‹ Histoire des réfugiés huguenots en Amérique [microforme]Chapitre 40 sur 79 · ÉTABLISSEMENT A NEW-OXFORD · texte numérisé non relu

ÉTABLISSEMENT A NEW-OXFORD

Ce fut au printemps ou pendant l'été de l’année 1687 qu'une petite colonie de huguenots, destinée pour le pays de Nipmuck, au cœur du Massachusetts, arriva à New-Oxford. Le voyage dut durer au moins trois jours. Ils avaient suivi, durant cinquante milles, la route à travers le désert connue sous le nom de « Bay Path, » qui conduit de Boston à la rivière de Connecticut. Après avoir été sans doute à l’origine un simple sentier indien, ce chemin était depuis bien des années frequenté par les Anglais, et dans toute la région qui s'étendait entre la côte et la ville de l’intérieur, Springfield, c'était ce qui ressemblait le plus à une route carrossable. Conduisant les véhicules qui portaient leurs provisions et leurs instruments de labourage ou de défrichement, les Français admiraient le paysage grandiose du pays nouveau dans lequel ils venaient de pénétrer. Excepté le long de cette ligne étroite, où çà et là quelques arbres étaient abattus et quelques broussailles coupées, ou dans quelques clairières grossièrement défrichées par les sauvages, la forêt se montrait à eux dans toute sa grandeur primitive. Bon nombre des essences qui la composaient étaient tout à fait nouvelles pour

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les étrangers. Le noyer d'Amérique, le sapin du Canada, le chène rouge, écarlate et noir attiraient leurs regards. Le chêne blanc, le sycomore, l’ormeau, le hêtre , l’érable, le pitch-pin, le sapin atteignaient un développement que les Français des côtes plates de l’ouest ou des plaines cultivées de l’intérieur n'avaient jamais observé jusque-là. Ces géants de la forêt, ces dais de feuillage, cette exubérance de végétation formaient les paysages les plus enchanteurs et les plus pittoresques. D'ailleurs, les bois étaient remplis de fleurs éblouissantes, de plantes grimpantes et de fruits savoureux de toute espèce ; en maints endroits, la vigne, vue bien agréable pour des enfants de France, développait sur le sol ses larges feuilles où grimpait d'arbre en arbre, laissant pendre des grappes qui promettaient une abondante récolte. | Le chef de la petite colonie était un pasteur français, Daniel Bondet (1), qui, après une longue et périlleuse traversée sur l'Océan, avait abordé à Boston, l’été précédent, « avec une bande de pauvres réfugiés. » Sur les quinze familles qui composaient ce premier groupe, huit ou dix l’accompagnèrent à l'endroit où des terrains leur avaient été concédés pour ‘leur établissement. Boudet avait été choisi par la Socièté de Londres pour la propagation de l'Evangile dans la Nouvelle-Angleterre , et chargé de travailler à l’évangélisation de la tribu indienne de Nipmuck, dont les faibles restes occupaient quelques

(1) Bondet ou plutôt Boudet,comme nous l’orthographierons désormais dans le cours de l'ouvrage. M. Michel Nicolas parle d’un Boudet, pasteur réfugié. « Jean Boudet, que Quick donne pour un » petit-fils par sa mère de Daniel Chamier, placé à la tête d’une » petite église française, en Amérique , profita de cette circon- » Stance pour prècher l'Evangile aux diverses tribus qui campaient » dans les environs de sa paroisse. » (Michel Nicolas, Histoire de l’Académie de Montauban, p. 316). (Note des traducteurs.)

villages autour de l'établissement projeté par les réfugiés français. Le premier aspect du pays dut paraître encourageant aux huguenots. Actuellement, vu d’une élévation au sud-est du village d'Oxford, le pays semble admirablement choisi. Une ligne de collines boisées encadre la vallée baignée par le Maanexit ou fleuve Français. Les rives du fleuve, s'étendant de chaque côté à plus de deux milles, présentaient dès cette époque une apparence cultivée et fertile ; car les Indiens y récoltaient depuis longtemps du maïs et d’autres grains, et la région était renommée parmi eux pour la richesse de son sol. Autour de ces plaines d’alluvion, les pentes douces des collines voisines pouvaient facilement se transformer en plantations variées et en prairies, et offraient maint site pittoresque pour l'établissement des habitations, tandis que le riurmure d’un petit torrent suggérait aussitôt à l’esprit pratique du colon l'idée d’une force que la communauté pouvait utiliser pour actionner un moulin.

