ÉTABLISSEMENT AU CONNECTICUT
Au moment de l'exode général, les réfugiés protestants français qui se fixèrent dans le Connecticut ne furent pas très nombreux. Cependant diverses localités donnèrent asile à quelques familles notables de huguenots et doivent à ce titre fixer notre attention.
Le petit port de mer de Milford, dans le détroit de Long-Island, offrit, par son facile accès et son aspect agréable, un attrait à quelques réfugiés dont les noms sont très connus et justement honorés. Citons Peter Peiret, Paul Collin, les Gillette, les Durand, qui arrivèrent à la fin du dix-septième et au commencement du dix-huitième siècle.
Peter Peiret paraît être le fils de l'excellent pasteur de l’église française de New-York, décédé en 1704, dont les restes reposent dans l’église de la Trinité. Le pasteur Peter Peiret avait laissé plusieurs enfants et, parmi eux, un fils aîné qui portait le même prénom que lui (1). Le colon de Milford mourut avant le 16 juin
(1) Quatre enfants de Pierre Peiret (ou Peyrat) [de Grenier] et de Marguerite La Tour, sa femme (voy. Bull. de l’hist. du protestant., XX VIT, p. 334, furent baptisés dans l’église française de New-York : Suzanne, née le 18 novembre 1690, Gabriel, le
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1718, laissant sa fortune à ses deux enfants, Peter et Margaret. Son fils Peter devint un riche négociant, et fit de nombreuses affaires avec la France (1). Feu Pelatiah Perit de New-York était son descendant (2).
Paul Collin, l’un des colons français de Narragansett, se fixa à Milford après la destruction de la colonie, et fut probablement le père de John Collin, né en 1706. La tradition qui représente cette famille comme d’ongine huguenote repose sur des faits incontestables (3).
William Gilet, pasteur réfugié, dont nous avons déjà parlé (4), vint à Milford en 1722, ou peut-être auparavant. [Il avait été précédé par Eliphalet Gilet, son parent, dont on rencontre le nom dès 1703.
Le huguenot Pierre Durand se réfugia également en Amérique, d’après une tradition de famille, en 1702, et, après un court séjour dans le Sud, se fixa à Milford, où ses descendants habitent encore aujourd’hui.
Jacques Depont, neveu de Gabriel Bernon, se fixa à Milford à la fin du dix-septième siècle. Il s’associa
30 janvier 1694, Françoise, le 1° mars 1696, et Elisabeth, le 22 décembre 1700. Peiret avait déjà achevé la moitié de sa carrière quand il vint à New-York, et il dut amener avec lui des enfants nés en France. Pierre et Madeleine, parrain et marraine d’Elisabeth, devaient être les enfants ainés de Pierre et Marguerite Peiret.
L'administration de la succession de Pierre Peiret fut confiée à sa veuve Marie, qui fut instituée tutrice de ses enfants, Peter âgé de huit ans, et Margaret âgée de six ans. L'acte de partage de la succession est daté du 16 juin 1718 (Registres de New- Haven, Connecticut).
1 History of Connecticut, par Lambert.
2) Je suis informé que M. Perit parlait souvent de ses ancêtres comme étant d'origine huguenote, et fixés à Milford.
(3) Paul Collin, voir pages 251-252, était fils de Jean Collin, de l’île de Ré. C'est le nom d’une ancienne famille rocheloise dans laquelle se reproduit fréquemment le prénom de Jean. Pour leurs descendants en Amérique, voir À history of the family of John Collin, of Milford (Connecticut). Hudson, N.-Y., 1872.
(4) Page 387.
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avec Nathanael Smith et laissa à sa mort, en 1703, une fortune considérable (1).
