‹ Histoire des réfugiés huguenots en Amérique [microforme]Chapitre 43 sur 79 · CH2%TO · texte numérisé non relu

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Elevé sur une éminence, il dominait le village et la vallée tout entière. Ses murailles entouraient une vaste enceinte au milieu de laquelle s'élevait une maison avec une cave contenant un puits (1).

(1) En enlevant, pendant l'été de 1884, une grande quantité de ierres d'une ferme voisine, entassées depuis deux siècles sur ‘emplacement occupé par le fort, on a découvert ses fondations et reconnu ses dimensions primitives. Il est démontré maintenant que c'était une construction solide, faite dans les principes de l'art et très résistante. Le principal mur d'enceinte, construit en pierres, de trois pieds d'épaisseur et quatre pieds de hauteur, était sans doute surmonté par de fortes pièces de bois percées de meurtrières, C'était un fort quadrangulaire flanqué de deux bastions, avec un feu sur chaque face ; le principal bastion à l’angle sud-ouest, plus développé que celui du nord-est, enfilait aussi un ouvrage avancé avec fossé quis’étendait à l'ouestäune distance de six verges(31 mètres). Cet ouvrage, entouré sur ses autres côtés de palissades, avait au sud un mur et un fossé comme ceux du principal ouvrage. I] protégeait ainsi le front ouest du fort et servait aussi à abriter le bétail et les objets mobiliers qu'on ne pouvait admettre dans le fort. Le mur de l’est présente aussi des traces d’une ouverture qui devait donner accès à un ouvrage analogue sur ce front, Une poterne s'ouvrait au sud, sous la défense du fossé, juste à l’est du principal bastion , tandis qu'un chemin pour les charrettes s’ouvrait du côté ouest ; toutes ces ouvertures étaient protégées par des revêtements de murailles et probablement par des palissades. La route semble s'être étendue sur le flanc de la montagne jusqu'à la vallée et au village sur les bords de la rivière , et les traces d’un sentier sont encore visibles sur une partie plus élevée de la colline, moins cultivée que les terrains fertiles qui avoisinent immédiatement le fort. Auprès du mur de l’ouest, non loin de la route, sont de larges pierres qui passent pour avoir formé un escalier permettant à ceux qui venaient de la vallée à pied de passer par-dessus le mur. Le puits est près du front est du fort, et a servi jusqu’à aujourd’hui. À une petite distance se trouve l’auge servant à abreuver le bétail, et dont les fondations de pierre existent encore. Près de l'angle nord-est du fort, où la pente commence à s’incliner vers le nord, est un égout maçonné de trois pieds environ de

rofondeur. Du côté sud de la route se trouvait, à l’intérieur du ort, une solide muraille s'étendant de la muraille ouest jusqu’au blockhaus et formant ainsi une forte ligne de défense intérieure,

Le principal blockhaus avait 30 pieds de long et 18 de large,

avec une cave à double muraille de 24 pieds de long, 12 de largeur et 6 pieds environ de profondeur. La muraille intérieure supportait les solives du plancher ; l’extérieure, à 3 pieds d’intervalle, était faite de gros blocs sur des fondations de 3 pieds de profondeur , supportant les troncs qui formaient les murs de

A la fin de la seconde année (1690), les travaux d’établissement les plus importants étaient terminés. Vingt-

la maison. La cave était sans doute solidement construite, car, après avoir travaillé pendant deux jours à creuser un égout pour réserver ses murs de nouveaux délabrements, les ouvriers tom- Fan sur le sommet d’une conduite couverte en pierre, de 70 pieds de long, s'étendant le long de leur tranchée, construite en même temps que le fort et dont la plus grande partie était encore en excellent état, LM engorgée à l'extrémité supé- RS exposée depuis près de deux cents ans à la pluie et à la elée.

: La principale cheminée était au milieu, du côté nord de la maison. Elle avait près de dix pieds de large à l'ouverture des jambages, et des bûches de huit pieds de longueur trouvaient place jusqu’au fond du foyer. Une plus petite cheminée était du côté opposé. Reliée à la maison principale était une annexe de 16 pieds de long et 14 de large, sans cave, mais pourvue, dans l'angle nord-ouest, d’un escalier de pierre conduisant à la cave de la maison principale. En enlevant les matériaux et les débris, trois ou quatre des bancs originaux ou retraites, coupées dans la terre dure pour établir les marches lors de la construction de la cave, furent retrouvés aussi distincts que s'ils venaient d’être faits. Sur le côté est une large fr:.dation (plus de $0 pieds carrés), our un foyer et une cheminée, s’étendait jusqu’à $ pieds derrière a maison; la cheminée servait en commun pour ce foyer et pour celui qui se trouvait de l’autre côté dans la maison principale. Ces deux foyers étaient de la dimension habituelle de cette époque, de 2 pieds environ de profondeur sur $ de largeur, et faits pour des bûches de 4 pieds. Dans tous ces foyers on retrouva des cendres. Derrière l'annexe, et communiquant sans doute avec elle, était un logement séparé de 12 pieds de côté sur des fondations indépendantes. Celui-ci était à peu près au centre du fort et servait probablement à serrer les armes et les munitions. Au-dessous était une chambre souterraine de 6 pieds de large sur s de profondeur, entourée d’un mur circulaire, et qui servait évidemment de poudrière. On trouva dans les crevasses de la muraille des grains de poudre ou du charbon dont on la compose, ressemblant à de la poudre qui a longtemps séjourné à l'humidité. Il est à regretter que bon nombre des pierres angulaires les mieux taillées de la construction aient été employées dans les caves et les murs de la ferme. Mais les fondations massives sont encore intactes. La négligence même qui pendant tant d'années les avait couvertes de débris protégea les lignes de la structure intérieure jusqu’au moment où les descendants de ses premiers constructeurs seraient prêts à conserver avec un soin jaloux les nombreux vestiges qui subsistent encore et qui montrent clairement que le fort était aménagé comme habitation de refuge aussi bien que comme citadelle de défense. (Communiqué par William D. Ely, esq., à Providence, Rhode-Island.)

