INTERVALLE ENTRE LA SIXIÈME ET LA SEPTIÈME
GUERRE DE RELIGION
(commencement de septembre iSjy à février iSSo.J
Lesdiguières et les autres chefs protestants
n acceptent pas ïédit de Poitiers. Mort de
Gordes. Intrigues de Bellegarde.
L'édit de Poitiers fut publié à Grenoble en novembre l577seulement et mal exécuté dans la province, comme les autres édits. On relâcha les prisonniers faits de part et d'autre pendant la guerre; mais la clause importante relative à l'érection d'une chambre tri-partie à Grenoble fut éludée. Le roi de Navarre proposa , pour en faire partie : Innocent Gentillet, Soffrey de Calignon, Louis du Vache, sieur d' Estables, Pierre de Marcel, coseigneur de Savasse, et Pierre de Frize, docteur en droit et avocat à Saint- Marcel lin. Marcel et Frize furent pourvus de leur charge le 2 octobre 1577, Calignon le 3 du même mois (confirmé le 20 janvier 1579) et Gentillet, avec le titre de président, le 20 janvier 1579. Quant à du Vache, il ne paraît pas avoir obtenu à cette époque ses lettres de provision. Le roi, au commencement de Tannée 1 579, avait publié des lettres patentes portant création de la chambre tri-partie de Grenoble , conformément à Tédit de Poitiers , et le 24 janvier il enjoignait à Maugiron de tenir la main à ce que la chambre fût établie et instituée dans le plus bref délai. Elle ne le fut point, malgré la parole royale, le parlement de Grenoble s'y étant constamment opposé. Calignon seul, qui était le moins mal
i577- en cour, fut reçu conseiller le 6 février 1579. Mais le parlement n'alla pas plus loin , et la chambre tri-partie ne fonctionna pas. Elle fut même incorporée au parlement après la septième guerre de religion z. Lesdiguières n'accepta pas tout de suite redit de paix et empêcha sa publication à Gap. Il prétendait « qu'il ne lui était ni honnête ni utile » de désarmer tant que Ménerbe, place forte du Comtat occupée par son ami Saint- Auban , était assiégée par les catholiques. Le roi cependant lui ayant écrit diverses lettres, dans lesquelles il lui accorda quelques avantages secrets, il désarma, mais sans rendre les places de Die, La Mure et Livron, occupées par des garnisons protestantes.
Gouvernet, qui commandait dans les Baronnies, ne mit pas bas les armes, et il tenait la campagne du côté de Tulette. « La cavalerie légère d'Oddy, dit Justin de Monteux , l'atteignit et lui livra un combat qui fut rude et opiniâtre. Rouvillasc d' Aspres , dit le cadet d' Aspres , neveu de Gouvernet, et plusieurs autres des siens y perdirent la vie. Gouvernet , revenant quelques jours après de faire le dégât dans la campagne de Bollène , rencontra une seconde fois Oddy et demanda à lui parler. Oddy ne le refusa pas; mais en approchant tout seul il essuya un .coup d'arquebuse qui ne fit que l'effleurer. »
Quant à Cugie, qui était dans Die, il ne permit pas que la paix y fût publiée. « Il colora son refus , dit Chorier, de ce prétexte que les habitants de cette ville avaient des remontrances à faire pour leur intérêt particulier, et que , pour les porter à Gordes , ils ne voulaient se servir que du ministère de Calignon, qui était en Languedoc, et qu'ils en attendaient le retour. »
(1) Videl, La vie de Souffrey de Calignon, dans les Documents inédits, p. 19, 3i2-3i5; — Brun-Durand, Essai hist. sur la chambre de redit de Grenoble, passim.
Le substitut du procureur du roi au bailliage d' Embrun, 1577. chargé de publier l'édit de paix à Chorges, fut arrêté et conduit à Gap, où on l'emprisonna. Le commissaire chargé de le £atire connaître dans cette dernière ville fut insulté et chassé. Seize soldats de la compagnie d'Etienne de Bonne d'Auriac, capitaine de la garnison de Tallard, qui voulurent entrer dans Gap, furent tués, et les habitants qui avaient quitté la ville au moment où elle fut prise par Lesdiguières, s'en virent refuser les portes. A Châteaudouble , le commissaire qui venait y publier redit fut également insulté et chassé. La ville de Moirans, de son côté, s'apprêtait si peu à cesser les hostilités, que ses échevins écrivirent au conseil de Genève pour lui demander l'autorisation d'acheter à Genève des arquebuses et fournitures de guerre '.
Les protestants n'étaient pas les seuls à s'opposer au nouvel édit. L'archevêque de Vienne , Pierre IV de Villars , en empêcha l'exécution autant qu'il put. Charvet, pensant faire son éloge , dit dé lui : « Quoique le dernier édit, ratifié à Poitiers , permît l'exercice public de là nouvelle religion et qu'elle fût tolérée dans quelques provinces, le zèle de l'archevêque de Vienne se raidit contre une condescendance si criminelle dans un évêque, et jamais sa fermeté ne se démentit sur ce point capital; jamais on ne put gagner sur lui de signer, d'accepter, ni même d'approuver un édit qui donnait i l'erreur les mêmes avantages dont la vérité seule est en droit de jouir. Ainsi , malgré le mauvais exemple que l'on donnait ailleurs , il empêcha dans plusieurs lieux de son diocèse que le calvinisme fut .ouvertement professé. » Les gentilshommes catholiques vexaient aussi les protestants de leurs terres. Ainsi, Louis d'Urre d'Oncieu, seigneur du Puy-Saint-Martin, chassa le pasteur Moru, qui exerçait
(1) Arch. du conseil; porte/, des pièces histor., N.° 2,000.
1578. son ministère dans la localité de ce nom depuis un certain temps (24 mars 1578).
Cependant le maréchal de Bellegarde, celui-là même qui avait échoué au siège de Livron, venait d'être nommé commissaire exécuteur de redit de Poitiers pour le Lyonnais, le Dauphiné et la Provence. Ayant été informé des dispositions hostiles des protestants du haut Dauphiné, qui subissaient l'ascendant de Lesdiguières, il n'osa pas s'aventurer au milieu d'eux et écrivit à Gordes de se rendre, It 1 5 février 1578, au Buis, pour conférer avec lui sur les moyens de pacifier la province. Quoique malade, le lieutenant général partit de Grenoble le 1 2 février et mourut à Montélimar le vendredi 2 1 * . Depuis la mort de Laval, son fils, et d'Ourches, son gendre , il était tombé dans une tristesse profonde et n'avait fait que languir. Le duc d'Aumale, dans un récent ouvrage % dit de lui : De Gordes, « très-lié avec les Châtillon, parut d'assez bonne heure incliner aux idées nouvelles , qui avaient trouvé de nombreux prosélytes dans la province et que deux de ses frères avaient ouvertement adoptées. Pourtant il ne renonça jamais à la foi catholique et se maintint à peu près dans la même ligne que les Montmorency; en un mot, il était déjà ce qu'on appela plus tard un politique... On ne put jamais le faire dévier de la voie de modération et d'équité où il s'était engagé ». Il en donna un exemple remarquable à l'époque de la Saint-Barthélémy. Voyez cependant plus haut (p. 340 ) ce que de Thou dit de lui à propos de la mort de Montbrun. Il est certain, en effet, que depuis cet assassinat juridique, auquel il aurait dû s'opposer de toutes ses forces dans l'intérêt de l'union des deux partis, et qu'il ne fit rien pour empêcher, si même il ne le favorisa
(1) Chorier dit à tort le 20.
(2) Hist. des princes de Condé, t. i, p. 5i5.
peint, il perdit sa réputation de douceur et d'équité, et 1578. devint odieux aux protestants et à une grande partie de la noblesse, même catholique. Cette tache de sa vie ne nous empêche pas, toutefois, de rendre hommage à la grandeur morale de son caractère.
