Orose
24 enseignes 3 cornettes.
(2) Édit. Buchon , t. 1, p. 62 1 .
pour se ménager un passage sur le Rhône, coupa tous les i568. ponts et les trailles et écrivit au gouverneur de Lyon de débusquer Ghangy le jeune du château de Peyraud , qu'il occupait , en y amenant de l'artillerie par le Rhône. Changy fut informé de cet avis et fit dire à Saint- Romain, qui commandait les troupes du Viennois, que, s'il ne se hâtait de franchir le fleuve, tout était perdu. Bien qu'il dût s'écouler encore deux jours avant le moment de son départ du Dauphiné, Saint- Romain, prenant conseil de la situation, expédia des courriers à tous ses capitaines et leur donna rendez- vous à Serves, à 5 lieues au-dessous de Peyraud. Ils firent une telle diligence, qu'avant la diane ils étaient tous réunis et franchirent le Rhône en une heure et demie , sur un pont de bateaux. Le capitaine Boniface, envoyé par Gordes pour leur barrer le passage, arriva sur les lieux lorsque plus de 1,000 hommes de pied et ioo chevaux avaient déjà passé. C'étaient les fantassins et la cornette de Saint- Romain. Les troupes commandées par Virieu passèrent ensuite sans difficulté.
De son côté , l'intrépide Mouvans arrivait le premier avec son régiment et ses deux cornettes vis-à-vis de Baix. Sans plus tarder et secondé par le capitaine Moreau , il trace un fort triangulaire, dont chaque face avait 120 mètres de longueur et qui pouvait contenir 1 ,000 hommes. En un jour et deux nuits, combattant d une main et travaillant de l'autre, il l'éleva de plus de trois mètres au-dessus du sol et le flanqua de sept petits bastions. Ce ne fût que sur la fin que le capitaine huguenot François de Barjac de Pierregourde put lui envoyer du Vivarais quelques pionniers avec des pics , des pelles et des cognées. Apprenant l'entreprise audacieuse de Mouvans, Gordes sortit de Montélimar pour s'y opposer, avec quelques chevaux et un assez grand nombre d'hommes de pied, qu'il avait tirés des garnisons de Valence, Romans et autres lieux. Mais Mouvans lui fit si bien tête,
,568. que Ie lieutenant général n'osa s'approcher du fort de plus de 5oo pas , et ne perdit pas un de ses hommes. Il prit donc le parti de se retirer; d'autant mieux que les mestres de camp et capitaines des régiments huguenots arrivaient les uns après les autres de Crest, Die, Loriol et autres villes, et qu'il risquait fort d'être enveloppé x. Mou vans se hâta de faire franchir le Rhône à ses Provençaux , mais non sans repousser les attaques de trois frégates catholiques, qui tentaient de s'opposer à leur passage. Après lui passèrent successivement les régiments de Mirabel, Blacons, Ancone et Montbrun. Quant à Cheylard et Orose, restés les derniers dans le fort pour attendre La Coche , chargé de lever des troupes dans le haut Dauphiné, ne le voyant point arriver, après un jour et une nuit, ils franchirent aussi le fleuve. L'armée protestante ne perdit pas un seul homme dans cette traversée, dont le plus grand honneur ievint au brave Mouvans. D'un accord unanime, les soldats donnèrent au fort du Rhône le nom de leur capitaine, et célébrèrent ce haut fait d'armes dans une chanson militaire, qu'ils « chantaient en cheminant, dit Brantôme, et soulageant le travail de leur chemin par ce moyen , à la mode des anciens aventuriers ». Elle commençait par ce vers :
Mouvans a été commandé...2.
(i) Chorier (p. 627) dit au contraire que Gordes s'avança jusque dans les tranchées du fort et « s'en retourna , sans être suivi , tout couvert du sang de ses ennemis, dont un grand nombre perdit la vie ». Ce n'est pas vraisemblable. Nous suivons le récit plus naturel de La Popelinière. Gordes était essentiellement prudent.
(2) Brantôme, Vie des grands capitaines, 2* partie. — Le même auteur dit que Mouvans fit construire un second fort sur la rive droite du Rhône, n'ayant,' pour traverser le fleuve , qu'un petit bateau qu'il avait amené par terre et qui pouvait contenir 4 hommes seulement. Avec cette frêle embarcation, il aurait peu à peu conduit 3 ou 400 hommes sur l'autre rive. Brantôme est évidemment mal renseigné. La rive droite du Rhône tenait
On ne connaît pas les autres. i*68.
Après le passage de l'armée protestante , les catholiques se hâtèrent de démolir le fort de Mouvans et d'en combler les fossés. Gordes se mit ensuite en devoir de préparer un corps de soldats dauphinois pour renforcer l'armée royale, commandée par le duc d'Anjou. Il ne put réunir que 18 compagnies de fantassins et 40 argoulets, aux ordres du baron des Adrets. Les officiers furent tous choisis et nommés par Gordes, car le lieutenant général n'avait pas une confiance absolue dans le baron. Ce corps de troupes quitta seulement le Dauphiné le 4 décembre x.
Nous n'avons pas à nous étendre sur la marche de l'armée dauphinoise protestante dans l'intérieur du royaume. Disons seulement que, réunie aux troupes provençales et languedociennes, aux ordres de d'Acier, elle fit sa jonction avec l'armée de Condé à Aubeterre, dans la Charente, le ier novembre 1 568. Le duc d'Anjou évita avec soin une bataille générale, qu'il aurait perdue à cause de son infériorité numérique, et tout l'hiver se passa en légers combats. Ce ne fut que le i3 mars 1569 que les deux armées se rencontrèrent à Jarnac. Le commandant de l'armée royale avait eu le temps de recevoir des renforts considérables , tandis que l'armée du prince de Condé avait perdu beaucoup de monde par suite des maladies et des désertions. Condé fut battu , fait prisonnier et lâchement assassiné par Montesquiou. L'armée protestante , ralliée par Coligny, se réunit à Saint- Yrieix (Haute- Vienne) aux troupes allemandes, comman-
le parti des protestants ; un fort y était donc inutile. Ce n'est pas du reste le petit bateau de Mouvans qui eût pu résister aux frégates bien armées de Gordes.
(1) Mémoires de la 3e guerre civile, p. 227-230; — La Popelinière, 1. 1, p. 70 et suiv.; — Recueil des choses mémorables, p. 342, 343 ; — Perussis, dans d'Aubais, t. 1, p. 98; — Chômer, p. 627.
i568. dées par le duc de Deux- Ponts, qui venaient à son secours (i5 juin). Victorieuse à La Roche-1' Abeille (Haute- Vienne) le 24 juin, elle fut battue à Moncontour (Vienne) le 3 octobre. S'étant refaite de ses pertes à Montauban pendant l'hiver, elle défit l'armée royale à Arnay-le-Duc (Côted'Or) le 25 juin 1570, et se dirigea sur Paris, quand la reine-mère, effrayée, signa à Saint-Germain-en-l^aye , le 8 août, une paix beaucoup plus avantageuse aux protestants que toutes les précédentes.
