LES PEUPLES DE L'EXTRÉMITÉ MSRIDIONALB DE L'AMÉRIQUE DU SUD
Di^sion ethnique. — Les Ouaycourous. — Leur mythe nationaL — Croyanoes et pratiques. ^ Les Abipones. — Croyances animistes.
— Culte des Pléiades. — Indiens des Pampas. ^ Les Charmas.
— Les Puelches. — Les Patagons. — Walichou. — Mythe d'origine. — > Vie future, ^ Les Fuëgiens. — Leur état très arriéré. — Leurs idées religieuses. — Les Araucaniens. ^ Leur état social.
— Sacrifices.' — Pillan. — Mauvais esprits. — Déluge. — Morts et revenants. —Les missions du Paraguay. ^ Appréciation générale des religions de TAmérique du Sud.
Le manque de documents circonstanciés sur la religion des tribus brésiliennes est encore plus sensible quand on arrive aux populations les plus méridionales du continent de l'Amérique du Sud. Gomme à l'extrémité méridionale de l'Afrique, on se trouve en présence d'un groupe de peuples différant de race et posant à l'ethnologie des problèmes qui sont encore loin d'être résolus. Nous en étions restés aux embouchures de la Plata. En remontant là rive droite de ce grand fleuve jusqu'à l'un de ses principaux affluents, le Pilcomago, dans la région bornée au nord et à Test par ce fleuve, cet affluent et les Cor-
dillières, on trouve des populations dont le niveau social va toujours en déclinant à mesure qu'on se rapproche de l'extrême sud. Nous devons toutefois leur annexer les Araucaniens situés entre les montagnes et le grand Océan et qui ont dépassé notablement la pure sauvagerie. Mais celle-ci atteint presque son idéal chez les Patagons et les misérables habitants de la Terre de Feu ou Fuégiens. Dans l'impossibilité d'en faire une description complète et détaillée, nous nous bornerons aux nations les mieux connues et à celles qui présentent un intérêt particulier pour le but spécial de notre étude. Nous en savous assez déjà pour pouvoir affirmer que la religion des non-civilisés est identique au fond partout. Ce sont les différences de formes et d'applications qui seules peuvent désormais nous instruire*
OUVRAGES A CONSULTER
Les sources dlnformation pour Textréme sud américain sont en grande partie les mômes que pour le centre du même continent. Il convient toutefois d*y ajouter Falkner, Description of Patagonia (Londres, n74), ouvrage demeuré classique pour ce qui concerne le pays des Patagons. Tout ce qu'on a pu savoir depuis n'a fait que confirmer ses renseignements. Falkner avait vécu quatorze ans dans ce pays perdu. — Pour les Abipone^ nous avons l'ouvrage intéressant du jésuite Dobrizoffer, Geschichte der Abiponer (Vienne, 1783). — Valkenaer a publié à Paris, en 1809, en Tenrichissant do notes judicieuses.
U Voyage dans V Amérique méridionale d'AzARA. Cet ouvrage est utile surtout pour la connaissance des Indiens des Pampas. — Stevenson, Reise in Arauco, Chile, Peru and Columbia (1804-1823), Weimar, 1826. — Le troisième volume de V Univers pittoresque contient un travail très instructif de notre compatriote Famin sur TAraucanie, et d*un autre français, Lacroix, sur la Patagonie. — Nous signalons aussi un ouvrage espa« gnol de Vieoma, Diario de un Viage a la eosta de Pata* gonia (1780), compris dans le VI* volume de la collée» tion De Angelis. — La contrée devenant de plus en plus aride et pauvre à mesure qu'on approche du cap Horn, l'action des Européens s*est fait beaucoup moins sentir dans ces parages qu'au centre et au nord du con« tincnt. De là la rareté relative des sources de renseignements.
Parlons d'abord des Guaycourous qui errent dans l'intervalle compris entre le Pilcomago, le Corriente et le Paraguay. C'est une forte et grande race qui passe pour la plus belle de l'Amérique méridionale. Les hommes de six pieds n'y sont pas rares. Leur couleur est celle du rouge cuivre foncé. Ils se tatouent le visage, se peignent le corps, se perforent les lèvres, se rasent la tête en n'y laissant que la touffe occipitale et n'ont d'autres vêtements qu'une ceinture. Ils aiment à se donner l'air "terrible.
Ce sont d'incorrigibles pillards, redoutés de tous leurs voisins. Ils pjé tendent justifier par un mythe religieux leurs habitudes de rapines. Au commencement, disent-ils, la divinité (on ne nous dit pas laquelle) rassembla tous les peuples et ût à chacun
d'eux un don spécial. Aux uns, elle donna la chasse ; à d'autres, la pêche ; à d'autres, la culture du sol. Mais elle oublia les Guaycourous. Alors ils allèrent se plaindre à leur patriarche l'aigle, dont ils descendent tous, et celui-ci leur dit pour les consoler qu'ils avaient tort de se plaindre, qu'en réalité ils étaient lesmieuxpartagés, puisqu'ils avaient droit à tout ce que les autres avaient reçu. Il en résulte, concluentils, que, lorsque nous volons, nous ne faisons que reprendre ce qui est à nous (1).