Après la mort de Gordes, le maréchal de Bellegarde, qui s'était rendu au Buis , résolut de faire servir à ses intérêts la pacification de la province. Ayant reçu plusieurs avanies de la cour, il songeait à en tirer vengeance en s'emparant du gouvernement du marquisat de Saluces et peut-être aussi de celui du Dauphiné , et pour réaliser son projet il avait besoin de l'assistance des protestants dauphinois. « Il était persuadé, dit Secousse, son biographe, que les protestants aimeraient mieux se fier à lui qu'à toute autre personne qui serait dévouée au roi. Dans cette confiance... il fit dire à Lesdiguières qu'il était outré des injures qu'on lui avait faites, qui étaient connues de tout le monde et dont il rejetait tout l'odieux sur la reine -mère. Il l'informa ensuite de l'ordre qu'il avait reçu du roi pour faire exécuter dans la Provence, le Dauphiné et le Lyonnais le dernier édit de pacification ; mais il le fit assurer qu'il n'avait point voulu se charger de cette, commission avant que Lesdiguières lui eût fait connaître avec sincérité si les protestants étaient résolus d'exécuter Tédit et de remettre, en conséquence, les places fortes qu'ils occupaient, et qu'à moins qu'il n'eût des assurances positives qu'ils étaient dans cette disposition, il laisserait à un autre cette commission honorable, avec la honte de n'avoir pu réussir. Lesdiguières sentit que l'amitié d'un homme dont l'esprit était ulcéré pouvait lui être utile; mais, ne voyant pas de sûreté ni même de bienséance à se déclarer dans les circonstances présentes, il ne répondit à ses propositions que d'une manière ambiguë. Il fit donc savoir à Bellegarde que si ceux qui avaient la confiance du roi voulaient en agir de bonne foi avec les protestants, ils avaient résolu d'exé-
1578. cuter Tédit en toutes ses parties; qu'autrement ils ne se dessaisiraient point des places fortes dont ils étaient en possession jusqu'à ce qu'on leur eût donné des sûretés raisonnables ; que c'était donc à Bellegarde à s'assurer des intentions du roi et de ses ministres avant que de se charger de cette commission , et que si les protestants et lui, qui était leur chef, se trouvaient dans la nécessité de refuser d'exécuter les articles de Tédit, ils n'auraient jamais l'intention de rien faire qui pût déplaire à une personne dont ils respectaient la dignité , dont ils connaissaient le zèle pour la tranquillité publique, qu'ils savaient n'être point injuste à l'égard de leur parti , et dont ils avaient toujours souhaité ardemment de pouvoir cultiver l'amitié par toutes sortes de moyens.
» Bellegarde , jugeant par cette réponse que sa négociation n'avait pas eu un succès aussi heureux qu'il l'aurait désiré, et résolu d'attendre une occasion plus favorable, se retira à Villeneuve, près d'Avignon. »
cMaugiron > successeur de Gordes, travaille à la pacification du Dauphiné. Convention de Jarrie. Assemblée politique de Die.
Articles de Nérac repousses par Lesdiguieres. Ruine de Laprade.
Laurent de Maugiron, qui avait déjà rempli les fonctions de lieutenant général du roi en Dauphiné avant Gordes, lui succéda et fit enregistrer ses lettres de nomination par le parlement, le 8 avril. Comme pour lui souhaiter la bienvenue, le capitaine Bouvier, qui était fort remuant, parvint à s'emparer du Pont-en-Royans. Il s'entendait avec le capitaine Laprade, qui commandait à Châteaudouble et se livrait
à toutes sortes de déprédations, faisant la guerre plutôt en 1*78. brigand qu'en soldat. Laprade devait secourir Bouvier en cas d'attaque ; et comme celui-ci , en effet , fut bientôt assailli par une troupe catholique, il se présenta devant le Pont avec 60 argoulets; mais Bouvier, serré de fort près, avait déjà pris la fuite.
Dans le bas Dauphiné, entre Nyons et Mirabel, Gouvernet tailla en pièces la compagnie du chevalier Oddy, qui était venue fourrager dans le pays. Il lui tua 45 hommes, mais perdit son neveu, le cadet d'Aspres.
Maugiron, désireux de poursuivre avec les protestants de sa province les négociations que la mort de Gordes avait interrompues, eut une conférence avec eux , le 12 juin 1 578, à Jarrie, village des environs de Grenoble. Il se fit représenter par Jacques Faye d'Espesses, avocat général au parlement de Paris, et les protestants par Cugie, Gentillet et d'Estables. Il fut décidé que les protestants dauphinois garderaient les diverses places qu'ils occupaient jusqu'à l'entière exécution de l'édit de Poitiers, et qu'ils toucheraient 6,200 livres par mois pour l'entretien des garnisons desdites places. Les États du pays, qui se réunirent peu après (4 juillet) , sur la demande du lieutenant général , approuvèrent la convention de Jarrie le jour même de leur ouverture, et, avec les députés protestants Cugie , Gentillet et d'Estables, qui s'étaient rendus dans leur sein, acceptèrent l'édit de Poitiers sous le bénéfice de cette convention. Tous jurèrent « que, en observation dudit édit, tant ceux d'une que d'autre religion, se prendront, comme présentement ils se prennent, en la protection et sauvegarde les uns des autres, avec promesse, sous même serment que dessus, de ne se rechercher les uns les autres en quelque sorte ou manière que ce soit, mettre en oubli toutes injures et offenses passées ».
Le roi de Navarre avait approuvé ce traité particulier,
1578. fort avantageux aux protestants du Dauphiné, parce qu'il prévoyait, en habile politique, que la reine-mère ne pourrait accorder à tout le parti protestant des conditions moins bonnes que celles qu'avait obtenues le Dauphiné. Catherine le comprit en effet et fut très-mécontente des concessions de son lieutenant général, qui entama aussitôt de nouveaux pourparlers avec les protestants et obtint d'eux des conditions moins désavantageuses au parti de la cour l. Nous n'avons pu retrouver ces dernières, qui paraissent avoir également reçu l'agrément du roi de Navarre, et furent présentées à Catherine et à Henri III par Soffrey de Calignon et Gabriel de Fay-Gerlande, baron de Saulsac, ce dernier représentant les catholiques dauphinois. Ce n'était point encore assurément ce qu'auraient désiré Catherine et son fils; mais ils étaient impuissants à cette heure. La Ligue prenait des proportions de plus en plus considérables et menaçait d'annihiler complètement l'autorité royale. Aussi se hâtèrentils d'adhérer aux nouvelles conditions des protestants dauphinois. « Après avoir vu les articles qui ont été présentés à la reine, ma dame et mère, de la part de ceux de la religion prétendue réformée de mon pays de Dauphiné, écrivit à ce propos Henri III à Maugiron ^24 janvier 1579), avec ^es réponses qu'elle a faites , et ouï sur eux particulièrement les sieurs de Saulsac et Calignon , je les ai confirmés et arrêtés en la forme que verrez par le double signé de ma main , que vous emporte ledit sieur de Saulsac, et Eût expédier là-dessus toutes les provisions nécessaires pour effectuer ce qui en dépend et parvenir, en ce faisant , à l'entière exécution de mon édit de pacification. »
Les protestants dauphinois n'étaient pas, paraît -il, bien
(1) Vidbl, La vie de Souffrey de Calignon, dans les Documents inédits, p. 10.
persuadés des bons résultats de la convention royale, car, le i579. 1 9 février, ils eurent une assemblée politique dans la ville de Die, dont ils avaient fait un de leurs boulevards. Cette assemblée devait rechercher les moyens d'établir une paix solide. Lesdiguières en fut le principal orateur. « Le seul et vrai moyen , dit-il , pour parvenir à une paix ferme et inviolable, c'est de faire que ceux qui la voudraient violer et rompre ne le puissent faire; et le moyen, pour les garder de la pouvoir rompre et violer, c'est que nous soyons toujours sur nos gardes. » Les raisons sur lesquelles Lesdiguières fondait la nécessité de cette paix armée étaient : l'impunité de ceux qui avaient rompu les paix précédentes ; la prise , depuis la promulgation de l'édit, de plusieurs villes appartenant au roi de Navarre ; l'empressement avec lequel on voulait que les protestants désarmassent-, l'exécution de Tédit limitée aux pays où les protestants étaient forts; le non-établissement de la chambre tri-partie de Grenoble; l'exemple donné par les protestants du Languedoc, qui demeuraient prudemment armés, etc. L'assemblée, entraînée par ces raisons , décida que les protestants dauphinois continueraient la garde des lieux qu'ils occupaient jusqu'à Tentière exécution de Tédit par tout le royaume et à la disparition de toutes les causes de défiance.
Sur ces entrefaites, la reine-mère, effrayée de l'influence toujours croissante de la Ligue, signa avec le roi de Navarre un traité de paix (28 fév. 1579), dont les articles portèrent le nom d'articles de la conférence de Nérac, et qui fut très-avantageux aux protestants, car il confirmait entièrement Tédit de Poitiers de 1577, leur accordait le droit de bâtir des temples et de lever des deniers pour l'entretien de leurs ministres , et leur cédait 14 places de sûreté au lieu de 9. Sofirey de Calignon, qui avait été député par les protestants dauphinois au roi de Navarre et avait joué un rôle important dans la négociation des articles de Nérac , apporta
i579* ceux-ci en Dauphiné. Lesdiguières ne voulut pas les recevoir et surtout se dessaisir des places qu'il occupait, parce que les catholiques, disait-il, étaient encore trop animés contre les protestants , à cause des déprédations de certains capitaines du parti de ces derniers.
Laprade, en effet, commandant de Châteaudouble, continuait ses brigandages et s'était associé un sieur La Cloche, qui ne valait pas plus que lui, et qu'il avait placé dans le château de Ruissas, voisin de celui de Châteaudouble. Las de leurs excès, 4,000 hommes environ, qui appartenaient à la ligue des vilains, dont nous parlerons plus loin, vinrent les assiéger dans leurs repaires. Mais, privés de canon, ils demeurèrent pendant trois semaines ou un mois devant Châteaudouble et commençaient à se débander. Maugiron, apprenant leur détresse , accourut à leur secours avec deux canons, quoiqu'il n'approuvât point cette levée populaire de boucliers,, faite sans son ordre, et il eut bien vite raison de Laprade , qui se rendit. Il lui fut permis de sortir avec armes et bagages et de se réfugier auprès de Bellegarde, dans le marquisat de Saluces, où son nouveau maître le fit mettre à mort pour une raison qui ne nous est pas connue '. Le château de Ruissas avait été emporté dès le 5 mars, et La Cloche perdit treize hommes ; mais il parvint à se sauver. Quant à Châteaudouble, ses murailles et son château furent entièrement rasés.
