LES POLYNESIENS ET LEUR MYTHOLOGIE
Les archipels polynésiens. — • Iles btuse* et lies hctuteê, — Richesses végétales. — Faune trds restreinte. —" Migrations. — T^pe physique. — Préjugés du sidde dernier. -« Qualités remarquables et défauts graves de la race polynésienne. — Industries ingénieuses. — Faiblesse morale. — La race polynésienne se consumait sur place avant son contact avec les Européens.
Le mythe cosmique de Rangi et de Pépé. — La guerre des dieux. — Le dieu solaire Maui. — Sa légende, ses exploits. —Il fait le soleil prisonnier. —La Pèche des lies. — • Maui apporte le feu aux hommes. — n dompte les v^ts. — • Sa mort tragique.
Ici plus que jamais il est essentiel, pour se faire Mue idée raisonnée de la religion régionale, de se représenter la nature physique de la région avec les conditions de vie qu'elle suppose et impose. On sait qu'il s'agit d'une série d'archipels qui constellent de points habités Timmense azur du Pacifique, depuis le tropique du Cancer au nord jusqu'à celui du Capricorne au sud, l'archipel de la Nouvelle-Zélande dépassant même au sud cette limite générale et celui des lies Sandwich en Havaï la dépassant presque au nord. Du côté de l'Amérique, c'est l'Ile de P&ques ou Vai-Hou (112* de long, ouest) qui marque la der-
nière étape de la race. Du côté de roccident, une ligne contournant les îles Fidji, s'avançant vers les îles Salomon pour revenir vers Test au sud de Tarchipel Gilbert et remonter vers le nord dans la direction des Sandwich, la séparerait convenablement de la Mélanésie et de la Micronésie.
Cet ensemble d'archipels se divise en deux groupes dont la distinction n'est pas sans importance au point de vue de nos recherches : le groupe occidental, composé des îles Ellis, Samoa, Tonga, Tokelau, Hervey, etc., et le groupe oriental, Toubuai, Tahiti, Pomotou, Marquises, etc. Nous passons plusieurs petits archipels insignifiants. Les points excentriques, l'île de Pâques à Test, les Sandwich au nord et la Nouvelle-Zélande au sud, appartiennent par leur connexion ethnique au second groupe.
11 faut de plus distinguer les îles bassesy comme celles, par exemple, dont se compose Tarchipel des Pomotou, formés par les bancs de madrépores à l'intérieur desquels les vents, les pluies, les courants finissent par déposer un peu de terre végétale, et les îles hautes, de forme conique, provenant de soulèvements volcaniques et le plus souvent entourées à quelque distance d*une ceinture madréporique. Les premières manquent souvent d'eau, elles n'ont ni sources, ni puits, la végétation y est médiocre ; les secondes rivalisent avec les Antilles en richesse végétale et sylvestre. Ces îles jouissent d'un printemps perpétuel, la chaleur étant toujours tempérée par les brises de mer. Les arbres à fruits nutritifs surabondent, le bananier, le cocotier, le palmier-chou, le taro, dont
la tige et les racines sont également savoureuses, la patate, l'igname, notamment le célèbre Arbre à pain ou artocarpe, urticée à suc laiteux, atteignant la hauteur de 15 à 16 mètres et produisant des fruits farineux très abondants que Ton peut à volonté manger immédiatement ou laisser sécher pour en faire une pâte de conserve. Tous ces arbres produisent pour ainsi dire continuellement. Souvent on cueille les fruits mûrs à côté des fleurs qui en promettent de nouveaux. Les grandes îles ont des sources et des cours d'eau et elles sont plantées jusque sur les sommets de leurs montagnes pyramidales. Ce sont autant de petits paradis, sur lesquels plane un ciel presque toujours d'azur, que caresse une mer bleue comme le ciel qui s'y mire. Les agitations du large ne se font sentir que par de faibles remous à l'intérieur des digues circulaires de corail. Les coquillages comestibles et les poissons de toute espèce pullulent dans ces parcs naturels. Tout semble fait pour procurer à l'homme une vie facile, abondante et où la prévoyance sera la plus inutile des vertus.
Pourtant, au milieu même de cette richesse, il y a des lacunes qui nuiront à son développement. On ne trouve dans ce monde insulaire aucun de nos grands ruminants. Le plus grand oiseau est une espèce de poule assez petite. En fait de quadrupède on y connaissait seulement le rat, très estimé des indigènes, le chien (1) et une espèce de petit cochon, parent du
(1) Le rat d^Eorope apporté par les navires a fait une guerre d'extermination au rat indigène (ui a presque entièrement dispara. -«
cochon chinois. On n'y trouve ni grands carnassien ni reptiles, sauf une petite espèce de serpents sans venin (1). On n'y connaissait avant les Européens ni les mouches, ni les moustiques, ni les puces. Ce temps n'est plus. En revanche la vermine de tôte y fut toujours très florissante. Les mers polynésiennes nourrissent beaucoup de requins. Mais, pour des causes qu'on s'explique mal, il paraît que le Polynésien n'a pas à le redouter beaucoup. Il est très rare que le requin l'attaque. Peut-être est-il intimidé par la prodigieuse agilité du Polynésien qui est le premier nageur du monde et vit presque autant dans l'eau que sur terre. Hommes, femmes, enfants, tous nagent comme des poissons et se baignent au moins une fois par jour, ce qui leur vaut une propreté cor* porelle rare chez les non-civilisés. On voit des mères nager en tenant leurs nourrissons à leur sein, et on a pu dire que dans cette race aquatique les enfants savaient nager avant de savoir courir.
