‹ Histoire des protestants du Dauphiné aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles (volume 3)Chapitre 12 sur 39 · PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION

(avril i562 — iq mars i563y.

Sédition à Valence provoquée par les excès

de La Motte-Gondrin. T)es Adrets entre

dans la ville. Le lieutenant général est

massacré.

De toute ancienneté on élisait à Valence les nouveaux i562. consuls et les conseillers de la ville le jour de Saint Marc, 2 5 avril. La Motte-Gondrin, voulant exclure les protestants

— io6 — i562. du consulat et les sachant du reste de bonne composition ', fit fermer les portes de la ville, armer tous ses gens de pied et de cheval et cerner le lieu des élections. Dix-huit ou vingt des protestants qui avaient le plus à redouter sa colère, se retranchèrent en armes dans une maison , à la vue de ces préparatifs, décidés à se défendre jusqu'à la mort sMls étaient attaqués. Informé de leur contenance, La Motte-Gondrin envoya le capitaine Nicolas pour forcer leur retraite, et luimême, entrant dans la salle des élections, une rondache d'une main et un pistolet de l'autre, tira un coup de cette dernière arme sur son propre secrétaire, qui se trouvait là, et provoqua, par cette agression, un tumulte indescriptible. Les protestants qui s'étaient retranchés dans la maison , craignant d'être forcés par le capitaine Nicolas, sortirent par une issue de derrière et gagnèrent la porte Saint-Félix, qu'ils ouvrirent pour permettre à leurs coreligionnaires de s'échapper de la ville, car le bruit courait qu'on allait tous les massacrer. Mais La Motte-Gondrin, pour s'opposer à leur fuite, avait déjà fait sortir de la cavalerie par une autre porte, de telle sorte que les protestants, ne pouvant quitter la ville, durent se fortifier en dedans de la porte Saint-Félix. Les cavaliers, furieux d'avoir manqué leur coup, se ruèrent sur douze ou treize paysans protestants des villages des environs, qui venaient au marché (car c'était un samedi), et en massacrèrent un certain nombre. Parmi eux se trouvaient des femmes ^. Les corps de ces malheureux ayant été apportés sur des échelles à Valence , les catholiques et les protestants se soulevèrent d'un commun accord contre La Motte~Gon-

(i) « Cognoissant très-bien l'humeur des nostres, qui sont bonnes gens. » (Lettre de La Place à Calvin, du 21 mars i562, dans le Bulletin histor., t. IV, p. 534.)

(2) La Pise, p. 290.

— loy — drin; mais le vicaire de Tévêque Jean de Montluc et le 1 562. ministre Jean de La Place réussirent à les calmer.

Cependant le bruit du massacre des paysans s'était répandu aux environs avec la rapidité de la foudre , et dès le lendemain (26 avril) quatre-vingts protestants bien armés accoururent de Montélimar, de Romans, du Vivarais et d'ailleurs pour secourir leurs frères de Valence, qu'ils croyaient sur le point d'être tous massacrés. Ceux-ci, toutefois, craignant quelque soulèvement, les prièrent de ne pas entrer dans la ville, et comme la prédication ordinaire du dimanche devait avoir bientôt lieu, on jugea prudent de la contremander. La Motte-Gondrin, qui ne voulait pas manquer une si bonne occasion de faire sortir de Valence les protestants, attendu que l'assemblée avait lieu au faubourg, les conjura de mille manières de célébrer leur culte comme à l'ordinaire et réussit à les persuader. Mais, vers le milieu de la prédication , ceux-ci s'apercevant que l'on s'apprêtait à refermer les portes sur eux , s'emparèrent prudemment de l'une d'elles. La Motte-Gondrin l'apprit et accourut avec un gros de soldats pour reprendre la porte, mais ce fut sans succès. Il y eut lutte et dix-huit à vingt morts restèrent sur le terrain. Craignant pour sa personne, le lieutenunt général se réfugia dans la maison de Gaspard de Saillans, fougueux catholique, chez qui il était logé, et s'y retrancha fortement.

Le lendemain (27 avril), la troupe de des Adrets, qu'on n'attendait pas encore , entra inopinément dans Valence et trouva « Gondrin assiégé de toutes parts en sa maison , dit Bèze, avec merveilleuses crieries et menaces-, les uns se plaignant des outrages et concussions de Gondrin et de ses gens, les autres demandant que les meurtriers qui avaient tué le jour précédent ces pauvres paysans fussent châtiés sur-le-champ et devant tous ». Les magistrats et le ministre La Place s'épuisèrent en vains efforts pour calmer le peuple. Vers les deux heures de l'après-midi, ils mirent le feu à la

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i562. porte de la maison de La Motte-Gondrin. Celui-ci aurait pu résister, car il avait derrière sa porte une couleuvrine chargée d'un boulet et d'une chaîne et des gens bien armés, tandis que la foule qui l'assiégeait avait peu d'armes. D'un autre côté, plusieurs protestants de marque, malgré les menaces de mort dont ils étaient l'objet , lui offraient de lui ouvrir un passage au péril de leur vie. Mais, « perdant sens et courage tout ensemble , » il se sauva sur le toit de la maison voisine, qui appartenait au président Plovier, lorsque la sienne eut été envahie par la foule et qu'on l'y eut poursuivi de chambre en chambre. Se voyant sur le point d'être précipité dans la rue, il se rendit à Mirabel et à Rocoules et demanda à parler à des Adrets -, puis , rentré dans la maison de Saillans , Montjoux , que La Motte-Gondrin avait offensé précédemment. Lui porta un coup de poignard au défaut de la cuirasse, en s'écriant, suivant la tradition ' : « Tu es La Motte- Gondrin, et je suis le bourreau de Dieu pour te prendre, parce que tu as rasé la maison d'un gentilhomme^ qui valait beaucoup mieux que toi^ mais tu en mourras. » « Ce coup ne l'abattit pas, dit Chorier ; il mit la main sur sa blessure et puis l'appliqua toute sanglante pour s'appuyer à une cheminée voisine. Le sang y a paru jusqu'à nos jours. » En même temps, Mougon, un des amis de Louis Gay, qu'il avait fait mourir à Romans, soulevant son cuissard, lui donna un coup de dague dans la région de l'aine, en disant : « Reçois le traitement que tu voulais infliger aux autres et porte la peine de tant de gens de bien que tu as mis à mort. » La Motte-Gondrin resta sur le coup, et comme le peuple s'obstinait à demander sa mort, on passa une corde à puits sous ses aisselles et on le pendit à une fenêtre donnant sur

(i) G. Boule, Essay de l'hist. génér. des protestants, p. 83. (2) Voyez plus haut, p. 75.

la grand'rue, pour quMl fût reconnu de tous. « Encore fut i562. cela fort mal aisé, dit Bèze, à cause que Gondrin, durant ce tumulte, voulant se sauver par ce moyen, avait tellement fait noircir et rogner sa barbe , voire tout son visage , qu^il fallut prouver à ce peuple que c'était lui-même. » Une gravure du temps dit même que la corde fut coupée et le cadavre précipité dans la rue ^ Six ou sept amis ou serviteurs du lieutenant général furent tués dans cette affaire , notamment le prévôt de Valence. La maison de Gaspard de Saillans fut pillée^ mais les anciens du consistoire firent restituer tout ce qui avait été pris et le confièrent au capitaine Cadoret. Le bailli de Valence, qui s'était associé à toutes les violences de La Motte-Gondrin , fut mis à mort comme lui, et Bernard du Bouzet, sieur de Roquepine, page et compatriote du lieutenant général , aurait été également massacré, malgré ses prières, s'il n'avait réussi à se sauver par les toits ^. Gaspard de Saillans, qui avait ,donné asile à La Motte-Gondrin fut jeté en prison et ses biens pillés. « Aucuns des sectateurs de Tinfecte religion nouvelle, ditil ^, ne m'ont laissé ne riphe ni raphe de ce que j'avais en trois miennes maisons, l'une à Lyon , l'autre à Valence et l'autre à Beaumont, près là, et n'y ont laissé chose qu'ils aient pu emporter, outre les fractions de toutes portes et vitres d'icelles. » Les consuls de Valence, pour dégager leur responsabilité dans les événements qui venaient de survenir.

(i) « Abscinditur funis , ut cadaver ad terrain delapsum populus agnoscat. »

(2) Des Adrets, dans une lettre au duc de Nemours, du i5 novembre i562, déclare qu'il ht tous ses efforts pour sauver la vie à La Motte-Gondrin, mais sans pouvoir y réussir, et que, pour empêcher tous ses gens d'être massacrés, il se vit obligé de montrer au peuple le cadavre du lieutenant général.

(3) Premier livre de Gaspard de Saillans.

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i562. se hâtèrent d^en donner connaissance au parlement de Grenoble , en le priant de nommer un commissaire pour faire des informations. Le commissaire vint, mais son enquête ne paraît pas avoir eu de suite. Les assemblées religieuses recommencèrent à Valence , et elles étaient gardées par des gentilshommes en armes, dont les plus entreprenants se vantaient de traiter Tavanes, s''il revenait à Valence, comme La Motte-Gondrin lui-même ^

T)es Adrets élu lieutenant général du Dauphiné. Cartel de Félix Boiirjac.

Le lendemain de la mort de La Motte-Gondrin, les gentilshommes et autres personnes notables qui se trouvaient réunis à Valence , élurent pour leur chef, dans une assemblée politique, des Adrets, qui, après avoir été confirmé dans sa charge par le prince de Condé, prit les titres de « gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, colonel des légionnaires du Dauphiné, Provence, Lyonnais et Auvergne, gouverneur et lieutenant général pour le roi en Dauphiné et lieutenant de Mgr le prince de Condé en l'armée chrétienne, assemblée pour le service de Dieu , la liberté et la délivrance

(i) BÈZE, t. III, p. ibq, i6o, i85 ; — Commentarii, w pars, p. Sg, 40; — Le véritable inventaire, p. 709; — Recueil des choses mémorables , p. 259- 261; — D'AuBiGNÉ, t. I, p. 145; — De Thou, t. iv, p. 284, 285; — Mémoires de Guillaume de Saulz, sieur de Tavannes , p. 8 ; — Mémoires de Castelnau , t. xxxiii de la collection Petitot, p. 180. 181; — Dupleix, t. m, p. 663 ; — Prinse de Lyon, dans les Mémoires de Condé; — Discours de ce qui a esté fait es villes de Valence et Lyon, dans \qs Archives curieuses, t. IV, p. i85; — Lettre du seigneur baron des Adrets à la reine-mère; — Ibid., t. IV, p. 191; — Pérussis, dans d'Aubais, raconte les choses diftéremment; — Chorier, p. 556, SSy; — Valentia urbs Delphinatus capta, D. Mottœ-Gondrinœ occiditur ib. Aprilis : i562 (gravure).

du Roi et la Reine sa mère, conservation de leurs Etats et i562. Grandeur et de la liberté chrétienne dudit pays ». Dans la même assemblée politique on adhéra à Talliance jurée à Orléans le 1 1 avril, et il fut décidé qu'on attendrait des instructions plus particulières du prince de Condé avant de toucher aux biens ecclésiastiques et aux églises. Mais quand on eut appris que dans tout le royaume le peuple brisait les images, il ne fut plus possible de retenir les modernes iconoclastes, et un grand nombre d'églises catholiques du Dauphiné furent saccagées.

Investi de la lieutenance générale de la province, des Adrets se hâta d'écrire à la reine-mère pour l'informer de l'état du pays et l'assurer de son concours. « Madame, lui dit-il , tout le peuple de ce pays de Dauphiné, tant les gentilshommes qu'autres des provinces circonvoisines ont eu telle appréhension de la captivité où la Majesté du Roi et la Vôtre se trouvent présentement réduites, que tous d'un même accord se sont résolus, avec les armes aux mains, de la délivrer de la domination de ceux qui, par force ou par violence, la vous ont usurpée, et vous remettre en main l'autorité et administration qui par toute loi divine et humaine vous est attribuée '. »

Cette sorte de rapport que des Adrets adressa à la reinemère donne un grand poids à l'opinion de De Thou, Chorier et GuyAllard, qui assurent que le célèbre baron avait à cette époque des intelligences secrètes avec la reine-mère et agissait par ses ordres. Ce dernier auteur donne même le texte d'une lettre écrite par Catherine de Médicis à des Adrets ^.

La guerre étant désormais allumée dans la province,

(i) 29 avril i562. Arch. curieuses, t. iv, p. 191.

(2) Haag {France prot., t. 11, p. io5, io6) émet une opinion contraire.

. Félix Bourjac, en qualité de sénéchal de Valentinois et Diois, lança un « cartel ^ contenant les causes pour lesquelles les églises de France ont pris les armes contre les ennemis de Dieu, du roy et de la couronne ». Il s'écriait : « Nous avons pris les armes au nom du grand Dieu des armées pour la liberté et délivrance du Roy notre Sire , de la Reine sa mère et messeigneurs ses frères , de son conseil et de tout le royaume, contre ceux lesquels, par tyrannie, violence, force et privée autorité, se sont saisis et emparés de la personne de Sa Majesté et de ceux dudit conseil , de leur pays, forces et finances, pour, après qu'ils auront opprimé et exterminé, s'ils pouvaient, par feux, glaives et toutes manières de cruautés, les plus loyaux et fidèles sujets, qui désirent servir à Dieu et à leur Prince, jusques au dernier soupir de leur vie et vivre sous son obéissance, selon la pureté de l'Evangile, — ils puissent plus aisément ravir, suivant leurs vieils desseins, la couronne â notre jeune Prince pour la mettre sur leur tête. C'est à ce but où ils visent, c'est là où tirent droit leurs harquebouses et canons , c'est la bague qu'ils courent. Mais, quant à nous, nous voulons combattre et mourir pour la gloire de Dieu, la liberté de notre Prince et délivrance de notre patrie de la main des tyrans. »

S'adressant ensuite aux soldats de la religion réformée, Bourjac leur dit : « Il ne reste plus. Messieurs et frères, puisqu'en bonne conscience vous avez les armes aux mains, que d'en user si saintement que, par vos bonnes mœurs et sainte discipline, on reconnaisse vos enseignes ... Il serait encore plus difforme et monstrueux si nous, qui avons Jésus - Christ pour chef, faisions les commandements et œuvres de Satan -, laissons le gouvernement des siens au

(i) Ordonnances sur le reiglement et gouvernement que doivent tenir les toldats et gens de guerre des bandes chrétiennes , etc.

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diable et suivons notre maître, roi et législateur Jésus- i562. Christ. » « Humilions-nous donc de bonne heure, continuait Bourjac, jeûnons et réformons notre vie ... Dieu détruira, confondra et exterminera sans doute ses ennemis et les nôtres et les jettera au plus profond des abîmes; mais ce sera lorsque la mesure de leur iniquité sera pleine et que nous nous serons humiliés et convertis à lui par une vive pénitence. Tout aussitôt que nous verrons la réformation entre nous, ce sera le signe infaillible de la ruine de nos adversaires; car ce sont nos péchés qui les nourrissent et font vivre pour être les verges dont Dieu nous veut battre ; lesquelles il mettra au feu après que nous serons châtiés et amendés. Mais, certes, je ne me puis promettre que ce soit encore, jusqu'à ce que je verrai la peste cesser en nos armées, c'està-dire l'ambition et l'avarice qui possède une partie d'entre nous. »

Bourjac enfin, dans les Annotations dont il accompagnait les ordonnances royales du 23 octobre i553 sur la conduite des gens de guerre, recommandait à tous, capitaines et soldats chrétiens, de s'exercer « continuellement à tous exercices de piété, comme sont prières à Dieu et actions de grâces au lever et coucher et à tous leurs repas , à lever les gardes et à les poser, avant que d'ouvrir les portes et avant que les fermer, avant que combattre et après avoir combattu, et bien souvent au milieu du combat, soit étant vainqueur ou vaincu ; étant aux dangers ou hors des dangers et à toutes heures et en tous lieux, chanteront psalmes et louanges à Dieu, même les feront sonner à leurs trompettes et instruments, qui fera trembler Satan et tous ses guerriers, car la Parole de Dieu a cette vertu et propriété , et fréquenteront les prédications de la Parole de Dieu. »

TDie adopte en masse la Réforme. Sa suprématie à Romans.

i5C)2. Au moment où s'opérait la révolution religieuse et politique de Valence, un événement analogue, mais entièrement pacifique, s'accomplissait à Die. Long ' raconte que vers la fin d'avril cette ville, qui ne comptait que quatre protestants en i55i ^, et qui était « deux fois plus peuplée qu'aujourd'hui, eut une assemblée générale, afin de décider si l'on adopterait la Réforme, protégée par l'évêque Montluc. C'était par le vote universel que se 'décidait cette question si difficile et si importante. Ce moyen extraordinaire avait été employé à Sainte-Foy en Agénois, à Milhau et en Suisse. On se décida, comme on devait s'y attendre, pour l'affirmative, en annonçant, que « le i"" mai on annoncerait le nouvel Évangile dans toute sa pureté, ce qui se fera dans le grand temple des Jacobins, à condition qu'on en fera tirer toutes les idoles ». Farel fut encore à Die, où il avait fait préparer les voies par ses prosélytes, le nouvel apôtre de cette conversion générale. Le même jour, de catholique la ville se fit protestante. » Les Cordeliers embrassèrent la Réforme et donnèrent les biens de leur couvent à la ville, en considérant « que ce qui est dudit couvent est venu de la libéralité, aumônes, bienfaits d'ancienneté dudit Die et leurs prédécesseurs, et pour ce et comme plus raisonnable que leur revînt

(i) La Réforme, p. 5i, 52, 275 ; — Litterœ soc. Jesu, p. 579; — Ad. Rochas, dans l'Echo du Dauphiné et du Vivarais , 2» année, N." 88; — AvoND, Poème, etc., p. 33.

(2) Jordan Giton , Gaspard André, Berbeierie et Bourie, au dire d'AvoND, Poème, etc., p. 85.

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et retournât ' ». De son côté, la ville s'engagea à leur'^servir 1362. une pension leur vie durant. Les Dominicains suivirent Texemple des Cordeliers et furent également pensionnés. Les bulles d'or des deux Frédéric, empereurs d'Allemagne, qui établissaient la suprématie de l'évêque de Valence sur la ville de Die, furent brûlées, ainsi que tous les autres livres ecclésiastiques, devant la porte de la cathédrale. Il en fut de même du corps de saint Etienne, ancien évêque de Die ^.

A Romans, la mort de La Motte-Gondrin ranima le courage des habitants réformés et affaiblit le parti catholique. Les Cordeliers jetèrent leurs frocs. Plusieurs d'entre eux embrassèrent sincèrement la Réforme et furent mis en apprentissage chez des maîtres ou en pension chez des particuhers. Des Adrets profita de ce revirement pour envoyer à Romans un de ses officiers, qui dit à l'assemblée du conseil : « J'ai commandement de faire mettre les reliques de Saint-Barnard et des autres églises entre les mains des consuls, pour en rendre compte quand ils en seront requis-, de prendre les armes qui seront trouvées dans les maisons de ceux qui ne sont point de l'église réformée. M. des Adrets veut que l'on prêche aux Cordeliers, sans les molester-, que ceux de la religion fassent le guet et qu'ils gardent les portes. »

Le conseil répondit à l'oflicier qu'il ne connaissait pas ses pouvoirs, qu'il se chargeait de maintenir la paix et l'union parmi le peuple , que le guet serait fait par l'autorité même des magistrats et la garde des portes confiée à des gens surs. Michel Thomé, procureur du roi, ajouta « que les gens de la religion n'avaient aucun sujet de se plaindre , d'autant

(i) Un arrêt du parlement de Grenoble, du 29 mars 1661, condamna les consuls et habitants de la ville de Die à restituer ces biens aux Cordeliers.

(2) Long fait mention d'actes de violence commis à cette époque contre plusieurs religieux qui ne voulurent pas changer de religion; mais nous croyons qu'ils se rapportent plutôt à la seconde guerre de religion.