(1) Chorier dit au contraire qu'il fut fait prisonnier a Châteaudouble et condamné à mort.
Conférence de La Mure. Bellegarde,
d'accord avec Lesdiguières , s'empare du
marquisat de Saluées. Maugiron cherche
à gagner le second par la ruse.
Peu après ces événements, une nouvelle conférence eut 1579. lieu à La Mure (20 mai 1 579) entre les deux partis, « pour parvenir à l'exécution d'une ferme paix , qui ne puisse jamais se rompre ». Lesdiguières, Comps, Gentillet, Calignon, Frize et Fabri , pasteurs à Mens , chargés par l'assemblée politique de Serres (3o avril) de représenter le parti réformé , demandèrent : 1 ° que l'exercice des deux religions fût libre dans toute la province; 20 que la chambre tri-partie de Gre- • noble fût « installée avec toutes les prérogatives et autres qui ont été accordées à la chambre du Languedoc » ; 3° que les réformés fussent admis aux charges provinciales et municipales comme les catholiques ; 40 que les places occupées par eux leur fussent laissées jusqu'à l'entière exécution de Tédit de Poitiers par tout le royaume et aux frais de la province.
Le baron de Saulsac et Debourd, Pérolier, Guigon, J. Bonnet et Montanyer, consuls de Vienne, Valence, Romans et Embrun, représentants du parti catholique, voulaient bien : 1 ° que redit de pacification fût « promptement exécuté en toutes ses parties, à la forme des déclarations dernièrement obtenues de leurs dites Majestés par le conseiller Calignon », et 20 que la chambre de l'édit fût établie au preçiier jour ; mais ils demandaient 3° que les deux partis déposassent les armes , et que toutes les garnisons fussent licenciées de part et d'autre , « hors celles de Nyons et de Serres , accordées pour la sûreté de la religion » , et 40 que toute saisie de biens ecclésiastiques, création de péages,
379- impositions extraordinaires, destinées à l'entretien des gens de guerre , fussent abolies.
Les députés ne parvinrent pas à s'entendre. Quand les protestants demandaient qu'on leur accordât le premier point, savoir le libre exercice de leur religion dans la province, les catholiques répondaient qu'ils n'avaient pas reçu mission de leur concéder ce droit , et que cet exercice serait « en danger de remettre non-seulement ledit pays, mais aussi tout le demeurant de cedit royaume en plus de controverse et trouble que jamais ».
Les députés catholiques ayant ensuite reproché à leurs adversaires de n'avoir pas tenu le serment qu'ils avaient fait aux États du pays , de l'année précédente , d'observer redit de Poitiers, ceux-ci leur répondirent : « Quant à la foi publique de nos accords , vous savez qu'elle n'a été nullement violée de notre part, mais de votre côté. Il serait malaise de soutenir par raison que la prise de Roussas et le meurtre des soldats qui y étaient , le rasement du château et des murailles de Châteaudouble, l'exaction sur les nôtres de plusieurs deniers imposés durant les troubles, et le déni de nous payer les six mille et deux cents livres par mois, suivant notre accord de Jarrie, ne soient évidentes effractions de la foi publique. » Les députés catholiques ayant encore invité leurs adversaires à avoir pitié du pauvre peuple, ceuxci s'écrièrent : « Ce sommes nous qui vous requîmes au mois de septembre dernier de ne faire point d'emprunt sur le peuple, ainsi prendre sur les péages et autre nature de deniers l'entretenement des villes de garde de part et d'autre ; ce sommes nous qui offrîmes casser les garnisons de vingt-trois de nos places, pour diminuer la dépense 4udit entretenement, pourvu que vous fissiez de même ; ce sommes nous qui, depuis notre accord de Jarrie, avons cassé les états et gages de tous nos gouverneurs de villes, capitaines, lieutenants, enseignes et sergents, pour nous restreindre à
la moindre dépense : ne retenant justement qu'autant de 1*79. soldats qu'il nous était nécessaire pour la garde de nos portes ; ce sommes nous qui avons contenu les compagnies de nos soldats sans courir de village en village, et sans piller ni manger le peuple... Et quant à ce, Messieurs, que vous requérez de nous départir de la saisie de ce bénéfice et des péages, nous offrons le faire en nous donnant bonne assurance de nous payer tous les mois les six mille deux cents livres avec les arrérages, suivant votre promesse faite à Jarrie, confirmée aux États de Tannée passée, vous offrant tenir et rendre bon compte de ce que nous avons fait \ » La conférence se passa ainsi en récriminations mutuelles et n'aboutit à aucun résultat.
Bêllegarde, qui ne perdait pas de vue son projet de se rendre indépendant dans le marquisat de Saluces, où il n'était que le lieutenant du gouverneur Charles de Birague, avait enfin traité avec Lesdiguières, du consentement du roi de Navarre. Il fut convenu entre eux que les protestants aideraient Bêllegarde à s'emparer du marquisat, que Lesdiguières, leur chef, recevrait 20,000 écus pour cette expédition , et que dès que Bêllegarde serait le maître incontesté du marquisat, il céderait à Lesdiguières Château-Dauphin , Dronier , Demont et quelques autres places située? sur la limite des deux pays. Le capitaine huguenot réunit au mois de mai2 1,200 soldats et 6 pièces de canon et en confia le commandement à Gouvernet. Nous n'avons pas à raconter cette opération militaire , qui réussit au gré de Bêllegarde et fit de lui un allié sérieux des protestants dauphinois.
Pendant que le marquisat de Saluces était ainsi conquis
(1) Arch. de l'hôtel de ville de Vienne.
(2) Videl dit au mois de janvier par erreur ; car le passage des Alpes n'était
pas praticable à cette époque.
i579- par son lieutenant, Lesdiguières s'emparait du château de La Motte près La Mure , et Antoine Blosset , maréchal des logis de sa compagnie de gendarmes , après avoir fait une tentative infructueuse sur Tallard (22 juin), attirait quatre jours après d'Auriac , commandant de Tallard , dans une embuscade, où il le faisait prisonnier r. Dans le bas Dauphiné, les protestants perdirent Tulette en l'absence de Gouvernet, qui était leur chef dans cette région de la province et se trouvait encore dansée marquisat de Saluces.
Ne pouvant triompher de Lesdiguières par les armes, on chercha à le prendre par la ruse. Maugiron, selon Videl, « lui fit dire que s'il voulait absolument accepter la paix, le roi lui donnerait un commandement particulier dans la province avec le titre de son lieutenant au haut Dauphiné, dépendant néanmoins de la charge de lieutenant général, pardessus quoi on lui promettait de grandes récompenses en argent, avec deux places fortes, moyennant qu'il voulût rendre les autres ». On pensait le rendre ainsi suspect à ses coreligionnaires et écraser facilement le parti protestant, quand il ne serait plus ni dirigé ni soutenu par son habile et vaillant capitaine. Lesdiguières comprit que l'offre qu'on lui faisait n'était qu'un leurre et la repoussa, malgré l'insistance de quelques-uns de ses amis plus dévoués qu'intelligents.
(1) Chorier (p. 687) dit à tort que la ville fut prise à cette époque. Depuis i56i les protestants n'avaient pu réussir à s'en emparer.
La reine-mère en Dauphiné. Circonspection de Lesdiguières . Acte de réconciliation des deux partis. Expédition de Colas contre les protestants du bas Dauphiné. Conférence de Montluel. Convention du Mo-
nestier-de-Clermon t.
Sur ces entrefaites, la reine-mère, qui voyageait en France 1579. avec ses filles d'honneur pour désunir les protestants ou les séduire par les plus viles passions, arriva à Grenoble le 27 juillet. « Lesdiguières, dit Fauché-Prunelle, qui connaissait • la personne à qui il avait affaire , opposa la ruse à la ruse , temporisa le plus qu'il put et répondit d'une manière indirecte aux propositions plus ou moins insidieuses ou adroites qui lui étaient faites, » Il avait du reste appris par Soffrey de Calignon que le roi de Navarre n'était nullement satisfait des articles de la conférence de Nérac, et ils convinrent entre eux, dit Daniel, « de ménager des intelligences en quantité de villes, afin que , supposé qu'on en revînt à la guerre , on pût tout d'un coup en surprendre un bon nombre , et qu'un soulèvement subit en tant d'endroits déconcertât la cour; et, de peur que, par les fréquentes allées et venues des courriers, on ne s'aperçût qu'ils s'entendaient ensemble, le roi de Navarre avait envoyé la moitié d'un écu d'or rompu à Lesdiguières, dont l'autre moitié, qu'il lui enverrait lorsqu'il en serait temps, devait être le signal pour courir partout aux armes ». Lesdiguières refusa donc /d'entrer en conférence avec Catherine1. Il avait du reste été
(1) Chorier (p. 568). donne au contraire à entendre que Lesdiguières eut une première conférence avec Catherine , mais qu'il ne voulut pas en avoir une seconde. Nous suivons Videl.
i579- averti qu'il ne serait pas en sûreté à Grenoble. Les autres seigneurs protestants imitèrent sa prudente réserve.