L'aigle est donc leur patriarche, ils sont ses descendants, ce qui nous fait supposer qu'ils ont pour dieu le Vent ou le Ciel soufflant, si souvent comparé chez les non-civilisés à un grand oiseau. On signale aussi chez eux les traits d*une religion assez sombre, prescrivant des tortures pour passer de la puberté à l'âge d'homme et de celui-ci à l'état de vieillard. Ils ont une grande fête annuelle qu'ils célèbrent aussi par de grandes austérités. Quand un chef meurt, un jeûne général est ordonné, des hommes et des femmes sont immolés à son intention ; mais, de plus, tout le monde change de nom, afin que le mort, s'il revenait, ne puisse plus retrouver ceux qu'il voudrait chercher (2). De même, on ne prononce plus jamais le nom du défunt, parce que ce serait par le fait même évoquer son esprit. Les Guaycourous ont jusqu'à présent repoussé les tentatives des missionnaires, et le peu que Ton sait do leur religion suffit
^ (L) Castelnau, Expéditioriy etc., 11^394. (2) Lozano, Description chorographica del gran Chaco, 1733:
pour la ranger dans la masse des religions, naturistes à la fois en principe et animistes dans l'application, qui sont propres à la non-civilisation presque tout entière.
Les Abipones, leurs voisins, sont aussi de grands et forts indigènes, ayant souvent le nez aquilin. Leur coutume est de s'épiler le corps, y compris les sourcils, de se tatouer le visage et de se tirer du sang de divers membres, en particulier de la langue, au moment de passer à la virilité ou d'entreprendre quelque chose d'important. C'est, nous le savons, un véritable sacrifice, le succédané de Timmolalion do la personne elle-même. Leurs mœurs sont assez sévères, bien qu'ils pratiquent largement l'infanticide, ne voulant pas élever plus de deux enfants. Honnêtes entre eux, ils ne se font aucun scrupule de piller les Espagnols, parce que, disent-ils, avant l'arrivée de ceux-ci, le pays tout entier et tout ce qu'il produisait était à eux. Leur organisation sociale est très rudimentairc. Ils n'ont de chefs qu'à la guerre, et ces chefs alors peuvent être des femmes (1). Ils attribuent un très grand pouvoir à leurs sorciers, soit pour assurer la victoire, soit pour guérir les malades. Comme les maladies ne sont jamais dans leur croyance que l'efTet de la possession du malade par un mauvais esprit, ils font autour de lui un vacarme assourdissant, et si le mauvais esprit ne cède pas à ce bruit ni aux efforts du sorcier dont Taide a
Cl)Dobrizoffer,n,131, 136.
été invoquée, ils s'enfuient frappés de terreur, et le malade est laissé à lui-même (1). Après la mort, ils enlèvent le cœur et la langue du défunt et les donnent à manger à un chien, probablement parce qu'ils considèrent ces organes comme la résidence préférée des esprits malfaisants qui se logent dans les corps humains. C'est le chien désormais qui leur servira de réceptacle. Ils enterrent avec le mort un vase pour qu'il boive, des vêtements, une lance et un cheval. Ils pensent que l'âme s'envole sous la forme d'un canard sauvage pendant la nuit, et ils détruisent tout ce qui appartenait au mort, sans doute pour qu'il ne revienne pas chercher ces objets passés dans d'autres mains. Les parents et les amis changent de nom, et même on s'abstient de prononcer les mots où le nom du mort entrait comme partie composante. Tout cela dénote un animisme très caractérisé. Ils y joignent cependant un certain culte des astres, et c'est surtout la constellation des Pléiades qui est l'objet de leurs adorations. Ils en célèbrent la réapparition annuelle en mai par des danses bruyantes. Les Pléiades sont en même temps leurs patriarches, leurs premiers pères, et il est remarquable que leurs sorciers portent le même nom qu'elles, Keebets, ce qui suppose qu'ils sont considérés comme identifiés, consubs tan liés avec ce qui passe à leurs yeux pour le pouvoir suprême de la nature (2). Ces sorciers
(1) Dobrizoffer, 285, 308, 345.
(2) On se rappellera Tidée toute semblable que les Haïdas, les Nootkas et les Californiens de rAmérique du Nord se font de leur principal sorcier, p. 237 suiv. — Dobrizofifer, 1, 80, 87 sui?., 317.
peuvent se transformer en jaguars et menacent de leur prétendu pouvoir ceux qui leur font de l'opposition. Il leur suffisait d*imiter le rugissement do l'animal, dit DobrizofTer, pour que les assistants s'enfuissent en poussant des cris (1). Ce même Père Dobrizoffer, qui nous a raconté tant de choses intéressantes sur les Abipones, qu'il s'efforça de convertir, était animé contre ces sorciers d'une sainte colère, aigrie par la résistance qu'il rencontrait principalement de leur part et par sa croyance à luimême que leur culte et leurs pouvoirs étaient d'origine diabolique. Cette conviction Ta empêché probablement d'étudier de plus près leur religion. Il serait surprenant, quoiqu'il en dise, que le culte astral des Abipones se bornât aux Pléiades et que ni le soleil ni la lune n'eussent aucune part à leurs adorations. Nous lui devons pourtant plus d'une observation intéressante. C'est ainsi qu'il mentionne l'usage de la couvade chez les Abipones, en l'expliquant très judicieusement par leur croyance que « le repos et la diète du » père sont indispensables au bien-être de l'enfant (2) » . A la naissance d'un enfant, dit-il ailleurs, on fait venir un sorcier ou une sorcière qui coupe à l'enfant les cheveux en avant de la tête. Cette calvitie partielle, Nalemra, est entretenue toute la vie et comme un signe d'adoption divine. Le bon Père y voit je ne sais quelle transformation de la circoncision des Juifs. En réalité c'est un des nombreux modes, la circoncision
(1) Dobrizoffer, I, 77.
