embrun, qu'il convoitait depuis longtemps. Cette ville, fortement assise sur un rocher à pic du côté de la Durance et défendue par une bonne citadelle du côté de la plaine, était considérée comme la métropole du haut Dauphiné. Son archevêque, Guillaume de Saint-Marcel, prélat guerroyeur et Ligueur passionné, nourrissait une haine implacable contre Lesdiguières , et avait même voulu le faire assassiner à Grenoble, comme on l'a vu plus haut. Ces motifs incitaient vivement Lesdiguières à

1 585. en faire le siège. « A ce dessein, dit le Véritable inventaire de l'histoire de France1, il fait venir à Serres Jean-Baptiste Gentil, de Florac en Gévaudan, issu des Gentils, famille noble à Gênes... homme prompt en conceptions militaires, hardi en entreprises, heureux en exécution, et lui demanda s'il pourrait dépuceler la pucelle du Dauphiné. Cette pucelle était la ville et archevêché d'Embrun, car durant les guerres civiles toutes les villes du Dauphiné avaient été tenues par les protestants, hormis celle-ci, bâtie sur la croupe d'une montagne et fortifiée d'une citadelle par le duc de Mayenne. Gentil va la reconnaître de nuit et rapporte qu'il y a moyen de la prendre. Ils partent avec 3oo chevaux et 700 arquebusiers durant les longues nuits d'hiver, et, arrivant 4 heures après minuit , trouvent la ville en armes et les habitants en dévotion de leur faire une belle bienvenue. Car un manant s'était, à la dérobée, coulé parmi les gens de guerre à la sortie de Chorges, où ils avaient repu le soir, et était couru donner cet avis à [ Chatte ]- Gessans , gouverneur de la place. Ni pour cela Gentil ne laissa de s'avancer avec les capitaines Corbière, Rivière [ de Sainte-Marie], [ Le] Mas, Balthazard Autard de Bragard et quelques autres. Lesdiguières les suit avec Saint Jean, son cousin, cinquante hommes armés et cinquante arquebusiers : Morges commandant le reste et [ Gaspard de Bonne de ] Prabaud l'arquebuserie. La sentinelle vit le cliquetis des armes et à son Qui va là? — « C'est, dit Gentil, M. de Lesdiguières qui te vient pétarder. » Les pétards font leur effet. Ils se jettent dans la basse-cour de la citadelle pêle-mêle avec les assaillis, les contraignent de quitter le bas et se sauver au terrain ou parapet vers leur canon. On les en chasse; on tue les uns, les autres se précipitent des murailles en la ville à corps perdu.

(1) Cette histoire place à tort la prise d'Embrun en 1587.

Ceux du donjon se défendent avec courage. Genul les menace i585. de les faire sauter en l'air avec un pétard qu'il va placer à la porte du magasin de leurs poudres. Ils s'en effrayent et se rendent à vie sauve. » Vovant la citadelle prise , les assiégés de la ville construisent une barricade pour en défendre l'entrée, mais Lesdiguières l'a bientôt emportée. Le capitaine Matthieu de Rame, des Crottes, et le juge Gessans, qui commandent la place, se réfugient dans la tour Brune et mettent le feu à la cathédrale pour que les ennemis ne puissent s'en servir comme d'une citadelle. Mais Lesdiguières ordonne d'éteindre l'incendie, et les deux capitaines catholiques se rendent par composition. Ce fait d'armes hardi, qui eut lieu le 19 novembre, fut conduit avec tant de célérité que 10 ou 12 assiégés seulement périrent. Dès le commencement de l'attaque l'archevêque était parvenu à se sauver.

Les soldats protestants pillèrent la cathédrale et y trouvèrent un riche trésor, notamment une statue de la Vierge en argent massif estimée 10,000 écus, qui fut adjugée à Gentil; une statue de saint Marcellin en argent creux de la valeur de 4 à 5oo écus1; une chape d'or, donnée par Edouard II à l'archevêque Raymond Robaud et représentant tous les rois d'Angleterre; un livre des Évangiles écrit sur satin, orné de^ miniatures et couvert de lames d'argent. Pour ce qui est de la ville elle-même, elle fut préservée du pillage moyennant 6,980 écus, dont 200 pour les deux secrétaires de Lesdiguières. Elle dut payer en sus 1,200 écus pour douze personnages importants que Lesdiguières avait fait arrêter et qui étaient parvenus à s'échapper. Les prêtres furent aussi soumis à une rançon particulière avant

(1) Bouche Hut. de Prov.. 1. x, sect. n] donne d'autres estimations. D'après lui la statue de la Vierge valait ôoo écus et celle de saint Marcellin 6,000.

i585.de pouvoir quitter la ville, et l'un d'eux, qui voulut fort témérairement célébrer la messe dans la cathédrale au moment où elle fut envahie, fut mis à mort. Un médecin aurait été également massacré sans l'intervention de Lesdiguières. La cathédrale devint un temple. La plupart des autres églises et quelques maisons furent pillées, malgré les ordres de Lesdiguières, qui, redoutant de nouveaux excès, prit la ville sous sa protection personnelle (5 déc), et défendit le pillage sous peine de mort. Voulant d'un autre côté la mettre à l'abri des incursions des garnisons catholiques du voisinage, il ordonna à ses gens de s'emparer de Châteauvieux et de Saint-Clément. Il remonta lui-même le cours de la Durance pour assiéger Guillestre. A son approche les habitants, de crainte d'être surpris, font de nuit de grands feux de paille dans les fossés des remparts. Mais l'ingénieur Gentil applique aux trois portes de la ville des pétards , qui les font voler en éclats. Les assiégés en défendent l'entrée avec une grande énergie et tuent bon nombre d'assiégeants. Mais ceux-ci, rivalisant d'ardeur et de courage, finissent par demeurer maîtres du terrain. Les soldats de Lesdiguières se saisirent également de Réotier, de Château-Queyras et de Molines1. Arrêtés au grand Villard2, où ils eurent à sou-

(i) Selon le Jésuite Fornier [Hist. gén. des Alp. Marit., Mns., p. 716 et 717), les soldats de Lesdiguières auraient commis des actes de' barbarie dans ces localités; mais Chaffrey Roulph, né à Fontgillarde , hameau de Molines, qui a recueilli dans son Livre de mémoires tout ce qui intéresse la vallée de Molines et les lieux circonvoisins depuis 1460, ne les mentionne en aucune façon. Il y a plus, Roulph écrit que le curé de Molines qui, d'après le Père Albert (Hist. géogr., etc., du diocèse d'Embrun, p. 71), serait le curé du Queyras de Fornier, que les soldats protestants auraient enterré vivant jusqu'au cou, et dont la tête leur aurait servi de but pour jouer aux boules et aux palets, — Roulph, dis-je, écrit que ledit curé mourut le 8 janvier i5o,i , après un ministère de 32 années. Il n'a donc pu être martyrisé par les protestants en i586. Nous devons ajouter aussi que le manuscrit original de Roulph a été interpolé dans les copies qui en ont été

tenir un combat acharné, ils furent obligés de battre en i586. retraite. Lesdiguières revint à Embrun, où il passa le reste de Thiver. Cette ville demeura en son pouvoir jusqu'en

A peu près vers le même temps , les protestants du Diois s'emparèrent du château de Glandage, d'Aix et d'autres petites places des environs, « pendant que les troupes catholiques, dit Eustache Piedmont, se reposaient et s'adonnaient à manger le peuple 1 ».

La Valette entre en Dauphiné avec une armée et prend quelques petites places.

Affreuse peste, qui fait périr les deux tiers des habitants des villes.

Alarmé des progrès de Lesdiguières dans le Dauphiné , le roi résolut d'y envoyer une armée sous les ordres de Louis de Nogaret, duc de La Valette. Cet habile général, qui avait pour mission de combattre sous main la Ligue, tout en faisant la guerre aux protestants, arriva le 2 3 décembre à Grenoble. Le 7 janvier 1 586 il était à Valence, en compa-

faites ces dernières années, et qu'on a ajouté à celles-ci à l'année 1 586 le récit de Fornier (Muston, Un nouveau document pour l'hist. des Vaud., dans la Nouv. revue de théol. de Strasbourg, année i858, vol. n, p. 166 et suiv.).

(2) Le Villard-Saint-Pancrace, sans doute.

(1) Eustache Piedmont, Mémorial; — Le véritable inventaire, t. r, p. 85; — De Thou, t. ix, p. 403-405; — Matthieu, t. 1, p. 52i ; — Chorier, p. 710-715; — Videl, p. g5-i n; — Marcellin Fornier, p. 707-717 (Mns. de Lyon); — Albert, t. 1, p. 68-72; t. a, p. 3i2; — Sauret, p. 318-327.

i386. gnie de Maugiron, et se mit en campagne, bien qu'il y eût un pied de neige dans tout le Dauphiné. Son armée comptait 3,ooo fantassins français1, 1,000 Suisses, commandés par le colonel Gallaty, de Glaris, qui avait assisté à la défaite des Suisses au pont d'Oreille en 1 576 , et 5oo chevaux. Le 26 janvier il s'empara de Mirabel et de Vachères en Diois, où il trouva une grande quantité de grains. Il retourna ensuite à Grenoble pour assister aux États du pays, qui décidèrent de faire respecter par les armes l'inique édit du 18 juillet.

La Valette était de retour à Valence le 5 février, et, voyant que le temps était beau , il assiégea Eurre avec ses Suisses et 8 canons. La place se défendit avec vigueur pendant 5 jours (i5-20 févr.)2;mais l'armée eut tellement à souffrir du temps , qui était devenu tout à coup fort rude, que plusieurs sentinelles furent trouvées mortes de froid. Lesdiguières tenta bien de secourir la place, mais la bonne contenance de l'armée l'en empêcha.

L'armée royale prit ensuite Allex et s'achemina vers Saillans, que les protestants abandonnèrent à son approche. Ils tentèrent néanmoins une escarmouche en avant de la place , mais ils laissèrent sur le terrain 40 des leurs. Revenant sur ses pas , l'armée s'empara de Saou et l'incendia , parce que ce village était devenu un repaire de coureurs. Sept d'entre eux furent pendus sur le front de l'armée*, les autres se retirèrent dans le château, situé sur un roc presque inaccessible. L'armée s'établit ensuite à Livron et à Loriol, où elle séjourna jusqu'au i5 mars, sous prétexte que la neige incommodait ses opérations. « Voilà, dit Eustache Piedmont, les effets de cette belle armée, qui était suffisante pour courir

(1) Les Mémoires de La Valette par Mauroy disent 2,000.

'2) D'autres disent pendant trois semaines : c'est peu vraisemblable.

toutes les montagnes et n'a rien fait que manger le pays-, de 1 386. quoi aucuns faisaient courir le bruit que le roi n'avait point intention de faire la guerre à bon escient aux huguenots, à cause de l'élévation dernière des princes [ lorrains ] ».

Lesdiguières, craignant néanmoins que La Valette n'assiégeât Montélimar, s'y transporta pour le mettre en état de défense, et reprit ensuite le chemin du Gapencais par le bas Dauphiné. Le duc essaya d'arrêter sa marche avec 3 compagnies de gendarmes et un régiment à pied de 1,200 hommes, mais il n'y réussit point. En passant dans les Baronnies, Lesdiguières prit Sainte-Jalle, après l'avoir battue avec 3 canons et tiré 3oo coups. Une partie de l'armée royale s'avança pour la secourir, mais elle arriva trop tard. Au bruit de ce succès, Mirabel apporta quatre jours après ses clefs à Lesdiguières. La Valette se rendit ensuite à Grenoble et s'apprêtait à jeter des troupes dans le Trièves \ mais Lesdiguières le prévint, et ses soldats rencontrèrent ceux du duc au Monestier-de-Clermont. Après un vif engagement, où les protestants perdirent 80 hommes, ces derniers durent céder au nombre et se replièrent sur le pont de Brion , qui était la clef du Trièves. Le jeune de Gordes, fils de l'ancien lieutenant général, du roi en Dauphiné, et d'Auriac, qui commandait le détachement catholique, perdirent la vie dans le combat; par contre Gouvernet fut fait prisonnier. La Valette, après ce succès, tenta de forcer le pont de Brion, sans pouvoir y parvenir, et revint à Grenoble. Le vieux baron des Adrets l'avait accompagné dans cette expédition, en disant qu'il avait fait les huguenots, mais qu'il voulait les défaire. Vaine bravade d'un vieillard impuissant ! A leur retour du Trièves, les troupes royales attaquèrent le Ponten-Royans, occupé par les huguenots, et les forcèrent à se retirer, après leur avoir tué plusieurs hommes et pris quelques chevaux.

Pendant l'été et l'automne, La Valette parcourut le Dau-

i386. phiné, où la famine et la peste sévissaient avec une telle violence que les deux tiers et plus des habitants de Grenoble, Vienne, Romans, Saint-Marcellin , Valence, Die, etc., périrent. A Die seulement, près de 5,ooo hommes succombèrent, d'après les Mémoires de la maison des Gaj , qui font un tableau horrible des ravages causés par la peste dans cette ville1. Le duc entra « dans les villes infectées de la contagion, dit son secrétaire Mauroy, il consolait les magistrats, il leur distribuait des remèdes et il soulageait la misère du peuple par d'abondantes aumônes ». Ce tableau ne concorde guère avec le Mémorial d'Eustache Piedmont, qui affirme au contraire que le duc s'enfuit de Grenoble quand la peste s'y déclara.