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i562. qu'il leur était loisible de faire leurs assemblées hors de la ville et en lieu plus commode pour les gens de la campagne, » et, après plusieurs autres représentations énergiques, il somma l'officier. de respecter les édits du roi et de ne rien entreprendre contre les magistrats dépositaires de sa volonté. « Des Adrets, dit Dochier, n'était pas homme à abandonner ses projets. Il revint à la charge par l'entremise d'Ennemond Odde de Triors, son partisan. Il lui écrivait : « Votre bon ami et frère. » Le baron lui demandait des soldats et de l'argent, et il avait surtout à cœur les reUquaires. Il commanda de lui apporter ceux de l'abbaye de Saint- Antoine et de faire frapper à Romans 23 1 marcs, qu'il lui envoyait en lingots^ ce qui ne fut pas possible, parce que l'hôtel des monnaies avait été fermé. André de Morges vint chercher les reliques du chapitre de Saint- Barnard. Il exigea l'abandon d'une partie des dîmes ;, on abattit les cloches pour en faire des canons-, on démolit les toits des églises de Saint-Romain, Saint-Nicolas, Sainte-Foi-, les religieux du Mont-Calvaire et du monastère des Cordeliers furent contraints de quitter leurs cellules; enfin, les protestants dictèrent la loi au conseil municipal, où il fut délibéré que les gens de Tune et l'autre religion vivraient désormais en paix, qu'ils ne feraient qu'un même corps, que les affaires seraient réglées et les charges supportées en commun. » En conséquence, « les protestants présentèrent un cahier de demandes où ils réclamaient le paiement des armes qu'ils avaient fait venir de Lyon , du mobilier que le consistoire avait placé dans les églises, de l'apprentissage des moines qu'ils avaient mis chez des maîtres pour leur donner un métier; ils demandèrent aussi d'entrer en petit nombre dans le conseil municipal ».

A partir de ce moment, et jusqu'au 26 octobre i563, la religion réformée fut seule exercée dans Romans. Elle avait ,à sa tête quatre pasteurs : Ennemond Lacombe, Séverin

— 117 — ■ Borrel, Jonathas Varnier et Jean Thiersand. On leur four- i56: nissait un logement et 3oo livres de traitement, « prises sur le revenu de Téglise romaine >;. Un concierge, qui avait 55 livres de gages, était chargé de sonner « les prières, prêches et retraites ». La ville faisait, en outre, les frais du pain et du vin de la sainte cène, et les protestants célébraient leur culte dans Téglise des Cordeliers ^

Des Adrets à Vienne. Excès des soldats après son départ. La violence sévèrement . blâmée par Calvin. Organisation de l'église de Vienne.

Maître de Valence , des Adrets , qui se dirigeait sur Lyon, dont il voulait s'emparer, écrivit, le 2g avril , aux consuls de Vienne de ne plus permettre Texercice de la religion catholique "^ et de se saisir de Maugiron. Le parti réformé était le plus fort dans Vienne, grâce à Tappui que lui prêtait le juge royal Jacques Gabet. Les consuls firent bien quelques préparatifs de résistance, mais ils avaient le sentiment que c'était en pure perte, et l'archevêque Jean de la Brosse, qui partageait la même conviction, prit la fuite. Des Adrets avait la parole des réformés de Vienne et se présenta devant les portes de la ville (2 mai) avant qu'on eût appris son

(i) DocHiER, p. 185-187; ~ Ulysse Chevalier, dans le Bulletin de la Soc. d'arch. de la Drame, t. 11, p. 388.

(2) Pareille lettre fut adressée aux consuls et magistrats des diverses villes et places du Dauphiné. Muston (t. m, p. 347) cite celle que des Adrets envoya en Pragela et qui est comme le modèle du genre. Cet auteur se trompe toutefois quand il pense que des Adrets « envahit le Pragela au commencement de l'année i562 ». Le célèbre baron n'a fait aucune expédition dans ce pays.

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i362. départ de Valence. Gabet le fit entrer si secrètement que lorsque les consuls se rendirent à Thôtel de ville pour délibérer , ils furent tout surpris d'y voir les soldats de des Adrets et d'apprendre qu'il était dans leurs murs. Ceux-ci, du reste, ne commirent aucun excès. « Ils semblèrent, dit Chorier ', des statues attachées aux murailles plutôt que des hommes. » Le baron manda les consuls auprès de lui et leur dit « être venu en cette ville pour entendre la forme qu'on veut suivre pour le fait de la religion, et que chacun pouvait être bien averti comme le roi, constitué en bas âge, et la reine-mère étaient captifs et prisonniers détenus par étrangers*, et que pour les délivrer il était besoin et nécessaire de faire assemblée de gens, et qu'il était commis et avait charge de ce faire; tellement, qu'il viendrait d'en bas certaines troupes de gens qu'il faudrait laisser passer près ou dans la ville, et qu'ils ne feraient grande dépense, car en y a qui paient quand ils ont d'argent, les autres non, pour n'en avoir point; sont évangélistes, ne faisant mal ni déplaisir à personne ni aux biens, meubles ni immeubles; vivant honnêtement, comme on se pourra enquérir là où ils ont passé ... Néanmoins serait besoin que lesdits sieurs consuls avertissent les sieurs des églises de retirer des temples leurs richesses d'or et d'argent, et icelles remettre entre les mains des seigneurs consuls sous dû inventaire, où ils craindraient de ne les pouvoir conserver, dont se chargeraient lesdits consuls pour les garder au roi s'il en avait besoin; pour autant qu'il faut craindre que, si on les trouvait, il ne s'en perdît, combien, toutefois, qu'ils ne font aucune violence. Et pour le regard de la dépense que lesdits soldats évangélistes pourraient faire, que lesdits consuls en fassent registre et rôle : par là leur sera rendu par messieurs du pays de

(i) Hist. du Daiiph. abrégée, t. ii, p. 117.

Dauphiné. « Les consuls répondirent qu'ils étaient « prêts à i562. obéir au roi et à ses sujets et magistrats, et faire tout ce qui leur sera possible pour son service et la tuition de son ro3^aume ». Quant au clergé, il répondit que le trésor des églises était en sûreté , qu'il le livrerait en temps opportun « pour le service du roi ou autrement , » et qu'il paierait sa part de l'entretien des troupes. Des Adrets n'insista pas et, dès le lendemain, partit pour Lyon, que ses gens avaient déjà pris, et il se saisit de son gouvernement. François de Montauban, dit d'Agoult P"", comte de Sault, lieutenant général du Lyonnais, n'avait opposé qu'une faible résistance aux soldats protestants, ce qui le fit soupçonner d'être un partisan secret des idées nouvelles.

Les réformés de Vienne profitèrent du passage de des Adrets pour se faire adjuger l'église de Notre-Dame la Jére pour la célébration de leur culte. Le gouvernement de la ville fut confié à François de Terrail de Bernins, qui ne sut pas préserver les églises de Vienne de la mutilation et agit en despote, et Jean Gabet Saint- Remy fut nommé vibailli.

Les troupes que des Adrets avait annoncées ne se comportèrent pas avec la modération qu'il avait dite. A leur passage à Vienne elles saccagèrent les églises et les couvents, notamment le beau portail de la cathédrale. Bernins fit occuper par des soldats réformés les châteaux de Pipet et de La Bâtie, qui commandaient Vienne, désarma les catholiques, ordonna la démolition de deux églises et proposa au conseil communal de se charger de l'entretien des ministres et des temples, de faire instruire les jeunes gens du collège de Vienne dans la religion réformée et de les conduire au prêche chaque dimanche-, mais on n'agréa pas sa demande et tout ce qu'il obtint fut que les habitants de Vienne déclarèrent qu'ils vivraient désormais dans une étroite union. Néanmoins, les catholiques n'osèrent pas célébrer leur culte. Ils ne le reprirent qu'à l'époque où Maugiron s'empara de

i562. la ville (6 sept.). Pour ce qui est du trésor des églises de Vienne, il fut vendu en diverses fois par les soins des consuls et on en remit l'argent à des Adrets pour Tentretien de ses troupes.

Les chefs spirituels de la Réforme blâmaient sévèrement ce pillage des biens d'église , et lorsque Calvin apprit les désordres dont les soldats de des Adrets s'étaient rendus coupables, il écrivit à leur chef: « Nous pensons bien que vous ne pouvez pas remédier à tous les maux qui vous déplaisent, comme il serait à souhaiter. Si est-ce, Monsieur, qu'il vous y faut évertuer, et surtout à corriger un abus qui n'est nullement supportable , c'est que les soudards prétendent de butiner les calices, reliquaires et tels instruments des temples ; qui pis est, on a rapporté que quelqu'un des ministres s'était fourré parmi, jusqu'à en exposer en vente quelque quantité. Mais, en premier lieu , si cela advenait, il y aura un horrible scandale pour diffamer l'Evangile, et quand la bouche ne serait point ouverte aux méchants pour blasphémer le nom de Dieu , si est-ce qu'il n'est pas licite, sans autorité publique , de toucher à un bien qui n'est à aucune personne privée. Et de fait , nous sommes bien certain que Monsieur le prince de Condé et tous les bons messieurs qui tiennent notre parti, non-seulement désavoueront tel acte, mais le détestent -, d'autant que c'est pour exposer en opprobre la cause, qui est si bonne et si sainte de soi, et la rendre odieuse. Nous sommes bien persuadé que vous ne voudriez point souffrir telles violences et extorsions, et que, sans être beaucoup sollicité, vous serez prêt et enclin à y mettre la main. Mais le seul moyen d'y pourvoir est, ce nous semble, de faire publier par les carrefours que tous ceux qui auront pris tel butin, ou en auront caché et celé, rapportent dedans huit jours ce qu'ils en ont , sur peine d'être coupables de larcins et être punis comme larrons, et que tous ceux qui sauront ceux qui en détiennent ou occupent, aient à le

déclarer dedans ledit terme, sur peine d'être punis comme 1562. receleurs. Si tout le mal ne s'amende pas par cela, si est-ce qu'au moins le remède ne sera point inutile, et cependant vous clorrez la bouche aux médisants en tant qu'en vous sera ^ . »

Tout puissants pour l'heure à Vienne , les protestants songèrent à organiser leur église. Il fut décidé qu'elle serait desservie par quatre ministres, dont deux étaient déjà présents, Christophe Fabri, dit Libertet, natif de Vienne, et Antoine Héraud (février i562). Le premier, ancien élève en médecine, avait déjà exercé le ministère à Neuchâtel, Genève et Thonon. Le célèbre jurisconsulte Innocent Gentillet fut chargé d'aller chercher les deux autres à Genève et à Berne. Il ne paraît pas avoir réussi dans sa mission, vu le nombre considérable de pasteurs qui avaient été déjà envoyés de Suisse en France pendant cette 'année et la précédente. Le 10 juillet, le pasteur Fabri et Etienne de Prat, ancien du consistoire, se rendirent à leur tour en Suisse, dans le but d'amener des pasteurs pour desservir les diverses églises du Viennois. Ils étaient porteurs d'une lettre signée par le gouverneur Bernins et le juge Gabet, qui écrivaient en leur nom et en celui des consuls et du consistoire, et demandaient douze ministres. Ils allèrent d'abord à Genève- mais n'y ayant point trouvé de sujets disponibles, ils poussèrent jusqu'à Neuchâtel. Là ils engagèrent les pasteurs Jean Figon, Jacques Perrachey, Nicolas Beauvays, Sébastien Fleury, Pierre de Paris, Guillaume Perrot, David Chaillet

(i) J. Bonnet, Lettres de J. Calvin, t. ii, p. 468 à 470. — L'inauthenticité des deux lettres, pleines de conseils de violence, adressées par Calvin au marquis du Poët en 1547 et i36i et publiées par l'abbé d'Artigny {Nou- veaux Mémoires , t. m, p. 3 1 3-3 16) a été prouvée jusqu'à la dernière évidence par J. Bonnet {Ibidem, t. 11, p. 588-596). Long, en les insérant dans le texte de son Histoire (p. 36-38), malgré cette démonstration péremptoire, a fait preuve de peu d'impartialité ou d'un mince tact historique.

i362. et Pierre Chaillet, qui partirent le 22 juillet. En passant à Genève, ils furent examinés par Calvin et recommandés par lui aux magistrats de Vienne. C'étaient des jeunes gens qui, pour la plupart, n'avaient pas achevé leurs études théologiques-, mais avant tout il fallait nourrir les âmes avides de la Parole de Dieu. Calvin promit aux églises du Viennois de les visiter bientôt et de leur envoyer des ministres plus expérimentés pour les diriger. « On voulait , dit Chorier, faire un séminaire et commencer par eux. » Beauvays fut envoyé à Chatonay, et les autres à Saint- Simphorien-d'Ozon , Beaurepaire et ailleurs. « Il y avait peu de lieux , ajoute Chorier, où ne se fît pas un exercice public de cette nouvelle religion; tant l'ignorance et les mauvaises mœurs des ecclésiastiques avaient détourné les esprits de celle de leurs pères ^ »

cA Grenoble les protestants l'emportent.

Maugiron menace la ville. Des Adrets s'y rend. Il interdit la messe et fait main basse sur le trésor de la cathédrale. Incendie de la Grande-Chartreuse par ses soldats.

A Grenoble les protestants triomphaient en dépit du parlement, qui avait promulgué, dès le mois d'avril, divers arrêts à leur encontre. Le 6, il défendait expressément aux magistrats royaux d'assister aux assemblées réformées-, le 1 8, il interdisait à tous les habitants de la ville, sous peine de

(i) Chorier, p. 56i-563; 572, 5^3. — Delphinalia, p. ii3>. — Charvet, p. i58, 754-762; — Bulletin de la Société de ihist. du protestant, franc., t, XIII, p. 126-129; t- ^'I' P* ^^2'

la hart, de quitter leurs demeures sans congé du vibailli, et i562. le 27, il ordonnait à tous les gentilshommes de la province de se rendre à Paris, auprès du roi, vers le 20 mai, avec leur équipage de guerre, sous peine de lèse-majesté, « pour secourir, disait-il, le prince de Condé, détenu prisonnier à Orléans par les séditieux * ». La ville était commandée par un gentilhomme du pays, gendre de Tun des conseillers du parlement, et il avait choisi tous ses soldats parmi les ennemis des protestants. De plus, le guet de la ville était exclusivement fait par des catholiques ^. Des Adrets, étant encore à Valence , écrivit aux habitants réformés de Grenoble (i"mai) d'aviser à leurs affaires, en leur promettant son concours. Sur cet avis, André de Ponnat et Paul Remy, conseillers au parlement du parti réformé, firent entrer dans la ville un certain nombre de protestants armés et demandèrent à Genthon Calignon et à Jean Verdonnay, les seuls consuls restés en charge, de leur remettre les clefs de la ville, ce qu'ils firent sans difficulté. A la même date, des Adrets leur envoya le capitaine Jean des Vieux, seigneur de Brion, pour les soutenir, et ordonna à Guillaume de Portes, second président, Pierre Bûcher, procureur général ^, Abel de Buffevant, vibailli du Grésivaudan, Jean Rabot, avocat de la ville, et Jean Paviot, dit Bariat, quatrième consul, de quitter immédiatement la ville, sous peine de la hart. Il avait,

(i) Des ordres de cette nature avaient été déjà envoyés aux baillis et vibaillis du Dauphiné les 2 et 9 février précédents. Le rendez-vous avait été fixé au 10 mars soit au camp de Tours, soit aux environs de Sens (PiLOT, Annuaire statist. de la Cour royale, 1842, p. 5).

(2) PiLOT, Annuaire statist. de la Cour royale, 1842, p. 5.

(3) C'était celui que les protestants avaient le plus en haine. Il est qualifié du plus malheureux athéiste que la terre ait porté, dans l'Histoire du triomphe de l'église lyonnaise, i562, in-8° , due à la plume d'un Grenoblois protestant, qui a conservé l'anonyme (Pilot, p. 7).

i562. en effet, appris par les papiers de La Motte-Gondrin que, d'accord avec le lieutenant général, ils avaient voulu faire entrer secrètement dans la ville Rosans, seigneur de Miribel, avec 3oo hommes pour molester les réformés. Ils se dirigèrent, sans plus tarder, sur Chambéry, et furent suivis par le Cordelier Georges Chaperon, de Picardie, qui prêchait pour lors dans la cathédrale de Notre-Dame contre les partisans de la Réforme ^ Après leur départ, le parlement, la chambre des comptes et le clergé , pour prévenir tout désordre, s'abouchèrent avec les protestants les plus influents, et de chaque côté furent nommés trois commissaires chargés de conclure un accord. On convint de donner Téglise des Cordeliers ^ aux protestants pour célébrer leur culte, de nommer dès le lendemain de nouveaux consuls et de confier la garde de Grenoble à 200 soldats commandés par le" capitaine Ennemond de Coct, auquel protestants et catholiques seraient tenus d'obéir en cas de mouvement. Le lendemain, qui était un dimanche (3 mai), les protestants entrèrent dans l'église des Cordeliers, qu'ils débarrassèrent de tous ses ornements, quoique le contraire eût été stipulé , et y inaugurèrent leur culte. Les Cordeliers s'en plaignirent au parlement, mais ils ne furent pas écoutés. Ils abandonnèrent, du reste, leur couvent et emportèrent leurs meubles. Ils déposèrent même leur habit monacal, et le Père gardien, qui avait prêché le carême à Notre-Dame, jetant le froc aux orties, se maria. Le même jour, on nomma quatre consuls, dont

(i) La ville l'avait fait venir pour prêcher le carême de i562 et lui donnait de 12 à i5 écus de gages. Le prédicateur du parlement, qui prêchait à Saint- André, s'appelait Jacques Périer. C'était le prieur du couvent des Jacobins de Lyon. Bèze commet donc une légère erreur en donnant Chaperon comme prédicateur du parlement (Pilot, p. 6).

(2) Ces religieux se plaignirent de ce choix et firent observer au parlement « que leur marchandise était d'aussi bonne mise que celle des autres ecclésiastiques » (Pilot, p. 9).

trois protestants, et les conseillers furent pris moitié dans un i562. parti et moitié dans Tautre. Enhardis par leur victoire, les protestants se livrèrent à des excès condamnables. Ils abattirent les images de toutes les églises , pillèrent leurs trésors et firent prêcher dans toutes, à l'exception de la cathédrale, que le do3^en Guillaume de Saint-Marcel-d'Avançon sut faire respecter.

Sur ces entrefaites, on apprit que Laurent de Maugiron, qui avait été donné pour successeur à La Motte-Gondrin (2 mai) et qui n'avait pu reprendre Lyon sur les protestants, réunissait une armée à Chambéry pour se saisir de Grenoble. Par lettres du roi des 1 1 et i3 mai il avait, en effet, été chargé de s'entendre avec le comte de Suze pour « repurger le pays de tous les malheureux rebelles qui si insolemment y exécutent leurs mauvaises volontés ». Effrayés de ces préparatifs, les protestants de Grenoble demandèrent un secours à des Adrets, qui était alors à Lyon, et qui leur envoya deux compagnies de gens de pied, sous le commandement des capitaines Cumming et Pierre de Theys, dit La Coche. Ce dernier « était un fort petit homme, dit Chorier, mais un grand capitaine ». Des Adrets vint lui-même quelques jours après (i i mai) à Grenoble, avec 5o chevaux et plusieurs compagnies de gens de pied, sous la conduite de Jacques de Rambaud, dit Furmeyer, l'un des plus braves capitaines de son temps. Il défendit l'exercice du culte catholique sous peine de la vie pour les prêtres et de fortes amendes pour les laïques, et « fit crier, dit Bèze, qu'au lieu de prêter aide ni faveur à Maugiron, usurpant le titre de lieutenant général du pays de Dauphiné, on eût à le pourchasser et prendre, si faire se pouvait, comme séditieux et violateur des édits du roi , le tout sous peine de vie aux contrevenants ». Il visita ensuite les remparts de la ville, donna les ordres nécessaires à leur défense, en faisant détruire les jardins établis dans les fossés, et désigna, pour tenir garnison

i562. dans Grenoble, les deux compagnies de Coct et de La Coche, et pour être gouverneur de la place, et généralement du Grésivaudan, le capitaine Brion. Ensuite il repartit pour Lyon (i3 mai).

