CHAPITRE I
CONSIDÉRATIONS OéOORAPHIQUES ET ETHNOGRAPHIQUES
Co&stittitio& géologique de la région. «- Orientation géographique. — Intérêt supérieur de la religion polynésienne.
UOcéanie est tout un monde dont le caractère fondamental consiste en ceci qu'il est essentiellement insulaire. On y compte sans doute de très grandes lies, Sumatra, Java, Bornéo, la Nouvelle-Guinée, et même une lie aux dimensions telles qu'elle peut presque prétendre au titre de continent, l'Australie. •Nous verrons pourtant qu'elle n'a pas échappé aux
conditions qui semblent vouer à une stagnation prolongée les îles éloignées de toute grande terre continentale. On ne peut pas dire cpie la géographie océanienne soit achevée. Les cartes bien faites de rOcéanie sont semées de nombreux points d'interrogation; parce qu'on n'est pas encore certain de la position précise ni même de Texistence réelle dlles recensées au passage par des navigateurs. D'autant plus que, s'il y a des îles qui surgissent encore k notre époque du fond des mers, il en est d'autres qui y rentrent. Un phénomène géologique très remarquable, qui n'est pas inconnu ailleurs, s'élève dans cette partie du monde à la hauteur d'une loi, pour ainsi dire générale, de formation. Je veux parler de ces bancs de coraux ou de madrépores à peu près circulaires qui surgissent de la mer, et tantôt servent de sous-sol aux lies les plus basses, tantôt forment comme un rempart concentrique des îles provenant de soulèvements volcaniques. Souvent même ces bancs entourent des archipels tout entiers, comme les lies Marshall ou les Gambier. La faune et la flore, surtout lorsqu'on s'éloigne de l'Asie, ont quelque chose de primitif, de fossile, comme si un âge géologique, partout ailleurs dépassé, s'était perpétué en Océanie jusqu'à nos jours. On n'y voyait, avant l'arrivée des Européens, aucun de nos quadrupèdes, excepté le chien, le rat et une petite espèce de cochon. Il y a, surtout en Australie, des mammifères bizarres, comme le kangourou, l'ornithorynque, des arbres inconnus ailleurs, plusieurs races humaines parfaitement distinctes, quoique entremêlées, et toutes, à l'ex-
ception des Malais, restées en dehors de la civilisation. Des conditions d'existence aussi particulières ont dû nécessairement imprimer un cachet non moins distinct au développement de Thomme dans ce monde insulaire, et par conséquent son développement religieux doit porter des marques caractéristiques d'une grande originalité.
C'est surtout ce qu'on peut dire de la race intéressante qui peupla les lies comprises sous le nom commun de Polynésie. Mais il importe de fixer autant que possible et avec clarté les principales divisions géographiques de cotte partie du monde sans frontières, dont les subdivisions se confondent aisément dans les mémoires et môme dans le langage. On étend souvent le nom de Polynésie à ce qui n'a rien de polynésien . On ne réserve pas toujours le nom d'Australie à la grande île nommée de préférence autrefois la Nouvelle-Hollande et qui seule doit porter ce nom.
Nous prenons d'abord un premier groupe d'îles grandes et petites, celui qui se rencontre le premier quand on se dirige de l'Afrique vers l'est. C'est la MalaisiCy ainsi nommée de ce que la race malaise y est prépondérante, et qui comprend Sumatra, Java, Bornéo, les Philippines, Luçon, les Célèbes et les îles de la Sonde. On peut la renfermer sans trop d'erreur entre le 75' et le 125' degré de longitude est de Paris. A l'exception d'un petit nombre de points, nous laissons la Malaisie en dehors de notre champ actuel d'examen, puisque de grandes religions de civilisation, telles que le bouddhisme et l'islamisme, y ont dominé ou y dominent encore.
Maintenant, au nord-ouest de la Malaisie, bien au sud de la Chine et du Japon, nous détachons un groupe d'archipels que Ton distingue par le nom de Micronésie, les îles de Magellan, les Mariannes, les Garolines, les îles Ratik et Ratak, les lies Marshall, les lies Gilbert, sans compter beaucoup d'autres insignifiantes. Ce groupe d'archipels est habité par une race mélangée de Malais, de Papous et de Polynésiens. Il rentre dan^ notre étude actuelle, et il forme la partie septentrionale du monde océanien que nous voulons étudier.
Tout à fait au sud, se montre la grande Nouvelle- Hollande ou YAustraliey à laquelle il convient de rattacher la Tasmanie ou l'île de Van Diemen, qui n'en est en quelque sorte qu'une projection.