Retard de La Coche. Il tente de rejoindre l'armée du duc de Deux-Ponts. Sa lutte héroïque contre d'Aumale. Il est pris et
assassine'.
Revenons au Dauphiné. La Coche n'avait pu réunir ses troupes assez tôt pour passer le Rhône avec le reste de Parmée protestante. Ses ordres avaient été accomplis avec lenteur, et plusieurs de ses soldats, venant de la vallée vaudoise d'Angrogne, de par delà les Alpes, n'avaient pu sortir de leur pays avec facilité. Quand La Coche eut assemblé tous ses soldats, H se dirigea vers le Rhône par l'Oisans. En passant au Bourg-d'Oisans , il s'en empara, et , y ayant laissé ses lieutenants Guigues Villet et Claude de Rivière Sainte-Marie, il s'apprêtait à passer l'Isère à Domène, quand une partie de la garnison de Grenoble surprit ses gens , qui étaient débandés, en tua plusieurs et dispersa les autres. Lui-même se retira précipitamment en Savoie , où son lieutenant Sainte-Marie, qui ne se sentait pas en sûreté au Bourg-d'Oisans , ne tarda pas à le rejoindre. C'est là que La Coche apprit que l'armée dauphinoise avait déjà franchi
le Rhône. U ne se livra pas pour cela au découragement, i568. rallia sa troupe, composée non-seulement de Dauphinois, mais encore de Lyonnais, qui fuyaient devant la persécution, et en forma 8 enseignes de fantassins, escortées de quelques cavaliers. Leur ayant fait traverser la Savoie par baiïdes séparées et aussi secrètement que possible, il se dirigea sur Strasbourg par lç Genevois, le Lyonnais et la Franche-Comté, dans l'intention de faire sa jonction avec Tannée allemande du duc de Deux-Ponts, qui venait au secours du prince de Condé *. Il recruta quelques hommes sur sa route, et, à la tête d'une colonne forte de 9 enseignes, il s'achemina vers la Lorraine. Arrivé à Neuville, il se trouva en face de toute l'armée du duc d'Aumale, et, pour sauver les siens, en soutint le choc avec i5o hommes d'élite, qui furent tous pris ou tués (22 nov. 1 568). La Coche, couvert de blessures, fut emmené à Metz, où on l'assassina lâchement avec son enseigne Michallon , un jour qu'on les conduisit hors des remparts, sous prétexte de les échanger contre quelques prisonniers (5 janvier 1 569) a.
(1) Haag (t. ix, p. 370) dit à tort que La Coche conduisit ses troupes au fort Mouvans avant de partir pour le nord-est de la France. — Ad. Rochas (t. 11, p. 456) se trompe également quand il avance que ce capitaine suivit l'armée dauphinoise et assista aux batailles de Jarnac et Moncontour.
(2) Mémoires de la 3* guerre civile, p. 23o, 23 1 , 262-264, 35 1; —.La Popeliniere, 1. 1, p. 70 et suiv.; — Chômer, p. 627.
Gordes maître de tout le Dauphiné.
Sévérité du Parlement. Faits d'armes dans la vallée de la Doire et le Valen-
tinois. '
i568. Le départ de l'armée protestante du Dauphiné laissa cette province au pouvoir de Gordes, qui se hâta de mettre des garnisons dans Serres et dans Die, qui étaient très-attachés à la Réforme. Les protestants du Dauphiné ne possédaient guère alors que Corps et Nyons, où commandait Charles des Alrics , seigneur du Pègue.
La liberté de culte, dès le commencemenrde la troisième guerre de religion , avait été supprimée par redît de septembre i568, qui défendait, sous « peine de confiscation de corps et de biens, tout exercice d'autre religion que de la catholique et romaine ». L'édit enjoignait, sous la même peine, à tous les ministres de sortir du royaume dans les quinze jours qui suivraient sa publication. Le parlement de Grenoble, délivré de toute crainte, rendait aussi les arrêts les plus sévères. Répondant à une lettre de Charles IX, du 7 août 1 568, qui lui recommandait de sévir contre tous les auteurs de troubles , sa chambre des vacations ordonna , le 7 septembre, l'arrestation des rebelles de la province et la confiscation de leurs biens au profit du roi. Le 25 octobre suivant, la même chambre rendit un second arrêt pour assurer l'exécution du premier l .
Les municipalités imitaient le parlement. Ainsi, les catholiques de Serres frappèrent des emprunts sur les protestants
(i) Livre du roi, dans le Bulletin de VAcadém. delphin., i" série, t. i, p. 483, 484.
de la ville et se saisirent de leurs biens et de leurs récoltes, i56q. et quoique le dernier édit de septembre, qui défendait l'exercice public et particulier de la religion réformée, portât que ceux de ladite religion ne seraient « aucunement recherchés en leur conscience », on ne laissa pas que de les poursuivre. « Nous lisons, dit Charronnet, dans les comptes consulaires de Tallard , le petit article quç voici : Donné six sols à un sergent royal envoyé par M. le vibailli de Gap pour faire crier qui auront des enfants baptisés à la nouvelle religion , les fissent baptiser en la religion catholique romaine *. »
Le 1 5 mars de Tannée suivante , le parlement publia une nouvelle ordonnance pour Pexécution de son arrêt du 7 septembre dernier, et Gordes , en conformité avec sa teneur, fit arrêter un certain nombre de protestants et demanda au parlement que l'argent employé par les rebelles à acheter des armes fût compensé sur les biens confisqués. Ce même corps défendit aux protestants de remplir les fonctions de notaire et d'officier de justice. A Montélimar, le gouverneur Jean Dorgeoisede laTivolière et le visénéchal André d'Exéa du Plan ordonnèrent aux protestants, à peine de 100 sols d'amende , d'assister à la procession solennelle qui eut lieu le dimanche 16 avril, « par toute la ville, » à l'occasion de la victoire du duc d'Anjou sur les protestants à Jarnac, le i3 mars. Le rendez-vous eut lieu « hors la porte d'Eygue, à heure de deux heures après-midi, au feu de joie ». Le 16 octobre même feu de joie et même procession au sujet de la défaite de Moncontour a.
Quoique affaiblis par le départ de leur armée , les protestants du Dauphiné cherchaient néanmoins toutes les occa-
(1) Charronnet, p. 60.