Quelques jours après (20 mai), le conseil général décida qu'un des consuls et un habitant de la ville se rendraient auprès de Maugiron , qui venait de faire connaître par un exprès à Grenoble sa nomination à la lieutenance générale du Dauphiné. Les deux députés devaient voir « ses lettres de commission » et lui offrir « pour la ville toute obéissance comme bons et fidèles sujets au roi,,., ajoutant que si Ton . avait levé et pris quelques armes, cela s'était fait par autorité et sous l'avis de la cour et du corps de la ville ». Le conseil général décida aussi d'envoyer, avec la permission et une lettre de Maugiron, un exprès à des Adrets pour lui faire part des intentions de la cité. Le baron, informé de tout, comprit le danger que courait son parti à Grenoble et y dirigea des troupes. Il avait déjà donné Tordre aux consuls de tenir prête une partie de Tartillerie de la ville afin de la conduire à Valence (21 mai), car il estimait que la place n'était pas assez forte pour soutenir un siège , et que les catholiques, s'ils venaient à s'en emparer, pourraient se servir de cette artillerie contre lui. Les canons expédiés furent « deux grosses pièces de batterie et une vingtaine de pièces de campagne ». Plusieurs mousquets et des arquebuses à croc, qui étaient dans la maison de ville, firent aussi partie de l'envoi (28 mai) ^

Le 26 mai, des Adrets envoya des soldats s'emparer du château de La Buissière, près Barraux, et de celui de Miribel, près Les Échelles, qui commandaient les deux routes de Chambéry et par lesquelles Maugiron devait nécessairement

(l) PiLOT, p. I I, l3-l5.

passer. Ces ordres donnés, il quitta précipitamment Lyon i562. pour revenir à Grenoble (2 juin), sur la nouvelle que les catholiques s^efforçaient de reprendre le château de Miribel, dont le capitaine Loquet avait été nommé commandant. La Coche était gouverneur de celui de La Buissière. Dès le lendemain de son arrivée, des Adrets se fit remettre le trésor de la cathédrale, qui fut estimé 260 marcs d'argent, en donna une quittance en règle au nom du roi et Texpédia à Valence. Les habitants de Grenoble, protestants et catholiques, auraient voulu que ces reliques fussent converties en pièces de monnaie au coin du roi, mais des Adrets leur représenta la nécessité d'agir comme il Pavait fait. Il décida en même temps , afin que la ville ne fiât pas entraînée dans de grandes dépenses pour sa sûreté, que 5o cit03'ens solvables de Tun et Fautre parti répondraient de la tranquillité de leurs coreligionnaires respectifs.

Le 4 juin, on fit courir le bruit à Grenoble que le couvent de la Grande-Chartreuse renfermait des gens de guerre. Des Adrets n'en demanda pas davantage pour y envoyer Furmeyer, Coct et Brion, accompagnés de soldats déterminés. « Ils marchèrent toute la nuit, dit Chorier. Le prieur général, Pierre Sarde, avait assez prévu que cette tempête ne se dissiperait pas sans tomber sur lui ... Il avait mis en sûreté tout ce qu'il avait de plus précieux en divers endroits de son couvent préparés pour cela ... Après, il avait distribué ses religieux en d'autres couvents et n'en avait laissé que deux des plus âgés en celui-ci. Ces chefs se trouvèrent le lendemain au point du jour à la première ouverture des portes de la Chartreuse, où l'avis de leur marche n'était pas encore venu. Cette surprise leur en facilita l'entrée. Ils y pillèrent tout ce qui pouvait être emporté, et, pour ne rienlaisser après eux qui invitât les religieux absents au retour, ils gâtèrent et corrompirent le reste et mirent le feu aux bâtiments, qui furent réduits en cendre. » Des Adrets donna

i562. également Tordre d'incendier le couvent des religieuses de Montfleury ; « mais il eut, dit Ghorier % du respect pour elles. Un soldat, comme il les en faisait sortir, ayant levé le voile à l'une d'elles pour la voir au visage, il le pendit à un arbre w.

Poussant plus loin l'audace , des Adrets fit publier, le 6 juin, une ordonnance, tant en son nom personnel qu'au nom du roi, où il abolissait la messe, ordonnait aux officiers du parlement , aux moines et aux ecclésiastiques d'assister aux prêches, sous peine de 5oo écus d'amende. Les récalcitrants devaient, en outre, être bannis du Dauphiné. Le lendemain, qui était un dimanche, « le parlement, dit Guy Allard, et la chambre des comptes y furent en corps, ayant à leur tête le baron des Adrets, qui les conduisait avec une escorte de plus de 200 hommes.... On remarqua parmi les officiers une tristesse inconcevable , et tous ne purent s'empêcher de verser quelques larmes. On dit que le baron ayant ouï Félicien Boffin d'Argenson, avocat général du parlement, qui gémissait, il lui fit une rude remontrance et l'obligea à la suite de sortir de Grenoble pour sauver sa vie ».

Ce même jour, il convoqua une assemblée générale de tous les habitants de la ville et leur déclara que les affaires du roi ne lui permettaient pas de faire un plus long séjour au milieu d'eux ^ qu'il emportait l'argent des églises pour l'employer au paiement de ses troupes , et qu'ayant établi dans leur ville l'ordre qu'il désirait que l'on suivît en son absence, il n'avait plus rien à craindre. 11 leur demanda ensuite de lui prêter quelque somme d'argent pour Tentretien de ses troupes, et leur assura que s'ils avaient besoin de lui, ils le reverraient au bout de vingt-quatre heures. L'assemblée le remercia de ses soins et le supplia de la dé-

(i) Hist. du Dauphiné abrégée, 1. 11, p. 119.

charger du prêt qu'il sollicitait d'elle, attendu que les habi- \b62. tants les plus riches de la ville étaient partis. Des Adrets n'insista pas, et , ayant confié le commandement de Grenoble et du Grésivaudan au capitaine Brion, avec 200 soldats étrangers, et au conseiller au parlement André de Ponnat, il partit le même jour (7 juin) pour le Comtat , d'où lui étaient venues de graves nouvelles ^

zMaugiron entre dans Grenoble. Sa mauvaise foi. Excès de ses soldats.

Orange venait d'être brûlé et ses habitants massacrés (5 juin) par le Milanais Fabrice Serbelloni, cousin du pape et commandant les troupes pontificales du Comtat, et par François de la Baume de Suze, connu plus tard sous le nom de comte de Suze. Des Adrets se rend en toute hâte à Montélimar, où il force les consuls à reconnaître son autorité, laisse ses soldats commettre des dévastations et des violences, frappe sur la ville une forte contribution de guerre et réunit une armée de 3 à 4,000 hommes, tant du Dauphiné que de la principauté d'Orange; puis il s'empare de Pierrelatte, que Suze avait pris, se venge d'une manière barbare du sac d'Orange en passant toute la garnison au fil de l'épée , reçoit les clefs du Bourg-Saint-Andéol en Vivarais et du Pont-Saint-Esprit, emporte d'assaut Bollène, dont il met

(i)BÈzE, t. III, p. 160-164; — Recueil des choses mémorables, p. 261; — Inventaire, p. 710; — D'Aubigné, t. i, p. 145, 146; — De Thou, t. iv, p. 289-290; — Mémoires de Guillaume de Saulx, sieur de Tavannes, p. 8 ; — Delphinalia, p. 93 et suiv.; — Chorier, p. 558-56o; — Guy Allard, Vie du baron des Adrets.

i562. aussi à mort toute la garnison % et s'apprête à canonner Suze-Ia-Rousse, quand la nouvelle de Tentrée de Maugiron à Grenoble l'arrête dans sa marche victorieuse.

Après son départ de cette ville, le capitaine Brion était en effet tombé malade, et Ponnat, qui avait le plus d'autorité après lui, n'avait nullement l'étoffe d'un commandant de place. Plusieurs conseils particuliers siégeaient à Tinsu du consistoire, de telle sorte que le désordre régnait dans le camp réformé. Maugiron, d'autre part, muni des instructions du duc de Guise, qui lui recommandait « de ne pas se faire faute de l'argenterie des églises, s'il en avait besoin ^, « continuait ses préparatifs d'attaque et avait attiré auprès de lui toute la noblesse du Dauphiné. Les réformés firent entendre au parlement et à la cour des comptes les maux qui résulteraient pour la ville de l'entrée de Maugiron, et ces deux corps, entrant dans leurs vues, députèrent au lieutenant général le conseiller au parlement Laurent Rabot et le quatrième consul, pour l'engager à ne pas pénétrer en armes dans la ville. Maugiron fit part au roi de cette démarche, et le roi lui répondit, le 1 1 juin, « une lettre bien raide, )> qu'il adressait au parlement, à la chambre des comptes, aux commis des États du Dauphiné et aux consuls de Grenoble, afin de leur faire entendre combien cette façon d'agir lui était désagréable. Il annonçait en même temps à Maugiron que Tavanes, son lieutenant général en Bourgogne, viendrait lui prêter main-forte avec une armée consi-

(i) Des Adrets raconte, dans une lettre qu'il adressa plus tard au duc de Nemours (i5 novembre i562), qu'il ne put empêcher ses soldats de prendre leur revanche du sac d'Orange « sur 4 ou 5oo hommes qui furent trouvés à Pierrelatte et à BoUène, qui avaient encore leurs vêtements, épées et armes ensanglantés du sang d'une partie des pères, frères et cousins-germains de plusieurs de ses soldats » (Bèze, t. m, p. 186).

(2) PiLOT, Annuaire de la Cour royale, 1842, p. 17.

dérable, et que Suze et le comte de Tende et de Sommerie i56î (Honorât de Savoie), lorsqu'ils auraient entièrement purgé la Provence, lui porteraient égalenient secours. Il lui disait enfin que Tavanes avait « pouvoir de s'aider et prendre les argenteries des églises » et tous les deniers qu'il trouverait chez le receveur général '.

Maugiron répondit aux députés du parlement et de la cour des comptes qu'il devait à toute force prendre possession de son gouvernement, et que si on voulait le recevoir sans résistance à Grenoble, il entrerait avec une petite escorte, repartirait immédiatement et ne permettrait pas que personne fût recherché pour sa religion. Là-dessus il se met en marche, s'établit au Pont-de-Beauvoisin, une des clefs de la France du côté de la Savoie, et , de ce quartier général, envoie des soldats occuper tous les chemins aboutissant à Grenoble. Les uns se saisissent de la Côte-Saint- André , route de Vienne-, les autres de Moirans, route de Valence; d'autres, des défilés de l'Isère situés à deux lieues de Grenoble, pour arrêter les bateaux qui pourraient se diriger sur Romans. Ces précautions prises, Maugiron se présenta au pont de la Roche ^ et adressa aux consuls, manants et habitants de la ville des lettres « pleines de douceur et de belles promesses » et une copie de sa nomination à la lieutenance générale du Dauphiné. Après plusieurs pourparlers, pendant lesquels Maugiron , plein de confiance dans son succès, avait dit que si le soleil entrait dans Grenoble, il y entrerait lui-même, Brion et Ponnat, qui disposaient de peu de soldats et voyaient les habitants saisis de frayeur, traitèrent avec Maugiron, et il fut convenu que le lieutenant général ferait son entrée dans Grenoble , que les soldats de des Adrets se

(i) Bulletin de la Société de statistique de l'Isère, t. ii , p. 217, 218. (2) Aujourd'hui le rocher dit de la Porte de France.

i562. retireraient où bon leur semblerait, avec armes et bagages, et que Téglise des Cordeliers demeurerait aux réformés pour y faire leurs exercices.

« Voilà ce que promit Maugiron, dit Bèze, en vertu de quoi il entra ce même jour, 14^ de juin (6 h. du soir), accompagné d'environ 200 chevaux et suivi de 14 ou 1 5oo hommes de pied. Mais, bien qu'il eût été reçu avec un très-grand accueil, non-seulement de ceux de l'église romaine, mais même de ceux de la religion réformée qui restaient (car les plus sages, tant capitaines, soldats qu'autres, s'étaient retirés aussitôt par les montagnes), soudain les soldats, criant : Tue ! tue! se mirent au pillage, leur étant permise toute espèce de force et de violence... Procession générale fut commandée le lendemain , avec injonction à tous de s'y trouver, sous peine de la hart^ les livres de la religion furent saisis, déchirés et répandus dans les rues et brûlés, et là quelquesuns jetés du pont à bas dans l'Isère et autres tués par la ville ^ plusieurs aussi mis prisonniers, entre lesquels n'est à oublier Eynard Pichon, ministre, lequel, ayant été pris en un village, comme il venait de La Mure, et de là mené en pourpoint avec mille opprobres et présenté à Maugiron, qui lui dit plusieurs outrages, il fut réduit finalement entre les mains de l'évêque, qui usa envers lui de toute douceur. » Le notaire Pierre Girard, dit Cordery, dans la maison duquel s'étaient tenues des assemblées l'année précédente, fut jeté en prison ^ Il paraît que le lieutenant général avait fait dresser des potences dans toutes les rues de la ville pour contenir les assassins et les pillards-, mais ce ne fut que pour la forme et aucun d'eux ne fut pendu.

Maugiron, ayant fait entériner par le parlement les lettres

(i) 11 existe à la bibliothèque publique de Genève (Mns. 196) une lettre touchante, qu'il adressa à Calvin pendant sa captivité.

— i33 — patentes qui le nommaient lieutenant général pour le roi au i552. gouvernement du Dauphiné, partit (i6 juin) avec son armée pour se ressaisir de la Côte-Saint-André, d'où Ton venait de chasser son lieutenant Pierre Mistral -, mais il ne put y parvenir. Il réussit, par contre, à entrer par intelligence dans Saint-Marcellin. Quant à Romans, qui n'avait pas voulu le reconnaître, il marcha pour l'assiéger -, mais il y trouva « visage de bois, pied de fer et de feu, » et fut obligé de revenir à Saint-Marcellin.

Il avait laissé à Grenoble, comme gouverneur de la ville et de tout le bailliage du Grésivaudan, Laurent de Béranger, baron de Sassenage, avec deux compagnies de Savoyards. Sassenage prit diverses mesures. Il fit crier à son de trompe que tous les étrangers, sans exception, eussent à vider la ville et arma 7 à 800 habitants. Il ordonna aussi à tous, soldats et autres gens, de restituer, dans les vingt-quatre heures, les meubles qu'ils avaient pillés et leur défendit de s'introduire désormais dans 'les maisons-, mais ses ordres furent imparfaitement exécutés , et de temps à autre les soldats faisaient main basse sur quelque malheureux réformé et le précipitaient dans l'Isère. Il s'efforça enfin, aidé de 2,000 hommes, levés dans les paroisses environnantes, de débusquer le brave La Coche du fort de La Buissière , mais ce fut sans succès.

Reprise de Grenoble par des Adrets. Réorganisation de l'église. Synode provincial de Valence.

Averti de la perte de Grenoble, des Adrets ne poursuivit point sa marche dans le bas Dauphiné, comme nous lavons dit plus haut. Il y laissa Montbrun avec une partie de ses

— i34 — i562. troupes ' et marcha sur Grenoble. En passant à Romans, il déjoua un complot que Maugiron y avait ourdi pour s'en saisir, et , poursuivant sa route, il saccagea la célèbre abbaye de Saint-Antoine (24 juin\ força Saint-Marcellin (25 juin) et passa inhumainement au fil de Tépée sa garnison, forte de . 3oo hommes. Il fit aussi périr le procureur du roi Charles de La Combe-Maloc, qui avait favorisé la reddition de la place à Maugiron. Ce dernier avait lâchement abandonné Saint-Marcellin , tout en lui promettant un prompt secours, qu'il n'envoya point, et s'était retiré en Savoie, et de là en Bourgogne , auprès de Tavanes. On apprit à Grenoble (25 juin) la marche de des Adrets, la fuite honteuse de Maugiron, dont tous les catholiques à cette heure maudirent le nom , et ce fut un sauve qui peut général de la part des conseillers, des avocats et des procureurs au parlement et des autres habitants de marque de la ville, surtout de ceux qui habitaient le quartier de Saint-Laurent. Sassenage s'enfuit lui-même et se retira avec ses gardes dans le château de Lens, qui lui appartenait, et s'y fortifia. Les prisonniers furent relâchés et les protestants, par un mouvement qui les honora, se portèrent au-devant de des Adrets pour le supplier de pardonner aux catholiques. Le farouche baron accéda à leurs vœux et entra dans Grenoble le 26 juin à 4 heures de l'après-midi, accompagné de 7 à 800 chevaux. Il était suivi de René de Savoie, baron de Cipierre, fils du comte de Tende, Balthasar de Gérente, baron de Sénas, Paul Richiend, sieur de Mouvans, et d'autres vaillants capitaines. Quant à son armée, qui était forte de 5 à 6,000

(i) Montbrun, dans une ordonnance de cette époque, datée de Montélimar (24 juin), se donne les titres de « colonel des compagnies dressées au pays de Dauphiné, pour la tuition dudit pays sous l'obéissance de la Majesté du Roi, et lieutenant général en icelle de Tarmée dressée pour la protection de l'état royal et observation des personnes du Roi et Reine sa mère ».

hommes, il la maintint dans un si bon ordre, qu'il n'y eut i562. ni trouble ni pillage de sa part dans la ville, et que les boutiques restèrent toujours ouvertes.

Désireux que le cours de la justice ne chômât point, il fit crier à son de trompe dans les rues que les conseillers au parlement, les juges royaux et les bannerets rentrassent dans la ville pour y reprendre leurs fonctions, à l'exception des cinq personnages qu'il avait bannis au commencement des hostilités. Mais, quoique une amnistie pleine et entière leur fût promise, ils ne rentrèrent point. Le conseiller Ponnat, qui s'était réfugié dans les montagnes avec 5 ou 6 compagnies de gens de pied , lorsque Maugiron était entré dans Grenoble, y revint, et ses troupes furent envoyées aux frontières pour les garder, notamment à Chapareillan, Pontcharra et Allevard , où elles demeurèrent environ trois semaines et firent prêcher les doctrines réformées. Des Adrets confia le gouvernement de Grenoble à Ponnat , à qui il adjoignit La Coche, avec 5 enseignes d'infanterie. Ce dernier, qui commandait La Buissière, y fut remplacé par le chevalier Alexandre de Gassard. Des Adrets lui-même repartit bientôt pour Lyon (3o juin) ^

Rassurés du côté de leurs ennemis, les réformés de Grenoble s'occupèrent à réorganiser leur église. Eynard Pichon, que nous avons déjà eu l'occasion de nommer, en était le seul pasteur, et comme il ne lui était pas possible « de tenir et satisfaire au peuple » à lui tout seul, « joint que plusieurs villages circonvoisins meurent de faim de la Parole de Dieu , disent les conclusions de l'hôtel de ville, et d'ailleurs qu'il est nécessaire d'avoir des chantres, diacres et aussi un ma-

(i) Bèze, t. III, p. 168-170; — Delphinalia, p. 93-122; — Recueil des choses mémorables , p. 264; — Inventaire, p. 710 ; — D'Aubigné, t. i, p. 147 ; — Chorier, p. 563-566; — La Pize, p. 3oo; — Guy Allard, Vie de des Adrets, p. 43, 44; — DAssY,^L'abbaye de Saint-Antoine, p. 256.