(2) Ibid., n. 274.
y comprise, de l'offrande de la personne à la divinité par Tablation d'une partie du corps vivant (1). C*est aussi avec plus de pénétration qu'il n'en déploie d'habitude qu'il explique la manière dont les sorciers abipones se préparent à l'exercice de leur ministère. «Ceux qui veulent devenir sorciers», dit-il, « vont s'asseoir sur quelque vieux saule, au » bord d'un lac, et s'abstiennent de manger pendant » plusieurs jours jusqu'à ce qu'ils commencent à » prévoir l'avenir. J'ai toujours considéré commo » probable que ces gcus-là, par suite de longs jeûnes, » contractent une grande faiblesse d'esprit, sont » sujets à des étourdissements et à une espèce de » délire qui leur font croire qu'ils ont reçu une » sagesse supérieure, et ils se font alors passer pour » magiciens (2). » Tout cela tend à confirmer la supposition que, chez les Abipones, la prépondérance du sorcier, devenu en réalité un prêtœ, l'intermédiaire régulier entre l'homme et les esprits, a fait prédominer aussi l'animisme aux dépens du naturisme, dont les seules traces bien visibles sont restées dans le culte des Pléiades.
Nous passerons maintenant au groupe des Indiens des Pampas, en négligeant quelques peuplades ne présentant absolument rien qui ne soit la répétition de tout ce que nous avons déjà vu.
Les Indiens des Pampas , c'est-à-dire des grands
(1) Dobrizoffer, II, 31, 272.
(2) Ibid,, II, 68.
pâturages naturels qui s'étendent des deux côtés de la Plata, ofTrent principalement à notre examen deux nations, celle des Gharruas entre les bouches de la Plata, la mer et l'Uruguay, et les Puelches, plus méridionaux et qui errent à Touest de Bueno*-Ayres.
Les Charmas et les Puelches comptent parmi les individus les plus noirs du continent américain. Les* Gharruas sont des hommes trapus, charnus, à grosse tête, à grosses lèvres, avec de petits nez minces, droits, très enfoncés à la racine, et de petits yeux très vifs (1). Ils ont peu de cheveux et encore moins de barbe. Leur principale nourriture est la chair de cheval, et à vrai dire le cheval est leur habitation aussi bien que leur aliment. Gomme cet animal n'est venu en Amérique qu'à la suite des Européens, cela implique nécessairement que leurs mœurs et toute leur manière de vivre ont subi un grand changement depuis la découverte du Nouveau Monde. Ge sont des gens sombres, qui ne dansent pas, ne chantent pas, n'ont jamais de conversation joyeuse (2). Ils n'ont pas de chefs permanents, paraissent étrangers au cannibalisme et se font surtout remarquer par la façon tragique dont ils mènent le deuil de leurs morts. G'est ainsi que nous retrouvons chez eux la singulière coutume, que nous avions observée chez les Hottentots et quelques peuplades de l'Amérique du Nord, de se couper une phalange de doigt à la mort d'un parent rapproché; de plus, ils se font des blessures,
(1) V^aitz, AnthropoL, HI, 483.
(2) Azara, Voyage^ etc., H, 13 suiv.
s'astreignent à un jeûne rigoureux, se passan dw baguettes de roseau dans les chairs et s^enfoncent dans les solitudes (1). Ce qui n'empêche pas Azara de déclarer que les Indiens des Pampas n'ont ni religion ni culte. Qu'est-ce donc que toutes ces coutumes qui dénotent l'animisme le plus caractérisé ? Ils doivent avoir des idées religieuses analogues à celles des Puelches, bien que peut-être l'animisme soit chez eux plus absorbant. Les Puelches, qui ont d'étroites analogies morales avec les Charmas, en diffèrent pourtant physiquement. Ils sont plus grands, moins noirs, avec des figures rondes et des nez ordinairement plats; du reste, comme les Charmas, cavaliers émérites, vivant toujours à cheval, aimanta orner d'argent leurs montures. Ils ont de la répulsion pour l'or qu'ils accusent d'être un porte-malheur. Ils sont d'ailleurs joueurs effrénés, très sales, grossiers de goûts et n'éprouvent aucune répugnance à manger de la chair crue quand le bois fait défaut (2).
La religion des Puelches est solaire. Ils enterrent leurs morts la face tournée vers Test et prennent soin de se donner la même position avant de s'endormir. C'est un des rares exemples d'un culte solaire prépondérant et n'ayani présidé à aucun effort sérieux de civilisation ou d'organisation régulière. A certains moments de l'année on célèbre des danses en l'honneur du soleil. On lui offre de la chair animale et de cette plante dite Yerba, plus connue sous le nom de
(1) Azara, Voyage, H, etc., p. 35.
(2) WaiU, Anthrop., ITI, 486, 499.