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cinq à trente familles étaient abritées dans le village. On leur avait concédé des lots de cinquante à cent acres de terrain espacés dans la « grande plaine » qui bordait la rivière et dans les prairies qui s’étendaient sur les collines, mais, rapprochées par les instincts sociables de la race française, elles avaient construit leurs habitations auprès les unes des autres.

Les habitants d'Oxford montrent encore l'emplacement des « maisons françaises » à un mille et demi au sudest du centre du village actuel. Là et dans le voisinage immédiat s’élevaient les maisons de Sigourney, Bureau, Cassaneau, Johonnot, Alard, Johnson, Baudrit, Elie et Jean Dupeu, Germon, Barbut, Grignon, Martin, Canton, Baudouin, Montier, Mousset, Depont, Cornilly, Mourgue, Thibaud, Maillet, Millet, du Tuffeau, Montel, Cante, Boutineau, Bourdille et sur la « Colline Boidet » s'élevait la grande maison du pasteur.

André Sigourney et sa femme Charlotte Pairan (1) avec leurs enfants, trois garçons et deux filles, occupaient l'une de’ces maisons. Quatre des enfants, avec un cousin, avaient accompagné leurs parents lors de leur départ de France, dans l’hiver de l'an 1681. Le plus jeune, Barthélenv, était né à Londres et avait été baptisé dans l’église française de Threadneedle-Street, le 16 avril 1682. La fille aînée, Suzanne, fut fiancée à un jeune fermier anglais, John Johnson, qu’elle épousa lorsqu'il fut arrivé au terme de son engagement avec du Tuffeau. André Sigourney était un des principaux membres de la communauté française d'Oxford. En 1694, il fut élu constable de la « plantation française. » C'était une charge de dignité, et sa nomina-

(1) Voir pp. 232, 233, 270.

498 Histoire des réfugiés huguenols en A mérique. tion à ces importantes fonctions montre qu’on le tenait en grande estime.

Isaac Bertrand du Tuffeau était le magistrat du village aussi bien que l'agent de Bernon. La Cour générale, dans sa séance du 21 juin 1689, à Boston, le nomma « commissaire de la ville de New-Oxford, » et lui conféra « l'autorité de juger les causes qui ne dé- » passaient pas 40 shillings et d’agir en toutes autres » matières comme tout délégué peut le faire confor- » mément aux lois de la colonie. »

François Bureau appartenait à une noble et ancienne famille de La Rochelle (1). Son frère Thomas était l’un des premiers négociants français de Londres et faisait partie du comité institué pour distribuer les secours du Royal Bounty à ses compagnons de refuge. Le colon d'Oxford avait amené avec lui sa femme Anne, deux filles et deux fils. L’aînée de ses filles devait épouser Benjamin Faneuil et devenir mère de Peter Faneuil de Boston (2).

Jean Germon ou Germaine, né à La Tremblade (Saintonge), était père de Margaret Germaine, qui épousa Paix Cassaneau peu après son arrivée à Oxford. Une plus jeune fille, Mary Germaine, devint, quelques années plus tard, la femme d’André fils d’André Sigourney. Le nom de Charles Germon se rencontre aussi sur la liste des colons d'Oxford.

Paix Cassaneau ou Cazneau était du Languedoc. Sa maison, qui fut d'abord celle de du Tuffeau, était voisine de la demeure de Johnson, qui fut ensanglantée par le massacre indien.

(1) Jean Bureau avait été grand maître de l'artillerie de France,

et maire de La Rochelle en 1448 (Note des traducteurs). (2) Voir page 476.

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Daniel Johonnot, âgé de vingt ans, vint à Oxford avec son oncle André Sigourney. Peu d'années après le massacre, il épousa sa cousine Suzanne Johnson.

Elie Dupeux, marin, du Port-des-Barques (Saintonge), s'enfuit en Angleterre en 1681. Lui et sa femme Elisabeth. avec quatre enfants, occupaient également une des maisons françaises d'Oxford.

Jean Martin et Anne sa femme étaient de laborieux cultivateurs de Songe. Deux enfants, Jean et François, leur naquirent à New-Oxford.

René Grignon, Guillaume Barbut, Thomas Mousset et Jean Millet habitèrent pendant quelque temps dans la colonie. A sa dissolution, ils se retirèrent à Boston et devinrent anciens de l’église française. Grignon conserva ses intérêts dans la plantation et y revint plus tard, comme nous le verrons.

Jean Baudoin était l'aîné des deux fils de Pierre Baudoin. D'Oxford, il retourna à Boston, puis se fixa en Virginie, où ses descendants habitent encore.

Jacques Depont était neveu de Gabriel Bernon. Il alla d'Oxford, dans le Connecticut, où il mourut vers 1702.

Pierre Cante ou Canton, qu'il ne faut pas confondre avec Peter Canton, de Boston, associé de Bernon dans la fabrication de la résine, précisément à la même époque, était meunier et garde-magasin.

