‹ Histoire des protestants du Dauphiné aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles (volume 2)Chapitre 30 sur 44 · INTERVALLE ENTRE LA SEPTIÈME ET LA HUITIÈME GUERRE DE RELIGION · texte numérisé non relu

INTERVALLE ENTRE LA SEPTIÈME ET LA HUITIÈME GUERRE DE RELIGION

(26 novembre i58o — mars i685.)

Lesdiguières, mécontent des articles de Fleix , continue la guerre. Conférences de Die, Gap, Mens et Grenoble. Les Désunis les acceptent. Troubles à Saint-Taultrois-Chdteaux. Echec des négociations de M au giron .

Lesdiguières ne se laissa pas abattre par la chute de La i58o. Mure. Il était maître de tout le Champsaur et du Gapençais, et levait même des contributions sur les bailliages de Briançon et d'Embrun. Il avait construit une citadelle redoutable sur la montagne de Puymore , qui dominait Gap, et fortifia Corps, qui était la clef du Champsaur du côté de Grenoble. Il réussit encore à s'emparer des Crottes, village distant d'Embrun d'une petite lieue, et menaça même Embrun, qui fut secouru à temps par la garnison de Tallard. Il possédait aussi Châteauvieux, près de Tallard, et tous les efforts que firent les habitants de cette dernière ville pour reprendre la place furent inutiles.

Sur ces entrefaites, la nouvelle du traité de paix conclu à Fleix, le 26 novembre, parvint dans le Gapençais. Lesdiguières , qui aurait voulu posséder plus de places de sûreté que n'en accordait le traité, fit peu de cas de celui-ci et continua les hostilités. Ses gens s'emparèrent, en janvier

i58i. 1 58 1 , de Sigoyer, Ventavon et autres places. En février ils prirent également Saint-Crépin , dans le haut Embrunais , et menaçaient la ville d'Embrun elle-même. Les membres du parlement de Grenoble, informés de ces faits, ordonnèrent au capitaine Humbert de Bourellon de Mures, du Briançonnais, de se porter, avec trois compagnies de gens de pied, contre les troupes de Lesdiguières, soit pour les combattre , soit pour ravitailler les places catholiques. Le capitaine huguenot le rencontra à Ghorges et le chargea si rudement qu'il lui tua 3oo arquebusiers et 3o argoulets. De Mures se réfugia à Embrun avec le reste de ses soldats, et, aidé de la garnison, put repousser l'attaque que son vainqueur dirigea immédiatement contre la ville. Lesdiguières dut se retirer à Gap, emmenant avec lui beaucoup de blessés. Pendant ce temps, Gouvernet échouait devant Mévouillon, où il reçut deux arquebusades , eut son cheval tué sous lui, perdit plusieurs de ses gens et ramena également beaucoup de blessés.

Au commencement du printemps, les protestants convoquèrent une grande assemblée à Die, où le roi de Navarre se fit représenter par Jacques de Ségur Pardaillan et Soffrey de Calignon, et le parlement par Fustier, son secrétaire, et Félix Basset, qui devint plus tard conseiller. Il s'agissait de s'entendre sur l'exécution du traité de Fleix. Les pourparlers n'ayant pas abouti, l'assemblée se transporta à Gap, où il fut décidé que Ségur et Calignon se rendraient auprès du parlement. « Ce qui faisait la principale difficulté, dit Videl 1 , c'est que les protestants demandaient que la cour vérifiât les édits de paix des trois dernières années, conjointement avec cette nouvelle déclaration , à cause que tout cela

( i) La vie de Souffrey de Calignon, dans les Documents inédits, p. 24 et suiv.

leur était fort favorable... Au contraire, le parlement et le i58i. lieutenant du roi voulaient qu'ils se contentassent qu'on vérifiât la dernière déclaration; qu'avant toutes choses les troupes des protestants fussent licenciées, à la réserve des garnisons de Nyons et de Serres, qui leur demeuraient comme places de sûreté -, que la citadelle de Puymore, faite par Lesdiguières sur la ville de Gap, et les fortifications de sa maison propre [à Gap] fussent démolies ; se plaignant du reste de ce qu'ils voulaient démanteler cette ville-là.

« Bien loin que les protestants tombassent d'accord de toutes ces choses , ils persistaient à vouloir que la vérification des édits précédât le licenciement des troupes-, que la citadelle de Puymore et les autres fortifications demeurassent en leur entier; avouant bien qu'on avait proposé le rasement des murailles de Gap, mais que cette résolution était demeurée sans effet et que l'on n'y pensait plus.