Malgré l'abondance de la nourriture végétale, l'imprévoyance et la voracité des indigènes amenaient de temps à autres des famines sur ces petites îles dont la population ne pouvait chercher ailleurs ce qui lui manquait qu'à la condition de s'embarquer
Le chien polynésien a disparu aussi par suite des oroisemanta. C'était un chien à grosse tête, à petits yeux, au long poU, à queue Courte et touffue, qu'on engraissait pour le manger, lourd, indolent, qu'on n'utilisait pas à la chasse, puisque en réalité il n'y avait paa de grande chasse possible.
(1) Excepté pourtant les Taniwha de la Nouvelle-Zélande qui Tivent dans les rivières. Ce sont de grands serpents qui sont oenaéa «ttirer ceux qui se noient et les manger.
pour aller à la découverte de quelque lie moins dévastée. Parfois un ouragan ou une guerre de pillage entreprise à rimproviste par une tribu voisine amenait la même conséquence. L'accroissement de la population rendait bien vite le petit territoire insuffisant. Ce sont ces diverses causes qui poussèrent les Polynésiens à s'avancer toujours plus vers Test et à occuper successivement les archipels dont ils avaient acquis de proche en proche la connaissance dans leurs courses hardies sur la mer. Là, ne changeant pour ainsi dire pas de latitude, ils retrouvaient les mômes productions terrestres et marines que dans TUe abandonnée et continuaient identiquement le même genre de vie. C'est ce qui explique l'étonnante ressemblance de la race polynésienne aux deux extrémités comme au centre de son habitat insulaire. C'est seulement aux îles excentriques. Sandwich et Nouvelle-Zélande, que le type commence à se modifier. Ajoutons, comme nous l'avions déjà remarqué aux Antilles, que les îles éloignées des continents ne peuvent donner lieu qu'à un développement sur place, sans contact ni point de comparaison avec les développements parallèles des peuples voisins, et que la civilisation manque par conséquent de stimulants aussi bien que d'épreuves. L'esprit demeure enfermé dans les mêmes horizons, ne conçoit pas qu'il puisse y en avoir d'autres. Quelle que soit sa vivacité native, il s'engourdit ou reste enfant. Nous allons voir chez le Polynésien des arts, des institutions, des constructions et des goûts qui relèvent fort au-dessus de la plupart des non-civilisés, et en même temps une telle H s
grossièreté de mœurs, une telle puérilité d'idées, une telle barbarie de coutumes qu'il est impossible de lui assigner un rang, même inférieur, dans la civilisation.
Nous ne discuterons pas les hypothèses variées qu'on a proposées pour expliquer ses origines ethniques. La seule vraisemblable à nos yeux fait venir les Polynésiens de la Malaisie, des Gélèbes, et les dirige vers l'archipel de Samoa, qui fut longtemps leur principal centre d'établissement et de migration. Plus tard ce fut^l'archipel de Taïti qui, occupé par des émigrants venus de la Polynésie occidentale, devint à son tour un centre de migration. C'est de là que partirent les essaims qui peuplèrent les Marquises, les Sandwich et même la Nouvelle-Zélande. C'est ce que laissenf entrevoir leurs légendes et ce qui paraît confirmé par l'examen comparé des dialectes et des coutumes. Il est à noter que leurs légendes et traditions se taisent absolument sur Texislence d'une autre race ayant occupé avant eux les îles dont ils prirent successivement possession. Longtemps ils vécurent au contraire dans Tidéc qu'ils étaient le genre humain et que le monde entier ne se composait que d'îles. On a cru trouver dans quelques légendes la trace de vagues notions qu'ils auraient eues d'une très grande terre située à Test, dont on ne pouvait faire le tour en bateau. Il est en effet très possible . que leurs courses en pleine mer les aient menés quelquefois en vue des côtes américaines. Mais il n'existe aucune trace du fait qu'ils y auraient abordé. Ni les Américains du centre, ni ceux des
côtes péruviennes et chiliennes n'étaient navigateurs, et leurs traditions à eux-mêmes ne trahissent pas la moindre notion de l'existence des Polynésiens. Ceuxci n'allèrent pas plus loin que l'île de Pâques qui fut leur dernière étape et qui est séparée de rAmérique par des centaines de lieues (1).
On connaissait encore très peu la Polynésie au milieu du dix-huitième siècle. Cependant quelques données vagues circulaient et excitaient les imaginations, Bougainville, par ses descriptions qui avaient l'autorité d'un témoignage oculaire, les alluma plus encore. Les partisans des théories de Jean -Jacques crurent y trouver la confirmation de leur utopie. Il y avait donc quelque part sur la terre des hommes bons, simples et purs, vivant innocemment des fruits qu'ils devaient à la seule Providence, sous un ciel toujours bleu, sans connaître nos soucis et nos corruptions. C'était le rêve perdu qui reprenait réalité. On disait bien déjà que cette simplicité charmante était poussée au
(1) Les sculptures colossales trouvées â. TUe de Pftque et déposées & Paris au Muséum d'histoire naturelle restent un problème encore sans solution. Elles diffèrent de tout ce que la Polynésie a fourni en fait d'idoles ou de figures taillées. Les traits seraient plutôt américains. Il n*est pourtant pas & croire que jamais les Américains aient mis le pied sur cette lie lointaine et isolée. S'il était possible de penser que ces sculptures embarquées sur la côte américaine pour être cahotées d'un point & un autre peu distant ont été enlevées par une tempête avec l'embarcation qui les portait et que celle-ci, entraînée par les courants, a fini par se briser sur TUe de Pàque, ou bien encore que le bateau a été surpris et conquis en pleine mer par des Polynésiens qui le rencontrèrent, ce serait sans contredit la double conjecture qui s'accorderait le mieux avec Tétat actuel de nos connaissances. Mais ce n'est qu'une conjecture, â. laquelle manque toute espèce de preuve positive. La question demeure donc ouverte.
point que l'amour lui-même était encore à Tétat de la première naïveté et ne connaissait d'autre autel que celui de la nature. Ce n'en était que plus beau.