Catherine, en attendant une meilleure occasion pour traiter, fit dresser devant elle , dans la maison de la trésorerie de Grenoble , un acte d'union entre les divers ordres de la province, dont les rapports, passablement tendus à cette époque à cause des lourdes charges imposées sur le Tiers- Etat par suite des frais de guerre, pouvaient facilement dégénérer en guerre ouverte, comme on le verra plus loin. « Nous soussignés , leur fit-elle dire , comme principaux du clergé, de la noblesse et aussi du tiers ordre et état de ce pays et gouvernement de Dauphiné... promettons et jurons... que nous entretiendrons et continuerons à jamais la fidélité que nous devons au roi, notre souverain seigneur... garderons et observerons tous ses édits et ordonnances , même dès à présent celui de pacification dernière et de ce qui a été accordé sur icelui en la conférence dernièrement tenue à Nérac, à la requête de ceux de la religion prétendue réformée de ce pays et poursuite du conseiller Calignon, pour ce leur député; nous jurons et promettons aussi amitié et ferme foi les uns aux autres sous son obéissance... Fait à Grenoble, ledit jour 1 o d'août dudit an 1 579 1. »
La présence de Catherine dans le Dauphiné n'y arrêta en rien la marche des affaires protestantes. Le conseil politique des églises de la province , séant à Die , imposa une taille de deux écus et i/3 par feu sur les communautés des Baronnies pour l'entretien de la garnison de Nyons. La reine-mère en fut très-iixitée et publia le 20 août une ordonnance défendant, sous les peines portées par les édits, à tous ceux de la religion prétendue réformée de lever de pareilles contribu-
(1) Reconciliation faicte par la Reyne, mère du royt entre les gens du clergé, de la noblesse et du tiers-estat du Daulphiné. — Lyon, in-8°.
tions. Mais cette défense demeura lettre morte. « Ce n'est 1579. pas être politique , dit Chorier à ce propos , de défendre ce que l'on ne peut empêcher. »
Le ligueur Jacques Colas, visénéchal de Montélimar, profita du séjour de la reine-mère pour faire une expédition contre les protestants des Baronnies. Exploitant habilement les agitations naissantes de la ligue des Vilains, dirigées contre la noblesse, et réunissant un certain nombre des mécontents qui la composaient, il les conduisit dans les Baronnies , sous prétexte de secourir Birague contre les entreprises de Bellegarde, mais en réalité pour ravager ce pays, qui était au pouvoir des protestants. Il pilla en effet les maisons de ces derniers , et même celles des catholiques , et réussit à s'emparer de Mévouillon et de La Roche-sur-le- Buis. Lesdiguières , que Ton voulait amuser par de longs traités, dit Videl, voyant que ce feu pouvait s'étendre plus loin , que cette ligue acquérait tous les jours de nouveaux partisans, et que le lieutenant temporisait pour donner loisir à cette populace de faire quelque effort d'importance , court à Mévouillon, et, autant par sa présence que par ses armes, l'arrache à la ligue1. En même temps Gouvernet revient, qui reprend le château de La Roche; et ce tumulte populaire se passe aussitôt qu'il s'était ému. « Maugiron descendit à Montélimar et Jean de Bellièvre d'Hautefort, premier président au parlement, alla au Buis pour informer sur l'expédition de Colas ; mais ils se bornèrent à blâmer extérieurement les auteurs de ce mouvement, sans les punir, pendant qu'ils conjuraient Lesdiguières de ne point interrompre pour cela les négociations relatives à la paix.
(1) Chorier (p. 689) dit au contraire que Lesdiguières ne s'empara pas de Mévouillon par égard pour la reine-mère, et il semble avoir raison; car dans le règlement de Bellegarde, cité plus loin, il est stipulé que le roi retirera ses troupes de Mévouillon.
1 579- Un certain nombre de gentilshommes protestants du parti des Désunis1 se rendirent à Montluel, où s'était établie Catherine après avoir quitté Grenoble , dans le but de parvenir si possible à 'une entente. Mais la reine-mère ne voulut faire avec eux qu'un accord provisoire et sur quelques points seulement , les renvoyant au roi pour statuer sur les demandes contenues dans leur cahier et exigeant d'eux jusqu'à cette époque une suspension complète des hostilités et des levées de deniers. Dans l'ordonnance qu'elle publia à cette occasion (20 oct. 1579), elle enjoignit aux protestants delà province de ne contrevenir en rien aux articles de Nérac, et de vider toutes les places qu'ils occupaient , à l'exception de Gap, Die, La Mure, Livron, Châteauneuf-de-Mazenc, Pontaix et le Pont-en-Royans , qu'elle voulait bien leur laisser pour six mois en outre de Serres et Nyons , que leur accordaient les édits précédents. Elle permit d'un autre côté qu'on leur payât, pour l'entretien pendant un mois des garnisons des places susditçs, la somme de 1,7 33 écuset i/3, mais à la condition que la religion catholique serait rétablie dans ces places et que les ecclésiastiques et autres personnes qui les avaient quittées pourraient y rentrer sans crainte.
Comme Lesdiguières et les gentilshommes qui le reconnaissaient pour leur chef ne s'étaient pas fait représentera la conférence de Montluel, Bellegarde, que la reine-mère avait confirmé dans la possession du -gouvernement du marquisat de Saluces parce qu'elle ne pouvait le lui ôter, fut chargé par la même ordonnance de Montluel de s'entendre avec le capitaine huguenot et ses adhérents pour négocier un traité de paix s'étendant à toute la province. Des députés des deux
(1) Cugîe, du Mas, Comps, Furmeyer, du Poôt. Les jurisconsultes d'Estables et de Calignon s'étaient joints à eux.
partis se réunirent au Monestier-de-Clermont1, et convinrent 1579. entre eux que les protestants laisseraient « de bonne foi tous actes d'hostilités, impositions, contributions, péages et toutes autres levées et cueillettes de deniers, vivres ou munitions de quelque nature qu'ils soient, ensemble toutes courses et autres charges quelconques »; qu'ils videraient toutes les places qu'ils occupaient, excepté Nyons et Serres, qu'ils possédaient de par l'édit, et Gap, La Mure, Livron, Die, Pont-en-Royans , Pontaix et Châteauneuf-tde-Mazenc, que leur cédait l'ordonnance de Montluel ; que Maugiron licencierait les garnisons catholiques de Mévouillon, Tulette, Ruinât , Saou et Grane et démantèlerait ces deux dernières places; que les ecclésiastiques catholiques jouiraient dans tous les lieux de la province d'une entière liberté, mais devraient se « comporter modestement* »,
Ce règlement ramena pour quelques mois dans le Dauphiné une paix , que l'on avait mis plus de deux années à conclure. Bellegarde, qui présida la conférence du Monestier-de-Clermont , était tout dévoué à cette heure , mais secrètement, au parti huguenot. Il avait informé le roi de Navarre de tout ce qui s'était passé à Montluel pendant le séjour de la reine, et lui avait demandé le brevet de lieutenant général du Lyonnais , Dauphiné et Provence , dans le
(1) C'étaient, pour le parti catholique : Maugiron, lieutenant général de la province; Bellièvre, déjà nommé, premier président au parlement; Gaspard Fléhard de Pressins , quatrième président au parlement; Bertrand Plouvier, premier président de la chambre des comptes; le baron de Saulsac, Gaspard Chapuis de Brigaudières, procureur des États du Dauphiné; — pour le parti protestant: Lesdiguières, Aspremont, Morges, Gouvernet, Sainte-Marie, Allières.
(2) Le règlement sur la pacification du pays de Dauphiné faict par M. le maréchal de Bellegarde, suyvant Varrest et ordonnance de la Reyne, mère du rqy, donné à Montluel en Bresse, le vingtième d'octobre i5jg. — Lyon, in-8°.
58o. cas où les hostilités recommenceraient entre les deux partis. L'année suivante (i58o), les habitants de Grenoble, tant de Tune que de l'autre religion, jurèrent un pacte d'union, dans lequel ils protestaient de leur obéissance au roi et à ses lieutenants, et déclaraient vouloir exposer leurs « personnes et biens pour la tuition de l'État, conservation de l'autorité de Sa Majesté et sa justice et défense de la patrie », et particulièrement de leur ville de Grenoble, et de se « tenir armés, chacun selon ses pouvoirs et facultés , tant pour la conservation de la paix, union des habitants de ladite ville... que pour courir sus, tant dans ladite ville que hors d'icelle, à tous rebelles , séditieux et larrons , voleurs et perturbateurs dudit État et repos public l ».