On lit sur une tombe, dans le cimetière du village, le nom de « M. Louis Liron, marchand, décédé le 18 septembre 1738, dans la quatre-vingt-huitième année de son âge (2). » Louis Liron, réfugié protestant, de Nîmes, en Languedoc, fonda une maison de commerce à Milford en 1695. Quatre ans plus tard, il se trouva mêlé à une affaire qui excita un grand émoi dans la colonie et même dans la province voisine de New-York. Au commencement d'octobre 1699, deux envoyés du Canada firent leur apparition à Milford. Ils arrivaient de Rhode- Island, où ils avaient été chercher Lord Bellomont, qu'ils avaient trouvé à Newport. Après avoir remis au gouverneur de New-York un message de M. de Callières, gouverneur du Canada, ces messagers cherchaient maintenant à retaurner à Québec par le plus court chemin, l’Albany et le lac Champlain. A leur arrivée à Milford , ils furent envoyés à Liron, qui les reçut courtoisement et leur donna un guide pour les accompagner par la vallée du Naugatuck jusqu’à Water-bury. L’'émotion causée dans le village par cette visite inaccoutumée était à peine apaisée, quand le bruit commença à se répandre que les voyageurs étaient en réalité des espions ou agents secrets du gouverneur du Canada. Suivant les uns, l’objet de leur mission était de persuader aux Indiens des Cing-Nations d'abandonner l’alliance anglaise pour conclure un traité avec la France. D'autres pensaient qu’ils venaient examiner les ouvrages de défense des frontières anglaises, en vue de faciliter
(1) Papiers Bernon.
ca A du Rév. George H. Griffin, à Milford onnecticut).
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une surprise. L'un des émissaires était M. de la Vallière, fils d’un ancien gouverneur de Québec (1). L'autre était le fameux missionnaire jésuite Bruyas. « Quelques- » uns, » écrivait lord Bellomont un an plus tard, « ne » sont pas sans inquiétudes au sujet du voyage du jé- » suite Brouyas et de M. de la Vallière, qui m'ont été » envoyés soi-disant pour me porter les compliments » du gouverneur du Canada, mais semblent avoir eu » plutôt pour but d’examiner l’état de nos forts et gar- » nisons (2). »
Ces soupçons étaient-ils fondés ? Il serait difficile de le dire. L’intrigue et les manœuvres tortueuses semblaient alors être de mise dans toutes les relations entre les deux pays, et il n’est pas impossible que la mission de ces deux Français à Newport et à Albany ait caché quelque affaire privée plutôt qu'un complot politique, Tous les deux avaient l'habitude de semblables entreprises. De la Vallière avait déjà été l’objet de la méfiance de son propre gouvernement, à cause de ses secrets agissements commerciaux avec les Anglais de Boston (3) et le jésuite Bruyas, comme beaucoup de ceux de son ordre, s'occupait probablement aussi de commerce (4). Il n’était pas rare de voir des notabilités
(1) Michael Le Neuf, sieur de La Vallière et de Beaubassin, était fils de Jacques Le Neuf de la Poterie, gouverneur de Québec, en 166$. De La Vallière vint en Acadie en 1676, et fut nommé commandant le 16 juillet 1678. Dictionnaire généalogique des familles canadiennes depuis 1608 jusqu'à 1700, par l'abbé Cyprien Tanguay, p. 381. History of Acadia, par James Hannay,
() Documents relative lo the colonial history of the state of New- York, tome IV, p. 645.
(3) History of Acadia, par James Hannay, pp. 216-219. Massachusetts Archives, collections françaises, tome III, pp. 49-146. (4) The old régime in Canada, par Francis Parkman, pp. 328-
ss8 Histoire des réfugiés huguenots en Amérique.
canadiennes se rendre à la Nouvelle-Angleterre sous quelque prétexte spécieux, mais en réalité pour nouer des relations avec les maisons puritaines et huguenotes.
La bonne réputation de Louis Liron était trop bien établie pour avoir à souffrir du mystère de cette visite. Il atteignit un âge avancé , et, ayant acquis une grande fortune, il fit des legs généreux aux églises françaises de Boston et de New-Rochelle, aux pauvres de Boston et à Yale College (1).
La belle ville de Hartford, en Connecticut, offrit aussi asile, au commencement du dix-huitième siècle, à plusieurs familles françaises protestantes. Entre 1721 et 1727, Jean Beauchamp (2) se retira de Boston à Hartford. Il y fut suivi par un membre de la famille française huguenote de Laurens ou Lawrence, qui épousa une des filles de Beauchamp (3). Une autre de ses filles épousa Jean-Michel Chenevard (4), dont les
330. The Jesuits in North America in the seventeenth century, par Francis Parkman, p. 365.
« Tout le monde sait que le commerce des pelleteries fait par les jésuites avec les Indiens s’est étendu pendant un an autant ue celui de tous les Hollandais de New-York, d’Albany et de la ensylvanie pendant dix ans, » (Trad. des Papiers du père Bruyas. ans 29 st 1690. The Magazine of American History, vol. III, p. 259).
