MONSIEUR
Jay jetté les yeux sur vous [pour vous] prier de defendre mon droit et de le mettre en evidence parceque je ne connois point davocat plus eclairé soit par l’estude soit par l’experience ni plus integre ni moins capable de se laisser preocuper par un zele de religion mal reglé et mal conduit.
1° Je fais profession de la Religion Reformée, et je suis en prison poursuivi comme ayant contrevenu à la déclaration du Roy, qui deffend à ses sujets de sortir du Royaume.
20 J’ay esté arretté à Agen le 20 ou le 21 de feurier de l’année 1686 (ma femme estant avec moy) par le S' cheuailler de Grammond, lieutenant de dragons et conduit par luy et plusieurs autres officiers accompagné de soldats au logis du St Jaques. De là, apres avoir esté separé de ma femme, je fus mené aux prisons du presidial d'Agen auec quelques autres qu'on auoit arrettés. Une heure apres, je fus visité par un sergent et un soldat du regimt de Tourayne qui me prirent mes tablettes apres que je les eus ouvertes en presence du concierge; dans ces tablettes il y auoit seulemt un papier volant d’un cart de feuille sur lequel estoit marqué un cadran. Ces tablettes feurent portées aux officiers qui commandoit les troupes qui pour lors estoit à Agen.
3° Deux ou trois jours apres je feus jnterrogé par un officier de
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Robe qu’on apella Lieutent du Présidial d'Agen, deuant qui je demanday mon renvoy devant mon juge naturel, et quoy que j’eusse resollu de ne repondre à aucun de ses jnterrogatoires, néantmoins il ne fut pas en mon pouvoir de me contenir lorsque, m’ayant representé mes tablettes, jl s'y trouva vn sonnet en langage de Gascongne fait à ce quil me dit en derision des conuersions qui se faisoit. Je presume que M" les officiers du regiment de Touraine, par les mains de qui mes tablettes passerent, y mirent.
Je me contantay de protester que je nauois point composé, ny ecrit, ny leu, ny entandu lire led. sonnet, et qu'il auoit été mis dans mes tablettes depuis que je les auoit remises entre les mains du sergent et du soldat, et de cela les appellay a temoins auec le concierge. Ma protestaon fut écrite meme sur le sonnet.
4° Apres une audition faite 12 ou 15 jours apres, dans laquelle j'insistay toujours à demander mon renuoy, je fus conduit à Castres auec M' Dupuy, maintenant prisonier à la conciergerie, preuenu du meme cas. Il fut arreté le meme jour que moy, et c’est la premiere connoissance que j'ai fait auec luy. Quelques jours apres que nous fumes à Castres dans les prisons de Latoucaudière (1), M" Barbara, juge criminel, proceda à mon audition.
$o Il me demanda s’il n'etoit vray que j’auois quitté ma maison de Castres pour aller à la campagne au comencemt de l’esté de l’année 1685, à quoy je repondis que j’auois passe l’esté auec ma femme à vn bien que j’auois du cotté d’Anglès pour y faire faire la saison et ensuitte la recolte et pandt ce tems là y faire agrandir mon logemt, qui ne consistoit pour lors qu’en une chambre, afin de pouvoir plus comodemt y passer un ou deux mois tous les étés.
6° Il me demanda si, estant reuenu à Castres vers la fin de l'esté, je ne m'en estois retourné à ma meterie, à quoy je repondis qu'’ouy.
7o Il me demanda pourquoy, environ le 10 ou le 12 octobre 1684 (168$), j'avois avec ma femme quitté ma maison de campagne. Je respondis que, pour lors, ma femme estoit enceinte et prette à acoucher dans 7 ou 8 jours et quelle fut si fort effrayee par le bruit qui couroit que des gens de guerre deuoit venir à dis-
(1) La tour Caudière était le palais de justice de Castres (Mémoires de Jacques Gaches, p. 7).
Appendice. 565 crection à Castres et a Anglès comme ils estoit deja venus dans les villes circonuoisines, et que notre maison en deuoit etre remplie, il me fut impossible de la faire reuenir de son effroy de sorte que voyant quelle estoit en danger de perir auec lanfant quelle portoit, je fus luy chercher un asile chez quelques paisans de la Montagne Noire ou des environs, ou nous passames une partie de l’hiver. Pandt ce tems elle accoucha d’un enfant male nommé Jean Paul Mascarene (qui est maintenant à Castres).
80 Il me demanda pourquoy estois-je venu à Toulouse. Je repondis qu’oyant que vingt deux soldats de regimt de Conismark (apres auoir vandu tous mes cabaux (1) et tous les foins et la paille quils trouuerent dans mes meteries auec tous mes meubles) se detachoit la nuit pour nous prendre cela, redoubla si fort l’effroy que ma femme auoit deja, que nous feumes obligés de nous elloigner d’autant plus que nous ne pouuions plus rester dans les lieux où nous fuissions conneus à cause d’une ordoncæ de Mar l'intandt qui deffant de loger des gens de la Religion à peine de suol d'amende, et que d’ailleurs l’éd. du Roy [qui] reuoque celuy de Nantes dans l’article 12 nous donnoit la liberté d’aller dans toutes les villes du royaume sans y etre troubles pour la Religion.