Thé du Paraguay. Ils présentent aussi au soleil du sang tiré des animaux abattus (1). Ils ont de plus un mauvais dieu qu'ils appellent Gualichou ou AîTaften(2), et que, sans oser raffirmer, je soupçonne fort d'être le vent des tempêtes. Cependant, il pourrait bien être aussi un dieu souterrain, peut-être la lune pendant ses disparitions périodiques sous l'horizon. En effet, Darwin les a vus rendre un culte fervent d'offrandes (tabac, viande de cheval, étoffes, etc.) à un grand arbre isolé au milieu des Pampas qu'ils appelaient Gualichou, soit comme représentant de la force divine souterraine, soit comme son autel (3). Peut-être aussi les deux noms désignent-ils deux divinités différentes.
S'il arrive un malheur, c'est aux sorciers, Machi ou devins, qu'ils en appellent pour savoir quel est le malfaiteur qui a évoqué Gualichou. L'individu dénoncé subit le supplice du feu, et tous ses biens sont brûlés avec lui. Ils croient du reste que leurs ancêtres sont au ciel et que les étoiles sont leurs esprits errant sur la voûte céleste (4). Leur religion est donc aussi un mélange de naturisme et d'animisme. Ajoutons que ces Indiens des Pampas, en guerre continuelle avec les Gauchos, métis d'Européens et d'indigènes, qui vivent comme eux à cheval et les déi)assent peut-être en rudesse, vont toujours en diminuant et semblent condamnés à disparaître.
(1) Charlevoix, H, 302.
(2) D'Orbigny, H, 81.
(3) Darwin, Journal y p. 68.
(4) Comp. WaiU, /. c, 501-502.
Nous arrivons maintenant aux Patagons qui se nomment eux-mêmes Tehuelches ou Tehuelets^ c'està-dire gens du midi, comme Puelches veut dire gens de Test. Leur nom de Patagons est un sobriquet qui leur fut donné par Magellan et ses compagnons, surpris de découvrir dans cette froide région des hommes de haute taille, de couleur foncée, dont ils remarquèrent surtout les grands et très vilains pieds. Paton ou Patagon est l'analogue de notre Pataud. L'habitat des Patagons s'étend jusqu'à la pointe extrême du continent sud-américain et même jusqu'à la Terre de Feu dont ils occupent la partie nord-est. M. d'Orbigny les a étudiés avec soin dans son ouvrage sur V Homme américain. Il a fait justice des contes qui les représentent comme un peuple de -géants. Ce qui est vrai, c*est que leur stature est en moyenne supérieure à celle des autres indigènes d'Amérique, à l'exception peut-être des Guaycourous (1). Leur couleur est d'un noir olivalro. Ils ont la tête très forte, le visage rond et assez plat, le front bas et en arrière, le nez court et charnu, les yeux étroits, les lèvres épaisses et saillantes, le menton large et assez fort. Ils vivent de la chasse et du cheval, ne s'entendant guère à la pèche. C'est le cheval qui est la matière des sacrifices qu'ils célèbrent à l'occasion des noces, des funérailles, de la nubilité des filles, ou en général pour capter les faveurs divines. Ils s'habillent de peaux de bètes, portant la four- Ci) La taille moyenne des Patagons est, d'après M. d'Orbigny, de l'n73; MM. Dubouzet et Dumont d'Urville sont arrivés à un résultat presque identique, l'»732.
rare à Tintérieur. Leur caractère est doux et pacifique. Ils eurent d'assez bons rapports avec les Espagnols dont la pauvreté du pays patagon ne sollicitait pas les convoitises. Mais, comme leurs voisins des Pampas, ils sont très joueurs, et mauvais joueurs, facilement irrités quand la chance trahit leur espoir.
Leur religion porto des traces d'indéniable parenté avec celle des Puelches. Il v a eu certainement influence de Tune sur l'autre. Ils ont, il est vrai, un dieu suprême que les Puelches ne paraissent pas connaître, Achehemet^Kanet, résidant au ciel dont il est sans doute la personnification; mais ils ont aussi un autre dieu Camalasqne ou Wallichou (puelcho Gualichou), qui réside sous terre et qui fait du bien ou du mal aux hommes uni([uemcMit d'après son caprice. En Patagonie, comme dans les Pampas, sa manifestalion principale est celle d'un grand arbre poussant isolément au milieu du désert et dont les branches sont toujours couvertes d'offrandes (1). Les familles patagones ont de ce dieu des imagos très variées et qu'elles tiennent soigneusement cachées. Ce soin dénote la crainte que quelque ennemi ne s'en empare et ne so serve de leurs vertus magiques ronlre leurs anciens possesseurs. C'est devant ces idoles de famille que les sorciers patagons clianlcnt leurs incantations et font entendre leur « clmpuît », cette espèce de crécelle qui est décidément Tinstrunient typique du sorcier d'un bouta Tautre des deux Amériques. Ce qui est étrange et non expliqué, c'est que, d'après Falk-
(l)MaUex, /. c, p, 272.
ner (1), le sorcier patagon doit, en s'acquittant de son ministère, porter des habits de femme. Cela suppose la croyance à quelque divinité féminine sur le nom et la nature de laquelle nous ne sommes pas renseignés. Là aussi, comme ailleurs, le sorcier risque de payer cher ses insuccès. Un voyageur nous a parlé de plus du culte fervent qu'on rend à de grosses pierres isolées. C'est probablement aussi à titre de manifestation ou de demeure de Walichou. C'est de la terre, des grandes cavernes qui sont à l'intérieur, que les hommes sont sortis dans la tradition patagone. Les Américains sortirent les premiers avec des lances, des flèches et des arcs ; puis, vinrent les bestiaux à qui les dieux donnèrent des cornes ; après eux, se montrèrent les Espagnols, à qui furent donnés des fusils et des épées. Mais la sortie des êtres engendrés dans les profondeurs de la terre n'est pas finie. Après les Espagnols il en sort encore du grand trou. On se rappellera que les Sud-Africains, Hottentotset Boschmans, se font une représentation analogue des origines humaines. C'est le reflet légendaire d'une existence primitive dans les cavernes (2).
