‹ Histoire des protestants du Dauphiné aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles (volume 4)Chapitre 25 sur 40 · INTERVALLE ENTRE LA CINQUIEME ET LA SIXIÈME · texte numérisé non relu

INTERVALLE ENTRE LA CINQUIEME ET LA SIXIÈME

GUERRE DE RELIGION

(6 mai i5*j6 — janvier iSjy).

L'édit de paix mal exécuté en Dauphiné.

La paix de Monsieur, conclue le 6 mai, comme on l'a vu, 1576. fut publiée à Grenoble seulement le 23 juin. Les protestants de cette ville demandèrent aussitôt à Gordes la permission de célébrer leur culte, et le lieutenant général la leur accorda; mais, pour une raison qui ne nous est pas connue, cette permission resta sans effet. A Saint- Antoine en Valloire les réformés firent prêcher (8 juillet) Pierre de La Haye , natif de Picardie, ancien cuisinier du grand prieur de Rux, puis notaire à Saint-Antoine et marié. Ils firent venir ensuite un ministre du Vivarais, nommé Raphanel, qui, regardé de mauvais œil par le seigneur du lieu et les catholiques , retourna dans son pays. Lesdiguières chercha â faire jouir Château-Dauphin (Castel-Delphino) de l'exercice public de la religion réformée. Le roi y avait d'abord consenti; mais, sur les représentations de Gordes et de Charles de Birague, gouverneur du marquisat de Saluces, la permission fut retirée.

L'édit de paix fut reçu avec satisfaction à Montélimar. Claude Colas, le plus ancien avocat de la ville, le publia le 29 mai à l'audience, en l'absence des magistrats du siège. « Le concours des habitants d'une et d'autre religion, dit Candy1, était si grand que la plupart ne purent entrer dans

(1) Hist. dit guet, de relig. à Montélimar (Mns.).

1576. l'auditoire pour prêter le serment de fidélité et d'obéissance au roi voulu par l'édit. Le 21 juillet, le ministre Raphanel prêcha publiquement dans la maison de Pierre de Marcel- Blaïn, seigneur de Savasse, rue des Taules. Charles Olier et plusieurs autres religionnaires , qui par sentence avaient été condamnés à mort par contumace pour crime de lèsemajesté et leurs biens confisqués au profit du roi, rentrèrent dans leurs propriétés et le jugement rendu contre eux fut rayé sur le registre du greffe. »

Au mois de septembre 1576, Lesdiguières se présenta devant les portes de Gap à la tête de 200 cavaliers et demanda à entrer dans la ville comme ami. Les consuls, trouvant la visite peu amicale, le prièrent de réduire son escorte à cinq cavaliers. Le capitaine huguenot n'y consentit point, et, se prétendant insulté par ce refus, jura d'en tirer un jour vengeance.

Autrement redit de pacification n'était bien exécuté dans la province ni par les protestants, qui ne s'y fiaiéht guère, ni par les catholiques, qui le trouvaient trop avantageux aux premiers. Lesdiguières signalait à Gordes diverses contraventions , et le lieutenant général reprochait au capitaine huguenot de donner lui-même l'exemple de celles-ci. Le maréchal Damvîlle , qui commandait en * Languedoc et . « n'était , dit Chorier, dans le parti huguenot que pour les intérêts de sa maison et non pour favoriser les nouveaux dogmes , agit comme il devait pour la réconciliation des uns et des autres ».

Le nouvel édit portant création d'une chambre mi-partie à Grenoble , comme nous l'avons dit plus haut , le roi , dès le mois de mai, en ordonna l'érection et chargea son frère, le duc d'Alençon (ier août), de procéder à la nomination des titulaires, qui furent : M.w Antoine Décolle, sieur de la Madeleine (Provençal), président; Jacques Finnet, Innocent de Gentillet, Jean de Gavât, Pierre de Marcel- Blaïn, coseï-

— ^49 — gneur de Savasse, et Soffrey de Calignon, conseillers. Nous 1576. avons déjà eu l'occasion de parler de Gentillet, qui était un controversiste et un jurisconsulte de quelque célébrité, et de Calignon, un habile négociateur. Le roi ne ratifia pas tous les choix de son frère, car, ayant réglé les attributions de la nouvelle chambre le ier oct. 1 576, il ne pourvut de sa charge que Calignon1.