Il y avait pourtant de bien tristes détails dans ridylle. La race polynésienne a l'esprit fin, éveillé, curieux. Elle est d'humeur joviale et ne redoute ni les voyages ni les aventures. Elle est sensuelle, et par conséquent elle aurait dû être portée aux inventions et aux arts qui augmentent la somme des jouissances physiques. Elle a atteint sur quelques points, sur la fabrication des armes et des outils, sur Tornementation des demeures, sur les convenances dans les rapports extérieurs des hommes entre eux, sur la navigation, et même en matière d'opérations chirurgicales (les Polynésiens connaissaient et appliquaient la trépanation), un degré d'avancement qui étonne. Et en même temps le Polynésien est resté indolent, routinier, paresseux d'esprit et de corps. On a souvent observé que les populations maritimes livrées à elles-mêmes et ne rece* vant du dehors aucun stimulant peuvent exceller et progresser dans leur art professionnel, mais rester fermées à tous les autres genres de progrès. En Polynésie, un despotisme abrutissant écrasait la masse des petits sous les caprices de quelques nobles ou maîtres de droit divin. Des superstitions asservissantes, sans nombre et sans nom, faisant de la vie un tourment continuel, s'associaient à une mythologie originale, par moment très poétique, et la déparaient. La femme, ravalée, ne connaissait ni retenue ni pudeur, et la prostitution bestiale lui semblait chose toute natu-
relie (1). L'avortement artificiel parfaitement toléré, Finfanticide, érigé même çà et là à la hauteur d'une obligation religieuse, le cannibalisme, voilà quels étaient les dessous de l'idylle.
La race polynésienne est plutôt belle que laide, bien que les traits du visage, surtout chez les femmes, ne puissent sembler beaux qu'à des marins peu difficiles. Les Polynésiens sont de bonne taille, bien formés, souples, avec les extrémités un peu faibles. Les femmes ont de la grâce dans leur démarche, mais elles deviennent en grandissant trapues et comme nouées. La couleur va du brun clair au brun foncé avec tendance au jaune ou à Tolivâtre. Les habitants des îles Sandwich et de la Nouvelle-Zélande sont les plus foncés. Les cheveux sont épais, noirs, avec une propension à se rccoqueviller et à devenir crépus. Les yeux sont noirs, petits ; les nez de toute espèce de formes, si ce n'est qu'ordinairement ils sont comprimés à la base, de sorte que les narines paraissent très écartées. Les dents sont magnifiques, la bouche assez bien formée, quoique la lèvre supérieure soit souvent trop avancée et trop grosse. Le menton est rond, les oreilles très grandes, les mâchoires un peu saillantes, la figure ovale et expressive. Les crânes sont courts et larges, de forme pyramidale, encore exagérée par la compression artificielle. On avait inventé pour eux la catégorie des Hypcistocéphales,
(1) Peut-être Thabitude prise dès Tenfance de se baigner chaque jour à rétat d'3 complète nudité et en compagnie des hommes a-t-elle été pour beaucoup dans le manque de développement du sentiment de la pudeur chez les Polynésiennes. *
Mais en môme temps le cr&ne est singulièrement aplati en arriére. C'est probablement pour cela que les Polynésiens dorment toujours sur le dos et qu'ils ont pour oreillers des espèces d'escabeaux en bois dur, creusés en forme de croissant. Dans les hautes îles la race est plus forte et plus belle que dans les basses, ce qui tient probablement à la supériorité de Talimentation. De plus, comme la constitution sociale de toutes ces lies est très aristocratique, il y a entre les grands et le peuple une notable différence tout à l'avantage des premiers. On remarque un peu partout la tendance à Tembonpoint excessif. Du reste la salubrité des îles est très grande. Les blessures y guérissent avec une rapidité qui étonne toujours les Européens. Avant eux il n'y avait pas de maladies contagieuses, si ce n'est pourtant une espèce de lèpre très bénigne qui fait peu souffrir et qu'on ne soignait même pas d'ordinaire. C'est seulement dans quelques cas rares qu'elle dégénérait en éléphantiasis. Du reste les Polynésiens étaient, pour des non-civilisés, habiles chirurgiens, connaissant, comme nous l'avons dit, l'usage de la trépanation, mais de plus sachant très bien guérir les foulures, les entorses et même remettre les membres cassés (1). Ils aiment beaucoup les fleurs et se plaisent à orner leurs demeures déplantes grimpantes qui leur donnent l'aspect le plus riant (2). On observe
(1) Ellis, Polynea, Researches^ HI, 43.
(2) n parait pourtant que sur ce point les Nëo-Zëlandais font exception, peut-être parce que leurs lies produisent peu de fleurs. « Les fleurs ne sont pas bonnes & manger », disait un Néo-Zélaiidais & un Européen qui s'étonnait de son indifférence.
chez eux la singulière coutume de saluer par un chant plaintif ceux que Ton n'a pas vus depuis longtemps.