Siège mémorable de Chorges.

A la fin de l'année, La Valette songea à reprendre les hostilités contre Lesdiguières , et se concerta avec le duc d'Epernon, son frère, gouverneur de Provence, pour faire le siège de Chorges , forte place située dans une localité marécageuse et défendue par sept grands bastions, construits avec beaucoup d'art par les ordres de Lesdiguières, mais demeurés inachevés. Le capitaine huguenot, dont les troupes bloquaient Gap et Tallard, pénétra son dessein et se rendit à Chorges pour y organiser la défense. Il y plaça une garnison composée de 5oo de ses meilleurs soldats2, aux ordres de Poligny, son lieutenant, et de ses deux neveux, Saint-Jean et Abel de Béranger de Morges. Apprenant que Lesdiguières était dans Chorges, La Valette tenta de l'y renfermer au moyen de sa cavalerie, qui lui servait d'avant-

(1) Voy. le fragment publié par Long, p. 3ii.

(2) Mauroy dit 800; Chorier, 1,000. Nous suivons Videl.

garde. Mais le rusé capitaine sortit de nuit de la place, et, 1 586. trompant la vigilance des soldats qui gardaient les passages, se rendit à Embrun sans autre empêchement.

Pendant que la cavalerie de La Valette investissait Chorges (ier nov.), le duc se saisit lui-même de La Bréole et de Seynes, places provençales occupées par les protestants et qui auraient pu inquiéter ses derrières. Ayant ensuite fait sa jonction avec son frère, il se présenta le 17 novembre1 devant Chorges, qu'il trouva plus forte qu'il n'avait cru. L'armée des deux ducs , dont le quartier général fut établi à Montgardin , village d'un accès difficile, comptait 7 régiments français, 3 régiments suisses, commandés par les colonels Gallaty, Reding et Leid, 5 compagnies d'argoulets, 20 de gendarmes2, 18 de chevau-légers , en tout 18,000 hommes3 et 14 canons.

Le siège de Chorges fut remarquable , et peut soutenir le parallèle avec ceux de Livron et de La Mure. Nous n'en avons malheureusement retrouvé aucune relation complète. La Valette établit d'abord une batterie de canons « en un lieu si inaccessible, dit Brantôme4, que c'est tout ce que pourraient faire les chèvres que d'y aller », et son premier fait d'armes fut l'attaque d'un moulin situé sur la contrescarpe et défendu par des soldats de la garnison. Trois cents de ses arquebusiers l'emportent et s'y logent-, mais les assiégés, au nombre de 200 environ , font une sortie furieuse , se ruent sur les arquebusiers et les chassent du moulin. Sur l'heure, La Valette ordonne à quelques gentilshommes qui venaient au combat de reprendre la position. La Mar-

(1) Chorier dit le i" décembre. Nous suivons Charronnet.

(2) Videl dit 5. Nous suivons Chorier.

(3) Mézeray dit seulement « plus de 10,000 hommes ».

(4) Vie des grands capitaines, n" part.

cousse, qui les commande, se jette sur les défenseurs du moulin et leur cause une telle panique que ceux-ci se précipitent dans le fossé, dans la crainte que la retraite ne leur soit coupée par leurs adversaires, qui de la sorte restent maîtres du moulin (19 nov.).

Deux jours après (2 1 nov.), Lesdiguières réussit à faire entrer dans la place 120 arquebusiers et 40 autres soldats, conduits par le cadet de Charence, qui réussit à tromper la surveillance de ses ennemis postés pour lui barrer le passage. « La nuit de ce même jour, dit Videl, Saint-Jean fit une sortie , dont la hardiesse fut publiquement louée des ennemis. Il donna dans les tranchées à cheval, lui huitième, tua quelques soldats et puis se retira, sans autre perte que de la manche de sa mandille, arrachée d'un coup de pique. »

Le 2 3 novembre, La Valette canonna la place avec ses 14 pièces d'artillerie et tira sur elle pendant plusieurs jours, mais sans lui causer beaucoup de dommage ni effrayer ses défenseurs, qui reçurent 2,000 boulets. Il ouvrit ensuite une tranchée dans la direction des bastions Sarrazin et Saint- Jean , qui protégeaient un des angles de la ville , et pratiqua deux mines pour les faire sauter*, mais Tune démolit seulement le flanc du bastion Sarrazin, et l'autre n'écorna que la pointe du bastion Saint-Jean.

Cependant le plomb commençait à manquer dans la place. Lesdiguières , qui en fut informé , feignit de vouloir traiter avec La Valette et d'Epernon, et leur envoya son secrétaire et un trompette , dont les habits , les valises et les selles étaient garnis de lames de plomb. Un certain nombre d'articles ayant été arrêtés entre eux , les envoyés du capitaine huguenot obtinrent la permission d'entrer dans la place sous ombre de faire part aux assiégés du résultat de leurs négociations , et y déposèrent leur charge de plomb. A leur retour, le secrétaire souleva des difficultés imprévues et fut renvoyé à Lesdiguières, qui, satisfait de son stratagème, ne donna pas suite aux négociations.

Autrement, les deux frères avançaient lentement dans le i586. siège et leurs hommes souffraient beaucoup des fièvres pestilentielles et de la saison , qui était très-mauvaise. « Le froid fut très-rigoureux , dit Mauroy, au commencement de décembre. 11 tomba une quantité prodigieuse de neige. Les assiégeants étaient sans abri campés en rase campagne. Les sentinelles ne pouvaient demeurer une heure en faction sans mourir de froid. » « On trouvait les sentinelles tout raides morts, ajoute Mézeray, quelques-uns plantés debout, que le verglas avait attachés par les pieds à terre, comme s'ils eussent pris racine; d'autres fixés sur leurs chevaux comme des statues. La violence du froid engourdissait les plus vigoureux et leur gelait la voix jusque dans les entrailles. On vit des soldats qu'elle avait rendus si insensibles, qu'ils s'étaient à demi-rôtis dans le feu avant que de s'être pu échauffer. Ils mouraient par centaines; les vivants ne pouvaient suffire à enterrer les morts et les jetaient par monceaux dans de grandes fosses. Aussi 'cette armée, qui était de plus de 10,000 hommes, se trouva réduite à partir de là à 3 ou 4,000. » Les Suisses furent surtout éprouvés. Quant aux assiégés , depuis la prise du moulin de la contrescarpe , ils étaient réduits à broyer leur blé entre deux pierres pour en faire de la farine; mais ils se défendaient vaillamment. Lesdiguières , du reste , qui était à l'abri derrière les remparts d'Embrun, ne laissait pas que d'inquiéter beaucoup les derrières de l'ennemi. Néanmoins, comme la place commençait à manquer de vivres et de munitions , Lesdiguières accueillit avec joie2 les ouvertures qui lui furent faites par

(1) C'est donc à tort que Girard, dans son Hist. de la vie du duc d'Épernon, dit que ce capitaine se rendit maître de « Chorges et de plusieurs autres places considérables, tant en Provence qu'en Dauphiné, avec une promptitude incroyable ».

(2) Matthieu dit cependant que « si les assiégés eussent eu plus de confiance, le froid était si extrême qu'il eût contraint La Valette de décamper».

i586. des gentilshommes des deux camps, qui étaient liés d'amitié et s'étaient vus pendant une courte suspension d'armes. Un projet de capitulation fut dressé et proposé à La Valette et à d'Epernon, qui l'acceptèrent (4 déc). H eut son effet dès le lendemain , et portait que « les assiégés sortiraient avec leurs armes, hardes, munitions et artillerie, la mèche non allumée, l'enseigne ployée et le tambour sur le dos; que la place serait démantelée, que les habitants auraient liberté de conscience, que l'on ne ferait point la guerre sur leur terroir et qu'ils seraient exempts de tous actes d'hostilité ».

La prise de Chorges ne procura pas de grands avantages à La Valette , car il perdit une grande partie de son armée , et il lui fut impossible , soit pour ce motif, soit à cause de la rigueur de l'hiver, de songer à déloger Lesdiguières d'Embrun. « C'était un jeu joué exprès, » dit Eustache Piedmont, qui pense avec juste raison que le roi ne voulait pas écraser entièrement le parti réformé, afin de pouvoir contenir la Ligue par son moyen. D'Epernon retourna en Provence avec ses troupes , et La Vallette se rendit à Valence , après avoir laissé son artillerie à Gap. Les soldats du premier n'osèrent pas attaquer Ventavon , qui était sur leur chemin et que défendait Gouvernet. Ils perdirent même 20 chevaux et un butin considérable dans une escarmouche hardie, que leur dressèrent 20 gentilshommes envoyés par ce capitaine.

Au commencement de l'année suivante (4 janv.), le Royannaisfut témoin de quelques faits d'armes. La Baume, à la tête de 3oo arquebusiers catholiques de Valence et des environs, surprit le Pont-en-Royans, où était la compagnie de Cugie. Celle-ci perdit tous ses chevaux et ses bagages, et la ville fut incendiée. Les protestants néanmoins ne tardèrent pas à reprendre cette place, que les catholiques gardaient très-mal, et ils se mirent à faire des incursions dans le voisinage.

De retour à Valence (20 janv.), La Valette convoqua les

États du pays à Romans et leur demanda des subsides pour 1587. refaire son armée-, mais ils ne lui accordèrent que l'argent nécessaire pour entretenir 2,000 fantassins et 5oo chevaux , et envoyèrent en même temps une députation au roi pour lui représenter que « cette armée n'avait rien fait qui vaille que de ruiner le pays », comme dit Eustache Piedmont. Les États , trop naïfs , ne comprirent point que jamais nouvelle ne pouvait causer plus de plaisir au roi \

U^Çaissance du parti royaliste en Dauphiné. Exploits divers de Lesdiguières. Il conclut une trêve particulière avec le parlement.

L'hiver ne permit pas à Lesdiguières de rien entreprendre de sérieux, mais il ne resta pas oisif, et, dans la nuit du 3 au 4 février, il conclut secrètement à Veynes un traité avec le baron de La Roche , gouverneur de Romans , par lequel il s'engageait à lui prêter 3oo hommes pour se rendre indépendant dans son poste vis-à-vis de la Ligue , qui ne le trouvait pas assez zélé , pendant que le baron promettait de son côté à Lesdiguières de le favoriser sous main dans le Valentinois. Tels furent les premiers symptômes de la formation du parti royaliste en Dauphiné, qui, réunissant dans son sein les catholiques libéraux et les protestants, amena dans la province l'affaiblissement graduel de la Ligue sous Henri III et son extinction sous Henri IV. Lesdiguières s'aboucha aussi à Embrun avec le comte de Châtillon , fils de Coligny (27 févr.), au sujet des troupes que ce dernier

(1) Matthieu, t. i , p. 52i, 524; — Videl, p. ii6-i3o; — Mauroy, p. 204-213 ; — Additions au Mémoire de Secousse, p. 74; — De Thou, t. ix, p. G 1 5-6 1 8 ; — Eustache Piedmont, Mémorial; — Albert, t. 1, p. 77 ; —

ClIARRONNET, p. l85-l87; — CHORIER, p. 715-7I9.

faisait lever dans les cantons suisses protestants et qui devaient passer par le Dauphiné.

Autrement, les habitants du Briançonnais supportaient impatiemment les contributions de guerre que le capitaine huguenot avait imposées sur eux , et ils profitèrent de la chute de Chorges pour refuser de les payer plus longtemps. Dans le but de les faire rentrer dans le devoir, Lesdiguières se dirigea vers eux à la fin de l'hiver (7 mars); mais de cette pénible expédition « on ne tira, dit le Journal des expéditions de Lesdiguières , justement que les deniers de la fortification d'Embrun , et la moindre partie des arrérages des contributions ». Il y a plus, le propre neveu de Lesdiguières, Saint-Jean , et le capitaine Ciavori perdirent la vie à l'attaque d'une barricade élevée à la descente du mont Genèvre par les habitants d'Oulx (10 mars).

Lesdiguières revint à Embrun et entreprit quelques jours après une expédition plus glorieuse. Parti secrètement et de nuit de son château des Diguières en Champsaur, avec 3oo hommes (3 1 mars), il s'empara au point du jour du château de Champs, qui était aux environs de Grenoble et protégeait la ville du côté du Trièves. Remplis d'alarme, les habitants de Grenoble envoyèrent aussitôt deux députés à Lesdiguières (3 avril), qui consentit à conclure une trêve avec eux pour toute la rive droite du Drac, depuis Grenoble jusqu'à Champs. Mais la convention , n'ayant pas reçu l'approbation de La Valette et du parlement , demeura sans effet.