(2) Perussis, dans d'Aubais, t. 1, p. 79; — Notices relat. aux guerres de relig., dans le Buîlet. de la Soc. d'archéol. de la Drame, t. v ; — Arch. de Donçère, E. E. 3 ; — . Lacroix, Notice sur Don f ère, p. 79.
i5ô9. sions de s'emparer des places importantes de la province. C'est ainsi qu'ils prirent de vive force le château d'Exilles, forteresse importante de la vallée de la Haute Doire sur les frontières du Piémont. Elle était commandée par Jean de Gaïe, capitaine estimé, qui avait sous ses ordres quelques vétérans. Un capitaine fugitif de Grenoble , nommé Colombin, ayant eu vent (i5 avril) que la plus grande partie de la garnison était sortie du château et que Jean de Gaïe était presque resté seul, l'attaqua vigoureusement avec des Vaudois de Pragela et l'obligea à se rendre après l'avoir blessé. Louis Qlivet, notaire à Oulx, châtelain et secrétaire de l'escarton (arrondissement) d'Oulx et d'Exilles, apprenant la prise du château, ordonna, au son du tocsin et £u tambour, une levée générale de tous les habitants du pays, depuis l'âge de 1 5 ans , destinée à reprendre la forteresse. Colombin , de son côté , ne négligea pas les moyens d'augmenter ses forces-, mais une troupe de Vaudois, qu'il avait appelée à son aide et qui lui apportait des provisions de guerre et de bouche , fut taillée en pièces par les catholiques dans le village de Salbertrand, dont elle s'était emparée.
Cependant les gens d'Olivet n'avaient pu enlever le château d'Exilles et étaient revenus le lendemain soir à Oulx. Le châtelain , après les avoir réprimandés sévèrement , les congédia. Informé de leur insuccès, Gordes envoya à Exilles plusieurs compagnies de gens de pied, sous les ordres du capitaine Jean de Vallin de Rosset, qui pressa Colombin si vivement qu'il l'obligea à se rendre (27 avril). On lui promit la vie sauve, à lui et à tous les siens; mais Rosset lui manqua en partie de foi et ses soldats furent presque tous massacrés.
Colombin fut conduit devant Gordes, qui lui accorda généreusement la liberté , lorsqu'il eut appris de sa bouche qu'un Piémontais lui avait offert 2,000 écus pour remettre le fort à quelqu'un qui lui serait nommé en temps et lieu ,
— *$9 — et qu'il avait refusé, sur le soupçon qu'il s'agissait de livrer iSOg. la place à quelque puissance étrangère x. On fut si satisfait à Grenoble de la reprise du fort d'Exilles, qui était la clef du Dauphiné du côté du Piémont, qu'on en rendit grâces à Dieu par une procession générale (ier mai). Jean de Gaïe, qui s était laissé surprendre, fut remplacé par La Cazette, gouverneur de Briançon a.
A la suite de la reprise d'Exilles quelques protestants furent arrêtés dans la vallée de la Haute Doire et conduits à Grenoble, et les habitants du pays contraints de monter des gardes fréquentes et de faire de nombreuses fournitures en argent et en vivres à la garnison d'Exilles. L'archevêque d'Embrun, Guillaume s de Saint-Marcel d'Avançon, et le procureur général Pierre Bûcher, appuyés des habitants du Briançonnais, auraient voulu que Gordes châtiât exemplairement les Vaudois de Pragela , qui avaient favorisé Colombin dans son entreprise, et qu'il fit construire un fort dans leur pays pour les contenir-, mais Gordes dut retirer ses troupes du Briançonnais, par suite des nouvelles qu'il reçut de divers côtés des projets des protestants sur d'autres points plus importants encore. Il ne laissa pas toutefois que de
(0 Chorier (p. 629), suivant en cela le récit des Mémoires de la 3 e guerre civile, accuse Colombin de n'avoir pas fait de provisions de guerre et de bouche, et de s'être arrêté, avant de se saisir du château , à piller les églises des environs. Nous voyons là une erreur. Colombin s'était, au contraire, tenu caché pour surprendre plus sûrement le château, et si sa marche avait été connue , une partie de la garnison n'eût pas quitté la forteresse.
(2) Livre du roi, dans le Bullet. de VAcad. delph., 1" série, t. 1, p. 410- 417; — Mémoires de la 3* guerre civ.t p. 334; — Chorier, p. 629, 63o. — Le Livre du roi (id., 1. 1, p. 547) dit que la cour, trouvant Gordes trop modéré, lui adjoignit le 8 août, dans la lieutenance de la province, Laurent de Maugiron , ancien lieutenant général. Chacun d'eux aurait eu sa circonscription particulière, et le Grésivaudan , le haut Dauphiné et Les Baron nies seraient échus à Gordes. L'histoire ne faisant pas autrement mention du fait , ce dernier demeura sans doute à l'état de projet.
1 56c. mander à « La Cazette, à ses lieutenants et à tous magistrats et officiers de justice respectivement » d'arrêter et de punir ceux qui continuaient à faire dans le pays l'exercice de la religion réformée, malgré le dernier édit de septembre, et qui avaient refusé de prêter au roi le serment de fidélité (20 août) \
Les desseins des protestants auxquels nous venons de faire" allusion furent deux tentatives armées sur Die et sur Crest, qui échouèrent. Les échelles appliquées contre les murailles du château de cette dernière ville se trouvèrent trop courtes (25 juillet). Les protestants furent plus heureux à l'égard de Beaufort, dont ils se saisirent le mois suivant, mais que Gaspard d'Arces, seigneur de La Roche-de-Glun , gouverneur de Crest, leur reprit après cinq jours de siège. Il avait promis la vie sauve à la garnison; ses soldats, néanmoins , la passèrent au fil de Pépée. Gordes fit démolir à propos de ces entreprises le château d'Armieu, dans le bailliage de Saint-Marcellin , et les fortifications de Taulignan et de Roynac -, mais il donna des ordres pour la réparation de celles d'Alixan \
cMontbrun et les autres colonels dauphinois rentrent dans leur province. Passage héroïque du Rhône par Montbrun.
Après la bataille désastreuse de Moncontour (3 octobre i56g), Montbrun, Saint- Romain, Mirabel et les autres colonels dauphinois s obtinrent leur congé des jeunes princes
(i) Livre du roi, id., t. i, p. 487, 491.
(2) Chômer, p. 63o.
(3) Blacons mourut en Saintonge en 1570 et Mouvans fut tué au combat de Messignac, le 3o octobre i568.
Henri de Navarre (plus tard Henri IV) et Henri deCondé ', i5?o. chefs nominaux du parti protestant , et se mirent en route pour le Dauphiné, en traversant l'Angoumois, le Périgord et l'Auvergne. De leur belle armée il ne restait que quelques enseignes d'infanterie et 3 ou 400 chevaux a. Après divers engagements, que nous n'avons pas à raconter, et dans l'un desquels le brave capitaine Jean de Quintel fut fait prisonnier, ils arrivèrent, au commencement de mars 1570, au Pouzin, place très-forte, munie d'une solide citadelle et possédant un bon port, et s'apprêtèrent à franchir le Rhône. Gordes, informé de leur dessein , s'approcha du fleuve pour leur barrer le passage, à la tête de 1,200 hommes de pied, 25ô chevaux et 3 pièces de campagne. Il fit, en outre, armer 4 grandes frégates (bateaux pontés) de pièces d'arti- .tillerie et d'arquebusiers, et avertit les garnisons des villes avoisinant le Rhône de se tenir prêtes à lui prêter mainforte. Mais il s'y prit trop tard. Le capitaine protestant Saint- Ange, qui s'entendait aux fortifications, franchit le fleuve avant que Gordes pût y croire, et, abordant sur la rive gauche avec 5 ou 6 fantassins, 10 ou 12 chevaux et 3o paysans munis de leurs outils, il construisit avec une merveilleuse rapidité un fort en terre en face du Bouzin , pour favoriser le passage de l'armée. Ce fort était carré et ses quatre angles avançaient sur les courtines en forme de bastions, qui permettaient de le défendre de tous côtés. Un fossé rempli d'eau lui servait de ceinture. Cinquante arquebusiers, qui réussirent à franchir le Rhône, y furent aussitôt postés et ne tardèrent pas à se mesurer avec les frégates de
(1) Fils de Louis de Condé, tué à Jarnac.