Cornilly, Mourgue, Butt et Thibaud entrèrent comme Johnson au service de Bernon, pour deux ou trois ans,

mais rien ne prouve que ce fût à titre de {colons définitifs.

La communauté d'Oxford comptait de soixante et dix à quatre-ving personnes. Lesfondations étaient terminées et tout faisait prévoir un rapide accroissement par de nou-

soo Histoire des réfugiés huguenots en A merique.

velles arrivées de réfugiés en quête d’un lieu d’établissement. Quoique éloignée de Boston, cette résidence n'était pas d’ailleurs complètement isolée. Woodstock, à dix milles au sud-ouest, était parfaitement visible du fort Oxford , et les deux localités entretenaient de fréquentes relations. Rien ne semblait devoir troubler la tranquillité de ce paisible village, rien, si ce n'est le voisinage des Indiens. Les Français n'avaient de ce côté aucune appréhension. « Le voisinage des sauvages ne nous cause aucune inquiétude, » écrivait le réfugié de Boston en 1687, « à cause de leur petit » nombre. Leurs dernières guerres contre les Anglais, » il y a douze ans, les ont réduits à une poignée et, par » conséquent, ils ne sont pas en état de se défendre. »

Cette impression était confirmée par les relations avec les Indiens. Les Nipmucks formaient une petite peuplade, assujettie, au moment où les Anglais avaient pénétré dans le pays, à la puissante tribu des Pokanokets. Ils étaient maintenant abattus et inoffensifs. Les Français se refusaient à croire aux récits qu’on leur faisait de la férocité des indigènes, quand, excités par Philip, ils s'étaient joints aux Pokanokets pour attaquer l’un après l'autre tous les établissements anglais, massacrant hommes, femmes et enfants et dévastant les plantations. Ces dociles habitants de la forêt, qui les approvisionnaient de poisson, de gibier et de maïs, leur paraissaient incapables de pareilles atrocités. |

Peu de mois s’écoulèrent pourtant avant que les Français trouvassent occasion de modifier le jugement qu’ils avaient porté sur la douceur des Indiens. Le trafic du rhum, cette source de la ruine de la race rouge, avait commencé dans le voisinage et des trafiquants sans scrupules vendaient impunément aux Nipmucks

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le poison de feu. Le pasteur Boudet, que ses devoirs comme missionnaire avaient mis en rapports fréquents avec les Indiens, écrivit à quelque personne en autorité, — probablement Dudley, — pour signaler ces abus. Il représente l’objet de sa plainte comme une chose qui remplit son cœur de chagrin et sa vie de tristesse. « Mon humble requête, » disait-il, « sera, au moins » devant Dieu et devant vous, une protestation solen- » nelle contre le péché de ces personnes incorrigibles » qui habitent nos localités. Le rhum est vendu aux » Indiens sans discernement ni mesure, tellement que, » suivant la plainte que m'a envoyée maître Dickestean » avec l'avis de la présenter à Votre Honneur, le » 26 du mois passé, il y eut vingt Indiens si furieux à » force de boisson, qu'ils se battirent comme des ours » et tombèrent sur un nommé Remes envoyé pour » leur prècher l'Evangile. Il a êté tellement défiguré » par les blessures qu'il a reçues qu'il n’y a aucun » espoir de le sauver. » Le bon pasteur supplie celui à qui il adresse sa requête de signifier sa désapprobation aux auteurs de ce mal, l’assurant qu’en s’interposant ainsi, il fera beaucoup de bien, « maintenant » l'honneur de Dieu dans une habitation chrétienne et » réconfortant quelques âmes honnêtes qui, n’admettant » pas de telles abominations, sentent chaque jour s’ag- » graver le fardeau de leur honorable pérègrination (1). »

(1) Memoir of the French Protestanis , who seltled at Oxford, Massachuselts, À .D.1686.By A. Holmes, D.D., corresponding Secretary (Collections of the Mass. Historical Society, 3e série, IT, pp. 1-83) appendice D.

Deux ans plus tard, le mal durait encore , et la personne coupable de le produire en vendant des boissons enivrantes aux sauvages paraît, d’après la déclaration suivante, être l’un des colons français lui-même.

« André Sigourney, âgé d'environ cinquante ans, affirme que le

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Malheureusement, il ne paraît pas que Dudley se soit occupé de réprimer cet abus. Ce fut en vain que les notables de Woodstock firent une plainte analogue le mois de février suivant (1692), à la Cour générale, etque, huit ans plus tard, les habitants d'Oxford adressèrent une pétition au gouverneur Bellomont pour demander l'interdiction de la vente du rhum aux Indiens. Au dixseptième siècle, pas plus qu’au dix-neuvième, ceux qui trafiquaient avec les Indiens ne purent être réprimés, et continuèrent, en dépit de tous les efforts, à représenter aux indigènes les plus mauvais côtés de la civilisation, dont les gens de bien s’efforçaient de répandre les bienfaits.