Les hommes sortis de la terre y rentrent après leur mort. Le bonheur qu'ils y goûtent consiste à boire tant qu'ils veulent des boissons enivrantes, et les sorciers patagons prétendent, quand ils font leur vacarme de tambourins et de claquets, qu'ils voient à travers la terre des hommes et du bétail à côté d'une immense
(1) Description of Patagonia^ IA6.
(2) Falkner, /. c, 142. MttUer, L c, 267.
quantité de liqueurs fortes. Les dieux ont toutefois des favoris. Ceux-ci vont au ciel se mêler aux étoiles, dans lesquelles les Patagons reconnaissent aussi leurs principaux ancêtres (t). Ces favoris sont des chefs, et quand un de ces chefs meurt, on enterre son cheval avec lui. Si le mort est jeune, le cheval est aussi orné que possible pour consoler son maître et lui faire prendre patience. Il doit, en effet, rester sous terre assez longtemps pour qu'arrive le moment où il pourra gagner le ciel par la voie lactée. Pour célébrer les funérailles, on jeûne, on se noircit la figure et on se fait des blessures. Il faut beaucoup respecter les sorciers; car, après leur mort, ils peuvent revenir comme des esprits redoutables (2). Les maladies sont aussi regardées comme l'œuvre de méchants esprits qui se sont logés dans le corps des malades et que les sorciers chassent à force de bruit (3). Les épileptiques et ceux que nous dirions atteints de la danse de Saint-Guy sont tout de suite reconnus « bons sorciers », parce qu^on les regarde comme les favoris des esprits qui ont fait choix de leurs corps pour y résider (4). Toutes ces données ne laissent aucun doute sur le caractère à la fois naturiste et animiste de la religion des Patagons.
Les pauvres habitants de la Terre de Feu, les Fuégiens qui s'appellent eux-mêmes Pesc/ierès, abstrac-
(1) Falkner, ibid,, 143.
(2) Falkner, p. 116.
(3) D'Orbigny, /. c, II, 73, 168.
(4) Falkner, p. 116.
tion faite des Patagons qui occupent une partie de leur pays insulaire, comptent parmi les plus misérables spécimens de Thumanité. Leur territoire est couvert de rochers incultes ou de broussailles. Vêtus de peaux de chiens de mer, ils ne se défendent contre les rigueurs de leur climat qu'en allumant en plein air de grands feux autour desquels ils restent accroupis et dont la fumée, aperçue de loin par les premiers navigateurs qui les découvrirent, fit donner le nom de Terre de Feu à Tun des pays les plus froids de la terre habitée. Ils sont de couleur brun cuivré, de taille médiocre, la poitrine et le buste très développés ainsi que la tête, les extrémités au contraire petites, les pieds larges et courts. Leur épiderme est très épais. Le visage est rond et large, le front petit et fuyant. Les yeux sont petits, de forme ovale, de direction oblique ; les lèvres sont épaisses, le nez large et très ouvert. Les dents canines leur manquent souvent (1). Du reste ils sont bien musclés, et, lorsque leur alimentation est sufïisante, ils peuvent devenir très vigoureux.
(1) C'est du moins ce que disent plusieurs voyageurs. Comp. Waitz, AnthropoL^ III, 491. Ceux que j'ai vus au Jardin d'Acclimatation en 1881 n'avaient pas en effet de dents canines à la mâchoire supérieure; du reste leur dentition était maj^^nifique. Mais il m'a semblé que cette absence de canines était le résultat d'une ablation bien plutôt que l'œuvre de la nature, et j'inclinerais à l'attribuer à quelque rite de mutilation corporelle comme on en voit tant chez les noncivilisés. J'en fis, par signes, la remarque A l'un d'eux qui entra dans une grande colère et me dit certainement toute sorte d'injures dans son idiome. Mais c'est ce qui me confirme dans ma conjecture. On ne doit pas parler des chotscs consacrées aux esprits ou deyenues leur possession. C'est un commencement de l'idée du tabou.