(1) Probate Records, New-Haven. (Rev. George H. Griffin.)
(2) Voir pages 353 et 525. Il était marchand à Boston, lorsqu'il servit de caution à Gabriel Bernon, comme administrateur de la succession de Bertrand du Tuffeau. Sa femme Margaret mourut à Hartford, 8 décembre 1727, âgée de cinquante-neuf ans. John Beauchamp mourut le 14 novembre 1740, âgé de quatre-vingt-huit ans. Susanna Beauchamp épousa Allan M Lean le 28 octobre 1741. Elisabeth Beauchamp épousa Thomas Elmer, de Windsor, le 18 février 1752. ;
(3) Savage, Gencalogical Dictionary of the first settlers of New- England.
(4) Il descendait sans doute d’une famille huguenote du Poitou, représentée, de 1605-1621, par Estienne Chesnevert ou Chesneverd, jurisconsulte éminent, député aux assemblées des églises réformées de France (France protestante).
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descendants résidèrent encore pendant plusieurs années dans cette ville (1).
François Duplessis (2) se joignit bientôt à ce groupe de réfugiés. Vers la fin du siècle, un autre nom huguenot vient enrichir cette liste : Charles Sigourney, descendant d'André Sigourney, de La Rochelle, natif de Boston, vint de bonne heure à Hartford et se maria deux fois ; sa seconde femme fut Lydia Huntley Sigourney.
Quoique Me L. H. Sigourney ne soit pas elle-même de race huguenote, son nom mérite cependant d'être mentionné dans ce livre, puisque, par son mariage, elle se rattache à une souche huguenote. L'histoire des huguenots d'Europe et d'Amérique l’intéressa toujours vivement et plusieurs de ses nombreux écrits, en prose et en vers , rappellent les vertus et les souffrances des huguenots. En voici un exemple dans le passage d’un poème intitulé : The Huguenot Fort at Oxford (Massachusetts).
(1) John, fils de John Michael Chenevard, fut baptisé dans la
remière église de Hartford , le $ août 1733. Marianne, sa fille, ut baptisée le 23 mars 1734-5. John Michael Chenevard mourut le 7 avril 1735 âgé de cinquante-six ans. Sa femme, Margaret, mourut le 18 mars 1787, âgée de soixante et seize ans. Margaret Chenevard épousa John Lawrence le 26 septembre 1748. Mary Chenevard épousa Samuel Olcott, le 18 novembre 1759. Catherine épousa Samuel Marsh le 17 janvier 1762. John épousa Hepzibah Collyer le 29 janvier 1769. Le capitaine John Chenevard mourut le 6 octobre joe , âgé de soixante et douze ans. Hepzibah, sa femme, mourut le 4 juin 1774, âgée de trente-trois ans. Michaël Chenevard mourut le 15 novembre 1801, à l’âge de trente ans. (Com. par Charles J. Hoadly, esq., conservateur de la bibliothèque de l'Etat, à Hartford (Connecticut).
(2) Francis Duplessis mourut le 3 juillet 1731, âgé de 38 ans. Il semble être le fils de Francis Du Plessis, naturalisé en An-
gleterre le 10 juillet 1696.
s6o Histoire des réfugiés huguenots en Amérique.
Le fort huguenot d'Oxford.
« Dites-moi d’autres récits de cette noble race, qui, pour la cause sacrée de la conscience, fit sa demeure de ces déserts de l'Ouest. Redites-moi comment le sauvage en rôdant rampait jusqu’à leur porte et teignait leur foyer du sang de leurs enfants; et, — de même que l’Arabe replie sa tente fragile et abandonne son désert, — comment ils quittèrent, le cœur plein de tristesse, leur Sion naissante pour chercher une plus sûre demeure.
» J'aimerais à m’asseoir auprès de ce fort en ruines et à songer à eux, en mêlant à mes humbles vers les traits de ceux que les plus nobles de notre pays revendiquent comme leurs glorieux aïeux.
» Puisse leur manteau couvrir tous ceux qui portent leur nom et sont de leur lignage..... Qu'ils conservent cette fermeté pour la vérité, ce calme contentement dans de simples plaisirs, cette confiance inébranlable dans la peine, dans l’adversité et en face de la mort, qui jetèrent un levain si sain au milieu des éléments qui ont peuplé le Nouveau Monde! »