‹ Histoire des relations anglo-roumainesChapitre 30 sur 74 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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Mihai-Vodâ („du prince Michel"), de Radu-Vodâ („du prince Radu"). Des boïars attendaient par ordre du prince, alors que des janissaires ou des militaires chrétiens portant leur uniforme se trouvaient rassemblés, pour garder la route, dans un camp voisin.

Ce qu'était le couvent de Frumoasa pour les voyageurs auxquels les princes offraient l'hospitalité aux portes de Jassy était, ^aux portes de Bucarest, celui de Vâcâresti, splendide bâtisse, aux admirables colonnes sculptées avec les plus riches chapiteaux et aux \murs recouverts à l'intérieur d'une douce peinture sur fonds bleu, d'une rare richesse, Lady Craven admira la belle cour large du monastore, les arcades, qu'elle croit être gothiques — l'église de Saint-Marc à Venise lui avait paru aussi être gothique, — mais elle revint sur sa satisfaction lorsqu'elle apprit d'un personnage portant l'habit occidental et répondant en, allemand qu'elle devait y essuyer une quarantaine de cinq jours, à cause de la peste qui sévissait à Constantinople: l'hégoumène, supérieur de Vâcâresti, lui désignait déjà la chambre, nue et aux vitres cassées, où elle devait purger sa peine, à côté d'une autre cellule où geignait un malade soupçonné d'avoir contracté la terrible maladie.

Déjà cependant les réclamations de lady Craven avaient averti le prince de la méprise ; — car les étrangers de distinction n'étaient pas soumis aux mêmes règles sanitaires que le commun-

<les mortels. Le carrosse doré qui s'arrêta à la •porte paraissait bien appartenir à «l'an premier de la création", mais, avec le secrétaire princier, avec les palefreniers turcs, menant les chevaux à la bride, avec le chambellan en habits de brocard et le bâton blanc des tschaouches constantinopolitains à la main, il avait un très grand .air, du moins pour la population qui se poussait pour voir cette femme aux robes franques qui se hasardait seule — une autre dame et un ■„M. de V." étaient cependant dans, la compagnie — à travers les surprises et les dangers de l'Orient. Comme à Stamboul, dont on imitait, avec des moyens infiniment moindres, les pompes — de même que les princes allemands le faisaient pour la Cour de Versailles — , il y avait deux cours à traverser pour l'audience, et elles étaient bondées de janissaires, d'Arnautes et de dignitaires inférieurs de la ^our. Maurogéni faisait son possible pour paraître en souverain sur les coussins brodés de son „frône" de vassalité, entouré des tougs, de la kouka et du sabre d'honneur, marques de son rang suprême.

Après des demandes banales sur les intentions dé la noble dame étrangère et sur la santé de l'ambassadeur de France, on offrit les confitures et le café dans les petites tasses de mode en Orietit jusqu'aujourd'hui, et les accents de la musique turque retentirent en l'honneur de la visiteuse, qui put contempler les exécutants assis à

terre devant leurs bassins de cuivre de toutes les dimensions ou bien les longues trompetles archaïques à la bouche. Si lady Craven regrette les musiciens allemands de M. de Choiseul, elle aurait pu les trouver presqu'à la même époque dans les Principautés, qui les faisaient engager à Vienne, mais sans congédier ces mekhters musulmans qui avaient leur place fixée dans les cérémonies officielles.

La visiteuse, qui avait eu à Constantinople même la curiosité de voir la femme de Hassan l'amiral, put regarder à loisir à Bucarest celle de son protégé, la princesse valaque, , qui n'appartenait pas même à une des grandes familles du Phanar. Une „très belle femme", ressemblant à la duchesse de Gordon, mais plus blanche, plus blonde, plus douce, la Doamna avait près d'elle, de ses sept enfants, trois filles, de neuf, de dix et de onze ans, dont l'une devait être la femme du prince Scarlate Cajiimachi. Une vingtaine de demoiselles d'honneur l'entouraient, portant, celles qui venaient de Constantinople, le turban, et la fille du riche boïar Dudescu, une indigène, l'ancien bosnet de fourrure, „placé derrière ses cheveux, qui étaient attachés à une espèce de bourrelet", une coiffure qu'on voit souvent dans les Iresques d'église et qui est, de fait, élégante. La princesse, qui aurait désiré retenir la visiteuse ^un an entier", admire les robes françaises qu'elle n'avait pas le droit de porter elle-même, — une

autre, arrivée de Venise au XVII-e siècle, Marie Ghica, ayant dû aussitôt céder au scandale qu'avaient produit les modes nouvelles.

La ville, avec ses nombreuses églises, avec ses trésors d'art, avait bien des curiosités qui auraient dû intéresser une Anglaise si cultivée et d'un sens si délicat pour l'originalité artistique. Comme on le fait bien souvent aujourd'hui même à des occasions pareilles, on préféra lui faire voir cependant que le pays possède les agréments de l'Occident. Le „jardin anglais" de tel „vieux boïar", pré3snté par ledit secrétaire, n'était pas plus grand que le potager d'un curé de village en Angleterre, mais les fruits qui furent offerts étaient délicieux, et ce qui intéressa surtout lady Graven fut, avec la demoiselle au bonnet de martre qui pensa i'étouffer de ses preuves d'amitié, son père, un vieux boïar qui aimait à voyager en Europe, où il gaspilla toute une fortune, le vieux Ban Dudescu, à la barbe blanche, digne de son rang, à la longue robe de mousseline, il n'était guère malade ou affaibli, ainsi que le croit lady f'raven: être soutenu nar les épaules était en Orient un des articles du cérémonial pour un personnage de queifljue rang faisant un pas à rencontre de ses visiteurs.