,362 noglier pour sonner les cloches, tant pour les prêches que autres choses , faire les fosses des trépassés et iceux porter en sépulture, )> le conseil communal décida « de renvoyer le tout à MM. du consistoire pour prononcer sur le tout comme ils aviseront « (i^''et 7 août). Bernardin Curial fut envoyé en conséquence à la Côte-Saint- André pour amener à Grenoble le pasteur du lieu , M.*"" Jacques Ruffi, qui toucha 40 écuspour ses honoraires (3i août), Ennemond Caries , qui le reconduisit à la Côte, fut chargé par le conseil communal d'aller jusqu'à Lyon, pour faire venir d'autres ministres. Quant à Pichon, le même conseil le logea au couvent de Sainte-Claire , et décida que ses états lui seraient payés aux frais de la ville ^ *

Les réformés de la province profitèrent de ce qu'ils étaient les maîtres de presque toutes les villes et places du Dauphiné (Embrun et Briançon seuls exceptés) pour tenir à Valence, le 8 juin i562, un synode provincial. Tout ce qui reste des actes de cette assemblée est une lettre que de La Place, ministre de Valence, écrivit en son nom aux pasteurs de Genève, et qui est assez importante pour que nous la donnions en entier :

« Salut par Jésus-Christ.

» Messieurs et Frères ,

» Comme le zèle à servir Dieu que nous apercevons au peuple de ce pays nous réjouit merveilleusement, aussi nous ne pouvons penser à la faute que nous avons de pasteurs et ouïr les gémissements du pauvre peuple sans grande tristesse. Car en cette province, où mille ministres ne suffiraient point, à peine y en a-t-il quarante. Qui plus est , c'est qu'on

(i) PiLOT, Annuaire statist. de la Cour royale, 1842, p. 3i, 32.

- i37 trouve moyen de pourvoir quelques petits lieux. La diffi- i562, culte est aux grandes villes, où il est besoin de plus grande suffisance des pasteurs, qui est la cause que nous ne pouvons pourvoir la ville de Gap, ville certes de regard tant pour ce qu'elle est grande que pour ce qu'elle est environnée de beaucoup de villages. Il ne nous reste autre moyen sinon de vous supplier très-humblement , et Messieurs du Conseil, qu'il vous plaise, au nom de Dieu, d'avoir pitié de cette pauvre église tant désolée, leur laissant M. Blanchard pour pasteur, qui deçà a fait jà grands fruits. Et ne regardez pas tant à la faute qu'il vous fera comme au bien et profit que toute cette ville et toute la province en recevra*, de quoi tout le synode vous en supplie très-humblement. Pour quoi, Messieurs, nous prions notre bon Dieu vous accroître de jours à autres ses saintes grâces, afin que vous puissiez^ heureusement travailler au bâtiment des ruines de son église, nous recommandant très-humblement à vos prières et bonnes grâces. De Valence, ce 8 de juin 1 562.

» Vos humbles serviteurs et amis étant assemblés en synode et pour eux

)) lo. Plateanus » (La Place) ^

Gap et Tallard tombent au pouvoir des protestants.

Immédiatement après le départ de Farel de Gap, les protestants s'emparèrent de la ville sans coup férir. Ils en prirent possession le i" mars i562 et établirent aussitôt une église sous la direction du pasteur Blanchard, de Genève,

(i) Bulletin de la Soc. de Vhist. du prot. franc., t. xiv, p. 367, 368.

— i38 — i562. mentionné précédemment. Ils ne purent remercier le petit conseil de cette ville, qui le leur avait envoyé, que le i3 août, à cause du peu de sûreté qu'offraient les routes. Dans leur lettre % ils supplient ledit conseil, comme Pavait déjà fait le synode, de leur laisser définitivement Blanchard, « duquel, disent-ils, il serait impossible nous pouvoir passer, attendu le grand bien que nous recevons par son aide, et aussi qu'il est fort agréable à tout le peuple, tant par sa doctrine que par sa bonne vie et chrétienne conversation, et qu'il est aussi du même pays; joint qu'il nous a été toujours un vrai conducteur, par l'aide duquel nous avons surmonté tous les assauts et troubles de nos ennemis ». Cette lettre était écrite au nom des gouverneur, consuls, anciens et députés de Gap, et signée du Coing.

Le 4 mai, 'Furmeyer, qui était à la tête des troupes protestantes dans le Gapençais, demanda, au nom du» roi, l'entrée deTallard, en vertu d'une commission signée par des Adrets. Le conseil général de la ville se mit aussitôt en devoir de barricader les portes de la place et de cacher le trésor de l'église, et s'occupa seulement le lo de la réponse à faire à Furmeyer. La question fut portée devant le conseil communal, et on la discuta avec chaleur et longuement , car plusieurs conseillers étaient partisans des idées nouvelles. Pour en finir, on décida de prier Furmeyer d'attendre qu'on eût pris l'avis du vicomte même de Tallard, Antoine de Clermont, ancien lieutenant général du roi en Dauphiné, et de lui offrir un présent de loo écus pour se le rendre favorable. Furmeyer comprit que la crainte régnait dans la ville et continua ses préparatifs d'attaque. Le 27, Tallard reçut deux compagnies de soldats, que lui envoj^ait Maugiron-, ce qui n'empêcha pas Furmeyer de mettre, dès le lendemain.

(i) Arch. du'conseil de Genève, N.° 1717.

— i39 — le siège devant la place. « Le 12 juin, dit Charronnet, le i562 conseil, reconnaissant Timpossibilité d'une résistance plus longue, donna commission à [Balthasar de Moustiers de] Gargas de traiter avec Tennemi. Furmeyer ne fut pas doux : il commanda aux consuls, sous peine d'être pendus, de livrer dans les 24 heures au château 20 charges de blé et 40 charges de vin ; la contribution de guerre frappée sur le bourg fut de 120 écus. Les ordres du capitaine furent exécutés de point en point, et le vainqueur se dirigea sur Sisteron (i 5 juin), laissant pour gouverneur à Tallard Benoît de Serre, dit le capitaine Rivail. François de Bonne, sieur des Diguières, qui devint si fameux sous cette dernière appellation, assista au siège de Tallard. Il avait le grade d'enseigne dans les troupes de Furmeyer, et c'est pour la première fois qu'il est fait mention de lui dans l'histoire du Dauphiné.

T^prise de Tallard par les catholiques. Défaite de Montbrun à Lagrand. Abandon de Gap par les protestants.

L'archevêque d'Embrun , Guillaume de Saint - Marcel d'Avançon, apprenant la chute de Tallard, réunit 8 à 900 hommes pour le reprendre, et c'en eût été fait de lui, car Furmeyer n'y avait laissé que i5o hommes de garnison, si les capitaines provençaux Mouvans et Sénas, qui revenaient de Grenoble, où ils avaient accompagné des Adrets avec leurs troupes , comme on l'a vu , n'eussent taillé en pièces l'armée archiépiscopale près de Chorges.

Cependant Tallard ne devait pas rester longtemps aux mains des réformés. Un des catholiques de la ville qui avaient fui, Pons Gentil, docteur en droit et avocat, informé que la garde des murs était mal faite, s'empara, le 1 3 juillet, de la

i562. place et en fut nommé gouverneur. Il somma tous les fuyards de rentrer dans leurs maisons et bannit tous ceux qui avaient porté les armes contre le roi. Les exilés se réfugièrent à Gap et ne tardèrent pas à faire de nombreuses incursions sur le territoire de Tallard, enlevant les bestiaux, coupant les arbres, détruisant les moissons, frappant et blessant les personnes. De leur côté, les habitants de Tallard ne se faisaient pas faute de confisquer les biens des protestants fugitifs. De guerre lasse , Gap et Tallard conclurent la paix vers la fin d'août, malgré le capitaine Gargas, qui voulait continuer les hostilités.

En quittant Tallard , Furmeyer marcha au secours de Sisteron , le boulevard du protestantisme militant en Provence, assiégé par le comte de Tende, gouverneur de Provence, et il réussit à y entrer. Mais, comme les munitions ' commençaient à faire défaut, il sortit de nuit par un affreux précipice et rejoignit Montbrun, qui venait également au secours de Sisteron par la route de Grenoble. Ce dernier se trouva le 2 septembre en face de Suze, qui s'était détaché de l'armée du comte de Tende et venait à sa rencontre. Le choc eut lieu à Lagrand, près d'Orpierre. « Montbrun se Jeta sur Suze avec fureur, dit de La Plane \ mais il éprouva une résistance qu'il avait cru sans doute prévenir par son impétuosité, et dont l'effet inattendu ne fit dès lors que préparer sa défaite. Montbrun pliait déjà, lorsque de la cavalerie arrivant lui fit un grand carnage et lui laissa à peine le temps de se sauver en toute hâte à Orpierre, abandonnant plus de goo des siens sur la place , son bagage, ses munitions et son artillerie. »

Cette défaite , le départ de des Adrets de la Provence et la chute de Sisteron , dont nous allons nous entretenir, dé-

(i) Histoire de Sisteron, t. ii.

couragèrent profondément les protestants de Gap. Se voyant i56i menacés de toutes parts, car le Grésivaudan, le Briançonnais, TEmbrunais et la Provence étaient au pouvoir des catholiques, et considérant que la ville ne pouvait résister au canon, ils se décidèrent à Tabandonner. Us partirent donc, le 4 septembre, à 10 heures du soir, au nombre de 400 environ, hommes, femmes et enfants % et arrivèrent à Corps, où ils rencontrèrent le capitaine Furmeyer, qui s'y était réfugié après la bataille de Lagrand. Il remonta leur courage et les conduisit à Die. Laissant là les femmes, les enfants et les vieillards, il emmena les autres à Montélimar ^.

Tremier mécontentement du baron des Adrets. Il laisse Sisteron sans secours.

Nous avons dit plus haut que des Adrets, après avoir repris Grenoble sur Maugiron, était parti pour Lyon (3o juin). Arrivé dans cette ville, il remplaça son gouverneur par Félix de Bourjac, sénéchal de Valentinois et Diois^ mais ce choix ne plut pas aux habitants. De Lyon il alla faire la conquête du Forez et du Beaujolais, laissant partout sur son passage des traces de sa férocité. De retour à Lyon (19 juillet), il trouva Jean de Parthenay-Larchevêque, seigneur

(1) Chorier (p. 569) dit que les protestants furent chassés à main armée par les catholiques. C'est moins vraisemblable.

(2) BÈZE, t. III, p. 174, lyS; — Recueil des choses mémorables, p. 265; — Charronnet, p. 24-3 1. — Ce dernier dit que les protestants de Gap partirent de la ville le 24 septembre (plutôt le 4), et qu'ils gagnèrent Romans par Veynes, Serres et Orpierre. C'est invraisemblable, car le vainqueur de Lagrand eût pu les atteindre facilement. Il ajoute que l'évêque Gabriel de Clermont et Farel sortirent de Gap avec Furmeyer; mais le célèbre réformateur avait quitté la ville depuis la fin d'avril.

i562. de Soubise , que Louis de Bourbon, prince de Condé, venait d'y envoyer comme lieutenant général du Lyonnais, Forez et Velay. Il en fut vivement froissé, car il avait espéré d'obtenir ce gouvernement: Soubise réussit pourtant à le calmer et lui donna 4 compagnies françaises et une compagnie de 100 Suisses, toutes bien armées et équipées pour un mois. A la'^tête de cette troupe, des Adrets s'apprêtait à faire la conquête du Velay, lorsque Montbrun, qui luttait dans le Comtat contre les troupes de Serbelloni, légat du pape, le pria par un courrier de venir le secourir bientôt. Des Adrets part en toute hâte, rejoint Montbrun près de Valréas (25 juillet), emporte le camp retranché de Suze, s'empare de Sérignan, Caderousse, Châteauneuf, Bedarrides, Sorgues, et répand la terreur dans Avignon.. « Et le craignaiton, dit Brantôme % plus que la tempête qui passe par de grands champs de blé, jusque-là que dans Rome on appréhenda qu'il armtit sur mer, qu'il la vînt visiter, tant sa renommée, sa fortune et sa cruauté vcflaient partout. » Il échoua cependant devant Carpentras et reconduisit à Valence son armée harassée de fatigue (2 aoiat).

Cependant Mouvans et Sénas , assiégés dans Sisteron , le suppliaient de les secourir. Mais, soit qu'il commençât à vouloir se venger de l'injure qu'il prétendait avoir reçue par la nomination de Soubise au gouvernement de Lyon, soit qu'il éprouvât une secrète jalousie pour Mouvans , dont l'intrépidité et la valeur étaient devenues proverbiales, il fallut qu'on le fatiguât de prières pour qu'il se remît en marche. Il était toujours à Valence. Il fît passer Montbrun (i5 aoiàt), qui commandait son artillerie, par Grenoble, Aspres, Serres et Orpierre, pour plus de sûreté, et luimême descendit au Pont-Saint-Esprit, où il franchit le

(i) Vie des grands capitaines, i" partie.

Rhône. Le 27 août il s'empare de Saint- Laurent-des- Arbres 1^62. et de Roquemaure ;, le 3o il repasse le Rhône et incendie le fort du pont de Sorgues sur TOuvèze, fait surprendre Serbelloni par son lieutenant Mirabel, arrive le i" septembre à Cavaillon, passe à gué la Durance et met en déroute les catholiques \ Vainqueur sur toute la ligne, des Adrets aurait dû marcher droit sur Sisteron-, mais, au heu de prendre le chemin de la montagne par Gordes, Saint-Saturnin et Sault, qui était le plus court, il prit celui de la plaine et alla assiéger Apt. Montbrun, voyant les longueurs calculées de des Adrets, se décida à pénétrer tout seul dans Sisteron*, mais il fut défait à Lagrand, comme on Ta vu plus haut. « Ce fut, dit Bèze, un très-grand désavantage tant pour la Provence que pour le Dauphiné d'avoir ainsi laissé perdre cette place de Sisteron, servant de clef à deux provinces. »

Chute de Sisteron. Retraite héroïque de

Sénas et de Mouvans. Le comte de Tende

et Su^e ravagent le haut Dauphiné. A rres-

tation de Montluc à Annonay.

Mouvans et Sénas, réduits à eux-mêmes et à bout de munitions, ne songèrent plus qu'à quitter Sisteron. Leur retraite fut digne des temps antiques, et nous la racontons en détail parce qu'elle s'opéra par le Dauphiné.

La troupe des fugitifs sortit à 1 1 heures du soir, le 4 septembre , par une fausse porte qui conduisait au pont de la Durance, et, traversant cette rivière, elle s'engagea dans un

(i) UHist. gén. du Languedoc, t. vui, p. SSy, raconte les choses un peu diiféremment. Nous suivons Bèze.

i562. chemin détourné qui conduisait en Dauphiné. Les assiégeants, avertis par un transfuge du dessein de la garnison, ne se mirent à sa poursuite que vers le matin. Les quelques cavaliers et hommes de pied qu'ils envoyèrent contre elle mirent à mort un certain nombre des femmes restées en arrière et ramenèrent les autres prisonnières.

La troupe, après avoir marché toute la nuit et une partie du jour suivant, arriva à 4 heures de l'après-midi kBarleSy (canton de Seynes), et y fit une halte pour permettre aux blessés , aux malades et aux femmes de rejoindre le gros de la colonne. Ils se trouvèrent réunis là au nombre de 4,000 environ, dont 1,000 seulement étaient en état de porter les armes. Plusieurs femmes avaient accouché en chemin. A la nuit, avant de continuer leur route, les chefs apportèrent quelque ordre dans la marche de la colonne. Ils placèrent les arquebusiers en tête et en queue et le reste au milieu. Ainsi disposée , la troupe marcha une partie de la nuit et se reposa quelques heures à Selonnet (près Seynes). Le lendemain (6 sept.) elle prit le chemin de Gap, où elle voulait se retirer', mais arrivée à Ubaye, non loin de la Durance , elle apprit par son avant-garde que Pennemi lui avait dressé une embuscade dans un passage difficile, et, rebroussant chemin, elle se dirigea vers Le Laii^et, à l'entrée de la vallée de Barcelonnette, qui appartenait pour lors au duc de Savoie. Les habitants de ce village firent d'abord quelque difficulté pour la laisser passer, et ne consentirent à recevoir que les femmes et les enfants-, mais, voyant que les vivres qu'on leur prenait étaient exactement payés , ils permirent à toute la troupe de passer la nuit au milieu d'eux, sans attendre les ordres de leur prince.

Le 7, remontant au point du jour la vallée, Mouvans et Sénas purent , malgré une pluie battante , venir coucher à Saint-Paul. Le lendemain, ils s'apprêtaient à entrer en Dauphiné par le col de Vars, tirant vers Guillestre, mais,

apprenant que l'archevêque d'Embrun, Guillaume de Saint- i56: Marcel d'Avançon, leur préparait une embûche, ils se dirigèrent vers la vallée de Pragela par un aride désert, et, traversant sans doute le col de TAutaret, ils arrivèrent à La Chenal (Ponte-Chianale) , dont tous les habitants à leur approche avaient pris la fuite, en emportant leurs provisions et leurs meubles les plus précieux. Ils y passèrent la nuit et durent se contenter de « choux pommés » pour satisfaire leur estomac. Le lendemain, 9 septembre, ayant passé le col de TAgnel, ils se dirigèrent vers le village de Molines % où ils apprirent par Tavant-garde que Georges de Ferrus, dit La Gazette, gouverneur de Briançon, leur avait dressé une embûche. Ils furent donc contraints de rétrograder et de se rendre à Ristolas ^, où ils trouvèrent du pain et du laitage et passèrent la nuit.

Le 10 et le 12 ils franchirent les divers détilés des Alpes qui devaient les conduire à Pragela , et passèrent vraisemblablement à Abriés et au col de La Mait. Pour sûr, ils traversèrent le petit village de Largentière , et le 12 au matin ils arrivaient à Saii:{e de Césanne. Y trouvant des vivres , ils y séjournèrent du 12 au 1 5 pour se reposer de leurs fatigues; puis, formant 8 enseignes de leur infanterie, ils arrivèrent le 1 5 au soir à Pragela en fort bon ordre, et furent bien reçus des habitants, qui appartenaient tous à la religion réformée. Ils demeurèrent au milieu d'eux 8 jours et leur auraient confié les femmes et les enfants de la troupe si le pays eût été moins pauvre.

Le 2 1 ils se remirent en route, escortés de 3oo habitants de la vallée de Pragela et d' Angrogne , et après avoir reçu une certaine provision de poudre. Ils couchèrent à Césanne,

(i) BÈZE dit « MoUières, » mais c'est évidemment une erreur. (2) BÈZE dit « Bioias. » Même remarque.

i562. et, redoutant quelque nouvelle embûche de La Gazette, ils partirent le lendemain à minuit, traversèrent sans encombre le col du Mont-Genèvre, et se trouvèrent à la pointe du jour sous les murailles de Briançon. Ils s'apprêtaient à traverser le pont de la Durance, situé à un quart de lieue de la ville, lorsque La Gazette leur en barra Tentrée. Ils durent chercher un passage plus loin • mais le second pont de la rivière avait été rompu. Alors, le courage commença à les abandonner, car ils n'avaient pris aucune nourriture de la journée, et ils ne pouvaient continuer leur route du côté d'Embrun, o\i ils auraient rencontré de nouveaux périls. Mouvans et Sénas, n'écoutant que leur bravoure, traversent à gué la Durance, suivis de leurs cavaliers, et se rangent en bataille en face des soldats de leur ennemi. Pendant ce temps, quelques-uns de leurs cavaliers mettent pied à terre pour tâcher de reconstruire le pont , et , retrouvant fort à propos les planches du tablier, oubliées par les gens de La Gazotte dans un pré voisin, ils les ajustent rapidement, et toute la colonne peut franchir .la rivière en moins de 3 heures. Les soldats ennemis firent bien mine à plusieurs reprises de s'opposer au passage, mais Mouvans et Sénas ne cessèrent de les contenir.

La troupe poursuivit sa marche et arriva à Freissinières, où les habitants, tous réformés, les accueillirent avec empressement. Le lendemain 2 3, à minuit, ils prirent le chemin (ÏOrcières, dont les habitants s'étaient sauvés à leur approche, et s'y restaurèrent avec quelques moutons, que les fuyards avaient abandonnés dans leur précipitation. D'Orcières ils vinrent coucher à Saint-Bonnet, qui n'était qu'à 1 1 lieues de Sisteron. Ils avaient ainsi marché 19 jours pour ne se trouver qu'à une distance relativement fort restreinte de leur point de départ.