9° IÏl me demanda pourquoi je n’auois resté à Toulouse et pourquoi je me sois embarqué sur la Garonne dans le bateau de poste ; a quoy je repondis que n'ayant pas cru pourvoir rester en surete dans Toulouse pour y etre trop connu, j’auvais resolu d’afler dans les villes ou ne l’estant pas je puisse attandre auec moins d’allarmes ce quil plairoit au Roy d’ordonner à l’egard de ses sujets de la R. P. R., qui ne voudroit pas changer, car bien que par l'éd. de sa majesté il feut deffendu de les troubler, neantmoins plusieurs particuliers abusoient de leur pouvoir et du tems pour persécuter ceux contre lesquels ils auoient quelque ressentiment, et que parce que ma femme n'’estoit pas encore bien remise d’une rechute qu’elle eut dans cet acoucher ny par conséqt en estat d’aller commodemt à cheval, je resollus de nous embarquer sur la Garonne dans le bateau qui part ordinairement pour Agen. Et qu’estant arriué à Agen, je crus ny pouuoir rester en
(1) Cabau (dialege languedocien) : « tous mes bestiaux, »
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surete parce que j'apris que le $S' de Romens, natif de Castres, à qui j'ettois connu, commendoit les troupes qui estoint dans la ville en qualitté de plus ancien capitaine, que je vis quelques autre officiers de qui ma femme et moy estions connus et que j'entendis dire qu’on avoit arretté de gens de la Religion. Tout cela m’obligea à m'en aller promtemt au bateau qui partoit pour Bourdeaux, dans lequel je ne fus pas plutot que le Sr Chevaillier de Gramond, estant venu, me demanda si je ne faisois pas profession de la Religion pretendeue Refformée, à qui je repondis qu'ouy; sur quoy il nous fit commendemt à ma femme et à moy de la part du Roy, de le suivre et nous obeismes.
100 M. Barbara juge criminel me demanda encore s’il n’estoit pas vray que je voulus quitter le royaume ; à quoy je repondis que j’aymois trop ma patrie pour vouloir la quitter [à moins] que dy etre forcé.
119 Il me demanda ensuitte si je n’auois pas fait complot auec M Dupuy de Caramang, M' de Moutens et Mad! sa femme, le S' Caudier et sa femme, habitans de Bruniquel, à trois lieues de Montauban, et le Sr Malabion (qui est presentemt à Castres), de quitter le royaume. Je deniay led. jnterrogatoire, et j’avoueray [j'avouay] que je ne connoissés point du tout M' Dupuy ny le S' Caudier ny sa femme, que je ne connoissés que de veue M' Moutens et Mme sa femme , quils estoit elloignés du lieu de mon habitation, les uns de neuf ou dix lieues, et les autres de douze ou quinze lieues. J’avoueray [j'avouay] qu’en venant à Toulouse j'’auois fait rencontre du Sr Malabion, qui me dit quil alloit à la foire de Bourdeaux sur un cheval qu'il montoit (il appartenoit à M" Barbara, juge), et je fus surpris de trouver en suitte led. S' Malabion au bateau, et luy demanday ce quil auoit fait de son cheval.
120 Il me demanda ensuitté pourquoy j'avois eu dessein de m'en aller à Bourdeaux : à quoy je repondis que c'estoit parce que je n'avois peu rester en sureté à Agen et que j’esperois de pouvoir passer quelques jours en repos et sans qu'on prit garde à moy au moins durant la foire quy commençoit dans sept ou huit jours (et je me resouvois [j'avais résolu] de m’arretter à la Reolle ou en quelque autre lieu en cas que j'y eusse trouvé la sureté et le repos que je cerchois).
Appendice. $67
Quatre de mes metayers de differantes meteries deposent que je suis party de ma meterie de Carrelle où j'auois passé l’esté, et quils n’ont point seu où j'ettois allé. L'un d’eux dit que je suis party de nuit auec ma femme ; vous verrés ma reponse dans l’article 7.
Deux consuls d'Anglès deposent que lorsque vingt soldats du regiment de Conismark et un sergent commendés par un officier feurent allés à ma meterie de Carrelle quelqu'un d’entr'eux reuint à Anglès dire quils ne my auoit point trouvé. Vous verrès ma reponse dans l’article 7.
Un nomme Durraquy, precepteur chez un gentilhomme, depose qu'ayant esté interrogé par ce gentilhomme chez qui il estoit, si je ne voulois pas changer de religion, je repondis que jettois persuadé de la vérité de ma religion, et que je voulois y perseuerer toute ma vie. Non seulement j'accorday le fait, mais outre cela je dis à M' Barbara qui me confrontoit ces temoins que s’il prenoit la peine de me faire la meme demande je luy fairois la meme reponse.
Par sentence du mois d’auril 1686, M' Dupuy et moy auons esté condamnés aux galères perpetuelles nos biens confisqués et mille ecus damande envers le Roy, nous auons este menés de suitte au parlement de La prevosté de Toulouse, on nous separa quelque jours apres, Mr Dupuy est resté à la Conciergerie, et j’ay este transferé aux prisons de l’hostel de ville, d'ou je vous ecris.
Un an apres savoir le 7 may de la presente annee 1687 nous auons esté mis sur la selette ou Mrs les conseillers de la Tournelle me firent quelque interrogats de ceux que je vous ay cy dessus specifies, et le reste de mon audition fut employé en questions de controuerse qui ne touchent en rien à ce que je souhaitte maintent de vous. Car quoy que ma Religion passe pour un crime et que je voye bien que sans ma Religion je ne serois à l’estat ou je suis je ne pretends point me justifier de ce crime pretendu et jayme mieux etre toujours criminel de cette manniere que recouvrer tout ce que jay perdu. Toute controuerse apart je suis persuadé de la verité de ma religion, ma conscience ne peut gouter celle qu’on me propose , j’ay une auersion insurmontable pour l'hipocritie et j'estime que tout ce qui nous peut porter à embrasser une religion c’est seulemt la connoissance que nous avons de Dieu et de ce qu'il a fait pour nous l’amour et la reconnce que nous
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devons avoir pour luy, la connoissance et l'amour de la verité ; la crainte d'un malheur infiny et eternel, et l’esperance d’une félicité parfaitte et eternelle.