» Cependant, parce qu'à cause des fréquentes communications qu'il fallait que ces deux députés eussent avec l'assemblée, il se passait beaucoup de temps inutilement, à cause de la distance des lieux, il fut dit que l'assemblée s'approcherait jusqu'au bourg de Mens, comme elle fit, pour avoir plus tôt nouvelles de ses députés et pouvoir plus tôt leur faire réponse... Dès que l'assemblée fut à Mens, le parlement y envoya de nouveaux députés, qui y renouvelèrent les propositions faites à Calignon et à Ségur. L'assemblée répondit par écrit, ajoutant d'autres articles aux précédents, en exécution de ce dernier édit, et ne dissimulant point qu'elle voulait demander au roi la ville de Gap pour place de sûreté, au lieu de celle de Serres; que si, néanmoins, Sa Majesté ne trouvait pas bon de l'accorder, ils obéiraient à ce qui serait prescrit de sa part; même ils démoliraient les fortifications faites à Puymore et la maison même du sieur de Lesdiguières à Gap , si le roi , après leur avoir fait la grâce de les ouïr, le leur commandait absolu-

1 58 1. ment; pour assurance de quoi ils offraient des otages, suppliant la cour de parlement, moyennant cela, de ne point différer la publication de l'édit, et, au reste, demandant des passeports pour ceux qu'ils désiraient envoyer à la cour...

» Ainsi, l'assemblée ayant envoyé de nouveau pour cela à la cour de parlement Calignon et Ségur, ses députés ordinaires, ils y furent ouïs, la chambre des comptes y assistant par ses députés, en présence du lieutenant du roi, des commissaires du pays, des gentilshommes et autres personnes catholiques de la ville de Gap , réfugiées à Grenoble. Calignon, qui portait la parole..., n'oublia rien afin d'obtenir l'effet de ses demandes; mais quoi qu'il sût faire, et Ségur avec lui..., le parlement leur répondit nettement, par la bouche [de Bellièvre] d'Hautefort, qu'il ne pouvait en façon quelconque vérifier l'édit que les protestants n'eussent fait auparavant ce qu'ils offraient de faire après, c'est-à-dire qu'ils n'eussent rendu les places, celles de Serres et de Nyons toujours exceptées, et démoli toutes leurs fortifications ; même on leur refusa des passeports pour ceux qu'ils voulaient envoyer au roi. De sorte que Calignon et Ségur, éconduits en toutes choses, se retirèrent avec apparence d'une nouvelle et entière rupture, non-seulement dans cette province, mais encore par toute la France. »

Les Désunis, par haine de Lesdiguières , acceptèrent au contraire l'édit de pacification. Dans, la ville de Die on les vit même s'unir aux catholiques, à l'instigation de Cugie, pour chasser de leurs murs le ministre Lacombe, qui n'était pas favorable à l'édit. Il n'y avait pas de ville « plus inconstante, dit Chorier, ni de plus facile à recevoir toutes sortes de mouvements, tantôt pour la paix, tantôt pour la guerre ». Cugie, qui s'était fait l'agent du duc de Mayenne dans le Valentinois et le Diois, accepta la mission de rétablir dans cette ville l'autorité royale. Il réunit tous ses habitants dans

une assemblée générale, où on résolut de demander pour i58i. gouverneur L'Hère de Glandage le père, qui avait déjà exercé cette fonction pour le parti catholique, et qu'on convertirait en citadelle la maison de Chabestan, contiguë aux murailles. Le duc, apprenant ces résolutions, nomma Glandage gouverneur et chargea l'ingénieur Hercule Nègre de fortifier la maison Chabestan. Glandage fit son entrée dans la ville avec 5o soldats, et, au même moment, on découvrit une conspiration, qui avait pour but de livrer Die à Lesdiguières. La reddition de cette place importante fut suivie de toutes les autres places du Diois et du Valentinois, où dominaient les Désunis. Mais, comme dit Chorier, « ce ne fut pas tant un repentir de ce qui s'était passé contre le roi et l'État qu'une conspiration contre Lesdiguières ».

La conduite de Cugie fut dénoncée à Théodore de Bèze, à Genève, par le ministre proscrit Lacombe et par Innocent Gentillet, président du conseil de justice séant à Die. Cugie en fut informé et reçut peut-être quelques reproches, car il écrivit deux lettres au conseil de Genève pour se disculper (24 mars et 19 mai). Dans la seconde, il traite de calomnies les accusations dont il est l'objet et annonce qu'il « a tiré en cause devant le conseil, que les églises de cette province ont établi , » Lacombe et Gentillet. Il fit aussi écrire en sa faveur au conseil Comps, du Poët et Saint-Auban (18 mai), qui, bien qu'ils affirmassent le contraire dans leurs lettres, s'étaient véritablement « séparés de l'obéissance du sieur des Diguières 1 ».