Il reste donc, entre la Micronésie au nord, la Malaisie à l'ouest et l'Australie au sud, un immense espace, également semé d'archipels qui vont en se succédant toujours vers l'est dans la direction de l'Amérique. C'est l'espace, et ce sont les archipels qu'il faut distinguer en Mélanésie et en Polynésie. Une seule très grande île à l'ouest, la Nouvelle- Guinée, est comprise dans cette partie de l'Océanie. Si, de l'extrémité nord de cette Nouvelle-Guinée, on trace une ellipse assez allongée pour que, sans toucher les Carolines, coupant l'équateur à angle aigu et se retournant vers le sud, elle contourne les îles Fidji vers le tropique du Capricorne et passe entre la Nouvelle-Calédonie et l'Australie, on aura tracé la limite septentrionale et orientale de la Mélanésie ou Papouasi^, où l'on distingue, outre la Nouvelle-
Guinée, l'archipel de la Nouvelle-Bretagne, celui des lies Salomon, celui des Nouvelles-Hébrides, la Nouvelle-Calédonie, les îles Loyalty, et enfin le groupe des Fidjis.
Tout le reste de TOcéanie appartient à la Polynésie. L'Ile de Pâque (près du 112« degré longitude ouest de Paris) est Vultima Thule de ce monde à part dans la direction de l'Amérique. C'est, sans contradiction possible, la partie pour nous la plus curieuse, la plus intéressante de toute TOcéanie. Elle se compose principalement, à Test des lies Fidji, des lies Tonga ou des Amis, des îles Samoa ou des Navigateurs, des îles EUis, des îles Tokelau ou de TUnion, des îles Hervey ou de Cook, des îles Tubuai ou Australes, des îles de la Société (Taïti), des îles Gambier, des îles Pomotoù ou îles Basses. Plus au nord sont les Marquises (Nouka-Hiva) ; puis, beaucoup plus au nord encore, après avoir traversé un archipel d'îles infinitésimales, vaguement nommé les Sporades polynésiennes, les îles Sandwich ou Hawaï; enfin, tout à fait au sud, en se rapprochant de l'Australie, les deux îles considérables qui font la plus grande partie de la Nouvelle-Zélande.
Il n'est pas contestable que la religion polynésienne, longtemps mal connue, est la plus développée, la plus intéressante des religions océaniennes. Je ne vois, dans le monde non-civilisé, que celle des Finnois qui puisse soutenir la comparaison. La Polynésie a produit toute une mythologie que ses grossièretés et ses puérilités n'empêchent pas de rappeler souvent sans désavantage les plus charmantes
fictions de la mythologie grecque. Nous avons afiFaire, en Tétudiant, à une race homogène, présentant d'un bout à Tautre de Tocéan qu'elle habite une ressemblance merveilleuse de mœurs, de langue et de croyance, et cela malgré la rareté forcée des rapports entre les diverses peuplades, malgré le temps qui s^est écoulé depuis leur séparation. Les autres parties de rOcéanie n'ont à nous offrir que des parallèles très pâles de la religion polynésienne, soit que, comme aux îles Fidji, nous soyons en présence de rudes et brutales traditions qui rappellent ce que nous avons pu voir chez les Caraïbes; soit que, comme en Australie et dans la majorité des lies mélanésiennes, nous n'ayons à recueillir que les superstitions fantastiques et incohérentes de tribus restées au plus bas niveau du développement humain. On ne s'étonnera donc pas si nous faisons une part toute spéciale à la race et à la religion polynésiennes. Les autres suivront plutôt à titre de supplément et d'éclaircissement. C'est d'ailleurs sur la Polynésie, et elle le méritait bien, que nous avons les documents les plus circonstanciés et les plus sûrs.