Le modeste village était encore en construction lorsqu'un personnage important vint se joindre à la colonie naissante. C'était Isaac Bertrand du Tuffeau, associé et agent de Gabriel. Bernon, qu’il précédait, et venu d’Angleterre pour fonder en commun avec lui une plantation (1). Du Tuffeau partit de Londres à la fin de mai, muni des lettres de recommandation que Bernon et Robert Thompson, président de la Société pour la propagation de l'Evangile dans la Nouvelle-Angleterre, et l’un des propriétaires de New-Oxford, lui avaient remises pour Joseph Dudley et William Stoughton, qui étaient les autres propriétaires à Boston.

(1) Voir page 413.

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Sur la présentation de ces lettres, il obtint une concession de sept cent cinquante acres de terrains à Oxford. Du Tuffeau était accompagné de deux jeunes fermiers anglais de Staffordshire, John Johnson et Thomas Butt, et par Jacques Thibaud et sa fille Catherine, réfugiés français engagés à Londres par Bernon et par lui-même pour travailler pendant quelque temps dans leur plantation.

La première année fut encourageante pour la nouvelle colonie. Quoique la saison fût avancée pour la plantation, la nourriture ne manqua pas. Les bois étaient pleins de gibier et les cours d’eau très poissonneux. Les Indiens des forêts voisines fournissaient aux Français du maïs et, de temps en temps, on se procurait à Boston les provisions indispensables. L'hiver fut d’une douceur exceptionnelle. A la grande surprise des Français, le froid ne fut pas plus rigoureux qu’en France ; ils n’eurent que deux fois de la neige, et elle ne dépassa pas l'épaisseur d’un pied. Le contentement régnait dans la petite communauté, et nul n’était plus enchanté que Bertrand du Tuffeau, qui s'était marié depuis son arrivée au Massachusetts. Le premier mariage béni par l'excellent pasteur Boudet fut probablement celui de du Tuffeau et de « demoiselle de La Rochefoucauld. » Ni l’un ni l’autre n'étaient jeunes, et ils n’eurent point d'enfants. Bernon avait avancé libéralement à son agent la somme de 200 livres pour la plantation, et les bonnes nouvelles qu’il reçut de la colonie l’'amenèrent à envoyer encore 300 livres. L'argent fut dépensé généreusement, sinon judicieusement; et enfin, l’année suivante, « encouragé par les lettres dudit du » Tuffeau, » Bernon « s’embarqua lui-même avec ses » serviteurs, » à ses propres frais, « avec quelques

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» autres familles, » comprenant « plus de quarante » personnes, » et vint s'établir lui aussi en Amérique (1).

Le navire le Dolphin, qui était considéré comme un bon marcheur, justifia sa réputation, et le capitaine, John Foye, « navigateur très prudent, » eut la satisfaction de débarquer ses passagers à Boston dix semaines après leur départ de Gravesend (2).

Bernon ne perdit pas de temps pour ffemettre les lettres de recommandation que Robert Thompson lui avait données pour Dudley et Stoughton. Il s’occupa aussi d'obtenir la confirmation de la concession qui lui avait été faite d’un terrain de trois mille cinq cents acres à Oxford. Peu de semaines après, le petit village de Nipmuck fut mis en grand émoi par l’arrivée de deux personnages importants. L'un était le riche et entreprenant huguenot dont l’arrivée était un puissant encouragement pour la petite colonie. L'autre était le « chief justice » de la province du Massachusetts, président du conseil de la province, l’un des propriétaires d'Oxford et, en réalité, le seul directeur de toute l’entreprise. Dudley avait été heureux d'accompagner

(1) Papiers Bernon, Mss.

(2) « Mercredi 5 juillet... Foy arrive aujourd’hui... Plusieurs » Français sont venus avec Foy, dont quelques-uns possèdent des biens. » (Journal de Samuel Sewall, 1, 219).

On pourrait croire, d'après un acte du 24 mai 1688, au nom de Bernon, lui concédant les terrains qui lui avaient été promis par les propriétaires de New-Oxford , qu'il était arrivé à Boston avant la date que nous venons d'indiquer. Mais Bernon avait autorisé du Tuffeau à le représenter dans cette transaction, et il est prouvé d'autre part qu'il ne partit pas de Gravesend avant le 26 avril 1688, jour où il signa un contrat avec Pierre Cornilly (Papiers Bernon). Il est certain aussi qu’il « s’embarqua, » lui et ses compagnons, avec « le Capt. Foye et le Capl. Ware » (fra , dont le premier arriva à Boston , comme nous l’apprend

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492 Histoire des réfugiés Ruguenols en Amérique.

son nouvel ami à la colonie pour le mettre en possession de son terrain. L'investiture dut se faire avec toute la solennité habituelle. La vieille coutume anglaise de l'investiture « par le gazon et la branche » (by lurf and big) était encore souvent observée par les colons américains, et ce fut probablement ainsi que Bernon fut mis en possession de son terrain d'Oxford. L’imagination nous retrace aisément cette scène, qui avait attiré tous les habitant du village.