A ce moment, les deux capitaines provençaux résolurent de diriger sur \^alence les femmes et les enfants et de se

porter eux-mêmes au secours de Grenoble , qu'ils croyaiem i562. assiégé par Vinay. Ils prirent donc (24 septembre) le chemin de cette ville. Mais Vinay, sur le bruit qu'ils s'étaient saisis de Briançon, avait levé le siège de Grenoble pour voler au secours de cette place, et il était campé à Corps, sans que Mouvans et Sénas en fussent informés. Ceux-ci s'avançaient donc sans crainte sur la route de Corps , quand , arrivés à un défilé situé à un quart de lieue du bourg, deux cavaliers, qui marchaient en éclaireurs, rencontrèrent un villageois qui y avait été posté par Vinay, et qui leur apprit , croyant qu'ils étaient du pays , que le capitaine catholique était campé à Corps, Mouvans et Sénas font aussitôt passer sur l'autre rive du Drac les femmes et les enfants , escortés de quelques arquebusiers, et eux-mêmes s'avancent en bataille du côté de Corps. Arrivés au défilé, ils le trouvent si bien défendu, qu'ils rebroussent chemin et, se joignant aux leurs, campent tous ensemble à la vue de Vinay. Ils espéraient que les habitants de Mens, bourg éloigné de 2 lieues seulement de Corps et en grande partie réformé, viendraient à leur secours, et ils attendirent quelques heures^ mais, ne voyant venir personne, ils se dirigèrent sur Mens même, en faisant marcher devant eux les femmes et les enfants. Ils arrivèrent sains et saufs dans ce bourg, et Vinay, qui disposait cependant de 8 enseignes , n'osa pas les attaquer.

Ayant passé la journée du 25 à Mens, où ils furent fort bien reçus, ils partirent le lendemain pour Grenoble, où ils arrivèrent le 27, « louant Dieu en psaumes et cantiques, dit Bèze , de la singulière assistance qu'ils avaient expérimentée en ce voyage en tant de sortes ». On les logea à Gières, situé à une lieue de Grenoble. Ils y séjournèrent 3 jours, et, laissant dans cette dernière ville leurs gens malades et épuisés , ils se dirigèrent sur Lyon , où Soubise réclamait leur appui pour résister à l'armée de Jacques de Savoie, duc de Nemours, qui venait de se saisir de Vienne. Instruit de

1 562. leur marche, il avait envoyé à leur rencontre, jusqu'à La Mure, le ministre Jacques Ruffi pour les fortifier.

Partis de Gières le i" octobre, ils couchèrent le même jour à Moirans. Le lendemain, sur le conseil de des Adrets, qui voulait les mettre à couvert des embûches du duc de Nemours, ils se dirigèrent sur Virieii , où le baron, qui venait de la Côte-Saint- André, les rejoignit. Il les escorta de nuit jusqu'à Crémieu , où ils arrivèrent le 3, et le 4 ils entraient à Lyon, sur les bateaux qui avaient été mis à leur disposition par Soubise. Ils y furent Tobjet des soins les plus affectueux de la part de leurs coreligionnaires et y demeurèrent jusqu'au mois de mai de Tannée suivante, alors que le pays pacifié leur permit de rentrer dans leurs foyers, où ils eurent encore à endurer de pénibles épreuves avant de retrouver une existence paisible. « Telle fut, dit Bèze, rissue de cette retraite, des plus belles et des plus heureusement conduites qui aient été jamais faites, laquelle, pour cette cause, j'ai bien voulu remarquer de jour à autre pour la postérité, après m'en être bien et diligemment informé ^ ))

Après la chute de Sisteron et la retraite de Sénas et de Mouvans , le comte de Tende et Suze se mirent en marche vers le Dauphiné. Ils entrèrent sans résistance à Gap, qui avait été abandonné par les protestants, comme on l'a vu plus haut, puis à Orpierre, à Tallard et dans d'autres places. Corps et Mens, en Trièves, également abandonnés, furent livrés au pillage par les capitaines Gargas, Baratier et Salettes, et l'armée provençale, chargée de butin, revint dans son pays ^.

(i) BÈZE, t. m, p. 209-213; — Recueil des choses mémorables , p. 274, 275 ; — Inventaire, t. i, p. 7i3; — D'Aubigné, t. i, p. 147; — De Thou, t. IV, p. 320-323; — Varillas, t. \, p. 266 et suiv.

(2) Bèze, t. m, p. 176.

Cest vers le même temps que Montluc, évêque de Valence, i562. fut mis en état d'arrestation. Chargé d'une mission secrète de la part de la reine-mère, il la quitta à Orléans et descendit dans le Midi. Arrivé à Lyon, il prononça quelques paroles qui paraissaient blâmer la conduite des réformés. Bernins, gouverneur de Vienne, Tapprit au moment où le prélat quittait cette ville, se dirigeant sur Valence, et envoya aussitôt des gens pour l'arrêter. Averti à temps, Montluc passa le Rhône et se réfugia à Annonay (i5 août); mais Bernins y écrivit pour qu'on le retînt prisonnier. L'évêque eut une telle émotion lorsqu'on lui signifia son arrestation, qu'un personnage du nom de Morges, qui se trouvait présent, jugea nécessaire de l'épier, et l'aperçut cachant des papiers dans les lieux d'aisance de la maison. Morges s'en saisit et les porta à des Adrets , qui dit plus tard qu'ils « contenaient choses étranges à la ruine de ceux de la religion ». Bernins reçut l'ordre du baron de faire venir Montluc à Vienne pour le juger; mais celui-ci avait écrit des lettres d'excuses à Soubise, où il lui rappelait leur ancienne amitié et le suppliait de le faire délivrer ou de le mander à Lyon. Soubise, « ne se pouvant persuader que l'évêque fût tel qu'on le soupçonnait, » donna ordre aux gens d'Annonay de ne pas le mettre en d'autres mains que les siennes. Des Adrets , qui était gouverneur du Dauphiné , Vivarais et Languedoc, vit dans ce procédé une atteinte portée à ses prérogatives et fut vivement irrité contre Soubise, dont il était jaloux depuis la nomination de ce dernier au gouvernement de Lyon. Il écrivit en conséquence aux gens d'Annonay de bien se garder, quelque ordre qu'ils pussent recevoir d'ailleurs, de relâcher Montluc, car il voulait en faire bonne justice. Se voyant prisonnier, peut-être pour longtemps, l'évêque songea aux moyens de s'évader. Le i*""" septembre, aidé des gens de sa suite , il pratiqua un trou aux murs de son logis, qui donnait dans les fossés de la ville, et s'échappa

i562. de cette manière. On ne sut depuis ce que devinrent ses papiers. Montluc apparaît ici sous un triste jour, et nous partageons l'opinion de ceux de ses contemporains qui , comme dit Bèze , « le tenaient pour être du nombre de ceux qui savaient faire leur profit de tout », Depuis que la guerre était déclarée entre les deux partis , il avait passé à Orléans pour soutenir celui des réformés, et, à ce même moment, il accepte une mission contre eux ! Huit jours avant la Saint- Barthélémy, il avait engagé les gentilshommes réformés, notamment le comte de La Rochefoucauld , à se défier des caresses de la cour et à quitter Paris le plus tôt possible; et après le massacre il en fit l'apologie. De là ce jugement sévère, mais juste', de Brantôme : « M. Tévêque de Valence était fin, trinquât, rompu et corrompu, autant pour son savoir que pour sa pratique '. » '

T)es Adrets secourt Montpellier et revient en Dauphiné. Vinay attaque infructueusement Grenoble et saccage la vallée de P rage la.

Informé de la défaite de Montbrun à Lagrand, des Adrets se replia sur le Pont-Saint-Esprit, distribua son infanterie à Bollène, Roquemaure, Bagnols et Pierrelatte, et se retira à Valence avec sa cavalerie. Sollicité bientôt après par Crussol, le chef des protestants du Languedoc, de venir secourir Montpellier, menacé par le duc de Joyeuse , il pénétra dans cette place le i 3 septembre, mais ne put forcer

(i) BÈZE, t. m, p. 175, 176; — Bulletinhist. de la Soc. de Vhist. du prot. franc., t. 1, p. 10 1; — Brantôme, Hommes illustres et grands capitaines 'édit. Buchon, t. r, p. 368).

le camp ennemi établi à Lattes. Apprenant sur ces entrefaites i56: la prise de Vienne par le duc de Nemours, il repartit en hâte pour le Dauphiné avec 400 arquebusiers à cheval , mais laissa dans le Languedoc 3 cornettes d'argoulets provençaux '.

En quittant Grenoble, des Adrets avait laissé à la tête de son gouvernement le conseiller au parlement André de Format, homme incapable et inactif, qui resta au-dessous de sa tâche. Il ne veilla nullement à ce que la justice reprît son cours, tellement que catholiques et réformés, avec Tassentiment de des Adrets, s'unirent pour prier les conseillers du parlement réfugiés à Chambéry de venir reprendre leur poste, leur « offrant toute sûreté et assistance ». Mais ce fut en vain-, les conseillers ne voulurent point rentrer. Ponnat ne se montra pas plus habile dans les choses de la guerre. A l'époque où Sisteron était assiégé (22 juillet!, il leva quelques troupes, tant de pied que de cheval, dans le Grésivaudan, sur Tordre du baron des Adrets, pour marcher à son secours , laissant- à son frère , le capitaine Pierre de Ponnat, le gouvernement de la ville, avec 4 compagnies d'infanterie. Il arriva sans obstacle à Sisteron le 3i juillet et assista le 5 août à l'attaque du camp des catholiques, donnée par Cardé pour les engager à accepter le combat \ mais il se débanda le premier et reprit lâchement le chemin de Grenoble, où il rentra le 1 1 août suivant, sans avoir accompli aucun fait d'armes. Montbrun, ayant passé quelques jours après, allant au secours de Sisteron, « Ponnat, dit Bèze, feignant de le vouloir suivre, partit derechef de Grenoble avec ses forces^ mais, au lieu de ce faire (ce qui eût peut-être garanti Montbrun de la grande perte qu'il fit peu après), il essaya d'entrer au Bourg-d'Oisans, pour châtier les habitants

(i) Hist. gén. du Languedoc, t. viii, p. 387,

[ 562. de ce que, se plaignant d'être surchargés de la contribution des deniers à eux imposés, ils n'avaient voulu obéir à ses mandements-, mais étant ce bourg situé entre les montagnes, et Ponnat ne sachant rien de Part de la guerre, il s'en retourna sans rien faire, et fut cela puis après cause d'un grand mal pour la ville de Grenoble et pour tout le pays, ayant reçu ceux du bourg les secours des ennemis, qui puis après en firent leur plus sûre retraite ».

Vinay, lieutenant de Maugiron, sachant le peu d'ordre qui régnait à Grenoble, le petit nombre de soldats dont disposait Ponnat et l'impossibilité où était la ville de recevoir aucun secours, attendu que toutes les forces protestantes étaient concentrées en Provence pour la défense de Sisteron, réunit quelques troupes en Savoie, composées principalement de Dauphinois fugitifs. Cassard, qui défendait pour les protestants le château de La Buissière, la clef du Dauphiné dans la vallée de l'Isère, en avertit Ponnat et lui demanda du renfort. Mais celui-ci n'en ayant tenu aucun compte, Cassard vendit secrètement les provisions de bouche du château et se démit de son commandement. Ponnat le remplaça par un ancien chanoine , nommé Bally, qui avait changé le froc pour l'épée , et se laissa corrompre par son frère, avocat. Il sortit du fort, et Vinay s'en saisit, sans coup férir. De là, traversant l'Isère et prenant son chemin par Goncelin et Domène, le lieutenant de Maugiron arriva à Gières, à une petite lieue de Grenoble. Averti que la porte Très-Cloîtres était mal gardée, il l'attaqua à l'improviste, le i6 septembre, et pénétra dans le faubourg du même nom avec ses meilleurs arquebusiers et quelques cavaliers. Instruit de ce fait, le vaillant capitaine La Coche réveille l'insouciant Ponnat, et, secondé par Claude de Brunel, seigneur de Saint- Maurice, rassemble le plus de gens qu'il peut, assaille brusquement l'ennemi, lui tue 60 hommes, tant Italiens qu'Espagnols, en blesse plusieurs autres et le

— i53 — poursuit jusqu'à la plaine du Raffourt. Là, apercevant le i562. reste de la troupe de Vinay, qui comptait de i5 à 1600 hommes de pied et 200 chevaux, il rentra dans Grenoble, emmenant avec lui quelques prisonniers.

Vinay cependant, sur le faux rapport que Sénas et Mouvans s'étaient emparés de Briançon , leva le siège de Grenoble pour voler au secours de cette place. On a vu plus haut qu'il rencontra les deux capitaines provençaux à Corps et n'osa pas les attaquer. Il trouva plus glorieux d'envahir la vallée de Pragela, qui avait donné asile aux malheureux fugitifs de Sisteron , de piller et de brûler les maisons de ses habitants, qui avaient tous fui à son approche. « En quoi, dit Bèze, la providence de Dieu se montra merveilleuse, étant chose certaine que si Vinay ne fut délogé de devant Grenoble , Mouvans pour le moins et toute la troupe qu'il menait étaient perdus. »

Le départ de Vinay ne réussit pas à rassurer Grenoble. Sa garnison était faible, et Ponnat, au lieu de relever le courage de ses coreligionnaires, les désespérait par son incapacité et sa couardise. Il délibérait de partir et engagea le.s ministres à se retirer, surtout jquand il apprit que Tavanes et Maugiron, ayant à leur tête le duc de Nemours, venaient de Bourgogne avec de grandes forces pour soumettre le Lyonnais et le Dauphiné. Les protestants de Grenoble firent part de leurs angoisses à des Adrets, qui rappela Ponnat auprès de lui et nomma à sa place le capitaine La Coche. Celui-ci, par son zèle et sa vaillance, et quoique avec peu de soldats , sut conserver la place aux protestants, comme on le verra plus loin '.

(i) BÈZE, t. III, p. 176, 177; — Recueil des choses mémorables, p. 266; - De Thou, t. IV, p. 322; — Chorier, p. 569.

Uienne se rend à Maugiron. Des Adrets

battu à Roussillon et à Beaurepaire.

Charge brillante de Moiivans devant

Vienne.

i562. Le duc de Nemours ayant tenté vainement de s^ emparer de Lyon, soigneusement gardé par Soubise, prit le parti de se saisir de toutes les places avoisinantes qui ravitaillaient cette ville. Il se saisit de Givors et s'approcha de Vienne. Bernins, que des Adrets y avait laissé comme gouverneur, était un homme rude, soupçonneux, qui avait toujours la menace à la bouche et s'était fait .beaucoup d'ennemis. Son incapacité en tout ce qui avait rapport aux armes, était du reste notoire. Nemours mit d'abord le blocus autour de Vienne, puis s'avança à la tête de quelques cavaliers jusqu'à 3oo pas de la place. Bernins, à qui Soubise avait conseillé de se borner à la défensive, en attendant le secours de-des Adrets, voulut se jeter sur eux, mais il fut repoussé avec perte et rentra battu dans Vienne. Des Adrets avait en effet écrit de Bagnols, le iq septembre, au vibaiili Jean Gabet qu'il serait sous les murs de Vienne dans cinq ou six jours, et lui avait recommandé d'ordonner aux consuls d'amasser des provisions de bouche et de faire le dénombrement des habitants en état de porter les armes.

Maugiron, présent dans l'armée de Nemours, écrivit alors une lettre très-douce aux consuls de Vienne, qui était sa ville natale et où il comptait de nombreux partisans. Lue en public le 26 septembre, elle fut bien accueillie de la majorité des habitants, qui décidèrent de lui envoyer des députés pour traiter de la reddition de la ville. Il les reçut avec affabilité et leur promit, si on lui ouvrait les portes de Vienne, de pardonner à tout le monde et d'entrer seulement

avec les gentilshommes de sa suite. Les habitants accep- i562. tèrent cette proposition avec plaisir, et Maugiron fit son entrée dans la ville le même jour, aux cris redoublés de la messe! la messe! Bernins s'était retiré dans la forteresse de Pipet, avec le ministre de Vienne, le vibailli Jean Gabet et d'autres, en emportant les clefs de la place. Mais le peuple avait fait sauter les serrures et ouvert lui-même les portes à Maugiron, dont les soldats, malgré la parole de leur chef, se répandirent de toutes parts dans la ville et s'apprêtaient à la piller sur l'heure, si Maugiron n'eût réussi à les contenir et si leur marche n'avait été fortement entravée par les chaînes tendues à travers les rues par les soins de Bernins.

Maître de la ville, Maugiron se porta immédiatement au pied du fort de Pipet et engagea Bernins à se rendre. Mais il ne put s'entendre avec lui sur les conditions de la capitulation. Bernins, toutefois, ne resta pas longtemps dans le châteay de Pipet. Sur 200 soldats dont il disposait, i5 seulement furent d'avis de se défendre. Il s'était dû reste si mal préparé à soutenir un siège, que la citerne du fort était dépourvue d'eau. Il se rendit donc et prit le chemin de Lyon, avec Gabet et ses autres compagnons d'armes. Des Adrets lui avait envoyé un vieux soldat déguisé pour lui recommander de tenir trois jours encore; mais l'émissaire trouva la place déjà évacuée, et, comme si le ciel avait voulu luimême faire honte à sa faiblesse, deux jours après son départ il tomba une pluie abondante qui remplit la citerne de la forteresse.

Cependant des Adrets accourait de Montpellier, sur les instances de Soubise, avec 400 arquebusiers à cheval. Il avait laissé en arrière ses fantassins pour ne pas les exposer à la cavalerie de Nemours, et il espérait venir la chercher plus tard , après qu'il aurait levé de nouvelles troupes à Lyon. Mais, arrivé à Roussillon, il fut chargé et mis en déroute par les cavaliers de Nemours, avec une perte de

— i56 — i562. 2 5o hommes (28 septembre"). Prenant alors le chemin de la Côte-Saint-André \ à droite, pour éviter Vienne, il rejoignit plus loin, à Virieu, Mouvans et Sénas, qui terminaient leur héroïque retraite, et il entra avec eux dans Lyon, d'oij Mouvans sortit bientôt après avec une escorte pour protéger l'arrivée des retardataires.

Pour ce qui est de Tinfanterie que des Adrets avait laissée en arrière, elle fut'renforcée par quelques soldats que Furmeyer avait conduits à Montélimar, après la défaite de Montbrun à Lagrand, et auxquels s'étaient joints, à partir de Corps, les fugitifs de Gap. Ils formaient un corps de 3oo hommes et firent à Romans leur jonction avec les 1 3 enseignes de fantassins qui composaient Tinfanterie de des Adrets et que commandait Montbrun. Cette petite armée séjourna une nuit à Beaurepaire et fut investie dès le lendemain par la cavalerie de Nemours , celle-là même qui avait battu des Adrets. Le combat dura toute la journée et demeura indécis. Mais la troupe de Montbrun eût été certainement anéantie le lendemain , car Nemours attendait , d'heure en heure, 7,000 hommes de pied, 3 canons et une couleuvrine, si elle n'eût fait prisonnier le maître d'hôtel du duc, qui, croyant son maître à Beaurepaire, tandis qu'il était seulement à Moras , s'était rendu dans la première localité et avait appris à Montbrun l'arrivée de ce nouveau corps d'armée. Le capitaine huguenot délogea sur l'heure, fut à la pointe du jour à la Côte, et, après quelques moments de repos, se replia sur Romans.

D'autre part, des Adrets, jaloux de venger sa défaite de Roussillon^ sortit de Lyon avec 3 ou 4,000 hommes de pied et 400 chevaux ^, sans en avertir toutefois Soubise,

(1) Chorier dit par erreur que des Adrets se sauva le même jour à Lyon.

(2) Les Commentarii disent i,5oo fantassins et quelques cavaliers ; D'Aubigné, 140 chevaux; Chorier, 600.