Dans les villes où les catholiques étaient les plus forts, ils faisaient exécuter les articles de Fleix à toute rigueur, et ne permettaient pas aux protestants de célébrer leur culte. Boyer de Sainte-Marthe 2 raconte qu'à Saint-Paul-trois-

(1) Arch. du conseil de Genève , N.° 2o36.

i. Châteaux le bailli du roi et le bailli de l'évêque, « ayant été avertis que quelques habitants, parmi lesquels se trouvèrent les consuls, s'étaient assemblés dans une maison particulière de la ville pour y tenir consistoire et faire exercice de religion, à Pissue de la messe se transportèrent sur le lieu, suivis de plusieurs catholiques, et trouvèrent dans la rue une troupe d'hommes et de femmes qui venaient de cette assemblée. Ils demandent hardiment d'où vient un attroupement si scandaleux et si contraire aux volontés du roi. Bertrand Roux, de Saint - Restitut , diacre de la religion protestante , répondit qu'ils venaient de faire les prières selon la forme de leur église. Les baillis leur firent inhibition et défense, de la part du roi , 'de ne faire jamais plus dans la ville aucune assemblée en lieu public , sous quelque prétexte que ce fût , ni aucun exercice de la religion, si ce n'est de la catholique, apostolique et romaine, sous peine d'être taillés en pièces ; leur déclarant que la ville de Saint- Paul, comme capitale du pays tricastin et du diocèse, était entièrement catholique. Les hérétiques répondirent qu'ils s'opposaient à cette déclaration, sans prétendre toutefois contrevenir aux ordres de Sa Majesté... On ordonna au diacre Bertrand Roux de

• se retirer chez lui, au village de Restitut, pour y vivre selon les édits du roi. Guillaume du Pré, curé de ce village, protestant qu'il ne demeurerait pas dans sa paroisse si Roux s'y établissait , à moins qu'il ne revînt à la religion catholique, celui-ci promit de ce faire... Les hérétiques, continue Boyer de Sainte-Marthe, se rendirent encore maîtres de la ville, et chargèrent d'injures et de coups tous ceux qui ne se rangèrent pas de leur parti-, se répandant ensuite de la ville dans la campagne, ils enlevèrent tout le bétail qu'ils trouvèrent , et sur la moindre résistance que les maîtres ou leurs gardiens leur faisaient, ils égorgeaient indifféremment et sans pitié les uns et les autres. Le roi, pleinement informé de ces actes d'hostilités..., craignant que la ville de Saint-

Paul ne fût toujours un asile assuré pour l'hérésie, parce i58i. qu'elle était ceinte d'une muraille très-belle et très-forte, bâtie de pierre de taille et flanquée de bonnes tours, régulièrement situées d'espace en espace, ordonna de les abattre. . . sur la fin de l'année 1 58 1 ».

Maugiron ne laissait pas cependant que de continuer ses négociations avec Lesdiguières, qui lui avait fait présenter, le i8r juin, à Grenoble, un cahier de 28 articles, dont le principal portait que la citadelle de La Mure et celle de Puymore seraient cédées aux protestants. Maugiron et le parlement ne consentirent point à accepter cette condition, et dirent aux députés du capitaine huguenot qu'ils trouvaient étrange que leur maître prétendît obtenir pour lui seul un édit de pacification. Là -dessus ils lui envoyèrent Jean-Béatrix- Robert de Bouqueron et Michel Thomé , conseiller au parlement, pour tâcher d'obtenir de meilleures conditions; mais ils n'y réussirent point. « Lesdiguières, dit Matthieu, qui désirait autant la paix que les autres, faisait semblant d'aimer la guerre, et voulait être comme contraint par les peuples à faire la paix , afin que si elle apportait des incom.modités aux particuliers, il eût toujours de quoi alléguer qu'on l'avait forcé à s'y résoudre, et qu'il eût plus d'autorité quand on reviendrait aux armes. »

Le duc de Mayenne revient en Dauphiné avec une armée. Lesdiguières fait sa soumission. Etablissement de la chambre tripartie. Fêtes à Grenoble.. Troubles à Gap.