La nudité des enfants des deux sexes est complète jusqu'à Tâge de puberté, et dans bien des îles elle dure toute la vie. Dans les plus grandes où la vie sociale était à tous égards plus développée, on avait le tipouta, espèce de jupon assez court. En Nouvelle- Zélande, où il fait plus froid, on porte le maro, sorte de manteau tissé avec les fibres du [Phormium tenax. Il est assez curieux d'apprendre qu'à Taïti la classe noble porte une sorte de mantelet à Tespagnolc, ne couvrant qu'un bras. Les Polynésiens aiment les bracelets aux bras et aux jambes, le porphyre vert comme pierre précieuse, les touffes de cheveux humains et de poil animal pour orner les armes, les idoles et même la chevelure de Thomme vivant. C'est ce qui fait qu'ils ont du goût pour les perruques et qu'ils en confectionnent. Les femmes se peignent volontiers la figure en rouge ou en jaune, et les deux sexes s'oignent le corps entier d'une huile de coco qu'ils savent parfumer. Les femmes portent des bouquets à la ceinture et dans les cheveux. Tout voraces qu'ils soient, comme tous les non-civilisés, ils sont friands de bonne cuisine. Ils s'éclairent la nuit avec les noix huileuses de VAleuritus TrilobsL qui brûlent comme de petites torches, mais qu'il faut remplacer toutes les dix minutes. Leur boisson fermentée ordinaire est le hâva, faite, comme en Amérique et dans l'Afrique du sud, de racines mâchées et macérées dans l'eau. Seulement la jouissance n'en est
guère permise qu'aux nobles et aux dieux. Elle procure une ivresse violente et elle est interdite aux femmes.
L'agriculture était assez avancée. Us se faisaient des bouteilles de bambou, et se procuraient le feu par la friction du bois avec une grande habileté. Leurs haches et leurs outils de pierre étaient d'une rare perfection. Mais c'est surtout comme marins qu'ils avaient atteint un degré surprenant d'habileté. Ils savaient construire avec leurs outils de pierre des bateaux de 16 à 30 mètres de long, souvent doubles et réunis par une espèce de pont, portant pavillon. Ils avaient des bateaux de pèche et des bateaux de guerre. Les besoins de la navigation les avaient amenés à classer les constellations et certaines planètes pour retrouver leur chemin sur la mer. Ils avaient môme des dessins, des espèces de cartes marines indiquant assez exactement la position et la distance de leurs îles principales avec l'indication des courants qui y mènent ou qui en éloignent. Il est curieux de noter que leur zodiaque donne aux Gémeaux (jumeaux) un nom de môme signification. Leur année était lunaire, divisée en mois de trois décades.
Ils sont médiocres musiciens, n'ayant que trois instruments, le tambour, la llùle qu'ils jouent avec le nez et une sorte de conque marine faite avec la coquille d'une moule énorme qu'on trouve abondamment dans leurs parages. Mais ils aiment beaucoup le chant et surtout la danse dont à toute occasion ils se régalent avec passion. Beaucoup de ces danses
étaient d'une grande obscénité. Ils ont des chants lyriques, héroïques, erotiques, et môme dramatiques, c'est-à-dire dialogues et donnant lieu à des scènes mimées. C'est au point que la religion, chez eux comme chez les civilisés, avait donné l'idée de véritables représentations dramatiques. Ils sont sculpteurs ou plutôt découpeurs très habiles. Mais par-dessus tout ils aiment le récit, Tampliflcation oratoire, Téloquence, et parmi les non-civilisés convertis au christianisme, ce sont eux qui ont fourni le plus grand nombre de missionnaires et de prédicateurs indigènes. C'est peut-être une des raisons qui expliquent l'étonnant succès des missions protestantes dans cette partie du monde. Nous en aurons d'autres encore à signaler.
Tout cela dénote évidemment une race bien douée, ingénieuse, artiste môme à certains égards, malheureusement dénuée de caractère moral. Le Polynésien est extrêmement faible de volonté, incapable do réprimer un penchant sensuel. En cela il est très inférieur au Peau-Rouge.
11 accepte volontiers la civilisation européenne, dont il est trop intelligent pour ne pas saisir les avantages, mais en même temps il la goûte trop souvent par ses plus mauvais côtés. On a beaucoup répété que cette civilisation le tuait. Le fait est que, môme avant rarrivcc des Européens, la race polynésienne était en proie à la décadence, au dépérissement, à une sorte d'anémie ou de consomption sur place. Les guerres, l'infanticide, Timmoralité des jeunes filles, le suicide lui-même, chose si rare chez les
non-civilisés, diminuaient toujours plus .l^ddfflÀ des populations insulaires. M. Fornander a ?eCQfiiiI& sur ce point des aveux très instructifs de la bouche même des indigènes. Les relations suivies avec les Européens accélérèrent la dépopulation. La prostitution, à peu près réprimée par les missionnaires, reparut de plus belle. L'ivrognerie, la syphilis, la petite vérole firent d'affreux ravages. Aujourd'hui on peut pourtant se demander si le plus fort du tribut n'est pas payé. Aux îles Sandwich tout au moins la population indigène recommence à augmenter. Ce fait peu connu d'une race qui dépérissait dans l'espèce de claustration à laquelle la condamnait la nature de la région qu'elle habitait et qui l'isolait de tout le reste de Thumanité, prouve une fois de plus, et d'une manière très originale, combien il est vrai que l'isolement et le pivotement de la vie sur ellemême sont à la longue fatals aux peuples comme aux individus. L'homme collectif, comme l'homme individuel, vit d'échange, d'efTort, de variété, de rivalité stimulante. L'immobilisme à la longue tue. L'Europe a peut-être tué la vieille Polynésie; mais, sans aucun contact avec l'Europe, il paraît bien qu'elle serait morte toute seule (1).
Nous passons maintenant à l'exposé de la religion polynésienne dont nous avons dans les pages précé-
(1) Toute cette caractéristique sociale et morale de la Polynésie s'appuie sur les nombreux faits recueillis par M. Gerland et les observations de M. Fornander, l. c.
dentés esquissé le milieu ethnique et social, et pour mettre immédiatement le lecteur en face d'une de ses inspirations les plus originales, les plus typiques, nous raconterons le mythe cosmique de la Nouvelle- Zélande tel qu'il fut communiqué à sir George Grey par les anciens prêtres ou sorciers du pays (1) .