La « pérégrination honorable » de nos pieux réfugiés fut bientôt affligée de troubles plus graves que l'ivresse des Indiens et leurs contestations. Ils n'avaient encore aucun motif pour redouter des violences personnelles des sauvages voisins. Les enfants des colons étaient autorisés à parcourir la forêt en toute liberté : pour récolter des noix et des baies, et redoutaient aussi peu les Peaux-Rouges que les daims qui bondissaient

» 28 novembre dernier il fut, avec tous les autres du village, au » moulin pour prendre le rhum des mains de Peter Canton, et » quand ils lui demandèrent pourquoi il abusait ainsi les Indiens » en leur vendant cette liqueur , à la grande honte et danger de » toute la compagnie , lui, ledit Canton, répondit que c'était son » bon plaisir, et qu'il avait le droit de le faire; et lui demandant » ensuite si ce n'était pas lui qui avait fait enivrer tant d’Indiens, » il répondit qu’il avait vendu à un Indien et à une femme la va- » leur de quatre gills (environ 1/2 litre), et que c'était tout ; sur » quoi l’un de la compagnie, nommé Ellias Dupeux, lui dit qu’ils » avaient rencontré un Indien ivre qui avait une bouteille pleine, » et dit que cela lui avoit été vendu au moulin; il répondit que » cela pouvait être vrai. André Sigournay. Boston, le $ décem- » bre 1693. »

7 Pr di est aux mains de l’hon. Peter Butler, à Quincy

ass.).

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autour d'eux. Quelquefois même ils s'aventuraient auprès de quelque « wigwam, » dont les habitants accueillaient toujours bien les petits visages pâles. Mais pendant l'été de 1694 survint un événement qui changea cette heureuse confiance en alarme et en périls. La fille du réfugié français Alard, ayant quitté avec deux enfants plus jeunes sa demeure auprès du moulin inférieur, ne reparut plus. Les recherches n’aboutirent qu’à la découverte du cadavre de la pauvre jeune fille cruellement massacrée dans les bois. On ne retrouva jamais les enfants. Plusieurs mois durent s’écouler avant que les pauvres parents apprissent que leurs enfants avaient été enlevés par des Indiens du Canada et transportés à Québec (1).

De nouvelles alarmes suivirent ces douloureuses préoccupations. « Les Indiens, » écrivait André Sigourney, constable de la plantation française, « ont fait » plusieurs apparitions cet été. Nous avons dû tenir » garnison pendant trois mois, en sorte que toute » notre récolte de foin et de blé a été détruite par les » bêtes sauvages et le bétail, » Renfermés dans leur fort, les colons français entendaient parler de temps à autre des incursions des Canadiens et des Indiens dans

(1) « La fille du S' Alord fut tuée et les deux enfants d’Alord faits prisonniers et menés à Québec » (Papiers Bernon).

. L'abbé Tanguay (Dictionnaire génealogique des familles canadiennes depuis 1608 jusqu'à 1700) donne, sous le titre « anglais, » une liste de personnes qui furent faites prisonnières pendant les guerres entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre , au dix-septième siècle. Les noms de baptême d’une vingtaine d’enfants y sont mentionnés. Les lignes suivantes se rapportent à l’incident relaté plus haut : « Jean-Baptiste, né en 1633, près Bos- » ton; baptisé 10 avril 1700, Sainte-Anre. Il avait été fait » prisonnier de guerre par les sauvages de l’\cadie. » — « Louis, » néen 1085, près Boston, pris par les sauvages, vendu, en 1693, » à Etienne Veau, et baptisé le 10 avril 1700, à Sainte-Anne, »

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les villages anglais et les fermes isolées voisines de Portsmouth et de Groton. Des troupes de sauvages guidées par des pères jésuites avaient surpris, au milieu de la nuit, des familles paisibles dans leurs habitations, et les avaient massacrées et scalpées, ou bien avaient enlevé de nombreux prisonniers, pour les torturer sous les yeux de leurs femmes. Nos huguenots n'avaient donc que trop de motifs pour redouter une attaque de ce genre sur leur colonie, car la bande qui était tombée sur le village d'Oyster-River, maintenant Durham, près Portsmouth, avait délibéré si elle ferait là son coup ou si elle gagnerait les villes à l’ouest de Boston. Il n’était pas à croire que la petite colonie protestante de réfugiés d'Oxford eût pu échapper à l'attention des guides canadiens qui, connaissant tous les établisse ments de la Nouvelle-Angleterre, avaient dû remarquer une plantation fondée par ces maudits « renégats » de France.

Dès qu'ils purent sans danger quitter le fort, plusieurs des réfugiés commencèrent leurs préparatifs de départ. Du Tuffeau, agent de Bernon, avait déjà donné l'exemple. Appelé à rendre compte de la mauvaise gestion des intérêts qui lui avaient été confiés, il avait vendu le bétail et le mobilier de la plantation de Bernon et abandonné la place. Une perte plus sérieuse fut le départ du pasteur de la colonie, Boudet. Dans l'automne ou l'hiver de l’année suivante (1695), Boudet quitta Oxford pour se rendre à Boston, emportant avec lui « tous les » livres donnés pour l'usage de la colonie avec les ac- » tes et les papiers du village. »

Il est probable qu’il emporta avec lui ces documents pour assurer leur conservation, sous l'impression que l'établissement était condamné à une dispersion pro-

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chaine. La catastrophe n’éclata cependant que l'été suivant.