Cependant le duc de Mayenne , revenu de la cour, où le roi l'avait mandé plusieurs mois après la prise de La Mure ;fin avril 1 58 1 \ pour délibérer sur les moyens de pacifier le

j 58 1 . Dauphiné, arriva à Vienne le ier juillet avec une nouvelle armée. Le roi avait fait précéder sa venue d'une déclaration datée de Saint-Maur-des-Fossés, le 28 juin *, qui fut affichée en Dauphiné, et où il rappelait que les députés protestants de la province avaient signé le traité de Bergerac 2 de 1677, et promis depuis par Calignon, leur envoyé, de l'observer •, mais que, malgré cela, ils avaient fomenté des troubles, donné la main aux troubles du marquisat de Saluces, montré peu de respect pour la reine-mère pendant son séjour à Grenoble, pris plusieurs places, levé des contributions de guerre, eu des intelligences avec l'étranger; que, depuis, était intervenue la conférence de Fleix, entre le duc d'Anjou et le roi de Navarre , à laquelle Lesdiguières ne s'était pas davantage soumis, puisqu'il avait fait construire une citadelle au-dessus de Gap, sur la montagne de Puymore, et une seconde dans Gap même, en démolissant plusieurs maisons catholiques-, qu'il demandait à cette heure que Gap, qui est la clef des montagnes du Dauphiné, et Livron, celle du Rhône, lui fussent livrés, et qu'il continuait la construction des citadelles de ces deux places. Le roi ajoutait que, pour ces diverses raisons, il envoyait le duc de Mayenne avec une nouvelle armée pour contraindre les protestants à rendre les places qu'ils occupaient, et qu'il engageait du reste ses sujets réformés du Dauphiné à ■<■ n'ajouter foi à

(1) Nous ne savons pourquoi cette déclaration porte le millésime du 28 juin i58o dans les notes que Rochas a jointes à la partie imprimée du Mémorial d'Eustache Piedmont, et dans le N.° 1 des Pièces rares et curieuses relatives à l'histoire du Dauphiné (p. 29), lorsque ladite déclaration mentionne en propres termes la conférence de Fleix, qui lui était postérieure, puisqu'elle commença en octobre i58o et finit le 26 novembre de la même année. Rochas (p. 23 de ces mêmes Pièces rares) cite une édition de la déclaration de Paris 1 58 1 , et cette dernière date est la vraie.

(2) C'est-à-dire les articles secrets, au nombre de 48, qui furent ajoutés à l'édit de Poitiers.

ceux qui voudraient leur persuader qu'il voulait détruire et 1 58 1 . ruiner ceux de ladite religion dudit pays, pour après faire le semblable plus facilement à l'endroit des autres ».

Apprenant l'arrivée des troupes du duc de Mayenne à Vienne, les gentilshommes les plus influents de la province, savoir Lesdiguières, Morges, Cugie, Blacons, Bouvier et autres, lui envoyèrent Soffrey de Galignon pour lui faire part des conditions auxquelles ils consentiraient à déposer les armes et à lui livrer les places qu'ils occupaient encore. Le duc se borna à leur communiquer les conditions du roi , en leur donnant quatre jours pour répondre. Plusieurs desdits gentilshommes, à qui il tardait de faire la paix, se rendirent en hâte auprès de lui et promirent de lui rendre Livron et autres places-, ce qu'ils firent. Le duc ordonna aussitôt la démolition complète des fortifications de Livron , y fît son entrée le 17 août et y rétablit la messe1. Il visita ensuite les places du Diois et Valentinois qui avaient été occupées par les protestants ou les catholiques pendant les guerres précédentes, et donna l'ordre d'en démolir 32. De ce nombre furent Saillans, Pontaix, la tour de Quint, Le Puy-Saint-Martin , Eyzahut, Loriol, Grane, Châteaudouble, Saint-Restitut, Tulette, Saint-Paul-trois-Châteaux, Vinsobres. Un ministre, navré du démantèlement de ces places, en faisait des remontrances à Lesdiguières, qui répondit : « Je les reprendrai par les mêmes brèches qu'ils font. »

Pour le moment, le rusé capitaine jugea prudent de faire sa soumission comme les autres gentilshommes. Il se rendit auprès du duc à Tullins, et ne le quitta plus jusqu'à Gap. Accompagné de 1,000 arquebusiers et de 4 compagnies de gendarmes, le duc prit le chemin de cette dernière ville pour

(1) Videl place à tort cet événement en i58o, avant le siège de La Mure.