De la galerie qui entourait son logis — demeure d'un consul — , de ce cerdac à colonnes de bois sculptées,~ l'Anglaise put voir dans la cour spacieuse un cheval arabe que deux palefreniers turcs mai-

Irisaient; c'était le cadeau du prince; il l'avait eu» d'un supérieur, d'un Pacha à trois queues, et iï l'offrait tout simplement, de bon cœur, à une dame dont il avait appris la passion pour les chevaux. Lady Craven ignorait cette influence occidentale qui avait toujours rivalisé avec celle de l'Orient dans les Principautés roumaines et qui était même l'origine de leur civilisation toute particulière, car die s'étonne d'avoir trouvé au dîner de gala auquel elle avait été invitée par Maurogéni une table à l'européenne et des chaises comme celles dont elle était coutumière. Le Voévode occupa un bout de la table, l'Anglaise l'autre; on avait admis aussi le compagnon de la visiteuse, qui prit place devant la princesse, comme si on n'avait pas été en Orient; les demoiselles de service étaient assises, près de leur maîtresse, et le service était fait, non par des laquais en livrée ou par ces jockeys qu'on avait adoptés tout récemment en France, croyant que c'est une mode anglaise authentique, mais bien par des femmes, au nombre de neuf. L'argenterie venait d'Angleterre, et, s'il y avait quelque chose d'oriental, un siècle après l'époque où Brâncoveanu faisait venir de Transylvanie ses assiettes et ses coupes à la façon roumaine, c'étaient les chandeliers d'albâtre ou de marbre oriental ornés de rubis et d'émeraudes formant des fleurs. La musique n'était pas représentée uniquement par les Turcs, maïs aussi par la complainte passionnée des làutarï tziganes, „dont les accents délicieux" — premier

liommage que leur paya l'appréciation des Occidentaux — „auraient excité à la danse l'homme le plus lourd". Le prince ordonna à ces esclaves' de prendre plus souvent la place 'de leurs collègues musulmans.

On passa après dîner "ans la chambre d'audience de la princesse. M -ogéni parlait l'italien et peut-être aussi le français. Lady Craven se trompe si elle est convaincue que, se refusant à croire que les femmes dansent en Occident — ce qui est réservé chez les Orientaux à des professionnistes méprisées, — la princesse eut le même soubresaut lorsqu'on lui dit que les dames d'Europe savent écrire; on a bien des lettres rédigées par les femmes des princes et des boïars à cette époque. Le prince îransmit des compliments à Kaunitz, le ministre de Joseph II, et à l'Empereur lui-même; si la visiteuse en sourit, elle n'a pas raison cette fois non plus, car les Voévodes, jouissant d'une pleine autonomie, continuaient la tradition de c^s anîécesseurs qui avaient été de vrais rois. Et, si elle rit aux éclats en se voyant conduire, non sans que la princesse lui eût fait le don des beaux mouchoirs brodés dont la Turquie a le secret, par la musique turque et tzigane précédée des flambeaux, c'est •qu'elle n'était pas capable, tout en cherchant à travers le monde des mœurs nouvelles, de goûter

1. Leur nombre aurait diminué, selon l'assertion de Maurogéni, de 25.000 à 5.000 seulement (p. 292).

l'originalité arcliaïque de celles qu'elle rencontrait. Nous laissons de côté les quelques renseignements qu'elle croit devoir donner sur le tribut de Valachie, sur ses revenus et les vices de son admi-nistration, pour la suivre dans son voyage vers la Transylvanie, à travers ce pays où, dit-elle, „il serait difficile de trouver un site désagréable". Ayant passé l'Arges, elle fut reçue largement dans des maisons de boïars et aperçut en passant, aux pieds des montagnes «majestueuses", les beaux couvents dûs à la munificence des anciens princes. Des paysans serviables aidaient, comme de coutume, à faire passer la voiture au-dessus des*** grosses pierres qui encombraient une route primitive. Le véhicule qui portait le nouveau „mechmendar"* fut brisé en pièces. Lorsqu'elle eût vu les sites que recèlent les Carpathes roumaines, elle exclame: „0n peut dire de cette contrée que c'est un diamant mal enchâssé, qui aurait besoin d'être mis en œuvre par une main habile et industrieuse"'.

Nous n'analyserons pas ce roman anglais de Th. Hope, qui prétend présenter la carrière aventureuse de Maurogéni, Anastase: trop d'imagination s'y mêle, d^ sorte qu'il est presque impossible de reconnaître dans cette œuvre ennuyeuse, qui cependant a été traduite en français, les contours même du sujet authentique dont l'auteur n'avait lui-même qu'une vague connaissance.

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