Mais leur existence est une lutte continue contre la famine. Refoulés à Textréme sud des terres américaines, incapables d emigrer vers un pays moins ingrat, ils sont restés autant qu'on peut l'être asservis aux plus impérieuses nécessités de la vie physique. C'est ce qui explique évidemment l'état extrêmement arriéré de leur vie intellectuelle et sociale. Les malheureux ne savent pas même se procurer du feu par la friction du bois. Ils en sont restés au mode tout à fait primitif de la percussion du silex. La faim les pousse quelquefois à l'anthropophagie. Ils n'ont pas la moindre organisation sociale ni même le sentiment de la propriété individuelle. Le capitaine Cook, qui ne resta que trois jours à la Terre de Feu, ne découvrit pas la moindre trace de religion, ce qui n'a rien de surprenant. Le capitaine Fitz Roy, dont la témoignage est invoqué par Darwin, ne put jamais savoir au juste si les Fuégiens croyaient à la vie i venir. Darwin lui-même ne put jamais décider s'ils croyaient à ce que nous nommerions un Dieu, et cela non plus n'a rien qui puisse nous étonner. Il est clair qu'un Anglais instruit de notre siècle et un Fuégicn se font des idées très difFércntes de ce qui peut s'appeler un Dieu. Ce qui, pour nous, suffit à démontrer que les Fuégiens ne font à aucun titre bande à part, c'est qu'ils ont des sorciers tout comme les autres et que ces sorciers soignent les malades à leur façon. Or partout le sorcier suppose l'animisme, et l'animisme ne peut se passer d'un fond naturiste. Les Fuégiens parlent aussi d'un grand homme noir qui hante la nuit les bois et les montagnes, écoutant tout ce que
les hommes disent, épiant tout ce qu'ils font, faisant la pluie et le beau temps. Je n'ai pu trouver nulle part de renseignements permettant de déterminer la nature de cet homme noir. Si pour tant j'osais risquer une conjecture, je dirais que c'est le pendant du Gualichou patagon et puelche, le dieu souterrain qu'on redoute pour son humeur fantasque, qu'on apaise par des offrandes, et qui pourrait bien être, comme l'Aygnan des tribus brésiliennes, la lune se dérobant sous terre pendant les jours où elle est invisible. Lors de sa réapparition, elle s'avance dans sa robe argentée ; mais qui sait si elle ne se promenait pas, sans qu'on l'aperçût, pendant les jours où on ne la voyait pas? Le nom de la lune, à la Terre de Feu, est masculin. On signale aussi chez eux le soin qu'ils prennent de ne jamais prononcer le nom d'un mort, et nous savons ce que cela veut dire. Cela inclut la croyance à la vie future et la peur que le mort, entendant ou croyant qu'on l'appelle, ne revienne se mêler aux vivants. Un trait curieux, également signalé par M. Darwin, qui ne paraît pas en avoir saisi la portée, vient confirmer nos suppositions. Un Fuégien, embarqué à bord du Beagle, voyant un Anglais tirer des canards, se montra très effrayé : « Oh? Mister », dit-il, « beaucoup de pluie, beaucoup de neige, beau- » coup souffler ! » Rappelons-nous qu'aux Pampas on croit que les âmes s'envolent sous forme de canards, et nous tirerons de l'incident la conclusion que cette croyance s'étend jusqu'à la Terre de Feu. Le pauvre homme s'imaginait que l'Anglais avait tiré sur des esprits défunts et que ceux-ci se vengeraient en sus-
citant des tempêtes, a Beaucoup souffler », disait-il, et ce détail nous est expliqué par M. Mériais (1). « Les 9 gens de la Terre de Feu disent Ara Ira en regar- » dant le ciel et en soufflant en Tair pour chasser les » mauvais esprits. )» L'indigène voulait dire que, pour éloigner les esprits irrités par la chasse aux canards, il faudrait a beaucoup souffler». Le même Mériais croyait avoir aussi trouvé chez les Fuégiens quelques traces d'on culte du soleil. C'est ce que confirme le trait raconté par le missionnaire Philips (2) qui se plaignait devant un indigène de la chaleur étouflante d'un jour d'été. « Ne dites pas », s'écria le Fuégien, « que le soleil est trop chaud ; car il se » cacherait, et le vent soufflerait beaucoup de froid. » Tous ces renseignements, malgré ce qu'ils ont de vague, dénotent que les Fuégiens ont une religion naturiste et animiste, comme tous les non-civilisés. Leur état intellectuel et social est trop arriéré pour qu'on s'étonne de Tincohérence et du peu de consistance de leurs idées religieuses (3).
Les Araucaniens, dont il est malaisé de préciser le type ethnique, bien qu'ils présentent des traits indéniables de parenté physique avec les Indiens des Pampas et même avec les Fuégiens (4), étaient de beaucoup, au moment de la découverte, les plus avancés des Sud-Américains au point de vue social.
(1) Dans Bastian, Der Mensch in der Oeschichte^ H, 118. (2)^u«/am2, 1861, p. 1011.
(3)Comp. Roskoff, Religionswezen, etc., p. 49. Waitz, Anthro^ pol., m, 307-308.
(4) Comp. Waite, /. c, m, 497.