Nos pères nous ont transmis, lui dirent-ils, qu'au commencement Rangi et Pépé (le ciel et la terre) étaient très amoureux l'un de l'autre, se tenant étroitement embrassés et procréant tous les êtres qui existent. Mais les ténèbres étaient opaques, parce que Rangi et Pépé étaient toujours serrés l'un contre l'autre. Leurs enfants se plaignaient de cette obscurité et enfin ils se dirent : Que pourrions-nous faire pour y voir clair ? Faut-il tuer Rangi et Pépé ? Ou bien ne ferions-nous pas mieux de les séparer ? Et Tou-matuenga, l'homme redoutable, fut d'avis qu'il fallait les tuer.
Mais Tanc-mahuta, père des forêts et de tout ce qui y vit, fut d'un avis contraire. Non, dit-il, il vaut mieux les séparer, mettre le ciel bien haut et la terre, notre nourrice, sous nos pieds.
Cette opinion prévalut, si ce n'est que Tuhiri-matea, père des vents et des tempêtes, ne se rangea pas h cette résolution. Aussi bien cela lui était fort égal, il ne tient pas à la lumière et il souffle la nuit aussi bien que le jour.
Ses cinq frères essayèrent donc de séparer Rangi et Pépé. Rongo-ma-tane, le père des plantes cultivées,
(1) Polynesian Mythology. 1, Buiv.
essaya le premier; mais il ne put y parvenir, il étai* trop petit et trop faible.
Après lui, Tangaroa, père des poissons et dej reptiles, fit de son mieux en se soulevant pour séparer son père et sa mère, mais il échoua comme le précé^ dent.
Ce fut alors le tour de Haumia-tikitiki, père des plantes sauvages nutritives. Il ne réussit pas mieux.
Tou-matuenga, Tiiomme déjà nommé, fut également impuissant. Rien ne pouvait détacher Rangi de Pépé.
Vint alors Tane-mahuta, père des forêts, celui qui avait donné le conseil. Voyant que ses frères n'avaient pas réussi, il comprit qu'il faudrait un grand effort. Il appuya donc sa tète contre le sein de sa mère la Terre, poussa des pieds contre son père le Ciel ; puis, lançant un vigoureux appel des jarrets, il fit si bien qu'il sépara Rangi de Pépé et repoussa le premier bien haut en Tair.
Depuis lors, Rangi est demeuré loin de sa bienaimée la Terre. Tous deux furent bien tristes de cette séparation et protestèrent en vain contre la violence que leur faisaient leurs enfants. A peine furent-ils séparés que la lumière se répandit partout et qu'on découvrit une multitude d'êtres vivants qu'ils avaient engendrés, mais qui avaient dû rester cachés dans les replis de leurs corps. La victoire de Tane-mahuta fut définitive ; il sut la maintenir. Quand le Ciel voudrait se rapprocher de la Terre, il rencontre toujours les pieds levés du père des forêts qui l'en empêche. Les deux éternels époux ne cessent pourtant de s'aimer. La Terre envoie toujours ses parfums vers son
époux adoré, et le Ciel, pleurant son triste sort pendant les longues nuits, fait tomber sur la Terre les larmes que les hommes appellent la rosée.
Ce dernier trait est incontestablement de ta plus exquise poésie et couronne de la façon la plus gracieuse ce mythe dont le point de départ est si grossier. On remarquera que, semblable à tant de mythes cosmogoniques de Tancien monde, celui-ci voit dans la séparation du ciel et de la terre la condition première de Torganisation du monde. Il est visible qu'il applique à Torigine des choses une idée suggérée par le commencement de chaque jour, lorsque, dans l'obscurité profonde de la nuit, le ciel et la terre semblent confondus ou pressés Tun contre l'autre. Ce ne sont ni les plantes sauvages ou cultivées, ni les vagues de la mer, ni même l'homme qui peuvent opérer la séparation. C'est la force irrésistible des arbres qui poussent avec une vigueur indomptable, la tète ou les racines appuyées contre la terre ; les pieds, c'est-à-dire les cimes, forçant le ciel à s'élever. Ce point de vue mythique est bien en rapport avec l'impression causée par les hautes îles coniques de la Polynésie, boisées jusque sur leurs sommets les plus élevés et qui semblent soutenir le ciel en l'empêchant de se rapprocher de la terre. C'est sans contredit la plus ingénieuse et la plus originale des dramatisations de la nature visible que nous ayons encore rencontrée dans notre examen des religions de la non-civilisation (1).
(1) Cette idée d'une séparation du ciel et de la terre permettant &
Le mythe néo-zélandais ne se borne pas là. Il aspire à rendre compte d'autres phénomènes constants ou fréquents de la nature.
Tauhiri-ma-tea, père des vents, celui qui n'avait pas voulu coopérer avec ses frères, mécontent de ce qu'ils avaient fait, se sentit animé du désir de venger ses parents. Il avait quatre fils. Il envoya l'un à l'ouest, l'autre à l'est, le troisième au nord, le quatrième au sud, et il leur commanda de faire rage en leur donnant à pousser de gros nuages noirs pleins d'éclairs et de tonnerres. Tane-mahuta vit ses plus beaux arbres ployer et se rompre sous Teffort de la tempête. L'arc-en-ciel, fils du dieu de l'ouragan, aida son père dans cette œuvre de destruction. Tangaroa, dieu des mers, eut son domaine secoué, bouleversé,
leurs enfants de respirer et de vivre dans l'intervalle se retrouva dans ces peintures symboliques de Tancienne Egypte où le ciel est représenté par un grand corps allongé s'appuyant seulement par les mains et par les pieds sur les extrémités de la terre, tandis que les hommes et les dieux se meuvent à la surface du sol. La Genèse (I, 6-10) raconte d'abord la formation d'un firmament, puis la «^a-> ration des eaux d'en bas et des eaux d'en haut. D'après le P. Prémare, dans les Livres sacrés de r Orient de Pauthier, p. 19, une légende chinoise fait remonter au temps d'un certain Pouang Kou la séparation du ciel et de la terre qui étaient auparavant serrés Tun contre l'autre. On sait comment le mythe grec raconte la mutilation d'Uranus par Kronos, le dieu à la faucille tranchante, qui voulait éloigner son père de Qéa, la terre, épuisée par ses embrassements continuels. C'est donc la une conception mythique répandue chez des peuples très divers et très distants. Il serait absurde d'y chercher une preuve d'origines et de traditions communes. II faut noter aussi que dans ce mythe le progrès du monde et de l'homme s'opère contre la volonté de la ou des divinités supérieures. Cette idée a ses parallèles chez les Qrecs (Prométhée) et aussi dans les parties dites jehovistes de la Genèse (Eden, Babel, etc.).