(2) Pérussis, dans d'Aubais (t. 1, p. 116, 118), dit 2,000 fantassins et 600 cavaliers; — VHist. des guerres ex cit. dans le Comtat-Venaissin (t. 1, p. 3g\ 800 fantassins et 200 chevaux.
i57<>. Gordes, tandis que deux pièces d'artillerie, placées sur la plate-forme du château du Pouzin, dirigeaient leur feu sur elles, mais sans grand succès. Durant ce temps, Montbrun , qui avait confié le commandement du Pouzin au jeune Changy, faisait embarquer ses arquebusiers, commandés par Antoine de Piégros, ainsi que sa cornette et celle de Saint- Romain, aux ordres de Jacques Esparsez de Lussan, seigneur de La Serre , formant en tout 5 enseignes de fantassins et 120 chevau-légers l. Quant à Saint- Romain luimême, qui avait été nommé par les princes gouverneur du Vivarais et du Dauphiné, il demeura au Pouzin pour faire connaître par des signaux à Montbrun rapproche de l'ennemi. Lorsque les troupes furent à proximité de la rive gauche du Rhône, les frégates s'avancèrent pour les empêcher d'aborder, mais les soldats de Montbrun les assaillirent à coups d'arquebuse, tout en se rapprochant toujours de la rive. Exposées au triple feu de Saint-Romain, de Montbrun et du fort Saint- Ange, les frégates s'éloignèrent et les barques protestantes, redoublant d'efforts et de courage, abordèrent sur l'heure. Quand tous les soldats eurent mis pied à terre, Montbrun renvoya les barques au Pouzin pour ne laisser à ses troupes d'autre espérance que celle de la victoire (28 mars 1670) 2.
Sans perdre du temps, l'audacieux capitaine fit cacher
sur sa gauche, derrière un épais fourré de saules, sur la route
' de Loriol, les 5 compagnies d'arquebusiers de Piégros,
(1) Pérussis, dans d'Aubais (t. i, p. 116-118), dit xx enseignes de fantassins et 400 chevaux, mais c'est exagéré; d'autant plus que, dans un autre passage (p. 295), Pérussis ne parle que de 400 fantassins et 120 chevaux : chiffres qui rentrent dans ceux des Commentarii , que nous suivons. Videl dit 3 00 fantassins et 200 chevaux.
(2) VHUtoire génér. du Languedoc (t. ix, p. 65) raconte le passage du Rhône d'une manière un peu différente, mais moins vraisemblable.
précédées de 3o pistoliers à cheval, placés à droite, qui 1570. devaient tirer en tête sur les soldats ennemis, pendant que les arquebusiers tireraient sur eux en flanc. Lui-même se tint près du Rhône, devant le fort, avec ses cavaliers 1. Saint- Ange, de son côté, travaillait sans relâche à mettre en état de défense le fort, qui n'avait encore que deux mètres de hauteur.
Sur ces entrefaites, on apprit à Gordes, qui était à Loriol, le passage du Rhône par Montbrun. Il ne voulut point y croire, tant la chose lui paraissait invraisemblable. Il aVait une confiance absolue dans ses frégates, si bien armées et équipées, et il fallut que deux nouveaux messagers vinssent lui confirmer le fait pour qu'il se décidât à réunir ses troupes, qui comptaient 200 arquebusiers à pied , 5o lances et 200 chevau-légers a. Il fit d'abord avancer quelques salades et chevau-légers , conduits par Rosset, pour charger en tête les troupes de Montbrun , tandis que 1 5o arquebusiers les suivaient de près pour donner sur elles en flanc. Il venait lui-même avec le reste des soldats. Les troupes de Montbrun apprirent sa marche par les signaux de Saint-Romain, et dès qu'elles eurent aperçu ses soldats qui se mettaient en bataille, les pistoliers déchargèrent leurs armes sur eux, tandis que les arquebusiers les criblaient de balles. Effrayés de cette réception inattendue , ils rebroussèrent aussitôt chemin pour informer Gordes de ce qui se passait. Mais celui-ci les contraignit à reprendre l'offensive, et, se joignant à eux, ils se jetèrent tous ensemble avec furie sur la troupe protestante. Celle-ci , animée par les paroles de Montbrun ,
(1) Videl raconte ces dispositions d'une manière différente (p. 27, 28).
(2) Pérussis , dans d'Aubais (t. i, p. 2g5), dit seulement 24 fantassins et 3o chevaux ; Chorier (p. 638), 80 fantassins et 3o chevaux. C'est inadmissible.
244 — 570. qui lui représentait que, toute retraite du côté du Rhône lui étant fermée , il fallait vaincre ou mourir, soutint le choc des ennemis avec fermeté, enfonça leurs rangs, blessa mortellement Guigues de Guiflrey, seigneur de Boutières, guidon de Gordes, et les força à se retirer. Gordes laissa sur le champ de bataille 5o à 60 morts l. Il eut lui-même son cheval blessé, et sans son page Devaux, qui lui céda le sien et le releva de terre, il eût été fait prisonnier. Rosset, son lieutenant, fat pris au moment où il s'efforçait de rallier la cavalerie pour couvrir la retraite des fantassins, et Devaux, qui s'était dévoué pour son maître, fut également fait prisonnier; mais Montbrun, qui avait le cœur magnanime, le renvoya à Gordes, pour le récompenser de sa belle action. Le lieutenant général n'agit pas avec la même grandeur d'âme, car, dans la crainte qu'on ne fît quelque mal à son lieutenant Rosset , il envoya des soldats au château de Montbrun, pour garder à vue la femme et les enfants de son ennemi. La victoire de Montbrun remplit d'une telle panique l'armée de Gordes, qu'elle alla s'enfermer dans Valence, abandonnant Loriol et Livron aux protestants, et les laissant maîtres du cours du Rhône. Gordes lui-même se sauva à Crest. Montbrun fut blessé au pied dans ce brillant combat et perdit 20 hommes. Il retourna au Pouzin pour se faire soigner a.
Quant à Saint-Romain, il passa le Rhône à Beauchastel, au-dessus de Lavoulte, avec le reste de l'armée, sans que l'ennemi pût l'en empêcher, et se mit en devoir d'enrôler bon nombre de soldats huguenots qui s'étaient tenus cachés jusque-là par crainte des catholiques. Avec leur concours il
(1) Pérussis, dans d'Aubais (t. 1, p. g5), dit qu'il perdit 14 gens d'armes, 1 3 Suisses et presque toute son infanterie. Videl parle de 80 morts.