Dans toutes mes auditions jay obmis ce qui estoit le principal sujet de ma femme et qui nous donnoit lieu de craindre auec rayson d'etre pris et maltraittés et comme vous jugerès peut-etre que cela pourra etre de quelque importance dans mon affaire il ne sera pas mal apropos que je fasse icy une petite disgression. Il y a environ quatre ans que Margueritte de Salavy (auec qui je suis marié depuis trois ans) receut un affront du nommé Calvet fils qui luy donna un soufflet en plaine rue pour lequel affront il fut decreté deprise de corps capturé et remis aux prisons de la Tourcaudiere où les parens et amis delad. demil® Margueritte de Salavy presentemente ma femme feurent obligés de le garder à veue parce que le concierge ne vouloit pas s’en charger à cause du mauvais estat ou se trouvait les prisons et de la peur qu'il avoit dud. Calvet. Le proces luy fut fait et par sentence des officiers ordin'* de Castres il fut condamné aus galeres pour dix ans, et conduit icy de suitte, et par arrest du parlemt il fut condamné à aller demander pardon à lad. demlle de Salavy dans sa maison à Castres , en presence des personnes quelle voudroit et bany pour vn an de la ville et fauxbourgs de Castres.
Le père dud. Calvet estoit consul de Castres en 168$ lorsque les gens de guerre y vindrent, et comme c’estoit vn tems ou ceux qui avoit quelque authorité en abusoient de la maniere qui vouloit pour satisfaire leurs ressentimts particuliers, il se jacta [se vanta] que les premiers cinquante dragons qui entreroit dans Castres seroit detaches pour venir ravager notre bien et nous persecuter à ma meterie de Carrelles où nous estions, et ou nous n’auions encore pour tout logement qu’une chambre. Representès vous l’estat d’une femme enceinte et qui conte quelle doit accoucher dans deux ou trois jours et à qui l’on vient annoncer de telles nouuelles.
Depuis ce tems là, le meme Calvet fut cause que nous quittames aussi le lieu ou ma femme accoucha, car ayant rencontré en son chemin un homme du Masage de Poussines, il s'informa curieusement où j'estois, disant quil estoit vn de mes intimes amis et quil souhaitoit de savoir le lieu ou j’estois pour me venir faire offre de ces seruices et pour passer quelque jours avec moy. Et
Appendice. $69 nous seumes qu'il estoit allé à Castres pour aduertiser le s' Calvet son père consul qu'il n’auoit qua envoyer de soldats et quils ne manqueroit pas d’executer ce quils auoit une fois manqué à l'égard de nos personnes seulement, car pour nos biens il eut tout le plaisir de les voir dissipés. Sur ces memoires que je vous donne icy et les autres instructions que nous pourrons vous donner si nous en auons le tems vous aurez s’il vous plait la bonté de dresser vn factum en quittant le reste de vos affaires pour tout le temps quil faudra : car Mr le procureur general a fait intimer aujourdhuy la production à M' Manen mon procureur, et il pourroit peut estre nous faire juger Samedi prochain; cepandt il faut du tems pour faire imprimer le factum et pour le distribuer. S'il est nécessaire que je vous parle je vous prie dauoir la bonté de venir jusqu'icy, vous assurant que tout le tems que vous employerès pour moy ne sera pas vn tems perdu. S'il y a quelques depences à faire (outre celles que nous fairons pour tacher de voir s’il se peut la procedure) je vous prie d'en donner advis à celuy qui vous rendra cette lettre, car je suis resollu d'employer tout le soin de mes parens et de mes amis tout ce que je puis pretendre d'eux et tout ce quil me reste à me bien deffendre en attendt de Dieu l'issue de mon affaire telle qu'il luy plaira de me la donner. S'il me faut souffrir, je souffriray .auec plus de patience lorsque je n’auray rien à me reprocher. J’estime qu’il faut donner les biens pour sauver le corps comme il faut donner l’un et l’autre pour sauuer l’âme.
Je suis, M", votre tres humble et tres obeissant serviteur,
Signé : MASCARENE.
Je ne crois pas monsieur quil soit parle dans ma procedure de ce que je vous [ay] icy ecrit du s' Calvet parce que ne mestant point venu dans l'esprit que monsr Barbara peut me condamner à des peines, je ne mestois pas soucie de prendre des grandes precautions pour justifier ma conduite. Si cepandt vous jugès que cela puisse etre de quelque importance et quil faille en parler ce que j'avance ce peut justifier ainssi. Il paroit que le Sr Calvet pere estoit consul en 168$. Les causes du resentiment que luy et son fils auoit contre ma femme et contre moy, paroissent par la sentence des ordin'® de Castres qui le condamnent aux galeres, don-
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née à la regste de Margueritte de Salavy à présent ma femme et par l’arrest qui fut donne ici a la Tournelle, jl y a environ 4 ans, sur lapel de suitte qui le condamne au banissement pour vn an et à demander pardon, et l’on pourra aysement prouver ce dont il se jacta publiquement. Il me semble que le 7 may de la annee presente 1687, lorsque je fus ouï sur la selette à la Tournelle, quelq'un de M" mes juges me fit vn jnterrogat, sur quoy cela venoit apropos et que j'en parlay ; mais je n’en suis pas bien asseuré.
Le S' Barbara me condamna sur vne presumption quil a eue que voyageant sur la Garonne et volant aller du cotté de Bourdeaux par conséquent je voulois sortir du royaume ; mais il se trouve vne autre cause de mes courses, scavoir la persecution d'un ennemi particulier qui abusoit de son pouuoir. Pourquoy faut-il quil me condamne sur une imagination quil a ? qui, quand elle auroit quelque apparence, ne vaudroit qu'à poser que jay eu la volonté de sortir du royaume ; or jay toujours oui dire que les volontés ne sont point punies en France.