- i57qui voulait renforcer encore son armée, comme cela avait été i562. convenu entre eux '. S'étant avancé jusqu'à Beaurepaire, il fut chargé par la cavalerie de Nemours, quatre fois plus forte que la sienne, et mis en déroute. Le duc aurait même pu anéantir toute sa troupe s'il eût su profiter de sa victoire ; mais il la poursuivit mollement, et des Adrets ne perdit que 120 hommes ^ et sauva tous ses bagages. Ce nouveau fait d'armes eut lieu le 19 octobre ^.

De Beaurepaire, des Adrets gagna Bourgoin , puis Grémieu, où, quatre jours après sa défaite, il fit sa jonction avec le corps d'armée que lui envoya Soubise et qui se composait de 2,000 fantassins suisses, commandés par Pierre Ambuei, de 2,000 fantassins français, sous les ordres de Sénas, et de 3oo chevaux, conduits par Charles Borrel de Ponsonnas et Mouvans. Des Adrets, ayant assemblé ces forces, s'établit à Saint-Symphorien-d'Ozon, entre Lyon et Vienne, pour permettre à Soubise de se ravitailler, et porta son infanterie à Ternay et Communay, non loin de là, tandis que sa cavalerie, campée devant Vienne, dressait, le 11 novembre , dans la plaine de la Récluserie une embuscade à l'ennemi, où Mouvans donna une nouvelle preuve de son intrépidité et de sa bravoure. S'étant jeté pêle-mêle avec 10 ou 12 gentilshommes au milieu des troupes catholiques, il les ébranla si fort que, si le reste de la cavalerie protestante l'eût suivi, Vienne'aurait été repris, tant l'émoi avait été grand dans le camp ennemi. A partir de ce moment, Nemours n'osa plus sortir de Vienne et y était comme assiégé '^.

(i) Le Recueil des choses mémorables dit que Soubise, qui ne se sentait pas en sûreté à Lyon , envoyait des Adrets en Dauphiné pour y recruter des soldats.

(2) D'Aubigné et Chorier disent 200.

(3) De Thou dit le 10.

(4) BÈZE, t. m, p. 177-179; — Commentarii , i' pars, p. 124, izb ; — Recueil des choses mémorables, p. 256, 257 ; — De Thou, t. iv, p. 324-326; — Chorier, p. 571-577.

Grenoble attaqué par Sassenage, secouru par Furmeyer.

i562. Nous avons laissé le capitaine La Coche gouverneur de Grenoble, à la place de l'incapable et pusillanime Ponnat, qui avait jeté le découragement parmi ses coreligionnaires. Huit ou neuf ministres, les uns envoyés par Téglise de Lyon, les autres qui avaient quitté les montagnes du Dauphiné, au pouvoir des catholiques, s'étaient réfugiés à Grenoble, « lesquels, dit Bèze, et entre autres un nommé Etienne Noël, ministre de la vallée d'Angrogne,... firent un tel devoir d'encourager ce pauvre peuple , prêchant à toutes heures, avec prières ardentes et continuelles de jour et de nuit, qu'ils se résolurent de tenir bon jusques à la mort, sous la garde de Dieu , au lieu qu'auparavant chacun était prêt à quitter la ville )>. A ce moment, en effet, les troupes catholiques, comme on l'a vu plus haut, occupaient le fort de La Buissière et les montagnes, et des capitaines du même parti rassemblaient des forces à Sassenage. Montbrun lui-même, désespérant de la situation de la faible garnison de Grenoble, lui avait écrit, en passant à Romans, de démanteler la place et de venir le rejoindre. Mais La Coche augurait mieux de sa position, quelque critique qu'elle fut, et, « appelant haut et clair traîtres et couards ceux qui s'en voulaient fuir avant que d'avoir vu l'ennemi , » persuada à ses soldats de demeurer à leur poste, et sans désemparer se mit en devoir, secondé puissamment par Claude de Béranger, seigneur de Pipet , de fortifier la ville. Il ferma les lieux ouverts, du côté de l'Isère et d'ailleurs, avec des tonneaux remplis de terre et de fumier, pratiqua des coulisses aux portes du pont de Très-Cloîtres, renonça à faire faire le guet dans les rues St-Laurent et La Perrière,

— i59 — découvertes du côté de la montagne et habitées presque i562. entièrement par des catholiques, qui auraient pu découvrir le mot du guet et le révéler aux ennemis, et plaça dans une maison forte, située sur la montagne qui dominait Grenoble et appelée Tour de Rabot, 8 ou lo soldats pour observer les ennemis. Ceux-ci ne tardèrent pas à se montrer. Dans la nuit du 24 au 2 5 octobre, quelques compagnies catholiques pénétrèrent dans les rues Saint-Laurent et La Perrière, et le lendemain soir dans le quartier de Très - Cloîtres , les faubourgs Saint-Jacques et du Breuil et aux Jacobins. La ville fut ainsi assaillie de tous côtés. Les assiégeants étaient au nombre de 6,000, tandis que les assiégés ne comptaient que 200 hommes de guerre. Les premiers avaient dans leurs rangs quelques compagnies dTtaliens et d'Espagnols, « et furent souvent ouï crier vire Espagne, dit Bèze, dont les assiégés prirent informations par autorité de justice, pour faire apparoir en temps et lieu de quel côté étaient les vrais sujets du roi.... Il reste maintenant de déclarer quel ordre il y avait dans la ville et quels efforts firent les assiégeants... Premièrement, les prêches et prières continuaient sans intermission, tant en l'assemblée générale que dans les corps de garde et par les tours, où se trouvaient les ministres, avec une grande diligence, exhortant les soldats jour et nuit. Quant aux vivres, certains bons personnages de la ville firent entière description des blés et vins trouvés dans les greniers et caves, lequel rôle étant mis entre les mains du gouverneur, il en empruntait par nécessité pour la nourriture de ses soldats, baijlant assurance par écrit de tout ce qu'il empruntait. Et d'autant que tous les moulins accoutumés étaient hors la ville, il fit tant chercher des moulins d'acier qu'il en trouva sept, qu'il fit tous porter en son logis, où il faisait moudre le blé et pétrir le pain pour donner à ses soldats, lesquels n'en avaient qu'une hvre par jour avec deux pots de vin, mesure du lieu qui est petite, et quelque peu

i562. de chair de certains moutons et bœufs amenés dans la ville devant le siège. Quant aux autres citoyens, ils faisaient moudre les uns aux mortiers des apothicaires, les autres en des moutardiers de pierre , tellement que , par la grâce de Dieu , la farine ne défaillit point. Quant au fait de la guerre, chacun des citoyens, hommes et femmes, s'employaient de grand courage à porter et traîner terre et pierres pour la réparation des endroits les plus faibles. Les quartiers de la ville furent distribués aux capitaines , à leurs lieutenants et enseignes*, les corps de garde bien gardés, et jamais abandonnés ni nuit ni jour;, leur étant apportés les vivres jusques au lieu à point nommé-, la nuit se faisaient force rondes , et le gouverneur même en faisait deux toutes les nuits ^ et, outre cela, quand les nuits étaient obscures, il faisait de quart d'heure en quart d'heure jeter des brandons de paille dans le fossé pour découvrir si Tennemi faisait quelque approche. Bref, la vigilance de ce gouverneur était incroyable, étant, au reste, de petite stature et d'un corps" maigre *, tellement que chacun s'ébahissait comme il pouvait fournir à un tel labeur. »

S'étant aperçu , depuis le commencement du siège, qu'un lieu , nommé le Gentil , était mal gardé par les assiégeants , La Coche fit une sortie de ce côté, avec 5o hommes et 3 chevaux, tua plusieurs ennemis et ramena quelques prisonniers, desquels il apprit que les assiégeants étaient nombreux-, ce qui le décida à ne plus faire de sortie et à réserver toutes ses forces pour la défense de la ville.

Sassenage, qui commandait l'armée catholique, forte de 6,000 hommes , en qualité de lieutenant de Maugiron , était tout à fait incapable, et ses capitaines ne consentaient pas à se laisser diriger par lui. De là un désaccord presque constant, qui nuisit au succès de leurs entreprises. Ils donnèrent force alarmes de nuit aux assiégés, mais sans: leur causer le moindre dommage. Ils battirent aussi la porte du pont avec

une pièce de campagne, et, ne pouvant la détruire, ils atta- isc^ chèrent de nuit au treillis qui en défendait l'entrée deux grands crocs de fer, fixés à de grosses cordes, qu'ils tirèrent par des engins avec tant de force qu'ils faillirent entraîner le treillis. Les assiégés, s'apercevant de leur stratagème , brûlèrent les cordes avec des torches attachées à des bâtons et se saisirent des crochets. Les soldats catholiques tâchèrent encore de s'approcher des remparts avec des mantelets de bois chargés sur des charrettes , et firent de grandes provisions d'échelles pour tenter une escalade , mais ils n'exécutèrent jamais rien à propos. Du côté de la Porte-Troine, ils pratiquèrent une mine aboutissant à une maison contiguë au rempart. La Coche, en ayant été informé, fit incendier la maison, et les mineurs furent obligés de fuir. Cependant les vivres commençaient à manquer dans la ville, et La Coche envoya des émissaires à des Adrets, qui était devant Vienne, pour lui demander du secours ; mais ces émissaires se souciaient plus de recouvrer leur liberté que de remplir leur commission et ne se rendirent point au camp du baron. La Coche, ne recevant point de réponse, offrit plusieurs fois aux assiégeants de combattre loo contre loo, ou 20 contre 20 ou 10 contre 10 , à la condition que, si les assiégés étaient vaincus, ils évacueraient la place , tandis que s'ils étaient vainqueurs, leurs ennemis lèveraient aussitôt le siège. Mais Sassenage n'accepta pas la proposition et répondit que les assiégés combattissent contre leur ventre, qui leur ferait bientôt une guerre plus cruelle que celle qu'il leur faisait lui-même.

La Coche, redoutant la famine, résolut donc de capituler, et déjà les otages étaient donnés de part et d'autre , quand les assiégés furent l'objet d'une merveilleuse délivrance. Le valeureux Furmeyer, sur les instances des protestants de Valence et de Romans, se détacha avec ses 3oo Gapençais de l'armée de des Adrets, qui bloquait Vienne , recruta, à Valence et à Romans, 3 ou 400 hommes de pied, 80 che-

156-2, vaux et quelques gentilshommes, au nombre desquels était le brave capitaine Claude Baron , sieur de Vallouse , et marcha sur Grenoble, résolu à déhvrer la, place ou à mourir. La colonne remonta la rive gauche de l'Isère et, arrivée à Noyarey, se trouva engagée dans un chemin resserré entre la montagne et la rivière appelé les Echelles, et intercepté par une muraille en pierres sèches. Des paysans , postés sur la montagne , faisaient rouler de grosses pierres sur leurs têtes , de telle sorte qu'il leur semblait impossible de passer outre. Mais Furmeyer, en homme de cœur, monte à l'assaut de la muraille avec sa troupe, tue les lo ou 12 hommes qui la gardaient et la franchit en ne perdant qu'un seul soldat. Il arriva ainsi à Sassenage, à une lieue de Grenoble. Apprenant sa venue , les assiégeants s'apprêtèrent aussitôt à le combattre. Le lundi matin, 16 novembre, ils firent passer secrètement le Drac à 3 ou 400 chevaux et à la meilleure partie de leur infanterie, en laissant le reste sur l'autre bord. Furmeyer arrive sur le Drac et voit de l'autre côté de Teau une haie d'arquebusiers, qui se disposent à lui disputer le passage. Le gué est rapide et profond. Il se décide néanmoins à le franchir. Mais sa troupe va être anéantie, car elle sera prise à revers par la partie de l'armée ennemie qui a passé le Drac et se tient embusquée dans un bois. Le hardi capitaine s'en aperçoit à temps, commande à ses soldats qui étaient déjà dans la rivière de tourner bride et les range en bataille, comme s'il se décidait à retourner sur ses pas en présence d'un obstacle infranchissable. La troupe ennemie sort du bois, se découvre entièrement et traite déjà de fuyards et couards les soldats de Furmeyer, qui, ayant maintenant les ennemis en tête, s'élance sur eux avec furie - et en tue la plupart aux yeux de leurs compagnons immobiles sur l'autre rive. Cette partie de l'ennemi taillée en pièces, Furmeyer traverse le Drac avec de l'eau jusqu'aux aisselles et attaque les arquebusiers de Sassenage, si étonnés

— i63 — de son audace, qu'ils s'enfuient de tous côtés, bien qu'ils ib62. fussent six contre un. Le reste de l'armée assiégeante, qui gardait les tranchées de siège, effrayée à son tour, les abandonne en désordre, ainsi que ses logements, et ne s'arrête de fuir que lorsqu'elle est sur le territoire de Savoie. Lesdiguières, qui servait comme enseigne sous Furmeyer, se couvrit de gloire dans ce combat et poursuivit les ennemis jusqu'à Gières. Pour récompenser sa bravoure , Furmeyer le nomma guidon de sa compagnie de gendarmes.

Ainsi finit le siège de Grenoble, qui avait duré du 2 5 octobre au i6 novembre, et qui eut pour résultat de délivrer Vif, La Mure , Mens et autres lieux occupés par les catholiques. Les vainqueurs, toutefois, ne surent pas profiter de leur victoire. Au lieu de chercher à s'emparer immédiatement du fort de La Buissière, ils ne le firent reconnaître que le 22 novembre par quelques* soldats, qui n'y recueillirent que de la honte , car plusieurs d'entre eux désertèrent et deux de leurs capitaines furent faits prisonniers par la garnison. Dans l'intervalle, celle-ci avait été renforcée par 5o lanciers italiens, qui commirent de grands dégâts dans le pays, rançonnant et pillant les gens, sans distinction de religion ^

Tourparlers secrets de des Adrets avec le duc de Nemours.

Revenons au baron des Adrets, que nous avons laissé devant Vienne. Le duc de Nemours , sachant les ressentiments qu'il nourrissait contre le parti huguenot, à l'occasion

(i) BÈzE, t. m, p. 179-183 ; — Recueil des choses mémorables , p. 266, 267; — Inventaire, p. 710 et suiv.; — De Thou, t. iv, p. ^bï-i{bb; — ViDEL, p. 18, 19; — Chorier, p. 5G9, 570.

i562. du gouvernement de Lyon donné à Soubise, chercha à Ten détacher, pensant, comme dit Castelnau, qu'il serait « plus sijr et plus expédient pour le service du roi de le gagner que de le combattre par force )). Une occasion favorable s'offrit bientôt à lui. Le baron, sous ombre de réclamer deux prisonniers italiens , lui écrivit le i 5 novembre une longue lettre, dans laquelle il racontait ses faits d'armes depuis le commencement de la guerre, se justifiait des cruautés qu'on lui imputait et déclarait que si le prince de Condé, qui l'avait nommé gouverneur du Dauphiné, voulait le moins du monde satisfaire les projets ambitieux qu'on lui prêtait gratuitement, il serait le premier à se déclarer contre lui. Il terminait sa lettre par ces mots : « Quand donc ceux de cet État pourront jouir du repos de leurs consciences et de l'assurance de leurs personnes et biens, je ne veux autre titre que celui que le roi avec son légitime conseil me donnera. Et en toute autre chose. Monseigneur, je suis prêt de vous suivre et vous faire service d'aussi bon cœur que je prie le Créateur, Monseigneur, en très-bonne prospérité vous donner longue vie. » Nemours, qui avait l'esprit pénétrant, comprit à demi-mot et s'apprêtait à entrer en pourparlers avec des Adrets, quand une nouvelle circonstance vint le servir à souhait.

Soubise, en effet, s'étant aperçu à divers indices que le baron agissait en toutes choses avec dépit et compromettait la position des protestants en Dauphiné , en informa Crussol et le cardinal de Châtillon ', qui étaient à Orléans. Le soldat chargé de ses lettres, au lieu de les porter à destination, les remit traîtreusement au maréchal de Brissac, sous qui il avait servi en Piémont. Dans le paquet se trouvait une lettre adressée par Coligny à son frère le cardinal et ainsi conçue :

(0 Odet de Châtillon , comte de Beauvais, frère de Gaspard de Châtillon, comte de Coligny.

— i65 — « Quant à ce que me mandez du baron des Adrets, chacun i552. le connaît pour tel qu'il est; mais puisqu'il a servi jusqu'ici en cette cause, il est force d'endurer un peu ses insolences, car il y aurait danger au lieu d'insolent de le faire devenir insensé ; pour quoi je suis d'avis que vous mettiez peine de l'entretenir et d'en endurer le plus. que faire se pourra. » Brissac envoya immédiatement cette lettre par le Dauphinois Saint-Sernin à Nemours, qui la fit tenir à des Adrets. Brissac écrivait lui-même au baron : « Vous verrez, par la lettre que M. l'amiral écrit à son frère le cardinal, en quel compte ils vous tiennent, et comme vous employez bien vos peines et les services que vous faites à ceux à qui vous les faites : pourquoi je vous prie d'y penser et vous souvenir que les plus courtes folies sont les meilleures.... Si vous voulez venir au secours du roi et vous joindre à M. de Nemours, je vous assure de vous faire donner l'ordre et 5o hommes d'armes et 100,000 fr. de récompense. Et si vous ne vous y voulez fier et que vouliez aller demeurer hors le royaume, je vous assure de vous faire tenir, dans Strasbourg ou autre ville d'Allemagne, telle que vous la voudrez choisir, 100,000 écus comptant. )> Nemours adressa en même temps au baron deux gentilshommes, un protestant, du Gaste, qu'il tenait prisonnier, et un catholique, La Duché, qui lui dirent que le duc désirait fort de communiquer avec lui pour traiter de la paix.

Des Adrets fit part de cette proposition à ses principaux capitaines, Sénas, Ponsonnas, Mathieu de Forest, seigneur de Blacons, Sauzet, Mouvans, Mirabel, Charles des Alrics, seigneur du Pègue, Aimé de Glane, seigneur de Cugie et d'Urre, et Bataille, qui ne trouvèrent pas mauvais qu'il acceptât une conférence avec Nemours ^ Des Adrets envoya

(i) De Thou dit le contraire. Nous suivons Bèze, dont le récit est plus vraisemblable, comme le montre la suite.

i562. consulter pour la forme Soubise, dont il supportait impatiemment l'autorité , et, sans désemparer, il échangea des otages avec Nemours, savoir : du côté du duc, Jean de La Baume, comte de Montrevel, et François de Mandelot , seigneur de Passy, et de son côté, Ponsonnas et Blacons. Soubise répondit qu'il trouverait une conférence avec Nemours mauvaise de la part de tout autre que de la sienne , mais « qu'il le tenait si homme de bien qu'il s'en remettait de tout à ce que lui-même trouverait être le meilleur », Soubise ajouta ces derniers mots par ménagement pour le baron', car, comme la suite le prouve, il ne voulait pour lui-même traiter en aucune façon avec Nemours, qui était tout dévoué aux Guises.

Le duc et des Adrets s'abouchèrent seuls à une demilieue de Vienne-, mais rien ne transpira de leur conférence. Le baron, à l'époque de son arrestation, dit que Nemours lui reprocha ses cruautés et exigeait que les protestants missent bas les armes, que les ministres quittassent le pays et qu'on le reconnût comme gouverneur du Dauphiné -, qu'à ces conditions il promettait la liberté de conscience , et que, finalement , il lui montra la lettre que l'amiral avait écrite à son sujet. Des Adrets aurait répondu que le peuple ferait de grandes difficultés pour l'agréer comme gouverneur, parce qu'il était l'allié des Guises ; que jamais les réformés ne consentiraient à congédier leurs ministres , ni à déposer les armes-, que, cependant, il communiquerait ses propositions aux gentilshommes de sa suite, à ses capitaines , ainsi qu'aux États du Dauphiné , pour connaître leur sentiment. Bèze estime avec raison qu'il faut se méfier de la version de des Adrets, attendu que devant ses juges il ne parla pas de la lettre qu'il avait écrite à Nemours, non plus que de celle qu'il avait reçue de Brissac ^ Du reste, ni le maréchal ni le

(i) De Thou croit à tort que des Adrets était de bonne foi et que c'est

duc ne surent découvrir son côté faible. Ce que des Adrets i562. désirait, c'était, non de l'argent , mais des honneurs; et si, au lieu de 100,000 écus, on lui eût offert le bâton de maréchal, il se serait rendu sur Theure. Il était ambitieux à l'excès , mais non avare.