Les deux parties se rencontraient au centre du terrain concédé ; là le propriétaire donnait au concessionnaire un morceau de gazon coupé du sol et une petite branche de l’un des arbres qui l’ombrageaient, priant en même temps tous les assistants de remarquer qu’il en mettait le nouveau possesseur en pleine et paisible jouissance. |

Les deux parties étaient des hommes fort distingués, et tous deux dans la fleur de l’âge ; l'Anglais était plus jeune que le Français de trois ans. |

Joseph Dudley était l'un des gentilshommes les plus accomplis de son temps. « D'un noble aspect et de » bonne mine, » son affabilité lui avait gagné la considération générale. Fils d’un gouverneur du Massachu- : setts, il entra de bonne heure dans la carrière où il devait finir par occuper la même haute charge que son père.

Quoiqu'il fût rusé et intéressé, comme ses contemporains s’en aperçurent fort bien, il se faisait pardonner ses travers par ses manières courtoises et son extraordinaire habileté à concilier des intérêts opposés et à triompher des préjugés les mieux fondés. Peu d’hommes publics ont mieux su gagner la confiance publique en Amérique, et peu, après avoir trahi la confiance du

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peuple, ont mieux réussi à la regagner. Il tenait donc à gagner la confiance de Bernon, et il n’épargna aucun effort pour se concilier les sympathies d'un homme qui pouvait lui être si utile dans l'avenir. On a dit de Dudley qu'il « n'était pas sincère, même envers ses amis. »

Gabriel Bernon nous est représenté par la tradition comme singulièrement droit et vif, et comme un homme d'apparence imposante et de mine courtoise. Grand, droit et élancé , il joignait à la vivacité de sa race l’esprit de réflexion qui distinguait les hommes de sa religion. Le descendant de la maison princière de Bourgogne ne le cédait pas en affabilité au premier magistrat de la province ; mais Bernon savait allier une véritable bienveillance avec un tempérament vif, qui se trahissait par une certaine brusquerie de manières , dont le souple et habile homme d'Etat devait être exempt. Sensible à l’injure et à l'injustice, il était impétueux mais fidèle ‘'ans ses affections, et il ne paraît pas qu'aucune ombre de méfiance se soit jamais glissée dans l'amitié qu'il avait formée avec Dudley. « J’ay sacrifié tous mes » intérêts pour m'attacher aux vôtres avec toute la » passion d’une véritable affection, » lui écrivait-il vingt-deux ans plus tard (1).

L'esprit franc et ardent de l’un devait former un contraste frappant avec le sang-froid de l’autre, au moment où Bernon reçut du représentant des propriétaires les signes de son investiture. Il se voyait déjà le seigneur de ce petit domaine, surveillant le village fondé par ses compagnons de refuge dans ce pays neuf et libre, dont il pouvait suivre de Boston la croissance et la prospérité, et qu'il pouvait visiter de temps à autre, comme

(1) Papiers Bernon. Bernon à Dudley, 1°" mars 1710.

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autrefois il se rendait de La Rochelle à La Bernonière, en Poitou, ou à Bernonville, dans l’île de Ré. Il se doutait peu alors certainement du sort de cette colonie fondée dans la forêt du Massachusetts, et ne pensait pas que vingt-huit ans s’écouleraient avant que son ami anglais consentit à lui remettre les titres de propriété du terrain qu'il lui avait concédé avec des formes si solennelles.

Bernon amenait avec lui à Oxford une portion au moins de la compagnie de quarante personnes qui l'avait accompagné à son départ d'Angleterre. Son arrivée imprima une forte impulsion aux progrès de la colonie. Aux termes de son contrat avec les propriétaires, il s'était engagé à construire un moulin pour l'usage des habitants et à l’entretenir à ses frais. L’engagement fut rempli et, outre le moulin à blé, le torrent qui bordait le village actionna bientôt un moulin à scierie indispensable à l’industrie des colons. La petite communauté fut aussi dotée d’une maison de prières. La grande maison du pasteur Boudet n’était plus suffisante pour recevoir les familles des colons depuis qu’il en était arrivé de nouvelles, et un « Temple » fut construit sur la route du fort. Auprès du temple était le cimetière, qui ne tarda pas à recevoir les premières victimes de la barbarie des sauvages.

Un fort était alors le complément habituel d’une ville frontière de la Nouvelle-Angleterre. Sa construction n'était pas causée par la crainte d’une attaque immédiate, mais plutôt regardée comme une précaution dictée par la simple prudence, alors même qu'aucune raison ne pouvait faire craindre un péril immédiat du côté des indigènes. Le fort d'Oxford fut probablement construit aux frais de Bernon peu après l’arrivée de du Tuffeau,

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