LETTRE DE JUDITH (GITON) MANIGAULT
Je veux faire une rélation de notre sortie de France jusqu’à la Caroline, puisque vous le souhaitez. Nous avons souffert pendant
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8 mois les contributions et les logemens des gens de guerre, pour la religion, avec bien du mal, Nous primes donc résolution de sortir de France la nuit et de laisser les soldats dans le lit, et laisser la maison toute garnie. Nous fûmes à Romans (en Dauphiné) nous cacher pendant dix jours, cependant qu'ils faisoient la recherche pour nous trouver ; mais l’hotesse étant secrette, ne nous déclara point, car on vint demander si on nous avait vus. De là nous fûmes passer à Lyons, de là à Dijon, d'où mon frère aîné vous écrivit une lettre et une de Langres ; je ne sçais si vous les avez reçues. Il vous marquoit que nous sortions de France, Nous passâmes chez Mme de Choïseule, où nous ne fimes rien du tout. Elle étoit morte, et son beau-fils étoit maître en tout ; de plus, il nous fit bien connoître qu'il voyoit que nous voulions sortir de France; que si nous voulions lui demander quelque chose, il nous déclareroit, Nous poursuivimes notre chemin pour aller à Metz en Lorraine, d’où nous nous embarquâmes sur la rivière de la Moselle pour aller à Treves. De là nous fûmes à Cocheim et à Coblentz; de là à Cologne, où nous quittâmes le Rhin pour aller passer dans des carioles, d'où nous fûmes à Wesel, où nous trouvâmes un hôte qui parloit un peu françois, qui nous dit qu'il n'y avoit que trente lieues de là à Lunebourg. Nous savions que vous étiez là en quartier d'hiver, car nous avions reçu une de vos lettres quinze jours avant de sortir de France, qui nous apprenoit que vous passiez là l'hiver, Notre défunte mère et moi priâmes instamment notre frère aîné de vouloir passer par là ou nous laisser avec elle, cependant qu'il vous pourroit aller voir lui même; c'étoit dans le plus fort de l'hiver, — mais il ne voulût jamais, n’ayant que la Caroline en son esprit, de peur de perdre quelque occasion pour y venir : ce qui m'a causé toujours un grand chagrin quand j'ai pensé à vous, et avoir perdu une si belle occasion de vous voir au moins encore une fois. Que j'ai eu de regret de voir un frère avoir si peu de naturel ! Que je lui ai reproché de fois ! Mais il étoit notre maître, il nous falloit ‘faire tout comme il vouloit. Aprés nous passâmes en Hollande pour aller en Angleterre. Je ne me souviens pas bien dans quelle année c'étoit : en quatre-vingt-quatre ou en quatre-vingt-cinq ; c'étoit l'annéequele Roi Charles d'Angleterre est mort (févr. 1685). Nous fûmes 3 mois à Londres pour attendre un vaisseau prêt pour
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Caroline, Etant embarqués, nous fümes bien mal ; la fièvre pourpreuse se mit dans notre vaisseau, dont il en mourût beaucoup ; notre défunte mère en mourut, étant agée. Nous fûmes neuf mois mois avant d'arriver en Caroline; nous fûmes à deux ports, un portugais et une isle appellée Bermoude, appartenant à l’Angleterre, pour racommoder notre vaisseau, à cause d'une grande tempête où nous fûmes bien mal traités. Notre capitaine de vaisseau ayant fait quelque friponnerie, fut mis en prison, et le vaisseau saisi. Notre argent ayant été entièrement dépensé, ce fût avec la plus grande difficulté que nous procurâmes passage dans un autre vaisseau. Après notre arrivée en Caroline, nous avons souffert toutes sortes de maux; notre frère aîné mourut un an et demi après notre arrivée ici d’une fièvre, n'étant pas accoutumé au rude travail où nous étions exposés. Nous nous sommes vus, depuis notre sortie de France, en toute sorte d'afflictions, en maladie, peste, famine, pauvreté, travailler bien rudement. J'ai bien été dans ce païs six mois sans avoir goûté de pain, et que je travaillois à la terre comme une esclave, et même j'ai bien passé trois ou quatre années avant d'en avoir qnand je voulus. Dieu nous a fait une belle grâce d’avoir pu resister à toutes sortes d'épreuves. Je crois que si je voulois vous faire un détail de toutes nos aventures , je n’aurois jamais fait. [1 suffit que Dieu a eu pitié de moi et changé mon sort à un plus heureux. Gloire lui en soit rendue. |