Lesdiguières pourvut à la défense du château de Champs en y laissant Le Pin, avec 60 hommes, et fit ensuite diverses courses à Gap , où il eut une rencontre avec les troupes de la Ligue, à Nyons et ailleurs, et revint sur Mens pour reprendre le fort du pont de Cognet et ruiner le château du Monestier près La Mure, où le seigneur de ce nom, Balthazard de Combourcier, avait mis des gens de guerre

contre la foi des traités. Le pont de Cognet, jeté sur le Drac, 1587. mettait en communication les deux places de Mens et de La Mure, et Lesdiguières, pour s'en assurer le libre passage, y avait fait construire un fort, que les troupes de La Valette prirent pendant le siège de Chorges. Désireux de ressaisir cette position importante , il s'avance avec résolution , force la barricade dressée à l'entrée du pont, fait appliquer un pétard à la porte du fort, bien qu'elle fût à six toises du sol, et effraye à un tel point les assiégés qu'ils se rendent sur l'heure (3 1 mai). Lesdiguières ordonna aussitôt la démolition du fort, pour n'être pas obligé de le reprendre. Quant au château de Monestier, bâti aux dépens des gens du pays pour contenir les protestants, il fit creuser une tranchée à ses pieds et plaça une saucisse, qui « l'enlève avec plus de débris, dit Videl, que cent coups de canon n'en eussent fait (8 juin) ».

Effrayés des progrès de Lesdiguières , Messieurs de Grenoble reprirent leurs pourparlers avec lui , le jour même de l'attaque du château du Monestier. Ils venaient cette fois de la part de Maugiron et du parlement, et voulaient conclure une trêve générale avec le capitaine huguenot, mais ils ne purent s'entendre avec lui que sur une trêve particulière (12 juin). Il fut convenu entre eux que les châteaux de Monestier et de Champs seraient entièrement rasés , moyennant 6,000 écus d'or comptés à Lesdiguières, « et que l'un ni l'autre parti ne s'en pourrait servir ni fortifier par ci après ». Quelques jours après (21 juin), le roi écrivit à La Valette qu'il s'opposait à toute suspension d'armes. « Ce serait bien le plus grand déservice, lui disait-il, que me pourraient faire mes sujets de Dauphiné, que d'accorder maintenant une trêve avec les huguenots, voyant qu'ils sont après à faire entrer en mon royaume un très-grand nombre d'étrangers.»

Pour s'opposer aux courses presque annuelles que le capitaine huguenot faisait ou ordonnait dans le Briançonnais

pour lever ses contributions de guerre, les Ligueurs avaient construit une muraille crénelée et flanquée de tours au travers d'un défilé situé non loin du pertuis Rostang, un peu au-dessus du hameau de l'Abessée, dépendant de la commune de Largentière. Le chemin passe aujourd'hui sur le flanc de la montagne, mais au XVIe siècle il fallait nécessairement franchir le défilé pour se rendre à Briançon. Lesdiguières donna ordre de remporter d'assaut à Prabaud de Bonne, gouverneur d'Embrun, qui s'y rend de nuit avec 5o hommes déterminés, dresse sans désemparer i 5 échelles contre la muraille et met en fuite ses défenseurs, que son audace glace d'effroi (juin). Dès le lendemain , il fait démolir la muraille et les châteaux de La Bâtie et de Queyrières, auxquels elle s'appuyait.

Pendant ce temps Lesdiguières, dans le but de réduire quelques places, s'était porté dans les Baronnies avec les trois canons qu'il avait fait fondre à Serres et conduire à Nyons dès le 12 avril, et dont la vue seule avait amené la reddition de Venterol (18 avril). Secondé puissamment par Gouvernet, il s'empara, du 1 6 au 21 juin, de Mérindol, Bénivay, Pierrelongue , Eygaliers et Jonquières -, et ayant ramené à Nyons ses canons, qui avaient perdu de leur justesse, il alla en chercher deux autres à Montélimar avec une escorte de 200 hommes. Chemin faisant, il tailla en pièces, à La Bâtie-Rolland , les capitaines Onuphre d'Espagne de Ramefort et Claude de Lattier de Charpey, qui étaient à la tête de 400 chevaux, et s'empara du Poè't-Laval (29 juin). Il était à Aoste le 18 juillet, et fortifia cette place pour s'en faire une base d'opérations contre Crest.

Défaite des Suisses, près de Vieille, par La Valette.

La Valette, qui avait été nommé lieutenant général du roi pour la Provence et le Dauphiné réunis, et que son inaction calculée faisait accuser d'être d'intelligence avec les protestants, se mit enfin en campagne. Il s'empara de Pierrelongue , après l'avoir battue de 120 coups de canon (12 juillet), et de là envoya ses troupes dans le Languedoc, pour secourir Remoulin , investi par le comte de Châtillon depuis deux mois. Obligé de lever le siège de cette place, le fils de Coligny passa en Dauphiné. A la tête de 1,600 arquebusiers et de quelques gendarmes, il franchit le Rhône en face de Derbières (ier août), où Lesdiguières l'attendait depuis la veille. « Son projet, dit Mauroy, biographe de La Valette, était de se jeter par la Savoie en Bourgogne, afin de joindre la grande armée des reîtres et des Suisses qui, sous la conduite du baron d'Aune, pénétraient en France pour soutenir son parti. Son intention était aussi de favoriser le passage du Dauphiné en Languedoc à douze enseignes suisses, que le roi de Navarre faisait venir pour remplacer les garnisons françaises des villes huguenotes, qu'il projetait d'envoyer à sa grande armée.

« M. de La Valette, ayant appris la marche de M. de Châtillon, se rendit sur-le-champ à Romans. Il invita les communautés de la province, les gentilshommes et M. de Mandelot, gouverneur de Lyon, à rassembler des troupes; il rappela aussi celles qu'il avait envoyées en Languedoc. Lorsqu'elles furent toutes réunies, il forma un corps de 2,5oo fantassins et i5o cavaliers \

(1) De Thou dit 1,200 fantassins et 600 cavaliers.

» La petite armée de M. de Châtillon et de Lesdiguières était de 3,ooo hommes d'infanterie et de 600 de cavalerie. Elle côtoya l'Isère, pour aller recevoir les Suisses protestants, qui étaient au nombre de 4,000 auxquels s'étaient joints un corps de 5oo soldats français et une cornette de cavalerie 2. M. de La Valette côtoya les ennemis de l'autre côté de la même rivière 3, campant à égale distance, ne les perdant jamais de vue, très-déterminé de les attaquer s'ils entreprenaient de la passer à Tullins. Les ennemis continuèrent leur route vers Sassenage... M. de La Valette... se porta sur la rivière du Drac pour en reconnaître les gués , croyant que les ennemis avaient intention de la passer. C'était, en effet, le sentiment de M. de Châtillon; mais M. de Lesdiguières fut d'un avis différent. M. de La Valette envoya M. des Crottes à la tête d'un corps de cavalerie pour apprendre des nouvelles de l'ennemi. Il l'informa que M. de Châtillon et M. de Lesdiguières, après trois jours de séjour à Sassenage, avaient remonté... trois lieues au delà, et qu'ils étaient campés à Vif... M. de La Valette se porta sur-le-champ , à la tête de ses troupes, de l'autre côté de la Romanche4, pour observer les ennemis.

» Ce général apprit que les Suisses avaient passé l'Isère

(1) D'Aubigné dit 2,5oo; Davila, 3,ooo. Ces chiffres sont plus vraisemblables.

(2) Saint- Auban, dans ses Mémoires, dit que l'armée des Suisses comptait <i 2,coo piques sèches, 5oo corselets, 3oo arquebusiers et 200 mousquetaires, outre deux compagnies de Français, ramassés sur la frontière de Suisse, chacune de 200 hommes, la plupart arquebusiers et mousquetaires ». — De Thou dit 8 compagnies de 3oo hommes et 2 compagnies d'infanterie française de 200 hommes. — Ce sont les chiffres de Saint- Auban qui doivent être les plus exacts.

(3) Rive droite.

(4) Rive gauche.

au-dessus de Montmeillan 1 et étaient entrés en Dauphiné; 1587. qu'ils dirigeaient leur marche vers Vizille; qu'on construisait un pont sur la Romanche pour faire leur jonction avec MM. de Châtillon et de Lesdiguières. M. de La Valette se porta avec toutes ses forces sur cette rivière. Il fut informé que les Suisses avaient pris le chemin d'Uriage tendant à Vizille, et qu'ils n'étaient pas loin de lui. Il fit sur-le-champ partir M. Alphonse d'Ornano, colonel général des Corses, avec un détachement composé de sa compagnie, de celle de M. des Crottes, faisant en tout 160 hommes de cavalerie et 5oo fantassins2, commandés par M. d'Esgaravaques. M. de La Valette, avec le reste de ses troupes, se mit en bataille sur les bords de la Romanche, pour contenir l'armée de Châtillon et l'empêcher de passer cette rivière...

» Lorsque les Suisses furent parvenus assez près du lieu où ils pouvaient passer la Romanche, marchant au long du penchant d'une colline tournée du côté de cette rivière 3, M. d'Ornano prit le parti de les charger avec sa petite troupe 4. Le combat commença le 19 août 5... à 10 heures.

(1) Eustache Piedmont dit « au-dessus de Goncelin par Malanard ».

(2) La relation contemporaine (Copie d'une lettre...) dit 400 Corses ; d'Aubigné, 600 salades et 40 maîtres; Saint- Auban (Mémoires), 400 arquebusiers ; Eustache Piedmont, 4 ou 5oo chevaux et 400 arquebusiers.

(3) La relation contemporaine (Copie d'une lettre...) dit que c'était « en un vallon et bois de haute futaie, » à deux lieues de Grenoble. Elle ajoute que « le seigneur de Saint-Julien , avec sa compagnie de gendarmes et environ 3oo soldats français tirés des garnisons du marquisat de Saluces » avaient déjà attaqué les Suisses, mais qu'ils avaient été « tellement repoussés, qu'ils furent contraints de se retirer en un village », ce qui fut rapporté à La Valette et décida d'Ornano à tenter la fortune. — Saint-Auban (Mémoires1 dit que la bataille eut lieu en un « lieu très-favorable à l'infanterie» : à des arquebusiers certainement , mais non à des piquiers. — Chorier place le théâtre précis du combat à Jarrie, près Vizille.

(4) D'Aubigné dit que les Suisses, en voyant d'Ornano, voulurent gagner un bois, mais qu'ils ne le purent.

(5) May de Romainmotiers dit le 16.

i587. M. d'Ornano attaqua en même temps les Suisses en tête, à la queue et aux flancs. Ces braves gens, se tenant serrés, restent inébranlables sans reculer. Il paraissait impossible de les rompre, car ils combattaient ainsi pressés, et ils demeurent inébranlables jusqu'à 5 heures après midi. On en fit un carnage affreux. Ils se laissaient égorger sans quitter leurs rangs. Mais M. d'Ornano, avec une audace et une valeur incroyables, ayant pénétré jusqu'à leurs drapeaux, alors les Suisses devinrent furieux ; ils s'élancèrent sur nos troupes et elles furent ébranlées. Au cri qu'elles firent, M. de La Valette accourut avec un corps de cavalerie toute fraîche1. Il ne leur laissa pas le temps de respirer:, il rétablit le combat et retourna après au bord de la rivière. Les Suisses combattirent pendant environ une heure. Se voyant enfin sans ressources, épuisés et enfoncés de tous côtés, ils demandèrent quartier et posèrent les armes. Ils laissèrent sur le champ de bataille 1,200 morts en une même place et 5oo un peu plus loin2. Tout le reste fut fait prisonnier3, avec le baron d'Aubonne, commandant la cavalerie4. On ne put trouver le corps du jeune Cugie, leur colonel 5... M. de La Valette eut, de son côté, 5o cavaliers ou soldats tués et 100 de blessés. MM. de Châtillon et Lesdiguières , témoins de ce combat 6, firent plusieurs tentatives pour passer à gué la

(1) Quatre compagnies.

(2) Eustache Piedmont dit 2,000; d'Aubigné, 800 seulement.

(3) Les Additions à Secousse disent que 100 seulement firent leur jonction avec Châtillon; Eustache Piedmont, 5oo, et c'est beaucoup plus vraisemblable.

(4) May de Romainmotiers dit que ce commandant était Guillaume Stuart de Vozins.

(5) Les Additions à Secousse disent à tort qu'il s'agit ici de Cugie le père, l'ancien chef des Désunis.

(6) A Champs.

rivière et aller au secours des Suisses; mais M. de La i587. Valette les repoussa toujours. M. de Morges, beau-frère de M. de Lesdiguières, y fut tué. » C'est la veille (18 août), en défendant le pont que Châtillon et Lesdiguières avaient construit sur la Romanche, près de Champs, pour faire leur jonction- avec les Suisses, que ce vaillant capitaine perdit la vie.