(2) Chorier (p. 638) raconte les choses différemment, dans le but d'atténuer la défaite du lieutenant général.
se saisit de diverses places, notamment de Grane, et, de là, 1570. gagna le Gapençais par le Diois, pour faire des levées dans le but de renforcer l'armée des princes-, car les maladies avaient fait mourir un grand nombre de leurs soldats et beaucoup d'autres s'étaient débandés.
Ludovic de Nmssau franchit le Rhône pour secourir le fort Saint- Ange. Il échoue au siège de Montélimar et repasse le fleuve. Les protestants perdent Don^ère et autres
places.
Cependant Gordes , plein d'inquiétude , songeait aux moyens d'intercepter les communications que les protestants avaient établies entre les deux rives du Rhône au moyen du fort Saint- Ange, et décida, aidé du comte de Tende et de Suze, d'en faire le siège en règle. Il réunit 12 enseignes de gens de pied et une nombreuse cavalerie et fit ouvrir des tranchées contre le fort 1. Celui-ci n'avait pu être terminé, et les 100 à i5o arquebusiers qu'on y avait postés pour le défendre, étaient serrés de si près que les vivres leur parvenaient difficilement. Depuis deux jours ils n'avaient pas de pain, et de plus ils étaient battus par deux longues pièces d'artillerie que l'ennemi avait hissées sur une plate-forme, à la droite du fort, et dont les boulets tombaient presque d'aplomb sur eux, sans qu'ils eussent aucun ouvrage pour se mettre à couvert. Deux frégates enfin,
(1) La Popelinière dit qu'un coup d'arquebuse parti des tranchées tua à ce moment Saint-Ange , qui était en observation sur la crête du fort. Mais les Commentant et Chorier s'accordent à dire que l'habile ingénieur fut tué quelques mois plus tard dans un nouveau siège.
t570. montées par des soldats armés de mousquets et d'arquebuses., et établies sur le Rhône, Tune en amont et l'autre en aval du fort, l'isolaient du côté du fleuve et de la rive droite. Cependant les princes Henri de Béarn et Henri de Condé s'étaient approchés du Dauphiné avec leur armée. Après la bataille de Moncontour, Coligny, mis à la tête des troupes., avait pris ses quartiers d'hiver à Montaijban. Au printemps il se remit en marche, traversa le Languedoc et arriva dans les environs de Nîmes à la fin de mars. Là, il divisa ses troupes en deux corps : Tun, composé des reîtres et des princes, passa par Alais, Saint- Ambroix , se rendant à Aubenas; l'autre, qui faisait le gros de l'armée, prit la route de Remoulins, Bagnols et le Saint-Esprit, emporta Saint- Julien de Peyrolas et, en dernier lieu* Saint-Montaut, où Coligny établit son camp (5 avril). Après quelques jours de repos, une avant-garde de l'armée1, composée de 3,ooo hommes de pied et de 3oo chevaux , franchit le Rhône et se saisit de Donzère (22 ou 23 avril), de La Garde- Adhémar, et de Pierrelatte, où elle entra sans coup férir, grâce aux remontrances du ministre La Beurières. Elle prit aussi Saint- Paul-trois-Châteaux,Châteauneuf-du-Rhône et autres lieux , et s'apprêta à faire le siège de Montélimar, conjointement avec les soldats de Montbruil, qui occupaient les petites places avoisinant la ville.
Dès l'arrivée de Coligny à Saint-Montaut, Montbrun l'avertit du danger que courait le fort Saint-Ange et lui représenta qu'il s'agissait non-seulement de la sûreté de ce dernier, mais encore de celle de Saint- Romain, de tous ceux
(1) On croit généralement que Coligny franchit lui-même le Rhône et assista au siège de Montélimar, que nous allons rapporter. Cela ne ressort nullement des pièces du temps. 11 est vraisemblable même que l'amiral ne quitta pas la rive droite du Rhône, pour être plus à proximité des princes confiés à sa garde, ou qu'il ne la quitta que momentanément.
qui avaient passé le Rhône avec lui et des recrues que ce 1570. capitaine pourrait faire en Dauphiné. La prise du fort leur rendrait impossible le passage du Rhône.
Informé de cette situation, Coligny chargea le comte Ludovic de Nassau , qui avait le commandement général de son infanterie, de se porter au secours du fort Saint-Ange. Le comte choisit 120 salades d'élite dans 6 compagnies différentes. et résolut de les jeter dans le fort coûte que coûte. Il trouva 4 barques, mais ne put y faire monter chaque fois que 40 à 5o soldats; entreprise malaisée et périlleuse, tant à cause des frégates ennemies situées sur l'autre rive , qu'à cause de la rapidité naturelle du fleuve, qui ne permettait pas aux barques d'aborder exactement en face du fort. Ludovic réussit cependant à remédier à ce dernier obstacle en établissant une traille sur le Rhône. Une grande couleuvrine, amenée d'Aubenas à grand peine et placée sur la plate-forme du fort du Pouzin, avec quelques autres pièces, devait protéger la traversée. Lorsque les barques de Ludovic furent engagées dans le fleuve , les frégates catholiques commencèrent à tirer sur elles avec furie; mais les canons du fort du Pouzin donnèrent aussi, et ils furent pointés avec tant de justesse qu'ils endommagèrent grièvement les frégates et tuèrent plusieurs de ceux qui les montaient. Pendant ce temps , les barques avançaient ; de telle sorte que les frégates, soit à cause du dommage qu'elles avaient déjà reçu , soit qu'elles crussent que toute l'armée des princes allait passer, s'enfuirent , de même que les soldats qui occupaient les tranchées creusées autour du fort. Les bateaux abordèrent alors sans difficulté, et les soldats se mirent aussitôt en devoir de combler les tranchées de l'ennemi et de terminer le fort (i3 avril). « En peu de jours, dit La Popelinière, le mirent en tel état qu'ils voulurent, pour s'en servir* depuis au grand désavantage de tout le Lyonnais, Bourgogne et généralement de tous ceux qui reçoivent profit du
570. trafic et commerce qui se fait par le moyen du Rhône, et y mirent nombre de soldats bien pourvus de tout ce qui leur fallait, et le capitaine Pipet, chef de tous, pour empêcher qu'aucun vaisseau, notamment du sel, tant en montant qu'en descendant , ne trafiquât sur cette eau , de laquelle ils délibéraient garder le passage avec des couleuvrines qu'ils y laissèrent. » Autrement, le fort Saint- Ange était tout entier construit avec des fascines et de la terre et n'avait qu'une faible hauteur.