Tous ces serments , hélas ! devaient être bientôt rompus.
(1) Le Livre du roi, dans le Bull, de PAcad. delph., x" série, t. 1, p- 558, 559, 653-667; *• "> P- ï 36- 149; — Mémoires de Bellegarde, p. m, 1 35, 193; — Additions aux Mémoires de Bellegarde, p. 27, 29, 34; — Chorier, p. 682-690; — Videl, p. 61-73; — Perussis, dan s d'Aubais, 1. 1, p. 341 ; — Hist. des guerres excitées dans le Comtat- Venaissin, 1. 11, p. 189, 21 3, 21 8, 234; — Charronnet, p. 1 3 i-i 3q , 145, 146.
SEPTIEME GUERRE DE RELIGION
(février i58o — 26 novembre i58o;.
Insurrection démocratique de la Valloire. Lesdiguières tente de la secourir. Son échec sur Tallard. Opposition des Désunis. Prise de Saint-Paul-trois-Chdteaux. Confirmation du commandement de Lesdiguières par
le roi de Navarre. .
Au moment où commença la 7e guerre de religion (février i58o. i58o), appelée guerre des amoureux, parce que le roi de Navarre l'entreprit à l'instigation de sa femme Marguerite , qui était vivement irritée de ce qu'Henri III avait dénoncé à son époux le commerce criminel qu'elle entretenait avec le vicomte de Turenne, éclatait (fin janv.) à Roybon, dans la Valloire, une insurrection fomentée par l'association connue sous le nom de ligue des vilains. En voici l'origine.
D'après le droit delphinal , l'église et la noblesse devaient contribuer, tout comme le tiers-état, aux dépenses nécessaires à la défense du pays. Or jusqu'à ce jour le tiers-état seul en avait supporté le poids, et il en souffrait d'autant plus que depuis 1 562 le Dauphiné avait déjà eu à supporter six guerres de religion. De là des tailles fréquentes et excessives imposées au pauvre peuple , et de violents murmures deUa part de ce dernier. Les communautés demandaient que l'on en revînt au droit ancien et qu'on les délivrât des garnisons, qui les ruinaient en pure perte, attendu qu'elles pou-
i58o. vaient se garder elles-mêmes, sans le secours des soldats étrangers. Ce mouvement, qui remontait à 1678, avait pris naissance à Montélimar et de là s'était étendu à Valence , Vienne, Grenoble et autres lieux d'une moindre importance, et , à la date où nous sommes , il avait beaucoup grandi à cause de la manière évasive dont la reine-mère avait répondu aux plaintes de ceux qui étaient à sa tête. Ce mouvement était né en dehors du protestantisme et lui était étranger, mais celui-ci s'y rattachait indirectement par«es tendances égalitaires et démocratiques, et plusieurs protestants de marque , soit par sympathie , soit par politique , le secondaient de tout leur pouvoir, notamment le savant jurisconsulte et controversiste Innocent Gentillet, qui, natif lui-même de la Valloire, lui avait promis le concours de Lesdiguières.
De Roybon, les insurgés, commandés p$r les capitaines La Pierre et Lambert, se rendirent à Moirans, où ils furent rejoints par le capitaine protestant Bouvier, qui, faisant habilement servir l'insurrection à ses intérêts particuliers , prit 5oo de ses meilleurs soldats, construisit avec leur concours un fort à Beauvoir et se saisit du château de la Sône et de la maison forte de Saint- Alban. Maugiron, secouru par Mandelot , gouverneur de Lyon , qui avait reçu l'ordre formel du roi de comprimer le mouvement, attaqua bientôt Moirans avec 3 ou 4,000 hommes de pied et 200 chevaux , et s'en empara de vive force (28 mars). Les soldats de Mandelot massacrèrent 900 ligueurs , en firent prisonniers 200 , pendirent leurs chefs et , sans l'intervention de Maugiron , ils eussent mis le feu à la ville1. Le roi, trouvant sans doute
(1) Rubys (ou Rubrys) qui, dans son Histoire de Lyon (p. 43o), place à tort cet événement en i58i, rapporte que Mandelot, après avoir désarmé les séditieux à Moirans, se contenta de les renvoyer chacun chez eux avec
que la répression avait été sévère, remit aux ligueurs qui x58o. survécurent « leur coulpe et offense corporelle, criminelle et civile1 » (26 avril).
La prise de Moirans et le massacre qui la suivit ayant décidé le capitaine Bouvier à abandonner La Sône et Saint- Alban et à se retirer à Beauvoir, Maugiron alla mettre le siège devant cette dernière place ; mais il y échoua complètement et perdit beaucoup de monde.
Lesdiguières , qui voyait un avantage évident pour ses armes à se joindre à la ligue des Vilains, n'avait pas osé cependant sortir de ses montagnes , de peur de nuire par sa précipitation aux desseins du roi de Navarre; mais, ayant
reçu de lui vers la fin de mars la seconde moitié de son écu
d'or, il se mit en campagne malgré les instances de Maugiron et marcha au secours de Moirans , dont il ne connaissait pas encore la chute. Ce fut au moment où il passait PIsère à Veurey, au-dessous de Grenoble, qu'il apprit la défaite de la ligue. C'était le ier avril2. Il n'en continua pas moins sa marche. Mandelot, n'osant pas l'attendre, se retira dans son gouvernement et laissa tailler en pièces ses traînards par le capitaine huguenot, qui occupa successivement ' Saint-Quentin , Tullins , Izeroa , La Sône et autres places démantelées des rives de l'Isère, pour que le passage ne pût lui être disputé au retour. Après les avoir rançonnées et pillées, il reprit la route du haut Dauphiné, se dirigeant sur Briançon, que les consuls devaient lui livrer le 14 avril.
un drapeau blanc. Nous suivons Eustache Piedmont, qui était sur les lieux.
(1) Lettres patentes du Roy contenant V abolition et pardon de la ligue du pays de Dauphiné, ensemble les modifications et restrictions de la cour de parlement dudit pays. — Lyon, in-8s.
(2) Eustache Piedmont dît le i5; mais cette date ne coïncide pas avec les suivantes.
i58o. Mais ceux-ci, pressés par un procès qui devait se juger avant cette date, et dans lequel la communauté les accusait d'avoir dérobé le trésor public , précipitèrent le mouvement et le firent échouer. Le capitaine Nély, de Château - Dauphin , qui tenait le parti de Lesdiguières , put entrer, il est vrai , dans Briançon ; mais le château lui ayant résisté et les catholiques des environs étant venus en grand nombre au secours des leurs , le capitaine Nély et ses soldats , bloqués de toutes parts et pressés par la famine , durent se rendre. Quant aux consuls, ils furent condamnés à mort et leurs têtes plantées aux avenues de la ville. Lesdiguières, qui accourait en toute hâte pour se trouver devant Briançon au jour dit, apprit en route la catastrophe des consuls et rebroussa chemin vers Gap.
Pendant ce temps, Blacons, à la tête de 3oo hommes, tant de pied que de cheval, s'était emparé de la citadelle ruinée de Châteaudouble et l'avait réparée. Mais peu après une partie de sa compagnie se laissa battre par des cavaliers venus de Romans et de Saint-Marcellin.
Lesdiguières, aussitôt après son retour à Gap, tenta l'assaut du château de Tallard (i 8 avril)* Ayant été repoussé, il fit, aidé de Gouvernet, le siège régulier de la ville en cons-' truisant des forts et des tranchées. Les Tallardiens se défendirent avec une grande vaillance, et l'armée huguenote ayant coupé la corde du bac de la Durance , ils construisirent un fort sur une île de cette rivière pour en protéger le passage. Au commencement de juin le fort fut pris; mais dès le 12 du même mois les Tallardiens le reprirent. Dans la nuit du 1 7 au 18 août les assiégeants, ne sachant plus à quelle ruse recourir, se déguisèrent en fantômes blancs et montèrent à l'assaut avec un acharnement incroyable. L'attaque se prolongea jusqu'à 10 heures du matin, mais sans succès. Le 22 août nouvel assaut et nouvel échec , mais continuation du blocus.
Quelques mois auparavant (fin mars) les protestants du i58o. Dauphiné avaient tenu à Die, à la sollicitation du roi de Navarre , une assemblée politique et un synode pour s'occuper de l'interminable affaire de la nomination du successeur de Mombrun* Toutes les églises, à l'exception de Pontaix , Bourdeaux et de deux autres , se prononcèrent en faveur de Lesdiguières. Cugie fut dépossédé du gouvernement de la ville de Die , qui obtint la faveur de pourvoir à sa propre sûreté. Puis l'assemblée politique, en présence du refus persistant du parlement de Grenoble d'exécuter redit de Poitiers , relatif à la création de ta chambre tri-partie , institua à Die, pour en tenir lieu, un conseil de justice, dont Innocent Gentillet fut nommé président , avec le titre de surintendant général de la justice1. Ce conseil, qui fut réorganisé en i586a et autorisé plus tard par Henri IV, en 1589, subsista jusqu'à la prise de Grenoble par Lesdiguières et d'Ornano, en i5go. Ses archives, de 1587 à 1590, sont conservées à la préfecture de l'Isère3.