La paix se serait peu à peu rétablie dans le Dauphiné, quand le roi Henri III eut la faiblesse de se mettre aux États de Blois (6 déc.) à la tête de la redoutable association que les Guises2 venaient de fonder pour anéantir la Réforme, supplanter les princes du sang et dominer la cour, et qui reçut le nom de sainte ligue. Ces États, où le roi de Navarre, le prince Henri de Condé et le maréchal Damville n'assistèrent point, de peur de s'y voir faits prisonniers, demandèrent au roi à la pluralité des suffrages de « réunir tous ses sujets à la religion catholique et romaine », et opinèrent pour « que tout autre exercice de la religion prétendue réformée fût ôté tant en public qu'en particulier ; les ministres dogmatiques , diacres , surveillants , contraints de vider le royaume ». C'est en vain que les députés des gouvernements de Bourgogne , Bretagne , Guyenne , Lyonnais et Dauphiné « furent d'avis qu'on devait ajouter audit article que l'union de ladite religion se fît par voies douces et pacifiques et sans guerre » ; la majorité des députés ne voulut pas les entendre et la guerre recommença3.

(1) Videl, La vie deSouffrey de Calignon, dans les Documents inédits, etc., p. 3o5-3ir; — Brun-Durand, Essai historiq., etc., p. 8.

(2) Henri de Lorraine, duc de Guise, Charles de Lorraine, duc de Mayenne, Louis de Lorraine, cardinal de Guise, tous les trois fils de François de Lorraine, duc de Guise, assassiné par Poltrot en 1 563.

(1) Eustache PrEDMONT, Mémorial; — Pérussis, dans d'Aubais, t. 1, p. 188; — Chorjer, p. 671-677; — Charvet, p. 569; — Recueil général des Estais tenus en France, Paris, i65r, in-40.

SIXIEME GUERRE DE RELIGION

(janvier — 1 7 septembre i 577;.

Les protestants du Dauphiné entrent en

campagne de divers côtés et prennent plu-

sieurs places, notamment Gap, Die et

Saint-Paul-trois-Châteaux.

1 577. Aussitôt qu'ils eurent connaissance des décisions des Etats de Blois , les protestants du Dauphiné se mirent en campagne sur plusieurs points.

Une troupe partie du Royans et conduite par Bouvier surprit Armieu (4 janv.), mais une seconde assiégea sans succès Saint-Nazaire. La première troupe, continuant sa marche, se dirigea vers le Valentinois et s'empara de Montmeyran , Loriol et Allex. Du côté de Vif, Allières , qui avait embrassé le parti protestant depuis la condamnation de son oncle Montbrun , mit son château en état de défense et y établit une garnison.

Lesdiguières de son côté se porta sur Gap dans la nuit du 2 au 3 janvier. La ville était mal gardée , car le vibailli Benoît Olier faisait plus ou moins cause commune avec les protestants. Une partie de la troupe du capitaine huguenot s'introduit dans l'hôtel des Trois-Rois, qui était attenant aux remparts, et le cadet de Charence1, l'un de ses chefs les plus résolus , court chez un maréchal et à l'aide de tenailles

(1) François de Philibert de Charence, seigneur de Montauquier.

et de marteaux ouvre la porte Saint- Arey, qui conduit à 1577. Serres. Lesdiguières entre aussitôt, et, se réunissant à la troupe cachée dans l'hôtel des Trois-Rois, se répand dans la ville. Quelques catholiques essaient de lutter, mais, après avoir perdu trois ou quatre des leurs, ils regagnent leurs demeures. L'évêque Paparin de Chauiftont seul oppose une certaine résistance. Secondé par une trentaine d'hommes résolus , il élève une barricade à la porte Sainte-Colombe et s'y défend vaillamment; mais, voyant que personne ne vient à son secours , il fait enfoncer la porte et se réfugie , lui douzième , à Jarjayes , à trois lieues de la ville , et de là à La Baume-lès-Sisteron , où il passa la plus grande partie de son épiscopat. Les protestants se saisirent des bénéfices et revenus des ecclésiastiques et ruinèrent la cathédrale, le palais épiscopal et d'autres édifices religieux. Puis Lesdiguières, jugeant que la montagne de Puymore, qui domine Gap , offrait une assiette très-avantageuse pour la construc- . tion d'une forteresse capable de tenir la ville en respect, la fit acheter par ses amis en parties brisées. Ceux-ci, qui donnèrent pour prétexte leur intention d'y bâtir des maisons de campagne, la firent aussitôt enclore de fortes palissades. C'est à cela que se borna pour le moment le rusé capitaine , qui alla ensuite bloquer La Mure et faire des courses en plein jour jusqu'aux portes de Grenoble , sous les yeux de Gordes, qpi était dans la ville (26 et 27 février). Un mois plus tard il recevait du maréchal Dam ville, commandant dans le Languedoc , sa nomination de chef de la noblesse et des églises réformées du Dauphiné (5 avril).