i. présider lui-même à la démolition de la redoutable forteresse de Puymore. En passant aux Diguières, en amont de Gap, il s'arrêta dans le château du capitaine huguenot et y fut splendidement reçu. Il fit ensuite son entrée dans la capitale du Gapençais , ayant à sa droite l'évêque Pierre Paparin de Chaumont, et à sa gauche Lesdiguières. Le prélat fut remis solennellement en possession de sa cathédrale et de son palais épiscopal en ruine1. Le duc profita de sa présence à Gap pour dresser divers règlements de pacification. Il ordonna à tous les étrangers et vagabonds de quitter la ville, abolit l'abbaye de Malgouvert , fit élire autant de consuls et conseillers catholiques qu'il y avait de protestants; ce qui, à cause des catholiques qui se trouvaient déjà dans le conseil, donna la majorité aux officiers municipaux de ce culte. Il maintint toutefois les protestants en possession de leur temple, que réclamaient les catholiques, et, tout en leur accordant provisoirement l'exercice public de leur religion , renvoya au roi la question de savoir si , d'après les articles de Nérac et de Fleix, cet exercice était légitime. Le duc prit ensuite congé de Lesdiguières, en lui faisant promettre de passer une partie de l'hiver avec lui à Grenoble, et il poursuivit sa route jusqu'à Embrun, après avoir été harangué à Tallard par Pons de Gentil, gentilhomme catholique. Il était de retour à Grenoble le 2 1 octobre , et fit publier l'édit de paix, qui ne l'avait pas encore été. Toute la noblesse protestante et catholique ne tarda pas à le rejoindre. Il licencia son armée (18 nov.), et, à l'occasion d'un fils qui lui naquit (18 déc), ce ne furent, dit Chorier, que « carrousels, joutes, tournois, courses de bague, danses et festins ».

(1) Charronnet, p. i52, place à tort cet événement en septembre i58o, après la levée du siège de Tallard.

Mayenne fit beaucoup d'instances auprès du parlement pour que les conseillers de la chambre tri-partie de Grenoble fussent enfin investis de leurs charges. Ces conseillers étaient : Innocent Gentillet, président, nommé par le roi le 20 janvier 1679, Soffrey de Calignon, nommé le 3 octobre 1577 et le 20 janvier 1579, Pierre Marcel, coseigneur de Savasse, nommé le 2 octobre 1577, et Etienne de Burle, nommé le 27 octobre. 1 58 1 , en remplacement de Pierre de Frize, mort avant sa réception. Le quatrième conseiller ne nous est pas connu , et doit être Louis du Vache , sieur d'Estables. Le parlement opposa de grands obstacles à la réception de Gentillet, soit à cause des pamphlets qu'il avait composés contre le catholicisme, soit parce qu'il avait été un des instigateurs de l'insurrection de la Valloire. « Pour couper court à toutes instances, dit Brun-Durand il rendit le 18 mai 1 582 un arrêt, déclarant qu'après avoir examiné Gentillet, « tant sur la loi que sur la pratique, la cour ne le trouve point suffisant pour exercer la charge et état de président. » Une question politique se mêlant à ce refus, Henri III, affamé de paix, lui donna, le 28 juillet suivant, de nouvelles lettres intimant au parlement l'ordre de le recevoir-, ce qui eut lieu le i3 novembre de la même année. Quant à Calignon , qui avait été fort apprécié des membres du parlement dans les diverses négociations dont il avait été l'intermédiaire auprès d'eux, il fut reçu sans examen et comme par acclamation le 20 novembre 1 58 1 . La chambre tri-partie eut une existence éphémère, si jamais elle fonctionna. Au bout de quelques mois elle fut incorporée au parlement , et ses membres devinrent de simples officiers de

(1) Brun-Durand, Essai historique sur la chambre de l'édit de Grenoble, p. 64.

i58i.ce corps, sans désignation spéciale. L'assemblée politique générale de Montauban de 1584 s'en plaignit amèrement au roi \

Pendant le séjour de Lesdiguières à Grenoble, on chercha deux fois à se défaire de lui, au rapport de Videl. Guillaume de Saint-Marcel, archevêque d'Embrun et fougueux Ligueur, en conçut le premier la pensée. Il disait « que ce serait rendre un grand service à Dieu et au roi de ruiner un si dangereux ennemi ». Mais le duc et le premier président du parlement de Bellièvre eurent vent de son dessein et, n'étant nullement disposés à violer la foi jurée, s'y opposèrent avec force. Un autre jour, deux gendarmes du duc proposèrent au secrétaire de Lesdiguières d'introduire de nuit des troupes protestantes dans la ville par une ouverture qu'ils pratiqueraient à leur maison, attenante au fossé. Le secrétaire ayant fait part de cette proposition à Calignon, le confident de Lesdiguières, celui-ci répondit « qu'en autre temps cela serait bon •, que l'on devait entretenir ces deux soldats pour s'en servir un jour; mais quant à lui, si toutes les villes du Dauphiné étaient ouvertes, il n'y entrerait point au préjudice du traité ». Informé de ce complot, le duc de Mayenne s'en ouvrit aux présidents Bellièvre et Janin, « qui, jugeant, dit l'historien Matthieu, que c'était un artifice pour lui faire perdre sa réputation et le fruit que le peuple espérait de la paix, furent d'avis qu'il le dissimulât2 ». Ses rapports avec Lesdiguières n'en furent donc pas changés. Dans une autre circonstance, un certain nombre de gens résolurent de pénétrer par ruse dans le logis de Lesdiguières pour l'as-

(1) Anquez, Hist. des assemblées polit, des réformés de France, p. 128.