Ils s'adonnaient à Tagriculture et savaient ménager des irrigations pour augmenter le rendement de leurs terres. On prétend même qu'ils possédaient une espèce de charrue. Il est certain qu'ils avaient domestiqué le lama, se servant de lui comme bête de somme, mangeant sa chalifet se couvrant de sa laine. Mais la ressemblance étroite de ces éléments de civilisation avec ceux que les Péruviens avaient déjà développés à un degré supérieur fait qu'on se demande s'il faut y voir autre chose que l'extension de l'influence civilisatrice de l'empire Inca, auquel le Chili était assujetti et dont les armées pénétrèrent jusque dans l'Araucanie. Du reste les marques d'un état social très arriéré étaient encore nombreuses. Ils avaient des chefs, mais rien qui ressemblât à une organisation nationale. Les affaires générales étaient réglées par l'assemblée des chefs. A cette occasion le sacrifice d'inauguration était celui d'un bélier noir dont on arrachait le c(X3ur pour le passer sur la bouche des assistants et sur leurs armes. Quelquefois c'était un prisonnier qu'on immolait à la place du bélier ; mais il devait auparavant donner à de petits bâtons les noms des héros de son peuple et les jeter dans un trou préparé à cet effet qu'il remplissait ensuite de terre. Nous voyons apparaître ici Tidée qui jouera un rôle si tragique dans les religions du Mexique et du Pérou, d'après laquelle la victime qui va être immolée participe déjà de la nature et de la puissance de la divinité à qui elle est offerte et avec qui elle va s'identifier. Il en résulte que ce qu'elle fait enchaîne en quelque sorte la destinée. Ces baguettes, dont chacune
porte un nom de guerrier et qu'on enterre, doivent présager la défaite et la mort des ennemis. La victime désignée prend ici la place du sorcier pour conjurer l'avenir. Les Araucaniens, — beaucoup de tribus sud-américaines sont dans le même cas, — ont de plus un jeu de balle, présentant quelque analogie avec le cricket anglais et dont ils se servent comme d'ordalie ou jugement divin. Celui qui gagne a raison. C*est presque aussi absurde que notre duel (t). Ni musiciens, ni dessinateurs, les Araucaniens aiment Téloquence, et leurs discours publics sont comme scandés et versifiés. Ils connaissaient aussi Tusage des quipos ou fils de couleur mnémoniques des Péruviens. Ils avaient une année solaire de douze mois avec cinq jours intercalaires, et cette année commençait au solstice d'hiver qu'ils savaient déterminer par la longueur des ombres (2). Evidemment nous sommes à un niveau supérieur à celui des pauvres Patagons et Fuégiens. Leur religion n'est pourtant pas beaucoup mieux connue que celle de ces derniers. Elle semble avoir été essentiellement solaire. Leur dieu suprême s'appelait Pillan, Tesprit, ou Toqui, le grand chef du ciel, qui se manifeste dans le tonnerre, et ils donnaient le même nom aux volcans, ce qui fait supposer que le feu terrestre et le feu céleste étaient pour eux la manifestation de la même divinité (3). Au-dessous de
(1) Stevenson, Reise in Arauco^ etc., Weimar, 1826, 1, 9
(2) Waitz, m, 515-516.
(3) Gardiner, Visit to the Indians on the Frontiers of Chili, Londres, 1841, p. 186.
lui sont rangés beaucoup d'esprits bons et mauvais, entre autres Epounamoum qui est un dieu de la guerre. Mais, excepté en cas de maladie ou quand il s'agissait de tenir une assemblée ou de contracter un traité d'alliance, il n'y avait pas de culte régulier. Dans ces cas-là on sacrifiait un bélier et on brûlait du tabac en l'honneur des dieux (1). Chaque Araucanien a de plus son esprit protecteur. Le chef des mauvais esprits sappelle Apo ou Guencou, et il est aussi l'objet de nombreuses offrandes de propitiation. Quel est-il au juste ? On ne saurait trop le dire, si ce n'est qu'il ressemble beaucoup à l'Aygnan des tribus brésiliennes. Comme lui, il a peur de la lumière. On fait du feu sur les tombeaux pour protéger les morts contre ses attaques (2). On devrait donc le considérer comme une personnillcation de la lune disparue sous rhorizon. Ils ont un mythe du déluge qu'ils attribuent au mauvais vouloir du dieu souterrain. Quelques hommes seulement purent se sauver sur une montagne à trois pointes qu'ils appellenl la Toiinantej et quand il survient un tremblement de terre, de peur que ce ne soit le signal d'un nouveau déluge, ils se hâtent de gravir une montagne, mais en se dirigeant vers le soleil, leur protecteur suprême et celui qui rétablit l'ordre troublé (3).
En matière de sorcellerie, ils sont absolument comme les autres non-civilisés. Ils n'aiment pas à laisser faire leur portrait ni à dire leurs noms aux
(1) Stpvenson, I, 33.
(2) Muller, Amerik. Urrelig., 273. Prince de Wied, H, 58.
(3) Muller, 268.
inconnus, puisqu'on pourrait s'en servir pour les ensorceler. Toute mort prématurée est attribuée à un sortilège. Les morts sont enterrés avec une selle de cheval, des armes et des vivres ; si ce sont des femmes, avec une quenouille et des ustensiles de cuisine. On les enterre la figure tournée vers Touest, parce que les âmes défuntes vont de l'autre côté de la mer, vers les régions où le soleil se couche, et c'est pourquoi il arrive assez souvent qu'on les dépose dans un canot qu'on abandonne au reflux. Toutefois on admet que les morts peuvent retarder longtemps leur départ vers ce Far West et que, abandonnant leurs tombeaux, ils vont danser en rond sur les sommets des montagnes ou dans les clairières des bois (1). 11 est de fait que le voyage n'est pas très attirant. On rencontre d'abord une vieille femjne très laide, ressemblant à une baleine, qui doit vous montrer le chemin. C'est sans doute une personnification de la tombe. Puis une autre vieille, encore plus laide, qui exige un péage, et, si on ne peut le lui payer, elle vous crève un œil (2), Mais ici nous entrons dans le domaine de la fantaisie et rien ne nous garantit la généralité de ces idées bizarres parmi les Araucaniens.