Les incursions des sauvages du Canada, souvent guidées par les pères jésuites, continuaient à troubler la paix de la Nouvelle-Angleterre. Au printemps de 1696 , les attaques, suspendues pendant l'hiver, furent reprises. Elles menaçaient surtout les établissements anglais isolés de l'Est. Mais les instigateurs des sauvages n'attendaient qu’une occasion favorable pour fondre sur les places de l’intérieur, et, au moment propice, ils attaquèrent Oxford. Auprès d'Oxford, dans le village des Wapaquassets, clan de la tribu des Nipmucks, auprès de New-Roxbury ou Woodstock, vivait un Indien connu des Anglais sous le nom de Toby, qui se distinguait, dans une tribu pacifique, par son caractère impatient et intrigant. Wapaquasset était l’une des « villes de prières » établies par le zèle laborieux du missionnaire Eliot, et c'était l'une des rares places justement punies par les Anglais après la guerre de Philip (juin 1676), à cause de la part que les perfides Nipmucks avaient prise à la révolte. La tribu semblait abattue et calme depuis la défaite. Toby seul gardait au cœur une haine profonde contre l’homme blanc, haine attisée par le désir de venger des offenses personnelles.

Vingt ans s'étaient écoulés depuis la fin de la guerre de Philip, et Toby était devenu un « grand homme » ou capitaine parmi les Indiens Nipmucks. Appartenant à une tribu pacifique et tranquille, il était désigné pour devenir l'agent de l’ennemi qui surveillait de loin d'un œil perçant les colonies de la Nouvelle- Angleterre. Le gouverneur du Canada et ses « hommes rusés, » les pères jésuites, n'avaient pas de serviteur plus sûr et plus zélé que Toby l’Indien. Les planteurs d'Oxford

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soupçonnaient peu qu’un ennemi aussi féroce se cachait dans cette population indolente et apathique.

Ce fut un mardi soir, le 25 août 1696, qu'une horde de sauvages, guidée par Toby, surprit les « maisons françaises » d'Oxford. L'habitation de John Johnson, mari de Suzanne Sigourney, était un peu à l'écart des autres habitations, sur une vaste place qui a conservé le nom de plaine Johnson. Située près de la grande route qui conduisait à Woodstock, elle recevait les quelques voyageurs qui passaient par là. En entrant dans cette maison, si nous acceptons la relation détaillée conservée par la tradition locale, les Indiens saisirent les trois petits enfants de Johnson, André, Pierre et Marie, et les tuèrent en leur écrasant la tête sur les pierres du foyer (1).

Le père était absent de la maison, étant allé ce jour-là à Woodstock. Terrifiée, à demi-folle, la mère rèéussit à s'échapper avec l’aide de son cousin Daniel Johonnot et s'enfuit dans la direction de Woodstock, espérant rencontrer son mari. Mais la route de Woodstock se divise en un certain point en deux directions, et les fugitifs prirent un chemin, tandis que le mari retournait à Oxford par l’autre. Ignorant du danger, Johnson n'’atteignit son domicile que pour être frappé sur le seuil par les meurtriers de ses enfants (2).

(1) « Casser des testes à la surprise après s'estre divisés en » plusieurs bandes de quatre ou cinq » était le procédé constant des Indiens pendant la guerre contre les établissements de la Nouvelle-Angleterre. Telles sont les cyniques déclarations d’un officier français commandant les Indiens, qui ajoute « ce que ne peut manquer de faire un bon effect » (Count Frontenac and New France, under Louis XIV, by Francis Parkman, p. 367).

(2) Hon. Peter B. Olney, Historical address à l'inauguration de Memorial Hall à Oxford (Mass.), 19 nov. 1873, pp. 23, 24. — George F. Daniels, The Huguenots in the Nipmuck Country, or Oxford prior to 1713, pp. 83, 84.

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L'atrocité de ce massacre produisit une douloureuse et profonde impression dans la Nouvelle-Angleterre. Une bande de douze soldats de Worcester, accompagnée de trente-huit Indiens amis, accoururent pour protèger les villes frontières d'Oxford et de Woodstock, qui semblaient menacées d’une entière destruction.

On explora pendant plusieurs jours tous les bois environnant les plantations, et on trouva des traces récentes de pas sur les bords de la rivière dite Halfway, au nord de l'établissement français. Le capitaine Daniel Fitch, qui conduisait l'expédition, fit son rapport au lieutenant-gouverneur Stoughton et lui demanda des munitions et des provisions pour poursuivre ses recherches (1). Les auteurs du crime ne purent être arrêtés, mais l'événement ne fut pas oublié de longtemps. Le 29 janvier 1700, le gouverneur Winthrop, du Connecticut, dans une correspondance avec le gouverneur Bellomont, de New-York, y fait allusion comme à une chose demeurée dans toutes les mémoires (2) et, dans une assemblée tenue à New-London, les Mohegans amis parlèrent de Toby comme de l'Indien « qui avait contribué au meurtre d’un certain Johnson (3). » Toby était désormais un homme connu. Dès lors, il change de résidence et va « tantôt au milieu de ses amis de Wood- » stock et tantôt dans des maisons de chasse du dé-

(1) William Lincoln, History of Worcesler (Mass.) from its earliest seltlement lo September 1836, p. 37. Ru

(2) « Un Toby, le principal instigateur, qui prit une part par- » ticulière au meurtre d’un Johnson. »

(3) « Un Indien, du nom de Toby, appartenant précédemment » aux Indiens de New-Roxbury, et qui prit part au meurtre d'un » Johnson, près de cette même ville, dans la dernière guerre avec » les Anglais. »

sert (1). » Mais son activité au service de l'ennemi canadien est plus grande que jamais. Tantôt il apparaît à une réunion des Mohawks canadiens avec leurs frères des Cing-Nations, et leur dit que s'ils veulent seulement « séparer les Indiens amis des Anglais, » ils pourront « détruire facilement » les établissements de la Nouvelle-Angleterre. Tantôt nous le trouvons à Norwich (Connecticut), portant une ceinture de « wampom (2) » aux tribus fidèles et les invitant à se joindre à une révolte générale (3). En passant dans ces missions secrètes le long de la plantation abandonnée d'Oxford, le sauvage contemple avec satisfaction le point où il a frappé le coup qui a renvoyé « les renégats français » à Boston.