Cependant le gros de l'armée de Coligny, campée à Saint- Montaut, franchit le Rhône en face de Donzère, au Robinet, sous la conduite de Ludovic de Nassau. Elle comptait 8 ou 10,000 hommes et 6 canons-, et, comme elle ne put se procurer un nombre suffisant de bateaux , elle mit 8 jours à traverser le fleuve (3- 10 mai). Elle campa à l'île deTouchelaze et s'achemina vers Montélimar, déjà assiégé par l'avant-garde de l'armée depuis le 1 8 avril. L'artillerie prit les devants, car la ville fut canonnée le 10 mai, comme on va le voir. Arrivé au pied de Montélimar, Ludovic s'établit au quartier d'Espoulette, sur la rive gauche du Roubion, et mit à contribution la plupart des communes voisines pour lui fournir des vivres. La Tivolière , qui était gouverneur de Montélimar pour le parti catholique, instruit dès le 16 avril, par le comte de Tende et par Suze, des projets de l'ennemi, s'empressa d'en donner avis au conseil général de la ville et lui représenta « qu'il est instant de savoir si les habitants veulent garder la ville contre les ennemis de Dieu et du roi, vu que c'est l'heure qu'ils doivent arriver, s'offrant faire son devoir de son compte ». Le conseil général ayant répondu par l'affirmative , les consuls s'occupèrent sur l'heure d'approvisionner la ville de vivres et de munitions de guerre et furent puissamment secondés par les habitants, qui s'employèrent avec ardeur aux travaux de réparation et de défense, et comme pionniers et comme soldats. Quant
aux habitants réformés, les consuls emprisonnèrent les uns 1570. et consignèrent les autres dans leuts maisons.
Le 10 avril « ceux de la religion, dit la relation contemporaine du notaire Amand Curtil *, firent approche pour asseoir siège à la présente ville de Montélimar audit Valentinois, se saisissant de tous les villages et châteaux à elle prochains et à son environ , tant que durèrent lesdites approches, non sans grande perte, meurtre et saccage des villages, fin au mardi 18e jour dudit avril, jour que ledit siège fut assis devant et contre ledit Montélimar ».
La Tivolière « commandait dans la place, ajoute Candy ; il n'avait pour sa défense qu'une faible garnison. DeGordes, instruit de sa position , tenta de lui envoyer quelques secours pour la renforcer ; mais l'ennemi tenait la ville cernée , et ce ne fut qu'après un combat opiniâtre de part et d'autre qu'il parvint à y faire entrer la compagnie du capitaine Reymond de Romans , celle du capitaine Mayras et un canonnier de Crest. Béranger Pipet fut tué dans une affaire et le capitaine Rostaing fait prisonnier avec sa compagnie. Ludovic de Nassau n'ignorait point le peu de troupes que les assiégés avaient à lui opposer. Plein de confiance dans la supériorité de ses forces, il croit les vaincre sans beaucoup de résistance; mais La Tivolière , plein d'intelligence et de bravoure , n'était pas homme à se laisser intimider; il dédaigna son ennemi. Toujours fidèle à l'honneur et à son roi, il fait toutes ses dispositions pour le recevoir en cas d'attaque ; il harangue sa troupe et cherche à ranimer le courage des habitants, s'il avait eu besoin de l'être. Ses espérances ne furent point déçues. L'attaque, ainsi que la résistance furent également opiniâtres.
» Le 1 o mai , jour de l'attaque , l'ennemi , malgré ses
(1) Dans G and y, Hist. des guerres de religion à Montélimar (Mns.).
1*7°. nombreuses troupes et le feu roulant de son artillerie, composée de quatre canons et de trois pièces bâtardes % ne put pénétrer dans la place ; tandis que les assiégés n'avaient à lui opposer qu'une faible artillerie, qu'on fit placer sur la tour de Narbonne et sur les remparts. Les habitants, réunis à la garnison , repoussèrent constamment et avec perte les assiégeants. Tout fut soldat dans cette mémorable journée, et Ton peut dire que la ville entière couronnait ses remparts. La brèche, d'environ soixante pas, faite par les assiégeants3 fut vigoureusement défendue par les assiégés; les femmes même donnèrent des preuves du plus grand courage. On les vit avec tout l'acharnement du désespoir et de la vengeance prendre la place et les armes de leurs maris ou de leurs parents tués ou blessés , combattre sur les remparts entrouverts , repousser l'ennemi et encourager les habitants. Plusieurs ys perdirent la vie , d'autres furent blessées sur la brèche. La municipalité accorda quelques secours à celles qui étaient dans l'indigence, entre autres à une nommée Pousoie, dite Gandonne, blessée à la main droite, et à Catherine Arnaud, femme d'Isnard Bourguet... Le comte Ludovic, fatigué d'une si longue résistance, fit sommer La Ti volière de rendre la place sous les conditions les plus honorables; mais ce brave officier, doué d'un caractère énergique ; rejeta toute proposition et ne répondit à sa somma -
(i) L'auteur des Mémoires de Messire Gaspard de Coligny (Grenoble, 1670, in- 18) s'abuse donc étrangement quand il dit de Ludovic : « N'ayant point de canon et estimant que , sans s'y arrêter davantage (dans le Dauphi né), il avait assez acquis de louange et témoigné sa valeur, après avoir pillé le plat pays, il ramena en peu de jours à l'amiral ses troupes en bon ordre, et saines et sauves, ce qui rendit sa conduite et son courage grandement recommandables envers les Allemands et les Français.
(2) « Entre la porte du Fust et la porte d'Aigu , au-dessous la tour de Bullet, contre le jardin des Ybot, qui fait hors la ville séparation de deux chemins assez amples d'environ vingt pas de largeur » (Amand Curtil).
tion que par une chanson à la fois injurieuse et «méprisante, 1570. qui depuis passa en proverbe sous le nom de Chanson de Montélimar. Enfin, le comte, après 27 jours d'efforts inutiles et une perte d'environ 400 hommes , se décida à lever le siège.
» Les consuls, voulant perpétuer le souvenir de la glorieuse défense de Montélimar, firent graver sur pierre une inscription où Ton rapporta un précis du siège. On la voit encore l incrustée dans le rempart, à l'endroit où était la brèche. Depuis longtemps elle est écaillée en partie. Nous avons cru cependant devoir en conserver les restes et transcrire ce qu'on en a pu déchiffrer :
Du jadis admirai d'armée Feit grande brèche en ce lieu cy , Laquelle fut bientôt fermée Et la ville fut [ sauve ainsi ; Alors moins ] grand [ fut ] le souci Du seigneur de La Thivolière Notre chef de race première Comm[e en étant le ] gouverneur; Et par hardiesse guerrière En acquit louange et honneur
L'an M.D.LXX.
Dix sept d'afvril assiégée Et le X. de may canonnée.
» On voyait encore il y a peu d'années, au-dessus de cette inscription, une autre pierre sculptée faisant suite au même événement. Elle représentait une femme tenant dans ses mains une large pierre. Il y a lieu de conjecturer
(1) Commencement du XIXe siècle.
1570. que par ce symbole ingénieux on a voulu signaler le zèle et le courage des femmes à s'aider à rétablir la brèche *. »
La révolte des reîtres, qui étaient mal payés, avait contribué à faire lever le siège de Montélimar par Ludovic de Nassau , qui toutefois ne prit ce parti qu'avec l'assentiment des princes et de Coligny. Ce dernier était pour lors à Rochemaure. Ludovic se dirigea d'abord vers Loriol , puis sur Grane, où il laissa 4 canons à la garde de Montbrun, et s'apprêta à franchir le Rhône. Son insuccès devant Montélimar entraîna la perte des places de Saint- Paul-trois-Châteaux , Pierrelatte , La Garde- Adhémar, Taulignan et autres.