De retour au milieu de ses capitaines , il leur rapporta ce qu'il voulut et conféra avec eux sur la situation de l'armée, qui n'osait pas attaquer Vienne, manquait de vivres et d'argent et commençait à se débander. Le bruit courut aussi que Suze, sorti d'Avignon avec de grandes forces, avait pris Valréas et plusieurs autres places et fourrageait le Dauphiné sans résistance. On songeait donc à négocier une trêve avec Nemours. Le baron en prit prétexte , malgré l'avis de Soubise, qui ne voulait de trêve à aucun prix , pour conférer de nouveau avec le duc. Comme la première fois, il s'aboucha seul avec lui et dit à son retour à ses capitaines, premièrement qu'il avait promis au duc le gouvernement du Dauphiné, à la condition qu'il embrasserait le parti protestant-, à quoi Nemours aurait répondu qu'il avait toujours favorisé les réformés et qu'il les favoriserait encore ; secondement qu'une trêve était conclue entre eux pour douze jours, du 2 5 novembre ' au 6 décembre. Bèze fait de nouveau remarquer ici que le récit de des Adrets est peu croyable, d'abord parce que dans la trêve qu'il signa avec Nemours il le qualifie de lieutenant général de Dauphiné, ce qu'il

en doutant de sa sincérité qu'on le poussa à bout. Pourquoi, en effet, évita-t-il avec soin de se faire accompagner dans ses diverses conférences avec le duc? Sur la fin de sa carrière, il avoua lui-même à Agrippa d'Aubigné qu'il traita avec Nemours « par vengeance et après l'ingratitude redoublée ».

(i) Chorier, Abrégé, dit le 20 par erreur. — Pilot {Annuaire statist. de la Cour royale, 1842, p. Sy et 38} donne le texte de la trêve, qui s'étendait à tout le Dauphiné.

— i68 — i562. n'aurait Jamais dû faire sans Tassentiment de ses capitaines et même des États de la province ; ensuite parce que Nemours, voyant Tarmée du baron débandée, n'aurait jamais accordé de trêve , si celui-ci ne lui avait assuré la lieutenance de la province sans opposition armée.

Quoi qu'il en soit, le baron, ayant licencié ses soldats dauphinois, s'embarqua sur le Rhône, et, arrivé à la hauteur de Vienne, conféra pour la troisième fois avec Nemours. Interrogé plus tard sur ce point, des Adrets répondit que c'était pour pouvoir conduire en toute assurance son artillerie dans le Comtat, où il allait faire la guerre avec ses compagnies provençales et comtadines. Or, comme il reconquit presque sans résistance les petites places que Suze avait reprises, et qu'il dégarnit de troupes le Dauphiné, on conclut avec raison qu'il était à la fois d'accord avec Nemours et Suze. Il refusa, il est vrai, de conférer avec ce dernier-, mais ce ne fut que pour sauver les apparences.

TDes Adrets convoque à Montélimar les Etats du Dauphiné , qui lui résistent. Il continue ses conférences avec Nemours , assemble de nouveau les Etats à Valence et est arrêté comme traître.

Des Adrets, pour donner un semblant de légalité à sa conduite, convoqua les États du Dauphiné à Montélimar pour le 4 décembre. Il déclare dans sa lettre d'invitation, datée du 28 novembre, que depuis qu'il a plu à Dieu d'établir dans le Dauphiné le culte et le service divin selon sa volonté, par la pure et simple prédication du saint Évangile de Notre Seigneur Jésus-Christ, il est survenu, par la ruse du démon, un tel désordre dans tout le Dauphiné, que, sous

— i69 — Tombre du nom de chrétien, se sont commis une infinité de i562. concussions, de pillages, de violences-, qu'il n'y a plus ni justice, ni commerce, ni ordre politique; que tout est dans la confusion et tourne au détriment du pays; qu'ayant accepté et non usurpé lacharge de gouverneur de Dauphiné, ce désordre pourrait lui être imputé lorsqu'il rendra compte de son administration, et que, dans le but de. réparer ces désordres et prendre des moyens pour maintenir le bon ordre à l'avenir, il convoque une assemblée générale des Etats à Valence, le 4 décembre ', et engage tous ceux qui ont été grevés et outragés en quelque manière que ce soit, à apporter ou envoyer à cette assemblée leurs plaintes, griefs et doléances , afin qu'il les dédommage ; il ordonne ensuite aux villes et aux villages du Dauphiné d'envoyer un député ou des mémoires où seront déposées toutes les plaintes , et exprime le désir que chaque église envoie un ministre, un diacre et un député à cette assemblée; il invite aussi tous les hommes de longue et de courte robe, à qui Dieu a donné quelque talent, à se joindre à lui pour aviser aux moyens de rétablir l'ordre, le commerce, la police et une meilleure manière de gouverner le pays.

Ce n'était là qu'un prétexte. Son but réel était de persuader aux Etats du Dauphiné de reconnaître le duc de Nemours comme gouverneur de la province. Il s'y employa par tous les moyens , en représentant aux États le peu de forces dont disposait le parti réformé pour s'opposer à Nemours ; « ce qui fut trouvé merveilleusement suspect et mauvais, dit Bèze, d'autant qu'auparavant il avait toujours accoutumé de dire qu'avec 2,000 soldats il voulait soutenir toute la force des adversaires ». D'autre part, le baron fit

(i) Ils se réunirent à Montélimar le 6 décembre, nous ne savons pour quelle raison.

— lyo — i562. rédiger par Paul Rémy, conseiller au parlement de Grenoble, des articles de paix qui, à part la reconnaissance du duc de Nemours comme gouverneur du Dauphiné, « étaient grandement favorables à ceux de la religion », et les communiqua à Changy Taîné (Michel) et autres gentilshommes logés avec lui à Thôtel du Croissant. Mais ceux-ci protestèrent qu'ils préféreraient plutôt mourir que de les accepter. Des Adrets irrité voulut les jeter au feu , mais ils Ten empêchèrent , et il fut convenu entre eux que les articles seraient modifiés par Rémy'. Ils furent, avec cette nouvelle rédaction, présentés aux Etats, qui les rejetèrent, sur cette observation de de Clausonne , député du Languedoc, que les lettres de commission de Nemours portant expressément qu'il était envoyé pour châtier les séditieux et les rebelles, c'était se reconnaître tels que de l'accepter comme gouverneur de la province. On décida donc d'écrire au duc qu'avant de reconnaître ses pouvoirs il fallait qu'il « obtînt autres lettres, fondées sur autres qualités et octroyées par légitime conseil du roi, où fût Monseigneur le prince de Condé , comme tenant le lieu du roi de Navarre, son frère, décédé ». Des Adrets subit bien d'autres humiliations. On blâma SCS conférences avec le duc de Nemours , on lui fit connaître qu'on le tenait pour détaché du prince de Condé et de la cause commune, et on déclara expirés tous les pouvoirs, ou, comme on disait alors, toutes les provisions et commis-

(i) De Thou dit que les pasteurs réformés présents aux États détournaient les députés de traiter avec le duc de Nemours, et disaient que celui-ci promettrait ce qu'il ne serait pas en état de tenir, car les Guises, qui l'avaient obligé de manquer de parole à La Renaudie, à l'époque de la conspiration d'Amboise, et de laisser mettre à mort ce gentilhomme, l'empêcheraient également d'observer le traité de paix. De Thou trouve qu'en cela les ministres furent « animés d'un zèle outré de religion ». Il nous semble , au contraire, en examinant froidement les choses, qu'ils firent preuve de clairvoyance.

— lyi — sions qu^il avait données touchant la guerre et la justice. i562. « C'était , dit Ghorier , une révocation effective sous des termes plus doux. On ne pouvait mieux lui ôter ses amis et anéantir ses créatures. »

Les États de Montélimar prirent d'autres décisions importantes. Ils firent alliance avec les réformés du Languedoc et de Lyon, décrétèrent une levée de 60,000 livres sur la province et rétablissement d'un conseil politique permanent à Valence, composé des députés des villes et des principaux bourgs du Dauphiné et chargé de la direction générale des affaires publiques. Il fut aussi question, sur la proposition de des Adrets, de transférer le siège du parlement à Valence; mais Jacques Galleys, premier consul de Grenoble et député de cette ville, s'y étant fortement opposé, l'affaire n'eut pas de suite. Le baron se fondait sur ce que Grenoble était une place mal fortifiée et d'un ravitaillement difficile, ce qui l'exposait à de fréquentes disettes. Il demanda également, mais sans succès, le transfert à Montéfimar de l'hôtel des monnaies de Grenoble.

De Montélimar, des Adrets se dirigea, à tout événement, vers le Languedoc , où commandaient Crussol et le cardinal de Châtillon. Arrivé au Saint-Esprit, il apprit que les capitaines Bouillargues et Spondillan avaient voulu se saisir de cette place au nom de Crussol. Néanmoins, il poursuivit sa route jusqu'à Bagnols, pour conférer avec ce chef. Ayant appris dans ce lieu qu'on lui avait dressé des embûches , il revint au Saint-Esprit, où La Duché vint le trouver de la part de Nemours, qui désirait savoir quelles avaient été les résolutions des États de Montélimar. Il les lui communiqua par écrit, mais sans lui donner d'autres espérances. C'est du moins ce qu'il déclara dans son interrogatoire; mais on n'y crut guère , attendu qu'il paraissait peu vraisemblable qu'il n'eût rien dit jusque-là au duc des résolutions des États, puisqu'il les avait spécialement convoqués à son in-

i563. tention. Des Adrets revint ensuite à Valence, où La Duché lui fut de nouveau député par Nemours , pour lui apprendre que Saint- Auban, avec 60 ou 80 chevaux, avait été battu à Tarare, et que dans ses papiers on avait trouvé diverses commissions du prince de Condé pour plusieurs gentilshommes du Dauphiné, nommément celle qui investissait Saint- Auban lui-même du gouvernement de la province à la place de des Adrets. Et en effet le prince, informé de la conduite insidieuse du baron , le remplaçait par Saint- Auban et Tinvitait à venir auprès de sa personne pour être investi d'un poste plus important.

Cette nouvelle porta Tirritation de des Adrets à son comble et il résolut sans plus tarder de consommer sa trahison. Dans ce but, il convoqua pour le 4 janvier une nouvelle réunion des États à Valence, et s'efforça par tous les moyens de les convaincre de la nécessité de traiter avec Nemours. L'assemblée lui permit seulement de conclure une trêve de 4 mois, s'il pouvait l'obtenir, sinon de ne faire la paix qu'avec Tassentiment de tous les gentilshommes et du peuple de la province, convoqués en assemblée régulière '. Le baron dit plus tard qu'à dater de ce moment, n'ayant plus aucun espoir de paix, il se prépara à continuer la guerre; mais c'est bien plutôt le contraire qu'il fit, comme on va en juger.

Il emmena de Valence deux gros canons, qu'il conduisit à Romans, sous prétexte de faire le siège de la Côte-Saint- André ou du fort de La Buissière; cassa une compagnie de gens de pied, commandée par Changy l'aîné, qui lui avait fait le plus d'opposition aux États de Montélimar:, réduisit de 200 hommes à 100 la compagnie de Changy le jeune (Jacques), son frère*, de 1 00 hommes à 5o celles des capitaines Charbonneau et Chamel", puis, arrivé à Romans, il envoya

(i) Les États n'étaient en effet représentés que d'une manière imparfaite.

la compagnie de Portes à Saint-Mareellin et celle de Gay à i562. Tullins , dégarnissant ainsi Valence et Romans pour les livrer plus facilement à Nemours, et, enfin, rendit la liberté à Marseille, Tun des secrétaires du duc de Guise et prisonnier d'une grande importance. Il déclara plus tard que c'était pour Téchanger contre Montjoux, qui avait été fait prisonnier en Auvergne. Mais les faits lui donnèrent encore un démenti, car Montjoux ne fut pas délivré.

Des Adrets assembla à Romans les gentilshommes qui y étaient de passage, ainsi que le consistoire, et leur fit lire les articles de paix amendés par Rémy, mais rejetés par les États de Montélimar et de Valence. L'un de ces articles portait que le traité conclu avec le duc devait avoir l'assentiment du prince deCondé. Il leur proposa, mais sans succès, de le rayer, attendu , disait-il , que le prince avait été fait prisonnier à la bataille de Dreux et qu'il ne jouissait plus de sa liberté d'action. Puis, sous ombre des pouvoirs qui lui avaient été conférés à Valence, il se rendit une nouvelle fois auprès de Nemours à Vienne (8 janvier), nonobstant les remontrances qui lui furent faites à Tournon. Cette conférence, comme les autres, fut encore secrète. Mais la suite des événements donna à comprendre ce qui y fut arrêté.

Dès son arrivée à Moras, sur la route de Vienne à Romans , des Adrets reçoit des lettres de cette dernière ville , qui l'informent des dispositions hostiles des gentilshommes qui y sont réunis, et aussitôt il demande à Nemours d'envoyer à Serves, sur le Rhône, 3 compagnies de gens de pied des vieilles bandes du Piémont, ce qui est exécuté sur-lechamp. Lui-même se rend en hâte à Romans, tire l'épée contre des hommes de la compagnie de Mouvans, qui, sur l'ordre de Soubise, étaient venus l'observer, et leur empêche d'entrer dans la ville, assemble le conseil communal, à qui il fait signer les articles de paix rédigés par Rémy et acceptés en gros par le duc de Nemours, envoie ses complices,

i563. les capitaines Baron, Portes et Villieu, avec yS arquebusiers, occuper les portes de Valence, dont les habitants étaient d'accord avec lui, et mande aux troupes de Nemours cantonnées à Serves de s'avancer jusqu'à une lieue de Romans. Les gentilshommes protestants, notamment Montbrun et Mouvans, qui voient l'ennemi si près d'eux, entrent dans Romans avec toutes leurs forces et le peuple se porte sur les remparts. Des Adrets s'excuse en disant qu'il est bien vrai qu'il a convenu avec le duc que trois de ses compagnies s'approcheraient de Romans, mais qu'elles ont dépassé leur consigne. Cette excuse ne satisfait pas Montbrun et Mouvans, qui , ayant la preuve manifeste que des Adrets veut livrer Romans et Valence aux troupes de Nemours , l'arrêtent dès le lendemain (lo janvier) \ Sur le premier moment, il saisit sa dague, comme s'il voulait se défendre ou se tuer, mais il en fut empêché par Mouvans et ses compagnons, qui l'assurèrent qu'il serait jugé selon les lois de la plus stricte justice.

Mouvans l'emmena alors à Valence , et sur l'ordre de Grussol, qui remplissait en Languedoc les fonctions de « chef et conservateur du pays sous l'autorité du roi jusqu'à sa majorité » et fut nommé peu après gouverneur du Dauphiné par les États de la province assemblés à Valence , on le conduisit à Montpellier, puis à Nîmes, où il fut « interrogé, dit Bèze, premièrement par le sénéchal de Valentinois, et depuis par quatre conseillers du présidial de Nîmes... Il les récusa, alléguant ne pouvoir être jugé qu'au pays de Dauphiné, selon les privilèges dudit pays-, et finalement, après plusieurs interrogatoires et réponses ci-dessus mentionnés, la paix étant survenue, il fut relâché et renvoyé

(i) Chorier raconte les faits d'une manière qui rend la trahison plus évidente. Nous suivons Bèze, qui a écrit d'après des mémoires contemporains.

— ïjb — en sa maison sans absolution ni condamnation... Le plus i553. grand mal fut que depuis ce temps-là, allant de mal en pis, il quitta la religion , menant même ses enfants à la messe... Étant tombé si bas, il passa encore plus avant depuis, ayant porté les armes contre ceux de la religion , tant en pays de Dauphiné qu'en France, étant colonel d'un régiment de pied^ en quoi, toutefois, il ne gagna autre chose que dommage et honte, avec telle perte de sa réputation, qu'il n'a oncques depuis été employé ' ».

Décisions importantes des Etats du Dauphiné assemblés à Valence.

Les États du Dauphiné assemblés à Valence, du 27 janvier au 6 février i563, firent un règlement général touchant la discipline ecclésiastique, la guerre, la police, les finances et la justice. Il est fort remarquable et nous devons le résumer dans ses principaux articles.

En ce qui concerne la discipline ecclésiastique, les Etats arrêtèrent que tous les habitants du Dauphiné ,' quels qu'ils fussent, seraient tenus de fréquenter les saintes assemblées et d'observer scrupuleusement le repos du dimanche; que tous ceux qui avaient des enfants les feraient baptiser selon le rit réformé dans le délai de quinze jours:, que les hommes et les femmes de mauvaise vie auraient à quitter le Dauphiné dans trois jours, à moins qu'ils ne renonçassent à leur inconduite -, que les jeux , les blasphèmes , les serments et la

(i) BÈZE, t. III, p. 183-194 ; — Commentarii, i" pars, p. 126 ; — Recueil des choses mémorables, p. 256, 257, 268; — Inventaire, p. 710; — La Po- PELiNiÈRE, t. i, p. 357; — De Thou, t. IV, p. 452-462; — Mémoïres de Castelnau (édit. Petitot , t. xxxiii), p. 287, 288; — Chorier, p. 577-588 ; — Bulletin de la Soc. d'arch. de la Drame, t. vi, p. 444-446.

i563. fréquentation des tavernes seraient sévèrement punis; que les magistrats signeraient la confession de foi; que les administrateurs des biens des pauvres rendraient régulièrement leurs comptes, et qu'on prendrait un soin particulier des soldats blessés, des veuves et des orphelins de la guerre. Les États ordonnèrent en outre qu'on ne recevrait aucun ministre en Dauphiné sans une vocation régulière; que les ministres seraient répartis dans la province selon les besoins des églises ; que ceux d'entre eux qui étaient célibataires recevraient 120 livres tournois d'honoraires ou d'états, les mariés sans enfants i5o, les mariés avec enfants 200, les diacres pauvres ne sortant pas du chef-lieu de l'église [5, et les diacres se rendant dans les annexes 2 5. Enfin, tous les couvents d'hommes et de femmes étaient fermés et toutes les fêtes sur semaines abolies. On voit par ce dernier article et par le premier que les réformés du XVP siècle, qui combattaient pour la liberté de conscience et de culte, ne la comprirent pas toujours. Ils en déposèrent seulement les germes, et ce n'est qu'insensiblement qu'ils en eurent une vue claire et distincte.

Sur la question de la guerre , les États du Dauphiné établirent un conseil de direction agissant sous les ordres de Crussol et composé de Montbrun, Saint-Auban, Mirabel, Sauzet et Furmeyer ; ils recommandèrent l'observation exacte des « ordonnances du roi nouvellement scellées, dont l'invention est attribuée à M. l'amiral de Ghâtillon, en ce qu'elles se trouveront nécessaires à l'usage des guerres de ce temps; ensemble celles que le sieur baron des Adrets fit publier en la ville du Pont-Saint-Esprit », et arrêtèrent eux-mêmes divers autres règlements. D'un autre côté, ils donnèrent Tordre à tous les baillis, sénéchaux et juges du Dauphiné de faire un dénombrement « de tous les habitants et domiciliés de chacune ville ou village de leur ressort aptes à porter les armes, depuis 18 ans jusques à 60, ensemble de

toutes les armes qui se trouveront dans les villes et villages», i563. et ils décrétèrent sur ce nombre une levée de 5,ooo hommes, dont les chefs seraient nommés par le comte de Grussol.