Le sud du continent méridional a été le théâtre d'une des entreprises missionnaires les plus importantes et les plus célèbres. On sait qu'au Paraguay se forma sous le patronage des rois d'Espagne une sorte d'État théocratique dont la Compagnie de Jésus était
(1) Mttller, 261.
(2) Jbid., 286-287.
la reine et qui, pendant des années, ajouta beaucoup au prestige et aux richesses de cet ordre fanieux. Les indigènes convertis qui peuplèrent les Réductions organisées par les Jésuites étaient pour la plupart des Guaranis. Mais il s'y trouvait aussi des Indiens da Matto et des Pampas. L'esprit de soumission des premiers influa sur le reste et facilita beaucoup la tâche de leurs maîtres spirituels et temporels. Il est certain que les indigènes, quelque méritées que soient les critiques dont le gouvernement de leurs convertisseurs a été Tobjet, furent élevés par leurs nouveaux précepteurs à un niveau social auquel d'eux-mêmes ils ne seraient pas parvenus. La suppression de l'anthropophagie, la régularisation du mariage, une certaine protection assurée à la femme, la vie agricole et sédentaire substituée aux hasards et aux maux de la vie nomade, un idéal religieux et moral bien supérieur à celui qu'ils pouvaient puiser dans leurs traditions sans forme et sans lien, le prêtre remplaçant le sorcier, etc., ce sont là autant de bienfaits que le parti-pris seul peut contester.
Mais la curieuse histoire des missions du Paraguay, que nous ne pouvons dérouler ici et qui mériterait bien d'être refaite sans complaisance comme sans passion, nous explique pourquoi cette œuvre missionnaire, conçue et exécutée avec une suprême habih^tê, n'a porté en définitive que des fruits très médiocres. Les jésuites, trop fidèles à l'esprit de leur ordre, ne songèrent qu'à la régularité extérieure, qu'au mécanisme correct, ils firent passer la domination de leur compagnie et ses intérêts pécuniaires
avant la tâche de former des hommes ayant une valeur personnelle, ils tinrent leurs conve^-tis en chartre privée, les isolant systématiquement du reste du monde, ils ne firent rien pour les instruire, ils leur imposèrent un régime quasi-monacal, et le résultat de cette conversion toute extérieure est qu'aujourd'hui le niveau religieux et moral des chrétiens indigènes est aussi bas qu'on peut le concevoir. On doit en dire à peu près autant de l'ensemble des populations brésiliennes amenées par les Européens à la profession d'un christianisme de pure forme. Les témoignages des voyageurs sont unanimes sur ce point. Toutes les vieilles superstitions du naturisme antérieur se perpétuent sous des noms à peine modifiés. Si cet état de choses doit s'améliorer, le changement sera dû aux efTorts persévérants d'un gouvernement éclairé comme celui du Brésil et aussi à la constitution d'une race de métis qui empruntent au sang européen une vigueur de pensée et d'action que leurs ancêtres indigènes ne connaissaient pas.
Il faut consulter surtout de Anqelis, Colleccion de 6bras y documcntos relat. n la historia de las provincias del Rio de la Plala, Duonos-Ayres, 4836. — Cuarle- \oix, Iliatoire du Paraguay, Paris, 1756. — Azara, Voyage dans l* Amérique méridionale, publié par Walckt'uaor , Paris, 1809. — Muratori, Relation des missions du Paraguay, trad. fr., Paris, 1754. — Sepp UND D«ciiM, Rcischeschrcihung icie dieselben aus Ilispa^ nien in Paraguariam kommen (Description de leur voy.igo d'Espagne au Paraguay). Nuremberg, 1698. — Idanez (ex-jésuite), Jesuitisches Reich in Paraguay
(L'Etat jésuite au Paraguay), Cologne, 1774. — DobrizoFFER, mentionué plus haut.
En résumé, la religion naturiste et animiste de la plupart des indigènes de l'Amérique du Sud est d'une grande pauvreté de formes et d'idées. Ce n'est pas seulement Tincoliércnce mentale du Noir africain, ni Tétroitesse du Peau-Rouge qui peuvent en expliquer l'état arriéré, c'est surtout une débilité intellectuelle qui distingue tristement Tensemble de ces populations. Elles ne nous présentent ni la fantaisie Imaginative du Nègre ni le sérieux concentré du Peau-Rouge. C'est seulement au nord du continent sud-américain que l'énergie des Caraïbes et la demicivilisation des Muyscas, dont nous parlerons ailleurs, font exception; c'est surtout sur la longue bande qui s'étend d'un bout presque à l'autre de ce continent entre la mer et les Cordillières, que la civilisation péruvienne nous met en face d'efforts vigoureux pour échapper h la servitude imposée par la nature à l'homme encore si mal armé contre elle. La religion est de niveau avec l'élut social. Nous passerons, dans le volume suivant, à un autre type humain, appelé à se développer dans des conditions toutes particulières, et qui, sans être arrivé de luimême à ce qu'on peut appeler la civilisation, n'en présente pas moins, dans une de ses branches principales, les Polynésiens, un état social et religieux du plus haut intérêt.