Ludovic repassa sans entrave le Rhône au Pouzin , le 22 mai, et rejoignit le reste de l'armée , campée à La Voulte, le Pouzin et Baix-sur-Baix , et se dirigea vers La Charité (Nièvre) par le Velay. Les princes, qui n'avaient pas quitté Âubenas , partirent le 2 3 avec leurs reîtres pour la même destination. Or, comme l'armée avait de longues étapes à faire et des pays fort montagneux à traverser, l'amiral laissa 4 de ses canons à Montbrun, qui les logea à Grane, comme on l'a vu, et 3 autres au Pouzin, avec 14 cornettes de cavalerie et un corps d'arquebusiers, pour défendre cette dernière place , assiégée par les catholiques % et protéger le passage des soldats que Saint-Romain devait amener du Dauphiné
(1) Eipilly (Die t. géograph., hist. et polit, des Gante*) raconte que cette statue avait été élevée en l'honneur d'une nommée Margot Délaye, qui aurait tué de sa main le comte Ludovic de Nassau; mais ce fait, complètement passé sous silence par le notaire contemporain Amand Curtil, de Thou et Chorier, doit être relégué au nombre des fables. Il est, dans tous les cas, certain que Ludovic ne fut pas tué.
(2) VHist. génér. du Languedoc (t. ix, p. 459) se trompe quand elle fait dire à La Popelinière que les troupes laissées par l'amiral allèrent sur lt rive gauche du Rhône dégager Montbrun , assiégé dans Grane. La Popelinière, dont la phrase est obscure, il est vrai , parle du Pouzin et non de Grane.
pour renforcer Tannée protestante. « La principale intention 1570. des princes, dit le Recueil des choses mémorables, était de tirer infanterie du Dauphiné pour rengrossir le corps de leur armée , comme aussi ils avaient pensé faire de Gascogne et de Languedoc; lequel désir ne se put pas bien effectuer. Car quand les soldats venaient à entendre que c'était pour s'acheminer vers Paris et au cœur de la France, et qu'après ils se représentaient les misères qu'eux et leurs compagnons avaient souffertes l'hiver passé , chacun fuyait cela comme un précipice mortel et aimaient , sans comparaison , mieux demeurer à faire la guerre en leur pays. Toutefois encore ramassèrent - ils plus de 3,ooo arquebusiers, délibérés d'aller partout, qui* se disposèrent par régiments, mais tous étaient à cheval. La nécessité les contraignait à ce faire pour la longueur des chemins *. »
Les soldats protestants préposés à la garde de Donzère subirent un grave échec. La ville de Pierrelatte, qui était située dans son voisinage , renfermait une forte garnison de troupes catholiques françaises et piémontaises , qui ne pouvaient voir de bon œil des soldats protestants si près d'eux. Les occasions de se rencontrer sur le terrain ne manquèrent ni aux uns ni aux autres. Dans une première escarmouche, les protestants battirent une compagnie d'Italiens et lui firent 1 o ou 12 prisonniers ; mais la nuit suivante les catholiques , sortant au nombre de 200 arquebusiers, s'approchèrent sans bruit de Donzère; arrivés au pied des remparts, ils se divisèrent en deux bandes, Tune resta en face d'une ancienne brèche fermée par une barricade , l'autre pénétra
(1) Commentariij m» pars, p. 3o3, 3og; — Recueil des choses mémorab., p. 403 ; — Pérussis, dans d'Aubais, t. i, p. 116-118, 295, 122, 123; — La Popelinière, t. 1, p. 173 et suiv.; — De Thou, t. vi, p. 33-36; — Chômer , p. 638, 63g; — Videl, p. 26-28; — Lacroix, Notice sur Donfère, p. 81 -83.
i*7<>< dans l'intérieur de la ville par une grille rompue qui donnait accès dans le fossé , et où ils « laissent la sentinelle , dit La Popelinière, dormir jusques au jugement, qui toutefois n'y pensait reposer qu'une heure (c'était, s'il vous plaît, un pauvre maréchal, que son maître, trop délicat à si froides corvées, avait là envoyé pendant qu'il dormirait à la française). Se rendant sur-le-champ à la brèche , les soldats catholiques y eurent bientôt pratiqué un passage pour leurs compagnons demeurés en dehors, et tous ensemble ils envahissent la ville au bruit de leurs trompettes , fifres et tambours , et aux cris de Tue! Tue! Les protestants surpris se défendirent mal. Ils eurent 3o ou 40 morts, plusieurs blessés et perdirent 100 chevaux et une bonne partie de leurs bagages. L'un de leurs chefs, Brossac de Sainte-Grave, en se défendant dans son logis, fut atteint d'un coup de hallebarde et contraint de se rendre I. »
&xploits de Lesdiguières dans le haut Dauphiné. Gordes échoue au siège de Loriol'et du fort Saint-Ange. Signature de la paix.
Lesdiguières, qui avait servi à côté de Montbrun pendant toute la campagne, prit le chemin de son pays avec les autres gentilshommes du Gapençais, Âbel de Béranger de Morges , Champoléon , Bardonnenche , Saint-Germain , La Villette , Honoré de Gastellane de Saint- Jean % son neveu , escortés de i5o hommes de pied et 60 à 80 chevaux. Ils s'emparèrent de la petite, mais forte ville de Corps, d'où ils
(x) La Popelinière, t. i, p. 173 et suiv.; — Justin, Hist. des guerres du Comté Venaissin, t. 11, p. 5i.
(2) Ou Saint-Juers.
portèrent l'effroi jusqu'aux portes de Grenoble. Les catholi- 1570. ques tremblaient dans cette dernière ville , et le parlement , sans les encouragements de Gordes , aurait peut-être pris la fuite, car on apprit qu'une armée de 2,000 fantassins et de 1 , 1 00 chevaux était réunie à Genève, venant au secours des princes. Le baron des Adrets passait pour la favoriser et fut arrêté à ce propos (16 juillet). Mais on ne trouva pas de preuves de sa culpabilité, et il fut relâché à la paix.
Quoique Lesdiguières occupât Corps et Saint- Bonnet , les habitants de Gap , confiants dans leurs murailles , poussaient de fréquentes reconnaissances du côté de cette dernière place. Le vaillant capitaine résolut de leur donner une leçon. Sur ses ordres, le capitaine d'Anthoine, qui occupait le poste avancé de Laye, près Saint- Bonnet, va se saisir, le jour de Pentecôte (14 mai), du bétail desGapençais qui paissait non loin de la ville. Les jeunes gens de Gap , tout endimanchés à cause de la fête, s'arment et courent à la poursuite de d'Anthoine ; mais Lesdiguières , qui les attend dans une embuscade près du Buzon , les taille en pièces et deux ou trois seulement parviennent à s'échapper et vont annoncer à Gap la fatale nouvelle .