Je suis arrette à Agen à quarante ou cinquante lieues de la frontiere et pour ainssi [dire] au cœur du royaume ; j’aurois bien eu le temps de changer de volonté (supposé que je l’eusse eu), sachant surtout que depuis l’éd. du Roy qui revoque celuy de Nantes, ceux de la R. P. R. pouvoit rester dans toutes les villes du royaume sans estre jnquiettés ny troublés pour leur religion. Il ny auoit à craindre que les ressentiments particuliers, et la malice de ceux qui abusoint de leur pouvoir. Vne marque bien visible que M' Barbara ettoit prevenu de passion contre moy c’est que lors du confrontement de mes trois voisins qui (à ce que je pence) furent les 1** temoins qui me furent confrontés, il se trouva que le Sr Barbara auoit fait coucher sa deposition propre selon sa fantasie au lieu de celle des temoins ; car lors quil leut la deposition du premier temoin concue en ces termes (Tel cordonnier a deposé que le Sr Mascarene est party de sa maison de Castres pour aller à sa maison de campagne afin de ne point changer de religion, selon la volonté du Roy), ce temoin tout ettonné se recria que ce n’estoit point la sa deposition quil estait vray quil auoit dit que j’estois party de Castres pour aller à la campagne auec ma famille ; mais qu’il ne sauoit point les affaires que j'i avois et qu’il n’avoit point le don de deviner pour scavoir
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ce qui se passoit dans mon cœur. Le Sr Barbara le menaça en ma présence de le faire pendre. Le temoin persista toujours a dire que quand il scauroit d’etre pendu il ne vouloit dire que ce quil scauoit; sur quoy il corrigea la deposition dud. témoin, et comme il auoit fait la meme chose à l'egard de la deposition des autres deux qui attandoit à une autre chambre de la prison, quil auoit eu vn peu de confusion de me voir assister à la correction de la deposition du premier temoin, il me fit passer dans une autre chambre et appella les deux autres temoins dont la deposition ne parla plus ensuitte du dessain pour lequel j'estois party de Castres pour aller à la campagne. Ce que je dis icy paroîtra par les ratures qui ce trouveront dans les originaux de la procedure.
Mon nom est Jean Mascarene ; je suis natif de Castres ; lors de ma premiere audition, j'estois agé d'enuiron 26 ans; je suis dans ma 28 année depuis le 26 du mois d’auril dernier.
Factum pour M* Jean Mascarene, advocat prévenà prisonnier à la conciergerie contre Monsieur le procureur general.
Dit que l’année 1685, le produisant estant allé de Castres, où il faisoit son séjour ordinaire, à la campagne, dans vne sienne meterie pres du lieu d’Anglès pour y passer l’este et partie de l’automne ; il courut vn bruit au commencemt d'octobre, que de gens de guerre devoit venir loger à discretion à Castres, à Anglès et autres lieux voisins, comme auoit déja fait en d’autres dioceses, et le produisant et sa femme qui estoit enceinte et prete d'accoucher, furent menacés que leur maison en devoit être remplie. Cette nouuelle donna vn si grand effroy à cette femme que le produisant voyant qu’elle estoit en danger de périr avec l'enfant qu’elle portoit, fut obligé de luy chercher vn azile chez quelques paisans de la montagne d’Anglès ou ils passerent vne partie de l'hiver, et ou elle accoucha d’un enfant mâle, qui fut baptisé par Mr Oulet, ministre de ceux de la R. P. R., et fut appellé Jean Paul Mascarene : le Roy ayant bien voulû permettre que quoyque l’exercice de lad. Religion fut allors interdict, le bapteme fut encore administré par quelques ministres.
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Pendant le séjours que les gens du regiment de Konismark firent à Castres et aux environs, vingt deux soldats dudit regiment ravagerent les biens du produisant et vendirent ses cabaux et generalement tout ce qui se trouva dans ses meteries.
Le produisant et sa femme estans advertis que lesd. soldats les cherchoient et se vouloient saysir de leurs personnes, ils crurent devoir secarter de Castres et des environs, et ils vinrent à Toulouse y chercher quelque repos ; mais craygnant qu'on ne sçût qu'ils estoit à Toulouse, où ils estoit connus de plusieurs personnes, et qu'on ne les obligeât de retourner chez eux, ils voulurent s'élloigner encore davantage et aller du cotté d'Agen et de Bordeaux, vsant de la permission que le Roy, par l'article XII de l'Edit qui revoque celuy de Nantes, donnoit à tous ceux qui n'auoit pas abjuré la R. P. R. d'aller, venir et demeurer dans tous les lieux et villes du royaume sans y pouvoir etre troublés sous prétexte de religion. Ils partirent donc par le bateau de poste et se rendirent à Agen ; mais ayant trouvé que le Sr de Romens, capitaine dans le régimt de Touraine, de qui le produisant est connu, estoit dans lad. ville et y commendoit les troupes comme plus ancien officier et qu'il y auoit aussi d’autres officiers de la conoiïissance du produisant ; et ayant encore apris qu’on auoit arretté quelques personnes de la R. P. R., il crut qu'il n'y seroit pas en seuretté, ce qui l’obligea et sa femme d’aller promptement au bateau qui partoit pour Bourdeaux, dans lequel ils ne furent pas plutôt, que le sieur Cheu' de Gramont y estant vennu, leur demanda s'ils ne faisoit pas profession de la R, P. R. : ce qu'ayant aduoué, il les fit conduire au logis de St Jaques de lad. ville d'Agen, et puis ayant séparé le produisant de sa femme, il fut conduit aux prisons des Sénnechal de lad. ville auec quelques autres qui auoit étés aussy arrettés ce jour là, qui fut le 20 ou 21 feurier 1686. Quelques heures après on fit venir vn sergeant du regiment de Touraine, accompagné d’un soldat , lesquels, de lordre de leurs officiers, se firent remettre des tablettes qu'ils trouverent sur le produisant ; dans lesquelles il y avoit seulemeut un papier volant d’un cart de feuille sur lequel estoit marqué vn cadran.