La ville de Die fut également prise à cette époque par les protestants , qui y dévastèrent les monuments religieux , comme à Gap. Dans le bas Dauphiné Gouvernet s'empara de Tulette (27 févr.), Visan et Pierrelongue. Donzère (ier février), Les Tourettes, Châteauneuf-de-Mazenc , La Rochebaudin , Clansayes et Le Puy-Saint-Martin tombèrent éga-

1577. lement aux mains ctes protestants; mais ils échouèrent sur M ontélimar, et les soldats de Gordes leur enlevèrent Barbières près Valence.

La prise de Gap avait plongé le bourg de Tallard dans une grande stupeur, et ses habitants se mirent aussitôt en devoir de travailler à mettre leurs remparts en état de défense. Cependant ils ne furent pas attaqués tout de suite et prirent eux-mêmes l'offensive en détruisant les moulins de Gap, le 1 1 avril. « Le 12, dit Charronnet, dans la nuit, les réformés parurent à leur tour sous les murs de Tallard et tentèrent une escalade; le i5 ils en essayèrent une autre sans plus de succès, mais en blessant quelques hommes. De ce moment jusqu'à la fin du mois, le bourg fut sérieusement assiégé ; un assaut formidable fut même donné dans la nuit du 27 au 28 avril, croyons-nous, mais inutilement. » Le 8 mai, les protestants, aux ordres cette fois de Gouvernet, assiégèrent de nouveau Tallard, défendu vaillamment par le capitaine Bastian. Ils avaient même construit des forts autour de la place pour l'obliger à se rendre, mais ce fut en vain. Ils perdirent plus de 200 hommes dans les diverses sorties que firent les assiégés. Le 7 juin, ils revinrent encore devant Tallard , mais sans obtenir plus de résultat.

Blacons, de son côté, qui voulut pénétrer dans Donzère avec ses cavaliers, se laissa battre par d'Ourches, gouverneur de Montélimar, près du port d'Ancone (10 mai). C'est vraisemblablement ce qui engagea les protestants à abandonner cette place quelques jours après (23 mai).

Gordes , qui avait embrassé le parti de la Ligue et faisait signer son formulaire à tous les gentilshommes de la province , se décida à essayer de reprendre Corps et Ambel sur Lesdiguières. L'expédition fut confiée au capitaine italien Julio Centurione , qui , à la tête de 1,000 arquebusiers à pied et de 1 00 chevaux , parvint facilement à se saisir de ces deux places, dont les garnisons étaient extrêmement faibles et

s'enfuirent à son approche (7 juin). A la nouvelle de leur 1577. chute , Lesdiguières réunit le plus de soldats qu'il peut , et , armé de deux canons, se dirige résolument du côté de Corps. Mais Gordes, qui a prévu la marche de Lesdiguières et vient prêter main-forte à Centurione, s'avance aussi vers Corps par le Monestier-de-Clermont et Saint- Jean-d'Hérans (3 juillet), à la tête de 4,000 hommes tant de pied que de cheval. Ne pouvant lutter contre des forces si considérables, le capitaine huguenot se retira, mais non sans faire éprouver des pertes à Gordes, qui essayait de lui couper la retraite. Il n'en faillit pas moins être fait prisonnier et fut poursuivi jusqu'aux portes de son château des Diguières. Ayant atteint le but de son expédition,- le lieutenant général reprit le chemin de Grenoble par Aspres-lès-Corps et Valbonnais, et dut forcer même sa marche , car l'état des affaires de son parti le réclamait dans le Valentinois. Nous devons ajouter qu'en partant pour l'expédition que nous venons de rapporter, et passant devant Allières, il fit le siège de ce château, qui avait été mis dernièrement en état de défense par son propriétaire, le seigneur de ce nom. Il le battit avec le canon, et les soldats qui le défendaient se firent presque tous tuer. On pendit les deux capitaines qui survécurent et les fortifications furent démolies (2 1 juin-i,r juillet) *.

Gordes partit précipitamment de Grenoble avec ses troupes pour contenir les garnisons de Livron, Loriol et Eurre, qui menaçaient Crest et Montélimar. En passant, il reprit Armieu (12 juillet) et fit démolir ses murailles. Bouvier, qui défendait la place, réussit heureusement à s'échapper avec les siens. Le lieutenant général rejoignit ensuite à La Rochede-Glun les troupes du Lyonnais venues à son secours.

(1) Chorier et Videl ne s'accordent pas dans le récit des événements.

Nous avons dû les corriger l'un par l'autre.