Les douze drapeaux des Suisses et la cornette d'Aubonne restèrent à La Valette, qui les envoya au roi. L'un de ces drapeaux cependant fut déchiré par les soldats, qui s'en firent des jarretières. L'historien Stettler complète le récit de Mauroy, et explique à sa façon la défaite des Suisses. « Dans le courant de cet été (i 587), dit-il, par les intrigues des seigneurs de Châtillon et Lesdiguières, aidés de François de Lettes , baron d'Aubonne (banni des terres de Berne pour avoir tué le greffier de Morges), il fut levé quelques compagnies d'infanterie de Montbéliard , Neuchâtel et du pays de Vaud, qui furent conduites dans le Dauphiné, sous les capitaines Guillaume Villiermin, seigneur de Monnaz, Priam Villiermin, son frère, baron de Montricher, les sieurs de Cugie et Virol , François de Martines et Jean Simonin de Montbéliard. Ces chefs étaient presque tous, mais spécialement les Villiermin, sans expérience des choses de la guerre. Leurs troupes (4,000 hommes), conduites sans aucune prudence au secours des évangéliques i^alors victorieux et en possession de Montélimar ), furent frappées à deux lieues de Grenoble par le seigneur de La Valette et Alphonse Corse ; plusieurs enseignes leur furent ravies et envoyées au roi, et un grand nombre de ces guerriers furent envoyés à Valence travailler aux fortifications... Parmi les capitaines prisonniers, Priam Villiermin tomba aussi aux mains des royalistes. La ville de Berne intercéda pour ces captifs, qui furent rendus moyennant une forte rançon payée par leurs familles ; leur désobéissance et leur inexpérience leur coûta cher. »

[587. May de Romainmotiers ajoute que les Suisses furent attaqués à l'improviste, et que comme la plupart des officiers et des soldats s'étaient répandus dans les villages voisins pour se mettre à l'abri de la chaleur, qui était excessive, ils furent facilement taillés en pièces. D'Aubigné dit, de son côté, que « La Valette, qui avait le secret du roi, ne contribua à cette défaite que le moins qu'il put et n'y alla qu'à regret -, mais qu'Alphonse , qui ne s'entendait point aux dissimulations de la cour, s'y porta d'autant plus hardiment qu'il croyait de rendre par là un grand service à son prince 1 ». Quoi qu'il en soit, Henri III, qui, par haine de la domination des Guises, soutenait secrètement le parti réformé, manifesta une joie d'autant plus vive de la défaite des Suisses, qu'elle était moins sincère.

Châtillon, rejoint par quelques centaines de fuyards et accompagné par Lesdiguières, continua sa route vers la Savoie, par des chemins impraticables... La dernière étape fut Vaujany en Oisans , d'où il gagna la Maurienne. D'après Eustache Piedmont, Châtillon « demanda à la cour de parlement de le laisser passer par la combe du Grésivaudan , car il désirait se retirer à Genève ou en Allemagne. Il alla passer au-dessus de Goncelin et s'en alla ». Comme Châtillon se proposait de rentrer en France avec des troupes, il est peu vraisemblable que le parlement lui ait accordé cette faveur 2.

(i) C'est donc à tort que Girard, dans son Histoire de la vie du duc dïEpernon , dit que personne ne peut contester à La Valette « l'honneur entier de cette de'faite ».

(i) Copie d'une lettre contenant le discours au vray de la deffaicte de dou\e enseignes suisses bernois... i58j, in-8°; — Eustache Piedmont, Mémorial; — Saint- Auban, Mémoire de ce qui s'est passé en Dauphiné , dans les Mémoires de la Ligue, t. n, p. 200 et suiv.; — Additions au Mémoire de Secousse,p. 76; — Mauroy, p. 217-222; — D'Aubigné, t. m , p. 33;

'Prise et reprise célèbres de Montélimar.

Avant la défaite des Suisses et lorsque Lesdiguières était 087. encore à Vif, ce capitaine fut informé de la prise de Montélimar par les catholiques. Depuis longtemps ceux-ci en avaient formé le projet. « L'occasion leur parut favorable, dit Candy par l'absence de Lesdiguières, de du Poët et de plusieurs autres chefs, qui, avec leurs troupes, étaient allés au-devant de Châtillon. D'ailleurs, la garnison qui était en ville n'était composée que d'environ 400 hommes des compagnies de du Poët et du Villé. Le château n'était gardé que par 5o hommes de la compagnie de Rascas. Le plan de cette entreprise fut l'ouvrage du bourreau. Il le communiqua d'abord à d'Anconne, qui ne parut pas en faire grand cas. Il en parla ensuite à Bollaty, homme courageux , qui l'approuva et le fit adopter à Saint-Ferréol.

» Dès ce moment Saint-Ferréol agit pour s'assurer des forces suffisantes pour l'attaque. Il appelle surtout les chefs de la noblesse des environs qu'il connaît plus dévoués aux Guises qu'au roi: Sénillac 2, L'Estrange, Luzière, Saint- Martin, de Ponas, de La Vernade, de Sault. Plusieurs autres officiers distingués se joignent aux chefs et leur amènent secrètement de nombreuses troupes. Le tout ainsi disposé, ils conviennent d'exécuter leur projet sans retard. Il existait non loin et au nord de la ville une antique masure, reste d'un hôpital qui avait servi aux lépreux. C'est là où se

— Davila, t. 1, p. 575; — Histoire contenant les plus mémorables faits advenus en l'an i58j, p. 5; — Videl, p. i3o-i3c); — Chorier, p. 719- 721; — Le Livre du roi, dans le Bullet. de l'Acad. delph., irc série, t. 11, p. 3i8-32i; — Albert, l. 1 , p. 244; — Charronnet, p. 187-190.

(1) Hist. des guerres de religion à Montélimar (Mns.).

(2) Videl le dit gouverneur du Vivarais.

i587. réunirent les confédérés. Il fut convenu que l'attaque de la place aurait lieu le lendemain 16 août, jour de dimanche, à 2 heures du matin.

» Peu de temps avant l'heure convenue, la troupe, au nombre d'environ 700 hommes, se mit en marche. Dès qu'elle fut arrivée près des remparts de la porte Saint- Martin, la lune s'éclipsa de telle manière qu'on ne pouvait rien distinguer à la plus petite distance. Un instant après l'horloge sonna deux heures. Au dernier coup, et d'après le signal donné , le bourreau, à la tête de 1 1 braves qu'il avait à ses ordres dans la ville, se précipite d'abord sur le corps de garde, égorge le caporal et ses soldats. Ce poste se trouvant en son pouvoir, il divise sa troupe en deux pelotons : une partie s'empare des tours voisines et l'autre des avenues. En même temps un maréchal,, tout à la fois serrurier, muni de pinces et de marteaux , fait sauter les gonds et ferrures des trois portes du portail Saint-Martin. A l'instant la troupe se précipite en foule dans la ville et y jette l'alarme.

» Du Poë't avait laissé le commandement de la place à Marsanne Saint-Genyes. Au premier bruit, cet officier fait sonner le tocsin, et, à l'aide de [Jean d'Arlandes de] Concoules et de Laye, il rassemble ses soldats, qui parviennent à faire fermer la porte à demi, et repousse les Ligueurs. Mais ceux-ci, recevant de tous côtés des renforts, mirent en fuite leurs ennemis, qui cherchent à gagner la porte Saint-Gaucher. Dans ce moment, Ghaussy venait de la faire sauter d'un coup de pétard^ il s'introduisait dans la ville à la tête de 400 catholiques. Cette troupe s'avance dans les rues, poursuit vivement les assiégés, qui, forcés de battre en retraite , se retirent au château , emportant avec eux les vivres et les munitions qu'ils avaient pu sauver. La dame du Poët, femme du gouverneur, se joignit à eux. Plusieurs habitants les avaient suivis -, mais on refusa de les recevoir, et ils furent forcés de se retirer dans la tour de Narbonne , au nombre

d'environ 400. Dès lors les Ligueurs, autorisés par leurs 1587. chefs, s'emparèrent des maisons des religionnaires, et , après s'être livrés au pillage, y commirent les plus violents excès.

» Les religionnaires perdirent entre autres, dans cette affaire , le capitaine Ligier, sergent-major, officier d'un rare mérite. Concoules et de Laye furent faits prisonniers après la plus vigoureuse résistance. Le ministre Saint-Ferréol subit le même sort-, mais son frère, qui se trouvait parmi les Ligueurs, eut pour lui les plus grands égards.

D'Anconne et Saint-Ferréol voulaient se maintenir dans la place. Ils envoient des messagers de tous côtés pour réclamer de nouveaux secours. Le comte de Suze et son fils, le baron de La Garde, Vesc du Theil, Vesc de Saint- Montaut, Pracontal, Venterol, Ramefort, le baron d'Hauterive et plusieurs autres des principaux seigneurs du voisinage 1 viennent aussitôt les renforcer, suivis de plus de 2,000 étrangers 2, la plupart attirés par l'espoir du pillage, auquel s'étaient déjà livrés les vainqueurs en entrant dans la ville. De Suze, guerrier expérimenté et redoutable, était sans contredit le seigneur le plus distingué de la noblesse du pays. On lui défère le commandement des troupes-, mais Sénillac, d'une naissance non moins illustre et d'un courage à toute épreuve, et qui avait contribué des premiers au succès de l'expédition, lui dispute cet honneur. De là la confusion et le désordre parmi eux. Dès lors, le service est négligé; les canons, que des personnes prudentes voulaient changer de position , sont laissés à leur place; pendant deux jours les différents partis ne reçoivent aucun mot d'ordre, ne sachant de qui le prendre.

(1) En tout 25o gentilshommes.

(2) Saint-Auban (Mémoires) dit « plus de 3,ooo »; d'autres 4,000, en comptant, sans doute, le régiment de Ramefort, qui. arriva au dernier moment.

i587- » La dame du Poë't ne tarda pas de donner avis de la reprise de Montélimar à son mari et aux seigneurs voisins de son parti et de réclamer de prompts secours. [Balthazard] d'Alard, à la tête de i5o hommes, fut le premier qui entra dans le château, malgré la résistance des catholiques. Dupont, de Cheylus, Teyssières, Chambaud, Soubreroche, La Baume et Vachères vinrent bientôt après, avec un nombre considérable de troupes, tant d'infanterie que de cavalerie Cette nouvelle fut bientôt connue à Vif, où était Lesdiguières. Il envoie en toute diligence du Poé't, Blacons et [Bernard de Bologne] de Sales, avec 400 soldats 2, au secours des assiégés. Les Ligueurs, informés de leur arrivée, tentèrent de s'opposer à leur entrée dans le château :, mais ils y pénétrèrent de nuit de vive force, par la poterne au levant, épuisés de fatigue.

» Le mercredi 19 fut le jour convenu pour attaquer les catholiques. Du Poët, nommé chef de cette expédition, dispose ainsi sa troupe : Saint-Georges commandait l'avantgarde, composée de voltigeurs et de plusieurs soldats d'élite bien armés- venait ensuite Vachères, à la tête d'un détachement de braves et de 200 arquebusiers; le surplus des troupes, qui formait environ 800 arquebusiers, était commandé par du Poët et Blacons. Les habitants qui s'étaient réfugiés dans la tour de Narbonne se joignirent à eux. Pour toute réserve, on laissa au château environ 100 hommes de cavalerie.

» Ces dispositions faites 3, du Poët fait hausser le pont-

(1) Elles venaient surtout du Vivarais et comptaient 800 arquebusiers.

(2) La prime et réprime de Motttélimar dit 800 hommes et 5o chevaulégers; Eustache Piedmont, 1,000 ou 1,200 hommes; Videl, 2 compagnies d'arquebusiers à cheval.

(3) Une prière fervente fut prononcée par le pasteur de l'église au moment du départ.

levis. Il fait serment de ne prendre aucun repas avant 1587. d'avoir repris sa maison , et , s'adressant à ses soldats , leur dit : « Il faut aller dîner en ville. » De suite il donne l'ordre du départ. De Suze, trop confiant en la supériorité de ses forces, était assis en ce moment sur un banc de boutique, ne soupçonnant pas le danger qui le menaçait. Informé par d'Anconne et du Theil de l'attaque faite par l'ennemi, il leur répond : « C'est la garnison qui vient se rendre à moi. » Cependant, reconnaissant son erreur, il monte à chevalet se rallie à ses soldats.

» Le combat commença vers les sept heures du matin. Il s'engagea de part et d'autre avec un acharnement incroyable et devint très- sanglant, parce que les Ligueurs avaient établi sur les principales avenues de forts retranchements, si élevés qu'ils atteignaient les toits des maisons voisines. Plusieurs même étaient adossés à une ruelle sans issue, dite La Gualore de manière qu'ils ne pouvaient être attaqués en face. Les religionnaires, ne pouvant les renverser, avisèrent de percer les maisons voisines. Ce stratagème leur réussit. De sorte que les Ligueurs, qui auparavant étaient les assiégeants, furent eux-mêmes assiégés et investis de front et de côté. Ils cédèrent d'abord et prirent ensuite la fuite. La déroute fut générale. Sénillac et plusieurs autres chefs ligueurs s'étant ralliés dans une petite place voisine, en face du château, là il se livra un nouveau combat, où ils se défendirent vaillamment; mais les soldats les abandonnèrent. Le premier moment de la victoire fut affreux. Les religionnaires firent un si grand carnage de leurs ennemis, qu'étant survenue une pluie très-abondante, l'eau qui cou-

Ci) Elle fut démolie après les guerres civiles pour agrandir, du côté du midi , l'enceinte du château (Candy).

iï>87. lait dans les rues était teinte de sang Une rue, fermée seulement par une barricade treillissée , conduisait de cette place à la porte du Fust. C'est derrière ce faible rempart que se retranchèrent plusieurs gentilshommes pour se soustraire à la fureur des vainqueurs. Ils aperçoivent Blacons, qui combattait au premier rang-, ils l'appellent à eux et, ayant ouvert la barricade, ils la referment de suite sur lui. Celui-ci, se voyant entouré de tant d'ennemis, eut quelque crainte; mais dès qu'il s'aperçut que cette noblesse, attachée aux crins, à la queue et aux étriers de son cheval, lui demandait la vie, il l'encouragea et la fit retirer dans une maison voisine, où il fit placer des sentinelles pour les défendre de toute agression.