Trois mois plus tard (en juin), Cugie et Saint- Auban, qui étaient à la tête du parti des Désunis et n'avaient pas encore reconnu les pouvoirs de Lesdiguières , provoquèrent la réunion d'une assemblée politique à Bourdeaux « pour résoudre, dit Eustache Piedmont, à ce qu'on murmurait du différend du gouvernement, que le fils de M. de Montbrun disait lui appartenir, et pour résoudre des propositions que les sieurs commis du pays leur avaient faites , et aussi sur les avis qu'ils avaient de l'armée de M. du Mayne (Mayenne) qui venait en Dauphiné. Ils ne voulurent se résoudre à la paix ». Le fils de Montbrun n'avait guère à cette époque que
(1) Mémoires de la maison des Gay (Mns.).
(2) Sous la présidence de d'Estables. Voy. Pièces justif., N.° VI.
(3) Arch. dép. de V Isère, B.; — Brun-Durand, Essai historique sur la chambre de redit, p. 64.
i58o. 14 ans, mais c'était un drapeau mis en avant par Saint- Auban et Cugie , qui auraient voulu , chacun en ce qui le concernait , obtenir le commandement suprême , sans oser toutefois le briguer ouvertement.
Peu après , les protestants du Royans et des environs , m tantôt seuls , tantôt accompagnés de quelques soldats catholiques des débris de la ligue des Vilains, firent diverses irruptions à Quirieu , La Forteresse près Saint- Etienne de Saint-Geoirs et Saint-Antoine, et revinrent chargés de butin dans les diverses places qu'ils occupaient (10 juin — 6 juillet).
Un mois après, une autre troupe protestante , qui opérait dans le bas Dauphiné, s'empara par surprise de Saint-Paultrois-Châteaux (23 juil.) sous la conduite de Bernard d'A-
lencon de Teissières. Us investirent d'abord la maison de
Pierre Prat, procureur du temporel de l'évêque Thomas Pobel , et le jetèrent en prison , « où , au rapport de Boyer de Sainte-Marthe1, ils lui firent souffrir la faim, la soif et mille injures pour l'obliger de rendre les deniers du séquestre et les livres des reconnaissances de l'évêché ; mais il ne voulut jamais le faire... Cependant ces sentinelles qui le gardaient, le voyant inflexible, le contraignirent, sous peine de le faire mourir, de leur payer la peine qu'ils prenaient à son occasion. Pour se rédimer de ce danger... il emprunta cent six écus de ses amis, qu'il leur donna : ce qui lui servit d'un moyen efficace pour s'évader ».
Quelques jours après , les protestants dauphinois tinrent un nouveau synode à Die (3 au i3 août). Vers la fin des séances arrivèrent cinq paquets du roi de Navarre concernant la police militaire de la province et confirmant la nomination de Lesdiguières au poste de commandant en
chef des troupes protestantes du Dauphiné. Le roi blâma à i58o. cette occasion la conduite des Désunis, qui, persistant néanmoins dans leur scission, tentèrent le 29 août, mais sans succès, de se saisir de Die. Cugie, Jean de Grammont de Vachères , Comps , du Poët, de Laye, Condorcet et autres étaient à la tête de l'expédition I.
Le duc de Mayenne envahit le Dauphiné' et prend quelques petites places. Siège mémorable de La Mure. Conférence de Fleix.
Les Guises, voyant que le Dauphiné ne se disposait nullement à déposer les armes, engagèrent Henri III à y envoyer le duc de Mayenne (Charles de Lorraine), un des leurs, avec une armée suffisante pour le réduire. Elle comptait 9,000 hommes de pied, 3,ooo Suisses, 2,000 gendarmes, 1,400 reîtres, 10 canons et une couleuvrine*. Arrivé à Valence , qui lui ouvrit ses portes , Mayenne voulut d'abord essayer son artillerie contre Châteaudouble (5 sept.)> que Blacons évacua en la voyant approcher; puis il envoya pour débloquer Tallard, que Lesdiguières tenait assiégé depuis le mois d'avril , Guillaume de Saulx de Tavanes , fils du célèbre maréchal de ce nom , qui devait faire dans ce but sa jonction avec le grand prieur Henri de Valois, bâtard d' Angoulême , gouverneur de Provence , et le colonel corse Alphonse d'Ornano. « Je trouve, dit Tavanes dans ses Mémoires, le grand prieur et les Provençaux en crainte des huguenots ; je les rassure, marche droit à Lesdiguières sous
(1) Mémoires de la maison des Gay.
(2) Chorier dit 7,000 hommes de pied et 1,000 chevaux; Eustache Piedmont, 8,000 hommes de pied et 2,000 chevaux.
i58o. promesse d'être soutenu. Il se présente en bataille, la Durance entre deux ; Morges, son cousin, et plusieurs autres des siens furent blessés... Je passai le lendemain ladite rivière de Durance auprès de Tallard... et sans attendre les Provençaux je fais lever le siège à Lesdiguières , qui se retire à Gap au trot; si le Corse m'eût voulu ou pu suivre, je l'eusse défait. » « Je regretterai toujours, dit Tavanes dans un autre passage, que lorsque je chassai Lesdiguières de devant Tallard... que, lui paraissant en gros sur le bord de la rivière de la Durance avec toutes ses forces, le jour de devant que je ne la passai , sans doute il n'eût point rendu de combat. Le lendemain que je traversai la rivière , ils se tinrent si loin du bord qu'ils eurent moyen de se retirer quand mes coureurs furent aux pistoletades avec eux. »
Le duc de Mayenne , qui était resté à Valence , se rendit à Romans (3o août). Le 5 septembre ses soldats prennent Saint-Nazaire-en-Royans. La garnison, comptant 40 soldats, se réfugie dans la tour, rend les armes, mais est passée au fil de l'épée , puis le bourg est incendié. Les soldats protestants qui occupaient le Pont-en-Royans, voyant approcher les troupes du duc , mettent le feu à la ville , dont un seul quartier est détruit, rompent le pont jeté sur la Bourne et se retranchent dans le château , d'où on ne put les déloger1. Après cela, 4,000 soldats investissent Beauvoir (19 sept.). Cette petite place assez forte n'avait pour toute garnison que 140 soldats, dont plusieurs étaient nouveaux et peu connus des capitaines et quelques autres catholiques. Après cinq ou six jours de résistance , le capitaine Féraud (ou Ferraut) , qui commandait le fort situé en avant de la place, ne voyant venir, aucun secours, se découragea et
(1) Les Mémoires de la maison des Gay disent que ce furent les catholiques qui, irrités de la résistance opiniâtre du château, mirent le feu à la ville.
obtint une capitulation honorable. D'Allières, qui était dans i58b. Beauvoir même , n'espérant plus pouvoir lutter, se retira à Die avec ses gens , et les catholiques incendièrent le bourg. Le duc de Mayenne reçut pendant le siège un coup d'arquebuse, qui lui blessa légèrement l'oeil. Lesdiguières avait donné ordre au capitaine Gaspard Faure de Vercors d'aller secourir Beauvoir avec i oo hommes , mais il s'y était refusé lâchement. D'Allières, ayant rencontré celui-ci quelques jours plus tard, ne put contenir sa colère, le saisit à la gorge et l'étrangla.
De Beauvoir l'armée royale se porta sur Izeron. Après quelques jours de siège , Bouvier, qui y commandait , capitula et obtint la vie sauve, à la condition que Saint-Quentin et la tour du Pont-en-Royans, occupés par les protestants, se rendraient. Saint-Quentin y consentit, mais la garnison de ladite tour résista, et, pour se venger, l'armée royale incendia le Pont (12 nov.), qui avait été déjà brûlé en partie quelques mois plus tôt. La mésintelligence se mit malheureusement parmi les soldats de la garnison, ce qui entraîna la reddition de la tour. D'Allières et le ministre Denys, de Die , s'étaient dirigés vers eux pour apaiser leur différend ; mais la garnison avait été déjà achetée par le capitaine catholique Beaucroissant et la tour livrée. Saint-Egrève tomba également au pouvoir de l'armée royale.
Mayenne se rendit ensuite à Grenoble et résolut d'assiéger La Mure , le boulevard des protestants du haut Dauphiné. « Cette petite ville, dit Chorier, qui est la clef des montagnes du côté du Grésivaudan, est bâtie sur le penchant d'un rocher assez élevé. Lesdiguières l'avait fortifiée avec grand soin et s'était servi des connaissances d'Hercule Nègre, [ natif de Cental, marquisat de Saluces], appelé depuis le comte de Saint-Front, excellent ingénieur, pour n'y rien épargner de ce qui pouvait la rendre bonne. Les murailles en avaient été terrassées et étaient environnées d'un iossé
i*8o. large et profond. Vers le midi était un grand bastion, qui y avait été élevé pour couvrir la ville de ce côté, le plus nu et le plus accessible ; mais ce qu'il y avait de meilleur, était une citadelle au-dessus de la ville, qui commandait avantageusement à tous les lieux d'où elle aurait pu être le plus incommodée. » Les courtisans du duc de Mayenne le dissuadaient d'assiéger cette place, en lui représentant cette entreprise comme hasardeuse et difficile ; mais « son propre courage , dit l'historien Matthieu , le fortifia en ce dessein , et les raisons que l'archevêque d'Embrun et le premier président de Grenoble ajoutèrent, le rendirent plus facile ».