OUVRAGES A CONSULTER
Il n*y a pas beaucoup plus d'un siècle que la Polynésie peut être considérée comme connue. Les Espagnols, dans leurs traversées des Philippines au Mexique et au Pérou, doivent avoir ou connaissance de l'existence de quelques îles polynésiennes, entre autres des îles Marquise^ et des îles Sandwich. Ou dit
qu'elles sont signalées d'une manière peu précise sur d'anciennes cartes espagnoles, et des légendes hawaïennes (Sandwich) parlaient de grands navires des dieux qui avaient été vus au large il y a bien long* temps. Mais il n'en était pas resté d'autre trace. Quelques fragments de navires européens, brisés par la tempête, avaient échoué sur les récifs où les avaient portés les courants, et les indigènes admiraient beaucoup le bois extraordinairement dur qui avait servi à faire les clous et quelques plaques encore adhérentes à ces débris dont ils ne s'expliquaient pas l'origine. En réalité, les archipels polynésiens ne furent découverts dans le vrai sens du mot que dans la seconde moitié du siècle dernier. Les voyages successifs et rapprochés de Wallis en 1767, de Bougainville en 1768, et de Gook en 1769, furent de véritables révélations géographiques. C'est aux récits de ces hardis navigateurs que Ton dut les premiers renseignements sur les mœurs et la religion des Polynésiens. Malgré leur peu d'exactitude, ils suffirent pour éveiller fortement l'attention des sociétés de missions anglaises qui, dès 1797, dirigèrent de ce côté des expéditions dont les succès peuvent compter parmi les plus remarquables do l'histoire toujours très discutable des missions. Le fait est qu'aujourd'hui la Polynésie, à peu d'exceptions près, est devenue chrétienne et que les naufragés n'y courent plus, comme autrefois, le risque d'être recueillis pour être mangés. De plus, il s'est trouvé parmi les missionnaires anglais quelques hommes instruits, capables, qui se sont donné sérieusement la peine de recueillir les traditions authentiques des insulaires du Pacifique avec un sentiment éclairé de leur importance au point de vue de l'histoire religieuse, et non plus avec ce dédain et cette
suffisance ignorante qui dépare si souvent les rM( des missionnaires.
Nous citerons d'abord An Account of the JfuHve$ of the Tonga Islands (Description des naturels des îles Tonga), de William Mariner, qui avait résidé sept ans aux iles Tonga. Embarqué à b(^ d'un vaisseau anglais qui échoua en 4806 sur les côtes de i'ile principale, il fut du petit nombre des marins échappés au massacre de l'équipage et devint un favori du roi. La seconde édition de son ouvrage parut à Londres en 1818. — John Williams, Narrative of missionary Enterprises in the South-Sea Islands (Récit des entrepris ses missionnaires dans les iles de la Mer du Sud). Williams fut tué dans une île de la Mélanésie, où les indigènes se vengèrent sur lui du mal que leur avait fait l'équipage d'un navire européen. Son ouvrage, qui parut à Londres en 1837, eut un succès colossal, et la lecture en est encore très fréquente dans les pays de langue anglaise. 11 est arrivé à sa 42« édition. — William Ellis, Polynesian Researches (Recherches polynésiennes), traitant surtout des archipels de Sandwich (Hawaî) et de Taïti. La dernière édition que je connaisse est datée de Londres, 1853. — Sir George Grey fut, de 1845 à 1855, gouverneur anglais de la Nouvelle-Zélande, et, par une administration aussi équitable que ferme, il mit un terme aux guerres sanglantes que les faiblesses ou les fautes de ses prédécesseurs avaient provoquées et laissé s'invétérer entre les Européens et les Maoris (indigènes) . Il apprit la langue du pays et il eut des entretiens fort curieux avec les anciens sorciers ou prêtres indigènes, par lesquels il se fit en quelque sorte dicter les traditions héroïques et religieuses de la race. Il en fit un livre extrêmement riche de renseignements au-
thentiques, qui parut à Londres en 1855 sous le titre de Polynesian Mythology. — Turnbb, Nineteen Tears in Polynesia (Dix-neuf ans en Polynésie). Londres, 4861. — William Wyatt Gill, Myths and Songt from the South Pacific (Mythes et Chants du sud du Pacifique), Londres, 1876, avec une préface laudati^e et méritée de M. Max MûUer, d'Oxford. Ce missionnaire a résidé yingt-deux ans aux iles Hervey, non loin de l'archipel des Tonga. Son recueil a pour nous Tayantage de nous faire hien connaître la mythologie de la Polynésie occidentale. Peut-être pourrait-on reprocher à Fauteur d'avoir trop cherché à systématiser et à interpréter philosophiquement une mythologie bien naiye pour contenir toutes les choses transcendantes qu'il y voit. — Abraham Fornander, An Account ofthe Polyne^ $ian Race^ its origin and migrations (Etude sur la race polynésienne, son origine et ses migrations), 2 vol., dont le second a paru à Londres en 1880. L'auteur exerça longtemps les fonctions de juge anglais aux iles Sandwich, apprit la langue indigène et s'occupa beaucoup de recueillir tout ce que les Hawaïens pouvaient fournir de renseignements et de souvenirs. C'est à lui qu'on doit Texplicatlon définitive des causes réelles de la mort de Cook. On peut seulement regretter qu'il ait un peu gâté le très réel mérite de son ouvrage, instructif surtout pour tout ce qui concerne l'archipel hawaïen, par des hypothèses plus que contestables sur les antiquités de la race polynésienne qu'il veut absolument rattacher aux Aryens et aux Gouschites. En français, nous avons les récits de voyages de Lapérouse (1785), de Labillardière (an VIII), envoyé en 1791 à la recherche de l'infortuné navigateur, le Voyage autour du monde de Freycinet (1817-1820), et de Dupetit-Thouars (1837-1840), et ceux de Dumont
cTUrville. Malheureusement ces ouvrages de marins de profession nous éclairent très peu sur la religion de rOcéanie. — Moerenhout, consul-général des Etats-Unis aux fies Océaniennes, Voyages aux iles du Grand Océan, Paris, 1837. — Lutteroth, Histoire de Tahiti, Paris, 1843, écrit de circonstance qui fut composé à l'occasion de l'affaire Pritchard. — Arbousset, Tahiti et les (les adjacentes, Paris, 1867.