» En attendant , il se fit un tel concours de fuyards à la porte Saint-Gaucher, qui se trouva fermée, qu'il en périt environ 2,000 2, impitoyablement massacrés de tous côtés. C'était plutôt une boucherie qu'un combat. On ne cherchait plus à défendre ses jours. On ne voyait d'autre salut que dans la fuite. Dans ce désordre, plusieurs se précipitèrent du haut des remparts dans la campagne-, d'autres, qui étaient restés dans la ville, furent pour la plupart égorgés par les goujats qui étaient testés dans les fossés à garder les chevaux de leurs maîtres. Sur ces entrefaites, quelquesuns furent sauvés par la présence de Ramefort, qui dans ce moment pénétra dans la ville à la tête de son régiment.

(1) Expilly (Dict. Iiistor. des Gaules) dit qu'un « puits, qui a retenu le nom de saigneux , fut rempli de sang jusqu'à son embouchure ». Les notaires contemporains Gayet, James et Bérole, qui font mention du siège de Montélimar dans leurs minutes, ne parlent point de ce fait, contredit du reste par un parcellaire de 1 56g , qui donne déjà à cette époque à une rue de Montélimar le nom de Pui saigneux (Candv).

(2) Eustache Piedmont dit 1,000; — le Discours historial des événements arrivés en Languedoc, dans d'Aubais, 2,5oo; — Videl, i,5oo.

Plusieurs autres furent rançonnés par des étrangers, qui i58 leur rirent largement payer leur protection. Gayet, dans son Journal, donne aussi quelques détails de cette affaire, et il ajoute : « Et dura cette tuerie dans cette pauvre ville l'espace de huit jours. »

» Les Ligueurs perdirent plusieurs hommes de marque : Luzières, du Theil fils [Bernardin], du Puy-Saint-Martin le jeune, dit Portes. Le comte de Suze, qui avait demandé quartier, fut abattu de son cheval et grièvement blessé; il mourut quelques instants après \ Rostaing , son fils aîné, le-baron de Lagarde, L'Estrange, Sénillac, Saint-Quentin, du Theil père, Pracontal le jeune [Antoine], [Philibert d'Eurre de] Venterol, Saint- Didier, Saint-Drusot et Bollaty, l'un des chefs de cette entreprise, furent faits prisonniers, et la- plupart conduits à Orange2. Du côté des religionnaires la perte fut moins considérable. On ne compta parmi les morts, en fait de personnes marquantes, que Teissières, Roqueline , Liereton , Citasse , Raimond de La Place , Milolpe, Fornier et Christophe de Guerre; et de blessés, que Cheylus, d'Alard, Mirabel et le capitaine Basque3. Trois jours après, Ramefort, qui s'était jeté dans une tour, ne pouvant se défendre longtemps et se voyant sans vivres

(1) On n'est point d'accord sur la mort du comte. Un manuscrit de Banne , chanoine à Viviers, rapporte qu'il fut tué d'un coup d'arquebuse à la tête par un catholique, qui avait à se plaindre de lui; que son corps fut d'abord porté à Viviers et déposé dans les masures de l'église, ensuite embaumé et porté à Suze; d'autres, par le capitaine Beaulaigne, près la porte Saint-Gaucher; d'autres, enfin, désignent des protestants d'Orange , qui n'avaient jamais pu lui pardonner d'avoir aidé les catholiques à s'emparer de leur ville et de les avoir retirés dans son château de Suze (Candy).

(2) Rostaing de Suze se racheta quelques mois après, moyennant 10,000 écus.

Çi) Videl dit 20 tués et 120 blessés en tout.

i587. et sans espérance de secours, capitula et fut fait prisonnier avec tous ses soldats...

» Après la prise de Montélimar, du Poët interdit entièrement l'exercice du culte catholique, par ordonnance du ier octobre. Il mit une forte garnison dans la place et dans le château. Dès que le calme fut établi dans la ville, de concert avec Vachères et Blacons, il mit en liberté plus de 2,000 prisonniers qu'on avait trouvés cachés dans différentes maisons »

Le service signalé que du Poët rendit à son parti par la ' reprise de Montélimar, lui valut une lettre de félicitation du roi de Navarre, qu'on trouvera aux Pièces justificatives, N.° VII.

Faits d'armes divers. Conférence d'Eybens avortée.

Après avoir escorté Châtillon jusqu'aux frontières de Savoie, Lesdiguières, qui se trouvait sur la route du Briançonnais , se dirigea vers le Monestier de Briançon, dont il fortifia l'église (2 5 août). De là, accompagné de Gouvernet, il alla assiéger Guillestre, défendu par une garnison de La Valette. La ville fut prise le 4 septembre, après avoir essuyé 200 coups de canon 2. Le château, où s'était réfugiée la garnison, se rendit le lendemain. Il investit

(1) Saint-Auban, Mémoires de ce qui s'est passé en Dauphiné et Prises et reprises de Montélimar, dans les Mémoires de la Ligue, t. 11 , p. 206 et suiv.; — D'Aubigné, t. m, p. 33; — De Thou, t. x, p. G6-73; — Mauroy,

p. 222J — VlDEL, p. I39-I43; — CHORIER, p. 720 ; — Eb'STACHE PlEDMONT,

Mémorial.

(2) D'Aubigné dit 900 coups; Videl, 5o. — Albert place à tort cet événement en i585. »

ensuite Château-Queyras (5 sept.), également occupé par 1587. les soldats de La Valette. Les chemins qui y conduisaient étaient si mauvais qu'il fut obligé de faire porter à bras son artillerie, qui mit neuf jours à faire quatre lieues de chemin, bien que 600 soldats et i,5oo pionniers s'aidassent à la transporter. Jamais pareille chose ne s'était vue. Aussi la garnison, effrayée de tant d'audace, se rendit-elle sur l'heure (10 oct.). Le siège avait duré plus d'un mois.

Pendant ce temps, Philibert de Claveyson, gouverneur catholique de Gap, à la tête de 200 hommes de pied et de 3o chevaux, fit sauter l'église du Monestier de Briançon , fortifiée récemment par Lesdiguières, en mettant le feu à son magasin de poudre ^11 sept.). Briquemaut, l'un des capitaines de Lesdiguières, le dédommagea de cette perte en s'emparant de l'église de Saint- Pierre, située dans la vallée de Château-Dauphin et fortifiée par les Ligueurs. Cinq cents d'entre eux furent tués et le capitaine fait prisonnier (12 oct.).

Quelques semaines auparavant, le fils aîné 1 du comte de Grignan, qui avait déserté le parti catholique, s'était saisi des places de Clansayes et de Montségur, qui appartenaient à son père. Le même jour, Blacons força et pilla Suze-la- Rousse, mais ne put emporter son château, qui était trèsfort.

Ramefort, fait prisonnier à Montélimar, comme on l'a vu plus haut, était parvenu à s'échapper. Apprenant que Poligny, lieutenant de la compagnie de gendarmes de Lesdiguières, s'était retiré chez lui, à Saint-Etienne-d'Avançon, pour se faire panser d'une blessure, résolut de l'enlever à la tête de 60 salades et de i5o arquebusiers. Mais il avait compté sans Lesdiguières , qui était logé à un quart de lieue

(1) Antoine de Castellane-Adhémar.

avec ses gens, et qui, réveillé pendant la nuit par un trompette de Poligny, qui venait de sonner la charge, fondit sur les gens de Ramefort et en tua 3o (20 oct.).

Fatigués de cette lutte stérile, des gentilshommes des deux partis, qui négociaient depuis le mois d'avril, se rendirent à Eybens, le 25 octobre, pour traiter d'une trêve. D'après Saint- Auban, les propositions des députés protestants furent « que par États provinciaux protestation soit faite de l'obéissance qu'on doit au roi et aux enfants mâles qu'il plaira à Dieu de lui donner. A défaut desquels le roi de Navarre sera reconnu chef des princes du sang et premier successeur de cette couronne, et après lui les autres princes, selon la prérogative de leur degré, avec détestation expresse des manifestes et autres libelles de la Ligue, par lesquels on aurait voulu prépostérer cette succession.

» Le second chef a été que la religion réformée soit reçue par toute la province indifféremment, et, moyennant cela, promis de n'empêcher la romaine, et que les ecclésiastiques ne rentrent en leurs biens. Nous avons aussi promis de reconnaître la cour de parlement, obéir au sieur de Maugiron , et que, quelque mutation d'état qui puisse survenir, le roi de Navarre emploiera son autorité future et présente pour l'observation de ce traité, notamment en ce qui concerne la dignité de la cour et de lieutenant du roi, ensemble les biens ecclésiastiques.

» Le troisième point de la proposition a été qu'en attendant une paix plus ample chacun gardera tout ce qu'il tient, retranchant néanmoins les garnisons le plus que faire se pourra. »

Ces propositions si équitables, qui sauvegardaient tous les intérêts, furent repoussées par les députés catholiques. Saint- Auban le déplore et ajoute : « Il ne se pourrait, au reste, aisément dire combien tous les ordres de cette province , sans distinction , ont de dévotion et de volonté à la

majesté du roi de Navarre; assurés qu'il est fidèle au roi, i aime le bien et la fleur 1 du royaume, comme vrai prince du sang de France, prince véritable et gardant sa parole, sans l'avoir jamais altérée à l'endroit de qui que ce soit , et duquel la singulière valeur, douceur et humanité (quand il n'y aurait autre chose), doit assez émouvoir les peuples à l'honorer et reconnaître , selon le rang et le degré qu'il tient en ce royaume. C'est le langage ordinaire des gens , tant d'une que d'autre religion. »

Henri III, qui venait de remporter à Auneau une victoire sur les princes allemands entrés en France pour secourir les protestants , s'opposait lui-même à la conclusion d'un traité avec les réformés dauphinois. « Je ne veux en sorte quelconque, écrivait-il à Maugiron, le i5 décembre 1 587, que l'on prête l'oreille au traité que recherche Lesdiguières artificieusement. J'ai moyen encore de protéger et défendre mes sujets d'injure sans lui et ses inventions. Je n'y veux rien épargner et veux même avoir soin plus que jamais de mon pays de Dauphiné, parce que c'est la partie du corps démon royaume qui est le plus malade et qui a par occasion plus grand besoin de secours. Ne souffrez donc que l'on en passe plus avant, mais tenez pour ennemis et faites procéder rigoureusement contre ceux qui prennent des sauvegardes des ennemis et composent avec eux. » Villeroi écrivait de son côté à Maugiron, le 16 décembre : « Les affaires du roi ne sont, Dieu merci, réduites en tel état que ses sujets doivent désespérer de son assistance et pour prêter l'oreille aux artifices de Lesdiguières , car Sa Majesté ne peut trouver bon que l'on en ait usé en Dauphiné de la façon que l'on nous mande par les dernières dépêches et que l'on en est en terme de faire. »

(1) C'est-à-dire la prospérité.

Les affaires en demeurèrent ainsi au même point dans la province, et la guerre continua.

cMort du baron des Adrets. Son portrait.

Cette année i 587, le cruel baron des Adrets mourut dans son château de La Frette, à l'âge de 74 ans. Comme plusieurs auteurs1, nous pensons que si le trop célèbre capitaine doit être jugé avec la dernière sévérité au point de vue de la morale éternelle, on ne saurait sans injustice le séparer de ses contemporains, et lui appliquer une règle à laquelle on ne voudrait pas soumettre ces derniers. Des Adrets a été ce que furent le duc d'Albe, Tavanes, Montluc, et dans nos contrées Lagarde, le boucher des Vaudois de Provence, et La Baume de Suze, l'un des massacreurs d'Orange. Si même on le compare à Montluc, le plus inhumain de tous, on le trouve, quoi qu'en dise Brantôme3, inférieur à lui en cruauté. Montluc ne marchait jamais qu'accompagné de deux bourreaux -, il s'appelait lui-même fastueusement « le boucher royaliste », et se faisait un titre de gloire de ses pendaisons. « On pouvait connaître, dit-il, par là où j'étais passé , car par les arbres , sur les chemins , on en trouvait les enseignes-, un pendu étonnait plus que cent tués. » On ne voit rien de pareil chez des Adrets. Bien loin de se glorifier de ses meurtres, il s'efforce de les représenter comme de dures nécessités, des représailles légitimes. « Nul ne fait cruauté en la rendant , dit-il ; les premières s'appellent cruautés , les secondes justices. » Ajoutons, et ceci est tout à l'avantage

(1) Voy. entre autres Gust. Vallier, Réflex. sur quelques excès commis pendant les guerres de religion, dans le Bullet. de l'Acad. delph., 3e série, t. t, p. 178-195.