Deux ou trois jours apres, un officier dud. Sénel estant vennu pour interroger le produisant , il proposa sa declinatoire et refusa
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de repondre ; neantmoins il ne fut pas en son pouvoir de garder le silence, lorsque cest officier luy ayant présenté lesd. tablettes, il s’y trouva un papier sur lequel estoit écrit vn sonnet en langage de Gascogne, fait, à ce que disoit led. officier en derision des nouuelles conuersions, lequel sonnet auoit esté apparemt mis dans lesd. tablettes par les officiers ou soldats du régiment de Touraine, par les mains desquels elles auoit passé.
Le produisant se contanta de protester qu'il n’auoit point composé, ny jamais ve, ny leù, ny entendà lire led. sonnet, et qu'il ne scauoit pas meme parler le langage de Gascogne, et qu'il auoit esté mis dans lesd. tablettes depuis qu’il les auoit remises entre les mains du sargent et des soldats, dequoy il se remit à leur temoignage et à celuy du concierge, et il ecriuit sa protestation sur led. sonnet, laquelle il signa.
Douze ou quinze jours apres il fut de nouueau interrogé, mais il insista toujours à son renuoy, et il fut conduit à Castres auec le s' Dupuy, qui auoit esté arresté le même jour que le produisant, qui ne l'auoit jamais connû auparavant.
Le juge criminel de Castres les interrogea tous deux et leur ayant fait confronter à chacun quelques temoins qui ne chargent aucunement le produisant, il a donné sentence le 19 aoust 1686, par laquelle il les a condamnés aux galeres perpetuelles auec confiscation de biens et 3,000 livres d'amande envers le Roy.
Ils furent conduits de suitte à la Conciergerie de la cour, et quelques jours apres on les separa et l’on conduisit le produisant aux prisons de l'hôtel de ville, où il a demeuré plus d’un an auant que le proces fut porté sur le bureau. Enfin le 7 may 1687 apres la visitte du proces, le produisant et led. Dupuy ayant estés ouïs sur la selette, la cour renuoya à greffe pour conclurre sur l'appel et lettres que le produisant et led. Dupuy auroit presentées en cassation des procedeures contre eux faittes.
C'est l’estat de la cause en laquelle la cassation desd. procedeures et le relaxe du produisant ne peut recevoir aucune difficulté.
1° On ne peut pas imputer à crime au produisant de ce quil n'a point changé de religion, le Roy n'ayant pas ettably de peines pour cela : et au contraire, Sa Majesté ; par l’éd. de Revocation de celuy de Nantes, art. 12, a permis à ceux de la R. P. R. qui n'ont point changé de vivre librement dans son royaume recon-
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noissant que nemo credit invilus, et que la foy est un don du ciel, 2° Le produisant n'est pas coupable aussi d'auoir vouleû sortir du royaume contre les deffences de Sa Majesté , il ny a aucune preuve contre luy de cette pretendeûe contrevention, car les temoins qui luy ont esté confronté disent seulement quil alla à son bien de campagne au commencement de l'esté de l'annee 1685, et que le 10 ou 12 d'octobre aud, an il partit de sa meterie avec sa femme ; ce que le produisant na jamais dénié, mais ce cy ne fait ny preuve ny presomption qu'il ait vouleû sortir du royaume, et il ne faut pas s'estonner quil se soit retiré de Castres et de sa meterie pour ne s'exposer pas à la licence et à l'insollance des soldats qui devoit y venir loger à discretion , et quy y vinrent en effet, et y firent tout le desordre qu'ils peurent ayant pillé et vendu tous les bestiaux et autres choses qui y estoit. L'effroy d'une femme grosse qui estoit prette à accoucher , la tendresse d’un mary et d'un pere pour la conseruation de sa femme et de son enfant, la crainte d'être exposé soy même à la folie et brutallite des soldats sont des causes assez legitimes de cest elloignement et de la recherche quil fit d’une maison dans la montagne d'Anglès pour y faire accoucher sa femme sans crainte et sans frayeur, et pour y estre à couuert des insultes qu’il n’auoit que trop de sujet d’aprehender , on peut dire auec rayson , hic melus cadebat in conslaniem virum; et s'il fit baptiser l'enfant dont sa femme accoucha, par vn ministre de la R. P. R., il na rien fait en cela contre les loix de l'estat, puisque le Roy l’auoit expressemt permis, ayant apres l’interdiction de l'exercice de la R. P.R. fait laisser de ministres en diuers lieux pour baptiser les enfans. Le voyage dud. produisant et de sa femme à Toulouse, ensuitte à Agen, où ils furent pris, ne peut aussi le convaincre d’avoir vouleû sortir du royaume, soit parce quils eurent auis quon les faisoit chercher pour les ramener chez eux où on prétendoit leur donner de nouueaux logements, par la hayne qu’auoit un nommé Calvet, consul de Castres, leur ennemy particulier, soit parce qu’on ne peut pas leur inputer à crime d’avoir uzé de la permission que le Roy donne à ceux de la R. P. R. par l’édit de Reuocation de celuy de Nantes, d'aller, de venir et demeurer dans toutes les villes et lieux de son royaume, sans y pouvoir etre troublez ; et, en vn môt, il suffit de dire que le produisant a esté pris
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à Agen, à 40 ou $0 lieues de la frontière, et pour ainsi dire au cœur du royaume, pour montrer que c'est mal äpropos qu'on l'accuse d’avoir contrevenû aux déclarations de Sa Majesté, portant déffences à ceux de la R, P. R. de sortir du royaume.