tellement qu'il se réfugia, saisi de terreur, au plus profond de l'océan. Alors ses enfants, les poissons et les reptiles, consultèrent sur ce qu'ils devaient faire. Les reptiles jugèrent plus prudent de gagner les forêts, les poissons préférèrent rester dans la mer. Ils se séparèrent donc, non sans échanger des malédictions. Tane-mahuta accueillit les reptiles et les cacha. Mais cela ne plut pas à son frère Tangaroa qui, depuis lors, ronge et détruit de son mieux les forêts, quand elles s'avancent jusqu'au bord de la mer. Par représailles, Tane-mahuta fournit à son frère Tou-matuenga, père des hommes intrépides, des canots, des lances, des fibres dont on fait des filets qui permettent de faire la chasse aux poissons restés fidèles à Tangaroa : ce qui excite la colère de celui-ci contre les hommes, dont il cherche à engloutir les bateaux et dont il dévaste souvent les habitations exposées à ses fureurs.
Mais Tuhiri-ma-tea, dieu des vents, voulait aussi punir ses deux autres frères, Rongo-ma-tane, dieu des plantes cultivées, et Haumia-tikitiki, dieu des plantes sauvages. Alors la terre Pépé, qui trouvait que c'était bien assez de discordes comme cela dans la famille, ouvriUson sein à ses deux enfants et les mit en sûreté.
Restait Tou-matuenga, le dieu ou père des hommes braves, contre lequel le dieu des vents s'acharna aussi. Mais il ne put venir à bout de son courage indomptable et à la fin, lassé, il dut cesser son vacarme. Tou-matuenga, mécontent de ses frères qu'il trouvait lâches, trouva moyen de s'emparer,
outre les poissons de Tângaroa, des oiseaux des forêts, des plantes sauvages et des plantes cultivées, et il montra qu'il était le plus fort de tous. Toutefois il n'a jamais pu venir à bout de Tuhiri-ma-tea, dieu des vents et des tempêtes. C'est un duel qui recommence à chaque instant.
Il y a dans cette fin du mythe un sentiment de fierté et d'orgueil humain qui fait penser au mythe grec de Promôthée, et qui, au surplus, est des plus rares dans la mythologie polynésienne. Je rappelle que le mythe qui vient d'être raconté est néo-zélanr dais. On ne le connaît pas, du moins sous cette forme, dans l'ensemble des îles polynésiennes. Il n'est pas à croire non plus qu'il soit très ancien. En règle ordinaire, ce ne sont pas les mythes relatifs à la formation du monde qui remontent le plus haut. Ils exigent un degré de réflexion et un matériel déjà existant d'éléments mythiques dont la haute antiquité est invraisemblable. Ce mythe n'en a pas moins l'avantage de nous familiariser dès l'entrée avec un point de vue très répandu dans toute la Polynésie, celui qui cherche à expliquer les phénomènes naturels en conflit réel ou apparent par la lutte des divinités qui y président. La « guerre des dieux » est une conception très polynésienne. II faut aussi se rappeler qu'il n'y a jamais eu d'Homère ou d'Hésiode polynésien pour donner une espèce de catholicité à des légendes ou à un cycle de légendes, lesquelles deviennent par là classiques, généralement admises partout où se propage la renommée du poète et de ses œuvres. Personne ne coordonna jamais les traditions polynésien-
nés de manière à les présenter sous une forme à peu près harmonique. Les groupes de légendes sont à chaque instant parallèles et ne se touchent point.
C'est ainsi que nous trouvons encore dans le recueil réuni par sir George Grey une autre tradition légendaire, néo-zélandaise aussi, mais plus répandue dans les autres archipels, et dont le héros est connu un peu partout, d'autant plus qu'il semblé avoir été le patron des migrations maritimes comme Melkart ou l'Hercule tyrien le fut des expéditions phéniciennes (i). Il s'agit du dieu Maui, personnification du soleil, devenu comme tant de dieux-soleils l'auteur d'exploits merveilleux et le héros des aventures les plus dramatiques. Et ce qui prouve à quelle fixité de lois est soumis partout le développement mythique, c'est que, comme celle de tant d'autres héros solaires, sa naissance est mystérieuse. Il débute par être méconnu, dédaigné, il accomplit les plus brillantes prouesses et il finit assez tristement. C'est dans la Nouvelle-Zélande qu'il paraît avoir été le plus humanisé. Ailleurs il reste plus constamment dieu et très supérieur aux hommes. Une des choses qui le caractérisent partout, c'est que les hommes lui doivent la connaissance et l'usage du feu. De plus on lui attribue partout le pouvoir de prendre à volonté toutes sortes de formes. Voici sa légende :
Sa mère, qui avait déjà mis mis au monde plusieurs enfants, l'enfanta avant terme un jour qu'elle se pro-
* (1) Polynetian Mythology, 16. Comp. C. Schirren, Die Wander^ èagen der Neuteelxnder und der Mauymitkos.
menait sur le rivage. Alors, le prenant pour un avorton qui ne pourrait vivre, elle l'enveloppa dans une tresse de ses longs cheveux et le lança dans Técume de la mer. Mais il fut protégé par son ancêtre Rangi, le ciel ; les herbes marines lui donnèrent de belles proportions, et, après avoir été longtemps bercé par les vagues, il finit par aborder sur une île. Sa mère le reconnut, l'emmena chez elle et le fit dormir dans son lit au grand dépit de ses frères aînés qui ne jouis* saient pas de la même faveur.