(2) Vie des grands capitaines , impartie.

du parti protestant, que Condé et Coligny réprouvèrent i58y fortement la conduite de des Adrets et qu'ils lui refusèrent le commandement de Lyon à cause de ses atrocités ; tandis que les barbaries de Montluc ne furent jamais désavouées par le roi , non plus que par le parti catholique, et qu'on vit même le pape Pie IV les appeler une « œuvre d'un homme vraiment chrétien et apostolique1 ».

L'épitaphe du baron des Adrets le dépeint fidèlement en disant qu'il était « prompt , hardi , courageux , inaccessible à la crainte, emporté, d'un esprit farouche, de mœurs antiques et passionné pour les armes2 ». Elle ajoute « qu'il comblait le plus souvent ses soldats de présents, après avoir vaincu ses ennemis, et qu'il n'amassa aucune fortune3 ». Voici d'un autre côté le portrait que l'historien de Thou , qui avait vu des Adrets à Grenoble, nous a laissé de sa personne4 : « Il était déjà tout blanc, mais vert et vigoureux. Il avait les yeux farouches, le nez aquilin, le visage maigre et parsemé de rougeurs; on aurait dit de la boue tachée de sang répandue sur sa bouche, comme on l'avait remarqué chez P. Cornélius Sylla. Du reste il avait l'air d'un véritable homme de guerre. » Brantôme affirme qu'il avait ouï dire à la reine que le célèbre capitaine eût été nommé maréchal de France s'il « eût fait pour le roi comme pour les huguenots».

(1) Lettre du pape Pie quatriesme au sieur de Montluc, dans les Mémoires de Condé, t. vi , p. 287-289.

(2) Velox, audax , strenuus, impavidus, iracundus, animi atrocis, more priscorum vivens, disciplinée militaris amator.

(3) Milites, hostibus debellatis , plerumque donis cumulabat , idcircô opes non comparavit.

(4) Mémoires de de Thou, dans la collection Petitot , série 1, t. xxxvn, p. 228.

Echec de nouvelles négociations de paix. Reconstruction de la citadelle de Puymore. Promenade militaire de La Valette a Gap.

iî>88 Lesdiguières , qui entretenait depuis quelque temps des intelligences dans Grenoble, s'en approcha dans la nuit du 1 1 janvier avec des échelles. Mais ayant été retenu longtemps au passage du ruisseau de la Planche-Marelle, grossi par les pluies, il ne put donner l'escalade qu'à 5 heures du matin et fut obligé de se retirer. Il se rabattit sur le fort de Gières, qu'il emporta en plein midi sur les 5o arquebusiers ligueurs qui le gardaient et l'incendia. Dans cette expédition il fit pour plus de 100,000 écus de butin.

Le 29 janvier il assistait à l'assemblée politique de Die avec tous les gentilshommes de son parti pour délibérer sur les moyens de continuer la guerre. Lacroix et Gaspard Bussod, députés des Etats de la province, se rendirent auprès d'eux pour traiter d'une trêve1, mais on ne put s'entendre. Des négociations entreprises par les mêmes députés, le 6 février à Saint-Maurice et le 14 à Serres, n'aboutirent pas davantage, et les hostilités recommencèrent au printemps.

Cugie et Soubreroche se laissèrent battre dans le Royans. Le premier perdit -40 chevaux et le second eut 32 soldats tués. Quant à Lesdiguières, il marcha le 9 mars sur Tallard, qu'on avait promis de lui livrer par intelligence le jour suivant; mais, ayant découvert en route une embuscade, que ceux-là mêmes qui devaient le servir lui dressaient, il revint sur ses pas et se dirigea sur Grenoble. Il ne fut pas plus heureux devant Vizille. Continuant néanmoins sa route pour lever ses contributions annuelles de guerre dans les villages des environs de Grenoble, il tailla en pièces 5o à 60 arquebusiers du fort de Gières, que les Ligueurs avaient

relevé. A la tête de 120 chevaux et de 200 arquebusiers, il i588. envahit même et pilla le faubourg Tres-Cloîtres (20 mars), pendant que la garnison, qui craignait quelque intelligence du côté du Royans, n'osait bouger. Le même jour Morges, un de ses lieutenants, faisait une course jusqu'à Goncelin, d'où il ramenait 5o prisonniers.

Lesdiguières retourna ensuite à Serres, d'où, ayant réuni ses meilleurs capitaines : Gouvernet, Champoléon, Morges, Montbrun, Beaumoni, Briquemaut et Grignan, i,5oo hommes de pied , 3 à 406 chevaux et autant de pionniers, il partit (3 avril) pour relever la citadelle de Puymore, démolie en 1 58 1 , à la suite du traité de Fleix. Dans la nuit du 5 avril et les jours suivants, les Gapencais, commandés par La Marcousse, firent une sortie pour s'opposer à ses travaux, mais ce fut en pure perte. En 1 3 jours le fort fut mis en état de défense et ses murailles élevées jusqu'à i5 pieds de hauteur. Il était flanqué de 5 bastions et avait 720 pieds de largeur. On y creusa un puits et une citerne , et de vastes magasins furent construits, où l'on mit des provisions pour trois mois. La conduite des travaux était confiée aux ingénieurs Beauregard et Arabin. Pour ne pas être inquiété., Lesdiguières avait envoyé dès le 8e jour une partie de ses soldats dans le Royans pour occuper Maugiron. Ils s'emparèrent de Saint-Nazaire et le fortifièrent. Dans la dernière semaine d'avril le lieutenant général assembla 800 arquebusiers et quelques chevaux pour débloquer Saint-Jean-en-Royans, assiégé par les soldats de Lesdiguières. Mais ceux-ci s'étaient déjà retirés, en laissant 25 soldats dans la tour de Saint-Nazaire pour défendre le passage. Trois cents arquebusiers et quelques chevaux envoyés par Maugiron ne purent réduire la tour, et Gouvernet ne tardant pas à reparaître avec deux petits canons pour mettre de nouveau le siège devant Saint- Jean, le capitaine Gémond, qui y commandait, prit la fuite, en y mettant le feu (25-28 avril).

Gabriel de La Poipe de Saint-Jullin, gouverneur de Gap, qui était absent de la ville au moment de la construction de la citadelle de Puymore, apprenant ce qui se passait, accourut avec sa compagnie de cheval (i5 avril). Mais Lesdiguières, informé de sa venue, marcha à sa rencontre, le battit à Curban et, après l'avoir poursuivi jusqu'à Claret, dont il ne put forcer toutefois le château , il revint à Puymore. Dans cette affaire il perdit plusieurs soldats, mais il enleva 5o chevaux à l'ennemi.

Les États du Dauphiné , alarmés de ses progrès et des menées du duc de Savoie, qui paraissait vouloir exploiter à son profit les divisions de la province, chargèrent l'archevêque de Vienne , Pierre V de Villars , de « représenter au roi , dit Charvet , la triste et déplorable situation du Dauphiné, déchiré au dedans et menacé au dehors, et de prier Sa Majesté d'envoyer le duc de Mayenne , dont la présence et la bonne conduite avaient en 1 58o dissipé les factieux et rétabli la tranquillité publique... Le roi, ennemi des Guises alors, ne pouvait envoyer le duc de Mayenne, le frère du duc de Guise. Il ne put que donner ordre aux colonels Mandeloj , Antoine de La Tour, baron de Saint- Vidal , et Alphonse d'Ornano de conduire leurs troupes en Dauphiné. Ce secours ne fut d'aucune utilité par la mésintelligence des chefs ».

Cependant Saint-Jullin avait appelé à son aide La Valette, qui partit de Sisteron le 18 avril, à la tête de 5 à 600 fantassins et de 35o chevaux. Informé de sa venue, Lesdiguières se rendit à Ventavon le même jour pour le surveiller, et le lendemain il s'enfermait dans Puymore, en même temps que son ennemi entrait à Gap. Ce dernier, ayant passé la journée du 20 à reconnaître la forteresse et la jugeant d'une attaque difficile, se retira dès le 2 1 . Lesdiguières le suivit de nouveau jusqu'à Ventavon, mais sans l'attaquer. Cette conduite étrange des deux capitaines donna à penser qu'ils

étaient de connivence. Videl le nie et Charronnet l'affirme. i588. La vérité est que, sans s'être concertés, ils désiraient ne se faire aucun mal, attendu que La Valette était ennemi de la Ligue et royaliste, et qu'Henri III tenait à ménager les protestants, pour s'en faire une arme au besoin contre les Guises. Le roi écrivit, il est vrai, aux consuls de Tallard, le 28 mai, au sujet de la forteresse de Puymore, qu'il avait ordonné « aux sieurs de La Valette, de Mandelot, de Tournon, de Saint- Vidal et au colonel Alphonse d'y envoyer chacun un bon nombre de forces pour essayer d'en dénicher ceux qui y ont construit ladite citadelle » ; mais La Valette , qui avait le secret du roi , se borna , on vient de le voir, à faire une simple promenade militaire à Gap.

Pendant ce temps (25 avril), le capitaine Veynes-Séchilienne, à la tête de 3o salades et de 2 5 arquebusiers de Morges , défit sur les bords de la rivière de Greze , près de Vif, la compagnie de gendarmes de Maugiron, conduite par Disimieu et accompagnée de quelques fantassins. Il fît prisonnier 5o maîtres, tailla en pièces l'infanterie et tua trois de ses capitaines. Disimieu reçut lui-même sept à huit coups d'épée. Maugiron l'avait envoyé fourrager dans le Trièves pour faire diversion aux entreprises de Lesdiguières, qui ne s'en était nullement ému et avait achevé sa forteresse. Quelques jours après le capitaine huguenot prenait Jarjayes (17 a 23 mai), après l'avoir battu de 1 5o coups de canon.

A la fin de mai, du Poët, Morges et Vachères, ses lieutenants, se saisirent d'Étoile en Valentinois et essayèrent de faire sauter son château au moyen d'une mine-, mais ils ne réussirent qu'à perdre beaucoup de monde. Lesdiguières accourut pour joindre ses efforts aux leurs, mais n'obtenant pas plus de succès, il leva le siège le 5 juin, en emportant toutefois la consolation d'avoir battu une troupe de 400 hommes envoyée par les catholiques de Valence au secours du château d'Étoile.

Lesdiguières conclut une trêve avec Gap , mais ne peut s'entendre avec les Etats du pays pour une trêve générale. Son alliance avec La Valette et les royalistes à la suite de l'édit d'union. Députation dauphinoise auprès du roi de Navarre.

Nous avons laissé l'histoire générale de France à l'inique traité de Nemours (7 juil. 1 585;, imposé à Henri III par la Ligue. Le roi de Navarre, après la publication du traité, entra en campagne, mais la présomption de Condé lui fit perdre la Saintonge et le Poitou. Nonobstant ce revers, Henri III , qui voulait tenir en échec la Ligue au moyen du roi de Navarre, chargea sa mère d'avoir une conférence avec lui au château de Saint-Bris (14 déc. 1 586); mais elle se passa en reproches mutuels et fut sans résultat. On reprit les armes. Le roi de Navarre gagna la bataille de Coutras , mais l'armée allemande et suisse qui venait à son secours fut battue par le duc de Guise à Vimori et Auneau. Cette victoire du Lorrain accrut de beaucoup le pouvoir de la Ligue et amena la journée des Barricades (12 mai 1 588), qui obligea Henri III à quitter Paris. Le roi en conçut un vif ressentiment et jura la perte du duc de Guise; mais, selon le mot de Lacretelle, l'assassinat était impossible sans de nouveaux embrassements. Il feignit donc de se réconcilier avec son ennemi et fit enregistrer au parlement de Rouen (juil. 1 588^ un édit d'union , qui proscrivait derechef la religion réformée et approuvait tout ce qu'avait fait la Ligue.

Lesdiguières, qui entrevoyait depuis quelque temps de grands changements dans l'Etat, envoya Soffrey de Galignon au roi de Navarre pour prendre ses instructions. Lui-

même revint à Puymore (5 juil.) et continua le double blo- i588. eus de Gap et de Tallard , qui ne présenta d'autre incident que l'attaque faite par les Gapençais du corps de garde établi par le capitaine huguenot au moulin de Burle, et dans lequel les assaillants eurent 7 tués et i5 blessés (7 juil.). Le i5, Lesdiguières accorda aux Gapençais une trêve de six mois moyennant une somme de 10,000 écus. Un dépôt de 20,000 écus remis entre mains tierces devait garantir l'exécution du traité.

LesH États du pays désiraient de leur côté conclure une trêve générale d'au moins six mois avec le capitaine huguenot, mais les divers pourparlers que les deux partis eurent à Grenoble et à Puymore (14-20 juil.) n'aboutirent point.