Il est vray quil fut pris entrant dans le bateau pour aller à Bordeaux, mais quand il auroit esté pris dans Bordeaux même il ne seroit pas coupable ; et ce n’est pas la pensée de sortir hors du royaume qui le conduisoit à Bourdeaux, cestoit le desir de trouver vn lieu où, nestant point connà , il peut estre hors de toute crainte. Enfin il n’a pas esté pris sur la frontière, ny dans aucun passage deffendà , et le soupçon quon a voulû former quil auoit la pensée de sortir du royaume n'est pas vne matière d'accusation parce quil ny a que Dieu qui soit le scrutateur des cœurs, et les loix humaines ne s'executent point sur les pensées, « cogitationis pœænam nemo palitur, »
Les tablettes dont il a esté parlé, ne peurent de rien servir à la conviction du produisant 1° que quand il auroit composé ou escript le pretendu sonnet contre les nouvelles convertions, ce ne seroit pas vn sujet d'accusation 2° il n’est pas vray quil l'ayt écript ni composé, n’entendant pas meme le langage de Gascogne ; il protesta auec rayson devant l'officier du senechal qui le voulut interroger que le sonnet auoit êté mis dans ces tablettes par ceux entre les mains desquels elles auoit passé depuis la remise quil en auoit faitte entre les mains du sergent du regiment de Tourayne , soutenant que lors qu'il les prit des mains du produisant ce sonnet ny estoit pas comme il paroitroit par le témoignage d'iceluy et du soldat quy l’accompagnoit, aussi biea que du concierge, qui auoient tous veu l'etat desd. tablettes dans la prison.
Et si bien elles estoit chargées d'une adresse pour Londres, d'une autre pour Amsterdam, et d'une autre pour la Haye ce n'estoit pas pour sortir du royaume, mais pour pouvoir envoyer et receuoir des nouvelles de la Dem! de Rozengues, sa cousine germaine, du S' Tiscier, ministre, qui sy estoit retiré auec elle par la permission du Roy, et pour apprendre aussi des nouuelles du S' de Fabreques, ministre , son intime amy, qui, par la meme permission, s’estoit retiré en Holande, ne sachant s'il estoit à Amsterdam ou à la Haye.
Enfin , si le produisant estoit coupable, M' Barbara, juge cri-
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minel de Castres qui estoit extremement passionné pour sa perte et qui a recherché des preuues partout, jusques à menacer le Sr du Raqui de luy faire une affaire de religion s'il ne déposoit contre le produisant, n’auroit pas manqué d'en trouuer , mais led. Sr Duraqui, que led. Barbara alla prendre luy même prisonnier , au lieu de Senegats, et le fit conduire en prison à Castres, ne vouleut pas charger sa conscience par vn faux témoignage.
Les motifs susd. qui obligèrent le produisant et sa femme de quitter leur habitation de Castres et de la campagne pour s’eloigner estoit fortifiés par l’inimitie capitale du S' Calvet, lors consul de Castres, dont il a esté parlé cy dessus, qui auoit juré leur ruyne , et qui sestoit venté de leur bailler les plus forts logements, et de recommender aux soldats de les traiter plus rigoureusement , en haine de ce que la femme dud. produisant lauoit cy devant fait condemner aux galeres par santence des ord'° [juges ordinaires] de Castres, ensuitte de laquelle elle le fit mener de suitte en la cour, laquelle, par son arrest, en reformant lad. sentence, le condamna à vn banissement et à demander pardon à lad, Deml'!e des exes qu'il avoit commis brutallement contre elle, de quoy il promit de se venger « et odium aspera monet. »
Partant conclud. comme au proces, M' de Seuin raporteur, Manen procureur.
Lettre à sa femme du 7 may 1687.
Ma chere femme, jay compareu devant mes juges lors que j'y pensois le moins. Hier au matin, etant encore au lit, le concierge vint m’advertir quil me falloit ailer À la Tournelle. Des que je feus habillé et que jeus fait ma priere à Dieu et imploré sa grace pour me soutenir dans cette nouvelle tentation et l'assistance de son St-Esprit afin de pouvoir rendre raison de ma foy à ceux qui me devoient ir:erroger , on me mit les fers aux pieds et je fus porté en chaise jusques à la grande porte du palais. De là je traversay toute la cour à pied, et fus conduit à la porte du bureau de la Tournelle, attendant qu'on eut fait sortir M' Dupuy qui y avoit été mené avant moy.
Avant que j'entrasse, le murmure de tous les plaideurs qui etoit
Appendice. $77 à la porte de la chambre aussi bien que mon procureur ne me presagoient rien de bon. Il ni avoit personne qui douttat que la sentence de notre premier juge ne fut confirmée, tellement que je me trouvay sur le point detre bientot au rang des galeriens. Cependant Dieu [me] fit la grâce de n’etre point troublé par une crainte qui ne paroissoit que trop legitime.
J'entray et, apres avoir prété le serment en la forme de notre Religion, le president commença a m'interroger, et je resporidis presque avec autant de tranquillité que si j’eusse parlé à des per: sonnes de ma connoissance. Je garday pourtant devant mes juges tout le respect et toute la moderation quil me fut possible ; mais aussi la justice de la cause que je soutiens fit qu'il ne parût point
” de timidité dans mes paroles ni dans mon action.
Apres que le president m’eut fait quelques interrogats sur quelques faits de la procedure, je luy fis le detail de tout suivant et conformement à mes premieres auditions en donnant les memes raisons de ma conduite que j’avois données devant le premier juge , à savoir , l'etat où tu te trouvois et le danger evident où tu étois de perir toy-et ce que tu portois si nous n’eussions trouvé quelque espece d’azile pandant l’allarme qui s’etoit rependue par tout. Pour le reste je fis remarquer l’article 12 de l’Edit du Roy qui revoque celuy de Nantes, dans lequel art. il est permis à tous ceux qui n’ont pas abjuré la Religion d'aller librement par toutes les villes du royaume.