Cette mère, qui doit être la Nuit, avait une singulière façon de vivre. Elle venait chaque soir avec les ténèbres soigner ses enfants, dormir avec eux dans la cabane, mais chaque fois, avant que le soleil parût et que les enfants fussent éveillés, elle se retirait en hâte, et ceux-ci ne savaient pas ce qu'elle devenait pendant le jour. Le petit Maui, intrigué comme eux, mais plus curieux et plus rusé, résolut d'éclaircir le mystère. Une nuit il boucha hermétiquement toutes les ouvertures par où les lueurs du crépuscule pouvaient pénétrer à l'intérieur, cacha les vêtements, c'est-à-dire le tablier et la ceinture de sa mère et resta éveillé. La mère, ignorant que le jour eût déjà paru, continuait de dormir. A la fin, ne comprenant pas pourquoi la nuit était si longue, elle se leva, chercha en vain ses vêtements, ouvrit la porte pour voir ce que cela signifiait. Mais, s'apercevant que le jour luisait pleinement, elle s'enfuit précipitamment. Le petit Maui, qui était aux aguets, ia suivit et la vit disparaître dans un buisson de broussailles. Aussitôt il se transforme en pigeon, pénètre dans les
broussailles et découvre un étroit passage qui le mène dans un lieu souterrain où il est reconnu pour la seconde fois par sa mère et pour la première fois par son père. 11 revint de là sur la terre des hommes, possédant tous les pouvoirs d'un grand sorcier, d'un enchanteur sans rival, et se servit de ses frères pour accomplir avec leur aide les prouesses les plus étonnantes. Ici la fantaisie prend décidément la place du mythe naturiste et nous devons renvoyer aux ouvrages spéciaux ceux qui désireraient connaître tous les exploits du grand Maui. Ce sont des exploits de Polynésien, des traversées audacieuses, des captures de femmes et de provisions, des combats où il remporte par la ruse non moins que par sa force surhumaine, etc. Il devient aussi très souvent dans les légendes le premier ancêtre de la race humaine.
Une de ses luttes les plus^ curieuses et qui rentre dans la mythologie polynésienne générale, c'est celle dans laquelle il contraignit le soleil qui allait trop vite à modérer sa course pour que la lumière du jour demeurât plus longtemps sur la terre. On peut être surpris d'un mythe qui raconte comment le dieusoleil lutta contre le soleil. Cela n'est pas plus étonnant que le mythe grec représentant Apollon, qui est bien certainement le soleil, confiant son char lumineux à Phaéton qui est aussi le soleil. L'anthropomorphisme conduit à ces dédoublements de Tastre et du dieu à forme désormais humaine qui d'abord ne faisait qu'un avec lui. Maui, avec l'aide de ses frères, tendit un piège au soleil qui s'embarrassa dans les mailles d'un ûiet, il blessa au pied Ta-ma-
nuil-ra (grand homme-soleil) et depuis lors le soleil dut marcher plus lentement.
L'arme dont il se servit alors fut la mâchoire de Mouri-ranga-whenoua, son aïeule, qui réside aux extrémités de l'occident et qu'il avait été voir. Celle-ci allait le dévorer, lorsque la brise de l'ouest lui apporta des parfums auxquels elle reconnut que Maui était son petit-flls. Elle en fut si enchantée qu'elle consentit à lui donner sa mâchoire qu'il désirait ardemment, car c'était une arme irrésistible. On serait tenté de croire que toute cette histoire de Maui arrêtant le soleil et le blessant d'un coup d'une mâchoire de la nuit est la traduction mythique d'une éclipse.
C'est avec la même mâchoire, dont il fit un hameçon, qu'il pocha la Nouvelle-Zélande, dont le nom indigène est Te-ika-a-Maui, le poisson de Maui. Il la fit sortir de l'eau, mais la ligne cassa, et elle n'en est sortie qu'à moitié. C'est une idée bien répandue dans ces archipels d'îles émergées du fond des mers que leur apparition est due à une pêche divine, et Maui est un des pêcheurs divins les plus souvent indiqués. Il y a naturellement des variantes d'une île à l'autre. Tantôt c'est Rangi, le grand père de Maui ou le ciel, qui lui donne la fameuse mâchoire. Tantôt on lui assigne deux fils qu'il tue jeunes encore pour avoir leurs mâchoires. D'un œil de l'un, il lit l'étoile du matin ; d*un œil de Tautre, Tétoîle du soir, et c'est avec la mâchoire de l'aîné qu'il tira la terre de l'eau. Plusieurs mythographes ont cru reconnaître dans cette mâchoire une représentation de l'aurore. Maui amorce
en effet cette mâchoire et la rougit avec son propre sang. Mais la comparaison me semble décidément trop forcée, et je reconnaîtrais plutôt dans les mâchoires employées par Maui les sommets volcaniques abruptes des hautes îles polynésiennes gui le matin, quand le soleil les teint des rayons de Taube, semblent tirer vers le ciel les terres suspendues aux flancs des montagnes (1).
Un autre grand exploit de Maui, c'est d'avoir apporté le feu sur la terre.