L'édit d'union fut apporté dans la province vers la fin de juillet, et produisit un effet contraire à celui qu'on en attendait. Plusieurs gentilshommes catholiques, outrés de l'abdication de l'autorité royale devant la Ligue, se déclarèrent nettement contre elle, entre autres le baron de La Roche, gouverneur de Romans, qui fit entrer 6 compagnies du régiment de Champagne dans la ville, en chassa les soldats ligueurs et construisit une citadelle avec les matériaux de cent maisons qu'il fit abattre (20 juil.). La nomination du duc de Mayenne au commandement de l'armée destinée à opérer en Dauphiné contre les protestants acheva de resserrer l'union de ceux-ci avec les catholiques modérés et royalistes de la province. La Valette en particulier, qui haïssait la Ligue et avait des raisons personnelles pour la craindre, voyant ses services méconnus par la nomination de Mayenne, conclut avec Lesdiguières une ligue offensive et défensive, dans laquelle il fit entrer son frère, le duc d'Epernon, gouverneur de Provence. Le traité , arrêté à Montmaur le 1 3 août et signé le lendemain à Chastel-Arnaud , était d'autant plus urgent que le Dauphiné se voyait menacé par le duc dz Savoie, qui, sous le couvert d'une attaque contre Genève,

i588. s'apprêtait à envahir la province. Le préambule du traité est remarquable par son sens politique.

« Chacun connaît, dit-il, les sinistres intentions du sieur duc de Guise et de ceux de sa maison, qui depuis longtemps ont conspiré la subversion de ce royaume et la perte des princes du sang et de tous leurs parents, alliés et serviteurs : ce qui est notoire à tout le monde, vu les ligues, menées et intelligences qu'ils ont avec les Espagnols et autres princes et autres potentats étrangers, anciens ennemis du bien et repos des Français. Ce qui étant bien avéré et reconi'pu par nous sieurs de La Valette et de Lesdiguières, et vu les particuliers et sinistres desseins que ledit sieur de Guise, son frère et ceux de sa maison ont contre nous et contre M. le duc d'Epernon, son frère.... »

Lesdiguières méditait depuis longtemps la prise de Grenoble , tout dévoué à la Ligue. Il le tenait en respect par le château de Gières et voulut le presser plus encore par la construction d'un fort au pont de Claix. L'ingénieur provençal Jean en traça le plan le 19 août, sous les yeux mêmes du capitaine huguenot, et dès le lendemain 700 pionniers mirent la main à l'œuvre. Le 22 les compagnies de Grignan, Gouvernet, Saint-Sauveur, Briquemaut et d'autres vinrent l'occuper, et , poussant une pointe du côté de Grenoble, engagèrent une légère escarmouche avec la garnison. L'armement du fort, qui reçut le nom de Bosancieu, fut complété par l'arrivée de 4 canons du capitaine Morges.

Les villes de Valence et de Romans, ennemies de la Ligue et commandées l'une par le baron de La Roche, l'autre par Poissieu du Passage, s'allièrent également avec Lesdiguières (9 sept.). Les murailles de Livron furent relevées par Corbières, sur l'ordre exprès du roi de Navarre, et Lesdiguières fortifia (i5 sept.) la partie du Bourg-d'Oisans où était situé le vieux château. Il y laissa Beaumont, avec sa compagnie

de cheval et celle de pied du capitaine Baudon, et en partit i588. bientôt après pour assiéger Château-Dauphin , dont le duc de Savoie s'était emparé en même temps que du marquisat de Saluces, sous ombre d'empêcher que les huguenots ne s'approchassent trop de ses états. Château-Dauphin, investi le 24, fut pris le 26.

Dès que les protestants dauphinois eurent appris la nomination du duc de Mayenne au commandement de l'armée destinée à opérer contre eux , ils députèrent au roi de Navarre les docteurs en droit Etienne de Burle et Barthélémy Marquet (deux conseillers de la chambre tri-partie), auxquels Lesdiguières adjoignit Biard, son secrétaire, pour lui demander aide et protection. Lesdiguières le pria même d'engager le prince de Condé à prendre le commandement des troupes du Dauphiné. Convaincu du danger qui menaçait ses alliés , le roi de Navarre adressa Burle et Marquet à Catherine et à Henri III, pour leur faire comprendre « que ceux de la religion de Dauphiné s'étaient mis dans tous les termes raisonnables et avaient fait toutes choses possibles pour faciliter l'exécution des édits, laquelle avait été perpétuellement empêchée par Maugiron, lieutenant du roi , et par la cour de parlement , qui adhéraient publiquement au duc de Mayenne, chef de l'union visiblement formée pour détruire l'État, plutôt que pour abattre les protestants, qui n'avaient rien de plus naturel et de plus profondément empreint dans le cœur que la défense et l'appui de ce même Etat et l'obéissance due à leur souverain \ ayant assez témoigné par leurs constantes offres et protestations qu'ils voulaient se soumettre à tous les ordres de Sa Majesté , pourvu qu'il lui plût les faire jouir des grâces qu'elle leur avait accordées. » La reine-mère et Henri III ne se laissèrent pas persuader, et les deux députés protestants revinrent sans avoir rien obtenu.

Le roi de Navarre, voyant qu'il devait plus que jamais

1 588. songer à ses propres affaires et soutenir le poids de la guerre dans tout le royaume, convoqua rassemblée politique générale de La Rochelle. Les protestants dauphinois y députèrent Calignon et du Mas, qui, après avoir représenté la situation périlleuse de leur province, demandèrent à être secourus par leurs frères du Languedoc : ce qui leur fut accordé. Le roi de Navarre leur donna un officier de sa propre maison , Guy du Faur de Pibrac, pour les accompagner auprès de Montmorency, qui gouvernait dans le Languedoc et qui leur promit le secours d'hommes et d'argent qu'ils réclamaient : secours dont ils n'eurent pas besoin , comme on le verra plus loin l.

Leduc de Mayenne, destiné au Dauphiné, s'arrête à Lyon et se borne à l'envoi de ses soldats dans la province. Faits d'armes divers. Résistance héroïque de d'Anconne.

Le duc de Mayenne était arrivé à Lyon avec 10,000 hommes de pied et 1,000 à 1,200 chevaux; mais, « soit que le souvenir du siège de La Mure, dit Videl, qui avait failli à lui coûter sa réputation, eût ralenti sa première ardeur, soit que quelque autre considération l'empêchât de tirer de longue, il ne bougea de Lyon ». Il se contenta d'envoyer quelques troupes à Timoléon de Maugiron , qui faisait l'intérim de la lieutenance générale du Dauphiné à la place de son père, décédé, savoir 3 régiments de gens de pied, 3 compagnies de gendarmes et 2 d'Albanais, en tout 7,000

(1) Videl, La vie de Souffrey de Calignon, dans les Documents inédits, p. 26, 27.

hommes. Maugiron prit Saint-Egrève par composition et i588. alla assiéger le Bourg-cTOisans (9 oct.), que Lesdiguières se hâta de secourir. « Dans cette vue, dit de Thou , il détacha les sieurs de Vachères et du Villar, avec ordre de harceler les ennemis. Ils attaquèrent donc le camp des assiégeants le 2 3 octobre, et de Mérieu fut tué en cette occasion. Deux jours après il y eut entre eux une action plus considérable. On se battit vigoureusement à l'attaque d'un moulin , et il y eut beaucoup de sang répandu de part et d'autre ; mais la perte fut plus grande du côté des protestants. Pendant ce tempslà, les assiégés marquaient du haut du château l'extrémité à laquelle ils étaient réduits. Aussi demandèrent-ils à parlementer; mais ce fut sans succès, à cause des propositions exorbitantes que faisaient les assiégeants. On eut donc une fois recours à la force, et Jacques de Miolans, sieur de Chenevières, attaqua le camp, le Ier novembre, à la tête de 2 5o chevaux et de i,5oo arquebusiers. Cette action fut encore plus chaude que les précédentes, et les protestants s'y dédommagèrent de la perte qu'ils avaient faite quelques jours auparavant. Lesdiguières chargea lui-même les ennemis, qui perdirent en cette occasion plus de 80 hommes, entre autres Le Bosquet, un de leurs principaux officiers, et 4 capitaines. Ce succès n'empêcha pas que Beaumont n'acceptât quelques jours après les conditions honorables que les assiégeants lui offraient et qu'il ne se rendît. »

Lesdiguières se consola de cette perte en s'emparant d'Anconne sur le Rhône dans les circonstances suivantes : « Après la reprise de Montélimar, dit Candy1, d'Anconne, l'un des plus zélés partisans de la Ligue, ne se tint point pour battu. Il se retira avec sa famille et plusieurs de ses soldats, qui lui étaient dévoués, dans son château d'Anconne,

(1) Hist. des guerres de relig. à Montélimar (Mns.).

i588. qu'il fit fortifier. Le voisinage de ce poste important, sa position avantageuse sur le bord du Rhône et peut-être encore la réputation de ce vaillant capitaine fatiguaient Lesdiguières. Aussi chercha-t-il à le déloger. Il part de Montélimar en décembre (le 28), avec de nombreuses troupes, une couleuvrine, deux pièces bâtardes et deux fauconneaux, attaque son ennemi dans ses retranchements et le fait sommer ensuite de se rendre; mais d'Anconne, quoique inférieur en forces, ne répond à la sommation que par des décharges redoublées de sa mousqueterie et ranime ainsi par sa constance et sa fermeté le courage de ses soldats. Lesdiguières, étonné de cette résistance, le presse vivement de tous côtés et après 120 coups de son artillerie, quoique la brèche fût très-étroite, il fait monter sa troupe à l'assaut. Use livre un combat général de trois heures 1 des plus opiniâtres. D'Anconne, ne pouvant résister au nombre , se précipite au milieu de la mêlée et perd la vie sur la brèche avec le reste de ses soldats. Les protestants, s'étant emparés du château, le mirent au pillage. Ils eurent dans cette affaire 120 hommes tués ou dangereusement blessés. Le corps du brave d'Anconne fut enterré dans le château par ordre de Lesdiguières, l'exercice du culte catholique étant alors interdit à Montélimar et dans les environs. Quelques instants avant le siège, la dame d'Anconne prit la fuite et se retira à la hâte à Viviers avec sa nombreuse famille, n'ayant tous d'autres vêtements que ceux qu'ils portaient, devenus même insuffisants par le froid excessif qui régnait dans ce moment2. »

Hortal, un des officiers de Lesdiguières, prit également le fort de Saou sur les Ligueurs. Le 2 janvier le capitaine

(1) Chorier dit 8 heures.

(2) Nous ne savons sur quelles données se fonde Eustache Piedmont pour avancer que Lesdiguières ne put se saisir d'Anconne.

huguenot était dans le Royans. Franchissant l'Isère avec i58g. 400 arquebusiers et 5o chevaux, il fit appliquer par deux fois le pétard aux portes de Saint- Marcellin -, mais la garnison put en paralyser l'effet, et il se retira. Croyant pouvoir se dédommager en prenant Armieu , il l'attaqua , mais sans succès. Une autre troupe protestante fit le siège de . Marsanne sans résultat (ier janvier), mais elle obtint la reddition de Donzère1.

^Assassinat du duc de Guise. D'Ornano , nommé lieutenant général du roi en Dauphiné , conclut une trêve avec Lesdiguières et avec les troupes papales. Les Ligueurs tentent de l'assassiner. Pamphlet de Vun d'eux contre le roi.

De tragiques événements étaient arrivés à la cour. Le duc de Guise , dont l'ambition et l'audace ne connaissaient plus de bornes , et son frère le cardinal avaient été assassinés à Blois, les 23 et 24 décembre 1 588, sur l'ordre même du roi, et le duc de Mayenne, leur frère, s'était enfui de Lyon en apprenant qu'il allait être également frappé. La face des choses changea aussitôt en Dauphiné. Le colonel corse Alphonse d'Ornano remplaça le duc de Mayenne comme lieutenant général du roi dans cette province , et dès son arrivée à Grenoble (19 févr.) il entama des négociations avec

(1) Eustache Piedmont, Mémorial; — Le livre du roi, dans le Bulletin de l'Acad. delph., i™ sér., t. h, p. 3i8-326; — Saint-Auban, Mémoires, dans les Mémoires de la Ligue, t. n , p. 200 et suiv. ; — D'Aubigné, t. m. p. 33; — De Thou , t. x, p. 73-75, 335-343; — Videl, p. 144-177; — Chômer, p. 720-728; — Gharvet, p. 5-q; — Charronnet. p. igo-2o3.

i58g. Lesdiguières, qui furent reprises le 9 mars et aboutirent à une trêve de 21 mois, du 1e1' avril 1689 au 1e1 février 1 59 1 . Elle fut signée le 28 mars dans une maison du faubourg Saint-Jacques, qui porta depuis le nom de Maison de la trêve. Le conseil de justice des églises réformées séant à Die l'approuva le 17 avril, et Henri III, dès qu'il en eut connaissance , écrivit une lettre particulière à Lesdiguières pour l'assurer « qu'il lui savait très-bon gré de son union avec Alphonse, lui recommandant de ne rien oublier pour réprimer ensemble dans sa province de Dauphiné.Jes desseins des ennemis de l'État1 ». Henri IV confirma lui-même la trêve l'année suivante par lettres patentes, enregistrées sans difficulté par le parlement de Grenoble. Cette trêve s'appela traité de Bozamy. « Lesdiguières, dit Chorier, accorda que le fort de Bozancieu serait rasé , et pour l'y faire consentir il lui fut promis 8,000 écus. . . Il fut aussi convenu que les forts de Flandaines et d'Alivet, la tour de Saint-Nazaire, le château et les murailles de Savasse seraient démolis; mais Lesdiguières obtint que les fortifications de Livron seraient continuées, et les catholiques du roc de Saou qu'il ne serait point touché aux leurs, moyennant, ce qu'ils promirent, de ne jamais faire la guerre au roi de Navarre. » On stipula encore que la liberté de conscience et de culte serait établie dans les lieux occupés par les catholiques, et réciproquement le libre exercice de la religion catholique dans les lieux au pouvoir des protestants.