En allemand, il faut citer surtout le VI* volume de la grande Anthropologie de Waitz, rédigé et terminé en 1872 par son collaborateur et continuateur G. Gerland. C'est un répertoire extraordinairement abondant de faits discutés scientifiquement, avec une grande compétence, non sans prolixité et avec les marques les moins dissimulées d'une gallophobie intense. — C. Schirren, Die Wandersctgen der Neusee» Ixnder und der Mauimythos (Les Légendes de migration des Néo-Zélandais et le Mythe de Maui), Riga, 1856. — Die heiiige Sage der Polynesier (La Légende sacrée des Polynésiens), par A. Bastian, Leipzig, 1881. Livre très savant et très diffus; trop dominé selon nous par la tendance à attribuer aux naturels de la mer du Sud des idées cosmogoniques et théogoniques transcendantes.
Beaucoup de ces ouvrages, ceux en particulier des navigateurs et le riche répertoire de M. Gerland, sont également à consulter pour les autres parties de TOcéanie. Nous avons à citer spécialement pour les îles Fidji Williams and Galvert, Fidji and thc Fidjans, Londres, 1870. — Le Hollandais De Bruyn Kops, Bydrage tôt de Kennis der noord-cn oost-kusten van N.-Guinea (Essai pour servir à la connaissance des côtes septentrionales et orientales de la Nouvelle- Guinée), dans le recueil intitulé Naturkund, Tyds»
chrift van Nederland. Indie (Revue d'études naturelles des Indes néerlandaises), I, 169. — Erskine, Cruise among the islands of the Western Pacific (Croisière dans les îles du Pacifique occidental), Londres, 1853.
— A. R. Wallace, The Malay Archipelago, 7«éd., Londres, 1880. — Ghbyne, a Description of islands in the Western Pacific Océan (Description des îles de TOcéan Pacifique occidental), Londres, 1852.
Pour la Micronésie, Le Gobien, Histoire des isles Marianes, Paris, 1700.
Pour l'Australie, nous avons à mentionner G. Grey, Journal of two expéditions in N.-W, and W. Australia (Journal de deux expéditions dans l'Australie du N. 0. et de l'O.), Londres, 1841. — Hale, Ethnography and Philology, Philadelphie, 1846. — Koeler, Notizen ueber die Eingebor. der 5*- Vincent golfes in Sud Australien (Notices sur les indigènes du golfe 8*-Vincent au sud de l'Australie), Berlin, 1844, et Brief aus Australien (Lettre d'Australie), ibid., 1850, dans les Monatberichten de la Société de géographie de Berlin.
— Beur, Ueber die Urbewohner von Adelaide (Sur les habitants primitifs d'Adélaïde), même recueil, nouvelle série, V, 89. — Cunninqham, Two Years in N. S, Wales (Deux ans dans la Nouvelle-Galles du Sud), Londres, 1827. — HowiTT, Impressions of Australia felix, Londres, 1845. — Eyre, Jourîials of expéditions of disco" very into Central Australia (Journal d'expéditions de découvertes dans l'Australie centrale), Londres, 1845.
— Péron, Voyage de découvertes aux terres australes, publié par Freycinet, Paris, 1824.
Cette liste est loin d'être complète. Nous aurons encore à citer, chemin faisant, quelques auteurs qui n'en font pas partie, mais seulement à propos de détails accessoires. Les croyances religieuses des Aus-
traliens sont maintenant asaes bien connues, bien (pieleur incohérence et l'état dispersé de la population indigène sur un vaste territoire encore en partie inexploré ne focilitent pas précisément les recherches. On en peut dire autant des iles de la Mélan6sie et même d'une partie de la Micronésie, où il reste encore beaucoup à apprendre.