Lesdiguières avait placé 800 hommes environ dans la ville ou dans la citadelle. Celle-ci, qui disposait de trots canons, était défendue par Aspremont, assisté de Montrond, les deux frères Chenevières1, du Port et La Gautière, choisis entre les meilleurs capitaines ; celle-là par du Villar. Lesdiguières lui-même campa avec ses hommes à Saint- Jean-d'Hérans, prêt à se porter au secours de la place au moindre signal. Pour ce qui est du duc de Mayenne, il avait 89ooo hommes de pied , 800 chevaux et 1 8 canons , et pour principaux officiers Jean d'Arces, dit Livarrot, neveu de Maugiron , Aymar de Poissieu du Passage , Antoine de Clermont-Montoison , gendre de Gordes, Birague-Sacremor, Louis-Guillaume-Reymond de Mourmoiron, comte de Monda ur, beau-père de Maugiron, Charles- Emmanuel de Savoie, duc de Nemours, frère utérin du duc de Mayenne, François de Mandelot, gouverneur de Lyon.
Le duc de Mayenne % accompagné de Maugiron, partit
(1) Jacques de Miolans, sieur de Chenevières, et Pierre Bardel Chênevières. Ce dernier fut tué pendant le siège.
(2) Nous suivons le Journal du siège d'Aymar du Rivail et un autre Journal anonyme. Chorier et Videl donnent peu de détails et ne s'accordent pas avec ces relations.
le 29 septembre de Grenoble, et dès le 3o son avant-garde t58o. était devant La Mure. Il y arriva lui-même le iw octobre, avec le reste de l'armée , à l'exception de l'artillerie , qui ne fut au camp que le 9. Jusque-là il n'y eut que de légères escarmouches entre la garnison et l'armée assiégeante, et quelques alertes causées à celle-ci par Lesdiguières.
Le io, Mayenne fit établir 6 canons sur la colline de Beauregard, d'où Ton pouvait diriger un feu plongeant sur la place, et, du 1 1 au 14, il disposa ses autres pièces de façon à battre divers points des fortifications de la ville, spécialement le grand bastion 'qui défendait le côté le plus nu. Le 14, on ne put tirer que quelques coups, à cause du brouillard -, mais on pratiqua une assez grande brèche à la grande pointe de la citadelle. Le 1 5, les assiégés firent une sortie sans importance; mais , à la faveur du brouillard, ils x reçurent un renfort de 240 hommes. Le U5, il y eut une grande canonnade» La ville fut battue par les 6 canons placés sur la colline de Beauregard , pendant que le grand bastion supportait de son côté le choc de 8 autres canons , qui lui causèrent cependant peu d'avaries. Les assiégeants réussirent à monter sur la contrescarpe faisant face au bastion; mais, ayant voulu descendre dans le fossé , ils furçnt repoussés. Néanmoins ils passèrent la nuit sur la contrescarpe.
Le 17, ils continuent leurs tranchées jusqu'au fossé et parviennent à monter sur le bastion , d'où ils sont repoussés à coups de pique et de pierre. Cependant ils se logent au pied du fossé , s'y mettent à couvert au moyen de barriques remplies de terre et de planches, et commencent. aussitôt à creuser une mine sous le bastion , qu'ils continuent toute la journée du 18.
Le 1 9, les assaillants avancent leur mine de 1 6 à 1 8 pieds, y mettent le feu et, profitant de la brèche, s'élancent à l'assaut de deux côtés différents; mais ils sont également repoussés à coups de pique et de pierre. Trois autres
i58o. assauts n'eurent pas plus de succès, et la brèche demeura au pouvoir de la garnison , qui s'empressa de la réparer. Mayenne eut, dans cet assaut, 20 soldats et plusieurs gentilshommes tués, et 35 à 40 blessés. Les assiégés perdirent 37 des leurs.
Le 2i9 dans la nuit, Montjoux, beau-frère de Blacons, s'efforce, avec 3oo hommes, de pénétrer dans la place par la montagne. Les soldats du duc l'aperçoivent, l'entourent et se saisissent de sa personne et de six de ses soldats. Les autres se sauvèrent ou furent assez heureux pour entrer dans la ville. Dans la journée qui suivit et le 23, les assiégeants se bornèrent à saper les murs du bastion. Le 24, à l'aide de planches et de poutres , ils parvinrent à se loger « à la fleur du haut du bastion » ; mais , à 8 heures du soir, Montrond et les deux Chenevières, avec 3oo hommes, qui avaient revêtu des chemises ou casaques blanches pour jeter la confusion dans les rangs des soldats ennemis, habillés de cette façon , s'élancent dans le fossé à droite et à gauche du bastion, chassent les royaux et détruisent leur logement. Apprenant cette surprise , quelques gentilshommes ennemis se précipitent dans le fossé , rallient les soldats et repoussent à leur tour les assiégés. Le duc arrive lui-même avec toute la noblesse du camp; mais leurs adversaires étaient déjà rentrés dans la place. La nuit fut employée par les royaux à couvrir la tranchée, afin de protéger les mineurs, qui continuèrent leur galerie. Les assiégés firent toutefois une contre-mine, et, le 25, les soldats des deux camps se rencontrèrent dans la galerie et échangèrent entre eux quelques arquebusades. Dans la nuit de ce même jour, 5oo hommes de pied des troupes de Lesdiguières, dont 100 cuirasses, attaquèrent le village de Prunières, où était logée une partie de l'armée royale, prirent 23 chevaux avec leur harnachement et incendièrent le village.
Les 26, 27 et 28, les soldats du duc continuèrent leurs
tranchées sans être gravement inquiétés. Le 29, ils mirent i58o. le feu à une mine qui fit une assez grande brèche au bastion et tua quelques assiégés. « Partie de ceux qui étaient dedans, dit le Journal anonyme, périrent : les uns étouffèrent, les autres furent mis en pièces et les autres étaient enfoncés dans terre jusqu'à la gorge, lesquels, pour penser de sauver leur vie, disaient aux vainqueurs : Cent écus, deux cents écus, trois cents écus. » Aussitôt la brèche formée, les assiégeants s'élancent à l'assaut ; mais ils sont repoussés à coups de pierre et d'arquebuse et violemment incommodés par des pièces d'artifice, auxquelles les assiégés mettent le feu. Renforcés par une nouvelle colonne, ils gravissent le bastion et parviennent à s'y mettre à couvert du feu de la place au moyen de fascines et de sacs remplis de terre.
Le 3o et le 3 1 furent employés par- les royaux à établir deux canons sur le bastion et cinq sur la contrescarpe, près de la porte Peschiër, de façon à battre l'encognure de la courtine du bastion. Les pièces logées sur ce dernier firent beaucoup de mal à la ville et tuèrent un grand nombre de soldats, de femmes et d'enfants. Pour surcroît de malheur, l'ingénieur Hercule Nègre se laissa corrompre et envoya au duc, dans la journée du 3i, son laquais, qui dit à ce dernier, d'après du Rivail, « que le matin la garde de ladite encognure avait pris si chaude alarme qu'elle s'enfuit jusqu'au milieu de la place; mais, arrivant, Aspremont en tua deux , et à coups de bâton fit retourner le reste ; qu'ils avaient tout débagagé et porté à la citadelle ; que la nuit ils avaient été prêts à abandonner la ville ; qu'ils n'avaient que trois caques de poudre tant à la ville qu'à la citadelle, de farine que ce que deux bœufs pourraient moudre en un jour ; qu'ils- n'avaient que deux fours; qu'autant de feux qu'on faisait à la citadelle, autant il signifiait qu'il y était arrivé d'hommes de la part de Lesdiguières ».
Les assiégés, voyant l'ennemi maître du bastion qui
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i58o. commandait la ville, et ne pouvant plus espérer de la dé* fendre , y mirent le feu sur dix ou douze points différents , dans la nuit du \n novembre, vers deux heures ', et se# réfugièrent dans la citadelle au nombre de i,5oo, ne laissant que quelques femmes après eux. En cela ils enfreignirent l'ordre de Lesdiguières , qui avait formellement défendu à la garnison de la citadelle de recevoir autre chose de la ville que des vivres et des munitions. Voyant la place évacuée , l'armée royale y pénétra aussitôt, et, favorisée par la chute d'une neige abondante, parvint à éteindre l'incendie. Elle trouva encore quelques vivres.