Trois semaines après environ (8 juin), Lesdiguières accomplit un autre exploit. La Cazette, gouverneur de Briançon, et Louis Armuet de Bonrepos, gouverneur d'Embrun, ayant 1,200 hommes sous leurs ordres, assiégeaient, à l'instigation de l'archevêque d'Embrun, prélat fort belliqueux et ennemi des protestants , la vallée de Freissinières , que l'on regardait à cette époque comme une petite Genève, à cause du nombre et de la ferveur religieuse de ses habitants. Ils élevèrent d'abord une forteresse à Champcella pour cerner la vallée , et acculèrent peu à peu les habitants jusqu'à une baume ou caverne, célèbre dans l'histoire des Vaudois. Se voyant exposés à mourir de faim, les habitants de Freissinières implorent le secours de Lesdiguières, qui
i$7o. traverse le col (TOrcières encore tout couvert de neige, culbute les ennemis et les poursuit jusqu'à Saint-Crépin, où un grand nombre de ceux qui avaient échappé au tranchant de son épée sont emportés par la Durance , qu'ils tentent de traverser à la nage. La Cazette perdit tout son équipage et 7 à 800 hommes *. Quelques jours après ces glorieux faits d'armes, un accord fut signé dans la province entre les deux partis pour que les habitants des campagnes pussent « faire •librement, en toute liberté, la cueillette de tous grains, labourer et semer pour le temps présent » (22 juin).
L'archevêque d'Embrun , qui demandait depuis quelque temps à Gordes de se saisir de Corps , obtint enfin que le lieutenant général envoyât de Grenoble Charles de Moustiers , seigneur de Venta von , avec 600 hommes environ et 4 mortiers, et de Briançon, La Cazette, avec i,5oo, pour enlever la place (22 juillet). Ils ne réussirent point dans leur tentative, et Lesdiguières, qui tenait la campagne et avait réussi à faire entrer quelques soldats dans la place , contraignit les assiégeants à se retirer, après leur avoir tué leurs meilleurs hommes et enlevé leurs quatre mortiers ( 1 5 août) \ Ce fut la première artillerie de Lesdiguières ; mais il dut la rendre à Gordes à la paix 3.
Les protestants ne donnaient pas moins à faire au lieutenant général dans le Valentinois. Ils occupaient Loriol,
(1) Videl (p. 37-39), suivi par Charronnet (p. 77, 78, 80-82), place à tort cet événement eni5y3. Nous suivons Pérussis, dans d'Aubais, et Chorier, dont la chronologie est confirmée par ce fait que le fort de Champcella fut démoli par Gordes immédiatement après redit de Saint-Germain du i* août 1570.
(2) Pérussis, dans d'Aubais (t. 1, p. 125), dit le 7 août.
(3) Commentarii, m* pars, p. 3 1 2 ; — Chorier, p. 63g, 640. — Videl (p. 28. 3o) et Pérussis , dans d'Aubais , attribuent à tort à Montbrun l'action de Lesdiguières. Le premier capitaine était à cette heure dans le Valentinois-
Grane et d'autres places, sans compter le fort Saint- Ange , 1570. qui facilitait les communications des réformés entre les deux rives du Rhône et interceptait le commerce du fleuve. Gordes, renforcé par 6 compagnies françaises et italiennes , que lui envoyèrent de Valréas Fesquet et Conti, mit le siège devant Loriol (juin), défendu par 200 soldats commandés par Rochefort. Ne pouvant, malgré son zèle, s'en emparer, il essaya d'un curieux stratagème. Il fit venir d'Etoile une grande quantité de robes de femmes et de vêtements de paysans, en habilla ses soldats les plus résolus et les envoya de nuit aux alentours de Loriol, pour tâcher de pénétrer dans la place à l'aide de ce travestissement. Ils avaient eu « avis, dit Chorier, qui rapporte le fait , qu'à midi il restait peu de soldats en garde, et qu'il n'y avait nulle sentinelle sur la grosse tour qui pût les découvrir. S'étant approché de la ville le lendemain et attendant cette heure-là , un paysan qu'ils avaient voulu arrêter, comme ils avaient fait de beaucoup d'autres, s'échappa de leurs mains et, courant vers la ville, y porta l'alarme, ce qui fit échouer cette entreprise ». Le 29 juillet, l'armée assiégeante braqua des pièces d'artillerie <( contre les murailles, es quelles, dit La Popelinière, comme de faibles étoffes firent en peu de temps brèche raisonnable à ceux qui les voulaient prendre d'assaut. La brèche fut néanmoins si bien et si tôt remparée qu'avec les défenses et gabions qu'ils dressèrent en tête et en flanc d'icelle, les catholiques n'y purent gagner que des coups qui en envoyèrent plusieurs en l'autre monde ». Manquant de munitions et désespérant de prendre la place d'assaut, Gordes résolut de l'affamer et l'investit. Montbrun, informé de la détresse des assiégés, rassembla 3oo arquebusiers et 120 chevaux, et, sortant de Grane, qu'il occupait, attaqua l'armée de Gordes avec impétuosité. A la faveur de cette diversion, cinquante paysans
i57o. chargés de poudre et de farine pénétrèrent dans la place, qui resta aux protestants jusqu'à la paix \
Pendant le blocus de Loriol, Gordes fit diverses tentatives pour reprendre d'autres places, mais ce fut toujours sans succès. Ainsi, il fit attaquer en plein jour le fort Saint-Ange (10 juillet), qui n'était gardé que par 3o hommes, et ses soldats furent repoussés. Les échelles dont ils se servirent étaient trop courtes et les premiers assaillants en furent découragés. Rosset et d'autres, qui commandaient la cavalerie, mirent alors pied à terre, et, prenant ces échelles abandonnées , les appliquèrent eux-mêmes contre le fort et montèrent jusqu'à la crête du parapet; mais comme les soldats ne les suivirent point, ils durent battre en retraite. Saint- Ange fut blessé dans cet assaut et mourut onze jours après. Ce fut une grande perte. A la paix , le* protestants démolirent eux-mêmes le fort.
Celle-ci venait en effet d'être signée le 8 août , à La Charité , entre la reine-mère et les princes du sang , Henri de Navarre et Henri de Condé, et le nouvel édit de pacification qui en fut la suite, publié le i5 à Saint-Germain-en-Laye , fut enregistré par le parlement de Grenoble le 29., Il rétablissait l'exercice de la religion réformée dans toutes les villes possédées par les religionnaires au ier août, le permettait encore dans les faubourgs de deux villes par province*, et livrait au parti réformé 4 places d'otage ou de sûreté pour deux ans, savoir La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité. Les protestants obtinrent aussi quelques garanties tutélaires pour leurs procès pendants devant les parlements. Ceux du Dauphiné, en particulier, eurent le droit de récuser trois conseillers dans chaque chambre.
(1) Commentarii, m* pars, p. 3 12; — La Popelini&re, t. 1, p. 181; — Higt. des guerres excit. dans le Comtat- Venaissin, t. 11 , p. 57.
(2) Pour le Dauphiné, ce furent les faubourgs de Crest et de Chorges.