La dispersion de l'établissement suivit en effet de près le massacre. Les réfugiés se décidèrent, pour la plupart, à demeurer à Boston, où ils furent généreusement accueillis par leurs frères de l’église française. De ce nombré furent Sigourney, Johonnot, Germon, Baudouin, Cassaneau, Boutineau , Grignon, Barbut, Maillet, Dupeu, Montier, Canton et Mousset. Depont alla à Milford (Connecticut) ; Bureau et Montel à New-York. Le pasteur Boudet, après quelques mois de séjour à Boston, se fixa, avec du Tuffeau et Martin, à New-Rochelle, province de New-York, où il devint ministre de l’église française.

Trois ans plus tard, un nouvel essai de colonisation fut tenté à Oxford. Au printemps de 1699, les huit ou

(1) « Documenis relative lo the colonial History of the Slate of New-York, vol. IV, pp. 612-620.

(2) Ceintures de coquillages enfilés, servant, par des combinaisons emblématiques, à transmettre des messages secrets. (Trad.)

(3) « Information de Black James prise de sa propre bouche le 1°* février 1699-1700 » concernant une révolte qu'on craint de la part des Indiens (Documents, etc., tome IV, pp. 613-616).

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dix familles qui s'étaient retirées à Boston revinrent, avec l'assistance de leurs amis de cette ville, reprendre possession de leurs maisons et de leurs plantations. Une période de tranquillité avait calmé leurs craintes. Les Indiens étaient paisibles. Depuis le traité de Ryswick, aucune incursion de Canadiens n'avait pénétré dans le Massachusetts, et les efforts pour soulever les tribus de la Nouvelle-Angleterre semblaient avoir cessé. Dans le village voisin de Wapaquasset tout était calme.

Sigourney et ses associés étaient accompagnés à leur retour à Oxford par un pasteur français récemment arrivé d'Angleterre. C'était Jacques Laborie, natif de Cardaillac, en Quercy, qui avait exercé durant plusieurs années son ministère dans les églises françaises de Londres. Laborie s'était concilié la faveur de lord Bellomont, le nouveau gouverneur, qui lui procura trente livres d'honoraires payés par la corporation, avec une commission pour travailler parmi les Indiens voisins de New- Oxford. Il avait avec lui sa femme Jeanne de Ressiguier et sa jeune fille Suzanne. Sa commission pour évangéliser les Indiens émanait du bureau de la Société pour l'avancement de l'Evangile dans la Nouvelle- Angleterre, et recommandait à son « soin pastoral » les Indiens voisins de la plantation de Kekamoochuk, » près de la ville de New-Oxford, » où il devait «s'établir pour l'œuvre de son ministère. »

Ce nouvel essai pour faire revivre la colonie de New- Oxford trouva un chaleureux appui dans Gabriel Bernon. Il n’est pas improbable même que le projet fut formé à son instigation et pour la réalisation de ses plans. Bernon était alors à Newport (Rhode-Island), ayant laissé Boston plus d’un an avant le retour des familles françaises à la plantation. Il n'avait pas perdu de vue

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ses intérêts, qui avaient beaucoup souffert de l'abandon de la colonie. Il avait fait des avances considérables pour Ja culture de ses propres terres et pour le bien général. De plus, l'acte de cession des propriétaires stipulait qu’en cas d'abandon, les terrains de la colonie leur feraient retour. Il fit tous ses efforts pour persuader aux colons de rester et de défendre leur ville, même après le massacre , entretenant sa propre maison fortifiée, en état d'assurer leur protection, et n’abandonnant enfin sa propriété que parce que ses eflorts ne furent pas secondés. Un certificat lui fut délivré à cet effet par les colons, peu de temps après leur retour à Boston, l’infortunée veuve de Johnson s’unissant aux autres colons pour attester les dépenses et les efforts de Bernon en faveur de la colonie.

Oxford était plus éloigné de Newport : ue de Boston, mais cependant plus accessible de ce côté, en raison de la communication par mer avec Providence, qui ne laisse qu'un voyage par terre de trente ou trentecinq milles. Bernon avait trouvé un nouvel emploi de la propriété qu'il possédait près du village français, et, s'associant avec René Grignon, l’un des colons revenus à Oxford, et avec Jean Papineau, il fonda une chamoiserie sur la rivière qui arrosait la plantation.

Cette entreprise promettait d’être avantageuse à la petite communauté (1). Elle fournissait du travail aux jeunes gens de la colonie, par la chasse du gros et petit gibier qui abondait dans la forêt. De temps en temps, des chariots chargés de peaux préparées étaient

(1) Grignon et Papineau avaient probablement, comme d’autres réfugiés, l'expérience de cette industrie. Deux des colons de la Caroline du Sud sont désignés comme « shammy dressers » (chamoiseurs).

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envoyés à Providence pour être expédiés par mer à Bernon, qui fournissait les chapeliers et gantiers français, Signac et Baudouin à Boston, et Julien à Newport.