La position des assiégés dans la citadelle était intenable, car ils manquaient de munitions de guerre et de bouche. Ils demandèrent donc au duc la permission de congédier en toute liberté et sûreté les femmes qui s'étaient réfugiées au milieu d'eux. Mais Mayenne répondit « que celles qui étaient demeurées dans la ville avaient été traitées avec toute douceur et respect ; mais qu'ils gardassent les leurs , puisqu'ils avaient tant de moyens , comme ils faisaient toujours entendre ».
L'armée royale , commençant sans plus tarder le siège de la citadelle , intercepta , par une sorte de mur fait avec des barriques pleines de terre, la tranchée qui y conduisait, afin que les assiégés ne pussent sortir de ce côté. Le 2 elle se logea dans le fossé même de la citadelle, tandis que les assiégés faisaient sortir les 3oo femmes * qui avaient cherché un asile au milieu d'eux. Ces malheureuses, en proie à une terreur mortelle, se tenaient immobiles dans le fossé, car leurs coreligionnaires leur jetaient des pierres pour le6 obliger à fuir, et les assiégeants les empêchaient d'avancer en tirant
(1) Le Journal anonyme dit 6 heures du matin.
(2) Euttache Piedmont dit 80 seulement.
— 39i — sur elles des coups d'arquebuse. A la fin, le duc donna i58o. ordre de faire cesser ce jeu sanguinaire et de les conduire en sûreté au village de Ponsonnas.
Un déserteur de la garnison vint annoncer au duc, le matin de ce même jour, que les assiégés étaient encore au nombre de 1,200, et qu'ils n'avaient que peu de vivres et point d'eau. Dans l'après-midi, on les vit, en effet, pousser hors de la citadelle i5o ou 160 mauvais chevaux x, qu'ils tuèrent ou blessèrent, parce qu'ils ne pouvaient les nourrir. Le 3, un autre déserteur, envoyé par le traître Hercule . Nègre, conseilla aux assiégeants d'établir des canons sur la colline située « vis-à-vis de la citadelle, sur le moulin de Bonrepos », comme étant le lieu le plus propre pour battre la citadelle et le moyen d'attaque que la garnison craignait le plus. Le duc suivit cet avis et employa le 3 et le 4 à préparer un chemin et une plate-forme pour établir uno batterie de 8 canons. Les assiégés, à partir de ce moment , perdirent tout espoir de résistance et demandèrent à capituler. Après divers pourparlers, qui prirent les journées du 4 au 6 novembre , ils obtinrent de sortir de la place , les soldats avec leur épée et leur poignard , les gentilshommes avec les mêmes armes et leurs chevaux; les uns et les autres avec la promesse « de ne plus porter les armes contre le roi » ; mais ils durent livrer leurs enseignes, cornettes, tambours et munitions de guerre, et leurs canons, au nombre de trois. Les blessés sortirent les premiers , et après eux « tous les soldats, au nombre de huit ;cents, fort bons hommes et bien armés, entre lesquels avait trente chevaux, quelques femmes et enfants, avec leur bagage ». La troupe prit le chemin du pont de Cognet, avec une escorte d'honneur. Le duc demeura quelques jours à La Mure pour en faire réparer
(x) Eustache Piedmont dit 120.
i58o. les brèches, et, y ayant laissé une garnison et des vivres, reprit le 25 le chemin de Grenoble.
Ainsi se termina le siège de La Mure. Son issue ne fut pas glorieuse comme celle du siège de Livron ; mais il n'en fit pas moins beaucoup d'honneur aux soldats huguenots, qui, pendant plus d'un mois, tinrent en échec une armée de près de 9,000 hommes, commandée par un des meilleurs capitaines du temps. Il est vraisemblable qu'avec un peu plus d'opiniâtreté dans là défense la ville n'eût pas été prise ; mais les assiégés ne voulurent point ajouter </oi à Lesdiguières, qui « les assurait à toute heure, dit l'historien Matthieu, que le duc de Mayenne se retirerait, que leur patience le vaincrait sans combattre , son armée étant dépourvue de vivres et son artillerie de munitions, en pays fâcheux et en la plus rigoureuse saison de Tannée ». Le temps, en effet, qui avait été sec pendant six semaines, devint fort mauvais, et il tomba de la neige en abondance. L'union des chefs réformés aurait également fait échouer les efforts de Mayenne; mais plusieurs d'entre eux ne se cachaient point pour contrecarrer les desseins de Lesdigùières , dont ils ne voulaient pas reconnaître l'autorité. II avait réclamé leur appui pour secourir la ville, et s'ils s'étaient rendus à son camp , c'était plutôt pour paralyser son action que pour la favoriser. Videl raconte même qu'un jour ils l'attendirent sur un coteau pour se défaire de lui, et qu'averti de leurs desseins par Fabri, pasteur de Mens, il poussa droit à eyx sur son cheval avec ses gardes et leur dit : « Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, qu'un homme de cœur, monté sur ce cheval, n'est pas mal en état de se défendre ? » Puis , mettant pied à terre , il les salua comme à l'ordinaire , et par cette résolution leur ôta toute envie de mettre leur complot à exécution.
Comme au siège de Livron, les femmes jouèrent un grand rôle dans la défense de La Mure. Elles « travaillaient jour
et nuit, dit Chorier, à réparer les fortifications avec les 1S80. hommes, et il y en eut une qui combattit toujours avec eux. On la vit sur la brèche aux assauts, et entre les soldats aux sorties. Elle fit mourir de sa main plusieurs des assiégeants, et n'y eut point de soldat plus déterminé ni plus terrible qu'elle. On l'appelait, dans Tannée du duc, la Cotte rouge, à cause de la couleur de sa jupe, et on n'a pas eu le soin de conserver le souvenir de son nom. Elle le méritait néanmoins ou par son courage ou par son bonheur, car elle ne fut jamais blessée, quoiqu'elle se prodiguât dans les occasions les plus dangereuses ».
Les assiégés (et c'est là encore un trait de ressemblance entre Livron et La Mure) adressèrent aussi aux soldats royaux des moqueries et des injures. « Vous n'avez pas trouvé un Beauvoir, leur disaient-ils, ni les faibles places que vous avez prises ; vous n'avez pas trouvé des soldats pusillanimes et bas de cœur, qui se sont rendus sans coup frapper ; mais vous avez trouvé , canailles de papaux , des gens qui feront vos tombeaux à Pentour de ces murailles. Le diable vous mène bien, quand de si loin vous venez chercher votre mort. Si vous' n'avez d'autre ville pour vous, je crois que celle-ci ne vous fera pas les gencives, et que vous serez bien mouillés si vous n'avez d'autres maisons pour vous garder de la pluie. »
Pour ce qui est des pertes réciproques des deux armées, Eustache Piedmont dit que les protestants eurent en tout 400 hommes mis hors de combat, et le duc de Mayenne 600 morts et autant de blessés. Le chroniqueur de Saint- Antoine ne paraît pas compter les soldats de l'armée royale qui périrent de maladie , et ils furent nombreux.
Quelques jours après la prise de La Mure, vers le 10 novembre, Henri de Bourbon, prince de Condé, qui était hors de France depuis le mois de mai , et avait parcouru sans succès les Pays-Bas , l'Angleterre et l'Allemagne pour
— 3g4 — i58o. solliciter des secours d'hommes, passa à Gap, venant de Genève, avec une suite de 18 à 20 chevaux. S'il faut en croire Chorier, qui place à tort cet événement au commencement de cette année (1 5 80), les bagages du prince auraient été pillés sur la frontière de Savoie; mais lui-même n'aurait été ni reconnu ni arrêté. Il ajoute qu'il reçut à Gap les devoirs de toute la noblesse huguenote du Dauphiné, et qu'ayant réussi à réconcilier Lesdiguières avec les Désunis , il le confirma dans sa charge de commandant général des troupes réformées de la province , que lui avait déjà conférée le roi de Navarre. De Gap, Condé vint à Die, puis gagna le Languedoc, et y arriva quelques jours avant la signature du traité de paix de Fleix, du 26 novembre i58o, connu sous le nom de Conférence de Fleix, qui accordait aux protestants des conditions beaucoup plus favorables qu'ils ne l'auraient espéré; car, à l'exception de la prise de Cahors, ils n'avaient éprouvé que des échecs pendant cette 70 guerre de religion. La conférence de Fleix confirma Tédit de Poitiers (17 sept. 1577) et les articles de Nérac (fév. 1579) l.
(1) Le siège et prinse de la ville et citadelle de La Mure, en Van i58o> Valence, 1870, in-8*; — Ample discours du siège et prinse de la ville et citadelle de La Mure, Lyon, i58o, in- 12 (Valence, 1870, in-8#); — Eustache Piedmont, Mémorial; — Mémoires de Gaspard de Saulf, sieur de Tavannet, p. 181, 363; — û'Aubigne, t. 11, p. 407; — Matthiku, t. 1, p. 456; — Chorier, p. 697-704; — Videl, p. 71-85; — Gurronnet, p. 147- i5i (inexact); — Pérussis, dans d'Aubais, t. 1, p. 227.