(2) Videl dit que le capitaine huguenot avait cru voir un piège tendu à sa loyauté dans la proposition des deux gendarmes et qu'il s'en plaignit au duc, qui les aurait fait châtier exemplairement si Lesdiguières, qui n'était pas vindicatif, n'avait lui-même demandé leur grâce.

sassiner. Prévenu à temps par le fils de son hôte, qui en- i582. tendit quelques propos des conjurés, il s'entoura de tous ses gens et ils n'osèrent exécuter leur dessein. Cette dernière conspiration décida Lesdiguières à quitter Grenoble. Le duc, qui lui portait beaucoup d'estime, chercha en vain à le retenir, et lui donna en présent un de ses meilleurs chevaux et une fort belle paire d'armes. Par reconnaissance Lesdiguières revint à Grenoble vers la fin de janvier, au moment où le duc reprit le chemin de la cour, et il l'accompagna jusqu'à Lyon.

A Gap la réconciliation des deux partis s'opérait bien difficilement. Dans la nuit du 2 au 3 février i582, des catholiques armés s'assemblèrent en grand nombre et, courant sus aux protestants , massacrèrent les uns et chassèrent les autres. Claude de Lay Crussilieu, lieutenant du gouverneur, les arrêta avant qu'ils eussent pu achever leur œuvre criminelle et jeta les meneurs en prison -, mais ce fut tout le châtiment qui leur fut infligé. Maugiron ne jugea pas nécessaire de les poursuivre.

A part cette conjuration et une double tentative, suivie d'insuccès, du frère de Gouvernet sur Mévouillon et du capitaine Bailly sur Grenoble , le Dauphiné fut paisible pendant l'année 1 582 . L'humanité et la douceur avec lesquelles le duc de Mayenne traita les protestants pendant son séjour en Dauphiné, y contribuèrent beaucoup. Il ne leur promit du reste rien qu'il ne leur accordât, et on l'avait surnommé le prince de la foi. Voyez plus loin toutefois les réserves de d'Aubigné.

V^ouvelles intrigues des Désunis contre Lesdiguières. Expéditions des catholiques contre les protestants du Queyras et des vallées vaudoises du Dauphiné.

i582. Cependant les divers chefs du Dauphiné commencèrent à s'adresser de mutuels reproches sur la manière dont les affaires avaient été conduites pendant la dernière guerre. Les Désunis en voulaient principalement à Lesdiguières et lui imputaient la chute de La Mure, qui était au contraire le résultat de leur rivalité. S'étant donc réunis pour élire un nouveau chef, ils s'accordèrent tous à rejeter Lesdiguières, qu'ils accusaient « d'aspirer visiblement à la tyrannie, de faire le César et de vouloir perpétuer en sa personne la dictature 1 », et à qui ils reprochaient sa pauvreté et ses connaissances en droit (car il avait d'abord étudié la jurisprudence); mais comme chacun d'eux briguait pour lui-même le commandement, ils ne réussirent point à s'entendre. De guerre lasse, ils décidèrent de s'en rapporter au choix du roi de Navarre et lui dépêchèrent six députés , dont chacun avait son candidat particulier. Lesdiguières , l'ayant appris , se contenta de supplier très-humblement le roi par lettres « de croire qu'il était prêt d'obéir à quiconque Sa Majesté lui ordonnerait ». Le roi, bien que penchant pour Lesdiguières , se trouva fort embarrassé en présence de tant de candidats et chargea le vicomte de Turenne d'examiner leurs droits respectifs. Ce dernier éprouva les mêmes hésitations et finit par déclarer de la part du roi aux députés qu'il leur

(i) Videl, La vie de Souffrey de Calignon, p. 16 (dans les Documents

inédits).

cédait son droit de nomination. « Ils s'assemblèrent donc, i à divers jours, dit d'Aubigné, où il n'en fut proposé pas un que tous les autres ne s'y opposassent avec telle animosité , qu'ils vinrent aux injures atroces et plusieurs fois sur le point de jouer du couteau -, et lors on les piquait, leur reprochant leur longueur et peu de soins de leur pays. » Sur la fin, le nom de Lesdiguières ayant été prononcé, les députés s'y rallièrent, grâce à l'habileté de Calignon, son partisan, qui, ayant proposé isolément à chacun de ses collègues le candidat qui lui plaisait le moins, finit, d'élimination en élimination , par les contraindre à voter pour son propre candidat, bien qu'il parût toujours refuser pour lui cet honneur. « Voilà un plat de courtisan parmi les soldats, ajoute d'Aubigné, que je n'ai point craint de vous donner en passant pour les choses qui sont depuis arrivées par cette élection. »