Mais les causes qui avaient amené la dispersion des colons ne tardèrent pas à se produire de nouveau à Oxford. A peine les huguenots étaient-ils réinstallés dans leurs anciennes habitations , que le commerce du rhum reprit avec activité. John Ingall, marchand établi sur cette place, vendait cette boisson « sans mesure » aux Indiens. Il ne se bornait même pas à cela, mais achetait toute la viande qu’ils apportaient dans la ville pour la revendre dans les villages voisins, empêchant ainsi les habitants d'Oxford de faire leurs provisions d'hiver. Laborie, au nom de ses compagnons, adressa une pétition au gouverneur et à l’assemblée pour faire cesser ces procédés. Bientôt aussi de nouveaux rapports inquiétants circulèrent sur les naturels de Wapaquasset. Is se préparaient à abandonner leurs habitations et à rejoindre la tribu de Pennacook, dans les forêts de New-Hampshire. Laborie, envoyé pour prêcher aux sauvages dans leur propre langue, essaya vainement de les décider à demeurer dans le pays.

« À New-Oxford, ce 17 juin 1700. Monseigneur, » Lorsque j'eus l'honneur d'écrire à Votre Excellence, » Je ne lui envoyay pas le certificat de nos habitents » sur le sujet de Mons' Bondet, parce qu'ils n’étoient » pas tous icy : je l’ay enfin retiré et l’envoye à Votre » Excellence. Au sujet de nos Indiens, je me sens » obligé d'avertir Votre Excellence que les quatre qui » étoient revenus, nonobstant toutes les protestations » qu'ils me firent à leur arrivée, leur retour n’a eu d’au-

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tre but que d'engager ceux qui avoient été fidelles à s’en aller avec eux, de sorte qu’ils en ont gagné la plus part et partent aujourd’hui pour Penikook (Pennacook, aujourd’hui Concord, N.-H.) au nombre de.vint-cinq hommes et femmes ou enfans. Je leur prêchay hier en leur propre Langue et les exhortay aussy fortement qu’il me fût possible à rester; mais inutilement. Ils me dirent pour raison que les habitans de Newroxbury les troubloient incessament, que tous le monde les trompoit ; mais ces raisons ne me satisfaisant pas, je voulus en avoir quelque autre. Ils me dirent en suite, que la religion des Indiens de Penikook étoit plus belle que la nôtre, que les françois leur donnoient des croix d’argent à metre au col. Je fis tout ce que je peus pour leur faire voir le contraire. Ils ajoutèrent qu’on leur faisoit de grandes promesses dans ce pays-là, au lieu qu’icy ils avoient un Roy qui les maltraitoit, les ayant fait coucher tout l’hiver sur la dure sans aucun secours. Là dessus je leur ay représenté que là où ils alloient, ils seroient tous esclaves, que quand lon auroit besoin de soldats on les fairoient marcher par force, au lieu qu'icy [ils] iouissent d’une entiere liberté, et que le Roy n’a d’autre dessein que de les protèger, etc. Enfin ils m'ont asseuré qu’il y avoit une autre forte raison qu'ils ne pouvoient pas dire, mais qu’on la sauroit bientôt ; ils sont encore icy pour tout ce tour [jour ?] et je m’aperçois qu'il y en a plusieurs qui commencent à changer de dessein. Je ne perdray point de moment pour les retenir, s’il m'est possible, étant secouru de ceux qui restent. Si j'avois sçeu plus tost leur dessein, j’aurois mieux reussi; dans tout ce qu'ils disent, je voy que les pretres agissent vigoureusement et qu'ils couvent

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» quelque enterprise qu'ils fairont éclore quand ils en » trouveront l’occasion favorable. Voilà, Monseigneur, » ce que mon devoir m'obligeoit à faire savoir à Votre » Excellence. J’ajouteray seulement que je feray gloire » dans quelque occasion que ce soit de faire connoitre » à Votre Excellence que je tacheray de ne me rendre » Jamais indigne des graces que j'ay reçeus , et de té- » moigner toute ma vie que je suis, Monseigneur, — De » Votre Excellence, le très humble, très obeissant et » très soumis serviteur, J. LABORIE (1). »

Les émissaires canadiens, reprenant leurs machinations, cherchaient en effet à soulever les tribus alliées de l'Angleterre en soufflant au milieu d’elles la désunion et le mécontentement. Le projet d'isoler les colons avait ses instigateurs dans le village des Wapaquassets. L’Indien Toby se glissait encore secrètement dans les cabanes. Nanaquabin, Indien notable, approuvait fort ce dessein. Cawgatwo, un autre Wapaquasset, portait activement les ceintures de wampom des Canadiens Mohawks « à tous les Indiens. » Des rumeurs de ce genre venaient constamment semer l'inquiétude à Oxford et à Woodstock. Cependant ce nefut que pendant l'été de 1703 que les hostilités éclatèrent et qu’une nouvelle série de massacres et d’atrocités des sauvages répandit la terreur et la consternation dans la colonie française; mais, dans l'intervalle, les craintes croissantes des colons les poussèrent à se préparer à cette conjoncture redoutée. Bernon, s'adressant à son

(1) Au dos : copie d'une lettre de Monsieur Laborie du 17 juin 1700 au comte de Bellomont (mss. historiques de Sa Mai. Brit. — State Paper Office, avril 1700 à octobre 1746. Bibliothèque de John Carter Brown, à Providence, R..-I.).

s14 Histoire des réfugiés huguenots en Amérique.