Pour le fait de la police et des finances , les États décidèrent la création d'un conseil politique de 12 membres, comme cela avait été déjà décidé à l'assemblée de Montélimar, dont 3 nommés par le corps de la noblesse , 8 par les villes et consistoires de Valence, Grenoble, Romans, Montélimar, Crest et Crémieu , et un par les villages. Les conseillers nommés par la noblesse furent Jean de Flotte , co- . seigneur de Jarjayes , Isaac d'Arbalestier de Beaufort et de Beauchet. Les États adjoignirent au conseil politique deux secrétaires , Jean Perronnet et Louis Balays , « notaires royaux delphinaux, » et un procureur, Hector Pertuis , avocat à Montélimar. Ils décrétèrent ensuite, « pour la nécessité de la guerre, » un « emprunt de la somme de 10,000 livres sur les seigneurs, gentilshommes et autres aisés qui n'auront été par le passé surchargés de frais et dépenses, » et annulèrent « toutes commissions ci-devant obtenues sous le nom du sieur des Adrets «^ et, dans le cas où le conseil politique serait « tardif, négligent ou oublieux », ils autorisèrent « le menu peuple » à le requérir de faire son devoir. Enfin, les États allouèrent au comte de Grussol 6,600 livres de traitement annuel, « eu égard à la pauvreté du pays, » à Montbrun, Saint-Auban et Furmeyer 200 livres par mois , « eu égard qu'ils sont privés des deniers de leur maison, » à Mirabel et à Sauzet, « jouissant de leurs biens, » 60 livres.

Pour ce qui est de l'organisation de la justice, les États ne firent aucune innovation digne de remarque ^

(i) Pour plus de détails, voyez Documents protestants inédits, p. 46 à 71 ; — Chorier, p. 588.

i563. Après rassemblée des États, Montbrun fut promu par Crussol au commandement du Valentinois et Diois , Saint- Auban à celui des pays compris entre Montélimar et le Gomtat, Mirabel à celui des Baronnies et Furmeyer à celui du Gapençais. Quant au gouvernement spécial de Valence, le boulevard des réformés à cette époque , il fut confié à . Ghangy le jeune.

Intelligences de Maugiron dans Grenoble avortées. Il saccage de dépit le Trièves.

Pendant ces événements, les capitaines catholiques Claude de Gruel, seigneur de Laborel, gouverneur de Gap, et La Gazette, gouverneur de Briançon, s^emparèrent de La Mure, qu'ils pillèrent et démantelèrent en partie. Ils y firent prisonnier Pipet , qui en avait été nommé gouverneur par les protestants, et auquel un capitaine italien sauva la vie moyennant 200 écus et 3 chevaux.

Pour ce qui est de Grenoble, depuis le 16 novembre i562, jour de la levée du siège de la ville, La Goche exerçait paisiblement ses fonctions de gouverneur. Le 7 janvier il s'empara de Lans et y fit prisonnier Sassenage , qui s'y était retiré tout honteux de son échec. Il ne lui fit aucun mal, mais il l'envoya sous bonne escorte à Valence.

D'un autre côté La Coche n'était pas sans préoccupation. Il manquait d'hommes et de vivres, et devait faire venir ses provisions de bouche de Romans et même de Valence, attendu que la partie supérieure de la vallée de l'Isère était occupée par les troupes cathohques. Il était heureusement entouré de bons conseillers, qui le secondaient dans sa tâche et soutenaient son courage. C'étaient le ministre Eynard Pichon, le vibailli Guillaume Berger, Jean et François de Ponnat , cousins d'André , le contrôleur Antoine Pinart et quelques autres.

Les choses en étaient là, quand Maugiron faillit entrer par i563. intelligence dans la ville. La veuve du conseiller Jean de Saint-Marcel d'Avançon, qui demeurait en dehors des murs et n'était inquiétée par aucun parti , parce qu'elle avait l'air indifférente à tous, fut le principal instrument du complot. Elle fit venir auprès d'elle l'enseigne Gabriel de Genton, son cousin, qui gardait la porte Très-Cloîtres et que La Coche n'avait pas fait avancer de grade à cause de son inconduite , et lui persuada d'aller trouver Maugiron pour lui offrir de lui livrer la porte dont il avait la garde. De retour à Grenoble, Genton gagna un sergent nommé Caillât \ La Coche, qui était fort vigilant , apprenant que Genton ne s'était pas borné à faire une visite à sa cousine, mais était allé plus loin; s' apercevant de plus qu'il venait le voir moins fréquemment que de coutume, se douta de quelque chose et redoubla ses rondes de jour et de nuit. Caillât , comprenant que le projet de Genton devenait dès lors irréalisable, le révéla à La Coche, qui lui promit la vie sauve s'il feignait de l'exécuter dès la nuit suivante. Caillât fit en conséquence avertir Maugiron, qui, trouvant surprenant que Genton luimême ne l'eut pas prévenu, s'éloigna prudemment de Gières, par crainte de quelque surprise. Quant à Genton, il fut fusillé en donnant des signes de repentance, et ses autres complices subirent le suppHce de la hart.

Maugiron , apprenant Téchec de ses desseins , voulut tenter les voies de la douceur. Il écrivit des lettres fort amicales aux habitants de Grenoble, leur rappelant les bons traitements qu'ils avaient reçus de son père, Guy de Maugiron, lorsqu'il était leur heutenant général , les assurant de son désir formel de les renouveler et les engageant à rentrer sous

(i) Chorier dit au contraire que c'est Caillât qui gagna Genton. Il aurait été non sergent, mais capitaine.

i5t33. Tobéissance du roi et la sienne. « Mais il ne fut longuement sans réponse, dit Bèze, lui mandant ceux de Grenoble le peu d^occasion qu'ils avaient d'espérer de lui ce qu'ils avaient connu en feu son père , vu que les plaies saignaient encore des horribles cruautés qu'il avait exercées contre eux un peu auparavant et contre ses promesses. Et quant à leur ville , qu'elle était au roi et non à autre quelconque ^ auquel ils la garderaient jusques à la dernière goutte de leur sang contre les perturbateurs du repos public. »

Maugiron , plein de dépit de cette réponse , réunit toutes ses troupes à La Mure et envoya trois gentilshommes à Mens pour l'inviter à se rendre. Mais, au lieu d'attendre en loyal gentilhomme la réponse des habitants, il força le pont de Cognet sur le Drac, qui était la clef du Trièves, et se mit à saccager le pays, en tuant tous ceux qu'il rencontrait. Les habitants de Mens eussent pu user de représailles en mettant à mort les trois gentilshommes, ils n'en firent rien et se bornèrent à les reconduire au lieutenant général sous bonne escorte.

Le 20 février Maugiron, renforcé des troupes de Suze, s'avança plus avant dans le Trièves. A son approche et redoutant son artillerie, les habitants de Mens s'enfuirent. Les soldats du lieutenant général, n'éprouvant aucune résistance, se livrent à tous les excès, tuent les uns, rançonnent les autres, forcent filles et femmes et incendient les faubourgs de Mens et les villages et hameaux de Perse , du Villard , de Saint-Pancrace , de Serre , de Berthon ' et des Rives.

Le 22 février, quelques capitaines étant sortis de Grenoble, avec un ministre, nommé Marin , qui était gentilhomme , furent faits prisonniers et menés au fort de La Buissière.

(i) Chorier dit Bétour.

L'un des capitaines, du nom de Boquet, et le ministre i563. furent conduits sur le bord de T Isère, assommés de sangfroid et jetés à Peau.

Grenoble attaqué par Maugiron et secouru par Crussol. Furmeyer se saisit de Rome tte.

A Grenoble La Coche, dans Tattente d'un siège imminent, ne s'endormait pas. Le i8 février il fit ravitailler la ville par les soins du premier consul Galeys. Sept cents sétiers de blé et de la poudre furent amenés de Valence par T Isère. Le même jour, par contre, 60 de ses soldats et 20 cavaliers, attirés dans une embuscade par la garnison de La Buissière, qui s'était avancée jusqu'aux portes de Grenoble , se laissèrent surprendre. Plusieurs d'entr'eux furent tués et d'autres faits prisonniers. La Coche ne se laissait pas abattre par ces échecs. Il fit incendier diverses maisons, situées en dehors des murailles et trop à leur proximité, et pratiquer des fossés, dont la terre fut adossée aux remparts dans les endroits où ils étaient le plus faibles.

Maugiron se montra devant Grenoble le dernier de février. Son armée, renforcée des reîtres de Nemours, que Vinay lui amena à Vif, comptait 8,000 hommes tant de pied que de cheval , 2 canons de cinquante livres et 3 pièces de campagne. La Coche avait 600 soldats aguerris, des volontaires, 9 capitaines et quelques gentilshommes, au nombre desquels était le brave Jean de Bardonnenche. Tous étaient résolus à se défendre avec courage, et l'on voyait des femmes de tout rang qui charriaient de la terre.

Le i" mars Maugiron posta ses canons en face de la muraille attenant à la porte Troine, du côté du couvent des Jacobins , et la battit en brèche durant trois jours et trois

1 563. nuits; mais les assiégés élevèrent derrière elle un second rempart fait avec des fagots et de la terre, de telle sorte que les assiégeants, malgré la brèche, furent obligés de se servir d'échelles pour monter à Tassaut. Trois fois ils se présentèrent et trois fois ils furent repoussés en perdant beaucoup de monde , tandis que les assiégés eurent seulement à déplorer la mort de Claude de Brunel, seigneur de Saint-Maurice, qui, au dire de Chorier, était un homme de coeur et de réputation , et de 5 soldats.

Crussol, qui était pour lors à Valence, averti de Tattaque de Maugiron, se dirigea sur Grenoble à marches forcées à la tête d'une armée considérable, qui s'était formée à Romans. Arrivé à la hauteur de Saint-Quentin , il cause une terreur panique à Maugiron, et le lieutenant général lève sur l'heure son camp, fait promptement passer l'Isère à son artillerie et rejoint le duc de Nemours, qui l'appelait à son aide pour • prendre Lyon. C'était le 4 mars. Crussol entra à Grenoble le lendemain et y fut reçu comme un sauveur avec de grandes démonstrations de joie. Le 6 il fit le tour des remparts et dès le lendemain, après avoir donné les ordres nécessaires pour les réparer, il repartit pour le Midi de la France. Le brave capitaine La Coche a3^ant demandé, nous ne savons pour quel motif, à être relevé de ses fonctions, Crussol lui donna pour successeur le vaillant capitaine Pierre de Briançon, seigneur de Saint-Ange, qui, le 19 mars, fit le siège du château de Vizille, occupé par une garnison catholique ne cessant de faire des incursions aux environs de Grenoble. Il l'obligea à se rendre par composition '.

Peu après son arrivée dans le Comtat, Crussol s'empara de Sérignan et des Piles. « La garnison du château des

(1) BÈzE, t. m, p. igS-igS; — Recueil des choses mémorables, p. 269; — Inventaire, p. 710; — De Thou , t. iv, p. 5oi-5o4; — Chorier, p. 588-591.

Piles-lès-Nyons, dit La Pise, sur la rivière d'Aiguës à Tem- i563. bouchure des montagnes du Daupliiné, composée de catholiques, rançonnait les passants, ravageait les voisins et commettait toute sorte d'hostilités. Crussol et Montbrun, les voulant réprimer, s"y acheminent avec leurs forces, canonnent la place, l'emportent et précipitent dans la rivière tout ce qu'ils y trouvent. Alexandre Gondelin, seigneur du lieu, âgé d'environ cent ans , les larmes aux yeux , demanda la vie, qui lui fut accordée par respect pour sa vieillesse. »

Après la délivrance de Grenoble par Crussol , le capitaine Furmeyer se détacha de son armée avec ses 3oo Gapençais et conçut le projet de s'emparer de Gap. Arrivé dans le Champsaur, il fit prendre les devants à son frère Buissière et à deux autres gentilshommes, qui, venus à Romette, petite ville close, s'approchèrent si près du corps de garde, sous ombre d'avertir les habitants que les ennemis approchaient , qu'ils tuèrent quelques-uns des soldats de faction et surprirent tellement les autres qu'ils s'enfuirent en laissant libre l'entrée de la place. Le capitaine Mongin, qui la commandait, se réfugia dans le clocher avec 6 soldats et se mit à sonner les cloches à toute volée pour provoquer une sortie de la part des gens de Gap. Pendant ce temps Furmeyer approchait, faisant marcher son infanterie à la file devant lui dans un chemin creux. Les Gapençais , entendant les cloches de Romette , mirent sur pied un grand nombre de gens, tant de fantassins que de cavaliers, et menaçaient d'envelopper entièrement la petite troupe de Furmeyer. Le hardi capitaine voit le péril; il ordonne au derrière de son infanterie d'avancer et à la tête de faire halte, et lui-même se porte en avant au delà de Romette avec 1 5 gentilshommes résolus et fond avec impétuosité sur l'ennemi, qui, saisi soudain d'une terreur panique, prend la fuite et se laisse poursuivre par Furmeyer jusqu'aux portes de Gap. Pour ce qui est des soldats de Mongin , ils furent précipités du haut du

— i84 — 1563. clocher de Romette et lui-même fut pendu. Cétaient des pillards, dont les protestants et les catholiques avaient également à se plaindre. Au nombre des gentilshommes qui se distinguèrent dans cette action , il faut nommer Martin Aubert, seigneur de Champoléon, et ses deux frères, Gaspard de Saint-Germain la Vilette , Guy ^ de Veynes , David de La Roche, Jean Bontoux de Corps, Vallouse^, deux gentilshommes de Gap appelés les Parisiens et Lesdiguières. Deux jours après , les gens de Gap voulurent avoir leur revanche et s'avancèrent sur le chemin de Romette \ mais Furmeyer envoya contre eux Lesdiguières et 20 autres gentilshommes, qui, les ayant surpris, taillèrent en pièces le plus grand nombre d'entre eux et poussèrent les autres Tépée aux reins jusques aux portes de Gap ^.

Faits particuliers relatifs à Vienne, Valence, Romans , Mens et Pragela.

Gabet , qui avait quitté Vienne au moment où Maugiron y fut reçu par les habitants, espérait toujours que le parti réformé reprendrait dans cette ville son premier empire. Aussi avait-il soin d'y entretenir des intelligences. « Mais, le 1 1 du mois de mars i563, une lettre qu'il mandait à Soubise fut interceptée , et elle apprit aux habitants qu'il y avait conspiration contre eux. Elle avertissait Soubise que, s'il envoyait de ses troupes, elles y seraient reçues, et qu'il avait si bien lié la partie qu'elle était infaillible. Mais le

fi) Bèze dit Guyot.

(2) Bèze dit de Valog et Chorier Valcoge.

(3) BÈZE, t. m, p. 198, 199; — Recueil des choses métnorablet, p. 269;

— De Thou, t. IV, p. 504; — Gautier, dans la Revue du Dauphiné, t. ii ;

— Videl, p. 20, 21, qui raconte les choses un peu difléremment, est suivi par Charronnet (p. 39-40).

— i85 — bon ordre, ajoute Chorier, ruina cette entreprise. Une cons- 1562. piration découverte est toujours un dessein perdu. Maugiron et Suze étant venus à Vienne quelques jours après, leur présence dissipa les imaginations que pouvaient avoir des esprits inquiets ^ »

D'autre part, on découvrit vers la même époque à Valence et à Romans, occupés par les réformés, une conspiration catholique, qui amena l'arrestation de quelques personnes, entre autres celle d'Achille Chion , secrétaire de l'évêque de Valence, qui affectait des sentiments protestants et fut pendu à cause de sa perfidie ^.

A Mens la garnison catholique qui tenait la place se souleva contre son capitaine , nommé Bernard , et le mit à mort, parce que des i,5oo écus qu'il avait recueillis dans les divers pillages exercés sur les gens du Trièves, il n'en avait donné aucune part à ses soldats ^.

Pendant la première guerre civile, il se livra beaucoup de combats entre les catholiques et les protestants dans les vallées de Cluson, de Pragela et de la Haute Doire, habitées par les Vaudois du Dauphiné. En mai 1662, ceux de la vallée de Cluson, unis à leurs frères de la vallée piémontaise de Luzerne, vinrent au secours des habitants de Pragela, qui étaient en guerre avec La Gazette, gouverneur de Briançon. Plusieurs rencontres sanglantes eurent lieu à Chaumont, à Salbertrand et ailleurs, et les Vaudois faisaient reculer leurs ennemis , quand La Gazette les surprit à Gésanne et en tua i5o. Ayant toutefois reçu des renforts des vallées de Gluson et d'Angrogne, ils purent franchir le col du mont Genèvre et s'approcher à une faible distance de Briançon, où ils furent accueillis à coups d'arquebuse. Se

(i) Chprier, p. 591.

(2) Bèze, t. III, p. 199.

(3) Bèze, id.

i563. repliant sur le val des Prés et poursuivis par ceux qu'ils venaient attaquer, ils gagnèrent le col des Échelles et de là Bardonnèche, où ils se reposèrent quelques jours. La Gazette parvint à les y surprendre en plein midi et, aidé des catholiques du lieu, les tailla en pièces. Le reste de la troupe se réfugia dans le château, où les catholiques les firent périr par le feu. Ceux qui échappèrent à Tincendie furent passés au fil de répée. Il en mourut en tout 140.

Peu de temps après, une autre troupe de Vaudois s'empara de la forteresse d'Exilles. « Mais elle se trouvait dépourvue de munitions lorsqu'ils s'y établirent, et ils y .furent assiégés par La Gazette avant d'avoir pu s'en procurer. Ge capitaine pressa le blocus afin de les prendre par la famine. Ils avaient les meilleurs chefs et les meilleurs soldats des vallées-, ils firent des sorties vigoureuses, sans pouvoir parvenir à faire débloquer la place. Toutes les vallées, dit Gilles, firent alors un grand effort et un merveilleux devoir pour les dégager. Leurs gens, ayant passé les montagnes qui séparent le Gluson de la Doire en face de la forteresse , s'approchèrent de celle-ci de manière à pouvoir s'entendre avec les assiégés sans être vus des assiégeants. Le fort d'Exilles est situé sur un rocher escarpé qui s'élève isolé et resserré entre des montagnes rapides dans une des parties les plus étroites de la vallée. Les Vaudois captifs sur ce rocher virent leurs frères accourir pour leur prêter mainforte. Le capitaine Frache, qui commandait à Exilles, prenant son épée à deux mains, s'élance alors avec tout son monde sur les troupes ennemies. Il franchit leurs barricades, pénètre dans leurs retranchements et renverse tout ce qui s'oppose à son passage. Pendant qu'il les attaquait ainsi pardevant , ses compatriotes se précipitent du haut de la montagne et les entament par derrière. Les troupes de La Gazette, pressées ainsi comme par deux avalanches qui se rejoignent dans leurs rangs, sont rompues et dispersées.

— i87 — Leurs chefs font d'inutiles efforts pour les maintenir ou les i563, rallier; la place est dégagée, toute la garnison s'échappe par cette brèche audacieuse, rejoint le corps de secours, regagne avec lui les montagnes et s'apprête à de nouveaux combats^ »

Fin de la première guerre de religion.

Cependant la première guerre de religion touchait à son terme. Le prince de Condé avait été battu et fait prisonnier à Dreux, et le duc de Guise, au moment où il allait se saisir d'Orléans, le boulevard des protestants dans la région de la Loire, fut assassiné par Poltrot (i8 février i563). Rien ne s'opposant plus à la paix, Condé demanda purement et simplement la loyale exécution du fameux édit de janvier i562-, mais on lui accorda beaucoup moins. L'édit d'Amboise du 19 mars, auquel il eut la faiblesse de souscrire, ne garantissait la liberté de culte qu'aux nobles dans leurs châteaux, aux réformés des villes qui jouissaient de l'exercice de la religion au 7 mars i563, et à ceux qui habitaient les faubourgs des villes de bailliages. Les habitants des villages , qui formaient la classe la plus nombreuse , étaient sacrifiés. Aussi les protestants furent-ils très-mécontents, comme du reste les catholiques , qui trouvaient qu'on accordait encore trop à leurs adversaires. Les deux partis considérèrent donc la paix comme une trêve. Celle-ci toutefois ne fut rompue que cinq années plus tard.

(l) MUSTON, t. III, p. 349-354.

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