Il ne paraît pas toutefois que les Désunis, malgré ce choix, marqué au coin de la plus stricte légalité, se soient rangés immédiatement sous l'autorité de Lesdiguières, si du moins le fait suivant, raconté sans date par Videl, s'est passé après celui qui précède. Le roi de Navarre venait d'envoyer à Lesdiguières par Biard , l'un de ses courtisans, les pouvoirs les plus amples. Vivement irrités de cette marque de confiance, les Désunis, assemblés chez Vachères, convinrent de donner 5oo écus et un bon cheval à un gendarme delà compagnie de ce capitaine, à condition qu'il s'enrôlerait dans les gardes de Lesdiguières et profiterait d'une occasion favorable pour se défaire de lui. Averti du complot, Lesdiguières, qui était alors à Mens, reçoit très-bien le gendarme, le convie à une partie de chasse et, le conduisant à l'écart dans le bois solitaire de Blache-Paillet , non loin de Mens, lui dit : « Mon cavalier, voici un lieu tout propre quand on veut se défaire d'un homme. » A ces mots, le gendarme, pâle d'effroi et de honte, se jette aux pieds de Lesdiguières, qui lui pardonne avec douceur et le congédie

i583. dès le lendemain en lui disant : « Mon gentilhomme, faites mes recommandations à tous ceux qui vous ont envoyé , et dites-leur qu'ils ne sauraient se défaire de moi sans perdre le meilleur ami qu'ils aient. » Touchés de la grandeur d'âme de Lesdiguières, les Désunis le reconnurent dès ce moment pour leur chef, et dépêchèrent le jour même au roi de Navarre le ministre La Tour pour lui faire part de leur soumission.

Le capitaine huguenot, qui avait un grand attachement pour ce monarque , à qui il ressemblait du reste par plus d'un côté, se rendit auprès de lui en Giîienne, nous ne savons à quelle époque précise , mais vraisemblablement au printemps de l'année i582 , pour lui expliquer les raisons qui l'avaient obligé de se contenter de Serres et de Nyons comme places d'otage ou de sûreté. Le roi avait en effet manifesté son étonnement de ce que les protestants dauphinois avaient cédé presque toutes les villes qu'ils occupaient. On a vu plus haut que l'arrivée de Mayenne dans le Dauphiné avec une nouvelle armée les y avait contraints.

D'après du Plessis-Mornay voici quelle était la situation des protestants de la province à cette époque ( 1 583). « En Dauphiné , dit-il , les affaires avaient fort empiré en la dernière guerre parce que les églises furent abandonnées de tout secours et furent contraintes d'essayer la foi du duc de Mayenne, dont leur arriva beaucoup de mal. Depuis les églises s'y sont heureusement ralliées par la vigilance des sieurs de Lesdiguières, de Gouvernet, de Blacons, de Morges, de Mirabel, de Saint-Auban, de Chabert et autres gentilshommes principaux. Il y a en cette province quatre cents gentilshommes de la religion qui ont monté à cheval toutes les guerres, et, les places fournies, en sortirent quatre

(i) Mémoires, Estât du roi de Navarre et de son parti en France.

mille arquebusiers sous l'aveu du roi [ de Navarre ]. On y i583. tient les villes de Nyons et Serres, haute et basse, et couvertement plusieurs autres-, la principauté d'Orange y est voisine , qui les a toujours appuyés au besoin. » Nous ajouterons, à propos des relations du roi de Navarre avec les gentilshommes dauphinois, que Tannée suivante (28 oct. 1684) Lesdiguières , accompagné de Blacons et de Gouvernet et d'une suite de 5o ou 60 chevaux, se rendit à Montpellier pour assister au baptême des deux fils de François de Coligny, comte de Châtillon. L'aîné avait quinze mois et eut pour parrain le roi de Navarre, qui se fit remplacer à la cérémonie par Lesdiguières

L'année précédente (i583), les protestants du Queyras apprirent que les capitaines Mures et La Cazette, hardis Ligueurs de Briançon , s'apprêtaient à les attaquer avec des forces considérables. Ils appelèrent en hâte à leur aide leurs coreligionnaires vaudois du Piémont. « Les Vaudois de la vallée de Luzerne, dit Muston, arrivèrent les premiers pour les défendre. Ils s'emparèrent d'Abriès; l'ennemi était maître de Vieilleville, située à deux heures plus bas. Un traître, nommé le capitaine Vallon, quitta les troupes catholiques, vint à Abriès et dit aux protestants : Je suis un de vos frères-, j'ai été fait prisonnier-, on m'a fait jurer de ne pas reprendre les armes, mais j'ai obtenu la permission de sortir du camp et je viens vous prévenir que si vous ne vous retirez, vous serez tous taillés en pièces. — Espion ! lui cria un Vaudois , si tu ne veux être taillé en pièces le premier, retire-toi d'abord! Le traître disparut et les armées ennemies s'avancèrent. La cavalerie suivit le bas de la vallée, et deux corps