vieil ami Dudley, nouvellement nommé gouverneur du Massachusetts, reçut de lui la commission de capitaine de New-Oxford (7 juillet 1702), avec ordre d'y retourner et de faire connaître sa nomination, d’armer la population et de fortifier sa maison par de fortes palissades pour la sécurité des habitants. Bernon se conforma sans retard à ces instructions. « Suivant l’ordre de Votre Excellence, » écrit-il de Newport le 27 juillet, « j'ai fait lire ma » commission à la tête de ma compagnie. J’ai assuré nos » colons que je ne les considérais pas comme des sol- » dats, mais comme mes amis; que je ne prenais la » commission qu'afin qu’il y ait un chef dans la plantation, » et que je croyais être la personne la plus intéressée » et la plus attachée à Ja colonie. Ils semblèrent en » être reconnaissants à Votre Excellence. Je leur dis » qu’une palissade autour de ma maison était nécessaire » pour tenir garnison; mais ce travail a été ajourné à » cause de la récolte. Je puis assurer Votre Excellence » que J'organiserai le tout à l’avantage de la place, et » que cela aboutira inévitablement au profit de Votre » Excellence, de moi-même et de nos gens en géné- » ral. » Il suggère ensuite qu’en cas de péril menaçant New-Oxford, les habitants de Providence sont ceux qui pourront le mieux porter secours et il en nomme deux, le capitaine Arnold et le lieutenant Wilkinson, comme des gens sur qui l’on peut compter pour un secours efficace.

Les comptes de la chamoiserie montrent qu'Oxford continua à être occupé jusqu’au printemps de 1704. Les planteurs étaient armés et exercés, et le fort leur offrait un refuge en cas d'assaut. Cependant le nuage menaçant avait déjà éclaté sur les établissements de l'est du Massachusetts. Des hordes d’Indiens, conduits parfois

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par des officiers français, avaient surpris les villages dispersés au nord de Boston, et des centaines d'habitants avaient été massacrés. Le 29 février 1704, enhardis par le succès, les sauvages s’avancèrent davantage et attaquèrent Deerfelds, sur les bords de la rivière de Connecticut, à 45 milles au nord-ouest d'Oxford. Soixante des habitants furent égorgés. Cent, parmi lesquels le ministre de la ville, furent faits prisonniers et traînés dans la neige jusqu’au Canada. Ce fut sous l’impression de l'inquiétude que ce désastre leur causait que les colons d'Oxford abandonnèrent de nouveau et définitivement leurs établissements. Bernon seul conserva ses plantations, prenant soin d'y maintenir un garde, pour que ses titres ne pussent être périmés. Les autres, ouvertement ou tacitement, abandonnèrent leurs droits, et, pendant neuf ans, la plantation demeura inculte. Le 8 juillet 1713, trente colons anglais s’établirent sur les domaines des huguenots et jetèrent les fondements de la ville actuelle d'Oxford. Bernon lui-même finit par renoncer à tout espoir de tirer parti de sa plantation. Il était avancé en âge et ses affaires n'étaient plus aussi prospères. Les envois d'argent qu'il avait d’abord reçus des parents auxquels il avait laissé ses biens en France avaient cessé, et plusieurs des entreprises qu'il avait fondées en Amérique n'avaient pas réussi. [l chercha à vendre sa ferme d'Oxford, mais éprouva des difficultés. Quelque étrange que cela puisse paraître, en effet, 1l ne possédait aucun titre de propriété de cette terre, qui lui avait été concédée en apparence avec tant de solennité, et sur laquelle il avait dépensé une fortune. Ce ne fut que le $ février 1716 que Joseph Dudley, — l’ex-gouverneur Dudley, — reconnut l'instrument dressé vingt-

s16 Histoire des réfugiés huguenots en Amérique.

huit ans auparavant, et le délivra à Bernon. Il n’est pas difficile de deviner le motif de ce délai. Il est clair, d’après les lettres de Bernon (1), que cela contribua à maintenir le réfugié dans une dépendance qui flattait la vanité de son protecteur. Enfin, quand il eut le titre en mains, une autre difficulté se présenta. Dans le terrain réclamé par Bernon, une portion de sept cent cinquante acres Jui avait été concédée en commun avec Isaac Bertrand du Tuffeau. Aucun partage de cette propriété commune n'avait été fait durant la vie de Bertrand; et, après sa mort, qui arriva avant l’automne de 1720, un ordre de la cour nommant Bernon administrateur de ses biens était nécessaire pour qu’il pût prendre possession de tout le terrain qui était de vingt mille cinq cents acres et pour qu'il pôt légalement le céder à un acheteur. L'acte fut enfin signé le 21 mars 1721, et Bernon reçut en paiement la somme de 1,200 livres pour sa chère plantation (2).

(1) Jusqu'à l’année 1710, Dudley continua à flatter les espérances du réfugié, « Votre Excellence, » écrit Bernon en réponse à une lettre du gouverneur, « est toujours bienfaisante, puisqu'elle » me dit qu'elle veut me procurer un bon prix pour la moitié de » ce que j'ay au village d'Oxford. Je veux déférer entièrement à » votre conseil; ainsi je me rendrai à Boston le plutôt qu'il me » sera possible pour saluer Votre Excellence. »

(Papiers Bernon).

(2) The Huguenots in the Nipmuck Country, or Oxford prior to

1713, by George F. Daniels, p. 110.

MONUMENT ÉLEVÉ EN MÉMOIRE DES COLONS HUGUENOTS D'OXFORD (MASSACHUSETTS).

(Inauguré le 2 octobre 1884.)

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