Les Ligueurs de Grenoble, qui avaient à leur tête Charles d'Albigny , fils de l'ancien lieutenant général de -Gordes , furent très-mécontents de cette trêve. D'Ornano, assailli dans son logement par des officiers de la Ligue, suivis d'une

(1) Videl, La vie de Souffrey de Calignon, dans les Documents inédits,

grande masse de peuple, fut contraint de fuir à Saint-Mar- 1589. cellin pour se dérober à leurs coups (4 mai). Cependant le parti royaliste et indirectement le parti huguenot gagnèrent beaucoup de terrain à Grenoble et dans tout le Dauphiné par l'alliance étroite d'Henri III et du roi de Navarre, conclue au château de Plessis-lès-Tours (3o avril)-, de telle sorte que les ministres et anciens des églises réformées du Dauphiné purent tenir paisiblement à Die le 9 juin leur synode provincial, qui vraisemblablement ne s'était pas réuni depuis plusieurs années.

Les Ligueurs et les chefs des troupes papales du Comtat, incommodés par les courses des protestants dauphinois et redoutant la garnison d'Orange , qui venait d'être renforcée par Lesdiguières, recherchaient eux-mêmes . l'alliance du parti royaliste et huguenot du Dauphiné. Les ouvertures qu'ils firent à Lesdiguières et à d'Ornano furent bien accueillies, et les deux partis, le dernier de mai 1589, convinrent d'un traité, rédigé par Calignon, qui portait que toutes courses, prises de villes, captures de personnes, ravages de bétail et tous autres actes d'hostilités cesseraient de part et d'autre ; et que le commerce serait libre et ouvert entre le Dauphiné et les états du pape. D'Ornano et Lesdiguières d'un côté et Aubignan et Le Breton de l'autre furent spécialement commis pour veiller à l'exécution du traité, que le vice-légat du pape , Dominique Petrucci , évêque de Bésignan, promit pour sa part de faire exactement observer1.

Les Ligueurs du Dauphiné, mécontents, comme nous l'avons dit, de l'alliance des deux Henris et de celle de d'Ornano avec Lesdiguières , se laissèrent aller aux plaintes les plus amères, voire même à de grossières injures à l'adresse

(1) Videl, La vie de Souffrey de Calignon, dans les Documents inédits, p. 54, 55.

i589, d'Henri III. L'un d'eux fit imprimer une Remontrance à Henri de Valois , où on lit ces paroles : « Je laisse à penser à tous les gens de bien quel sujet vous aviez d'envoyer Alphonse Corse à Lyon pour assassiner le duc de Mayenne, qui était prêt à mettre ordre aux affaires du Dauphiné... Alphonse Corse par votre commandement a fait trêve avec les hérétiques, à la charge de 36,ooo écus par mois, dont la moitié sera baillée au sieur de Lesdiguières , et l'autre moitié demeurera entre les mains dudit Alphonse, pour le payement de laquelle somme les gens de vos comptes de Dauphiné ont imposé huit écus par feu tous les mois sur tout le pays, à la charge que toute la gendarmerie, tant d'un côté que d'autre, se retirerait... Alphonse Corse voulut se saisir de la ville de Grenoble et jeter dehors d'Albigny, parce qu'il était catholique. On accusa celui-ci à tort de vouloir entreprendre quelque chose sur la ville. Il aurait pu se saisir du Corse s'il l'avait voulu. La trêve ne fut pas observée en ce qui regarde les gendarmes , dont le Dauphiné demeura plein. Ilfse forma des cabinalistes qui amassèrent des troupes tant huguenotes qu'autres pour courir sur les terres des seigneurs catholiques.

» Il ne faut pas laisser passer sous silence le favorable accueil qu'avez montré aux hérétiques de ce pays et que ce ne les pouvant favoriser en personne, vous y avez envoyé des principaux de votre détestable conseil; et ceux de ce pays qui vous étaient connus comme huguenots ou de longue main soupçonnés de l'être, ont été par vous pourvus d'offices ou récompensés aux dépens du pauvre peuple. . . Quelques citoyens catholiques de Romans, pour avoir voulu remettre la ville entre les mains de Monsieur de Mayenne par votre commandement , ont été pendus non pour autre crime que pour être très-catholiques et pour avoir voulu délivrer leur patrie d'entre les mains des hérétiques... Nierezvous que vous n'ayez favorisé le sieur de Lesdiguières, Gou-

vernet et Cugie, ennemis conjurés de la religion catholique? i58g. ce qui a tant avancé leurs affaires qu'ils se trouvent aujourd'hui les plus forts, joint l'aide qu'ils reçoivent de Romans et de Valence, qui ont fait banqueroute de la religion pour, avec les hérétiques , faire des courses pour ruiner par impositions les pauvres catholiques leurs voisins... Veuillez avoir égard aux pilleries et concussions que nous a faites La Valette, l'un de vos mignons, qui nous a en 18 mois dérobé 800,000 écus, somme assez suffisante pour nous décharger et pour nous en secourir en ce temps si misérable.

» Vous suppliant aussi de nous assister de votre faveur envers les huguenots de ce pays pour ne nous point tyranniser, autrement, et faute de ce faire, vous nous contraindrez à faire notre salut et à nous ranger avec nos voisins et avec ces généreux princes et villes unies pour la conservation de la religion catholique et de l'État de France »

^Assassinat d'Henri III. Lesdiguières fait reconnaître Henri IV par Gap et Tallard. D'Ornano s allie avec lui pour détruire la Ligue. Libre exercice des deux cultes. Fin des guerres de religion en Dauphiné au XVIe siècle.

Henri III, qui fut assassiné sept mois après le duc de Guise, par le moine jacobin Jacques Clément (ier août), ayant institué en mourant le roi de Navarre héritier de la

(1) Remonstrance d'un gentilhomme de Dauphiné à Henri de Valois pour le soulagement du pauvre peuple dudit pais avec permission , signé I. D. R., 158g, 23 p. in-8".

i589- couronne, l'audace des Ligueurs ne connut plus de bornes. Le duc de Mayenne, le seul survivant des trois frères de Guise, se déclara « lieutenant général du royaume et du conseil général de l'union, pour réunir tous les Français à la défense de la religion catholique » (5 août); et le vieux cardinal de Bourbon fut proclamé roi de France à Paris , sous le nom de Charles X (7 août).

Alphonse d'Ornano, qui voyait bien, comme dit Videl, que la querelle de religion se changeait en querelle d'État, et qu'elle ne servait plus que de prétexte aux Ligueurs, « se décida, dès qu'il eut appris la mort d'Henri III, à faire une alliance étroite avec Lesdiguières. Il lui dépêcha un courrier pour le prévenir de l'assassinat du roi, et le pria de lui envoyer Calignon, » avec créance et mémoires de ses intentions sur l'occurrence présente. Lesdiguières accéda à son désir et l'assura « qu'il était prêt à se joindre à lui avec tous ses amis et toutes les forces des protestants , pour faire tout ce qu'il leur serait possible afin de conserver la couronne au roi de Navarre, à qui elle appartenait de droit, et ruiner la Ligue, qui avait un dessein tout contraire 1 ». D'Ornano, très -satisfait de cette réponse, ne songea plus qu'à conclure un traité avec Lesdiguières, qui, rivalisant de zèle avec le lieutenant général pour le service du roi, demanda sur l'heure aux habitants de Gap et de Tallard de reconnaître Henri IV pour leur roi légitime, ce qu'ils firent sans hésitation, Gap le 24 août et Tallard le lendemain. Le traité conclu avec le capitaine huguenot fut le même pour les deuxvilles. En voici la substance :

L'exercice de la religion catholique, apostolique et romaine se fera sans obstacle de la part des réformés, et les

(1) Videl, La vie de Souffrey de Calignon, dans les Documents inédits, p. 67.

jours de procession et de fête les boutiques seront fermées i58<j. et le travail public sera interdit; — l'évêque, les chanoines et autres ecclésiastiques seront réintégrés dans leurs biens; — la justice royale ordinaire de Gap et celle des seigneurs bannerets du ressort seront remises en leur premier état, et leur exercice laissé aux juges naturels-, — les catholiques seront traités de la même manière que les réformés , et ils conserveront leurs armes comme les autres, puisqu'ils sont comme eux au service du roi-, — les catholiques de Gap et de sa banlieue ne prendront les armes que pour la défense de la ville-, — les contributions seront payées au seigneur des Diguières.

De Gap, Lesdiguières se rendit auprès de d'Ornano, qui lui avait assigné pour rendez-vous le château de La Grange, sur les bords de l'Isère, près de Saint-Marcellin. Le parlement, qui, pour se soustraire à la tyrannie de la Ligue, toute puissante à Grenoble, s'était transporté à Romans, députa à la conférence deux de ses membres, Bellièvre, son premier président, et le conseiller d'Estables. Le résultat de la conférence fut la conclusion d'une ligue offensive et défensive entre les deux capitaines, qui fut signée le i3 septembre et portait :

« Le seigneur Alphonse d'Ornano, lieutenant général au gouvernement de Dauphiné, désirant, selon le devoir de sa charge, pourvoir, autant qu'il peut être en lui, à la sûreté de cette province, à lui commise par le défunt roi Henri III, son bon maître, d'heureuse mémoire , a cejourd'hui résolu et conclu une union et ligue avec le seigneur des Diguières, en vertu de laquelle ils promettent et jurent de s'entresecourir l'un l'autre de toutes les forces et moyens qui sont e"t seront en leur pouvoir, gardant entre eux une étroite et fraternelle intelligence pour s'opposer ensemble, directement ou indirectement, aux ennemis publics et conserver cette province à son naturel seigneur, Henri IV du nom , nommé

i58g. par le défunt roi son successeur légitime et héritier de la couronne de France. En foi de quoi ils ont signé le présent acte de leur propre main , et icelui fait sceller de leurs sceaux. »

Vivement contrariés de cette alliance étroite de d'Ornano et de Lesdiguières, qui ruinait tous leurs desseins, les partisans de la Ligue « avaient mis dans l'esprit du premier, par quelques personnes interposées, que l'autre n'agissait pas avec lui aussi franchement qu'il le devait, et qu'il avait contrevenu aux conditions de leur traité , ayant pris sans sa participation la ville de Gap et voulant la retenir pour soi, comme il est aisé de le voir, disaient-ils, par la conservation de la citadelle de Puymore-, ce qu'ils faisaient passer pour une action de mauvaise foi, prétendant, mais sans raison quelconque, que dès le jour que Lesdiguières avait promis d'embrasser avec Alphonse l'intérêt général de la couronne, il devait avoir renoncé à ses intérêts particuliers et s'être défait de tout ce qui pouvait donner de l'ombrage aux catholiques.

» Ces imputations, quoique fort légères, ayant fait un peu d'impression dans l'esprit d'Alphonse , aucunement soupçonneux, il vivait, sinon en défiance avec Lesdiguières, au moins en quelque sorte de réserve-, de quoi celui-ci s'étant bien aperçu et en ayant dit sa pensée à Calignon , il remit à sa prudence d'agir là-dessus pour sa justification comme il le trouverait à propos. Calignon, étant allé trouver Alphonse,... sut si bien le guérir des soupçons qu'on lui avait donnés contre Lesdiguières, dont il lui justifia toutes les actions, que ce fut désormais fort en vain que leurs ennemis communs travaillèrent à les diviser l. »

(i) Videl , La vie de Souffrey de Calignon, dans les Documents inédits, P. 67, 68.

A partir de cette époque les guerres de religion propre- i58g. ment dites cessent en Dauphiné. Les protestants de la province, unis aux royalistes, ne font plus la guerre qu'aux Ligueurs, c'est-à-dire aux ennemis de l'Etat. La liberté de conscience et de culte leur est acquise , mais c'est au prix de 27 années de luttes et de huit guerres sanglantes, qui ont semé partout la désolation et la mort !

Lesdiguières et d'Ornano, désormais unis, se mirent en devoir de réduire les unes après les autres les villes qui tenaient le parti de la Ligue. Moirans se rendit le 1 1 octobre 1589; Crest, le 20; Briançon, le 6 août 1590; Grenoble, le 22 décembre-, Vienne, le 22 avril 1 5g5. Partout fut stipulé le libre exercice des deux religions l.

(1) Traité de la trêve en Dauphiné, dans les Mémoires de la Ligue, t. n, p. 287-296; — Articles accorde^ sur le faict de la reddition de la ville de Grenoble, etc., Tours, i5gi, in-8" ; — Mémoires de Duplessis-Mornay, t. iv, ch. cxxix; — Videl, p. 178-181; — Chorier, p. 728-730, 735, 736; — Charvet, p. 585; — D'Aubigné, t. m, p. 181.

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