Toutes les questions qu'on me fit sur la procedure eurent bientôt fini. M" le Président me demanda si je voulois toujours persister dans ma religion ? À quoy je repondis qu'ouy. Ensuitte un autre juge me demanda ce que je pretendois faire dans le royaume; ma religion ni etant plus soufferte ? à quoy je repondis que j’attandois patiament ce que sa majesté ordonneroit à l’egard de ceux qui ne voudroit pas abjurer la religion. M" le Président me demanda si je ne savois pas quil etoit deffendu par le dernier Edit de sa majesté de faire aucun exercise de notre Religion, et si je ne voyois pas que par là j’etois dans la contrevantion aux ordres de sa majesté. Je répondis à cela que s’etoit de l'exercice public qu'il etoit parlé dans l'Edit et qu’ainssi je n’étois point dans le cas. L'un des juges qui m'avoit dejà interrogé me parla ainssi : Vous n'ignorès pas que la volonté du roy est qu’il ni ait qu’une
religion dans son Royaume. Vous donc qui etes fidelle suject de sa majesté (car vous avez tousjours accoutumé de dire que vous estes des sujects fidelles et obéissants), pour quoy ne voulez-vous pas maintenant obeir à sa volonté et embraisser la religion quil veut que vous embraissiez ? Comme il acheva de prononcer ce qui est contenû dans cette parenthese , je repondis que non seulement nous le disions, mais que nous l’ettions en effet ; et, lors quil eut achevé, je repondis que dans toutes les choses qui ne blessoient pas ma conscience, jetois prest a obeir aux ordres de sa majesté avec une parfaite soumission, que mon ame et ma conscience relevoit de Dieu immediatement, et que j'ettois bien marri qu’il se trouvât un point où il fallüt que ma volonté fut contraire à celle du Roy.
M" le président me demanda pour la 2de fois si j’etois entieremt resollu à persister dans ma religion, a quoy je repondis qu'ouy, apres quoy un autre juge me parla en ces termes : Estant eclairé comme vous estes, vous devriés profiter de vos lumieres pour reconnoitre la vérité de la religion catholique Rom. et l’embrasser. Nous ne vous regardons pas, dit-il, comme un de ces criminels que nous avons accoutume de voir à nos pieds, mais nous serons contraints de vous juger suivant les declarations du Roy et de vous condamner aux peines qui y sont portées.
Un autre juge poursuivit à peu pres de la meme maniere me disant que mon opiniatreté seroit cause qu’ils m’envoyeroit chargé de chaines dans des lieux don je ne pourrois pas sortir quand je voudrois, et que je ne pouvois éviter cela que par la grace du prince a laquelle je devois avoir recours. Il me representa comme ils souhaitoient tous, de meme que tous mes parens, et tous ceux qui me conoissoient, que je me misse en repos. Je repondis en leur protestant devant Dieu que ce n’etoit point par opiniatreté que je perséverois dans ma Religion, et que c’etoit parce que je la reconnoisès veritable , pure et conforme a la parole de Dieu, Je suis prest, leur dis-je, à suivre mon Sauveur partout où il m’appellera. Il a tout quitté pour moy, il est venu mourir pour moy sur une croix; je suis obligé à tout abbandonner pour luy et à tout souffrir pour l'amour de luy,
Un juge qui n’avoit point. encore parlé me demanda comment estions-nous asseurés de la vérité de notre Religion. Je repondis
que nous conferions la doctrine qui nous est proposée avec les Ecritures à l'exemple des fidelles de Berée, dont il est parlé dans les actes des apostres. Il tacha d’eluder la force de cest exemple, et me demanda ensuitte si je ne croyois pas que Dieu voulût sauver les ignorants aussi bien que les sçavants ? Je repondis qu'ouy. Il me repliqua que les ignorants etoit incapables d’examiner la religion par l’Ecriture Ste ; à quoy je repondis que dans l'Ecriture Ste les ignorents pouvoit connoitre aussi bien que les sçavants tout ce qui est necessaire pour le salut, et par là estre en estat de rejetter tous les articles que l’on voudroit ajouter à ceux de la foy chrestienne ; que St Paul presupposoit cette verité quand il disoit dans l’une de ces epitres (Or quand nous meme, ou un ange du ciel vous evangeliseroit outre ce quil vous a êté evangelisé, quil soit en anatheme).
Le juge, dans beaucoup de paroles, ne repondit rien à propremt parler, et à la fin de son discours il me demanda d’où est ce que je scavois que l’Ecriture Ste est l’Ecriture Ste ? De l’Ecriture Ste, lui repondis-je; et comme il m’ût repeté à peu près la meme question, j'adjoutay que l’Ecriture Ste avoit des caracteres de divinité plus que suffisants pour se faire reconnoître pour parole de Dieu; qu’elle etoit reconnue pour telle par tous les chretiens, et que d’ailleurs tant d'efforts que les payens avoit fait pour l’eteindre sans pouvoir en venir à bout m'estoit un temoignage certain que c'etoit un livre divin, puis que la divine Providence avoit pris un soin si particulier de nous le conserver dans tous les siecles, et qu’enfin je ne reconnoissés que l’Ecriture Ste pour le fondemt et la regle de notre foy. Il me fit en suitte quelques difficultés pour me persuader que , sans le secours de l'Eglise, nous ne pouvions etre asseurés que ce que nous appellons l’Ecriture Ste fut la parole de Dieu, et conclud, apres un long discours, qu’il falloit reconnoitre l'Eglise avant que de pouvoir etre certains que l’Ecriture Ste fut la parole de Dieu. Sur cela, je suppliay la Cour de vouloir permetre que je fisse une question au juge qui me parloit, et les juges s’estant regardés, M" le président me dit que je le pouvois,
M'adressant donc au juge, je luy demanday doù est ce qu'il sçavoit qu’il y auoit une Eglise qui ne peut nous enseigner que la vérité ? Mon juge ne peut s’empecher d’avoir recours à l'Ecri-
ture ; sur quoy je fis remarquer quil etoit constraint de poser aussi bien que moy l’Ecriture pour premier fondement, et qu'ainssi toutes les difficultes qu'il pouvoit me faire pour me faire doutter que l’Ecriture Ste fut la Parole de Dieu, se tournoïit maintenant contre luy. Il continua à raporter des passages pour prouver la pretendue infaillibilité de l'Eglise visible, et conclut en disant que cette Eglise rendoit temoignage à l'Ecriture, et l’Ecriture à cette Eglise, et que s’etoit un encheneure de verités qui etoit enseparable ; mais cela ne pouvoit pas le tirer de ce pas là, et pour le reste les passages quil aporta pour la pretendeue infallibilité de l'Eglise visible, qui étoit tirés des promesses que nôtre Seigneur J. C. fait à son Eglise, et des qualités quil luy atribue ; ces passages, dis-je, ne pouvoient etre apliqués legitimemt qu’à l'Eglise qui est le corps des elûs qui sont les vrais membres de Jesus Christ.