577. Rappelé subitement à Grenoble ($o juillet), qui était assez mal gardé et dont les lieux circon voisins, notamment Jarrie- Saint-Martin, étaient dévastés par les protestants, il pourvut à sa sûreté et redescendit dans le Valentinois. D'Ourches, son gendre , à qui il avait confié le commandement de ses troupes , fut blessé dans une rencontre entre Romans et Livron et mourut peu après. Un autre de ses capitaines échoua sur Livron (3*i août) ; mais il put obtenir lui-même la reddition de Loriol (2 sept.). C'est là qu'il apprit que Lesdiguières, à la tête de 4 ou 5oo hommes, s'était de nouveau emparé de Corps et d'Ambel. La garnison de Corps comptait cependant 700 hommes ^ mais elle se défendit mollement. Gordes n'en continua pas moins sa marche dans le Valentinois. Il se saisit d'Allex et bloqua Cugie à Eurre (3 sept.), et douze jours après l l'obligea à capituler 2. Pendant ce temps, les protestants s'emparaient de Châteaudouble (2 sept,).

Lesdiguières avait appris la position critique de Cugie et était accouru par le Diois pour le secourir ; maïs il n'arriva pas à temps. Sa course, néanmoins, ne Ait pas inutile. Le lieutenant général s'apprêtait, en effet, à reprendre Châteaudouble, quand Lesdiguières, dit Videl, « paraissant a Com- . bovin 3, à la vue de Gordes, lui rompt son dessein et le contraint de s'en retourner sur ses pas ». Encouragé par ce succès, le capitaine huguenot tenta de se 'saisir de Crest par escalade, dans la nuit du i3 octobre, et fit appliquer dans ce but des échelles contre les murailles du château; mais ses soldats furent découverts et précipités dans les fossés.

(1) Chorier dit quatre jours seulement. Pérussis, dans d'Aubais, rapporte la prise d'Eurre au 20 septembre.

(2) Eustache Piedmont dit que Gordes prit Grane fin août et fit prisonnier Cugie. Ce chroniqueur paraît avoir confondu Grane avec Eurre.

(3) Videl dit Cobonne par erreur évidemment.

Un peu auparavant (28 sept.), les protestants s'empa- 1577. rèrent de Saint-Paul-trois-Châteaux et y commirent un meurtre, au rapport de Boyer de Sainte-Marthe, dans la personne du chanoine Vincent Reverdit. Il s'était attiré leur haine pour une raison qui ne nous est pas connue. S'étant saisis de lui, ils le forcèrent à dire la messe dans une des chapelles de la cathédrale pendant qu'ils creusaient son tombeau devant le marche-pied de l'autel. « Cet affreux appareil ne l'empêcha pas d'achever la messe , dit Boyer ; après laquelle il protesta hautement qu'il souffrirait plutôt tous les tourments des martyrs que de trahir sa religion et de renoncer la foi en Jésus-Christ. Dans le même instant il fut égorgé et jeté à demi-mort dans cette fosse , où il fut enterré. »

Les armes des réformés n'avaient pas été heureuses dans le reste de la France. Le duc d'Anjou (anciennement duc d'Alençon) et le duc de Mayenne (Charles de Lorraine), frère du duc de Guise , leur enlevèrent plusieurs places importantes, et le maréchal Damville s'apprêtait à les abandonner dans le Languedoc. Henri III, cependant, ne voulant pas détruire le seul contre-poids qu'il eût à opposer à l'omnipotence et à l'ambition des Guises, qu'il haïssait mortellement , signa avec eux le traité de Bergerac , au commencement de septembre, bientôt suivi de l'édit de Poitiers (17 sept.), qui. limitait l'exercice de la religion réformée aux villes et bourgs où il était célébré à la veille du traité ; encore fallait-il en excepter les villes et bourgs dont les protestants s'étaient emparés pendant la guerre qui venait de finir, et où ils ne jouissaient pas auparavant du droit d'exercice. L'édit, toutefois, leur accordait en sus un lieu de culte par bailliage, dans le village , bourg ou faubourg de ville qu'il leur plairait de choisir. La chambre mi-partie de Grenoble , qui n'avait encore existé que sur le papier, devenait tri-partie, ne comptant plus que quatre conseillers protestants sur douze, c'est-

i577- à-dire un tiers, d'où son nom de tri-partie. La mémoire de Montbrun était de nouveau réhabilitée, et les villes de Nyons et de Serres maintenues comme places d'otage ou de sûreté pour les protestants dauphinois f .

<i) Eustachb Pikdmont, Mémorial; — Pbrussis, dans d'Aubais, 1. 1, p. 195, 199, 200, 202, 2o5, 206; — Videl, p. 5 1-56; — Chorier, p. 677- 682; — Boybr de Sainte-Marthe, p. 234, 235; — Charronnbt, p. m- 118; 127-129.

Page 1