Maui alla chercher le feu chez une vielle ancêtre Mahou-Ika, qui demeurait bien loin au couchant dans une retraite inaccessible à tout autre que lui. Mahou-Ika, enchantée de voir un petit-fils aussi brave, lui donna un de ses ongles qui, frotté comme il faut, faisait jaillir la fiamme. Mais Maui éteignit cette flamme et demanda successivement tous les ongles de son aïeule qui les lui donna jusqu'au dernier. Puis, furieuse à la fin des exigences et de l'insolence do son petit-fils, elle lança après lui toutes les flammes de son corps pour le faire périr, et il fallut que Tuhiri-ma-tea, dieu des vents, envoyât une pluie torrentielle pour Téteindre. Heureusement plusieurs étincelles se logèrent dans certains arbres (c'est-à-dire dans ceux dont on utilisait de préférence
(1) Comp. Tylor, Civilis, primitive, I, 394. — Tumer, Nineteen-' Years in Polyntsia, 252, 527. Le Maui-Tikitiki de la Nouvelle- Zélande est le môme que le Mafuike Kuidjikuidji des Uee Tonga et que le Mafuio-Tiitii des tles Samoa. L'identification d*une arôte montagneuse avec une m&choire se retrouve dans le mythe solaire de Samson.
le bois pour obtenir du feu par la friction). Il y a au fond de cet étrange récit une interprétation mythique du soleil couchant tout entouré de flammes. L'ongle igné de la vieille aï.uile semble faire allusion au temps où Ton tirait le feu de la pierre percutée avant de savoir se le procurer par le frottement du hois (1).
Maui est aussi le dompteur des vents sur lesquels il chevauche ou qu'il renferme dans des cavernes. Le vent d'ouest seul résiste avec succès. Maui court après lui sans pouvoir l'atteindre. Parfois il serait sur le point de le saisir ; mais alors le vent d'ouest se dérobe, se blottit dans sa caverne, pour en ressortir quand Maui a disparu. C'est pour cela que le vent d'ouest souflQe si souvent sur les archipels et toutefois de temps à autre ne souffle plus ('2). Cette notion mythique des vents renfermés dans une caverne se retrouve dans la poésie classiciue (3). Les rapports de Maui avec les vents font qu'à ses nombreux attributs il faut joindre sa dignité de maître ou dieu des vents. A Taïli môme il se confondait avec le vent d'est.
(î)SchiiTen, /. c, 32, Turner, /. c.,252, 527. D'autres légendes, raccordées tant bien que mal avec celle-ci, racontent que Maui ayant pris du feu dans ses mains, se brûla et plongea dans la mer. Alors /<^ soleil se coKc/ta et il y eut une éruption volcanique. — - Ou bien, tout feu étant éteint sur la terre, Maui va en chercher auprès d'un autre Maui beaucoup plus vieux, le lui enlève de force et revient de l'autre c^té du souterrain où il le laisse terrassé et vaincu. La nature solaire de toutes ces légendes n'est pas discutable.
(2) Ellia, Polyn, Rjsearches, II, 417. Grey, /. c, 5.
(3) Eaiiie, I, 52-5S. Comp. Odyssée, X, 3-4, où la caverne est devenue une forteresse ceinte d'ua mur d'airain et d'une roche polie.
Cependant, malgré sa force, son courage, son habileté, Maui, comme bien d'autres héros solaires, Phaéton, Hercule, Thésée, Persée, CEdipe, Huitzilopochtli, etc., finit tragiquement. A force d'être victorieux il se croyait invincible. Il apprit que, dans les profondeurs de l'occident, habitait une autre de ses aïeules Hine-noui-le-po (la grande femme-nuit; au fond, c'est toujours la même) qui dormait la bouche grande ouverte, répandant autour d'elle des lueurs fulgurantes. On disait qu'elle avalait les hommes qui ne reparaissaient plus. Maui voulut savoir ce qu'il en était et dompter à son tour cette fée de la mort. Les oiseaux désirèrent l'accompagner dans cette expédition. Maui y consentit, et quand il vit la vieille déesse endormie bouche béante, il s'avisa de pénétrer dans rintérieur de son corps, et recommanda bien aux oiseaux de ne pas rire quand ils le verraient s'introduire dans l'orifice. Mais lorsqu'il eut commencé son voyage d'exploration, le petit oiseau tiwakawaka, qui chante toujours au coucher du soleil, ne put se retenir et partit d'un rire sonore. Il en résulta que Hine-noui-te-po se réveilla brusquement et, s'apercevant de l'intrus qui s'était glissé dans son corps, l'étreignit et le broya sous ses dents. Voilà ce qui fait que les hommes, dont Maui est aussi le premier père, doivent tous mourir. Il est vrai que Maui ne meurt que pour revivre et recommencer sa carrière, et nous verrons bientôt que l'idée de la manducation des dieux, de leur digestion et du retour à la vie des êtres absorbés et digérés par eux tient une grande place dans la mythologie polyné-
sienne (1). Maui reste en définitive le type idéal du Polynésien, hardi, aventureux, enjoué, moqueur, plus brillant que bon, cynique même et des moins scrupuleux quand il s'agit des moyens propres à lui assurer la victoire. C'est lui qui était l'objet favori des adorations d'une confrérie singulière, constituée dans les lies de Test, celle des Areoi dont nous aurons à reparler. A Noukahiva, dans les Marquises, les Areoi célébraient la fête de son retour au commencement d'octobre, c'est-à-dire du printemps, et solennisaient son départ en mai, c'est-à-dire au commencement de l'hiver austral. Jusqu'au moment de son retour en octobre ils portaient des habits de deuil (2).
(1) Grey, /. c, 54-58. Schirren, /. c, 33.
(2) Moerenhout, /. c, 1, 501.