J’aurois bien souhaité de luy faire voir comme les articles de notre religion sont bien autremt enchainés avec des passages de l’Ecriture clairs et forméls, apres quoy j'aurois bien voulû luy demander à quel passage de l’Ecriture Ste est enchaïné le sacrifice qu’on pretent faire tous les jours à la messe du corps et du sang de Jesus Christ. J’aurois peu faire la meme question sur l’adoration qu'on y rend au sacrement de l’Eucharistie, ainssi sur la transubstantiation, sur le culte qu’on rend aux St*, à leurs reliques et aux images. J'’aurois peu demander à quel passage de l'Ecriture Ste est enchainé le purgatoire, et ainssi de tout ce qui a été adjouté à la religion chretienne.
Mais il fallut ecouter un autre juge, qui me fit un grand discours dans lequel il m'estala les grandeurs et les prosperités de l'église Romaine et les calamités et les miseres de la notre ; auquel je repondis par ces mots (Notre regne n’est point de ce monde). Un autre me dit que si je croyois ma religion bonne il me falloit rester dans ma maison, y souffrir le logement des gens de guerre, y voir dissiper mon bien sans regret, et y mourir martir, si on eut voulù, comme faisoit les anciens chretiens, et non pas fuir comme j'avois fait. A cela je repondis que je pouvois justifier ma conduite par un verset de l'Evangile, j'entendois ce que notre Seigneur disoit a ses disciples (Quand on vous persecutera à un lieu, fuyez en un autre), et outre cela, leur dis-je, j’ay donné une raison bien
Appendice. TER
forte pour excuser mon absence, sçavoir l'état où ma femme se trouvoit , et le péril éuident où elle etoit.
M" le président me demanda si j'auois eu soin de m'instruire: Je répondis qu’ouy. Il me repliqua que c’etoit aparamt dans les livres de nos ministres qui avoit accoutumé de nous defigurer la religion catholique R., et que si j’eusse pris soin de lire les livres de leurs docteurs et de leurs conciles je ni aurois rien trouvé de ce que les ministres supposoient à l'Eglise Romaine. A quoy je repondis que si la cour vouloit le permetre, je raporterois quelques passages de leurs docteurs et de leurs conciles que me faisoit de la peine et que je trouvois opposés à la pureté de la religion chretienne. Sur quoy s’etant regardés et quelques uns d’entre eux se demandant ce que je voulois proposer , ils me firent connoitre qu'ils n’avoit pas le loisir de m’entendre là dessus. Je me preparès à leur reporter le canon du 2d concile de Nicée qui commande l’adoration des images, accompagné d’un passage de St Thomas leur docteur angelique et d’un autre de Gabriel Biel, un de leurs fameus theologien.
Je leur allois raporter l’endroit du concile de Trente qui commende l’adoration souveraine du sacrement de l’Eucharistie, et le canon qui authorise la pratique d'offrir des messes. à, l'honneur des St pour obtenir leur intercession, le canon du concile de Constance qui retranche la coupe au peuple avec si peu de respect pour la volonté de notre Seigneur et pour la pratique de l’eglise pandant tant des siecles, et plusieurs autres choses de cette nature.
Un autre juge me dit si j'avois leu le livre d’un de mes compatriotes (parlant de M. Pelisson), ayant, me dit-il, tant de douceur et de docilité que vous en faites paroître, je m’assure que vous reconnoitriés la verité de la religion C. R., et que vous n’auriés pas fait difficulté de vous y renger, Je repondis que j’avois leu le livre de Mr Pelisson, et que je ni avois rien trouvé qui m'’eut déterminé à cela ni qui m’'eut donné seulement la moindre pensée d'abandonner ma religion. Enfin, M" le president me demanda pour la 3" fois si j'étois entieremt resolu à persister dans ma religion ? Je repondis que c’etoit là ma résolution et que j’esperois que Dieu me fairoit la grace de: my tenir. Il me demanda encore si je sçavois à quoy j'ettois condamné , et comme jeus re-
pondu que j’avois êté condamne par le 1° juge aux galeres, il me demanda si j'ettois appellant, Apres que jeus repondu qu'ouy, il me congedia, en me disant que la cour me rendroit justice. J'eprouve avec joye que Dieu me fortifie de jour en jour et me fait la grace de me disposer à toute sorte d’evenemts avec une entiere resignation à sa volonté. Tu peux t'imaginer que je souhaite avec passion de te voir avant qu’on me fasse transferrer. Je ne crois pas de rester long temps. Je te souhaite toutes sortes de benedictions.
Lettre à sa mère, du 10 may 1687.