(i) D'Aubigné , t. 11, p. 407; — Matthieu, t. i , p. 704-710; — Videl, p. 86-94; — Soulier, Hist. des édits de pacifie, p. 143, 144; — Eustache Piedmont, Mémorial; — Hist. gén. du Languedoc, t. ix, p. 179, 180; — Charronnet, p. 1 5 1 - 1 7 1 .

i583. de troupes les flancs latéraux des montagnes. Les Vaudois furent intimidés à l'aspect de forces tellement supérieures aux leurs. — Eh quoi ! avez- vous peur? s'écria le capitaine Pellenc du Villar. Que cent hommes me suivent et Dieu sera pour nous ! Tous le suivirent. Le capitaine Frache, qui déjà avait délivré les Vaudois d'Exilles des armes de La Cazette, s'élança le premier contre les ennemis. Il fait plier leur centre-, mais leurs deux ailes se rapprochent, la petite troupe va être enveloppée. Ils battent en retraite sur les hauteurs de Valpréveyre -, là ils' rencontrent leurs frères de la vallée de Saint-Martin, qui accouraient aussi-, alors ils reprennent l'offensive avec impétuosité. Ils avaient l'avantage de la position ; les avalanches de pierres qu'ils font rouler devant eux enfoncent les premiers rangs des catholiques. Ils s'élancent dans la trouée, frappent, dispersent, culbutent, balaient les agresseurs et les poursuivent jusqu'à Château -Queyras1.»

Dans les vallées vaudoises du Dauphiné les protestants furent aussi l'objet d'attaques à main armée de la part des catholiques. Peu de temps après l'événement que nous venons de rapporter, « les ministres de Saint-Germain et du Roure en Pragela, dit encore Muston, furent assaillis près de La Pérouse par des soldats de cette garnison , qui laissèrent le dernier couvert de blessures. Le bruit de sa mort s'étant aussitôt répandu , on vit le peuple accourir en armes de toutes les montagnes pour venger son pasteur. Les principaux habitants de La Pérouse , quoique catholiques , avaient fait transporter, le blessé dans la ville et lui avaient prodigué tous les soins que réclamait son état. Toutefois, dit Gilles, ils eurent grande frayeur quand ils entendirent de quelle furie le peuple se trouvait animé ; aussi le gouverneur du château , étant descendu dans la ville , fit

(i) L'Israël des Alpes, t. i, p. 80, 81.

prier le pasteur de Pinache, nommé Elie Schiop, homme ^84. grave et de grand respect, d'aller à la rencontre de ce torrent de peuple, afin de le calmer, en lui représentant que le ministre Garnier n'était point mort, que Ton en prenait soin et que les coupables seraient châtiés. Le pasteur Schiop réussit dans sa mission conciliatrice; le peuple, quoique apaisé, afflua dans la ville de Pérouse autour de la maison où reposait le blessé et l'emporta dans ses bras au lieu de sa résidence. Ce dernier parvint à guérir; mais ses agresseurs ne furent jamais punis.

« Après les assassins, ce furent les Jésuites qui vinrent mettre le trouble dans la vallée. Ils y parurent en 1584. Quoique leurs agressions ne fissent pas couler le sang, elles n'en furent pas moins un indice précurseur de nouvelles calamités. La Ligue, qui venait de se former en France pour détruire les réformés, donna en Piémont plus d'audace aux ennemis des Vaudois. On ne parlait rien moins que d'une coalition entre Henri III, Philippe II et le duc de Savoie pour anéantir l'église des vallées. A ces bruits d'extermination , à ces menaces altières l'Israël des Alpes répondit par un jeûne public, consacré à l'humilité et à la prière1. »

Dieu détourna l'orage de dessus leur tête. Cependant le parlement de Grenoble prescrivit par une ordonnance de 1 583 de rétablir le culte catholique dans la plébanie d'Oulx, et Louis de Birague, par mandement du 7 octobre de la même année, chargea le grand vicaire d'Oulx de procéder à ce rétablissement. Mais toutes les visites et les démarches de ce dernier n'aboutirent à aucun résultat.

(1) L'Israël des Alpes, t. m, p. 371, 372.

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